Que faire ?

Préface à la thèse de Simon Verdun, « La critique du néokantisme chez Michel Clouscard », soutenue à l’ENS DE Paris, sanctionnée par les félicitations du jury.

« Mesdames et Messieurs, un homme au rêve habitué, vient parler d’un autre qui est mort (le causeur s’assied…) ».

Mallarmé/Conférence sur Villiers de L’Isle-Adam


« Car ils n’ont point, les célestes, toute puissance : Les mortels avant eux atteignent l’abîme. De sorte qu’avec eux l’écho change, Long est le temps, mais il survient le Vrai »

Hölderlin/« Mnémosyne »


Je devine, chez mon jeune camarade et ami, Simon Verdun, magistral auteur de l’immense travail qu’il me fait l’honneur de devoir présenter ici, je devine, où, à tout le moins, j’imagine, l’amorce d’un froncement de sourcils au vu des deux références que j’ose mettre ici en exergue : Deux poètes, dont un « fou », celui-là, et celui-ci, semblant à jamais enfermé dans sa hautaine « tour d’ivoire », ce retrait élitiste propre aux époques et aux milieux « décadents » ayant raté les coches de l’histoire ! Peut-on choisir plus inapproprié lorsqu’il s’agit d’introduire à l’œuvre d’un Marxiste de la trempe de Michel Clouscard, pour lequel l’épithète d’« orthodoxe » qu’on lui accole si souvent, semble résonner sur le mode de l’euphémisme ? D’autant que le titre même choisi par Simon Verdun, « Critique du néo-kantisme et raison dialectique chez Michel Clouscard » nous prévient assez qu’il va être ici question — enfin ! — de philosophie clouscardienne, soit, le registre apparemment le moins « fun » et/ou « sexy » parmi tous ceux que l’auteur du « Capitalisme de la séduction » s’applique à faire résonner dans le foisonnement multiforme d’une œuvre que les libraires ont bien du mal à classer parmi leurs rayons, trop soumis aux seules discriminations du « merchandising » : Doit-on la présenter sous les rubriques de la Sociologie ? de la Politique ? de l’Économie ? l’Histoire ? des « Sciences humaines », ou « sociales » ?

Mais le titre même l’ouvrage qui suit, lève clairement ces hésitations nosographiques : Telle se présente à nous, la courageuse décision prise par son auteur de nous plonger une bonne fois, cette fois qui n’est pas coutume, au sein de l’instance la plus strictement théorique de Clouscard, et à ce titre, la plus difficile, et donc forcément, la moins souvent traitée comme telle, au gré d’une exégèse qui ne cesse entretemps, de gagner en ampleur. Nous visons ici, au cours de ces dernières années, à la singulière émergence de ce corpus : Sa réception, qui, pour être récente, ne cesse d’accélérer sa montée en puissance, au sein d’un lectorat, certes, encore largement souterrain, dispersé dans des sensibilités différentes, souvent opposées, parmi différentes générations, mais en lesquelles domine aisément, et encore, et chaque jour de plus en plus, les éléments les plus dynamiques d’une jeunesse que la crise en cours du Capital, la plus grave depuis la « Grande dépression » des années trente, ne cesse d’éprouver, socialement, avec plus de brutalité que ce n’est le cas en moyenne, dans les autres classes d’âge, (Comme elle frappe, à l’autre extrême de la pyramide des générations, celle des retraités). Il ne faut pas s’étonner que l’œuvre de M.Clouscard suscite un tel écho, parmi les franges les plus menacées de nombreux étudiants et/ou jeunes travailleurs qui n’ont que faire des pièges du jeunisme propre aux classes dominantes dans leurs phase d’épuisement.

Cette jeunesse là se reconnaît au fait qu’elle tend irrésistiblement à ne pas se laisser confiner dans l’underground des marges et à percer la chape de plomb sociale, où les baillons de la pensée unique, pour peu qu’elle en repère les failles. Dans le cas de Simon Verdun, cela se manifeste es qualité jusqu’en sa démarche académique elle-même, tant il est vrai que cette publication vient couronner avec une audace et une force des moins communes, une thèse de doctorat présentée à huis clos dans le saint des saints de l’E.N.S. (1), décrochant à cette occasion les plus hautes distinctions prévues pour l’exercice, et faisant ainsi valider et reconnaître au plus haut niveau, l’œuvre de Clouscard, que l’institution universitaire en général, avait jusqu’alors ignorée, interdite quasi censurée, alors même que sa popularité en librairie aussi bien que dans les réseaux, ne cessait de s’amplifier. S’il fallait une preuve supplémentaire que ce coup d’essai, loin de rater le coup de maître, n’a pas hésité, osant les plus hauts risques, à surmonter les suprêmes tabous de la censure idéologique, il suffit de prêter attention au syntagme qui y concentre l’effort de recherche ici consenti : Le concept de « néo-kantisme chez Michel Clouscard ». Car c’est seulement chez ce dernier que le « néo-kantisme accède enfin à la dignité du concept, celle de “l’universel concret”, qui est tout le contraire de la généralisation hasardeuse, tant il est vrai que “Le concept qui n’est que le concept n’est pas le concept”<Hegel/Philosopie du droit.> Avant Clouscard, le syntagme en était certes apparu, mais empiriquement, lorsqu’il s’agissait de simplement désigner, soit la postérité immédiate de Kant (que l’on classe plus volontiers dans le mouvement de l’idéalisme allemand), soit, plus de deux générations plus tard le grand repli de la réflexion socio-philosophique allemande, dévissant depuis les crêtes où l’avait juchée les percées fondamentales du matérialisme historique, jusqu’à barboter sans fin dans les méandres de la “critique de la critique critique” de Marbourg à Francfort, en passant par Bade. Nous évoquons ces courants “à la hache”, pour parler comme Clouscard (2),< voir ci-après p.16>


