Que dit Stanislas Spero Adotevi de la négritude, et en quoi sa critique éclaire-t-elle les revendications identitaires, en Afrique comme en Corse ?
Dans cet entretien avec Claire Cecchini, qui sert de préface à la réédition de Négritude et négrologues de Stanislas Spero Adotevi, Dominique Pagani critique la « corsitude », plus essentialiste selon lui que la corsité. Il relève aussi ce que ses souvenirs corses et africains ont en commun. Il présente Adotevi, Dahoméen comme Paulin Houtondji, et expose sa thèse : utile au début des luttes de libération, la négritude devient ensuite un frein, comme l'idée de nation en Europe. Il aborde la réception du livre, le retour de l'identitarisme et la figure de l'ethnologue, qu'il ne juge jamais innocente. Il place enfin l'ouvrage aux côtés de Césaire et de Fanon.
Sur les berges du fleuve Ilissos, Orithye esquissait quelques enchaînements désinvoltes. Toute à son œuvre gambillante, captivée par la cadence de ses pas et échauffée par le rythme de sa chorégraphie, elle ne perçut pas le souffle glacé du vent du nord. Et d’un battement d’ailes, Borée épris de la jeune princesse athénienne vola jusqu’à sa dulcinée et la ravit à ses rives maternelles pour l’emporter sur le champ des Thraces. L’enlèvement princier, salué par le jury révolutionnaire fut tissé à quelques pas du lieu de notre rencontre avec le philosophe Dominique Pagani. Et à l’instar des tapissiers des Gobelins, notre éloquent préfacier entrelaça du fil de son histoire entre Corse et colonies l’universalisme providentiel de Stanislas Spero Adotevi, brisant les ailes des essentialistes septentrionaux fantasmant l’innocente ballerine, la négritude et déplumant de sa verve leurs épigones identitaires boréaux de son île et d’ailleurs.
La collaboration rééditrice par Delga et Materia Scritta est loin d’être anodine comme le souligne sur la quatrième de couverture François de Negroni. Le Riacquistu a puisé dans le concept de négritude les sources de ses propres concepts d’émancipation. En 1974, apparaît même sous la plume de Rinatu Coti le mot cursitudina qu’il oppose à celui de cursichezza1. Dans quelle mesure peut-on appliquer la grille de lecture d’Adotevi à la corsitude ?
La dichotomie « corsitude / corsité » ne me paraît pas opératoire. La seule dichotomie objective que je perçois, ne tient pas au fond, mais plutôt à la répartition mondaine, au sens clouscardien du terme de ces deux notions. La corsitude est plus ridiculisante que la corsité, la britannitude que la britannité, la bravitude chère à Ségolène que la bravoure. Au-delà de la forme, la corsitude me semble encore plus essentialiste que la corsité. En raillant les béatitudes des suffixeurs d’identité, je ne veux en aucun cas signifier que je suis gêné d’être corse. Ce n’est pas une identité qui m’encombre. Je suis ravi de l’être, Certes pas uniquement pour la (si) multiple splendeur de ses paysages, mais aussi par son histoire et par-dessus tout, pour le visage sculpté au cours des millénaires par les acteurs de cette histoire dans le granit, le schiste, et même parfois le calcaire, de sa géographie d’origine, entre monts, mer et merveilles. Depuis l’antiquité, c’est un peuple qui a toujours souffert d’être violenté de l’extérieur, comme souvent les îles. Déjà Aulu-Gelle dans les Nuits Attiques élabore une typologie d’esclaves, plaçant Illyriens et Germains au sommet de la pyramide servile et à sa base l’esclave corse qui se laisserait mourir plutôt que de se soumettre à un maître injuste. Par ricochet, c’est une grande qualité des Corses qu’il souligne en voulant les réduire à néant. Une insoumission que je salue mais qui m’incommode lorsqu’elle devient un prétexte à la suffisance excluante. Lorsque je vois inscrit sur les murs de Bastia ou d’ailleurs : « les Français dehors » suivis en dessous par « les Arabes dehors ». Je suis dérangée par cette double imprécation. L’une ou l’autre finirait par s’estomper. Mais les deux signifient que, seuls