Préfaces et postfaces

écrites par Dominique Pagani,

publiées aux Editions Delga

L’écologisme est l’opium du people : Préface du livre de Dominique Mazuet "Des Veaux et des choses"

Paraphrase ? variation sur une référence rabâchée, ou simple boutade ? À la différence des thèses que la dialectique serrée par laquelle Dominique Mazuet dénonce les sophismes du discours bio-dominant (1), en le déployant de la pure tautologie, jusqu’à la contradiction manifeste, ces différentes hypothèses ne sont nullement contradictoires, et appellent plusieurs remarques : 


– Sous la plume, ou dans la conversation, de Michel Clouscard, la boutade, loin d’être indigne de « l’effort astreignant du concept » (2) est plutôt, telle une fusée atteignant la bien nommée « vitesse de libération », la récompense méritée d’un cheminement conceptuel ardu qu’elle éclaire, illumine et rassemble, d’un même trait. 

 – Si on passe de la boutade à la paraphrase, on note immédiatement que celle-ci est la transformation appliquée (3) d’une célébrissime formule de Marx, « La religion est l’opium du peuple », rappelée fort à propos par D.Mazuet (p.66), au moment où il développe, justement, la résonance profondément religieuse des discours écologiques dans le champ qui est par excellence le leur, à l’opposé du discours scientifique, malgré l’acharnement scientiste via lequel les « verts » s’ingénient sans cesse à usurper les prestiges légitimes des sciences « dures » : leurs thématiques récurrentes et, d’une manière générale la fastidieuse unité sémantique de leurs discours, les assignent, à l’opposé de cette prétention, aux champs de « l’ordre symbolique », comme on dit dans le champ freudien, ou encore, pour préférer une référence marxiste décisive qui lui est bien antérieure, le champ idéologique.  


Dans les deux cas, on formule un concept générique, transversal a bien des disciplines, dont aucune, pas plus la philosophie que chacune de celles qui confient leur expression au « langage naturel » (4), et donc à l’élément on ne peut plus politique (5), des « mots de la tribu » (6), ne saurait se prévaloir de la moindre pertinence épistémique : Grâce au prodigieux effort de formalisation fourni dès son portail mathématique, la science énonce, loin des langues naturelles, la logique de ses objets, là où l’idéologie exprime plutôt, à leur insu, la logique des sujets, inaccessible à la simple conscience immédiate de ces derniers.  


En assignant le champ écologiste au religieux, et ce dernier à l’ordre symbolique ou idéologique, « Les veaux et les choses » nous permettent enfin de nous élever des espèces (l’écologisme, la religion) au genre qui est le seul à même de restituer enfin leur vérité... au dépend, il est vrai, de leurs seules certitudes, qu’elle fait plutôt écrouler ! Dans l’ordre idéologique, le discours écologique est une espèce du genre religieux. Une espèce, il est vrai, métaphore de l’opium oblige, d’une puissance peu commune !


« La théologie est sérieuse » s’exclame Rimbaud dans cette Saison en enfer, qu’on aura quelque mal à attribuer à une grenouille de bénitier ! « Opium du peuple » ou « du people », c’est cette formidable puissance qui fait méconnaître la profondeur de l’hommage rendu par Marx au lien exercé par la religion, au sein d’une communauté, et donc à l’incomparable force politique qu’elle y exerce. Il faut vraiment n’avoir jamais été au contact des victimes de l’addiction aux alcaloïdes (l’opium et à fortiori ses dérivés, morphine ou héroïne), pour se retrouver à ce point à contre-sens de cette formule, rabâchée à souhait comme réductrice, voire désinvolte ! Ce n’est pas un hasard si, quelques alinéas avant d’énoncer la force addictive du lien religieux, le jeune auteur de l’inachevée « Critique de la philosophie du droit de Hegel » l’introduit par ces lignes au moins significatives qu’on se garde bien de restituer, pour mieux en réduire la portée :  

« La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel. La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » 


On commence ainsi à percevoir, dès cette première partie, rassemblée sous le sigle LVLC, noyau matriciel de l’ouvrage, qu’une autre parenté réunit en profondeur l’écologique et le religieux, celle qu’il est impardonnable de ne pas reconnaître et identifier depuis que Hegel, le premier, en plein accouchement de notre modernité, en a dressé à jamais l’acte de naissance - difficile ! - via son portrait de la « conscience malheureuse », saisissant d’actuelle ressemblance, en ces heures d’éco-lamentations pré-apocalyptique ! Car point n’est besoin de rappeler que ce malheur est à l’opposé de celui qui pousse des millions de femmes sahéliennes a marcher plusieurs kilomètres, au lever du jour pour quérir l’eau, puis d’autres kilomètres pour ramasser le bois pour chauffer l’eau, passant le reste de la journée à piler la graine de vivrier, avec un enfant dans le dos : On n’ose imaginer l’accueil qu’elles réserveraient à nos conscience malheureuses venant leur parler de « sobriété heureuse », de « société de consommation », et autres décroissanteries ! Aussi l’opium du people n’est-il jamais aussi addictif que pour le discours écologique qui s’auto-positionne à gauche, à gauche de la gauche si possible, jusqu’à se réclamer de Marx, alors même que les Postone, Foster et autres raccrochent le wagon de leurs vaticinations anti-productivistesvoire anti-industrielle, à la locomotive du plus nazi des philosophes, comparant les équipements qui ont permis la suppression des famines aux camps de la mort. 


