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Freud : les pulsions de mort progressent en silence
0:00 Tant qu'à parler musique, et pour aussi longtemps que ce n'est pas oiseux de parler à la place de la musique, on a rencontré la difficulté dès le début, on ne va pas la quitter comme ça. Mais tant qu'à en parler, il y a quand même un énoncé que je voudrais introduire maintenant et sur lequel je ne peux pas ne pas attirer votre attention. C'est un énoncé que j'emprunte ni à un musicien, ni à un philosophe, mais à un médecin, un médecin des âmes, puisqu'il s'agit d'un psy, d'un psy en chef.
0:32 Je pense à Freud, et j'emprunte au dernier Freud, celui qui est dans sa dernière topique, c'est-à-dire celui qui a compris tout d'un coup que par-delà même le principe de plaisir, il y avait quelque chose d'encore plus impérieux, de plus fondamental, qu'est la pulsion de mort, donc le dernier Freud, qui dit ceci. « Les pulsions de mort progressent en silence ». Il y a deux manières de briser le silence volontairement, je parle. C'est parler et chanter, exprimer par les mots ou exprimer par des sons.
1:07 Dans tous les cas, d'après Freud, ça vaut toujours mieux que le silence. « Les pulsions de mort progressent en silence ». Qu'est-ce que Freud veut dire ? C'est le silence qui est immanent à l'expression. C'est ce qui n'est pas dit dans le dire, le non-dit. Et peut-être que c'est là que la musique reprend toute sa fonction, pour exprimer ce que les mots n'ont pas osé expliciter. La musique surgit du silence comme toute figure dans les arts plastiques, que ce soit en peinture ou en dessin.
1:44 Toute figure surgit sur un fond. Quand la musique commence, c'est toujours un silence qui est rompu. Les linguistes distinguent bien. Le langage. Système de communication commun à l'humanité. La langue. Ah, système de communication, mais propre à un peuple, pas à toute l'humanité. Il y a une langue nippone et puis il y a des langues bantou. Mais pour l'instant, on n'est pas dans l'existence, on est dans l'essence. Ah, ça a l'air abstrait. Non, non, c'est très très simple. Ça veut dire simplement que pour l'instant, la langue c'est un système, c'est un code, c'est comme le code de la route.
2:16 Personne ne conduit comme le code de la route dans la réalité. On franchit toujours un peu la ligne jaune juste pour doubler un tracteur qui vous agace quand il n'y a personne en face. Ce qui existe, ce n'est pas vraiment le code de la route. Ce qui existe, ce n'est pas la langue. C'est la parole. Le langage propre à l'humanité, la langue propre à un peuple, la parole c'est l'affaire de chaque individu. Et là, on rentre dans l'existence du langage. Le langage ne commence à exister qu'au niveau d'une parole singulière, sonore.
Parler et dire ; musique, images et analogie
2:46 C'est là qu'on voit que la parole, ce n'est pas le discours en général. Ce n'est pas des formules toutes faites. Pour illustrer mon propos, je voudrais justement faire un chassé-croisé entre parole et musique. J'entends des gens à côté, dans l'appartement d'à côté. Les cloisons sont souvent étroites. J'entends des gens qui parlent chinois. Je prends le chinois comme ça parce que je ne le comprends pas. Donc, j'entends des gens qui parlent. Vous êtes d'accord ? Je vois bien qu'ils parlent. Je ne veux pas confondre les sons que j'entends et qu'ils échangent avec le bruit du vent dans les fenêtres.
3:17 Non, non, non. Je vois bien que ce sont des gens qui parlent. Mais je ne comprends rien à ce qu'ils disent. Ah ! Vous voyez que ce n'est pas compliqué du tout la différence entre parler et dire. On peut très bien reconnaître qu'il y a parole sans qu'on sache ce que ça dit. La musique, c'est de cet ordre-là. On sent bien que quelque chose nous parle. On peut discuter pendant des heures sur ce que ça dit à l'un, ça dit à l'autre. L'un verra du vent qui murmure dans les branchages.
