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Sortir du temps : passé simple et imparfait
0:00 Oui, on ne va pas non plus noyer le poisson, je fais référence à cette formule de Lévi-Strauss. Tout se passe comme si la musique ne rentrait dans le temps que pour en sortir. Elle est tellement importante par rapport à l'essence de toute musique en général, toujours confondue, que je voudrais m'y attarder quelque peu. Et j'ai montré en quoi déjà ce qui lui donnait du sens au niveau de tout ce qui en musique est, le contraire du flux du temps qui passe, la répétition. Mais il y a un autre aspect.
0:32 Le même qui fait qu'on vous a appris ça à l'école primaire, quand on commençait à distinguer les différents temps de verbe et leurs usages. On emploie le passé simple pour un événement qui s'est terminé, qui était un peu brusque, pour une action. Et puis, pour des choses qui ont demandé de la durée, qui ont duré longtemps, qui se sont répétées, qui exprimaient des habitudes et des époques entières, qui reviennent à la mémoire, on emploie l'imparfait. C'est cet aspect-là, cette manière de sortir du temps, de faire revenir le passé, si vous voulez, que je voudrais illustrer plus précisément maintenant.
Une phrase de Proust : Madame de Guermantes à l'église
1:06 Je vais le faire à partir d'un extrait d'un texte d'un auteur qui connaissait admirablement la musique par rapport à la moyenne des écrivains. Je pense à Proust ici, dont déjà les phrases sont d'immenses séquences musicales. Je vous en donne un échantillon où il ne parle pas de musique, ça, ça va venir juste après, mais pour vous montrer le côté presque, on dirait freestyle, dirait les rappeurs, ce genre de phrases. Ou le côté improvisation, solo, chorus, dirait les jazz-eux. C'est un passage où il est gamin, parce qu'il ne donne jamais son âge, le narrateur, tout au long de la recherche du temps perdu, mais on comprend en gros qu'il est gamin puisqu'il est avec sa maman à la messe.
1:44 Il voit par première fois de ses yeux cette fameuse Madame de Guermantes qui est un peu la châtelaine du coin. Il a tellement entendu parler, il la voit par la première fois, elle entre dans l'église, en plein office. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m'eût dédiée. Et le soleil, dardant encore de toute la force de ses rayons sur le parterre et dans la sacristie, menacé par un nuage, donnait au tapis qu'on y avait étendu pour la solennité et sur lesquels s'avançait en souriant Madame de Guermantes, une carnation de géranium.
2:17 Et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui font penser à certaines pages de Lohengrin, voix off, c'est un opéra de Wagner. À certaines peintures de Carpaccio, deuxième voix off, tout à l'heure il parlait de carnation de géranium pour la lumière qui embrase les tapis.
3:00 Et maintenant il parle de Carpaccio, Carpaccio, carnation, viande rouge, regardez comme c'est précis. et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l'épithète de délicieux. Donc, je me sers de cet auteur pas tout à fait au hasard.
Un amour de Swann : la petite phrase de Vinteuil
3:33 On reste dans le temps musical. Ce temps où on dirait que le temps des soucis, le temps qui nous emporte vers le futur a été suspendu comme par magie et qui fait durer une espèce d'éternité. C'est un paradoxe comment le temps peut faire durer une éternité. Le temps peut faire durer du hors temps. Et bien nous allons le voir dans un passage que j'emprunte à une des parties un peu exceptionnelles de la vaste fresque qu'est la recherche du temps perdu. qui s'appelle Un amour de Swann. Vous voyez le titre significatif, c'est pas le grand amour. On croit que c'est le grand amour quand on le vit et puis on s'apercevra après que tous les grands amours ont un côté qui se ressemblent et qui font qu'ils ne sont pas tout à fait uniques puisqu'ils se répètent.
