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Deux sens de la musique populaire
0:00 C'est la première fois dans l'histoire de la consommation musicale mondiale qu'on entend les mêmes refrains entre 22h et 2h du matin à Tokyo, à Abidjan, à Tombouctou, à Paris, à Rio. C'est quand même sans précédent. Autrement dit, les musiques populaires ont été liquidées. Il y a deux sens de musique populaire. Une musique est populaire dans le sens où elle exprime un peuple déterminé, comme il y a une musique populaire sicilienne, bien distincte de la musique populaire thaïlandaise du Nord, au sens où il y a un ici et un maintenant géographique historique déterminé dont cette musique est l'expression, comme il y a des fleurs qui ne poussent que sur un certain terreau.
0:37 Et puis il y a une musique qui est dite aussi populaire dans un sens très différent, voire même opposé, à savoir parce qu'il y a beaucoup de gens qui l'écoutent. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Au contraire même, je dirais. Parce qu'il y a une musique populaire, le premier sens que j'ai donné, c'est une musique populaire par en bas. Ça, c'est la vie, les malheurs, les bonheurs, les joies de la vie. Sur ce fumier, il y a des miracles. La musique savante de Bach n'est jamais qu'un prolongement et un développement extrêmement creusé de canevas qui sont d'origine populaire. Bach utilise des structures aussi populaires à l'époque que Sarabande, c'est des titres qu'on voit chez Bach, bourré, gigue.
1:14 Gavotte, c'est des danses qui étaient très populaires à l'époque, à peu près autant que maintenant qu'un zouk, qu'une salsa aujourd'hui. C'est ce que j'appelle populaire dont l'origine vient d'en bas, avec un mouvement ascendant. Et puis il y a la musique populaire par en haut. Il y a un grand producteur qui a envie de faire du blé le plus vite possible et qui fait le refrain le plus simple possible que tout le monde va mémoriser en une semaine, que je vais écouter le matin en me rasant, réentendre dans la bagnole qui m'emmène au boulot et quand je fais mes courses, dans le Franprix aussi, je vais l'entendre en fond. Ce qui fait que toute la France va siffloter au bout de trois ou quatre jours.
Une musique figée, amnésiée et amnésiante
1:44 Donc c'est populaire dans ce sens-là, ça n'a plus rien à voir. J'ai la critique exactement inverse de ceux que cette musique insupporte parce qu'elle est pour elle trop moderne. D'accord ? J'ai la critique exactement inverse. Pour moi, c'est une musique qui ne bouge plus, qui depuis 60 ans est figée dans une métrique qui ne change plus. On va le prendre dans l'ordre. Quand je dis que ça fait 60 ans, je vais le faire remonter en gros aux années 50. C'est-à-dire à l'apparition de la rythmique dite rock.
2:14 Il y a encore dans le rock'n'roll, au sens strict cette fois, je ne dis pas le rock au sens extensif, mais le rock'n'roll, les Bill Haley, les tout premiers, un peu plus tard les Elvis et les gens comme ça, il y a encore une petite alternance entre le beat et l'after beat, entre le temps et le contre-temps, qui fait qu'il y a un déhanché, qu'il y a une petite création rythmique quand même. Avant que ce soit aplati complètement, dès le disco par exemple, où tous les temps sont égaux. J'essaie de parler uniquement des déterminations musicales. Je ne suis pas en jugement de valeur. Il y a toute une promotion de cette musique pour faire croire que c'est la musique des jeunes, de la contestation, de la transgression, alors que c'est la musique pour moi de l'asservissement au monde dans lequel nous vivons.
2:49 Au monde qui est dominé par un seul maître, qui est un maître anglo-saxon. Je ne suis pas raciste, moi je n'ai rien. Il y a des tas de choses que j'admire dans le monde anglo-saxon, ce n'est pas la question. C'est le monde qui domine. Ce n'est pas un monde sans maître. Il y a un maître qui n'est pas pris au hasard. Le gros inconvénient du monde américain, c'est que c'est un monde sans histoire. Ça peut être sans histoire, avec un grand H, avec un petit H. Mais c'est un monde dont l'histoire ne remonte pas à très longtemps. Grosso modo, c'est un monde qui est embarrassé par l'histoire. Les Américains aimeraient bien imposer au monde une culture qui ne tient pas compte de la vieille Europe. C'est là où je veux en arriver.