nous, sommes bons. Cette une litanie ridicule du « Nous sommes à part, nous avons l’hospitalité » déjà ressassée chez les Croates, les Ukrainiens, les Bretons, les Écossais loin d’exprimer un particularisme psalmodie la société traditionnelle par opposition à la société urbaine, moderne. Ces thuriféraires de l’accueil croient exprimer une identité géographique alors qu’à l’instar de l’Afrique, ils n’exposent qu’une solidarité de proximité, propre aux campagnes. Et se targuent tous d’une entraide exceptionnelle incarnant la résistance à la ville et à ses périphéries indifférentes : cité ou banlieue dite pourrie. Je fais ce préambule un peu laborieux pour réitérer ma corsité liée aux heureux hasards de ma biographie. Une corsité que je n’échangerais pour rien au monde puisqu’elle m’a constitué et dont je suis ravi qu’elle se soit ouverte. Je suis né — il n’y a rien de plus corse — au Vietnam, dans l’Empire, un des rares débouchés dont les Corses pouvaient bénéficier — comme les Basques ont élevé des moutons au Chili et les Irlandais ont trempé dans la mafia à Brooklyn avant que les Italiens ne les en chassent. Par contre la corsitude est une construction qui sonne creux, une abstraction éventée. La dernière fois que j’en ai parlé à quelqu’un qui me rebattait les oreilles avec ce concept — je lui ai rétorqué : « Regarde les drailles, ces sentiers de muletiers pavés de dalles, c’est un travail de titan. Ces paveurs de chemins ne parlaient pas de corsitude, ils la produisaient. » Selon moi, la vraie corsité s’incarne dans ses bâtisseurs insulaires. Ceux qui ont aménagé cette nature si résistante, au départ. La Corse est une mère ingrate, une mère sublime mais austère et ingrate.
Au-delà de l’abstraction dérisoire que constitue la corsitude selon vous, celle-ci n’est-elle pas — contrairement à la conception de ses chantres — en opposition avec la négritude dans le processus même de son élaboration. Comme l’écrivait le dramaturge Frantz Succab dans la revue Fora, comment comparer une « “race” qui clame son déracinement et un peuple qui revendique son enracinement » ?
Ce texte est là pour distinguer un enracinement, celui des Corses qui se lamentent d’être dépossédés et un déracinement, celui des Africains qui se plaignent d’une acculturation. Mais cette distinction ne distingue pas puisque les mêmes récits avunculaires ont bercé mon enfance en Corse et en Afrique. Combien de fois n’ai-je pas entendu mes tantes dire qu’il était interdit de parler corse en classe, que la dérogation à la règle linguistique était punissable. Et la voix de mes instituteurs béninois comme notre cher Stanislas, résonner de la même sentence à l’égard des palabres déviantes. À ce niveau-là, je vois plutôt une identité, une continuité qu’une différence. Ce que les vicissitudes de l’histoire ont d’ailleurs ajouté à cette communauté linguistique, c’est l’effigie de notre drapeau qui affiche la sombre tête du Maure. Un rapprochement pigmenté involontaire qui me fait plaisir et apparente les Corses aux nègres de la France comme les Russes étaient, dans le délire pangermaniste, les nègres de la race blanche, les Polonais, les nègres des Allemands et ainsi de suite en allant vers l’ouest. Lors du colloque Corse/colonies, cette odyssée au sens strictement géographique des Corses au sein de l’Empire colonial, organisé à l’université de Corte en septembre 2002, François de Negroni avait étudié la figure du Corse dans le roman colonial ou exotique, comme ceux de Jean Hougron ou Pierre Benoît. Et durant son exposé, le Corse surgissait toujours à côté d’un Maltais ou d’un Levantin douteux. Un entourage romanesque qui me rend d’autant plus fier d’appartenir à la famille de ces « races inférieures ». Et plus je creuse, plus se révèlent des invariants entre les récits familiaux insulaires et les discussions amicales africaines.
De retour en Afrique justement, comment présenteriez-vous l’auteur Adotevi, intellectuellement, idéologiquement ?