3:49 Et l'autre verra les flots agités de la mer occidentale. Pourquoi pas ? On ne va pas dire que l'un a raison et l'autre a tort. Ce que je voudrais vous montrer ici, c'est que la musique n'a que faire de toutes ces images. Non pas parce qu'elle n'a rien à voir avec ces images, mais on aurait pu en donner 2000 pour le même passage. Une infinité. Vous devinez ce que je veux dire. Alors là, on aborde un problème extrêmement profond. Imaginez quelqu'un qui dort à la belle étoile.
4:20 Et dans son dos, il ne l'a pas vu quand il s'est endormi. Il y a un petit caillou un peu pointu, n'est-ce pas ? Il fait un peu mal au dos. Imaginons tous les rêves qu'il peut faire. L'un va rêver qu'à cet endroit-là, il a un furoncle. L'autre va rêver qu'un serpent le mord à cet endroit. Un troisième va rêver qu'il y ait un chien qui le mord là. Vous voyez qu'il y a une infinité de réalisations possibles d'une seule réalité, qui est le caillou pointu qui est là et qui n'a rien à voir avec tout ce qu'on vient de dire. La musique, elle est comme ce caillou là.
4:51 Vous pouvez en donner une infinité d'images qui sont toutes justifiées. Elles ont toutes quelque chose de commun, d'analogique. Je ne suis pas dans la comparaison, je suis dans l'analogie. Les mathématiciens savent parfaitement ce que c'est que l'analogie. C'est A sur B égale C sur D. Ce n'est pas la comparaison de Pierre et de Paul en disant « Tiens, les deux sont maigres, l'un est maigre et l'autre est gros. » Non. Ce n'est pas la comparaison empirique visuelle de deux réalités distinctes. C'est la comparaison de deux rapports.
5:21 Ce que A est à B, voilà ce que C est à D. Donc ce qu'est le murmure du vent sur les vagues de la mer occidentale, c'est ce qu'est la brise d'automne sur les frondaisons de la forêt. Il s'agit de ce que Baudelaire a appelé les correspondances. J'extrais uniquement le vers suivant. « Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, doux comme les hautbois, vert comme les prairies. »
5:52 Vous voyez, correspondance entre tous les sens. « Il est des parfums, ça c'est pour l'odorat. » « Frais comme des chairs d'enfants, ça c'est pour le toucher. » « Doux comme les hautbois, ça c'est un son. » « Vert comme les prairies, voilà pour l'œil. » Ça veut dire quoi ? Qu'il y a quelque chose qui circule entre le vert des prairies, le timbre du hautbois et la fraîcheur des chairs d'enfants, mais qui n'est ni une vision, ni une audition, ni un toucher, ni rien de sensible, qui est absolument invisible, intouchable, inaudible.
6:22 Vous pouvez dire métaphysique si vous voulez, mais c'est extraordinaire. Pas un métaphysique au sens d'un au-delà, mais un métaphysique qui est présent. C'est ce qu'on appelle l'immanence en philosophie par rapport à la transcendance. Il y a quelque chose qui est là, qui circule, et qui font que le vert des prairies, le timbre du hautbois et le contact des chairs d'enfants sont en rapport d'analogie. Eh bien, c'est exactement le rapport qu'entretient la musique avec toutes les représentations qui nous viennent à l'esprit qu'on entend.
Toute parole signifie pour quelqu'un : du berger aux filles du Rhin
6:55 Toutes les représentations, le plus souvent visuelles ou dramatiques. On peut s'imaginer une action, un prédateur poursuivant une proie, et ça peut très bien correspondre à la séquence musicale qu'on est en train d'entendre. Oui, on est parti, des pulsions de mort progressent en silence. Mais on peut parler pour ne rien dire. Et ce n'est pas au sens péjoratif. Quand un bidasse baratine une fille dans un wagon, sa parole n'est pas faite pour l'informer, pour lui apprendre des choses à la fille, mais pour pas qu'elle descende à la prochaine station, pour pas qu'elle change de wagon.
