A
Domi,
Louis,
Michel,
René
Comme le monde est petit, dit-on parfois, avec un ton émerveillé devant les coïncidences du destin qui a organisé cela. Le monde n’est pas petit. Et le destin n’explique pas le ghetto des retrouvailles impromptues. La lutte des classes, oui. Nous sommes si peu nombreux, dans cette bourgeoisie ! Quoi d’étonnant alors à ce que nous nous retrouvions sans cesse entre nous ? C’est cela, justement une classe sociale. Les mêmes individus, qui ont les mêmes tropismes, les mêmes lieux, les mêmes femmes, les mêmes mots, les mêmes intentions et qui se conforment à des modèles d’exploiteurs. Alors, rien d’étonnant à ce que le monde soit si petit.
A contrario Domi, Louis, Michel, René et moi, conscient des vérités de classe, nous savons combien notre complicité, notre amitié, notre union sont circonstancielles, accidentelles en regard des personnes, mais aussi combien historiques, philosophiques, métaphysiques, humaines en regard des intentions des personnes. Nous perdons pied sans cesse devant les pressions et sans cesse nous succombons à la société de consommation. Mais dans nos chutes les plus vertigineuses, nous voyons notre complicité de classe comme une corde de rappel et le concept nous sauve de la déchéance morale. Les autres déchéances sont consommées depuis longtemps. La social-démocratie triomphe. Nous la haïssons.
Préface
Comprenait-moi bien : il s’agit ici d’expliquer l’amitié et de mesurer les effets de l’intersubjectivité dans le cadre de la lutte des classes. Car l’amitié est une des composantes des relations inters subjectives. C’est de cela dont je veux parler. Il y a incontestablement un acharnement chez moi à pousser l’analyse de classe – au sens marxiste-léniniste – à tout coup. Je ne crois pas qu’il existe de limites à cette analyse. Je dirais même : le principe d’exercice de l’analyse de classe repose sur le postulat : il ne peut demeurer d’ineffable. L’un des objectifs politiques de la social-démocratie et de maintenir la notion d’amour[1] (et sa pratique) dans le monde du non-dit.
Un autre objectif de la social-démocratie et de référer à l’amitié comme pathologie inaccessible, sur laquelle les pires affinités politiques iront trouver appui, du type : les fascistes s’adorent entre eux.
Le problème est que l’amitié se vit comme complicité de classe. Un certain nombre d’individus, aux origines sociales différentes (peu importe ici) établissent un consensus objectif et subjectif – dit et non-dit – sur la base duquel des pactes d’intervention et de non-intervention sont signés. C’est ce processus de mise en place et les axes autour desquels tournent mes amitiés personnelles qui m’importent.
Pourquoi engager un texte sur un tel sujet ? Cela tout cela à ma spécificité d’écrivain. C’est certainement ce que je peux – selon ma prétention – offrir de mieux. « De l’amitié » devient, par le fait, un acte amical parmi d’autres. Subterfuge d’intellectuels un peu agaçant. Mais en quoi cette démarche serait-elle plus blâmable que Louis qui fait un tableau en pensant à René ? Nous savons tous alors que c’est le tableau de René et l’impudeur à le revendiquer est tout aussi entière. Certes, à s’en tenir à cette idée, Michel n’a jamais rien écrit pour personne, au sens strict. Mais on touche là au problème personnel de Michel, qui n’énonce pas ses intentions, alors qu’elles sont normalement sous-jacentes.
En fait l’amitié, au sens bourgeois (c’est-à-dire celui qui nous recouvre) c’est l’amalgame des diverses subjectivités, toutes issues de strates de classes différentes. Chacun, nous exerçons le même ou sensiblement le même esprit critique sur nos déterminations de classe et nous en proposons systématiquement une synthèse collective. Pour produire enfin des surdéterminations, qui sont comme des conditions de possibilité métaphysique, pathologique.
Pour autant que nous arrivons à produire ses surdéterminations, pour autant nous trouvons moyens de supporter l’insupportable ; car logiquement, nous devrions tous être suicidés, à s’en tenir à nos analyses cataclysmiques. De ce point de vue, l’amitié joue comme complicité salvatrice. Ces banals efficaces. La banalité s’atténue lorsqu’on remarque la volonté délibérément énoncée d’intellectualisme et de marxisme-léninisme. Il ne s’agit plus alors seulement de protéger des individualités déroutées et malheureuses, mais aussi d’élaborer – via cette amitié – une philosophie marxiste-léniniste qui ne devra rien à la social-démocratie. Voilà ceux en quoi notre amitié est plus attachante que d’autres, ceux en quoi elle est plus importante, ceux en quoi elle déborde la notion même d’amitié, pour en arriver à une charte politique implicite, de type utopiste, puisque nous prétendons tous au communisme, sans en déterminer réellement la nature.
Il faut bien saisir cette fonction d’échanges multiples et complexes, ce « potlach » classique en soi, nouveau dans sa pratique, à cause de nos destins respectifs – originaux malgré tout – et à cause aussi de nos positions de classe.
Notre complicité salvatrice vaut à tous les niveaux. C’est ce qui crée chez nous un équilibre à la fois tout à fait superficiel – vu de l’extérieur – et formidablement fédérant – vu de l’intérieur. Tous nous avons admis une charte politique implicite, comme je le disais tout à l’heure. Aucun d’entre nous ne l’a clairement énoncée. Nous possédons des indices, certes. Les tableaux de Louis, les livres de Michel, mes écrits, les convictions de Domi, les actes de René, autant d’éléments d’appréciation[2]. Mais il suffirait de faire l’historique des désaccords pour voir que l’implicite a joué bien souvent des tours. C’est un des problèmes de l’école de pensées, qui en fait est un courant qui n’a jamais trouvé objectivement preneur. C’est par couple que nous avons réfléchi à la réalité des autres. Nous avons même une prédilection quasi maladive pour la réflexion conceptuelle sur la réalité des autres. Cette fonction conceptuelle que nous exerçons à merci et l’un des plus sûrs catalyseurs de nos idées communes. Il faudra en faire l’analyse tout à l’heure, en détail. Je voudrais m’attacher ici plutôt à réfléchir sur les conséquences de cette pratique.
D’abord, il faut bien admettre que la réflexion en duo est plus facile : pas de difficulté à se retrouver à deux, aisé de parler des absents ; mécanisme de complicité verbale qui joue à plein. Qui plus est, si l’on imaginait l’inverse, à savoir : réunion de tout le monde pour parler de tout le monde, il est évident que personne ne viendrait. Simplement parce que nous avons autre chose à faire est que l’idée programmée ainsi est absurde. A contrario, cela veut dire que nos réflexions en duo sont apparemment improvisées. Pas d’ordre du jour, mais celui-là est toujours le même. Ainsi, de proche en proche, l’opinion des uns sur les autres se communique et s’élabore des croyances sur la personnalité et les convictions de chacun. Processus encore une fois banale, qui se retrouverait partout ailleurs, mais remarquable ici à cause – ou plutôt : grâce – du niveau conceptuel auquel nous nous plaçons. Ainsi si Christian divorce, nous savons – pour en avoir respectivement parlé les uns avec les autres – l’échec du petit bourgeois commerçant qui a voulu transgresser ses origines en épousant la fille d’un noble déchu, devenue moyen bourgeois libérale. On s’émancipe par le travail et non par le cul, chez nous.
De même on comprendra que Louis fasse faire la communion à sa fille, parce que dans sa région les contraintes religieuses des sociétés agricoles catholiques sont intransgressibles, etc. C’est la qualité de nos analyses qui élèvent notre amitié, dans tous les sens du terme. C’est le caractère implacable de nos réflexions en duo qui en fait la richesse et l’intérêt. Sinon, nous aurions renoncé depuis longtemps.
Nous vivons tous, chacun, dans un isolement anormal, trop fort pour concéder à des niaiseries. Des divergences ponctuelles l’ont prouvé bien souvent : plutôt couper les ponts entre nous que de perdre du temps dans des sautes d’amitié inévitables peut-être, mais banales. De ce point de vue, le rôle de René est singulier. Sa fonction est justement d’éviter les ruptures : lui n’est fâché avec personne. Il est le substrat de maintenance, le vecteur de communication par lequel l’information transitera, quoi qu’il se fasse. Au-delà des faiblesses apparentes que cela implique, le rôle de René et de permettre les ruptures par ailleurs. Il perdure. Il n’aurait pas voulu choisir cette fonction. Qui aurait pu – en fait, parmi nous – l’assumer ?[3]
Si l’amitié peut se définir comme complicité de classe, les relations inters subjectives, leurs déclinaisons et leurs spécificités circonstancielles sont à mettre à jour. À chaque fois, chacun d’entre nous joue un rôle, à chaque niveau, selon ses objectifs personnels et ses moyens. Remarque banale, encore un coup, mais qui devient intéressante – encore un coup – quand on se rappelle que Louis peint ou que Michel publie des livres. Bref, nous avons chacun notre spécialité, même si les autres – pour suivre, nécessairement – se doivent d’être compétents. De plus – inévitablement – la concurrence fait. Si l’on prend la musique par exemple, Domi, René et Louis sont en compétition. Sur le plan de l’élaboration conceptuelle écrite, Michel et moi sommes en compétition, etc. A contrario, certains d’entre nous peuvent avoir des domaines réservés : Louis la peinture, moi la poésie, Domi les pays de l’Est, etc.
Ce qui compte ici, c’est le « terrain » que nous parvenons à couvrir. Justement ce que j’ai appelé tout à l’heure : les spécificités circonstancielles des déclinaisons de notre complicité de classe. C’est une formule un peu compliquée – je le concède – mais elle englobe tout le problème.
Chapitre I : Le morne désert du concept
« Le concept » mot magique, s’il en est, entre nous. Il a tout expliqué parfois. Nous en connaissons bien sa pratique. Mais – que je sache – aucun d’entre nous n’on a fait l’analyse des mécanismes psychologiques, ni non plus l’histoire de son avènement parmi nous.
Il existe – disons-nous souvent – « un niveau du concept ». C’est une expression que nous employons, en début de phrase, comme le signale, l’indication d’un « truc » : « au niveau du concept, cela veut dire que… » il y a donc un seuil épistémologique, un domaine, une pratique. On ne voit pas comment – d’un point de vue philosophique – évitait une analyse de type althussérienne pour expliquer ce « Au niveau du concept ». Cela relève du structuralisme. Mot lancé aussi – par Michel celui-là – : la structure. Nous disons : « C’est la structure », comme nous disons « Au niveau du concept ». Sur le fond, la renvoie à l’autre, d’ailleurs.
Qu’est-ce que cela recouvre chez nous ?
Pour comprendre ou mieux, réflexes élémentaires : il faut faire l’historique. Si le mot « structure » a été promu – parmi nous – par Michel, le mot « concept » me semble appartenir à demi. Même si maintenant, aujourd’hui, le problème de la propriété de ces termes est sans importance (voire dérisoire), le fait qu’ils soient historiquement marqués par des personnalités me paraît significatif.
Pour continuer à être althussérien, il faut admettre que – surtout chez nous – ces deux termes recouvre une pratique. De ce point de vue, le titre de la thèse de Michel : « L’Etre et le Code »[4] me paraît issu tout à fait directement de cette pratique. Je ne sais plus qui l’a choisi (Est-ce Domi ?), Mais il est beaucoup plus évocateur pour nous, que pour qui que ce soit d’autre. D’ailleurs, à s’en tenir strictement au contenu de la thèse, le titre de « L’Etre et le Code » ne dit pas du tout l’axe apparent (apparent : j’insiste) de l’ouvrage. « L’Etre et le Code » est un titre a posteriori. Je dirais même : c’est probablement le résultat du consensus de notre amitié et de notre perception du travail conceptuel de Michel qui a donné ce titre. C’est comme dans les Cour des Miracles. Il y a quelqu’un, quelque part, qui est responsable des nouvelles appellations, qui prescrit les mots.
C’est pourquoi – plutôt que de partir du contenu des livres de Michel – il me paraît plus rapide d’analyser les relations objectives qui existent entre les analyses de type marxiste-léniniste et ce que nous appelons nous « le concept ». En fait, nous nous bornons à faire des analyses de classe, dans un premier temps. C’est ceux en quoi nous disons être marxistes et communistes. C’est à cette idéologie là que nous nous référons et personne parmi nous n’a jamais – au grand jamais – renié à aucun moment cette référence. Mais par contre – systématiquement – nous n’hésitons :
- ni à décoder le circonstanciel,
- ni à emprunter des notions à d’autres idéologies.
Cette double remarque mérite d’être creusée.
D’abord, nous n’hésitons pas à décoder le circonstanciel. C’est même le premier moteur de notre amitié, la première cause historique de notre complicité : la révélation, l’expérience, la pratique de ce que cela est possible. Aujourd’hui, nous avons oublié l’exaltation, le plaisir réel que nous avons eu à décoder conceptuellement le circonstanciel. Nous le faisons maintenant parce que cela est la condition sine qua non de notre santé intellectuelle. Mais hier… le Old Navy[5], Domi, Michel et moi. C’est dans ce café et avec ces trois-là que la pratique du décodage conceptuel s’est élaborée.
De ce point de vue, il faut peut-être dès maintenant joués la pièce de « l’arroseur arrosé » et réfléchir aux conséquences de cette élaboration de la pratique du décodage conceptuel sur les personnes du groupe.
Domi – qui a été ludiquement à l’origine du décodage conceptuel – était certainement trop jeune pour ce qu’il avait lancé. D’un point de vue philosophique, la synthèse s’est opérée entre le marxiste orthodoxe (Michel) et l’hégélien idéaliste (Domi). Moi-même n’étends à l’époque qu’un observateur – suceur de roue. Mais pour les trois, une même conséquence : la traversée de ce que nous avons appelé « le morne désert du concept », comme le dit Hegel.
Qu’est-ce que cela, le morne désert du concept ? C’est que ne se décode pas impunément tout. La « brusque » (au sens psychologique) apparition de la réalité, des réalités les plus immédiates, se paie d’un isolement de fait : la classe sociale dénonce les dénonciateurs ; les dénonciateurs se perçoivent dans leur vérité de classe ; les dénonciateurs « conceptualiseurs » se comptent sur les doigts de la main. D’où l’amitié – notre amitié – qui naît d’une traversée d’un désert commun. Même si nous avons tous adhérés – peu ou prou – au Parti Communiste Français, même si nous avons tous trouvés des amitiés nouvelles – peu ou prou – nous sommes demeuré ceux du début, toujours aussi peu nombreux et je dirais – sans emphase – toujours aussi seule, à cause du concept. Mais, ce « morne désert du concept » n’a pas provoqué les mêmes effets sur chacun d’entre nous. Et le groupe, qui avait une certaine forme à l’époque, a maintenant une autre forme. Louis prétend qu’il a « éclaté ». En un sens, bien sûr. Mais a-t-il jamais existé ? Il faut se garder de ces phases de transitions, durant lesquelles les médiations se restructurent, pour conduire à des relations qui peuvent en fait garder le même caractère ontologique. Le circonstanciel n’est pas l’événementiel.
Bref, il faudra revenir sur les effets provoqués sur chacun d’entre nous par l’avènement du concept. Reste pour l’instant à mieux situait ce que signifie : « pratiquer le concept ». Autant cette notion paraît à nous-mêmes — comme à n’importe qui – abstraite, autant sa technique et concrète.
Le « concept », cela consiste à poser la question, à tout propos : quel est le mode de production ? À qui cela profite-t-il ? Où se situe la classe ouvrière là-dedans ? Quelle est la part de plus-values engagées ? Où en est le communisme ? Il faut comprendre cette pratique comme une attitude psychologique, un éveil de la tension, ce que je me répète souvent à moi-même, comme on savoure un bonbon : la haine de classe. C’est la haine de classe qui motive la pratique conceptuelle. C’est pour autant que je résisterai, de mon individualité isolée, oppression de l’idéologie dominante, que je parviendrai à décoder la réalité. C’est parce que nous ne concédons pas aux significations immédiates de la société capitaliste que nous avons été conduits à rechercher un autre système de référence. Certes, nous avons fait allégeance au marxisme-léninisme. Et c’est dans cette perspective que nous travaillons. Mais c’est parce que nous ne concédons pas aux significations immédiates du marxisme-léninisme que nous avons été conduits à conceptualiser. Or, comment expliquer que même le marxisme-léninisme n’a pas été de plein droit accepté par nous ? C’est que – tout en étant sincèrement communistes – nous avons de ces élégances d’esprit petite-bourgeoises, qui nous soulèvent d’indignation devant les obstacles épistémologiques que les intellectuels communistes ont concédés à la pensée universitaire. Pourquoi le marxisme s’est-il arrêté la théorie de la personnalité ? Pourquoi n’existe-t-il pas de philosophie de l’intersubjectivité ? Pourquoi l’œuvre de Michel reste-t-elle dans l’ombre ? Pourquoi est-ce que je n’ai dites pas ? Pourquoi la peinture de Louis est-elle dans son arrière-boutique ? Etc. c’est devant ces évidences de l’injustice capitaliste que la haine de classe nous oblige à réfléchir, parce qu’il y a ici un défi à notre équilibre, n’est-ce pas ? C’est cela qui compte : la pathologie. Pour éviter la folie, le suicide immédiat, le renoncement, il a bien fallu un système de références qui explique cet échec de chacun et qui justifie notre marginalité[6]. Ce système de référence est contenu dans ce que nous appelons « le concept ». Cela voudrait peu si la seule garantie de l’existence du « concept » été dans cette affirmation : « nous vous disons que le concept existe ». Mais en réalité trois choses valorisent considérablement son existence.
D’abord, il faut bien le répéter, pour que nul ne l’oublie : nous nous disons communistes. A priori, nous ne sommes pas seuls et si des gens comme nous reste prosoviétiques (pierre de touche du communisme pour nous), c’est que nous sommes nombreux. On se souviendra avec profit du « Ah ! Enfin ! » de Michel lorsque les Russes sont entrés à Prague[7].
Ensuite Michel et moi-même « écrivons » le concept. Michel a publié et cela renforce l’existence du concept.
Enfin combien de fois – dans nos intimités respectives, soit pour étonner, soit pour faire succomber une femme,[8] soit pour vaincre l’adversaire, etc. – n’avons-nous pas « exercé le concept » sur tel ou tel événement, d’où nous tirions le sens profond, avec une satisfaction ou une rage, qui laissent pantois, à s’en souvenir ? L’impact d’un tel exercice sur notre entourage pèse considérablement.