Sans plus nous y attarder, tant le néo-kantisme modélisé par ce dernier, implique une toute autre compréhension, au sens logique du terme, et, par voie de conséquence, une toute autre extension. D’autant qu’à l’opposé du ghetto où l’idéologie dominante tente de verrouiller les avancées théoriques clouscardiennes, — sans doute les plus fondamentales pour la pensée marxiste d’après-guerre-ce néo-kantisme “social-démocrate-libertaire” (3)< c’est ainsi que Clouscard désigne l’idéologie dominante depuis les “sixties” jusqu’à nos jours, avant de stabiliser son lexique en créant le syntagme du “Libéralisme-libertaire” qui a fait depuis un certain chemin !>est plus qu abondamment documenté. Il nous faut toutefois noter dès à présent, sans déflorer le détail de la chose que Simon Verdun s’applique à suivre à la trace, tout au long de son ouvrage, que ces deux néo-kantismes, loin d’apparaître comme deux espèces appartenant au même genre, sont plutôt en rapport inverse, singulièrement dans leurs références respectives à la matrice proprement kantienne, au point que pour éviter tout amalgame il vaut mieux désigner l’immédiate postérité kantienne, précisément comme un Post-kantisme. Il est en effet remarquable que Schelling, Hölderlin et Hegel les trois comparses du Stift de Tübingen, dans leur correspondance ne cessent, à tour de rôle de dénoncer la récupération par “la prêtraille” de l’axe Rousseau-Kant, s’appliquant — déjà ! — à pourfendre ce néo-kantisme naissant. Simon Verdun, à l’opposé de ces eaux troubles, montre avec force que cet “axe Rousseau-Kant”, est celui sur lequel Clouscard érige le concept le plus antonyme à celui du “néo-kantisme”, et qu’il désigne on ne peut plus clairement comme celui d’une “Philosophie de la révolution française”. Tandis qu’à l’inverse, des années 1860 à nos “sixties” ce néo kantisme proprement dit, loin de s’en prendre à l’axiologie religieuse ou métaphysique, au sens pré -kantien, s’assigne plutôt comme anti-modèle le matérialisme positiviste, mais aussi et surtout le matérialisme dialectique “dogmatique” voire ossifié que ne peut manquer de devenir sous l’effet d’on ne sait quelle “virtus dogmaticans” un marxisme ayant l’audace-Celle-là même dont Clouscard reprend le flambeau — De non seulement renvoyer dos à dos formalisme et empirisme, mais aussi et surtout de dénoncer analytiquement, leur “ténébreuse et profonde unité.”(4)<Baudelaire/“Correspondances”>


C’est eu égard à la grande complexité de ces problématiques, à cet écheveau où se tressent constamment nécessité logique Et genèse chronologique, que Simon Verdun se montre remarquablement attentif, aussi bien, à la rigueur conceptuelle inhérente à celle-là, qu’au foisonnement documentaire déployé en celle-ci : Le tropisme anti-matérialiste de ce néo-kantisme “historique”, tel qu’il le repère admirablement dans la notion clouscardienne de “La donation de sens par l’anté-prédicatif” (5)<cf ci-après, à la fin du chapitre 2 : “Les quatre axes du modèle néo-kantien”> reste cette baguette de sourcier qui le conduit immanquablement à la déclinaison déductive des avatars propres à l’anti-marxisme contemporain, le nôtre, celui de l’après-guerre ou de la “Guerre froide”, de Sartre à Derrida, de l’existentialisme au structuralisme, puis dans le sens d’une résistible entropie, à dépister, au rebours des admirables Chemins de la praxis tracés par Clouscard, la déclive entropique qui descend de Deleuze et Foucault à l’opération médiatique des “nouveaux philosophes”, jusqu’à la misère philosophique actuelle, contraignant la pensée à ce choix binaire, ne laissant d’autre alternative que les lumières naturalistes, anhumanistes, donc, du positivisme logique ou bien, encore plus inquiétantes, les ténèbres “poématiques” du plus nazi des philosophes, d’où est issue, par la plus proche disciple interposée, l’abjecte posture “anti-totalitaire” campée dès le déclenchement de la “Guerre froide” “Je suis fatigué de tous les poètes : Ils troublent leurs eaux afin qu’elles semblent profondes” déclare Zarathoustra, en totale opposition au Nietzsche des, Deleuze, Derrida et autres membres de cette appartenance où les rangeait Foucault, en s’y logeant lui-même, lorsqu’il avoue “Nous sommes tous des néo-kantiens !” Je tiens à conclure cette préface sur ce désaveu-nietzschéen ! — de l’esthétisme — pour revenir en boucle aux deux poètes qui l’avaient ouverte en exergue, tant il est vrai que Simon Verdun, qui n’a rien du “Perdreau de l’année”, connaît assez les classiques les plus actuels du matérialisme dialectique pour ne jamais oublier le “Rêver est nécessaire” de Lénine, et aussi peu ignorer “le plus malhabile architecte...” que Marx oppose en vis-à-vis de “La plus experte des abeilles” pour y reconnaître comme critère immanquable de cet humanisme que le néo-kantisme contemporain s’efforce d’anéantir, le fait “qu’il se représente sa maison avant de la produire dans la réalité”, et que cette projection dans l’imaginaire, loin de déroger au matérialisme, n’est elle même rendue possible qu’à partir d’un monde forgé par cette praxis au sein de laquelle, a principio, les hommes opèrent “La production sociale de leur existence” (6)<“Contribution à une critique de l’économie politique”/Préface >