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Préface

Mais je connais cette voix !

Préface à « Oxymoriques », poèmes de Samira Fall (collection Gri-Gri)

Le texte en bref

À quelle voix fait penser la poésie de Samira Fall, et que dit-elle du renouveau de la parole poétique francophone venu d'Afrique ?

Dans cette préface à Oxymoriques, poèmes de Samira Fall, Dominique Pagani part de sa découverte de l'autrice dans La Cause, anthologie de slameurs sénégalais. Il voit dans le rap et le slam un renouveau de la poésie francophone, porté par une jeunesse africaine instruite et sous-employée. Samira Fall unit le flow du griot et la langue de l'intellectuel, ce français conquis dans la servitude, la guerre et l'école. Sa voix rappelle celle de la Grande Royale de L'Aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane, qui envoie les enfants à l'école nouvelle. Ce renouveau vient, par l'écriture, du continent de l'oralité.

À quoi, à qui me fait-elle donc penser ?

Je me souviens nettement de la manière dont ces questions se sont pressées dans ma tête à ma première lecture des poèmes de Samira Fall : c’est grâce à l’excellente initiative de Materia Scritta, cette « petite » maison d’édition corse, décidément bien précieuse, que j’avais pu entrer en contact avec la puissante richesse de cette parole singulière, au point d’être immédiatement identifiable.

On venait d’y faire paraître La Cause. Le volume se présentait comme une anthologie des textes composés par une dizaine de slameurs sénégalais. C’est moins la révélation de tel(le) ou tel(le) individualité que le genre musical, et/ou littéraire, qui avait tout d’abord suscité mon intérêt pour l’ouvrage.

Depuis déjà quelques années, j’avais pu noter que le Sprech Gesang, pour parler comme les musicologues du répertoire classique, le « parler-chanter », sous ses formes populaires de rap, puis de slam, lorsqu’il parvenait à éviter - beaucoup trop rarement, hélas ! - de s’enliser dans les pièges du show-biz, offrait plutôt l’exemple d’une véritable « ruse de la raison », en frayant aux jeunesses de l’hexagone aussi bien qu’à leurs émules de la vaste et foisonnante créativité francophone, l’occasion inespérée d’un puissant renouveau de la parole poétique. Cette parole étant ici d’autant plus féconde et diversifiée qu’elle emprunte des voies - des voix ! - totalement affranchies de l’air confiné, ou des débats et problématiques ressassés, propres aux chapelles censées circonscrire les enjeux convenus de la littérature francophone :

le souffle qui l’anime est plutôt celui que les jeunesses de la nouvelle société civile africaine, en l’occurrence sénégalaise, respirent dans la rue, sur les plages, dans les cours des collèges, des lycées, des universités, des bars, pistes de danse improvisées et tout autre lieu de réunion collective, ou de rêverie solitaire hantée par une classe d’âge qui a risqué les enjeux de la scolarité et de l’instruction, pour aboutir...au dramatique sous-emploi qualifié qui caractérise les pays qui subissent le plus brutalement les effets de ce que l’on continue d’appeler, sans doute par goût immodéré de l’antiphrase, « l’aide au développement ».

Car ce n’est ni le griot traditionnel, ni l’intellectuel consacré qui s’exprime ici dans l’œuvre de Samira Fall, mais l’unité enfin retrouvée de ces deux extrêmes trop longtemps écartelés : du premier elle retrouve l’irremplaçable, le « FLOW », cette parole que l’écriture n’a pas encore ravalée au discours, cette fusion primordiale de la musique et du verbe, de la pensée, de sa modulation vocale, et de l’oreille, qui définit transversalement à tout relativisme « culturaliste », la spécificité du genre « poésie », pour chaque peuple, en tout temps et tout lieu.

Avec le second, elle partage la langue, notre langue, non point « notre » au sens qu’elle serait la propriété de je ne sais quelle franchouillardise, mais au sens de toute communauté francophone, tous continents confondus ; tant il est vrai que seul(e)s en sont les propriétaires légitimes, l’ensemble de celles et ceux qui l’ont conquise de haute lutte. Dans la servitude d’abord, dans les chantiers du travail forcé, dans les régiments décimés des morts pour la France et enfin, et surtout, sur les « bancs de l’École » : qui pourra jamais évaluer ce que « notre » langue doit à l’instituteur africain ?

Et voici qu’à simplement poser la question je produis enfin l’anamnèse qui manquait à ma vague réminiscence initiale, je reconnais enfin jusqu’à l’identifier, la nommer, celle que me rappellent les accents, le ton et la voix de Samira : une autre et si proche voix de femme, entendue jadis, bien longtemps avant que notre jeune auteure ne soit venue au monde : la voix de « La grande royale des diallobé ».

Qui ne se souvient de cette scène inoubliée, au début de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, lorsque renversant la répartition usuelle des rôles, cette femme indomptée, sœur du roi, face à un conseil exceptionnel des sages, rassemblé en catastrophe sous l’arbre à palabres, face à ces hommes déjantés par le désarroi traumatique d’avoir à subir le joug des envahisseurs, ré-insuffle, du geste, du regard et de la voix la fierté et le courage capables de retourner les contraintes imposées, en autant d’armes pour une prochaine libération. Elle qui est la plus fermement opposée à la nouvelle soumission, prescrit au conseil le premier acte de résistance à cette domination, en leur enjoignant d’envoyer leurs enfants à l’école nouvelle :

« Étrange aube ! Le matin de l’Occident en Afrique noire fut constellé de sourires, de coups de canon et de verroteries brillantes. Ceux qui n’avaient point d’histoire rencontraient ceux qui portaient le monde sur leurs épaules. Ce fut un matin de gésine. Le monde connu s’enrichissait d’une naissance qui se fit dans la boue et dans le sang.(...)

On commença, dans le continent noir, à comprendre que leur puissance véritable résidait, non point dans les canons du premier matin, mais dans ce qui suivait ces canons. Ainsi, derrière les canonnières, le clair regard de la Grande Royale des Diallobé avait vu l’école nouvelle. »

Sans doute est-ce ce « clair regard », celui de l’implacable lucidité et de la fidélité à l’enfance si souvent blessée, qui permet à Samira de ne rien taire des ténèbres traversées, grâce au filtre de cette langue qu’elle exerce avec une maîtrise confondante, jusqu’à lui faire capter la part la plus intime du vécu quotidien, comme dans le poème éponyme, ce fumet de fumée, soulevé par les embruns de l’Atlantique, arraché aux paillotes des pêcheurs de Rufisque, où l’on sèche le poisson, et amené jusqu’aux narines de l’âme, d’où la langue les ressuscitera bientôt, comme un chant de gratitude.

On ne peut manquer d’être soi-même gagné par un sentiment de reconnaissance, presque malicieuse, à la pensée que ce renouveau de la parole poétique, cette victoire du lyrique sur le dramatique, nous revienne, via l’écriture, depuis le continent de l’oralité.

Dominique Pagani

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Le texte dans sa mise en page d'origine4 pages · Éditions Materia Scritta
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