3:20 Cette musique-là, répétitive, binaire, a pour première fonction d'être amnésiée et amnésiante. Ou plutôt amnésiante et amnésiée. Mais qu'on ne dise pas que je fais le procès de toutes les musiques binaires ou répétitives. Presque toute la musique dite baroque est binaire. La musique du Vivaldi, la musique Bach, tu peux faire comme ça. Ça peut swinguer d'un bout à l'autre. Ça ne me dérange pas que ce soit binaire. Mais pour compenser la monotonie rythmique, précisément, Bach va développer une harmonie d'une complexité incroyable et une écriture mélodique.
3:54 La polyphonie, le contrepoint, quand vous chantez Frère Jacques avec plusieurs voix, c'est ça le contrepoint. C'est le fait de penser simultanément plusieurs mélodies. Chacune est une musique autonome. Il n'y en a pas une qui est la mélodie et puis les autres qui l'accompagnent. Il a fallu des siècles pour arriver à cette merveille qui est un orchestre philharmonique. Des siècles d'enrichissement progressif. Il y a des nuances énormes entre le son du cor, le son du hautbois, le son des violons, des cordes, des cuivres. Et maintenant, depuis 60 ans, dans le ghetto sonore que je dénonce, il n'y a qu'un seul timbre. La corde amplifiée, guitare basse et guitare électrique.
Le blues et le jazz, miracle né du chanter faux
4:41 L'Amérique avait préparé la plus belle des musiques populaires. Je pense au jazz ici, qui était parti pour être la musique classique du XXe siècle. Et c'est peut-être devant la menace de cette émancipation du peuple noir. Quel paradoxe extraordinaire que la musique qui est venue délivrer peut-être la musique du XXe siècle de l'impasse où elle se trouvait. Car la musique classique contemporaine était dans une impasse quand le jazz est apparu. Elle s'était éloignée du grand public. J'ai donné l'exemple de Bach tout à l'heure. Musique savante, mais pas élitiste dans la mesure où elle reprend des canevas populaires.
5:13 Un paysan de l'époque de Bach, même s'il n'écoutait pas souvent la musique de Bach, qu'il était immédiatement en phase avec, en reconnaissant des rythmes qu'on jouait aussi bien le jour de son mariage, à la noce. Donc la musique classique était déjà dans une impasse, la musique classique contemporaine. Le jazz est venu à point nommé. Précisément, il faut voir comment s'est née à l'origine la gamme du blues. Nous avons une gamme, quand je dis nous, dans la musique dite occidentale, européenne, qui est basée sur le mode d'ut, comme on dit. La gamme de do, si vous préférez. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do.
5:44 Sa caractéristique, elle ne comporte pas seulement des tons, mais deux fois des petits intervalles qui s'appellent les demi-tons, entre mi et fa et entre si et do. Il n'y en a pas dans la gamme traditionnelle africaine, comme aussi peu dans la gamme chinoise d'ailleurs, qui sont des gammes dites pentatoniques. Ce qui fait que lorsqu'on a demandé aux esclaves d'aller chanter au temple le dimanche, le black ne pouvait pas chanter sur cette gamme-là. Les demi-tons, ce n'est tellement pas dans son oreille, culturellement, collectivement, qu'il n'arrivait pas à les chanter.
6:14 Donc, il a chanté faux la gamme d'ut, et ça nous a donné le miracle du blues. Vous voyez, quand j'ai dit miracle, c'était inattendu, ce n'était pas prévu ce coup-là. Et c'est en même temps, bon, j'ai passé plus de 34 ans en Afrique subsaharienne, quand même, c'est en même temps la forme africaine de la résistance. On veut me faire faire ça, on veut me faire chanter le choral luthérien, et je vais créer le spirituel, je vais créer le gospel. Donc, c'est en ce sens que c'est un miracle, ce n'était pas prévu, ce n'était pas à l'origine dans les programmes. Et voilà qu'encore une fois, la musique qui va libérer littéralement la musique du XXe siècle, et lui faire entendre des intervalles, des harmonies, une rythmique, un feeling strictement inouï, au sens propre, qu'on n'avait jamais entendu.
7:00 Et Dieu sait si pourtant il y a des siècles qui précèdent d'une diversité incroyable, avec la richesse foisonnante de la musique classique, ou des autres musiques populaires. Voilà qu'on entend quelque chose d'inouï, qui vient de quoi ? De la partie la plus exploitée de l'humanité, celui qui ramasse le coton dans le champ de Virginie. Quand même ! Ça, c'est Do majeur. Ça, c'est Do mineur. Il y a une différence, c'est un tout petit glissement de ce Mi-là vers la note en dessous, le Mi bémol, qui est mineur, un peu plus triste. Le génie des Afro-Américains, c'est d'avoir fait en même temps les deux.