Car s’il est vrai que Marx dénonce implacablement la logique proprement capitaliste par laquelle le capital a brutalement rajeuni la vieille rente foncière en imposant au secteur agricole une rentabilité industrielle dévastatrice, mais loin d’y trouver prétexte, comme nos post-modernes, à reculer le curseur de la praxis dans le sens de la moindre régression, son analyse des crises propres au capitalisme le plus développé, analyse d’une stupéfiante actualité il dévoile au contraire la stratégie anti-productiviste de ce capital dès qu’il descend en dessous des taux de profits escomptés : Le patronat sonne l’heure de l’anti-productivisme — et donc du chômage de masse bien avant que le discours de la décroissance ne vienne lubrifier cette immense casse sociale. Ainsi trouve-t-on dans le 3° livre du Capital plusieurs développements pointant cet opportunisme de la production, singulièrement, cet extrait du tome 1 : 

« 1. Avec la baisse du taux de profit, le développement de la force productive du travail donne naissance à une loi, qui, à un certain moment, entre en opposition absolue avec le propre développement de cette productivité. De ce fait, le conflit doit être constamment surmonté par des crises. 

2. C’est l’appropriation de travail non payé et le rapport entre ce travail non payé et le travail matérialisé en général ou, pour parler en langage capitaliste, c’est le profit et le rapport entre ce profit et le capital utilisé, donc un certain niveau du taux de profit qui décident de l’extension ou de la limitation de la production, au lieu que ce soit le rapport de la production aux besoins sociaux, aux besoins d’êtres humains socialement évolués. C’est pourquoi des limites surgissent déjà pour la production à un degré de son extension, qui, sinon, dans la seconde hypothèse, paraîtrait insuffisant et de loin. Elle stagne, non quand la satisfaction des besoins l’impose, mais là où la production et la réalisation de profit commandent cette stagnation. » 


Dominique Mazuet s’avère un des rarissimes auteurs osant transgresser, au nom de Marx, cette omerta consensuelle, en dénonçant, le premier depuis Michel Clouscard, cette véritable grève de l’investissement industriel, qui condense la stratégie du Capital en crise, stratégie confortée, au plan idéologique, par cette stigmatisation œcuménique de la croissance, du travail productif, du progrès, voire du genre humain, seule espèce dont la diminution, ou même la disparition serait bénéfique pour dame Planète ! C’est exactement l’apologie de cette « Liberté du sanglier » visée par Marx, coupant l’herbe sous les pieds, avec un siècle et demi d’avance à ceux qui aux heures de l’exaspération sociale ont besoin de sa caution naturalisante, en dénonçant clairement une page après avoir désigné la religion comme « l’’opium du peuple » ceux qui, tel, aujourd’hui, Aurélien Barreau, rabâchant à qui veut l’entendre que le tout premier stade de la production de l’homme par l’homme, la chasse et la cueillette, sont déjà le début de la fin : « Des enthousiastes bons garçons, nationalistes par tempérament et libéraux par réflexion, recherchent au contraire l’histoire de notre liberté au-delà de notre histoire, dans les forêts vierges teutoniques. Mais en quoi l’histoire de notre liberté diffère-t-elle de l’histoire de la liberté du sanglier, Si l’on ne peut la trouver que dans les forêts ? Et d’ailleurs, le proverbe ne dit-il pas : La forêt ne renvoie jamais en écho que ce qu’on lui a crié. Donc, paix aux forêts vierges teutoniques ! » (9) 


D.Pagani. Cachan, 26 juillet 2022


1 En particulier dans la première partie de LVLC.  

2  HEGEL/Phénoménologie de L’esprit(préface).  

3  Mes camarades mathématiciens voudront bien me pardonner la redondance.  4  Au sens que lés linguistes donnent à cette expression.  

5  « La mathématique unit les hommes,la politique les divise » (Aristote/La politique)  

6  S.Mallarmé/Le tombeau d’Edgar Poe  

7  K.Marx/Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel (Introduction)  

8  K.Marx /Le Capital ,livre3,tome1  

9  K.Marx /Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel (Introduction)

Préface à la thèse de Simon Verdun, « La critique du néokantisme chez Michel Clouscard », soutenue à l’ENS DE Paris, sanctionnée par les félicitations du jury.

« Mesdames et Messieurs, un homme au rêve habitué, vient parler d’un autre qui est mort (le causeur s’assied…) ».

Mallarmé/Conférence sur Villiers de L’Isle-Adam


« Car ils n’ont point, les célestes, toute puissance : Les mortels avant eux atteignent l’abîme. De sorte qu’avec eux l’écho change, Long est le temps, mais il survient le Vrai »

Hölderlin/« Mnémosyne »


Je devine, chez mon jeune camarade et ami, Simon Verdun, magistral auteur de l’immense travail qu’il me fait l’honneur de devoir présenter ici, je devine, où, à tout le moins, j’imagine, l’amorce d’un froncement de sourcils au vu des deux références que j’ose mettre ici en exergue : Deux poètes, dont un « fou », celui-là, et celui-ci, semblant à jamais enfermé dans sa hautaine « tour d’ivoire », ce retrait élitiste propre aux époques et aux milieux « décadents » ayant raté les coches de l’histoire ! Peut-on choisir plus inapproprié lorsqu’il s’agit d’introduire à l’œuvre d’un Marxiste de la trempe de Michel Clouscard, pour lequel l’épithète d’« orthodoxe » qu’on lui accole si souvent, semble résonner sur le mode de l’euphémisme ? D’autant que le titre même choisi par Simon Verdun, « Critique du néo-kantisme et raison dialectique chez Michel Clouscard » nous prévient assez qu’il va être ici question — enfin ! — de philosophie clouscardienne, soit, le registre apparemment le moins « fun » et/ou « sexy » parmi tous ceux que l’auteur du « Capitalisme de la séduction » s’applique à faire résonner dans le foisonnement multiforme d’une œuvre que les libraires ont bien du mal à classer parmi leurs rayons, trop soumis aux seules discriminations du « merchandising » : Doit-on la présenter sous les rubriques de la Sociologie ? de la Politique ? de l’Économie ? l’Histoire ? des « Sciences humaines », ou « sociales » ?