C’est même probablement cet impact qui est aujourd’hui le plus sûr garant de son existence, niveau circonstanciel. Car – pour moi en tout cas – la pratique du concept est indispensable, comme d’autres pratiquent le judo (il y a d’ailleurs de cela).
C’est cette valorisation du concept – via le communisme, les textes écrits et l’entourage – qui ont fait sa force. Sans oublier la satisfaction personnelle, c’est-à-dire la pensée solipsiste selon laquelle « j’ai raison ». Cela compte énormément parce que les mécanismes psychologiques ne sont pas ignorés et qu’il joue ici, comme ailleurs.
Enfin on se rappellera les possibilités – je dirais : divinatoires – que fournit le concept. Comme en politique quand le PCF voit tel ou tel événement venir, nous sommes susceptibles de savoir ce qui va se passer pour telle ou telle personne, ou tel ou tel pays. Si nous nous en donnons la peine, nous pouvons voir l’avenir. Douce délectation de malades mentaux. Et pourtant… c’est que les perspectives historiques sont parfois discernables. La gageure est de croire… qu’elles ne le sont pas ! Réflexe de protection contre le sur-déterminisme.
Et c’est bien là une des objections les plus fréquentes que nous recevons, sinon l’une des plus sincères est l’une des plus fondées : vous croyez – nous dit-on – qu’il y a donc un « destin » ? Au sens où il y a un destin de classe, oui. Si justement ce que l’analyse conceptuelle permet de mettre à jour : la structure de référence, les attendus historiques, les contraintes objectives. La liberté existe, pour autant que les sur-détermination sont connus, mises à jour. C’est là et Kantien au possible, mais c’est ainsi. Ce pourquoi nous aimons tout le sport : c’est l’expression individualiste collective de la sommation de règles contingentes, pour qu’advienne la vérité d’aller plus loin.[9]
Ce « destin de classe », nous le vivons tous différemment. Mais nous le vivons tous.
Chapitre II : Le politique du bébé révolutionnaire
Le plus agaçant – et le plus fascinant – dans le concept et sa pratique est certainement son caractère apparemment mécaniste. Système de décodage des déterminations de classe, le concept ne veut laisser nulle part de hasard. Cela n’existe pas. Il n’y a pas de hasard. À quoi pourrait-il bien servir ? L’intérêt surdétermine toujours le mot, le geste, l’intention, l’événement, le moindre événement. Les mécanismes qui se mettent alors à jour sont d’une terrible banalité. Ainsi certains prétendent maintenant que le lapsus – gestuel ou lingué – et provoquer, par suite d’un trouble, afin de dire ce trouble, sans l’exprimer directement. Nous ne croyons pas à cela. Le lapsus est – pour nous – tout aussi signifiant que le dit point comme non-dit, il révèle déjà beaucoup plus. Mais – qui plus est (car les lacaniens nous ont précédé là) – le lapsus est volontairement fait, comme coup de force politique, afin d’arriver par ce petits moyens a traumatisé l’autre qui – percevant le lapsus et croyant à un trouble – culpabilise de la défaillance de l’autre et succombe. Car toute relation est un perpétuel équilibre, qui ne cesse jamais de se perdre, jusqu’à l’épuisement des forces, jusqu’à la haine des personnes.
Ainsi, le lapsus est une manifestation politico-mondaine, pour nous. C’est avec un acharnement sans pareil que nous croyons à cela. À quoi servirait autrement le lapsus ? Serait-il univoque que le genre humain en deviendrait tout entier idiot : pourquoi faire alors des lapsus, si cela ne sert à rien ? Et si cela sert à quelque chose – ce que les psychanalystes admettent – cela ne sert en tout cas pas à être seulement un lapsus en soi. Quelque chose qui se vaut par soi-même : non. Il faut être beaucoup, beaucoup plus courageux que cela et oser enfin l’inavouable : admettre enfin que nous nous contrôlons parfaitement tous et que tous nous jouons des rôles socio-politiques surdéterminés ! L’ouvrier qui se blesse, se blesse volontairement. Ce n’est pas un accident. C’est un suicide. Toujours. Il se blesse parce qu’il ne veut plus protester autrement. Il mesure exactement les conséquences de son acte, les enfouis en lui, puis il se blesse. Et la douleur ne fait que masquer la trahison qui vient de commettre en regard de la lutte syndicale, politique, de classe il a mal, il ne pense plus à autre chose, il est plaint – et non repoussé. Il fait accepter sa trahison de classe – parfaitement acceptable en soi – via la douleur. On voit sa douleur et on ne pense pas aux conséquences politiques de son acte. Certes, c’est la pression patronale, l’ignominie de l’exploitation de l’homme par l’homme qui est à l’origine, qui a poussé à la blessure, qui est la cause indéniable de la blessure. En général. Mais cette blessure-là en particulier, à cet endroit, à cette heure, c’est cet ouvrier-là qui a décidé de se la faire. Il connaît fort bien sa machine ou inversement, il sait qu’il ne connaît pas la machine, mais il conçoit les dégâts qu’elle va occasionner à sa chair et il le veut ainsi.
Il est terriblement about et plutôt que d’en appeler à son organisation syndicale afin de déclencher un arrêt de travail qui le conduira à améliorer ses conditions de vie, il se blesse. Ou peut-être se blesse-t-il parce qu’ayant justement fait appel à son organisation syndicale, celle-ci a été impuissante à améliorer ses conditions de vie. Son horizon est doublement bouché : vers le bas, par le patronat. Vers le haut, par un syndicalisme essoufflé. Lui sait pourtant qu’il doit s’arrêter, s’il ne veut pas craquer. Or il craque, pour que cesse l’horreur de la situation. C’est absurde et tragique.
Le coupable, celui qui a caché ce mécanisme, c’est Sartre. C’est Sartre qui avec l’existentialisme, a retardé si longuement l’avancée de la pensée sur les chemins que nous traçons. C’est Sartre qui a ouvert les portes de la social-démocratie. C’est Sartre qui a inventé la patamétaphysique, qui voudrait que l’ouvrier ait « culturé la relation qu’il a avec la machine, jusqu’à sacrifier une partie de lui-même dans cet échange avec autrui, choséifié dans son renoncement de la société qui le broie ». C’est ridicule et destiné à détourner les soupçons des marxistes-léninistes, qui ont maintenant le travail de réfuter Sartre avant que de pouvoir accéder au concept. C’est ignoble. Mais ça marche. René a une grande fréquentation de Sartre. Est-il sartrien, après tout ? Il le fut, comme nous le fûmes tous. Il est peut-être sartrien comme humaniste. Du point de vue de la pensée, il ne l’est pas. Toutefois, René a apporté les notions sartriennes et la nécessité d’y réfléchir. Michel est marxiste, au sens de l’orientation globale. Pour le reste, Michel suit sa pensée. Domi est hégélien, un point c’est tout. Louis est sans culture philosophique. Il n’en a pas besoin, il a accédé au concept directement de sa boutique de poissonnier ! Je suis kantien d’origine, puis hégélien, marxiste, clouscardien par formation.[10]
C’est l’affrontement de ces cultures personnalisées qui a donné naissance à ce phénomène d’acculturation que nous appelons le concept.
Le concept, c’est d’abord une protestation, un refus psychologique, une coupure épistémologique. Ce que j’ai rappelé tout à l’heure sous l’expression « morne déserts ». Puis c’est le travail systématique de reconsidération des significations. Or, l’un des domaines refusait jusqu’ici à la réflexion conceptuelle (et particulièrement protégé) c’est le domaine de l’intersubjectivité. C’est l’un des points d’imputation de notre réflexion commune. Il faut en parler ici, s’y attarder.
La bourgeoisie en a besoin, cela la sauve – que demeure un ineffable (je tiens beaucoup à cette idée. Je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup en parler avec les autres. Pourtant, je suis sûr qu’il y a une profonde trouvaille là derrière). Donc : un ineffable. En particulier – en tout particulier – les relations entre les personnes, au niveau subjectif (comme l’amitié justement par exemple) sont désignés systématiquement par tous les courants de pensées comme impondérables. Ces relations, que pour simplifier nous appelons entre nous intersubjectivité, sont le refuge de la liberté, pour la bourgeoisie. L’amitié – disions-nous – mais aussi l’amour, la sensibilité, la tension… toutes les composantes du subjectif sont selon nous datables, analysables, critiquables, conceptualisables.
À quoi sert de prétendre ne pas pouvoir le faire ? À conserver un no man’s land où toutes et tous peuvent se réfugier et trouver – en revendiquant cette liberté – la liberté d’échapper individuellement et globalement au niveau d’une classe sociale, aux contraintes objectives du mode de production. C’est un sophisme, dont la simplicité du trucage demande une légère attention, comme toujours en pareil cas : en promulguant un interdit épistémologique, la bourgeoisie rend possible tout inacceptable en général. Le principal inacceptable étant surtout la division des classes sociales, l’exploitation de l’homme par l’homme, la société capitaliste. J’ai toujours été stupéfait dans ma vie quotidienne – bien plus que Louis, Michel, René ou Domi – par cette extraordinaire soumission à l’idéologie dominante. Je suis d’un excès et d’une hargne démesurés. Et très souvent je me répète que si cette soumission est possible, c’est que l’ineffable des relations inter-subjectives est accepté. Tout repose là-dessus. C’est le pathos des classes sociales qui interdit l’explosion révolutionnaire. L’espoir de recueillir enfin, encore le regard d’une femme, le sourire d’un enfant, fait reculer les consciences les plus avertis.
Or nous avons entrepris l’immense tâche – cela dit sans emphase – de passer outre l’interdit épistémologique, d’admettre qu’il n’existe pas d’ineffable et de réfléchir aux relations inter-subjectives comme l’on réfléchit au système de fonctionnement d’un aéroport, vu de la tour de contrôle. L’outil de travail, c’est le concept. L’axe de recherche, c’est : l’intersubjectif est déterminé par le politique. Tout acte intersubjectif est mondain. Toute mondanité est volonté exprimée de classe. C’est là où l’esprit renâcle, refuse d’admettre et se cabre. À quoi bon ? La vérité est déjà là.
Nos amours mêmes, les plus sombres et les plus dissimulés, ont été disséqués, mis à mal, à juste titre. Nous savons pourquoi, quand, comment, qui nous aimons, avec un goût amer, parce que rien ne peut malgré tout empêcher la sincérité, c’est-à-dire que rien ne peut empêcher ce que nous ressentons et qui nous broie. Les sentiments sont une affaire curieuse qui, même dévoilée, éventrée, close, continue de tarabuster l’âme avec violence et profondeur. Ce n’est rien de savoir – au sens du concept – en regard de ce que nous vivons réellement pourtant. Si je sais que j’aime cette femme – au sens du concept – cela n’empêche : je l’aime ! Mais la dérision, l’ampleur est plus forte, parce que justement je sais que je l’aime et pourquoi je l’aime.
Moi, c’est la poésie et la musique[11] qui m’ont sauvé. René, c’est le sport et l’écriture, Domi, c’est la musique et l’enseignement, Michel, c’est l’écriture et le sport. Louis, c’est la peinture et la musique. Nous avons tous nos trucs pour nous sauver, avec la musique comme trait commun, mais ce sont des trucs et le sauvetage est détestable.
Cette révélation des mécanismes politico-mondains nous ont considérablement secoué et fait évoluer, depuis quinze ans maintenant.
La recherche philosophique, psychologique, psychanalytique, sociologique, historique, matérialiste, économique nous a absolument stimulé par son caractère justement pluridisciplinaire. À l’époque où la pluridisciplinarité ne s’évoquait même pas, nous étions au Old Navy à confronter le champ de chacune de ces disciplines, pour arriver à extraire une armature commune, opérationnelle, que nous appelions le concept. Cela a été exaltant, il faut bien le dire. Il fallait le faire. Tout y est passé, toutes nos cultures, toutes nos lectures, tous nos emprunts. Une formidable partie d’acculturation. La mise en pratique a valu aussi son pesant d’or : tout y est passé, du moindre détail de bistrot, que le Old Navy nous offrait, à telle situation internationale ou à tel indice pathologique de tel coureur de 100 m. Nous y sommes parvenus. Il le fallait bien : nous refusions la pensée dominante d’alors, à savoir Sartre, Althusser, Balibar, Lacan et autres, sans parler des traînes-savates comme Reich, Guettari, Marcuse et compagnie, dont je n’ai personnellement vraiment rien à faire et que d’ailleurs je n’ai même pas lu. Juste parcouru. Cela suffit : ils disent tous pareils. Michel, dans « Néo fascisme et idéologie du désir » a d’ailleurs amplement montré un exemple de conceptualisation telle que nous l’entendons, sans qu’il soit nécessaire ici de revenir sur cette querelle d’écoles. Je ne crois d’ailleurs pas que ce pamphlet était nécessaire. Michel a été agacé par Guettari et Deleuze. C’est idiot. Il y a mieux à faire. Moi, je m’en fous. Je discutais dernièrement avec quelqu’un qui me demandait d’expliquer cette notion de concept. À ce moment, un enfant s’est mis à pleurer chez le voisin. Pleurs particuliers, car d’une densité calme, qui disait bien le désarroi du bébé, mais qui demeuraient très pudiques, réfléchis. On n’entendait pas de panique, mais l’expression – par le cri – d’un trouble agaçant, que l’on parviendrait pourtant à dominer seul. Il y avait une force dans ces pleurs, qui disait : « je m’en tirerai : mais les amis, je viens d’avoir un problème, ça c’est sûr ». J’ai donc immédiatement décodé ce pleur, en expliquant ce que je viens d’écrire. Puis, j’ai poussé plus loin, en indiquant qu’il serait parfaitement possible de communiquer avec ce bébé, pour échanger des informations brèves sur cette situation de bébé. Il suffirait de prendre son temps, d’associer un certain nombre de mots, d’objets et de gestes entrent pour faire passer des appréciations. Cela demanderait du temps, mais c’est possible. J’entends bien là : il s’agit de communiquer avec ce bébé au niveau métaphysique, via l’organique. Le bébé est parfaitement capable de parler de l’auto-génétique. Il est particulièrement bien placé pour cela ! Il peut porter des appréciations sur son propre développement. C’est ce qu’il connaît le mieux. Il ne s’agit pas de parler avec lui de la situation des Kurdes en Iran, mais de ce qu’il connaît. C’est-à-dire : lui-même. Pour pousser, je disais que si par exemple on associait tranquillement le plaisir du biberon un livre – dont on a préalablement indiqué l’objet, en le feuilletant, en le lisant, etc. – le bébé associera définitivement par la suite le plaisir fabuleux du biberon au plaisir de la lecture, même s’il n’a de la lecture qu’une idée confuse. Cela, tout le monde le sait. Partant de cette idée, je disais qu’il fallait élever ainsi les enfants dans l’idéal. Mais qu’il y a deux obstacles. Le premier est d’ordre moral : quels objets auraient droit de cité ? Car si j’associe un biberon est un livre, fort bien. Mais si j’associe un pistolet et un biberon, il y a un problème. Mais cela relève de la société civile et n’est pas très important. Le plus grand obstacle est ailleurs, on objectera en effet : « quelle horreur ! Mais c’est monstrueux ce que vous faites là ! Ce pauvre petit bébé. Ce n’est pas une machine. Laissez-le se développer cette créature innocente comme cela vient ». Bref : il y a un ineffable, un impondérable, un hasard. Comme on le sait maintenant, séquence dresse cette barrière épistémologique que nous puisons dans le concept a les moyens d’aller plus loin. Ici, l’analyse conceptuelle est nette et claire : il n’y a pas de créatures innocentes. Il n’y a pas de développement spontané. Le bébé est déjà hyper-politisé. Il sait ce qu’il fait. Il n’est innocent de rien du tout, parce que son entourage a tout de suite procédé à son intégration idéologique. Comment ? Mais justement en communiquant avec le bébé par association de mots, d’objets et de gestes. Comme pour le livre le pistolet. Seulement, tout est dissimulé, non-dits. Pour deux raisons : si cela était dit, l’interdit épistémologie qui protège la bourgeoisie tomberait de lui-même. Et surtout il faudrait justifier terme à terme toutes les informations communiquées aux bébés, c’est-à-dire l’intention politique qui est derrière. Or cette intention politique, c’est la division de la société en classes sociales, exploitation de l’homme par l’homme, la société capitaliste, l’intersubjectivité sociale-démocrate.
Imaginons l’inverse ; à savoir que je vais communiquer au bébé, le plus rapidement possible, cette notion marxiste-léniniste qu’est la lutte de classe, l’exploitation économique. Comment pourrais-je procéder ? En associant par exemple plaisir du biberon (c’est la base, l’élément de référence pour le bébé), aux difficultés de gagner de l’argent. Pour cela : biberon, plaisir/argent, douleur/argent–biberon. Par une série d’associations évidentes, je montre que l’argent est dur à gagner, le biberon est dur à acheter, le plaisir et moi prendre.
Ainsi le bébé apprend-t-il les difficultés que j’ai à gagner des sous, les difficultés que j’ai à gagner son biberon et le plaisir – absolument contradictoire alors – qu’il y a à boire le biberon.
En ce point d’échange – que l’on admettra comme particulièrement politiser en regard du développement d’informations objectives que possède pour l’instant le bébé – que peut-il se passer ?
Analysons les conséquences terme à terme. Pour le bébé, rien de spécial en apparence : il a intégré tranquillement donner, comme un ordinateur. Toutefois, une difficulté énorme peut surgir : il perçoit la contradiction monstrueuse de la société capitaliste. Pourquoi pas ? C’est possible. En effet, comment va-t-il admettre le fait que le biberon procure du plaisir, alors que l’argent est donc le biberon sont si durs à obtenir ? Il se rend compte que quelque chose cloche à ce niveau. Il aime son père ou sa mère, qui lui donne le biberon. Vois bien que le plaisir du biberon est individualiste, puisque la personne qui lui donne a souffert pour l’obtenir. Il voit bien qu’il est satisfait de l’insatisfaction de l’autre. Le conflit est ouvert. Il y a 95 % de chances pour qu’il perde le plaisir de manger. Il se contente de ce substanter, parce qu’il sait aussi qu’il doit alimenter son corps, pour que l’organisme poursuit son développement. Toujours par les mêmes procédés, on lui transmet l’information selon laquelle tout va bien, c’est-à-dire qu’il est normal d’en arriver à la dissociation plaisir/biberon. On peut boire son biberon sans prendre son pied : le corps se nourrit. Alors le bébé pose – de facto – la question de savoir : « quand puis-je prendre mon pied interrogation quand le plaisir est-il possible impunément ? » Réponse : à son niveau de développement intellectuel et organique, d’une seule manière : l’effort physique. On lui apprend à faire de la gym. Ou de bouger un rocher pour en extraire un bruit sans signification qu’on lui oblige à aimer (alors que ce bruit est d’ailleurs souvent hideux), on lui fera bouger un hochet pour le plaisir que l’on peut retirer de la coordination sensori-moteur, pour le plaisir de l’équilibre, de l’équilibre physique, pour le plaisir de l’acte matériel en soi.