7:32 Voilà Do majeur, voilà Do mineur, les deux en même temps. Et vous voyez tout de suite, c'est un accord jazz. D'avoir simplement superposé la gamme majeure et la gamme mineure en un millénaire de musique classique, qu'on n'y avait pas pensé. Il y a très tôt le blues, mais pas encore le swing. Il faut du temps. Le swing, ça vient fin des années 20, début des années 30. C'est tardif. Entre un temps faible et un temps fort, ce qu'on appelle temps contre temps. Ça fait boum, chip, boum, chip. Le chip, c'est le contre-temps.
8:03 Il y a le temps fort sur le boum et le chip qui fait l'écho. Chaque fois, comme s'il y avait un écho. Il n'y a pas encore tout ça au début dans les balbutiements du jazz. Et puis c'est strictement binaire à cause des marches militaires. C'est souvent au moment des marches dans les enterrements avec le une, deux, une, deux. Ce passage du sud au nord, d'une jungle à une autre, des jungles africaines des origines à la jungle urbaine de Chicago, de New York, va produire encore un nouveau miracle. Je reviens à la notion de swing tout à l'heure.
8:35 Le swing, c'est qu'il y a un haut, un bas, un souffle coupé, puis une tension, puis une détente. C'est une alternance de pôles contraires. La respiration, c'est ça aussi. Il y a inspiration, expiration, etc. Il faut voir les secousses électriques qu'ont subi les Stravinsky, les grands compositeurs classiques, les Ravel et les Debussy quand ils ont leur premier contact avec le jazz. C'est une chanson qui nous ressemble, je prends cette mélodie-là, qui est devenue un standard de jazz parce qu'un des grands amours de Miles Davis, c'était Juliette Gréco. On voit ce genre de hasard. Vous avez une version.
Les Feuilles mortes, de Gréco à Miles Davis
9:05 Il commence...
Répétition, inertie et mort selon Freud
10:06 C'est les linguistes les premiers qui ont vu ça. On entend que ce qu'on attend. Il y a une médiation rigoureuse, pas comme ça impressionniste, apportée par Freud entre la notion de répétition elle-même et la notion de mort. À savoir, pour lui, comme pour le monde scientifique, d'ailleurs en commun, la matière inerte a précédé la matière vivante.
10:43 Voilà la seule hypothèse que je demande de m'accorder. Il y a eu dans l'univers du méthane, de l'hydrogène et de la poussière d'étoile avant qu'il y ait des protozoaires et a fortiori des mammifères. Or, il dit, n'oublions pas que toute pulsion pour se satisfaire tend à revenir à un état antérieur. Si j'ai faim, par exemple, je prends l'exemple hyper simple, la faim au niveau vraiment du fauve, du lion, j'ai besoin de manger pour revenir à l'état de satiété dans lequel j'étais avant d'avoir faim.
11:15 Freud dit, si on applique ça à la lettre, il ne faut pas oublier qu'au fond de tout, désir est le désir de revenir à ce qui est le plus antérieur au plus ancien, c'est-à-dire à l'état d'inertie qui a précédé l'état vivant. C'est une audace extraordinaire, son hypothèse. C'est-à-dire que l'essence du vivant, du biologique est traversée par quelque chose qui vient d'un transbiologique, d'une matière inerte qui est dans l'univers. La répétition, c'est le côté figé de la chose, c'est le côté où on retrouve ce que Freud appelle l'inertie, au sens physique du terme, l'inertie qui a précédé la matière vivante.
11:48 C'est tout le contraire d'une musique qui, par exemple, respire. Dans la répétition du même, il n'y a pas cet appel à la différence qui fait la vie. C'est une manière de créer l'inertie dans le temps. Voilà. Donc, voilà pourquoi il y a quelque chose qui rappelle ce qui est terrifiant dans la répétition de mort, dans cette musique qui évacue tout contenu vivant, spirituel et historique. Qui évacue la richesse des acquis mémoriels, par exemple.
12:23 Que de fois, on marche dans la rue, on est rattrapé par un parfum, une odeur, un bruit, un son qui fait tout d'un coup, qui fait ressurgir, je ne vais pas faire Proust, mais un moment oublié de notre histoire, mais un moment d'une richesse extraordinaire qui nous atteint tout d'un coup comme si c'était un paradis perdu. Ceci n'est pas de l'ordre de la répétition. Ceci n'est pas intégrable dans les musiques que je dénonce. Voilà ce que je suis en train de dire.