Mais le titre même l’ouvrage qui suit, lève clairement ces hésitations nosographiques : Telle se présente à nous, la courageuse décision prise par son auteur de nous plonger une bonne fois, cette fois qui n’est pas coutume, au sein de l’instance la plus strictement théorique de Clouscard, et à ce titre, la plus difficile, et donc forcément, la moins souvent traitée comme telle, au gré d’une exégèse qui ne cesse entretemps, de gagner en ampleur. Nous visons ici, au cours de ces dernières années, à la singulière émergence de ce corpus : Sa réception, qui, pour être récente, ne cesse d’accélérer sa montée en puissance, au sein d’un lectorat, certes, encore largement souterrain, dispersé dans des sensibilités différentes, souvent opposées, parmi différentes générations, mais en lesquelles domine aisément, et encore, et chaque jour de plus en plus, les éléments les plus dynamiques d’une jeunesse que la crise en cours du Capital, la plus grave depuis la « Grande dépression » des années trente, ne cesse d’éprouver, socialement, avec plus de brutalité que ce n’est le cas en moyenne, dans les autres classes d’âge, (Comme elle frappe, à l’autre extrême de la pyramide des générations, celle des retraités). Il ne faut pas s’étonner que l’œuvre de M.Clouscard suscite un tel écho, parmi les franges les plus menacées de nombreux étudiants et/ou jeunes travailleurs qui n’ont que faire des pièges du jeunisme propre aux classes dominantes dans leurs phase d’épuisement.

Cette jeunesse là se reconnaît au fait qu’elle tend irrésistiblement à ne pas se laisser confiner dans l’underground des marges et à percer la chape de plomb sociale, où les baillons de la pensée unique, pour peu qu’elle en repère les failles. Dans le cas de Simon Verdun, cela se manifeste es qualité jusqu’en sa démarche académique elle-même, tant il est vrai que cette publication vient couronner avec une audace et une force des moins communes, une thèse de doctorat présentée à huis clos dans le saint des saints de l’E.N.S. (1), décrochant à cette occasion les plus hautes distinctions prévues pour l’exercice, et faisant ainsi valider et reconnaître au plus haut niveau, l’œuvre de Clouscard, que l’institution universitaire en général, avait jusqu’alors ignorée, interdite quasi censurée, alors même que sa popularité en librairie aussi bien que dans les réseaux, ne cessait de s’amplifier. S’il fallait une preuve supplémentaire que ce coup d’essai, loin de rater le coup de maître, n’a pas hésité, osant les plus hauts risques, à surmonter les suprêmes tabous de la censure idéologique, il suffit de prêter attention au syntagme qui y concentre l’effort de recherche ici consenti : Le concept de « néo-kantisme chez Michel Clouscard ». Car c’est seulement chez ce dernier que le « néo-kantisme accède enfin à la dignité du concept, celle de “l’universel concret”, qui est tout le contraire de la généralisation hasardeuse, tant il est vrai que “Le concept qui n’est que le concept n’est pas le concept”<Hegel/Philosopie du droit.> Avant Clouscard, le syntagme en était certes apparu, mais empiriquement, lorsqu’il s’agissait de simplement désigner, soit la postérité immédiate de Kant (que l’on classe plus volontiers dans le mouvement de l’idéalisme allemand), soit, plus de deux générations plus tard le grand repli de la réflexion socio-philosophique allemande, dévissant depuis les crêtes où l’avait juchée les percées fondamentales du matérialisme historique, jusqu’à barboter sans fin dans les méandres de la “critique de la critique critique” de Marbourg à Francfort, en passant par Bade. Nous évoquons ces courants “à la hache”, pour parler comme Clouscard (2),< voir ci-après p.16>


Sans plus nous y attarder, tant le néo-kantisme modélisé par ce dernier, implique une toute autre compréhension, au sens logique du terme, et, par voie de conséquence, une toute autre extension. D’autant qu’à l’opposé du ghetto où l’idéologie dominante tente de verrouiller les avancées théoriques clouscardiennes, — sans doute les plus fondamentales pour la pensée marxiste d’après-guerre-ce néo-kantisme “social-démocrate-libertaire” (3)< c’est ainsi que Clouscard désigne l’idéologie dominante depuis les “sixties” jusqu’à nos jours, avant de stabiliser son lexique en créant le syntagme du “Libéralisme-libertaire” qui a fait depuis un certain chemin !>est plus qu abondamment documenté. Il nous faut toutefois noter dès à présent, sans déflorer le détail de la chose que Simon Verdun s’applique à suivre à la trace, tout au long de son ouvrage, que ces deux néo-kantismes, loin d’apparaître comme deux espèces appartenant au même genre, sont plutôt en rapport inverse, singulièrement dans leurs références respectives à la matrice proprement kantienne, au point que pour éviter tout amalgame il vaut mieux désigner l’immédiate postérité kantienne, précisément comme un Post-kantisme. Il est en effet remarquable que Schelling, Hölderlin et Hegel les trois comparses du Stift de Tübingen, dans leur correspondance ne cessent, à tour de rôle de dénoncer la récupération par “la prêtraille” de l’axe Rousseau-Kant, s’appliquant — déjà ! — à pourfendre ce néo-kantisme naissant. Simon Verdun, à l’opposé de ces eaux troubles, montre avec force que cet “axe Rousseau-Kant”, est celui sur lequel Clouscard érige le concept le plus antonyme à celui du “néo-kantisme”, et qu’il désigne on ne peut plus clairement comme celui d’une “Philosophie de la révolution française”. Tandis qu’à l’inverse, des années 1860 à nos “sixties” ce néo kantisme proprement dit, loin de s’en prendre à l’axiologie religieuse ou métaphysique, au sens pré -kantien, s’assigne plutôt comme anti-modèle le matérialisme positiviste, mais aussi et surtout le matérialisme dialectique “dogmatique” voire ossifié que ne peut manquer de devenir sous l’effet d’on ne sait quelle “virtus dogmaticans” un marxisme ayant l’audace-Celle-là même dont Clouscard reprend le flambeau — De non seulement renvoyer dos à dos formalisme et empirisme, mais aussi et surtout de dénoncer analytiquement, leur “ténébreuse et profonde unité.”(4)<Baudelaire/“Correspondances”>