Mais – car les bébés sentirent toujours – les conséquences importantes, graves, rédhibitoires, sont ailleurs.
En regard de la société capitaliste, que s’est-il passé ? D’abord, des parents qui se livreraient à ce type d’expérience sont monstrueux, dirait-on. Un bébé est-il une éprouvette ? Ensuite, passe encore que l’on fasse des expériences (« vous êtes libres de faire ce que vous voulez chez vous, même si nous trouvons ça, nous, ignobles »), mais profiter d’un malheureux innocent pour lui inculquer des idées politiques et pire, des idées révolutionnaires, communistes ! Sans compter le fait que l’enfant plus tard, ainsi éveillé à la conscience de classe risque d’être particulièrement marginalisé.
Bien. Nous sommes allés au bout de l’analyse conceptuelle sur le cas du bébé révolutionnaire.
Je poserai maintenant la question de savoir comment faire alors la société bourgeoise capitaliste pour – elle – former ses bébés sociaux-démocrates ? Elle fait comme nous aimerions – nous – le faire pour former des bébés révolutionnaires.
Mais elle ne le dit pas, bien sûr.
Et même les communistes les plus sincères et les plus orthodoxes ne voudraient pour rien au monde admettre qu’il faille élever ainsi les bébés. Pourquoi ? Mais – disent-ils – parce que les bébés sont de pures innocences. Pourquoi disent-ils cela ? Parce que l’idéologie dominante leur impose de le croire. Nous, nous affirmons que les bébés ne sont pas innocents du tout. Ce sont des crapules[12] comme les autres, qui ont une démarche politico-organique très performante. La preuve : il reste à ne rien faire pratiquement jusqu’à 18 ans, en vivant honteusement aux dépens des forces productives. Je veux dire : honteusement, non pas parce qu’ils ne travaillent pas. Cela va de soi : il n’est pas question de mettre les bébés au travail. Honteusement, parce que la combine d’un bébé, puis ensuite la combine d’un enfant, d’un adolescent, c’est d’accepter tout de go la social-démocratie, parce que cela l’arrange. Voilà où il est scandaleux. Car plus tard les indices du caractère inadmissible de l’exploitation de la part l’homme apparaîtront sans cesse et sans cesse, il est refusera pour que perdure sa planque, sa propre exploitation à lui.
Je disais tout à l’heure : la société capitaliste forme des bébés sociaux-démocrates comme nous aimerions pouvoir former des bébés révolutionnaires. Pour faire passer cette idée, je voudrais reprendre l’exemple du biberon et du plaisir que le bébé en retire et voir dans ce cas comment l’idéologie bourgeoise passe même via la classe ouvrière. Car la classe ouvrière protège ses bébés comme la bourgeoisie ou la paysannerie protège les siens : ils sont de pauvres êtres innocents et il sera bien temps de leur apprendre les dures réalités de la vie. Je trouve que malheureusement les bébés reçoivent une formation politique très poussée, dès le premier jour de leur vie. Et comme cette formation est sociale-démocrate, on ne saurait la dénoncer, puisqu’elle repose sur le principe que rien ne se produit de ce genre. Plus le mensonge est gros, plus il passe.
Voyons comment.
Le bébé reçoit son biberon. Plaisir procuré. Associé au sourire de la mère, au calme ambiant. Communiquer l’idée que la nourriture fait partie d’un univers non problématique. La consommation doit être immédiate et les aliments n’ont pas d’origine, d’histoire, ni de valeur. Personne ne pose la question de savoir d’où ils viennent et les efforts qu’ils ont demandés pour être obtenus. Certains travaillent, d’autres consomment et cela va de soi. Le tour est joué. La formation de l’exploitation de l’homme par l’homme est passée, intégrée, acceptée. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Si ce que je viens de dire parer banal, c’est pourtant (si l’on voulait s’indigner comme le faisait tout à l’heure les bourgeois à propos du bébé révolutionnaire) aussi ignoble et inadmissible que de dissocier le plaisir et le biberon, via la compréhension des difficultés que l’on a à gagner sa vie ![13]
Termes à termes, pour nous le concept nous permet donc d’analyser les choses. L’ensemble des résultats de cette analyse repose – je lui disais tantôt – sur le principe du politique. C’est cela, politique : la compréhension des mécanismes sur déterminant de l’intersubjectivité et cette intersubjectivité même.
Chapitre III : L’amour, vertige du pathos
L’amour n’est compréhensible et vivable que comme acte politique, acte politico-mondain. Le concept sert à en mettre à jour les significations réelles. Car – au niveau de l’intersubjectivité s’entend – passe encore que l’on sacrifie le bébé sur l’autel des luttes de classes, mais que l’on puisse seulement suggérer que l’amour obéit à des lois, à des surdéterminations, … ! Au fou, va-t-ton dire.
Hé bien, non.
Nous croyons que l’amour est un stéréotype de classe.
Cette croyance est l’un des forces qui nous rapproche le plus. C’est ce pourquoi j’en parle ici particulièrement. La conceptualisation – comme principe de réflexion – le politique et le mondain – comme résultats de l’exercice de ce principe de réflexion – voilà les trois fondements de notre substrat intellectuel et donc, voilà le terrain idéologique sur lequel notre amitié est installée. Mais l’amour, comme le sport, les arts, les enfants, la mort, le travail, ce sont-là autant de thèmes de réflexion (et non plus des principes) sur lesquels nous avons beaucoup avancé.
Bien sûr, que ce soit Michel dans son œuvre et plus particulièrement dans « L’Etre et le Code » ou moi-même dans certains textes[14], nous avons exposé les résultats universitaires de ces recherches. Ce n’est pas ici ce sur quoi je voudrais revenir. Je voudrais plutôt reparler d’une approche plus personnalisée de l’amour. Personnalisée au sens à la fois anecdotique et pathologique.
Parce que nos échecs sur ce plan sont un formidable catalyseur. Nous sommes tous divorcés, tous avec un enfant, sauf Michel, bien sûr, qui lui avait échoué avant nous. Il faut dire à sa décharge qu’il réfléchit peut-être depuis plus longtemps ! Il ne faudrait pas pourtant imaginer que l’un d’entre nous a – par on ne sait quel miracle – pu échapper à la sentimentalité. Mais aucun d’entre nous n’a échappé non plus à l’analyse conceptuelle de sa sentimentalité. J’ai voulu – plus que d’autres – jouer à fond l’amour comme transgression de classe (car c’est cela à quoi il est essentiellement : compte tenu des barrières de classe, deux personnes font l’hypothèse absolument idéaliste qu’il sera possible par et dans l’intersubjectivité, de franchir ces barrières de classes). Je suis fils de restaurateurs, bourgeoisie commerçante moyenne nantie, des colonies, expulsée du Maroc et donc déchue. Fouetté dans mon amour-propre, brisé dans ma sensibilité de petit bourgeois de droite possédante, j’ai – par la culture du négatif – reconstitué d’abord un personnage de centre gauche, qui veut s’émanciper par l’intellectualisme. C’est mon profil (banal) de jeune homme de 18 ans. A proximité (au sens sociologique, politico-mondain- une jeune fille d’une noblesse d’épée déchue à la moyenne bourgeoisie nantie : le père architecte et présidant du Rotary. L’une tombait vers le bas – plus ou moins – l’autre tombait vers le haut.
Rencontre d’intérêts de classes convergents, mais histoire sociale divergente : haine rédhibitoire de la noblesse d’épée pour la bourgeoisie commerçante. Tentative de subsumer cette haine de classes sous le pathos de l’amour, afin de d’offrir respectivement : à elle, la reconnaissance par l’intellectualisme (fonction philosophique et poétique essentiellement) ; à lui, la reconnaissance par l’ennoblissement au moins moral.
Dès que la social-démocratie eut assez exercé ses pressions sur nous deux, notamment en relançant quotidiennement le mot d’ordre « Consommez ! », le petit clerc intellectuel s’est durci sur ses positions de classe et la dame de salon s’est ouverte au plaisir. Les divergences fondamentales ont ressurgi. Le pathos n’a pu subsumer les vérités objectives. L’intersubjectivité a reculé devant l’enjeu politique et la signification historique d’une surdétermination sentimentaliste de lutte des classes. L’amour a rendu sa chemise et le concept a repris ses droits.
Cette même analyse pourrait être faite pour chacun d’entre nous. Peu importe. Il faut revenir sur les mécanismes, ou plutôt sur quelques mécanismes de cette fonction pathologique.
Dans « Populations et Subsistances »[15], j’ai analysé ce que nous appelons la coexistence.
Nous n’avons jamais lâché cette analyse. Nous y croyons. L’œuvre de Michel le dit assez de son côté et quiconque se donnerait la peine de nous rencontrer en ferait l’expérience.
Mais il manque certainement à cette analyse rapide une interprétation de l’impact. Fameuse notion, sur laquelle nous avons très longuement travaillé. L’impact, c’est le moment du choix, le moment où le couple se forme. Car si tant est que les prescriptions de classes sont énormes pour que les couples se forment ou se défassent, il reste encore à expliquer le choix du conjoint. « L’impact » est le mot-clef qui résume pour nous la théorie du choix du conjoint que nous avons élaborée.
L’impact, c’est l’acceptation tacite, à deux, d’une acculturation des subjectivités, pour tenter l’impossible : la transgression de l’objectif. Il suffit de mesurer l’extraordinaire temps passé – tenir compte des multiples circonvolutions, pour avoir la puce à l’oreille. La disponibilité des personnes ne saurait se comprendre et se justifier que comme un acte de consommateurs, d’extorqueurs, de non-producteurs. Comment comprendre autrement ? L‘impact, c’est l’hypothèse ressentie que « cela est possible ». C’est l’acceptation du vertige du pathos. Malheureusement, cette acceptation n’est pas univoque. Elle est aussi politique. Dans la reconnaissance tacite d’intérêts pathologiques communs, il existe aussi de part et d’autre des non-dits dramatiques : la recherche du plaisir sexuel, pour les satisfactions fugitives et dérisoires qu’elle peut apporter ; la dissimulation automatique des mécanismes personnels, réflexes garde-fou ; la construction immédiate et puérile d’un être mondain et fat ; l’intention patente de détourner la volonté vers la social-démocratie du bonheur ; le renoncement de facto à la haine de classe, haine garante de la conscience objective ; la trahison répétée de convictions intimes, pour qu’advienne l’entente, etc. Et enfin, surtout, la dissociation politico-mondaine du plaisir et de la reproduction, la culture de la stérilité, l’élaboration institutionnalisée de l’éjaculation non-productive, l’absence d’enfantement. A moins au contraire que[16]… Mais c’est pire !
Or, nous, nous avons voulu nous arracher à cet intimisme secret pour en comprendre la structure. Nous avions nos cas sous les yeux. Nous les avons disséqués.
Combien de nuits avons-nous passé, Michel et moi par exemple, à revenir seconde après seconde sur le moindre soubresaut de celle qu’il avait décidé alors d’aimer ? La révélation progressive de ce que la lutte des classes est moteur des rapprochements intersubjectifs a été fascinant, douloureux, puis tragique pour Michel. Qu’aurions-nous pu faire. A quoi servirait d’imaginer un système plus solide que le nôtre. Nous les avons tous testés ! Croit-on que l’on sacrifie les extraordinaires vertiges du pathos par un masochisme d’intellectuels assez fats, pour préférer l’isolement à l’échange affectif. Il faut se rappeler les enjeux universaux pour comprendre notre attitude.
Aucun d’entre nous n’a renoncé aux relations sexuelles. Il ne s’agit pas de cela. Il n’y a pas là derrière on ne saurait quel ascétisme froid, qui reposerait sur l désespoir de l’impuissance. Idiot et ridicule. Nous avons simplement admis les mécanismes de l’idéologie dominante via les relations entre les sexes. Qu’importe le MLF, la guerre des femmes et ainsi de suite. Cela n’est que manières épiphénomènales. L’avancée du MLF est ponctuelle, circonstancielle, bénéficiant d’abord et avant tout à des strates de classes, qui cherchent à s’émanciper. A bon droit, bien sûr. Mais des strates de classes. Mais l’émancipation par la consommation. La reconnaissance des corps dans les salons, où les signes d’une appartenance à un clique politico-mondaines sont sans cesse exigés. C’est avec une formidable réticence que nous regardons l’amour et si d’aventure nous en venons à dire ces mots, il y a chez nous comme un renoncement à la lutte et l’ironie douce-amère venue de ce que l’on répète là inlassablement les mots d’ordre d’une noblesse dépassée, à qui la bourgeoisie a volé sa culture la plus belle : la courtoisie.
Lorsque les forces productives parviennent à assurer un équilibre du mode de production – quel qu’il soit – les profiteurs (ayant accaparés les plus-values) s’adonnent à la culture de l’intersubjectif. La marque institutionnelle de ce projet (s’adonner à la culture de l’intersubjectif) est la courtoisie. La courtoisie est l’idée acceptée en commun que l’exploitation de l’homme par l’homme est possible.
Le projet de mise à distance du mode de production dans ce qu’il a de mécaniste et d’hyper contraignant peut se réaliser, si un regroupement s’opère autour de cette idée. Ce regroupement sera effectivement opéré lorsque tout un chacun se sera soumis aux règles de la courtoisie. Le pas vers l’acceptation idéologique de l’exploitation de l’homme par l’homme est le pas fait vers la courtoisie. Ceci étant acquis, la première exploitation est en soi réalisée. Car déjà l’organisation de cette simple courtoisie a demandé qu’une exploitation ait eu lieu. Les individus et les moyens ont dû être accordés pour ce faire. Dès l’accès à la courtoisie, chacun s’intègre dans un univers de consommateurs non-producteurs, qui ont pris la décision politique de vivre des profits. Alors, ce projet étant acquis, chacun doit affronter l’intersubjectivité de l’autres, c’est-à-dire la conscience constamment signifiée que la disponibilité des libertés doit être structurée, formée, harmonisée, pour que la courtoisie soit dépassée et que chacun accède par là au monde.
L’hybris de la psyché n’est contrôlable qu’en regard des valeurs du travail. Tout autre contrôle est superfétatoire, éphémère. Alors, plutôt que de succomber sans cesse au plaisir – dont la sanction terrible serait une croissance démographique incontrôlée et donc dispersant le capital – les profiteurs vont dissocier procréation et relations sexuelles. Merveilleuse opération de diversion. L’amour courtois est la réplique immédiate. Il n’existe plus de nécessité de se soumettre aux mécanismes régulateurs démographiques. A quoi bon faire douze enfants, puisque la qualité supplante la quantité ? On fait douze enfants quand on craint que la mortalité infantile n’en laisse un debout. On fait un seul enfant – deux par sécurité – quand on sait que les condition objectives matérielles de la classe sociale assurent un maximum de survie.
Après cet enfant, vive le plaisir ! Vive la liberté du pathos ! Meublons le temps qui passe avec ce qui demandera le moindre apport extérieur : l’amour. Alors on se livre à la découverte quotidienne de la dé-mécanisation des rapports productifs. Ainsi cette désaliénation de l’intersubjectivité est-elle aliénation de toutes les autres subjectivités encore soumises aux déterminismes de la production. L’amour comme première liberté de l’(intersubjectivité vit dans cette contradiction. Il est à la fois cri de victoire, hybris de la psyché et marque de classe, domination de profiteurs. Ce double caractère va interdire son épanouissement. Il s’agit bien d’amour, mais d’amour courtois. C’est à dire de la forme la plus immédiatement édulcorée de la psyché. Il ne s’agit plus d’hybris, mais de contrôler les excès d’une intersubjectivité qui n’a pas accédé à la liberté universelle.
Et les non-profiteurs singeront à l’infini ces comportements de classe, espérant trouver dans identification une parcelle des plaisirs des non-producteurs. L’amour devient alors et pour toujours la pondération des effets pathologiques de cette première liberté possible. Toute la culture amoureuse, courtoise, tend à fournir les signes de la domination de l’intersubjectivité. L’émotion ressentie dans la rencontre amoureuse dit exactement : « Voici jusqu’à quel point avec vous je suis troublé. Voilà jusqu’à quel point avec moi vous êtes troublée. Reconstituons maintenant – partant de cette perturbation, de cette cassure – nos intersubjectivités brisées. Disons-nous infiniment combien nous sommes pourtant équilibrés, malgré ce déséquilibre. » Les manières de cour deviennent les indications du contrôle de soi et du contrôle de classe. La métaphysique des possibles est jugulée et l’on se borne à évoquer la possibilité virtuelle d’accès à l’amour parfait, c’est-à-dire à l’amour d’une société sans classe sociale. Le mythe devient l’expression de cette évocation, la marque de la liberté intersubjective contradictoire.
Le mythe de l’amour impossible est dans le principe même de l’amour. Le mythe est modèle de comportement, comme nostalgie d’un futur inaccessible et comme histoire anticipée de la liberté intersubjective interdite par décision de classe.
Mais nul ne recule éternellement devant l’aspiration à la liberté. Ainsi, individuellement, des tentatives d’accès à l’intersubjectivité en soi, dépouillée des contraintes de classes not naître, de génération en génération. Le premier système des passions – l’amour courtois – sera remis en cause et el modèle de comportement combattu. Nous en avons tous été victimes. Ainsi le mythe s’enrichit d’actes authentiques de tentatives de libération. Il vivra par là encore, car l’échec des aventures amoureuses rappelle inévitablement aux protagonistes que les classes sociales veillent aux destinées de leurs membres. Le cycle des passions sera alors définitivement élaboré et plus aucune individualité ne pourra espérer échapper à sa systématisation. Tristan et Yseult ont définitivement tué Tristan et Yseult. Les formes de l’amour seront parcourues en vain et la réduction de chacune des étapes aux plaisirs fugitifs des échanges sexuels, sera un danger constant pour cette intersubjectivité emprisonnée. Le coït interrompu, l’amplexus reservatus prouvera la parfaite maitrise des sens et du corps, sommet d’une culture mécaniste qui n’a plus de raison d’être parce qu’elle est comportement de classe de profiteurs, interdit de l’intersubjectivité en soi.
