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L’écologisme est l’opium du people : Préface du livre de Dominique Mazuet "Des Veaux et des choses"

Paraphrase ? variation sur une référence rabâchée, ou simple boutade ? À la différence des thèses que la dialectique serrée par laquelle Dominique Mazuet dénonce les sophismes du discours bio-dominant (1), en le déployant de la pure tautologie, jusqu’à la contradiction manifeste, ces différentes hypothèses ne sont nullement contradictoires, et appellent plusieurs remarques : 


– Sous la plume, ou dans la conversation, de Michel Clouscard, la boutade, loin d’être indigne de « l’effort astreignant du concept » (2) est plutôt, telle une fusée atteignant la bien nommée « vitesse de libération », la récompense méritée d’un cheminement conceptuel ardu qu’elle éclaire, illumine et rassemble, d’un même trait. 

 – Si on passe de la boutade à la paraphrase, on note immédiatement que celle-ci est la transformation appliquée (3) d’une célébrissime formule de Marx, « La religion est l’opium du peuple », rappelée fort à propos par D.Mazuet (p.66), au moment où il développe, justement, la résonance profondément religieuse des discours écologiques dans le champ qui est par excellence le leur, à l’opposé du discours scientifique, malgré l’acharnement scientiste via lequel les « verts » s’ingénient sans cesse à usurper les prestiges légitimes des sciences « dures » : leurs thématiques récurrentes et, d’une manière générale la fastidieuse unité sémantique de leurs discours, les assignent, à l’opposé de cette prétention, aux champs de « l’ordre symbolique », comme on dit dans le champ freudien, ou encore, pour préférer une référence marxiste décisive qui lui est bien antérieure, le champ idéologique.  


Dans les deux cas, on formule un concept générique, transversal a bien des disciplines, dont aucune, pas plus la philosophie que chacune de celles qui confient leur expression au « langage naturel » (4), et donc à l’élément on ne peut plus politique (5), des « mots de la tribu » (6), ne saurait se prévaloir de la moindre pertinence épistémique : Grâce au prodigieux effort de formalisation fourni dès son portail mathématique, la science énonce, loin des langues naturelles, la logique de ses objets, là où l’idéologie exprime plutôt, à leur insu, la logique des sujets, inaccessible à la simple conscience immédiate de ces derniers.  


En assignant le champ écologiste au religieux, et ce dernier à l’ordre symbolique ou idéologique, « Les veaux et les choses » nous permettent enfin de nous élever des espèces (l’écologisme, la religion) au genre qui est le seul à même de restituer enfin leur vérité... au dépend, il est vrai, de leurs seules certitudes, qu’elle fait plutôt écrouler ! Dans l’ordre idéologique, le discours écologique est une espèce du genre religieux. Une espèce, il est vrai, métaphore de l’opium oblige, d’une puissance peu commune !


« La théologie est sérieuse » s’exclame Rimbaud dans cette Saison en enfer, qu’on aura quelque mal à attribuer à une grenouille de bénitier ! « Opium du peuple » ou « du people », c’est cette formidable puissance qui fait méconnaître la profondeur de l’hommage rendu par Marx au lien exercé par la religion, au sein d’une communauté, et donc à l’incomparable force politique qu’elle y exerce. Il faut vraiment n’avoir jamais été au contact des victimes de l’addiction aux alcaloïdes (l’opium et à fortiori ses dérivés, morphine ou héroïne), pour se retrouver à ce point à contre-sens de cette formule, rabâchée à souhait comme réductrice, voire désinvolte ! Ce n’est pas un hasard si, quelques alinéas avant d’énoncer la force addictive du lien religieux, le jeune auteur de l’inachevée « Critique de la philosophie du droit de Hegel » l’introduit par ces lignes au moins significatives qu’on se garde bien de restituer, pour mieux en réduire la portée :  

« La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel. La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » 


On commence ainsi à percevoir, dès cette première partie, rassemblée sous le sigle LVLC, noyau matriciel de l’ouvrage, qu’une autre parenté réunit en profondeur l’écologique et le religieux, celle qu’il est impardonnable de ne pas reconnaître et identifier depuis que Hegel, le premier, en plein accouchement de notre modernité, en a dressé à jamais l’acte de naissance - difficile ! - via son portrait de la « conscience malheureuse », saisissant d’actuelle ressemblance, en ces heures d’éco-lamentations pré-apocalyptique ! Car point n’est besoin de rappeler que ce malheur est à l’opposé de celui qui pousse des millions de femmes sahéliennes a marcher plusieurs kilomètres, au lever du jour pour quérir l’eau, puis d’autres kilomètres pour ramasser le bois pour chauffer l’eau, passant le reste de la journée à piler la graine de vivrier, avec un enfant dans le dos : On n’ose imaginer l’accueil qu’elles réserveraient à nos conscience malheureuses venant leur parler de « sobriété heureuse », de « société de consommation », et autres décroissanteries ! Aussi l’opium du people n’est-il jamais aussi addictif que pour le discours écologique qui s’auto-positionne à gauche, à gauche de la gauche si possible, jusqu’à se réclamer de Marx, alors même que les Postone, Foster et autres raccrochent le wagon de leurs vaticinations anti-productivistesvoire anti-industrielle, à la locomotive du plus nazi des philosophes, comparant les équipements qui ont permis la suppression des famines aux camps de la mort. 