C’est eu égard à la grande complexité de ces problématiques, à cet écheveau où se tressent constamment nécessité logique Et genèse chronologique, que Simon Verdun se montre remarquablement attentif, aussi bien, à la rigueur conceptuelle inhérente à celle-là, qu’au foisonnement documentaire déployé en celle-ci : Le tropisme anti-matérialiste de ce néo-kantisme “historique”, tel qu’il le repère admirablement dans la notion clouscardienne de “La donation de sens par l’anté-prédicatif” (5)<cf ci-après, à la fin du chapitre 2 : “Les quatre axes du modèle néo-kantien”> reste cette baguette de sourcier qui le conduit immanquablement à la déclinaison déductive des avatars propres à l’anti-marxisme contemporain, le nôtre, celui de l’après-guerre ou de la “Guerre froide”, de Sartre à Derrida, de l’existentialisme au structuralisme, puis dans le sens d’une résistible entropie, à dépister, au rebours des admirables Chemins de la praxis tracés par Clouscard, la déclive entropique qui descend de Deleuze et Foucault à l’opération médiatique des “nouveaux philosophes”, jusqu’à la misère philosophique actuelle, contraignant la pensée à ce choix binaire, ne laissant d’autre alternative que les lumières naturalistes, anhumanistes, donc, du positivisme logique ou bien, encore plus inquiétantes, les ténèbres “poématiques” du plus nazi des philosophes, d’où est issue, par la plus proche disciple interposée, l’abjecte posture “anti-totalitaire” campée dès le déclenchement de la “Guerre froide” “Je suis fatigué de tous les poètes : Ils troublent leurs eaux afin qu’elles semblent profondes” déclare Zarathoustra, en totale opposition au Nietzsche des, Deleuze, Derrida et autres membres de cette appartenance où les rangeait Foucault, en s’y logeant lui-même, lorsqu’il avoue “Nous sommes tous des néo-kantiens !” Je tiens à conclure cette préface sur ce désaveu-nietzschéen ! — de l’esthétisme — pour revenir en boucle aux deux poètes qui l’avaient ouverte en exergue, tant il est vrai que Simon Verdun, qui n’a rien du “Perdreau de l’année”, connaît assez les classiques les plus actuels du matérialisme dialectique pour ne jamais oublier le “Rêver est nécessaire” de Lénine, et aussi peu ignorer “le plus malhabile architecte...” que Marx oppose en vis-à-vis de “La plus experte des abeilles” pour y reconnaître comme critère immanquable de cet humanisme que le néo-kantisme contemporain s’efforce d’anéantir, le fait “qu’il se représente sa maison avant de la produire dans la réalité”, et que cette projection dans l’imaginaire, loin de déroger au matérialisme, n’est elle même rendue possible qu’à partir d’un monde forgé par cette praxis au sein de laquelle, a principio, les hommes opèrent “La production sociale de leur existence” (6)<“Contribution à une critique de l’économie politique”/Préface >

« DOIT-ON SAUVER LE SOLDAT LORDON ? » - Postface de la réédition par Delga du livre Néo-fascisme et idéologie du désir par de Michel Clouscard

Pour ne pas noyer la réponse à cette question dans le détail de ce qui suit, précisons d’emblée qu’elle sera positive : le soldat Lordon mérite, et à plus d’un titre, d’être protégé et sauvé.

Pas seulement à cause des mérites que chacun lui reconnaît : clarté de la communication dans les disciplines réputées jargonnantes, sagacité critique dans l’examen des énoncés, compétences interdisciplinaire, des sciences dures aux « affects », en passant par le champ strictement philosophique, à l’opposé des spécialistes enfermés dans leur discipline ; souci de la forme, au sens proprement esthétique du terme, dans l’exposition didactique des matières qui semblent le moins s’y prêter (peu d’économistes nous ont exprimé les mécanismes de la finance, et, singulièrement de la dette, sous la forme d’une dramatique en vers, et même en alexandrins).

Ce sont là quelques-unes de ses excellentes qualités… au civil !

Mais nous sommes surtout attentifs aux mérites du soldat, à ses prises de position dans les combats politiques les plus actuels : il faut plus qu’une certaine bravoure pour condamner le traité « européen », pour renvoyer dos à dos le « quantitative easing » de la FED et la rétention anale de la BUBA, dont la BCE n’est que le « Front office ».

D’une manière générale, pour oser réhabiliter le souverainisme, ou, pour éviter tout amalgame, le principe de souveraineté, au sein d’une mouvance, celle de la plupart de ses pairs, où cette notion (des plus décisives) du Contrat social, en était venue à friser l’obscénité : ne va-t-on pas se salir les mains en ramassant ce vieux chiffon souillé par celle du Front national ? Mais Frédéric Lordon sait bien que si Le Pen s’en est saisi, comme on prend un drapeau sur le cadavre d’un adversaire, c’est bien tardivement, et par défaut, sans combat. Loin de le défendre, la « gauche de gouvernement », soit la gauche de marché, du PS aux écolo-trotskystes, l’avait abandonné aux poubelles de l’histoire ; et ce, pour satisfaire aux exigences de la formidable pression fédéraliste dont la puissance n’a cessé de croître au cours de ces dernières décennies (ces « Trente honteuses » comme les avait nommées Michel Clouscard). Il suffisait à l’extrême droite de l’y ramasser.