D’abord par son pays d’origine ! À mon tour d’être essentialiste. Après l’avoir critiqué chez les Corses, je me permets cette entorse identitaire pour éclairer des lueurs originelles notre auteur. C’est un Béninois ou plutôt, c’est un Dahoméen. Hasard de ma biographie, mon premier contact avec l’Afrique en 1954 eut lieu au Dahomey. J’emploie volontairement l’ancien toponyme colonial car le baptême béninois constitue pour moi une absurdité (contrairement par exemple à la transformation par Sankara de l’intitulé colonial « Haute Volta » en Burkina Faso). Le mot Dahomey est sédimenté d’histoire datant de bien avant la Colonie. Dan était un prince d’Allada qui régnait sur le Sud1. Un jour, il voit arriver un gars du Nord qui lui demande s’il peut s’établir chez lui (un classique du genre héros-fondateur). Il lui accorde le droit de s’installer et vient lui rendre visite quelques mois plus tard. Dan enrageant de cette prospérité menaçante lui dit : « Vastu continuer à construire des maisons jusque dans mon ventre2 ? » En réponse, l’autre prit sa machette, l’éventra, et avec son sang pétrit les premiers éléments de la case royale des rois d’Abomey : littéralement, le ventre de Dan. Je regrette donc le baptême béninois3. Mais au-delà de ces doléances toponymiques, j’évoque surtout un pays que l’on appelait « le quartier latin de l’A.O.F. ». Au moment de son indépendance Le petit Dahomey recense mille bacheliers quand l’immense Zaïre n’en compte qu’une dizaine. Cette pépinière que représente le Bénin abrite à la fois mes valeureux instituteurs qui encrèrent en pleins et déliés mes premiers mots et mes deux philosophes africains favoris que sont Stanislas Adotevi et Paulin Houtondji. Sans essentialiser le dahoméisme chez ces deux auteurs, le hasard peinerait à expliquer qu’ils soient tous de ce même pays et tous deux méfiants à l’égard de tout essentialisme de la négritude. Ils sont issus de cette effervescence de l’intelligentsia locale dotée de ce particularisme qu’on peut pointer comme « la débrouille béninoise », selon la dénotation pratique du terme débrouille, certes, mais aussi et surtout ici, selon sa connotation intellectuelle au sens où l’on débrouille un écheveau. J’ai eu l’heureux honneur de connaître Houtondji quand il tenait courageusement une librairie poussiéreuse de Cotonou, que je fréquentais assidûment pour la richesse de ses étals y trouvant des textes comme l’Anti-Dühring et les ouvrages de Lukács ! Je l’ai vu pourfendre magnifiquement les ethno-philosophes qui l’avaient convié au collège international de philosophie, à un exposé sur la philosophie africaine :
« Je ne suis pas condamné à vous servir de supplément d’âme. Les
penseurs africains ont le droit de ne pas se complaire dans ce statut que
les Blancs en manque d’âme lui ont assigné. »
Une réplique sublime qui s’élevait contre la question d’un intervenant :
« Vous dites du mal de l’ethnophilosophie, mais, vous avez, vous
les Africains, une profondeur intuitive qu’il faut que vous gardiez.
Conservez vos racines. »
Son intervention synthétisait à elle seule, l’essentialisme qu’il vitupérait. D’un côté : le Blanc, la raison et le Noir, l’instinct ; le Blanc, le concept et le Noir, le rythme. Une répartition que je résumerai ainsi : « Toi tu danses et moi je garde le tracteur. »
C’est contre ce partage propre à Senghor beaucoup plus qu’à Césaire qu’Adotevi se dresse. Il ne nie pas la nécessité de la négritude au début des processus de libération nationale, concept polémique initiateur d’un socle émancipateur. Une identité fondatrice comme toute histoire commence par un mythe fondateur. Mais la légende devient ensuite plus encombrante que libératoire. Tout comme le concept de nation qui au moment de la Révolution s’avère capital pour l’éveil des nationalités en Europe. La nation d’extrême gauche en lutte contre l’Empire d’Autriche-Hongrie constituait un concept libérateur qu’il a fallu transcender pour ne pas déboucher sur la dérive nationaliste qui s’ensuivit. La négritude a eu le même destin.
J’ai l’impression que la négritude était par essence une notion propre aux citoyens noirs vivant en situation minoritaire en Occident. Mais faisait-elle sens sur le continent sub-saharien ?
Je vais faire un détour radical par le val et le gal1. Leurs dérivés Gallois, Gaulois, Wallons, le Pays de Galles, le canton de Vaud, etc. Les Wallons désignent les populations qui vivent sur une marche, à la limite des Germaniques flamands. Les Wallons par rapport aux Flamands, le canton de Vaud par rapport à ceux de la « Suisse alémanique ». Le nom du gentilé n’est pas déterminé par le centre mais par la périphérie, par la limite au-delà de laquelle l’on risque d’être en minorité. Prenons un exemple africain : les gens du Sud-Ouest du Niger, région frontalière avec le Burkina s’appellent les Gourmantchés, une appellation qui signifie pour les Djermas2, « à l’Ouest du fleuve ». Ce n’est pas une substance, c’est une relation. Cela ne veut pas dire qu’ils sont différents par essence mais eux sont à l’Ouest d’un fleuve que le franchissement mettrait en minorité. Donc effectivement, jamais le sub-saharien, pour prendre un terme moins ontologique, ne s’est senti aussi « nègre » que lorsqu’il était sur le pavé de Paris, ou de sa banlieue.