Le dérisoire de la pseudo-liberté virtuelle des comportements amoureux va dénaturer la profondeur et la réalité de la psyché. Le signe de liberté ne sera pas l’expression concédée à l’amour comme intersubjectivité révélée, mais au contraire le signe de l liberté sera l’expression refusé à l’amour !
Le frivole des relations sexuelles et la négation des passions donnera l’illusion pathologique d’une victoire du progrès. Le libertinage remplace le sérieux des passion et d’union des êtres. C’est parce que les exploiteurs n’ont pas su constituer, établir et sauvegarder un système des passions que l’intersubjectivité sombre. Bientôt la débauche, c’est-à-dire la plus élémentaire et la plus mesquine des libertés sexuelles apparait comme la manifestation criarde de la gratuité des tentatives amoureuses. C’est la voie de passage à la négation de la réalité des passions. L’échec est consommé. Il ne fallait pas espérer le bonheur, partant de l’exploitation de l’homme par l’homme.
Tout cela, nous le savons et nous ne le savons que trop.
Chapitre IV : La haine métaphysique des enfants
Il n’existe pas de sciences de l’éducation. Il n’existe pas d’organisation pratique pour s’occuper des enfants. Beine au contraire : toute l’organisation pratique capitaliste tend à refouler les enfants, qui deviennent alors la charge objective d’une microcellule hyper individualisée. Comment prétendre seulement que dans cette promiscuité extrême, l’amour et l’estime des uns pour les autres ne naissent pas. Cela est inévitable. Mais en même temps grandit peu à peu la conscience des contradictions et vient avec elle la haine métaphysique des enfants.
Sauf Michel – comme je le disais déjà — nous avons des enfants. Pourquoi ? C’est certainement pour nous très embarrassant. Car il faut souligner aussi que dans le cas de René, comme dans le mien, ces enfants sont à notre charge, après divorce.
Rien ne pourrait se comprendre si l’on n’explique à la fois ce que nous appelons la propriété privée des sexes, le système de transmission du capital et cette haine métaphysique, dont je viens de parler.
Nous sommes absolument persuadés que l’épanouissement de l’amour ne peut s’accomplir que dans la constitution d’une famille, avec un enfant au moins. L’enfantement est un aboutissement socio-politique, le test d’un potentiel organique, un acte ontologique. Un pas inévitable. Car si l’amour est un formidable catalyseur des intérêts de strates de classe, il est aussi la condition de possibilité intersubjective du : « Aurons-nous le courage de donner la vie et d’assumer ensuite ? » Il est réponse à cette question, prise de position idéaliste, volonté exprimée d’assumer. Et c’est de cette internationalité, de ce vœu de classes, de cet affrontement politico-mondain, de ce jeu du dérisoire et de l’objectif que vient l’acte de procréation. Un saut est fait. Quand, comment, pourquoi. Nous n’avons nullement la naïveté de croire que la procréation est accidentelle. A quoi cela servirait-il. L’enfantement est un pion dans la stratégie d’échanges intersubjectifs. C’est un coup de force politique. C’est la voie de passage détournée vers l’avenir.
Si nous faisons un enfant – ce qui est fort grave – c’est que je l’aime et cela en est la preuve. Notre amour est assez puissant pour donner la vie. C’est l’hypothèse idéaliste, la sanction rétroactive, celle qui prévaut comme non-dit.
Enfin, troisième et dernière illusion qui vient perturber le jeu sexuel : ce regard attrapé tel un coup de massue et qui est la révélation stupide que ces trois illusions existent et que nul n’est dupe. Alors la conscience peut protester et vivre son calvaire face à face. Le jeu sexuel devient spectacle de ces trois illusions, comme les mantes religieuses.
Car il n’existe pas de culture positive de l’échange sexuel. Elle n’est aujourd’hui que codification du plus immédiatement consommable dans la société capitaliste de consommation.
Comment fait-on l’amour, dans les pays socialistes. C’est là certainement l’une des questions les plus graves pour moi, car je ne vois pas – dans l’état actuel de mes informations – un autre système d’échange sexuel que celui mis en place par la bourgeoisie.
Toujours est-il que l’enfantement, c’est la justification a posteriori de ces échanges sexuels, la transgression du cercle infernal du dérisoire, la finalisation de ce moyen, l’accomplissement. Mais cela se sait et se vit comme tel. La haine métaphysique des enfants n’est pas loin. C’est une conséquence inévitable.
D’autant plus inévitable que l’instinct maternel n’existe pas. L’enfant une fois là, la vérité de sa présence objective irréductible reste à assumer. Que faire, sinon ? Et son autonomie organique rend incroyable la motivation des protagonistes. La conscience perd pied devant le bond qu’elle a fait réaliser au couple. Le passage de l’idée à l’acte est irréductible. La nécessité que l’amour dicte ses lois intersubjectives est prouvée.
Reste maintenant à assumer quotidiennement, pratiquement, techniquement cet enfant. Qu’importe le reste, en cette minute. Mais rien ne prépare à cela. La culture de l’éducation n’existe pas. Elle n’est qu’approximation empirique. L’horreur grandit. Et la femme sombre ans le maelstrom perpétuellement contraignant du combat contre l’expansionnisme spontané de l’auto-génétique. L’enfant croît et croît avec lui son indépendance et sa dépendance, le constamment renouvelé de l’impuissance et de l’ignorance, l’ajustement réitéré de l’individualisme à l’individualisme.
Alors, devant cette double contradiction, devant ce coup de force absurde du subjectif (l’amour) qui a généré l’objectif et devant cette impuissance des adultes à faire l’élémentaire – le geste qui sauve cet être-organe qu’est le bébé – alors s’épanouit l’évidence que le bébé ne devait pas exister et la haine s’installe. La haine de tout cela. La haine du mensonge subjectif. La haine de l’organisation capitaliste de classes qui rend ignoble l’éducation, la haine de l’absurde. L haine de la haine. Et l’esprit fait un gond métaphysique terrible, se vautre dans ce cri de désespoir qui n’en peut plus ; mais s’amplifie l’amour pratique de cet enfant inutile et ridicule, que personne n’explique, amour garde-fou, réflexe de conservation. Croit-on que l’on fasse ce genre de constatation avec plaisir. On n’avoue pas l’inavouable, sans frémir. Nous frémissons. Pourtant, qu’y pouvons-nous. Comme toujours en pareil cas, scandalisé par cet aveu, on viendra en brandissant la bonne conscience, les preuves du contraire et on ira : «Vous êtes fou ! La mère aime son enfant, le père est heureux et le bonheur de la procréation est sincère, immense, naturel. » En cela, rien à redire. Bien sûr que tout existe. Toue et aussi la haine métaphysique, que l’on regrette d’un revers de sa morale. Qui n’en existe pas moins. L’important est ici d’admettre la vérité de ce sentiment et de passer ensuite à autre chose. Il suffit seulement de savoir.
Chapitre V : La liberté, originalité banale
Car la bourgeoisie protège les femmes, les personnalités et les bébés avec le même acharnement qu’elle met à protéger le capital. L’un ne saurait aller sans les autres. Il en va de la protection de l’objectif par l’intersubjectif. Pour autant que nous vivons dans un monde d’illusions, où l’ineffable et le non-dit président aux destinées, pour autant la société capitaliste perdure. Il faut expliquer cela et dire en regard nos peines respectives. Prenons un exemple. Tout couple qui se forme se jure l’originalité. A savoir : « je ferai pour ti ce que personne n’a jamais fait. Tu verras, nous aurons des découvertes à nulle autres pareilles et tout sera unique et renouvelé », etc. Dans cette affirmation, il faut voir l’intention et l’objectif, qui sont fors distincts. L’intention, c’est : faire miroiter le sublime, pour convaincre. L’objectif, c’est la satisfaction des besoins intersubjectifs. Le simple fait que l’argument « tout sera unique’ est répété par tous et à travers toutes les classes sociales, est en contradiction avec le fond. Quand deux êtres se jurent d’être comme nul autre et affirment vivre quelque chose d’original, ils sont immédiatement ridicules de banalité. Et pourtant, cela marche. On ne peut décemment pas prétendre que ces deux êtres sont convaincus par leur originalité. Par quel miracle ne sauraient-ils pas que des millions d’autres disent la même phrase ? Ce qui pour eux rend possible de prononcer ces mots, c’est l’espoir de correspondre – dans cette banalité, en s’y conformant – à un modèle de consommation accessible. En disant « tout sera unique entre nous », le couple se dit : « Nous serons d’une telle banalité que, tu verras, nous y arriverons ». Quelles que soient les formes anecdotiques choisies par le couple pour indiquer son originalité banale, une description anatomique en a été faite, au moins par un courant artistique quelconque.[17] Le couple dit bien alors : « Voici le modèle de comportement intersubjectif auquel nous allons nous conformer ».
Le fait d‘avoir choisi l’ineffable pour le dire « en creux », sans le dire n’est pas accidentel. L’ineffable a une fonction mécanique polyvalente. Prenons ce mécanisme dans le détail. En disant : é Nous serons unique », le couple dit en fait : « Nous serons banals, selon ce modèle ». Et il ajoute : « Surtout, mentons-nous. Car, admettre que nous allons faire l’inverse de ce que nous prétendons serait absurde. Pour que cette situation complexe et mécaniste, pour que cette obéissance aux modèles de comportements intersubjectifs, ne nous étouffe pas, jetons un manteau de Noé sur cette aberration et affirmons, en accord avec l’idéologie universelle : l’amour est ineffable. Il n’existe pas de sciences de l’intersubjectif. Ne cherchez pas à comprendre ce que nous faisons ou disons, puisque justement la nature même de nos comportements est irrationnelle, inaccessible à la compréhension. La nature même de l’amour est d’échapper à l’analyse. Et pour cause ! Toute barrière épistémologique est une barrière de classe. Celle-ci comme n’importe quelle autre.
Mais alors à quoi sert ce modèle de l’originalité banale. A donner l’illusion de la liberté intersubjective. Car cette illusion, cette liberté intersubjective ne vaut pas chère. Elle peut donc être donnée. L’autre liberté, la vraie, reposerait sur la propriété collective des moyens de production et de distribution. Tant que la propriété privée des moyens de production et de distribution existe, l’amour – profondément ressenti et vécu sincèrement par tout un chacun – n’est qu’un des mécanismes destinés à faire croire que les personnes respirent encore un air de liberté. Car – n’est-ce-pas – on fera tout à un peuple, on le tuera, on le décimera, on lui coupera le gaz, l’électricité, l’eau, l’essence, mais on ne pourra jamais empêcher que deux êtres s’aiment malgré tout et que l’amour soit plus fort que tout cela.
Il est à craindre que l’amour soit partie intégrante de tout cela. Mais alors – dira-t-on avec une colère farouche, exacerbée à notre endroit – mais alors : que faites-vous – vous marxistes-léninistes mécanistes et desséchés – que faites-vous du désir, de la tendresse, du plaisir sexuel de l’estime réciproque, de tout ce qui fait la richesse vraie de deux êtres sincères ?
Oui, qu’en faire ? Savoir – conceptuellement – cette réalité, ne nous empêche pas de tomber personnellement amoureux, ne m’empêche pas moi par exemple, d’écrire des poèmes qui ne sont qu’une tentative impuissante de renouveler les modèles de comportement. Cela ne nous empêche en rien, chacun d’entre nous, d’aimer. Nous sommes seulement un peu plus dérisoires peut-être, un eu plus compliqué certainement, un peu plus contradictoires à coup sûr que n’importe qui d’autre. Puisque nous vous disons que nous aimons ! Vous n’allez tout de même pas nous faire un procès d’intention ? Vous n’en avez pas la possibilité : l’amour est – selon vous – ineffable. Et surtout l’amour est l’amour parce qu’inconsciemment tout un chacun vit (à défaut de le savoir) ce mécanisme. Chacun vit cette machination de l’idéologie universelle. Chacun vit cette contradiction, ce mensonge, cette absurdité, cette originalité banale. Et l’amour se définit alors comme la révélation non-dite, inconsciente, comme le modèle selon lequel il est possible de vivre le fait qu’il est inaccessible ! « Je t’aime. Nous serons d’une originalité banale. C’est absolument contradictoire. Quelle horreur. Nous ne pourrons jamais assouvir notre désir profond, réel, sincère, d’échanges intersubjectifs. Taisons-nous. Acceptons. C’est ça l’amour. C’est justement cela. Laisse-moi me perdre en toi, que le vertige du pathos nous emporte et que surtout nus n’en parlions plus ! »
Faut-il maintenant désespérer du communisme ? Quelqu’un ici, dans ce bas monde, peut-il encore y croire ? Car l’on sait que les relations intersubjectives en pays socialistes sont identiques. Ou en tout cas, on ne sait pas si quoi que ce soit a réellement changé, puisque d’une part, il n’existe pas de sciences de l’intersubjectivité pour le diagnostiquer et que, d’autre part, on peut faire l’hypothèse que si les rapports intersubjectifs avaient changé, cela se saurait. Bref, quelles que soient les relations intersubjectives en pays socialistes, il ne semble pas[18] que des modifications de nature aient eu lieu.
Le projet communiste est d’abord – ou bien : a été d’abord – économique. Je dirais économiste.
La prise de conscience progressive des mécanismes d’exploitation en régime capitaliste, leur dénonciation, la lutte pour y échapper ont reposé sur l’idée marxiste, puis marxiste-léniniste : la liberté viendra de la collectivisation des moyens de production et de distribution. Projet fantastique, qui présent plusieurs difficultés monstrueuses, que l’on connaît bien :
- un mode production ne se battit pas en cinq minutes. Le « temps long » demande une abnégation terrible,
- la coalition des pays non-communistes est sans commune mesure avec ce que l’on a pu imaginer. Elle freine considérablement le développement,
- les erreurs commises par les pays socialistes tendent à être dénaturées et amplifiées. Autre frein.
- Enfin, nous dirons – et c’est là où semble-t-il i faut ajouter quelque chose de nouveau à ce lieu connu jusqu’à présent – que le projet d’organisation communiste n’a pas prévu d’élaboration de science de l’intersubjectif. En d’autres termes, les régimes socialistes ne proposent pas de modèles de substitution à l’intersubjectivité bourgeoise. On pourra répondre à juste titre : « l’élaboration de l’intersubjectivité est longue et en énorme partie résultat de l’élaboration artistique, qui contribue à institutionnaliser les formes de comportement. Laissez faire le temps ». Oui et non. Élève-t-on là-bas des bébés révolutionnaires ? Aime-t-on pour d’autres raisons que pour masquer des conflits de strates de classes ? A-t-ton éliminé ces idéologies universelles qui reposent sur l’ineffable ?
Bon, nous dira-t-on. Vous voilà beaux ! C’est donc le désespoir pour vous, l’impasse ? »
A cela, il faut répondre deux choses.
Ce qui est déterminant en dernière instance, c’est l’organisation économique. Car là, sans aucun doute, les communistes ont raison et la propriété privée – quelle qu’elle soit – dot être abattue, avec violence s’il le faut. Il faut renverser les régimes capitalistes et les remplacer par des régimes socialistes. Seulement pour cela, nous ne désespérons pas.
Mais – et c’est la deuxième réponse – il est en effet, – dans l’état actuel des luttes – à désespérer d’échapper à l’originalité banale de la liberté intersubjective.
Que l’on ne confonde pas : la liberté objective, celle donnée ipso-facto par la collectivisation des moyens de production est irréductible, inévitable, nécessaire et nous l’appelons de tous nos vœux. Mais nous ne savons pas quelle sera la nature de la liberté intersubjective correspondante et nous craignons bien qu’elle soit d’une originalité banale. Là est notre désespoir universel. Pourtant, nous disons tout de même, avec force : « Allons-y ! Allons voir ». Qu’importe nos inquiétudes d’intellectuels ! En regard du formidable espoir que – sur ce point précis de l’originalité banale – nous fassions une… erreur conceptuelle ! L’amour, nous le savons, est vertige du pathos.
La liberté intersubjective aussi.
Il n’en demeure pas moins que nous voilà, chacun d’entre nous, devant ces réalités et que nos peines sont profondes. Nous y réagissons différemment. En regarde de ces réalités et compte tenu de nos origines différentes, nous avons établie – chacun d’entre nous – des défenses.[19]
Louis – qui est poissonnier de son métier – mange du riz complet, écoute de la musique, peint, se promène dans la nature, fait de l’égyptologie et aime une femme.
René – qui est restaurateur de son métier – mange à n’importe quelle heure, n’importe quoi, écoute de la musique, lit des romans policiers, écrit, fait du sport (footing, tennis) et aime une femme.
Michel – qui est professeur de philosophie – mange toujours au même endroit les mêmes choses, écrit, lit l’Équipe (comme René d’ailleurs), fait du sport (footing) et n’aime que lui.
Domi – qui est maitre-auxiliaire – ne mange pas, lit, écoute de la musique, aime une femme et fait de la politique.
Moi – qui suit journaliste – je fais un régime, écris, écoute de la musique, aime une femme.
Ces biographies, dans leur sécheresse, méritent un bon point : elles disent tout ! Il faut quand même expliquer, au moins pour le plaisir de s’amuser à cet exercice de style.
Louis donc. Poissonnier. Fonction commerciale qui pourrait dérouter, compte tenu de tout ce que l’on vient de lire. En quoi un poissonnier peut-il intervenir à ce niveau conceptuel ? En ce qu’il est autodidacte.