Mais notre économiste ne limite pas son combat à la seule critique du modèle dominant. On sait qu’il pousse son assaut au niveau institutionnel, en proposant de fixer un plafond au taux de rémunération de l’actionnariat [1] prévoyant une fiscalité « confiscatoire », au-delà de ce seuil. Ceux qui font la moue devant la coloration sociale-démocrate des « théoriciens de la régulation » conviendront qu’une telle mesure, du Medef à Bercy, serait plutôt jugée comme une provocation bolchevique !

Enfin, Frédéric Lordon ignore moins que quiconque l’importance du détour théorique pour garantir un minimum d’efficience à toute velléité d’action pratique. Il propose même – eh oui, lui aussi –, tout un programme de refonte des «  sciences humaines » ou « sociales », remise à plat que la crise actuelle semble désigner comme opportune, nécessaire voire urgente (si tant est que ce terme ait quelque sens dans le champ théorique) ; refondation censée accompagner en l’unifiant, le réveil de ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche de la gauche ».

Et c’est bien là que les soucis commencent et que notre question initiale revient.

Cette « refondation progressiste », à la faveur du discrédit infligé par la crise au modèle libéral dominant, est devenue le forum le plus fréquenté ; on s’y bouscule au portillon dans une effervescence foisonnante où l’on voit s’entrechoquer les chapelles les plus disparates. De l’éco-anarchisme multitudineux des uns à « l’éco-socialisme » de l’autre ; les utopies les plus éculées y voisinent avec l’énième tentative pour « remettre à plat » « la théorie de la valeur » (le but du jeu étant de la déconstruire au passage), ce qui nous vaut le grand retour, force innombrables et récentes publications, des études marxistes, lesquelles, depuis l’OPA réussie d’Althusser sur « l’appareil idéologique » du PCF – à la notable résistance près de M. Clouscard –, semblaient fossilisées dans le ronronnement post-structuraliste, soit, en l’occurrence, l’exégèse d’un auteur qui avait pourtant clairement signifié qu’après des millénaires d’« interprétation » du monde, à la vitesse où le capitalisme le « transforme » on pouvait faire autre chose que de rejouer éternellement les prolongations herméneutiques.

Mais ne boudons pas notre plaisir : « le vierge le vivace et le bel aujourd’hui » n’est pas condamné à répéter l’hier, et l’on peu nourrir quelque espoir que ce renouveau des études marxistes mérite l’exclamation empruntée à Hamlet par l’auteur du Capital : « Bien creusé veille taupe ! »

Car c’est bien sûr « à gauche de la gauche » que cette cohue âprement concurrentielle des « refondateurs » de tout poil vire à la « soupe quantique », ou, si l’on préfère les métaphores sportives, à la « mêlée ouverte ». Et ce n’est pas seulement la politique, qui s’y voit sommée de tout reconsidérer depuis les fondements, mais l’ensemble des sciences « humaines », ou « sociales » voire l’anthropologie, la philosophie, et même, comme pour faire écho à la question « Et Dieu dans tout ça ? », l’« ontologie », cette vieille dénégation de l’être social, ou du devenir historique.

Le soldat Lordon n’est pas le dernier à s’affairer sur toutes ces redoutes du front idéologique, mais le malheur, pour lui et pour nous, c’est qu’il n’y est surtout pas le premier !

Aussi doit-il comme les autres, jouer des coudes pour « persévérer dans son être » garder sa place dans cette foire d’empoigne ; en ce temps qui n’est certes pas celui de la « nuit des longs couteaux », mais plutôt la journée des petits canifs. Et dans la confusion de la bataille il lui arrive, comme à tant de vaillants voltigeurs, de s’acharner sur des alliés, tout en s’alliant lui-même aux pires supplétifs idéologiques du statu quo libéral-libertaire dont cette crise sonne le glas.

C’est ainsi qu’après avoir consacré de longues pages studieusement polémiques, à la prise d’assaut de la colline Michéa, il ne lui reste que très peu de lignes pour aborder l’ascension de l’Himalaya clouscardien, qu’il a dû prendre, de loin pour une simple motte de terre, victime des illusions d’optique propres aux reliefs escarpés.

Ainsi a-t-il dévissé aux tout premiers contreforts en commettant des contresens à ce point manifestes, que leur assignation à la contingence, sur le mode de la « bévue » [2] semble hors de question : nous parlons d’un lecteur qui nous a plutôt habitués à une remarquable sagacité critique, sans cesse irriguée par une culture ainsi que des compétences transdisciplinaires.

Frédéric Lordon présente en effet Michel Clouscard comme un contempteur de la « société de consommation » à la manière de Michéa et de tant d’autres dont le légitime désir de consommation des masses viendrait troubler le sommeil.