Ce règlement de compte de la négritude a-t-il eu un impact sur le continent ? Qui à Dakar, à Lomé, à Abidjan, a pu et peut lire et recevoir Adotevi sur cette question ?
Ma réponse sera très différenciée car la foule africaine n’est pas homogène. Il est évident que le cadre burkinabé ou guinéen qui postule pour une mission à l’UNESCO ne manque pas d’occasions de se référer aux connotations essentialistes de la « négritude », dans ses publications ou dans ses rapports. Cette jeunesse ambitieuse — dont je ne critique absolument pas le droit d’emprunter ce canal officiel pour effectuer son émancipation sociale — reproduira la geste senghorienne spontanément et s’en servira comme vecteur promotionnel. Il arguera de sa couleur et non de sa géographie pour justifier une discrimination. Même si on peut lui faire remarquer qu’il n’a pas été désigné par les masses sub-sahariennes, comme ambassadeur de la négritude ! L’Afrique a le droit d’être diverse, je ne dis pas divisée, mais diverse.
En revanche, le vieux fonctionnaire, le vieil instituteur qui a formé des générations à la francophonie, qui a fait son William Ponty1 avec les Mamadou et Bineta. Celui-là sera très attentif aux propos d’Adotevi. Cette histoire de négritude va à l’encontre de son sacerdoce. Car en valorisant l’innée et l’irréfléchi face à l’apprentissage et au raisonnement, la cinétique des corps face au mouvement de l’esprit, elle met en cause sa vocation d’éducation. Et incarne au-delà des pages le duo en blanc et noir de Robinson et Vendredi. Ce n’est pas un hasard si, dans ce roman, la prime rencontre de la solitude du naufragé blanc avec l’humanité insulaire, instaure dès le premier contact une relation de maître à esclave.
Symétriquement par qui et comment est reçu le livre ici, parmi les africanistes de l’université, les milieux de l’édition ?
À mon avis, s’il dérangeait déjà hier, il gêne encore plus aujourd’hui, avec le retour effréné de l’identitarisme. Les colloques sur l’identité française (?) ou européenne (??) voire occidentale (???) pullulent et l’engouement sans précédent pour la thématique identitaire ne faiblit pas. Mais comme disait Hegel : « La chouette de Minerve prend son vol au crépuscule. » Et quand l’identité s’interroge, il est déjà trop tard. Les bororos avec qui dialoguait Lévi-Strauss ne se posaient pas la question de savoir s’ils étaient vraiment des aras ! Mais aujourd’hui les -itudes se déclinent à toutes les latitudes, de la britannitude des bonnets rouges à la tibétitude des moulineurs de prières en passant par la corsitude à tête de Maure. Et pour expliciter ce regain, l’attitude particulière des populations peine à justifier l’essentiel. Prenons un exemple africain, celui des Sénoufos, une identité, du moins une communauté linguistique à cheval sur deux États-nations, la Côte d’Ivoire et le Burkina, avec Korhogo du côté ivoirien et Banfora du côté Burkinabé. À l’époque de l’acmé économique de la Côte d’Ivoire, dans les années quatre-vingt, Monsieur Ouattara se sentait ivoirien et non pas sénoufo et avait un mépris pour le Burkinabé qui n’arrivait pas à la cheville de son niveau de vie. Tout comme les Katangais se sentaient Congolais jusqu’à ce que Mobutu, en centralisant toutes les richesses, délaisse sa périphérie où souffle le vent de l’indépendance. Il est évident que la région abandonnée ne se sent plus concernée par la nation. Et ce fut le cas de la Corse avec l’action des nationalistes et des autonomistes par l’entremise de quelques bombes qui eurent pour le moins cet effet salutaire d’esquisser les premiers plans de développement d’une île qui auparavant n’avait jamais — ou si peu — compté. Cette logique de repli identitaire des périphériques n’est ni corse ni africaine mais tout à la fois. Elle pourrait se synthétiser dans cet adage : « La nation a la région qu’elle mérite, et vice versa. » Si la nation ne rétribue pas ses régions, elles réclameront tôt ou tard leur indépendance.
Quelle discipline ou quel registre utilise-t-il pour transcender les déterminations ?