Il s’est fait seul et notre amitié a accéléré un processus de prise de conscience de classe. Là où il y a contradiction évidente, c’est dans le fait que Louis est un capitaliste, soucieux de ses avantages corporatistes, corse de surcroit, ce qui ne fait que renforcer l’aspect poujadiste de sa fonction économique. Particulièrement alerte en affaire, Louis tire certainement avantage d’incontestables qualités de négociateur. Or, communiste comme nous tous, il est aussi peintre. Grand peintre, nous en jurons. Musicologue. Égyptologue. Consommateur effréné de riz complet. Qu’est-ce donc que cela ? A quoi sert Louis ? D’un strict point de vus marxiste, il montre que la bourgeoisie commerçante est susceptible d’accéder aux modèles de comportements et de consommation d’une bourgeoisie nantie, qui déjà singeait la noblesse : musique, femme, peinture, hobby, etc. Tout y est. S’il le voulait, tout pourrait être maniérisme de classe et sa notoriété serait considérable, dans sa ville. La conscience politique, l’approche conceptuelle qu’il a de sa situation, lui interdit d’agir ainsi. Et – pour chacune des spécialités qu’il s’ait choisies – il agit en désespoir de cause, c’est-à-dire pour la culture qu’il en retire et non pour le prestige social qu’il pourrait en retirer. Certes, au sens strict, cela est faux. Ainsi usera-t-il de ses connaissances musicales pour impressionner une femme. Ainsi fera-t-il une exposition de tableaux dans sa ville natale. Il y a recherche de prestige social. Mais en regard de ce qu’il pourrait en tirer ! En fait, Louis est un peintre, un grand peintre certainement. C’est sans doute sa première fonction historique. Il travaille depuis vingt ans et plus et il atteint sans aucun doute à un épanouissement.[20] L’équilibre de sa personnalité tient à cela. Il mange du riz complet, après avoir vendu du poisson (il gagne fort bien sa vie), part se promener à pied dans la nature corse, revient écouter Boulez et peindre un paysage comme l’on fait une carte militaire, dans l’abstrait ou dans l’idéal, et – avec une acuité prodigieuse – entre deux poèmes que je lui écris, discute par téléphone des dernières significations conceptuelles de nos circonvolutions respectives. Il faut dire – pour la compréhension – que nous sommes tous disséminés sur le territoire et que jamais – jamais, n’est-ce pas – nous ne nous sommes trouvé tous les cinq réunis en un même endroit ! Cet été 79 seulement, nous avons été à quelques 50 km de distance les uns des autres. Mais à quoi aurait-il donc bien pu servir de nous réunir plus que notre amitié, plus que notre complicité de classe ne le fait déjà ?[21]
Louis a une fonction de communication, de boite aux lettres, entre nous. Il donne des nouvelles sur l’état moral, physique, le point de développement intellectuel. Il lit, réceptionne et conserve mon « journal’ personnel, série de lettres que je lui expédie plus ou moins régulièrement depuis des années. Il sert aussi – plus ou moins – de relai financier à René qui – comme on le verra – [n’en peut mais, ?- p.37].
La réussite sociale d Louis, sa peinture, sa personnalité, sans compter la musique, l’égyptologie et autres, pèsent et comptent.
René donc. Restaurateur. Fonction commerciale qui pourrait dérouter, compte tenu de tout ce que l’on vient de lire. En quoi un restaurateur peut-il intervenir à ce niveau conceptuel ? En ce qu’il est autodidacte. Il s’est fait seul et notre amitié a accéléré un processus de prise de conscience de classe. Là où il y a contradiction, c’est dans le fait qu’il n’arrive pas à être bon commerçant !
Musicologue, tout autant que Louis, René est par choix de personnalité, un dilettante. Homme de compagnie un peu négligent, il doit aujourd’hui subvenir à ses besoins et cela l’ennuie. Plus soucieux d’écouter Parker, de lire une Série Noire, de regarde un France-All Blacks ou de faire un footing, que même d’écrire un livre ou de réfléchir tout de go sur tel ou tel concept. Fantastiquement indifférent aux manières de salons, il résiste à sa façon en se plongeant dans des histoires amoureuses d’un complexité désarmante et en entretenant avec la terre entière des relations où la bonté est la première composante. Car René est bon, veut l’être, le demeure, coûte que coûte. C’est sa fonction parmi nous : il est la miséricorde ! C’est un havre de paix dans la haine !
Il faut comprendre qu’il a connu Louis, que j’ai connu Domi, qu’il m’a fait connaître Louis, que je lui ai fait connaître Domi, qui connaissait Michel, que j’ai connu Louis grâce à René, que René a connu Domi grâce à moi, que Michel a connu René et Louis grâce à Domi. Tout cela, il y a plus de vingt ans maintenant.
En ajoutant que René est mon frère. Mais cela n’a que peu d’importance ici. La consanguinité est sans signification affective au niveau du concept. Louis et René forment un duo. Même goût prononcé pour la musique. Tous deux habitent dans la même région. Autodidactes. Commerçants. Différence : l’argent. L’un en a, l’autre pas. Mais comme l’on sait, un capitaliste ne frémit pas devant la misère humaine et Louis ne cède qu’à l’extrême aux demande de René. Leur jeu à ce niveau est assez obscur et je ne sais pas exactement si eux-mêmes savent où ils en sont.
René vaut essentiellement pour cette fascination étrange qu’il peut exercer par sa simple disponibilité. C’est l’homme que l’on peut appeler au secours et qui viendra. Cette fonction de brigade d’intervention subjective, nous nous n’y faisons pas appel. Mais nous savons qu’il répond souvent quand son entourage a besoin de lui et rien ne nous étonnerait plus que d’apprendre qu’il n’est pas en pleine action. Il a certainement pour fonction objective de servir de médiateur entre les diverses strates de classes, qui en arrivent à des frictions, toujours inévitables. Il est l’homme de la conciliation politique, via l’affectif et la détente. C’est lui qui saura surdéterminer une situation de rupture, en faisant valoir la paix, l’harmonie et la réconciliation.
Il a eu des échecs parce que son systématisme est à l’image de la nature qu’il s’est créée : flegmatique et souple. C’est un rôle somme tout assez banal mais qui est pourtant remarquable, dans la mesure où ni lui ni nous sommes dupes de son caractère social-démocrate. René ne voudra pas d’une lutte de classes acharnée. Et pourtant, il sait trop que cela est inévitable. Il panse les individus dans ce combat, il apaise les haines, il résorbe les conflits, avec obstination. Il est bon, au sens chrétien, premier. C’est ainsi chez lui. Il a dû conserver de ses lectures sartriennes un soupçon bien ancré d’existentialisme.
Michel, c’est autre chose. Terrible individu. Professeur de sociologie. Auteur de trois livres. Ancien sprinter. Ancien pion (13 ans je crois). Un accent du Tarn outré. De la démesure en philosophie comme dans la vie. Une solitude acharnée. Un village du sud-ouest où – enfermé avec sa mère – il ressasse avec une obstination métaphysique, des colères gigantesques contre la social-démocratie. Tenu à distance pendant des années dans un lycée grisâtre de Paris, il est devenu « tout » – comme il le dit lui-même – c’est-à-dire docteur d’état. Il a gardé de son purgatoire un pointillisme de petit chose, une pingrerie agaçante et la certitude qu’il sera un jour maître de conférence. Brisé un beau matin – pneumothorax – par un amour chimérique de Quartier Latin, il a contre les femmes une haine justifiée et une terreur atroce de n’avoir pas pu être fat. Ayant perdu son corps au bout d’un 200m où il tomba (cela fut dans l’Équipe car il était favori), il a fait une religion de sa forme physique, qu’il entretient par des footings acharnés et des régimes alimentaires étranges Il a installé ses bureaux dans de nombreux cafés, où il écrit du bout d’un stylo à bille, sur des feuilles de cahiers quadrillés. A Paris, il loge dans un hôtel à 23F la nuit, où il trouve le silence te la considération effarée de la logeuse qui appelle ce monsieur aux cheveux blancs : « le professeur de philosophie » et qui ne le connaît sous aucun autre nom. Il lit l’Équipe avec assiduité, France Doit pour ne rien rater de la sociologie ambiante et le Monde pour se tenir au courant des états d’âme de la bourgeoisie.
Il n’a qu’un objectif avoué constamment : enfin (après tant d’années de pion) ne pas travailler et publier ses livres. Da détermination sur ce dernier point est colossale et il fait à Paris un travail de bœuf pour y arriver. Catalyseur – pars ses idées et son bagou – des idées du groupe, il a avec chacun d’entre nous des relations typées, où ses rôles sont imprécis et ses objectifs inavoués. Il a dû garder de ses origines paysannes la méfiance du terroir et le citadin le rebute. Très proche de chacun d’entre nous, il a eu des idylles, avec chacun d’entre nous, puis s’est fâché, sauf avec René qu’il appelle « PéPé » et le maîtrise avec beaucoup de mollesse, grâce à cette mollesse. Retranché en lui-même, par lui-même, pour lui-même, il reste ancré sur la vie affective avec nous, comme un bon nageur aime parfois trouver une plage, mais qui peut aller à la suivante. Emporté et rageur, il blasphème contre le genre humain et la misanthropie le fait se perdre même contre nous. Il est grandiose et dérisoire. Avec René, il a en commun le sport (René fut un très bon nageur, champion de France). Sinon, avec les autres – et même avec René – il n’a rien en commun, or le concept. Lui est un pur produit de l’amitié conceptuelle. Cela l’enchaine, le cadenasse, l’enferre et le rive. Comme c’est sa nourriture quotidienne, il n’y a que notre complicité de classe pour le sécuriser.
Heureusement que nous sommes là, car il serait mort. Il a avec moi – en dehors de divergence pratiques : « le sel », à table – des divergences conceptuelles qui marqueront notre avenir, car je le sais métaphysicien et m’en méfie.[22] Mais peut-être, après tout, a-t-il raison. Alors notre complicité sera définitive. Nous avons gardé un passé formidable où nous avons des nuits entières cherché les déterminations objectives de l’intersubjectivité, que nous avons en partie trouvées, qu’il a élaborées et rédigées. Sur lesquelles je travaille toujours.
Il n’est pas de pire citadin que le rural petit clerc venu à Paris et qui – stalinien merveilleux – se trouve en but à la dérision sociale-démocrate du Quartier Latin. Seulement pour cela, il mérite le mieux. Il ne faut pas lui enlever surtout cet extraordinaire humour et une chaleur humaine qu’il sait donner à ceux qu’il apprécie.
Enfin on lui reconnaîtra – parmi des tas d’autres choses – l’extraordinaire pouvoir de décoder immédiatement l’immédiateté. Il n’y a que la haine de classe pour faire comprendre cela. Nous comprenons.
Domi ensuite. Il est incontestablement notre plus gros souci. De constitution chétive, il traque la vie, comme certains la bête fauve et il ne sort pas physiquement gagnant. Doué, surdoué, arraché à la quiétude par l’inquiétude, foudroyé par Hegel, l’Allemagne de l’Est et la musique, il a des vertiges dans l’existence qui nous affolent. Maître-auxiliaire, alors qu’il est un pédagogue sublime, capable de dicter pendant deux ans s’il le faut des textes à des gamins de 8ème, sans jamais ouvrir un livre, parce qu’il les connaît par cœur. Il sait tout Parsifal et tout Wagner, le deuxième mouvement du K524 de Mozart et la capitale de n’importe quel pays. D’un communisme orthodoxe, il aurait dû écrire à 18 ans et ne l’a pas fait à cause de Rimbaud, cet ignoble salaud de gauchiste que je déteste personnellement et qu’il faudrait remplacer dans les manuels scolaires par Vallès, pour le contenu, la poésie restant bonne à prendre. Alors comme l’écriture ne lui tire aucune pensée, il fourrage dans sa vie quotidienne pour cracher du feu et il crache ses poumons et ses tripes avec.
Est-il plus seul que le plus seuls d’entre nous ? C’est possible, parce que nous avons tous combiné un statut social qui suffit, mais lui a été emporté par une bourrasque, où il ne prend pas le temps – il a tort – de chercher des appuis. Quel gâchis de talent à lui tout seul, faisant cinq cours par jour, sur tous les sujets et emportant sans on sillage des étudiants émerveillés. Aujourd’hui, il court de lysée en lycée et son fils Youri – comme le Russe – tremble de l’aimer tant, tant il tremble lui-même d’être au monde !!
Il nous a apporté Hegel et une conception de la musique, sans compter une sagacité dans la réflexion qui surgit avec un débit-mitraillette. Son hégélianisme est très déterminant pour comprendre la fédération que nous formons autour du concept. Certes, Michel était déjà hégélien. Mais le sartrisme de René, l’empirio-criticisme de Louis, mon kantisme, n’ont pas résisté longtemps à l’hégéliano-marxisme de Domi et Michel. C’est sans aucun doute grâce à leur opiniâtreté que les choses ont avancé pour nous. De plus – avantage énorme – cela a permis à Michel de ne rien lire d Hegel, puisque Domi l’avait fait. Je me souviens de cette réflexion extraordinaire, un beau soir où Michel prenait – comme par inadvertance – la « Phénoménologie de l’Esprit », en parcourait quelques lignes du bout des lèvres, puis s’exclamait comme stupéfait, avec son accent outré, du Tarn et Garonne : « Mais cela confirme ce que je dis ! » Juste retour des renversements de ce monde. Or, cela, c’est grâce à Domi. Il lui faudrait sans doute un mécène qui pourvoirait habilement à sa soif de lire et de musique, ainsi qu’aux femmes, dont il faut l’entretenir comme tout mortel. Il serait ainsi beaucoup plus en harmonie avec la réalité, qui paraît – du fait du capitalisme – le tenir à l’écart. Si ce qui le lie le plus à Michel, c’est l’abstrait, la foi en l’URSS et l’amour de la nature (Domi a une voiture, il véhicule Michel), il est lié à René par la bonté que René donne et encore plus à Domi, qu’il aime, comme les chrétiens (ceux des lions) pouvaient probablement s’aimer entre eux. La musique les rapproche, bien sûr et le fait que René soit un refuge. C’est le salut de Domi. Louis et Domi, c’est la mise en commun du talent, l’un produit et l’autre resté vierge. La musique certes et comme Domi est pédagogue, c’est Louis qui apprend, puisqu’il est autodidacte.
Quant à moi, mon pathos maladif nous a séparé, à une époque où mon démonisme s’exerçait sur mon idiotisme et depuis la réalité de nos vérités conceptuelles tend à nous rapprocher, sans que pourtant nous puissions réellement nous retrouve, car je suis une bête de somme et cela écarte de moi ce qui est en lui un dilettantisme ontologique. Passons. Enfin, moi. Doctorat d’État en sociologie en cours aux Hautes Études. Maître en philosophie, rédacteur en chef d’un journal professionnel destiné à des professionnels. J’ai grandi dans la peur d’avoir failli être idiot. Cela m’a marqué. J’ai assisté d’abord avec stupeur à l’arrivée du concept et à la constitution de cette bande des cinq. En fait, j’ai connu le premier Domi, dans une cour de lycée, où je tenais le haut du pavé, parce que j’étais le penseur du coin. J’ai fait connaître Domi à René, qui lui a fait connaître Louis. Domi nous a tiré Michel de l’Old Navy, à son idée, comme on tire un folklore d’un chapeau. La synthèse nous a donnés. Je ne savais pas grand-chose alors. Mais j’ai appris. Et la terreur que j’ai gardée d’avoir failli être con me fouette encore, à tel point que je cravache ma cervelle et ma plume, jusqu’à en crever. J’écris en effet terriblement, puisque ce texte sera le quatorzième livre fait par moi, tous impubliés, car je crains les éditeurs comme la peste, étant persuadé qu’ils ne sont là que pour empêcher les gens comme moi d’écrire.
Je suis le poète de la bande, car je crois en la poésie et j’ai écrit déjà 6 recueils, dont certains sont très beaux, je le sais. La musique, bien sûr, comme nous tous. J’ai entrepris d’enregistrer sur K7 (grâce à France Musique) tout Mozart. J’y arrive. Je viens de décréter 1981 année Mozart pour moi. J’écrirai un livre sur lui. Le sport bien sûr, comme tout un chacun d’entre nous et peut-être – du fait de mon obstination à être poète – un goût des femmes plus prononcé et plus particulièrement pour celle que j’aime.
Un enfant à charge. Je suis père divorcé. Comme René. Mais René le confie. Moi, je le tiens à bout de bras. A chacun sa technique et cela n’est pas un reproche.
Incapable d’accepter ma condition de petit bourgeois, j’ai gardé de Sartre une conscience malheureuse, que j’étouffe dans des excès épouvantables. Je faisais un four (dans « Mot à Mot ») un portrait de moi, qu’il vaut mieux que je redonne, car il a l’incontestable avantage d’appuyer surs défauts : « Lui-même, vous dis-je ! Fait de chair et de sang, d’erreurs et de haines, de gloires et de dissimulation, d’obscurité et de reveils brutaux, qui trouent la pâle blancheur des vérités d’enfants ; lui-même, hargneux, hirsute et laid dans son âme, rongeur effréné de quiétude bourgeoise ; lui-même, avide, excessif et content, portant à l’avenir ses cris de révolte, insurgé le soir, vorace le matin, soucieux de sexe, goulument amoureux au lit, cassant les silences, de concert pour piano à décorner la musique ! Maître de tous les céans, puéril et frondeur, un sourire désarmant, des tactiques de professionnel de l’intersubjectivité, menteurs et généreux, comme les putes à cent balles, ivrogne à vodka, couché à huit heures. Lui-même, supputant son avenir, à toute allure, effréné, n’en pouvant plus, accélérant chaque jour lui-même ».
Je suis certainement pour les autres la synthèse dynamique la plus forte (ce qui explique en partie ce texte). En effet, du côté du poujadisme, je suis propriétaire d’un journal et le poissonnier et le restaurateur (Louis et René) comprennent cela. Mais je suis aussi un intellectuel. Le pédagogue et le chercher (Domi et Michel) doivent bien le reconnaître. Enfin, j’exprime et je catalyse obstinément, avec une force d travail que l’on ne soupçonne pas.
Michel disait un jour en catimini que je résolvais les problèmes politique par l’affectif. Je tiens pour sûr en tout cas que mon pathos d’écrivain vaut de l’or en barre pour nous cinq. Sans compter les 650 pages de « Subsistances et Populations », le pendant hyperréaliste (comme une exemplification) de « l’Être et le Code ». Cela n’a rien de pathologique, mais au contraire, c’est très universitaire.
Chapitre VI : Il s’agit donc ici de moi
Les biographes ont toujours de la pudeur. Cela s’entend au sens bourgeois et l’aveu des travers, selon des turpitudes, gêne la bonne conscience et de l’écrivain et du public. D’autres, fort sartriens, font leur Jean Genet et disent tout, pour des catharsis complaisantes, où se fourvoient le lubrique et le salon de quatre sous, style Quartier latin et rue de Rennes.
Y a-t-il eu quelque part une autobiographie conceptuelle ? C’est que cela aurait un retentissement ! Une conscience qui se dépouille, au nom des intérêts de la haine de classe, afin que cela se sache enfin et que de l’équilibre savant du talent surgissent des vérités sur l’intersubjectivité non-dite.[23] Car c’est sur ce terrain-là que nous nous retrouvons, avec le souci incontestable de ne pas nous dire nos vérités respectives, de peur de l’ennui, des conséquences sur notre amitié, de peur d’être idiots et fats, ce que l’on est si facilement, quand on laisse partir l’idée des luttes de classes. En fait, il suffit de ne pas l’oublier et au contraire en poussée à l’extrême toutes les conséquences.
Il s’agit donc ici de moi.
Je suis sans doute menteur et dissimulateur, excessif, lubrique, fort en gueule, égoïste, alcoolique, prétentieux et tyrannique.