7:29 Il va essayer d'être drôle, de l'intéresser. L'important n'est pas ce qu'il dit, mais à qui il le dit. Et c'est ce qui fait dire à un grand freudien, je pense à Jacques Lacan, avant de signifier quelque chose, toute parole signifie pour quelqu'un. Et ça, ce n'est pas là pour la musique. Il y a un destinataire qui est souvent inconscient. Je crois que je fais de la musique pour moi, uniquement comme ça, pour m'exprimer comme le berger tout seul sur la lande. Mais en fait, il est en train de penser à ses bien-aimés, quelque part.
8:01 Par exemple, Chateaubriand, dans un passage admirable des mémoires d'Outre-Tombe, entendant au loin le chant d'un berger, il dit, « Ce chant m'a rappelé que, sur la terre entière, le chant spontané de l'homme est triste. »
8:57 Comme si la musique était une parole, mais une parole, je vais vous dire exactement, vous la connaissez tous, surtout ceux qui ont eu des enfants, cette parole que les enfants commencent à articuler, les enfants en bas âge, comme s'ils nous parlaient, il a déjà le canal impeccablement maîtrisé, mais il n'a pas encore le code.
9:28 La musique c'est un peu cet ordre-là, comme une infra-parole. Et je pense ici pour l'illustrer à un passage extrait du Ring, le Ring c'est Wagner, tout au début du Ring, dans le prologue de l'anneau, ce prologue s'appelle l'or du Rhin. C'est un prétexte à raconter l'origine du monde, c'est une cosmogonie, tout commence dans les flots du Rhin, vous savez que dans toutes les cosmogonies tout commence au fond de l'eau. Du fond du Rhin surgissent les trois premiers personnages, qui ne sont pas encore des personnages, qui vont compter après, c'est les trois filles du Rhin, c'est les premiers qu'on voit s'agiter là, tout d'un coup.
10:00 Pensez à des naïades et des sirènes d'eau douce. Et leurs premiers mots sont ce gazouillis dont je vous ai parlé, « Weia! Waga! Woge, du Welle, walle zur Wiege ». Wagner commence par jouer sur ces sonorités, comme si c'était des filles qui babillaient.
Deux manières de taire : le silence et l'instrument
10:38 Si je dis en répétant Freud que les pulsions de mort progressent en silence, il y a deux manières de surmonter le silence, parler et chanter. Il y a aussi deux manières de taire, de passer sous silence. Je le prends à l'envers maintenant, pour amener à une distinction capitale à l'intérieur même de l'expression musicale.
11:12 Vous pouvez taire soit en ne disant rien du tout, le silence total, vous mettez un micro et puis on n'entend rien, mais vous pouvez taire aussi en jouant d'un instrument. Vous ne dites rien, vous jouez. Ça c'est une manière de taire qu'on n'a pas coutume de mettre en parallèle avec la précédente. Parce que si je joue du piano, de la flûte, bref, si je ne fais que jouer sans chanter, sans chanter avec des paroles, parce que je peux aussi taire en chantant, c'est ce qu'on appelle le scat en jazz.
12:13 J'exprime, je chante, mais je n'ai rien dit. C'est là que vous comprenez l'exemple de mes chinois tout à l'heure. Dire, c'est parler, plus une signification bien précise. Tandis que là, c'est pas le cas. Et pourtant, c'est précis du point de vue sonore. On peut mesurer les hauteurs, les sons, les fréquences, tout ce que vous voulez.
12:46 Donc, faire de la musique instrumentale est une manière aussi de taire. Et donc peut-être jouer le jeu de la pulsion de mort. Par contre, il peut y avoir une manière d'exprimer, mais sans dire quelque chose de précis, comme le fait avec une admirable précision de la musique instrumentale, jusqu'au plus infime détail, jusqu'à la plus infime et la plus subtile nuance. Piano, forte, haut, bas, accélérer, ralentir, tout ça est présent dans la musique instrumentale.