Cette inversion de sens enchaîne deux contresens matriciels :

– le discours de Clouscard s’inscrit « dans le droit fil de la critique de la société de consommation », critique regimbante propre aux Gérontes michéisant déplorant la débauche de l’éternelle jeunesse arlequinée :

« La critique de la ‘‘contre-révolution libérale-libertaire’’ ne date pas d’aujourd’hui. Un sociologue marxiste, Michel Clouscard (1928-2009), dont le nom et l’œuvre avaient été passablement oubliés, fait un étonnant retour sur la scène intellectuelle. Dans le droit fil de la critique de la ‘‘société de consommation’’. »

– Pire encore, ce puritanisme de sociologue décidément coincé, Clouscard l’imputerait au valeureux prolétariat, à ce point attaché à la frugalité de sa condition qu’il serait parvenu à se soustraire au chant des sirènes du marché en refusant la tentation consumériste pour « s’en tenir » aux modestes « biens d’équipement » :

« Mais Clouscard est attaché comme Michéa, quoique sous des formes différentes, à préserver la pureté de la classe ouvrière. Et d’abord en montrant que la classe ouvrière est immune de toutes les tentations consuméristes : elle s’en tient strictement à la satisfaction (légitime) de ses besoins. »

Lecture véritablement hallucinée qui arrose de moraline l’analyse implacablement spinoziste [3] de Michel Clouscard, où il apparaît plutôt que le containment de la classe ouvrière dans la sphère des besoins, coupée des bénéfices propres au « marché du désir », loin d’être imputable à l’on ne sait quelle virtus ouvriériste, est plutôt un effet d’exclusion propre au partage de classe, soit, à la rapacité libérale-libertaire et à son extorsion de plus-value :

« Si le prolétaire est en situation éthique, cela n’a rien à voir avec la théologie ou avec les catégories morales. C’est, je le répète, l’extorsion de la plus-value qui fait le prolétaire.

Cette extorsion est le manque même de consomma­tion, la réduction de la consommation à la seule repro­duction de la force de travail, le lieu objectif de l’indigence et de la misère alors que, paradoxe des paradoxes, c’est la situation du producteur. On pourrait exprimer cette relation par la très simple formule extorsion de la plus-value implique (→) privation de consommation du prolétaire = fondement éthique de la revendication du producteur (fondement éthique du marxisme). » (Le Frivole et le Sérieux, p. 117)

Et puisqu’il cite la p. 55 de Néofascisme, c’est bien l’occasion de la lire jusqu’au bout :

« On pourrait proposer cet axiome : le progrès des forces pro­ductives, sous la tutelle de la bourgeoisie, a comme effet d’exaspérer la contradiction entre le producteur et le consommateur. Plus la libido se manifeste dans les classes dominantes (et leur clientèle d’intellectuels) et plus les conditions d’existence se font difficiles pour le prolétariat. C’est la double face de la même médaille.

Autrement dit, nous inversons la thèse marcusienne sur la rela­tion libido et production. La bonne libidinalité qu’il propose comme libératrice n’est au contraire que le genre de vie des parve­nus du nouveau système de profit. Et la société de consommation, dans laquelle se vautrerait le prolétariat, n’est que le masque idéo­logique de la surexploitation. » (Néofascisme et idéologie du désir, pp. 55-6, éd. 2013)

Face à cette univocité de l’analyse, il faut noter que les « bévues » de notre économiste découlent du contresens initial (« Nous vivons dans une société de consommation »), qui montre bien ici sa fonction matricielle. Il est on ne peut plus étrange de voir Frédéric Lordon succomber de fait à la Wiederholungszwang (la « pulsion de répétition ») en ce qu’il reproduit ici la réception de Michel Clouscard dans la mouvance du FN : le jugement d’existence y est le même (Clouscard est ce père Fouettard de la débauche consumériste), seul le jugement de valeur (il a raison, il a tort de fouetter…) les oppose radicalement. Mais les deux parties souscrivent au discours dominant : « Nous vivons dans une société consumériste. »

Michel Clouscard est, à l’inverse, le premier, et jusqu’à aujourd’hui le seul, une génération avant la crise que nous vivons, à oser affirmer que s’il y a bien des milieux, des couches ; voire des classes qui consomment, la « société de consommation », quant à elle, n’existe nulle part, et n’a jamais existé sinon comme vulgate idéologique falsificatrice qui parcourt l’ensemble du discours réactionnaire, du NPA ou de l’écologie politique au FN. Il précise même, non sans ironie, que si une « société de consommation » en venait à exister, ce serait pour le coup la divine surprise du « communisme réalisé », et qu’il serait alors le premier à en être !

Pour être clair, ce que dénonce la genèse par Michel Clouscard de l’idéologie libérale-libertaire, c’est le discours anti-consumériste du consommateur, tel qu’il pouvait émaner par exemple, autour des seventies, lorsque tel étudiant, ayant raté ses prépas – ce qui n’a rien de pendable – mais pouvant compter sur le financement du papa pour se reconvertir dans l’élevage de moutons en Ardèche ou la poterie d’art dans la Drôme, se permettait de vouer à la vindicte gauchiste l’unique objet de son ressentiment : ce vieux mineur du Nord-Pas-de-Calais, cégétiste et même, sans doute, communiste, qui au même moment, accédant in extremis à la retraite, rescapé de la silicose et des coups de grisou, et inaugurant, un pied dans la tombe, sa première télé en couleurs, se voyait aussitôt vilipendé comme traître à la révolution, enfermé dans le cycle surconsumériste du « métro, boulot, dodo » .

Contre cet étrange portrait inversé esquissé par notre économiste, empruntons ici la voix salubre de Spinoza :

« L’idée que Frédéric a de Michel exprime plutôt l’état du corps de Frédéric que celui du corps de Michel. »

Quelle modification a pu subir le corps de notre soldat, au contact de l’expression clouscardienne, pour en arriver à manquer à tel point de ce sang-froid que nous aimons tant chez lui ?

Tant il s’en faut que l’enjeu du débat se situe ici au lieu que lui assigne Frédéric Lordon, celui de la froide analyse sociologique ; dans le « champ » simplement théorique, épistémique ou « cognitif » (pour parler comme ses émules en naturalisme absolu).