Son arrière-plan est socio-politique. Il perçoit parfaitement à quel moment, au sens hégélien du terme, le concept de négritude est fécond et promoteur d’éléments libératoires dans la lutte pour une reconnaissance qui n’est même pas accordée. Ensuite, il explique comment cet instrument émancipateur est devenu un frein, voire un outil de régression contrairement à ses motivations initiales. Et sur cette toile de fond historique il imprime son filigrane idéologique, dans une acception opposée à celle des politiciens, Il laisse transparaître tout au long de son essai, une analyse symbolique, sémantique de la manière dont le Nègre est représenté, censé posséder par mélanine le sens du rythme — comme si les Espagnols et les Russes, entre autres grands « peuples danseurs », en étaient dépourvus1. Adotevi se place toujours dans le point de vue universel. Il montre que ce qu’on dit être consubstantiel au Nègre n’est pas inédit. Que le discours est le même, émanant de la bouche des hispaniques du Nicaragua à l’égard des Miskitos, des Vietnamiens à l’égard des montagnards moïs, des Égyptiens à l’encontre des Hittites, sauvages venus des montagnes chouraver les récoltes péniblement moissonnées sur les rives du Nil. Plus contemporain est le rapport entre les Chinois et les Tibétains qui descendaient de l’Himalaya pour filouter le riz fauché dans la vallée du Yangzi Jang. Ce sont de vieux conflits récurrents et structurels qui confirment l’aspect dérangeant, voire, aujourd’hui comme jamais, subversif, du concept d’universalité. Une tendance aujourd’hui maudite par le règne du relativisme culturaliste. Et pour illustrer le ridicule de cette inclination je vais me placer du point de vue de l’humour en vous restituant une scène que mes séjours professionnels au Sud du Sahara, ont multiplié les occasions de répéter. Quand j’étais en poste au Niger, les hommes d’affaires de passage me demandaient souvent des conseils : « Ditesmoi Pagani, que dois-je faire, dois-je laisser un pourboire ? Inviter son épouse ? Quelle est la coutume dans ce domaine ? » Je me penchais vers lui pour lui susurrer comme une révélation confidentielle, que les désirs « profonds » des Africains revenaient à ce que leurs enfants aillent à l’école, ramènent de bonnes notes, plus tard, obtiennent un bon job, rapportent quelque numéraire à leurs parents, et restent le plus longtemps possible en bonne santé. Les visages se sont figés, éberlués par ma réponse loin de leurs attentes croustillantes, exotiques, loin de leurs désirs de négritude en somme. Ils voulaient des nègres et je leur montrais que ce sont des hommes. Quelle déception de ne réaffirmer que l’universel !
Et comment vous-même recevez cet ouvrage ?
Ma réception d’Adotevi est fonction de mon histoire africaine durant les trois phases de l’indépendance. À cette période charnière, la plupart des auteurs africains devaient rentrer dans les cases de la grille de programmation des émissions de RFI. Une radio qui remplissait la fonction politique de faire émerger sur les ondes les écrivains qui déroulaient la même bobine narrative de l’innocent campagnard dénaturé au contact de la ville pernicieuse. Et tout d’un coup je découvre un essayiste qui s’extrait de ce schéma et qui reconstitue une histoire et non une fantasmatique.
Adotevi consacre une longue partie à la figure de l’ethnologue, qui aujourd’hui a quasiment disparu de l’horizon médiatique au profit de l’expert. Comment expliquez-vous cette occultation ?