Cela s’explique.
Menteur et dissimulateur. Plus, beaucoup plus dissimulateur. Ce qui est en cause ici, c’est le pouvoir de dissimulation comme organisation inter subjective. Le pouvoir de dissimulation est considérable. Fait de cultures, il permet la substitution non réprimée d’une personnalité à une autre personnalité. Un sentiment – dont la sincérité en soi n’est pas à remettre en cause – peut remplacer un autre, sans que cela ne change grand-chose. C’est désarmant. Je peux donc aimer cette femme du plus profond de mon âme et lui cacher huit maîtresses quotidiennes ! Je peux donc parler avec un extrême droite liste, prendre ses mots et me tenir comme lui, alors que je suis communiste ! Je peux donc dire à ma mère que je me porte bien, alors que des vertiges horribles me secouent ! Il suffit de sourire, de dire, de paraître. Ici n’est pas en cause la banalité de lame humaine, mais au contraire des stratégies d’utilisation inters subjective de cette banalité. Car, à quoi peut servir ce pouvoir de dissimulation, en regard de l’exploitation de l’homme par l’homme ? Il sert à prouver à chaque individu que l’autre n’a pas nécessairement les mêmes références objectives. Il dit que l’ineffable est une vérité de classe, que les personnes détiennent comme l’arme absolue de la liberté. Il dit très précisément que si moi – en tant que personne parmi d’autres personnes – je peux dissimuler le plus évident, c’est que décidément l’ineffable existe et que la nature a fort bien fait les choses. Il dit que le mensonge, la tromperie, le vol de sincérité, le crime de confiance sont possibles, sans que nulle sanction ne les arrête. Il dit que nous sommes libres d’être ignobles et que tout peut se dissimuler, dans le monde de l’intersubjectivité. Monde de l’allusion, de l’approximation, du respect fabriqué, de l’illusion. Monde où les références, les pierres de touche, les critères n’existent pas. Monde de l’impunité, du triomphe du plus fort en sentiment. Tout y est permis, y compris la dissimulation. C’est fascinant cela. C’est déroutant. C’est presque inhumain. Un criminel, qui a égorgé deux enfants et couper les pieds un vieillard qui pleurait pour demander pitié, peut-être de parfaite compagnie aujourd’hui chez moi, beau causer, attentif et fascinant, quand il aborde Mozart, si doux avec moi qui le respecte et l’aime ! Mais qu’est-ce que ce monde intersubjectif que l’on a fabriqué ? Qu’est-ce que ces rapports humains d’où ne partent pas des éclairs de feu quand l’ignoble le dispute à l’ignoble ? Quelle courtoisie ! Quelle bien séance !
Mais que l’on se rassure : Rimbaud cassait des bibelots chez Verlaine, sur les mêmes bases. Gestes de gauchiste, excès d’idiot, petit garçon malheureux qui découvrait l’évidence.
Je ne fais pas une crise de croissance. Je porte une appréciation conceptuelle sur une composante de la culture sociale. Il y a un pas. Et de plus, comme tout un chacun (par quel miracle y échapper ?) J’exerce ce pouvoir de dissimulation. Le seul problème en ce qui me concerne : je n’ai jamais pu m’y faire ! Et quand exerçant cette puissance, je trompe celle ou celui que j’aime, ma raison chancelle et je crains le pire pour l’avenir. C’est tout. Et je n’en fais pas un plat. Tout un chacun qui dit ses défauts, se défend de les avoir. Je me défends des pieds et des mains, avec arrogance. Je voudrais n’en avoir pas.
Il y a chez moi le souci incontestable, maladif de me faire aimer au-delà de l’admissible. J’ai de l’excès partout, même dans mes désirs de paraître ne pas en avoir. L’excès, c’est chez moi la force d’outrer le banal, avec une régularité et une volonté hors du commun. C’est un défi, pour dire un déséquilibre et un refus, par un moyen somme toute puéril. Et puis il y a l’espoir d’étonner et qu’ainsi on me retrouve à nouveau. Car s’il est une richesse que j’aime consommer, c’est l’attention des autres pour que ma mort sociale n’existe pas. Quelqu’un ici a-t-il le désir de passer inaperçu ? Alors il ne me comprend pas. Car un feu – pareil à une damnation politique – me pousse sans arrêt à accrocher mon public et que dans cette représentation hypertendue, jamais personne ne se lasse et ne détourne la tête. C’est à quoi sert l’excès.
Mais pourquoi faire, va-t-on dire ? Je fais que cela avec le besoin de dépasser ainsi les normes de comportement de ma classe sociale. Jeudi ma prison morale, le cadenas du petit-bourgeois, la grandiloquence du ridicule, la peur d’être commun. C’est fat, prétentieux et terrible. C’est même probablement aussi par une tare familiale, car nous sommes tous ainsi, pieds-noirs sans mesure, tribus en pseudo-révoltes. Mais s’il il y avait lieu de sombrer dans une quotidienneté de bon ton, y parviendrais-je ? Je ne le sais pas, pour n’avoir jamais essayé. Pourtant, il faut comprendre : lever presque tous les jours à 5-6 heures du matin, je ne cesse de travailler considérablement jusqu’à 8-9 heures du soir, moment auquel je me couche avec une régularité de chiens, pour dormir. Mon fils sait cela qui souvent me regarde partir au lit. (Il a neuf ans). Et mon entourage aussi, qui ne me dérange plus à partir de cette heure-là. Je vis ainsi toutes les années. J’ai passé quatre ans à Paris d’affilée, sans sortir de la ville et sans vacances, dans cet excès de régularité et de sérieux. Le cinéma, la télé, le théâtre, les concerts, des soirées amicales, des réunions, les réceptions, rien n’y fait. Rien n’y fait encore. Je suis un moine social et la rencontre du genre humain me révolte, à cause de la haine de classe, qui me pousse sans cesse à souffrir quand je me tais. À quoi bon embêter les autres de mes excès de lucidité ? Il faut savoir rester sociable. Comment pourrais-je perdre la conscience ? Dans la lubricité et l’alcool.
Il faut ici maintenant parler de cela, parce que le lit et la vodka jouent chez moi un rôle considérable.
À quel moment je sus que la mort[24] n’était pas une lâcheté ? faut que je la frôle dans mes réflexions pour que ce qui va venir se comprenne. J’ai parcouru des kilomètres et des kilomètres à regarder les plus tard sur les trottoirs et à réfléchir à la condition féminine. Je suis monté, agacé par le prix est fébrile et furieux et terrible de désir. Je n’ai pas d’excuses. D’ailleurs, je n’en cherche pas. J’ai fait cela proprement et ne le regrette pas. Mais la femme reste une préoccupation lancinante pour moi. À double titre : pour le plaisir des sens et pour l’analyse conceptuelle. Je ne nierai pas l’engouement exagéré que j’ai pour les choses du lit. C’est que selon moi, deux principes doivent présider aux relations sexuelles : d’abord, le fait d’arriver à faire l’amour implique le désarmement idéologique, la paix des consciences, l’arrêt des luttes de classes. Le subterfuge est énorme. Mais il est. Car comment faire autrement ? L’acte sexuel implique le vertige actualisé du pathos des corps, le renoncement à l’affrontement et il est au contraire la mise en œuvre d’une coexistence pacifique et la culture et l’épanouissement et la protection de cette culture. Nous savons bien qu’il y a du superfétatoire, de l’harmonie à bon compte. Mais je sais moi que j’y ai et que je ne rechigne pas à la tâche. Si l’acte sexuel implique le désarmement idéologique, il suppose aussi – corollairement – aucune retenue. Tout geste amoureux – je veux dire sexuel ici – est acceptable. Ils sont d’ailleurs si peu nombreux ! Et c’est leur caractère limitatif qui en fait une absurdité, si on les borne !
Or donc, désarmé et sans retenue : alors la relation avec une femme me fascine. Il y a de la lubricité dans la mesure où pour renouveler – cette impossibilité à renouveler – je voudrais que se refasse à l’infini la perte de raison, comme un suicide de moi-même et de ma culpabilité. Peut-être après tout est-ce l’âge ou simplement cet amour immodéré de celle que j’aime qui me fais ainsi basculer dans l’excès du sexe, comme d’autres tombent dans la gourmandise.
L’alcool – et la vodka plus précisément – a un effet équivalent, mais dans la solitude. Et quand je tente de m’abrutir à coup d’alcool et que j’y parviens, je crois avoir gagné un jour sur je ne sais quoi et c’est aussi absurde que pour le moindre ivrogne. Pourtant, je ne le suis pas, car cela me rend malade et j’en cesse régulièrement, avec une indifférence glacée, vis-à-vis de mon organisme, qui en demande.
Nous ne croyons donc ni à l’amour des bébés, ni à l’ineffable de l’amour, ni à la coexistence universelle, ni non plus à la « liberté ». Nous croyons à l’amitié, au concept et au communisme. Nous croyons que nous sommes bigrement isolés, bigrement peu nombreux. Mais je sais, moi qu’il est normal de craquer. Quel communiste sincère, honnête, a-t-il – ces temps derniers – résisté au coup des bateaux ? Vous savez, ces nord-vietnamiens, jetés aux requins, du pont des « boat-people ». Nous, nous savons bien qu’il s’agit là de la pire racaille du Nord Vietnam, d’origine chinoise, certainement favorable à l’invasion maoïste et qui fuyait après le conflit un pays incapable de les retenir, faute d’avoir était bombardé pendant des dizaines d’années. Les « boat-people » ne nous ont rien appris. Les grands-mères et les enfants qui se noient, oui bien sûr. Mais la faute à qui ? Qui sont ces gens qui meurent ? Des anticommunistes notoires, terrorisés par l’idée de rester. Les noms vietnamiens des ont-ils poussé à partir ? Ils ne les ont pas retenus. Avec quels moyens ? Vous installez chez vous, après des dizaines d’années d’absence, vous faites les comptes et vous comprenez que celui qui est resté à voler la caisse. Allez-vous me retenir ? S’il se jette dans la rivière, alors que vous êtes en train de reconstruire la maison qui s’effondre sur votre famille, allez-vous courir à son secours ? Il a été ignoble de donner ce choix à faire aux nord-vietnamiens. Il a été ignoble de profiter de ces drames réels pour ternir leur image. Plus le mensonge est gros, plus il passe. Je connais des communistes qui ont rendu leur carte, après cela. Que voulez-vous ? Nous le savions bien, que cela allait marcher. Mais quelle dérision. Perdre un communiste dans ces conditions, c’est voir la social-démocratie faire un pas de géant et la droite triomphait et la liberté, originalité banale, s’installer un peu plus dans le camp des classes sociales dominantes. Que m’importe alors de me battre encore et encore contre ce pouvoir de la social-démocratie ? Avec quels moyens ? Que m’importe la nouvelle droite ? Il y a chez moi un renoncement devant la volonté exprimée d’abattre l’universel concret. Je préfère sans doute travailler à une élaboration conceptuelle plus dense et plus approfondie, avec l’espoir de parvenir enfin un jour à… étendre notre complicité de classe.
Toute une classe sociale est entrée un jour dans l’univers des sentiments, au XIIe siècle.[25] Elle n’a cessé depuis de les cultiver, comme l’aboutissement d’un plaisir remarquable et définitif. Ce fut l’émerveillement d’un paradis d’incroyables ressources qui a été donné. Il y a eu là non seulement le potentiel inépuisable du raffinement de l’intersubjectivité, mais encore la possibilité de faire miroiter à des civilisations, à des peuples, à d’immenses classes sociales – qui en seraient privées – son existence.
Alors tout s’écroula devant la promesse consentie d’y laisser venir d’autres personnes, d’autres individus, d’autres groupes, d’autres classes, d’autres peuples. Les images données à puissants renforts d’œuvres d’art (comme il y en a de belles !) d’une prodigieuse multiplicité ; la description minutieuse de l’univers ainsi accessible ; la vague de fond qui ébranle tout alors ; cela et son perpétuel relancement font que les propositions d’un autre monde (communiste) viennent trop tard dans le cadre d’un inégal combat de moyens de propagande. Enfin je dirais que le gouvernement du monde appartient malheureusement à ceux qui ont trouvé les premiers qu’existait au-delà du monde de la production (mais pourtant codifiée par lui) un monde de l’intersubjectivité dans lequel habiter devant un compte d’Ali Baba.
Quelle ironie toutefois ! Car aujourd’hui, il n’est plus possible de renverser les valeurs de l’intersubjectivité. Le programme social-démocrate est énorme, crédible, enthousiasmant, puisqu’il avance cette idée : « Ouvrons les portes de cornes, d’acier, de feu, de gloire et de délire de l’intersubjectivité ». Le PCF s’y soumet, parce que les gens ont se dire : « au-delà de l’économie, ou au-delà des classes ouvrières, il existe encore un monde fabuleusement complexe d’un raffinement exquis. C’est la métaphysique des classes sociales. » Alors les gorges se sont serrées, les cœurs ont sombré et lame a eu un épanouissement terrible, dans la débauche et la braderie des valeurs historiques, ontologiques et morales. Ils n’ont plus joli de société communiste, parce que la promesse n’est pas tenue, là-bas. Il y a eu un mensonge puisque, là-bas, il s’agit de la même intersubjectivité ! Et les capitalistes, extraordinairement sensible à ces nuances qui donnent le pouvoir, ont entrouvert à ce moment précis le monde inter subjectif qu’habitent les classes possédantes. En même temps, pour achever de convaincre, d’affoler, il supprimait certaines images des plaisirs de ce monde intersubjectif ! Subtile politique de gestion, mais tellement efficace ! Dans le même temps, les hommes ont vu cesser les comédies musicales, reflet inégalable du bonheur et de la tendresse, alors que monter au cœur des hommes l’espoir d’y accéder !
Les plus farouches révolutionnaires ont cédé. « Quoi, se dit l’homme le plus fort, je n’aurais donc plus l’occasion de prendre, sur fond de ciel rougi, Scarlett O’Hara dans mes bras, pour la brûler avec mes lèvres, elle, renversée, dépoitraillée, sublime et molle sous moi ? » Des plus forts révolutionnaires ont chaviré sous les coups, quand la conscience, affreusement torturé par ce dilemme, en est venu à mettre en balance, avec des moments de pathos sublime, la forme froide, squelettique et tristement mal comprise de l’univers communiste, où l’amour n’est rien de plus que l’amour des pays capitalistes. Allez donc expliquer à non communiste sincèrement militant que le monde du plaisir russe, le monde de la sexualité communiste est supérieur au monde du plaisir américain, au monde de la sexualité américaine ! Allez-y. Vous m’en direz des nouvelles ! Pour cela, je crois que le communisme ne sera ni pour moi, ni pour mon enfant. Il y a eu quelque chose de pourri au royaume des convictions et c’est la social-démocratie. Je reste pourtant au seuil de ce moment historique, sincèrement communiste et pro-soviétique. C’est tout dire. Mais quelle désolation !
Chapitre VII : L’art, pour que l’excès se codifie
L’art est l’expression des contradictions, la mise à jour des affrontements, la culture de transition de l’intersubjectivité de groupes à l’intersubjectivité de classes, le durcissement des positions d’origine, la liquidation de la coexistence pacifique, afin d’élaborer et d’institutionnaliser une autre sémiologie. L’art joue un rôle considérable pour nous. La musique, l’écrit et la peinture surtout. Avec le goût de la nature et du sport, qui sont les pendants immédiats pour nous. Et les impacts considérables que peuvent produire une mélodie de Parker, une interprétation de Horowitz ou un concerto de Mozart, cela compte comme une date.
L’art, c’est le laisser-aller de l’impulsion idéologique. C’est ce qui dit que le désarroi d’une conscience de classe dépassée, mais aussi le modèle de comportement des futurs profiteurs. C’est le lieu de l’élaboration de l’intersubjectivité de la coexistence, en régime capitaliste social-démocrate. Ailleurs, cela dira la haine, la lutte et la force de la révolution. Ici même pour nous, cela dit notre pacifisme, les moyens que nous avons choisis pour rester.
Il faut à l’intersubjectivité, à la complicité de classe, à l’amitié, tout un réseau de référence qui apparaîtra comme l’appel, le signe d’une reprise le retour au plaisir, le terrain d’entente. La première culture des signes, la première idéologie, pour le mode de production capitaliste, comme pour nous, c’est la musique, école de la sensibilité, raffinement des sens, jusqu’à ce qu’advienne une synthèse entre l’instrumental et le vocal, accomplissement d’une première politique culturelle. C’est parce qu’une harmonisation des intersubjectivités se fait par le biais du chromatisme que la musique peut devenir une école de la sensualité, de la sensibilité, de l’épanouissement des complicités subjectives. Les exploiteurs ne le savent que trop, qui interdisent la pratique instrumentale. Le « diabolus in musica » permet à l’organum de supplanter la polyphonie, jusqu’à la dictature du ton unique, qui s’impose aujourd’hui partout, comme il le fit depuis toujours. Malgré tout, les deux écoles, élitistes et populaires vont se juxtaposer, jusqu’à former deux écoles distinctes à l’intérieur desquelles la sensualité et la sensibilité ne pourront s’épanouir de la même façon. L’école populaire va demeurer une école de la clandestinité, de l’interdit et de l’ensorcellement, alors que l’école élitiste restera une école de l’épanouissement des sensations, de l’expression et du dominant. La contradiction est terrible, inassumable. Le rythme est le rappel du déjà vécu. Le rythme ne dit pas l’ineffable et permet de retrouver le plus naturel, le plus paganiste dans l’intersubjectivité. Mais l’évocation vocale est une universalité du plus secret, par le plus immédiatement perceptible.
Si l’on veut faire un peu d’histoire, on voit que le motet, première forme du déchant, se propose d’abord comme la synthèse la plus formelle des divers intérêts de classe. L’édifice sonore vaut par sa complexité et le polyverbalisme – c’est-à-dire la juxtaposition contemporaine de plusieurs chants – est une réponse brutale à la nécessité d’un support à la continuité intersubjective. Mais les distinctions objectives de classe tendent progressivement à rendre autonome chaque intérêt. Le chant populaire et le champ bourgeois se séparent. La musique devient alors à la fois l’évocation d’une possible coexistence pacifique et le constat négatif, dit, énoncé des clivages au sein de la population. Alors la musique devient équivoque. Le chant, l’apport d’un contenu explicite, la dénonciation du non-dit, le dépassement de l’ineffable est inévitable, indispensable.