Car s’il est vrai que Marx dénonce implacablement la logique proprement capitaliste par laquelle le capital a brutalement rajeuni la vieille rente foncière en imposant au secteur agricole une rentabilité industrielle dévastatrice, mais loin d’y trouver prétexte, comme nos post-modernes, à reculer le curseur de la praxis dans le sens de la moindre régression, son analyse des crises propres au capitalisme le plus développé, analyse d’une stupéfiante actualité il dévoile au contraire la stratégie anti-productiviste de ce capital dès qu’il descend en dessous des taux de profits escomptés : Le patronat sonne l’heure de l’anti-productivisme — et donc du chômage de masse bien avant que le discours de la décroissance ne vienne lubrifier cette immense casse sociale. Ainsi trouve-t-on dans le 3° livre du Capital plusieurs développements pointant cet opportunisme de la production, singulièrement, cet extrait du tome 1 : 

« 1. Avec la baisse du taux de profit, le développement de la force productive du travail donne naissance à une loi, qui, à un certain moment, entre en opposition absolue avec le propre développement de cette productivité. De ce fait, le conflit doit être constamment surmonté par des crises. 

2. C’est l’appropriation de travail non payé et le rapport entre ce travail non payé et le travail matérialisé en général ou, pour parler en langage capitaliste, c’est le profit et le rapport entre ce profit et le capital utilisé, donc un certain niveau du taux de profit qui décident de l’extension ou de la limitation de la production, au lieu que ce soit le rapport de la production aux besoins sociaux, aux besoins d’êtres humains socialement évolués. C’est pourquoi des limites surgissent déjà pour la production à un degré de son extension, qui, sinon, dans la seconde hypothèse, paraîtrait insuffisant et de loin. Elle stagne, non quand la satisfaction des besoins l’impose, mais là où la production et la réalisation de profit commandent cette stagnation. » 


Dominique Mazuet s’avère un des rarissimes auteurs osant transgresser, au nom de Marx, cette omerta consensuelle, en dénonçant, le premier depuis Michel Clouscard, cette véritable grève de l’investissement industriel, qui condense la stratégie du Capital en crise, stratégie confortée, au plan idéologique, par cette stigmatisation œcuménique de la croissance, du travail productif, du progrès, voire du genre humain, seule espèce dont la diminution, ou même la disparition serait bénéfique pour dame Planète ! C’est exactement l’apologie de cette « Liberté du sanglier » visée par Marx, coupant l’herbe sous les pieds, avec un siècle et demi d’avance à ceux qui aux heures de l’exaspération sociale ont besoin de sa caution naturalisante, en dénonçant clairement une page après avoir désigné la religion comme « l’’opium du peuple » ceux qui, tel, aujourd’hui, Aurélien Barreau, rabâchant à qui veut l’entendre que le tout premier stade de la production de l’homme par l’homme, la chasse et la cueillette, sont déjà le début de la fin : « Des enthousiastes bons garçons, nationalistes par tempérament et libéraux par réflexion, recherchent au contraire l’histoire de notre liberté au-delà de notre histoire, dans les forêts vierges teutoniques. Mais en quoi l’histoire de notre liberté diffère-t-elle de l’histoire de la liberté du sanglier, Si l’on ne peut la trouver que dans les forêts ? Et d’ailleurs, le proverbe ne dit-il pas : La forêt ne renvoie jamais en écho que ce qu’on lui a crié. Donc, paix aux forêts vierges teutoniques ! » (9) 


D.Pagani. Cachan, 26 juillet 2022


1 En particulier dans la première partie de LVLC.  

2  HEGEL/Phénoménologie de L’esprit(préface).  

3  Mes camarades mathématiciens voudront bien me pardonner la redondance.  4  Au sens que lés linguistes donnent à cette expression.  

5  « La mathématique unit les hommes,la politique les divise » (Aristote/La politique)  

6  S.Mallarmé/Le tombeau d’Edgar Poe  

7  K.Marx/Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel (Introduction)  

8  K.Marx /Le Capital ,livre3,tome1  

9  K.Marx /Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel (Introduction)

Association avec Dominique Pagani

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