En glissant sur les toutes premières pentes de la cordillère clouscardienne, le soldat Lordon est tombé sur sa plaie la plus névralgique : la contradiction primordiale entre, d’un côté, le « progressisme » social et politique de son « contenu manifeste » et, pour ce qui regarde le « contenu latent », son allégeance à la pire des contre-révolutions idéologiques de l’après-guerre : celle opérée, dans les années soixante-dix, à l’acmé de la guerre froide, via la vaste contre-offensive atlantiste pour récupérer le terrain militaire, politique économique, social et idéologique, trop longtemps perdu au profit de la subversion communiste, soit interne (les avancées sociales des Trente glorieuses) soit externe (le Farghestan soviétique).

Sur le front hexagonal deux hypothèques pèsent alors sur cette reconquista : à droite le gaullisme, à gauche, le communisme, deux gibiers peu solubles dans la continuité Truman/Bush. La veille droite vichyste qui ne rase plus les murs comme au sortir du carnage se chargera du premier ; elle s’est refaite une santé, sinon une réputation, dans cette grisaille de l’extrême centre entre giscardiens et socialistes ulcérés par l’autodétermination de l’Algérie et les pieds de nez gaulliens à la Sainte-Alliance – la commission de Bruxelles et l’OTAN –, car cet extrême centre est hyperlibéral, hyper-« européen », atlantiste, fédéraliste et régionaliste.

Quant à lever l’hypothèque communiste, ce sera l’affaire des « Quarante honteuses » – C’est ainsi que Clouscard désigne la « génération Mitterrand » [4].

Nous sommes alors en France, le pays d’Europe où les enjeux culturels et/ou idéologiques sont particulièrement « sensibles » et mobilisateurs. Hegel aimait rappeler non sans tendresse admirative, que « les Français ont la tête près du bonnet ».

La priorité absolue de la contre-offensive atlantiste, sur le segment idéologique du front, c’est alors de démarxiser ce bonnet. Le « structuralisme », puis, dans la foulée, les « post-structuralistes » et autres « nouveaux philosophes », (mieux adaptés au public people, rétif à la « causalité structurale » et autres « nœuds borroméens »), ne vont pas se le faire dire deux fois. Le segment philosophique de ce nouveau front anti-populaire n’aura de cesse, de lancer la traque au « totalitarisme » sous ses formes les plus abominables : l’universalisme, l’humanisme, le progressisme, le christiano-marxisme (merci tonton Nietzsche), le cartésianisme et, bien sûr, infamie suprême, « l’hégéliano-marxisme » : un parangon de cette liquidation n’écume-t-il pas de rage lorsqu’il parle de « l’infâme dialectique » ?

« Mais que sert d’affecter un superbe discours ? » [5]

Ce n’est pas ici le lieu de déployer l’histoire de l’après-guerre idéologique : Michel Clouscard au fil de ses publications n’a cessé d’en proposer des pistes d’intelligibilité. Mais le lecteur sent bien que l’enjeu déborde largement la querelle d’expert et le champ épistémique. Aussi, à la question de savoir pourquoi notre soldat a perdu son sang-froid au seul contact du discours clouscardien, il nous faut chercher la meilleure réponse dans la mise en scène involontaire de cette querelle, soit, dans la scénographie que l’énoncé suivant condense on ne peut mieux :

« Un sociologue marxiste, Michel Clouscard (1928-2009), dont le nom et l’œuvre avaient été passablement oubliés, fait un étonnant retour sur la scène intellectuelle. »

L’on voit ici clairement qu’à parler « scénographie » nous ne donnons pas dans « l’injection de sens », ce péché capital dans le codex de l’inquisition structuralesque : si Michel Clouscard remonte sur scène, c’est que jusqu’alors, jusqu’à la crise, il gisait sous la scène, dans l’underground, au point qu’on le croyait mort, enterré, oublié et le voilà qui pointe son nez, soit, le museau de la taupe, « sur la scène intellectuelle » accomplissant ainsi, jusqu’à l’insoutenable, l’étymologie du syntagme « obscène ».

On accordera à notre courageux soldat qu’on paniquerait à moins.

De fait, rien moins qu’un « spectre » hante les « sciences humaines », depuis leur émergence, entre la Commune de Paris et la Grande Guerre. Un spectre qui s’est glissé dans leur noyau germinal dès le principe et qu’une des plus sérieuses boutades de Michel Clouscard identifie lucidement : « Les sciences humaines ont été inventées pour verrouiller la diffusion naissante du marxisme » (conjurer la double « masse critique »).

L’idéal-type de Max Weber, l’antéprédicatif husserlien, le champ relativement autonome bourdieusien, le socius comme libido, mère de l’illusio et autres habitus ; le conatus « deleuzien » – qui doit plus à l’élan vital bergsonien qu’au mécanisme spinoziste – la détermination économique en dernière instance d’Althusser, les micro-pouvoirs foucaldiens… quelles que soient les différences essentielles de ces approches qu’il serait stupide d’amalgamer, elles sont cependant en « relation d’équivalence » au strict « modulo » de leur fonction historique : réduire l’extension considérable des concepts de médiation et de détermination opérée par Hegel et Marx contre le positivisme qui ne retient que la détermination « naturelle » ou, à l’opposé, le mystique qui refuse toute détermination.