La disparition de l’avenue Delafosse à Abidjan, du nom du premier ethnologue-gouverneur spécialiste de la Côte d’Ivoire amorce une piste de réponse. Aux origines de toutes les disciplines que l’on range ou non, dans la catégorie des « sciences humaines ». Le scribe de Pharaon, bien plus tard l’ethnologue, glissant sémantiquement, par la plume de Lévi-Strauss, vers l’anthropologie n’a pas initialement une visée cognitive. Le disciplinaire, celui qui écrit ce qui n’a jamais été ; celui qui transcrit l’oralité n’a jamais une fonction innocente au départ. Son ouvrage peut déboucher sur un enrichissement cognitif mais tel n’est pas son but premier. L’exemple emblématique est celui du scribe de pharaon. Ces premiers historiens ne retranscrivent pas des faits mais magnifient les exploits guerriers. Au départ, le scribe n’est pas là pour retranscrire la vérité objective mais pour « hagiographer » l’histoire. Depuis l’objectivité a progressé ; pourtant aucune ethnologie, aucune anthropologie n’est fondamentalement innocente. Lorsque même le très transversal Lévi-Strauss introduit Tristes Tropiques par cette phrase, « Je hais les voyages et les explorateurs », il rejoint — comme l’a excellemment montré François de Negroni1 —, le fantasme du Blanc en vadrouille exotique qui voudrait être le seul Blanc là où il est. Celui qui veut avoir l’Afrique pour lui tout seul, comme Tarzan. En faisant résonner les jodlers (tra-la-la itou !) de notre homme-singe, j’évoque les « taches blanches », les contrées encore inexplorées en Afrique qui maculaient encore à la naissance de Tarzan l’imaginaire blanc, ces terres vierges où « la main de l’homme blanc n’a pas mis le pied », pour paraphraser Tintin au Congo. Ces endroits qui suscitent les rêveries des explorateurs en quête du fameux «missing link », ce « chaînon manquant » entre bête et homme, ce King Kong, ce yéti. Et effectivement, c’est au cœur de l’Afrique vierge, dans le saint des saints « cimetière des éléphants » qu’apparaît ce maillon de la chaîne évolutive : un Allemand, un Siegfried dolichocéphale blond : Johnny Weissmuller, le meunier blanc. La quintessence de l’anthropologie en général et singulièrement, de l’Afrique est un homme Blanc !
Au fond de l’anthropologie, il y a un investissement, au sens freudien, sur une pureté de l’indigène, pas seulement la négritude. Il n’y a pas plus fantasmagène que le récit de nos origines.
Qui gagnerait selon vous aujourd’hui à lire Adotevi ?
Objectivement, toutes les dérives régionalistes lorsqu’elles s’expriment en termes identitaires, diviseurs / hostiles (je suis Corse par anti-France). En leur disant finalement « Je suis en train de confondre le Nègre et l’Africain, alors que je ne suis qu’un Africain qui doit construire son identité plus par la relation que par la substance. »
Face à cette immersion dans une idéologie mortifère qui contribue pour beaucoup à l’angoisse de l’homme d’aujourd’hui même — surtout — pour celui qui l’épouse, cet ouvrage est providentiel. Il réinsuffle par son universalisme une fraternité salvatrice. Avec le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, et Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, Négritude et Négrologues est assurément le plus grand livre écrit sur ce thème.
Mince mais solide jusqu’à l’irréfragable.
Entretien avec Dominique Pagani,
réalisé par Claire Cecchini, 3 mai 2017
Notes
- La cursichezza revêt la forme « d’être » (un fait d’être de manière innée) de celui qui parle corse par transmission de parents corses vivant ou non en Corse, et puis c’est tout. La corsitude, au contraire n’a rien à voir avec ça. Car la jeunesse, même peu à l’aise dans le parler corse, possède dans son moi profond, le sentiment intense et enraciné du devenir du lieu. Cette jeunesse ne s’en teinte pas en s’en rassasiant ou en se lamentant sur la petite Corse. Pas du tout, cette jeunesse qui est au fait de la Corse et des choses corses, garde à l’esprit les préoccupations tiraillées par le cœur, étouffe toujours sous les soucis, et veut faire toute seule, selon la pensée corse. Qu’en sera-t-il de la corsitude ? On peut dire sans ambiguïté, qu’on traite d’une idée de différence, Nous ne sommes pas comme les autres. Nous sommes ce que nous sommes et voulons être, à cause d’une manière de parler, d’une façon de vivre, voire de ne pas être (comme l’autre.)
- La dichotomie Nord/Sud est capitale dans ces pays entre le Nord, le Sahel, difficile à cultiver et le Sud plus arrosé.
- En fon, la langue du Sud-Bénin, le ventre se dit « homey ».
- L’actuel Bénin n’en est qu’un appendice des immenses royaumes du Bénin qui sont plutôt au Nigéria.
- Legal qui est d’ailleurs un patronyme courant en Bretagne pour désigner celui qui vient de l’intérieur.
- Les Djermas sont les locuteurs de la langue la plus répandue dans la région.
- Célèbre centre de formation des instituteurs, médecins, cadres, durant l’ère coloniale, situé à Saint-Louis-du-Sénégal.
- Il est intéressant de noter que ces deux peuples danseurs, l’un à la limite asiatique de l’Europe, le second à sa limite africaine.
- François de Negroni, Afrique fantasmes, Plon, 1992 (réédition L’Harmattan, 2008).