(Si – à Casablanca – René découvrent un nouveau disque, il appellera Louis pour lui faire écouter, par téléphone. Demi c’est tout de Wagner, de Debussy ou de Mozart qui l’accompagne à la flûte traversière, sur n’importe quel thème. J’ai un goût pour garder ce que j’écoute et j’ai comme cela une méchante sonate d’Horowitz par Horowitz ou un [p tique ?p52] de Mozart par Richard Strauss ou le dernier JATP avec Parker des introuvables de Villa-Lobos. Michel écoute. Louis est un formidable collectionneur.)
Mais la transmission de la sémiologie maintient les clivages de classe. L’art est la forme spécifique du renouvellement de la consommation des privilégiés. C’est l’art qui apporte le code des signes de la consommation possible et qui fera que l’ensemble des privilégiés, par-delà le cloisonnement régionaliste, pourra homogénéiser cette attitude et atteindre par ce biais au comportement de classes. L’amour sera le premier bénéficiaire de cet apport décisif. En concrétisant le système des relations sexuelles, l’écrit va enfin permettre la référence à un code de classe, qui serait accepté comme tel. L’intersubjectivité n’a plus alors à tendre vers un ineffable, condition de possibilité de son existence même. Au contraire, l’intersubjectivité est violée, battue en brèche, explicitement mise à jour et la rationalité des comportements est imposée. L’écrit tend à supplanter le non-dit, pour qu’advienne le règne du déterminisme objectif. Ce qui était apparu comme le triomphe – sur le plan intersubjectif – des privilégiés (à savoir la psyché et son épanouissement) se trouve avec la littérature et la poésie notamment, ramené à une codification mineure servant non plus la culture action de l’intersubjectivité, mais les intérêts d’une classe avide de trouver aux plus vite les thèmes fédérateurs de ses possibilités.
Le thème premier, le plus fédérateur, le plus immédiatement admissible, le moindre distanciateur des comportements d’origine, mais aussi le plus dénaturant, c’est le thème de la consommation sexuelle. Car pour l’art dominant, surtout pour l’art social-démocrate, cette consommation sexuelle vaut non plus pour ce qu’elle est l’acte procréateur, principe de vie et de survie, moment privilégié en soi, mais pour l’occasion contingente d’une source de plaisir et le point de fixation de d’idéologie du désir. Les privilégiés qui abandonnent la production découvrent que l’univers de la consommation et d’une richesse fabuleuse, étant entendu que le premier et le plus immédiat acte de consommation, le plus naturel, et le moins structuré – le coït – est déjà en soi l’occasion d’une fabuleuse frivolité et la possibilité intersubjective d’une sémiologie inépuisable. Dorénavant plus jamais les privilégiés n’abandonneront cette sémiologie et jamais d’idéologie du désir ne dépassera le stade primitif de l’évocation du coït. Même si les textes se compliquent, même s’ils s’écartent momentanément de cette évocation, c’est pour mieux revenir au paradis perdu.
Qu’est-ce que la peinture ?[26] C’est, de façon encore plus détournée, le laisser-aller de l’impulsion idéologique, c’est-à-dire la mise à disposition d’une sensibilité et d’une technique. Cette mise à disposition est faite pour qu’adviennent d’autres comportements sociaux et politiques. La peinture, comme l’art en général, est destinée à montrer à la sensibilité des autres que des manières différentes sont possibles et que cette différence n’est pas un isolement, une mise en quarantaine. Mais la peinture le pouvoir d’arrêter définitivement – comme la photographie – un moment, une présence de chose qui fait la différence. La poésie et l’écriture en général, c’est au contraire la course perpétuelle, l’impossible tentative de cerner. Aussi l’objectif de l’écriture ne doit pas être d’arrêter, mais de donner la chasse perpétuellement à cette impossibilité à arrêter. Enfin et surtout la peinture – à la différence de la photographie – permet de jouer avec les couleurs sur des moments de différence. Alors tout devient d’une puissance nouvelle, parce que la fonction du peintre et de réinvestir la matière pour infléchir la charge culturelle des couleurs. Pour que les couleurs qui disaient hier des réponses précises (verres espérances, rouge sang, jaune soleil ou blanc mortel) donnent aujourd’hui un impact nouveau. Peindre devient alors la chasse subtile, pénible, et réjouissante du sens. La charge culturelle des couleurs explose. L’héritage pathologique de chacun est travaillé en profondeur pour un nouveau rythme, un nouvel équilibre des couleurs entre elles. C’est ce rouge sang d’hier qui est pris dans ce blanc éclatant de vie qui fera s’éteindre ce jeune soleil et ainsi de suite. Le tableau devient une réussite quand cet équilibre subtil de sens des couleurs ne peut plus se décoder et qu’une harmonisation s’est établie, dont le mécanisme secret n’est plus déterminable. On ne sait plus alors si ce sens d’aujourd’hui a bouleversé celui d’hier et ne compte plus que cette étrange réussite qui évoque on ne sait quoi. Ce peintre alors deux possibilités. Il reste abstrait et cette puissance d’évocation du renouvellement du sens des couleurs suffit. On sait que quelque chose est là, mais quoi ? Ou bien le peintre va au figuratif et affolé lui-même par l’évanescence du sens, il retrouve des scènes qui politisent son renouvellement. L’avantage est certain : la situation politique apaise et l’on laisse échapper mille évocations, parce que l’on croit avoir compris.
Quand le peintre va au figuratif, mais n’apaise pas pour autant, il y a chef-d’œuvre. Quand le peintre reste abstrait et apaise, il y a chef-d’œuvre. (La peinture abstraite est déjà le renoncement à Dieu, aux partis politiques et à maman, parce qu’elle est une trouvaille « moderne ».) Et puis la peinture est beaucoup aussi la rupture de l’espace. Il existe des profondeurs, des surfaces, des lignes et des horizons que nous avons en nous et que parfois nous pouvons retrouver. Le peintre doit parler de ces ruptures d’espace et que dans un bon tourbillon, dans une chute, dans une ballade subjective, une harmonisation des volumes et des lignes disent soudain l’imperceptible géométrie des sentiments et que dans ce mouvement trouver là sur la toile, on puisse reconnaître la courbe précise du bonheur intérieur, le mouvement d’un déchirement ou quelques figures cachées de haine et de passion exprimées à soi seul et qui terrorisent, en souvenir.
Quelle que soit la technique artistique choisie – peindre, écrire ou autre – il ne faut pas résister en soi-même à l’appel, quelle que soit la futilité, la puérilité de cet appel. Mais je dis bien : en soi-même. Et puis dès que ce que quelque chose qui vient de dedans surgit, il faut le museler par la technique et le travail, pour l’enfourner coûte que coûte dans la toile, dans la page, dans le sens et que cesse enfin ce qui tarabuste sans arrêt : la volonté qui s’acharne d’exprimer du beau.
Il existe des réalités infinies, mises à la disposition du genre humain pour autant que les subsistances sont acquises, des réalités sans cesse renouvelées comme l’écoute de la musique, la vision de la peinture, le vertige considérable de l’écriture, l’exaltation du sport, la plénitude de la solidarité amicale, l’excitation de la découverte intérieure de ses propres capacités, enfin une puissance subjective de soi-même, que les obstacles contribuent à amplifier. Mais il y a aussi les grandes ruptures de conscience, les drames de la lucidité, les aperçus terribles sur son propre passé, le dégoût de la duplicité, si aisément accessible, l’affolement devant la misère et l’indifférence devant cet affolement, le long chapelet des déboires des hommes qui vont vers des idées après avoir refusé de se satisfaire de ce qui est immédiatement accessible. Nous avons travaillé des heures pour cela, pour cela et maintenant, nous ne connaissons personne ayant le droit de dire « changer ! » Ah ! Ceux-là qui disent « changer ! » devant une toile, qu’à force de labeur on a achevé, cela sont peut-être les ambassadeurs du pouvoir, mais à coup sûr en tout cas les suppôts de Satan !
L’art, c’est cela qui se déchire si profondément en nous, quant à la certitude de notre impuissance à échapper à notre solitude, se met en plus la conscience précise, exacte, chirurgical de n’avoir pas la force de vivre autrement. Il y a une quête merveilleuse qui mène à trouver dans la tendre sollicitude d’une femme ou d’un ami des oublis des quiétudes. Au moins pour l’infini plaisir d’une femme que nous aimons et qui nous tient dans ses bras, avec de la conviction, de l’honnêteté et de la personnalité, au moins pour cela nous ne regrettons pas trop le colossal travail subjectif que cela demande. Quelle quête pourtant. Un épuisement d’énergie n’y suffit pas : la damnation veut que les formes les plus plates, les plus banales soient perpétuellement, inlassablement renouvelées grâce à encore plus de conviction, de sincérité, d’innovation et de terreur de l’échec. Qu’importe parfois autre chose que cette chaleur humaine que dégage une œuvre d’art, après y avoir pensé, rêvé si longtemps ? C’est un déshonneur pour la raison, mais tant pis. Il faut se perdre dans des serments puérils et redire comme un novice des « je t’aime » formidablement lents et convaincus, pour se rapprocher enfin, édifié par soi-même, assommé par ce ressassé, au désir de l’autre et au bonheur que procure la certitude d’être accepté dans cette banalité. Que nous importe à nous, individus, si dans notre subjectivité effarée, stupéfaite, nous sentons des transports amoureux, avec du sens plein la tête et la quête de ce « bonheur », c’est-à-dire la torture de soi-même ? Ah ! Oui, l’angoisse. Et je l’ai vu retirant ses griffes de mon âme, avec des gouttelettes de sang qui chutaient sur le sol. Et comme une buée noire montait autour de cette scène de roman-photo de bazar que l’esthétisme propulse sans arrêt.
Ah ! L’angoisse. C’est une diversion de qualité, qu’il faut pourtant entretenir peu ou prou, pour la faire demeurer au plus profond de nous-mêmes, de crainte de ne savoir par quoi la remplacer. J’ai eu comme tout le monde des bizarretés frappant ma cervelle fatiguée alors que le soir venait. Mais jamais l’angoisse n’a pris cette ampleur gigantesque qui a tué Edgar Poe, Gérard de Nerval, Charlie Parker, Picasso, Adamov et Socrate.
L’excès, voilà ce que l’art doit codifier : la transgression de classe. L’excès est indispensable. Il y a des démesures illégales. Elle cherche des sanctions dans la société civile et la compatibilité attentive de l’objectivité institutionnalisée. Mais il y a des démesures non-rimbaldiennes qui ne veulent rien devoir à l’illégalité. Nous avons un emportement contre Rimbaud. Ce type a fait un mal fou. Qu’est-ce que cela, le « dérèglement de tous les sens » ? C’est Nerval chez le docteur Blanche, c’est Nerval rue de la vieille lanterne, la corde au cou, par -19°.
Rimbaud est le maître du gauchisme et Sartre son adaptateur du XXe siècle. Car Rimbaud en veut à sa mère, au travail, à l’idéologie dominante, bêtement. Pour être contre cela, adhérer au parti communiste, vivre une bataille de lucidité dire au moment où il faut les positions prises, bien. Cela suffit. Aucun individu ne sait ce qu’est l’idéologie dominante, hormis quelques dieux indifférents à leurs savoirs, qui boivent du whisky et de la vodka pour oublier ce qu’ils ont vu.
Non, l’excès est indispensable, s’il est l’expression arrêtée de la conscience de l’impossible dans les relations subjectives. Il ne s’agit pas de comprendre là que les relations subjectives échappent à l’idéologie dominante. Exactement le contraire. La liberté accordée, (la liberté subjective, qui est infini) doit être poussée à l’extrême.
Par exemple : Louis idée d’une toile. Il sait des couleurs, les formes, le rythme, l’équilibre général. Fort bien. Et maintenant, il faut faire deux, trois, quatre fois la toile, jusqu’à s’en péter les sensations. De même pour un « filon » pathologique en poésie : il faut l’exploiter des mois, des années, se rendre fous avec l’obsession de son exploitation. Il n’est de plaisir et de réussite que dans l’autre terrassé par l’excès, incapable de surenchérir.
De même la musique : c’est Boulez qui accorde – aux intermèdes – son orchestre comme une pièce moderne, qui redouble Wagner. Sans excès, nous ne saurions rien. Ce serait nous arraché une part de nous-mêmes. Nous voulons tomber vers le haut et que dans la lutte avec ce que nous aimons, nous trouvions un point d’appui énorme. Nous ne pourrions plus nous arrêter. Il n’y a que l’humour pour dire de vive voix les passions. Tout le reste doit être excessif, esthétique.
Chapitre VIII : La chimie du travail
Le travail seul fournit l’échelle des valeurs suffisantes pour une appréciation objective. C’est pour autant que chacun d’entre nous travail que nous trouvons des points d’accord définitif. Mais, a contrario, nos différences s’épaississent avec nos approches personnelles. C’est parce que nous savons bien comment chacun d’entre nous investit dans cette échelle des valeurs.
Louis a commencé à 12 ans, poussé par son père, qui exploitait alors naturellement une force de production disponible. Que lui importait l’école ? À table, Louis servait le vin au père et le père l’aurait assommé, s’il ne l’avait pas fait. C’est peut-être pourquoi Padre Padrone est détestable. C’est un film ridicule, dans lequel l’affrontement des strates de classes, la volonté d’émancipation politique du fils, ne laisse aucune chance à l’onto-politique du père. À quoi sert donc cet affrontement de personnalité, quand l’accession à la compréhension des réalités permet automatiquement de le dépasser ? Si le travail choisi conduit à une bagarre au fond d’un village italien, c’est que le travail choisi crée des valeurs de conflit, où la haine petite-bourgeoise sert de motivation. Le travail (et sa qualité) se mesure à l’importance de l’équilibre subjectif qu’il provoque et – nous dirions – au degré de conceptualisation qui permet d’atteindre.
C’est le travail et qui est la juste mesure de la réalité. C’est le genre de travail qui assoit les modes de réflexion. C’est la nécessité objective ressentie de gagner sa vie qui valorise les réflexions. Tout le reste est bel et bon, mais circonvolutions intellectuelles de salon. Les professions des parents, celles des enfants disent très exactement l’histoire de classe et révèlent – cliniquement – les choix subjectifs qui sont faits.
Poissonnier debout à six heures pour accueillir les bateaux, puant l’odeur débarque, affronté à la volonté d’une famille normalement bornée, acculé dans l’arrière-boutique d’une ville côtière qui ne sait pas développer son industrie, ni sa population, Louis prend peu à peu l’entreprise en main. C’est parce qu’il réussit comme poissonnier qu’il réussira ensuite comme marxiste-léniniste. C’est parce qu’il détient les valeurs du travail – morales et financières – qu’il peut distraire de son temps pour aller à l’élaboration de ce qu’il n’est pas.
Mais tout commerçant un peu B.O.F. recherche dans l’intellectualisme et l’esthétisme une rédemption sociale.
À s’en tenir à un strict scénario, ce poissonnier-là ne diffère en rien d’autres poissonniers. Pourtant, plusieurs faits suffisent : Louis est marxiste-léniniste, communiste, peintre, musicologue, égyptologue. C’est énorme. Par le marxisme-léninisme – par le concept au sens où nous l’entendons – il se distancie de sa fonction sociale, décode son environnement immédiat, politise son engagement et retrouve notre complicité de classe. Par le communisme, il dit publiquement ses espérances et ses choix. Il est secrétaire de cellule. Cela est d’un grand retentissement dans sa ville. Par la peinture, il rédempte son engagement de commerçant capitaliste. C’est l’après-midi qu’il peint et ce dérivatif de bourgeois lassé et frivole est devenu pour lui un métier qu’il pratique depuis 20 ans, avec des réussites incontestables.
La musique, c’est à la fois l’exercice de la puissance financière – une chaîne hi-fi et une collection d’environ 20 000 disques – et l’épanouissement d’une oreille exceptionnelle, d’une mémoire musicale hors du commun et d’une culture d’autodidacte acharné.
Par l’égyptologie enfin, il travaille le soir, il accède à l’étude pseudo universitaire, que son didactisme lui interdirait autrement il se révèle chercheur, au sens le plus strict.
C’est l’harmonisation de ces contraires, la juxtaposition du poissonnier et du peintre, du marxiste-léniniste et de l’égyptologue, du communiste et du bourgeois, qui crée sa personnalité confuse et terrible, qui dit le désarroi et la force.
Il en est – encore une fois – tout autrement pour Michel. Fils d’une institutrice de campagne d’un ouvrier qui quittera le domicile conjugal, il fait pour sa mère ce que tout bon fils ferait : des études. Physiquement doué, il tente aussi parla d’accéder un statut social supérieur. Il fait du sport : rugby et sprint. Paris est pour lui une étape obligée pour ses études. Claquemuré dans la capitale, il tombe aux mains de l’administration. Il restera plus de onze années pion dans un lycée. Le tour est joué : la haine de classe peut s’épanouir. Évitant les choix du Petit Chose, il élit domicile dans un hôtel borgne et prend ses quartiers dans un bistrot : le Old Navy, boulevard Saint-Germain. Alors commence pour lui une double vie de travail, où l’hallucination se mêle au sordide. Lorsqu’il quitte les enfants du lycée, il s’attarde au café, ouvre de méchantes feuilles de papier quadrillées et il écrit « L’Etre et le Code » sous-titré : le procès de production d’un ensemble très capitaliste.[27] 625 pages arrachées au Quartier latin, sous les ricanements et les quolibets. Il résiste. Communiste prosoviétique par honnêteté, il restera au cœur du Quartier latin, en mai 1968, aussi farouchement fidèle à son marxisme-léninisme orthodoxe, qu’un barrage l’est a un fleuve. Déphasé par l’impossible juxtaposition de son travail d’intellectuel et de son travail de pion, il se forge une volonté administrative de fer et il conçoit dans sa tête de fou des plans universitaires, qui vont se réaliser. Il devient docteur d’État en sociologie, maître assistant, puis maître de conférence, puis professeur. Il publie entre-temps un pamphlet sauvage contre la social-démocratie : « Néofascisme et idéologie du désir »,[28] puis « le frivole et le sérieux ».[29] Il continue d’écrire, parce que la feuille quadrillée ouverte sur la table du bistrot fait partie intégrante de son univers. En fac, il groupe ses cours sur une journée, pour pouvoir ensuite retourner dans son village du Tarn et Garonne, faire des footings et regarder la télé. Il a gardé de ses années de répétiteurs de lycée de quartier un chauvinisme dans le travail qui effare. Il est pingre, parce que chaque sou lui a coûté et son avarice est proverbiale parmi nous.