On mesure enfin la commotion quasi traumatique dont notre soldat a été l’objet ; la lecture de Clouscard est son premier contact avec le fantôme de Marx dont il n’avait connu jusque-là, censure libérale-libertaire oblige, que la misère philosophique qui en reste, après l’éviscération opérée par Althusser : Un « Marx » expurgé de « l’infâme » dialectique, de l’aliénation, de l’idéalisme logique (seul susceptible de ruiner l’idéalisme ontologique de la substance), tel un cytoplasme privé de son noyau hégélien. Un Marx qui ne vous saoulera jamais avec la détermination économique, sociale ou historique (ces choses sales et polluantes), sauf aux calendes de la « dernière instance », c’est-à-dire, précisément, jamais. La détermination infrastructurale, avancée décisive de la dialectique historique, seule susceptible de réunir déterminisme et liberté, peut ainsi rejoindre l’empyrée de la chose en soi néo-kantienne.

Et voici que d’un seul coup le soldat Lordon voit disparaître ce marxisme ultra light pour voir surgir, à sa place la version hard.

De la sorte, enfin débarrassé de la menace sociale, le monde sociétal merveilleux de la « concurrence libre et non faussée » entre conatus peut enfin diviser, pardon, « déconstruire », celles et ceux dont la « conscience de classe », était enfin parvenue – et à quel prix ! –, à la nécessité de s’unir. « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » avait conclu le Manifeste du parti communiste.

Clouscard a illustré au plus près les effets de cette (sanglante) restauration communautariste, lorsqu’il déclare que « le capitalisme est porteur de guerre civile chez les pauvres » : chiites contre sunnites, machos contre femen, Serbes contre Albanais, « Corses » contre « Français », jeunes contre vieux (jeunes réactionnaires branchés contre vieux progressistes ringards) ; Kurdes contre Irakiens, homos contre hétéros, chômeurs contre salariés…

Leur liste est nécessairement indéfinie, dans la mesure où tous les conflits y sont les bienvenus pourvu que leur motivation ne soit plus sociale mais sociétale, soit, en termes plus précis, pour autant que les termes opposés y expriment un « déjà-là » irréductible à l’histoire, à l’économie etc. Un déjà-là natal, naturaliste, substantialiste, en un mot, ontologisant.

L’auteur de L’Être et le Code ne va-t-il pas jusqu’à dire que la « Nature », à la différence de la matière, est « postérieure à l’histoire » (triple distinction qui devrait être inscrite, selon lui, aux programmes de l’école communale) ? Et puisque nous en sommes à pointer quelques-unes de ses obscénités, ne lâche-t-il pas que ceux qui, en 68, se positionnaient fièrement « à gauche du PC » incarnaient plutôt ce qui s’agitait alors à droite de De Gaulle ? Prophétie tristement confirmée par le record des privatisations, à l’actif du trotskiste Jospin, l’élection aux sommets du Medef d’un autre « enragé », le maoïste Kessler, l’élévation du maoïste et belliciste Barroso à la tête de la commission européenne, et la nuée des French doctors trotskistes parmi les conseillers les plus néo-cons de Bush.

Michel Clouscard ne dit pas que le lib-lib est fasciste, il se contente d’analyser le processus historique qui mène de l’éclair gauchiste à l’orage fasciste. Et si l’on songe que cette réflexion a été menée il y a près d’un demi-siècle, on avouera qu’au regard des modélisations rétrospectives que le corpus des « sciences » sociales multiplie aujourd’hui pour expliquer « comment on a pu en arriver là », la science historique de Clouscard peut au moins se prévaloir d’une efficience prospective inégalée sous le rapport de sa prédictibilité.

Notre mission sera donc de rassurer notre héros : il n’a fait qu’un mauvais rêve. Les fantômes n’existent pas. Tout ceci est passé. La guerre (froide) est finie, l’OTAN a gagné la bataille de Paris. On est passé en une génération, de Hegel à Heidegger, de Marx à Nietzsche, d’Aragon à Céline de Merleau-Ponty à Onfray. Tout va bien. Narcisse a liquidé Vulcain [6]. N’est-il pas temps, en ces heures de remise à plat généralisée des sciences sociales, de lire Clouscard plus tranquillement en laissant la « nature » aux physiciens ?

On ne peut certes l’immuniser contre un retour du refoulé social, de la taupe spectrale, remontant des profondeurs dialectiques vers la surface idéologique : cette crise est sans pitié…

« Mais volontiers impassible, repose, avant d’avoir mûri, farouchement,

ce qui vaque en dessous. » [7]

Dominique Pagani, août 2013

Préface à la nouvelle édition de Néofascisme et idéologie du désir (Delga, 2013)

Première publication sur RAGEMAG

[1]. Le « SLAM ».

[2]. D’excellentes lignes sont consacrées à la dialectique de la « vue » et de la « bévue » dans Lire le Capital. Elles expriment le meilleur Althusser : celui qui procède encore de son excellente formation auprès de l’école épistémologique française d’après-guerre.

[3]. Michel Clouscard, dans Le Frivole et le Sérieux, reprenant à son compte les « notions premières » de L’Éthique, semble répondre par avance à ces contresens à son endroit :

« M.C. — Je propose tout le contraire. Vous déformez mes propos en soumettant le marxisme à une éthique (…) Puisque vous vous référez au spinozisme, je vais procéder par analogie. Éthique, morale, psychanalyse ne sont que des modes des rapports de production. Ceux-ci correspondent aux attributs, aux deux attributs : consommation et production. Attributs de la substance qui, par lointaine analogie, est le procès de production. »

[4]. « On peut prendre trois millions de voix au PCF », déclare tonton le flingueur en 1971, soit, au départ de son (résistible) contrat : l’ensemble des droites françaises, Le Pen inclus, n’en espéraient pas tant.

[5]. Racine, Phèdre, Acte 1, scène 1.

[6]. Michel Clouscard, Refondation progressiste, pp. 21-23.

[7]. Hölderlin, Fête de la paix.

Association avec Dominique Pagani

contact : avecdoume@gmail.com