13:21 Donc, c'est une manière de taire, mais qui n'est pas faite pour nous tromper, mais pour dire et pour exprimer tout ce que les mots n'ont pas osé dire. Qu'ils auraient peut-être voulu dire, mais qui n'ont pas osé, comme s'ils reculaient à un certain seuil de l'expression verbale, devant les enjeux de leur propre dévoilement. Je pense ici à Hölderlin, qui a dit cette phrase admirable, « Le plus périlleux des biens, la parole à l'homme donné. » Le plus périlleux. Et un fabuliste de l'Antiquité, Ésope, a dit, c'est une phrase célèbre, « La langue est la meilleure et la pire des choses. »
13:58 Elle est meilleure parce qu'elle est à même d'éduquer, de transmettre, d'apprendre, de révéler, d'informer, mais elle peut aussi servir à la calomnie, aux mensonges, etc. Eh bien, pour contourner cette ambivalence de la parole, il y a la vérité de la musique pure. C'est une expression qu'on peut discuter, parce qu'un jugement de valeur un peu moral d'un pur, qui est un peu injustifié. Mais en tout cas, on est plus précis en disant la musique instrumentale. C'est-à-dire la musique qui n'est pas au service ni d'un texte, qui soit religieux ou laïque, ou d'un poème, ou d'un scénario, qui n'est pas au service d'une activité extra-musicale, qui n'est pas un texte pour chanter la paix, ou la guerre, ou l'amour.
Émancipation de la musique pure et adieux de Wotan
14:38 Et pourtant, ça nous parle. Quand on voit les enjeux de cette musique pure, de cette musique instrumentale, et de l'importance de ce qu'elle nous dit, sans rien dire, il ne faut pas trop s'étonner de comprendre pourquoi elle a mis tant de temps dans l'histoire de la musique à surgir, à apparaître et à commencer à se développer. Car plus on remonte dans le passé, moins on trouve de la musique séparée de la parole. Donc presque toute la musique ancienne, disons jusqu'au 16e, 17e siècle, la musique reste essentiellement vocale.
15:13 La musique a mis beaucoup de temps à s'émanciper, non pas de cette contrainte vocale, ce n'est pas une contrainte, ça fait des chefs-d'oeuvre, mais en tout cas, de ce compagnonnage vocal pour se contenter d'exprimer ce non-dit permanent qui est le son pur, le son sans parole. Elle s'est tellement exprimée d'une manière purement instrumentale que même lorsqu'elle va revenir au vocal, je pense à ce que devient l'opéra après Bach, après Beethoven, avec Wagner par exemple, il peut arriver que, dans la séquence dramatique que Wagner nous fait entendre, ce que l'orchestre dit, contredise complètement ce que les personnages sont en train de dire, ce que l'histoire est censée raconter est contredit par la musique qui raconte une autre, pas seulement une autre, mais qui quelquefois est l'inverse de ce que dit la voix.
16:08 Je vais vous l'illustrer avec un extrait des dernières mesures de la Walkyrie, deuxième partie de l'immense tétralogie du Nibelung, qu'on a coutume de désigner comme les adieux de Wotan. Wotan, c'est le Zeus allemand, c'est le roi des dieux, et il est en train de dire adieu à sa fille parce qu'il est en train de la punir, à dormir d'un sommeil éternel, jusqu'à ce qu'elle soit réveillée par le premier qui la possédera. C'est censé être l'adieu d'un père à sa fille, ce n'est pas une fin cataclysmique, comme souvent chez Wagner, c'est une fin, où il dit lui-même dans les didascalies, le rideau se baisse lentement, c'est une fin tout en douceur et en ralentissement de toutes les pulsions, puisqu'on va s'endormir pour des millénaires.
16:51 Vous devinez qu'il y a un rappel de la Belle au bois dormant ? Il est donc en train d'endormir et on entend surtout un thème qu'on a entendu bien avant dans l'Or du Rhin et bien répété depuis, qui s'appelle le renoncement à l'amour. Donc l'orchestre nous dit, par les instruments, qu'en disant adieu à sa fille, Wotan renonce à l'amour. Wagner, la Valkyrie, troisième acte, finale, les adieux de Wotan à sa fille préférée.