Sublimé par la contradiction évidente qui existe entre son passé et son présent, Michel devient un peu plus prosoviétique, comme de tous, un peu plus retiré en lui-même, comme nous tous et son avènement universitaire ne change pas ses convictions intimes : il veut travailler peu, se méfier encore plus du monde, au sens civil du terme et se préoccuper de lui, parce que sinon, personne ne le fera. Il le sait bien et son combat est individualisé, poujadisé et sublimé par le bloc de rancœur qu’il a au travers de la gorge et de son histoire. Le travail ne l’a pas épanoui. Il a fait vivre et si peu vivre ! Maintenant le travail doit payer. Michel gagne sa vie avec sa tête, ce n’est pas pour rien. Ces Crâne d’Or. L’état lui griffe le cuir chevelu. Et lui qui est du signe du Lion doit courber l’échine et laisser l’administration lui racler la cervelle. Il agonise.
Domi, c’est plus tragique. Il y a d’ailleurs chez lui, dès qu’on l’approche, une dimension hors du commun, au sens où il ne saurait pas faire, lui, quelque chose de normal qui apaise et satisfasse. Il y a de la bourrasque sociale chez lui et son anarchisme est au premier degré : sa maison est en désordre, car c’est son ordre à lui.
Lockouté des Colonies, où son père était fonctionnaire, il réintègre la métropole pour faire à Paris des études supérieures sorbonnardes de bourgeois gâté, mais dont la famille n’a plus tout à fait les moyens. Le voilà donc pique-assiette, frasqueur, fantasque et d’un romantisme du XIXe siècle, que Nerval aurait apprécié et que le Quartier latin regarde d’un œil blasé.
Il ne travaille pas. Il lit, écoute de la musique, parle et sa culture et ses idées sont géniales. C’est qu’il en a, du génie !
Trop. Surdoué, il perd pied, parce que les valeurs de la production sont bafouées, ridiculisées, méprisées. Il sombre dans un démonisme socio-politique puéril. Sa vie professionnelle bascule. Il va mourir. Il meurt tout le temps et son équilibre explose tous les week-ends dans des concerts de jazz qui dure jusqu’à cinq heures du matin ou dans des promenades dans Le Valois, sur les traces de Rousseau, la flûte au bec et Hegel en poche. Il est fait pour ne rien faire et n’y parvient pas. Paris l’écrase.
Données par le besoin d’exercer sa pédagogie, il part en province, créer une école privée, où il assume tous les cours. C’est certainement pour lui une aventure sans précédent, démesurée et vouée à l’échec. Il fuit en Afrique où, enseignant encore, il crève à nouveau d’un isolement intellectuel et politique, qui le renforce – si faire se pouvait – dans un communisme et son orthodoxie. Alors il revient à Paris, où il est maintenant maître auxiliaire impuissant, amoureux fou de la RDA, de Furtwängler et Hölderlin, ballotté entre son fils, ses amis, ses emportements et des maladies qui le fatiguent.
Pourquoi n’écrit-il pas ? Tout est là, pour lui. Qu’est-ce qui s’est bloqué un jour et fait que maintenant, aucune ligne n’est venue ? Il joue de la flûte, du piano et probablement de n’importe quel instrument, s’il le voulait, mais il ne produit pas. Le vertige du mondain l’assaille et il aurait voulu qu’une société existâ où le discours suffise en soit et que par ce biais s’institutionnalise son rôle socio-politique. Domi ne fait que parler. Il faut entendre cela dans tous les sens bons et mauvais. On pense bien sûr à Socrate. Aussi, le coup de force de Socrate aura été incontestablement de se trouver un grouillot, un scribe, un clair de la dimension de Platon. Il faudrait à Domi un patron d’académie, qui ferait ses cours partant des grandes lignes qu’il tracerait. Socrate était fantasque et désolant, Domi et communiste. C’est son drame à lui, qui l’écarte des salons, où il pourrait faire fureur et où il se nourrirait à volonté. On n’introduit pas de marxistes-léninistes orthodoxes dans les boudoirs. D’ailleurs, ceux-ci ne viendraient pas. Les gauchistes y sont déjà et les places sont chères et ils gardent les entrées.
René, c’est encore une autre dimension. Le travail n’est simplement pas fait pour lui et pourtant Dieu sait s’il bosse ! Il gagne sa vie avec un acharnement désarmant, parce qu’il n’y a chez lui aucune disposition particulière. Fils de restaurateur (comme moi, puisque je suis son frère), expulsés du Maroc, et qui ont dû reconstruire leur vie et leur commerce, il a été triplement frappé par la foudre. D’abord, le sport l’a secoué. Grand nageur, plusieurs fois champion de France, d’une sensibilité d’écorché vif, il n’a jamais assumé le « cirque » est déjà quelque chose vacillant lui, quand, au contraire, il aurait dû – à juste titre – triompher. La presse sportive le montait en épingle. Les « petit René deviendra grand », ça secoue. La guerre d’Algérie l’a crucifié. Parti au « service militaire », il y reste trois ans et demi, tenu à l’écart du bataillon de Joinville par la Nation soucieuse de ses champions. Il fait une guerre de planqué, lui qui pour rien au monde n’aurait pu tuer et encore moins des Algériens ! Le tout s’achève dans une méchante expulsion du Maroc, qui prenait son indépendance. Ces trois coups le marc avis : le sport, l’Algérie, Maroc. Trois combats qu’il a perdus, bien malgré lui. Il ne retrouvera jamais tout à fait son équilibre. À quoi bon ? Il y a des descentes aux enfers qui voient remonter des charognes, des bandits, des combattants ou des chefs. Lui remonte miséricordieux, athée, bon, humain. C’est du talent, cela. Il ne lâchera jamais sa ligne de conduite. Il en fait une composante de sa personnalité. Alors, qu’est-ce que le travail pour lui ? Le choix délibérément fait de mettre à disposition de qui veut un couvert et un lit, pour assistance. René, c’est le travail pour l’aide privée, métaphysique ; des crapules pourraient vivre à ses crochets. Notre amitié le protège probablement et autour de lui, on ne voit que des êtres qui méritent équiper en talent, en humanité, en besoins réels, en gentillesse ce qu’il offre. Et lui est restaurateur parce que ses parents le furent, parce qu’il sait le faire et que la table est automatiquement dressée pour ceux qui viennent. Il arrondit ses fins de mois, l’hiver, empêchant des oursins. Il part seuls dans la mère est décent et remonter ainsi de suite, en tirant sur l’eau un immense panier de grillages flottants et plus il plonge et plus la scène se charge d’irréel, de fantastique, de grotesque et de sublime. Il a mal aux dents – comme nombre de pieds-noirs – : la pression sous-marine lui tarabuste les caries il souffre parfois le martyr. Il a d’ailleurs presque toute la bouche refaite. Il a laissé sa mâchoire dans les algues, au fond.
Sorti de là, il se vautre dans un fauteuil, la cigarette au bec et l’Équipe en main et il se ramollit, se liquéfie, se bonifie, en attendant les drames de l’existence, qui l’assaillent. Il écoute de la musique, il lit des polars, écrit des chansons avec un de ses amis guitaristes – José – et quelques romans policiers, que peu d’entre nous ont lus. Quand il grossit trop, il part dans des footings démentiels, où il perd ses kilos et c’est reparti pour un tour.
Il gagne sa vie pour la donner aux autres. Le travail est pour lui une solution de continuité sociale et métaphysique : le don du manger. Il est marxiste-léniniste avec ironie et douleur car Staline le chagrine. Il est communiste en catimini, dans l’effort tranquille de sa mollesse et de sa détermination lente. Lui aussi – comme Domi – n’aurait pas souffert d’un mécène intelligent qui aurait su utiliser son talent de diplomate de l’intersubjectivité, à des fins universelles. Le travail ne lui apporte pas grand-chose. Dilettante, il serait resté bon, juste et frivole.
Enfin, moi. Chassé de la bêtise par l’expulsion du Maroc, j’ai immédiatement après une crise d’adolescence perturbée, sombrer dans le travail comme on s’accroche un arbre en forêt, que l’on vient de frapper de plein fouet, dans une course éperdue. Je suis épinglé au labeur. C’est une relation pratique pour moi. Dressé dans mon lit à 5h-6h heures du matin, je suis cinq minutes après ma table de travail, le lit fait, toiletté, habillé, petit-déjeuner pris et j’écris. Après, je fais le ménage, m’occupe de mon fils et vais au journal (je suis rédacteur en chef) jusqu’à six heures. Retour à la maison, ménage, dîner, au lit. Cela recommence le matin et de nouveau, j’écris. J’écris encore. Des livres, des poèmes, des pièces de théâtre, des essais. Mais aussi une licence de lettres, une maîtrise de philosophie, un doctorat d’État de sociologie (en cours), étudiant aux Hautes Études, sans compter bien sûr les articles de journaux et les correspondances à Louis qui est mon « journal ».
Je suis marxiste-léniniste, communiste, membre du PCF depuis 10 ans, par jusqu’au-boutisme et conviction. Je vis seul avec mon fils et cela me suffit : le travail me galvanise.
Chapitre IX : La mort
Nous allons tous mourir un jour. Qui partira le premier ? Je ne résisterai pas à la disparition de l’un d’entre vous.
À quoi cela sert-il la mort ? C’est une échéance. Mais l’inégalité des classes sociales devant elle et sordide. Le confort matériel et moral – même préfabriqué, surtout préfabriqué, arrachés comme les plus-values le sont à l’homme travailleur – le confort adoucit la mort. On est dans une bonne odeur chaude de chauffage central et le médecin s’affaire. On sait qu’il n’y a pas de recours, mais qu’importe ? On pas accompagnait, solliciter. Et puis, on laisse un capital… les gens, les proches, les autres sont là et l’on entend leur impatience compter les sommes, les avoirs, les possibles et on comprend pourquoi on a existé et l’on ne regrette pas, parce qu’on laisse quelque chose. Et la bonne ou la gouvernante où Dieu sait qui aura aussi sa part et le monde est merveilleusement ordonnancé. L’enfant est justifié dans sa durée et le départ attendu le bouleverse : il ne sait pas pleurer et se contenter à la fois et ce déséquilibre qui transparaît dans ses lèvres, dans ses mains qui viennent se poser sur le drap, dans l’horreur, tout cela se voit et quelle force que la mort alors ! On a créé l’émotion de tous et dans le bruit ambiant, on perçoit la charge que fera l’absence prochaine. Une femme tremble au pied du lit et tous murmurent, pleurent un peu et l’on s’affaire et l’on s’affaire autour du cadavre de soi. Même si la maladie, l’accident de voiture, la bêtise idiote est à l’origine, même si les douleurs sont monstrueuses, avec un rein qui se pourrit ou un cœur qui lâche, même si le mal est tragique, il y a dans la mort des riches la satisfaction inébranlable que la transmission du capital se fait et que le flux des plus-values se poursuivra et que l’accumulation des profits se maintiendra et que ce combat de la vie bourgeoise à son sens et que l’ordre économique sait intégré cette disparition des corps, puisqu’elle en intègre les conséquences, à savoir l’héritage. Et les héritiers s’affairent autour du mort.
Dans l’attention du tragique, de l’irrévocable, le poids des réalités se stabilise et on fait le bilan : le bilan d’affection, de relation et le bilan de trésorerie. C’est le compte d’exploitation, les bénéfices nets, après déduction de toutes les charges, une balance, qui sort des chiffres, positifs, négatifs, monstrueusement précise. Superbes, les morts des riches, des nantis.
À quoi servira notre mort ? Aurons-nous la patience d’attendre ? Qui sera près de nous ? Nous n’avons jamais parlé de cela, entre nous. Ce n’est pas un sujet de réflexion. Ce n’est pas un sujet. Qui sera près de l’autre ? Pour lui dire quoi ? Que faire ? Ni riches, ni au pouvoir de l’idéologie, ni reconnus, ni nécessaires, nous ne sommes pas pour autant inutiles. Nous n’avons pas préparé notre mort, parce que nous ne savons pas exactement, en regard des perspectives historiques et de la lutte des classes, à quoi nous servons.
À contre-courant, arc-boutés contre l’avancée irrémédiable de la social-démocratie, il n’y a pas d’intérêt majeur à nous retenir.
Peut-être qu’en RDA ou en URSS, devant notre désarroi, une cellule locale nous ferait une mort circonstanciée, avec des verres de vin, des gentillesses et des appréciations bien senties sur le sort des pays capitalistes. Pourquoi ne pas fuir là-bas pour préparer une mort dans ce genre-là ?
Pourquoi ne pas se suicider ? Parce qu’à un moment de l’existence, le plaisir est immense, le bilan positif, alors l’on se pose sur un lit, l’on vérifie l’ordre général : l’enfant majeur, des textes écrits, l’entourage prévenu, le monde indifférent et – un médecin alerté qui découvrira un cadavre propre – on se tue tranquillement, dans l’acte de force d’avoir choisi son départ. C’est le choix qui compte la liberté d’y aller, rationalisme positiviste.
Pourquoi pas ?
Que faire d’un vieux, de toute façon ? Ils n’auront pas demain les patiences que nous avons aujourd’hui. Aujourd’hui, la jeunesse nous éclate dans la tête et ce dynamisme des corps et des esprits balaie tout le sordide. Il n’y a pas encore de lenteur, de tremblement, de lourdeur, de terreur de l’âge. Juste une vision prémonitoire. Juste une fréquentation des vieux d’aujourd’hui. Que dire assez vieux-là ? À ce dont nous sommes proches ? À ce qui se raccroche à nous ? Comment mourir avec eux ? Nous sommes d’une vie extraordinaire, d’une force partagée, hors du commun, surpuissante. Les éclairs de nos réflexions, les puissances de frappe de nos idées, tout ce qui nous est dû au royaume des vivants, que nous avons arraché dans la lutte, nos tendresses respectives, le bonheur de nos sensibilités offertes à ce que nous aimons, la réalité idéologique que nous représentons, nos portraits qui sont dans le regard des autres, la femme qui nous dorlote, la musique, enfin tout, tout dit notre vie extraordinaire, notre force. La mort, ce n’est rien, maintenant. Elle n’est pas pour nous. Nous n’en parlons pas. Quelqu’un ici a-t-il envie de mourir ? Qu’il lève le doigt !
Comme il faudrait que nous nous reprochions des vieux, pour leur donner notre force, nos idées sur la mort. Cela serait utile. Nous devrions être les spécialistes des chevets. Des hommes qui ont pour métier le ridicule de s’asseoir, avec une main tordue de vieillards dans la main et là, à sourire, à dire que ce n’est rien, à se moquer, à attendre la mort de l’autre. Nous saurions faire cela, j’en suis sûr. Mais il y a tellement de vieillards ! Il faudrait plutôt que cela s’institutionnalise. Les mœurs voudraient alors que, chaque semaine, on soit près d’un être qui meurt. Cela irait de soi et ne pourrait commencer qu’à 18 ans. On se battrait terriblement pour abaisser l’âge de l’assistance à la mort à 16 ans, avec des raisons formidables.
Ainsi, chaque semaine, sans nécrophilie, on serait près d’un mort, pour assistance. Cela serait utile ! Les morts auraient le plaisir curieux de ne pas connaître leur compagnon.[30] Le médecin tiendrait la liste des disponibles hebdomadaires du quartier et c’est lui qui appellerait, une heure ou deux – si possible – avant le trépas. Alors, on irait trois portes plus loin, se mettre près d’une vieille qui tremble et qui dirait : « Ah ! Enfin ! » Avec une exaspération dans la voix, parce qu’elle serait déçue de tomber sur celui-là et dans ce mouvement d’humeur qui lui ferait tout oublier, elle partirait. Le tout ne prend que quelques minutes et les forces vives côtoieraient et les forces qui meurent et nous serions utiles.
Alors qu’aujourd’hui, cela se passe dans une indifférence de bon ton et ce n’est que par hasard, comme par inadvertance, que la nouvelle d’un décès se transmet, se partage, s’apprend, il impacté plus fort, d’autant plus fort que la nouvelle est indifférente, alors qu’elle aurait dû être évidemment très attentivement recueillie.
Relu en 1994. Approuvé.
Christian Riochet
Relu en 2009. Approuvé.
Christian Riochet
Notes
[1]. C’est tellement important pour moi que je reviendrai spécialement sur ce problème. Cf Chapitre III
[2]. Cf chapitre V : la liberté, originalité banale.
[3]. Pour en savoir plus sur les rôles respectifs, il faut se reporter au chapitre V.
[4]. Doctorat d’État de sociologie. Paru aux éditions Mouton. 1974.
[5]. Bistrot du quartier latin
[6]. Lire ce propos le chapitre V.
[7]. Que les anti-staliniens se rassurent : nous ne sommes pas bêtement staliniens.
[8]. Cf le chapitre III : l’amour, vertige du pathos.
[9]. Cf Le chapitre VII.
[10]. Cf Chapitre V.
[11]. Cf chapitre VII : « l’art, pour que l’excès se codifie »
[12]. « crapules », au sens où ils acceptent délibérément.
[13]. Je ne parle pas de ce qui – n’ayant aucune difficulté à gagner leur vie – n’ont donc pas d’efforts à fournir pour mentir aux bébés. Ceux-là ont encore moins le souci d’expliquer comment et pourquoi ils sont des exploiteurs.
[14]. « La Condition Féminine » in La Pensée n°179, février1979 par exemple.
[15]. Sous-titre « Histoire de la production et de la reproduction », 540 pages, inédit.
[16]. Cf le chapitre « Les enfants ».
[17]. Cf Le chapitre sur la fonction artistique, chap.VII : « L’art, pour que l’excès se codidie ».
[18]. Insistons : il ne semble pas.
[19]. Car l’originalité banale voudrait – bien évidemment – uniformiser. Alors – bien sûr – nous sommes des originaux.
[20]. Lire la conclusion
[21]. Lire la conclusion
[22]. J’ai écrit sur lui une introduction à « L’Être et le Code » intitulée « La logique du concret », qui dit cela déjà. C’est inédit.
[23]. La plus belle de ses biographies, c’est bien sur « Les Misérables » et l’autre, Hegel et son œuvre.
[24]. Cf Chapitre IX
[25]. Texte paru dans Le Monde du 28 décembre 1978 pages de, intitulé : « je reste pourtant communiste ».
[26]. Le texte qui suit est tiré d’une lettre écrite par moi à Louis le 9 septembre 1978.
[27]. Ce texte paraît en 1972, aux éditions Mouton.
[28]. Paru chez Denoël en 1976.
[29]. Paru aux éditions Libres/Hallier en 1979.
[30]. Il faut comprendre ici que l’on parle des morts qui meurent seul. Les pauvres. Il n’y a pas d’intérêt majeur à assister les morts riches, qui n’ont pas besoin d’intrus.