4:10 Et donc Un amour de Swann ne se sont entendus parmi tant d'autres. Donc ça se passe vers la fin du roman quand son amour pour Odette de Crécy a déjà du plomb dans l'aile quand c'est foutu si vous préférez. Il a un énorme chagrin et il s'aperçoit qu'il n'y a plus grand chose entre eux qu'elle n'aime plus alors il est d'autant plus amoureux. On se met toujours à aimer quand c'est un peu tard. Aragon, vous savez, le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard. Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson, comme il faut de regrets pour payer un frisson, comme il faut de sanglots pour la moindre chanson, comme il faut de malheurs pour un air de guitare.
4:41 Il n'y a pas d'amour heureux. Je reviens à Proust. Lorsque le narrateur, là, il est dans cet état d'amour qui part en quenouille. Et puis il est assisté, il est très mondain, il fait partie de la très haute société. Il est invité chez Madame de Saint-Euverte dans l'aristocratie. Et un pianiste, il n'y avait pas de chaîne hi-fi à l'époque. C'est beaucoup mieux que ça. Il y a un pianiste et un violoniste qui vont jouer une sonate pour piano et violon. Et puis tout d'un coup c'est trop tard. Il s'aperçoit que les musiciens ont commencé à jouer donc il ne peut pas sortir.
5:11 Par courtoisie, il est obligé de rester. Je prends le roman à ce moment-là. Au moment où il est obligé de rester un petit peu à contre-cœur. Et voici donc la séquence. Mais le concert recommença. Et Swann comprit qu'il ne pouvait pas s'en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour, incapable, s'il l'avait connu, de s'y intéresser et de faire autre chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme une folie, il lui faisait apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité.
5:52 Il souffrait surtout et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne ou rien ne la connaissait et d'où elle était entièrement absente. Et c'est mal barré, la soirée. Point à la ligne. Mais tout à coup, ce fut comme si elle était rentrée. Et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la main à son cœur. Vous remarquez que l'imparfait a été remplacé par le passé simple. Il se passe quelque chose tout d'un coup.
6:23 Oui, je ne vous l'ai pas dit, mais pendant qu'ils s'aimaient, ils aimaient bien écouter la sonate que les musiciens vont jouer. Ils ne savaient pas qu'ils allaient attaquer cette sonate-là parce qu'il y a une petite phrase dedans qui était un petit peu, comme il dit ailleurs, avec un peu d'humour, l'hymne national de leur amour. Nous avons tous connu comme ça, n'est-ce pas ? En couple, quelques refrains de musique partagés avec la personne aimée. Mais tout à coup, ce fut comme si elle était rentrée et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente.
6:55 C'est rare, vous savez, des écrivains qui savent parler, non pas de la musique, mais en faisant parler la musique. Une attente qui se prolongeait sans qu'il cessa de les tenir, dans l'exaltation où il était d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée. Il entend tout ça dans la musique. De l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment. De toutes ses dernières forces, le chemin ouvert pour qu'il pût passer.
7:25 Comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre et de se dire, c'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas. Tous ces souvenirs du temps où Odette était l'imparfait, éprise de lui et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour à maintenir invisible dans les profondeurs de son être, trompé par ce brusque rayon du temps d'amour qu'il crut revenu, s'était réveillé, et à tire-d'aile était remonté lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.
7:57 Et là, point à la ligne, on va passer à l'imparfait, la longue durée. Au lieu des expressions abstraites, « Temps où j'étais heureux, temps où j'étais aimé » qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n'y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui, de ce bonheur perdu, avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence. Il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu'elle lui avait jeté dans sa voiture qu'il avait gardée contre ses lèvres, l'adresse en relief de la maison dorée, sur la lettre où il avait lu « Ma main tremble si fort en vous écrivant ».
8:38 Le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant « Ce n'est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ». Il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa brosse pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière. Les pluies d'orage qui tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa victoria au clair de lune, toutes les mailles d'habitude mentale, d'impression saisonnière, de réaction cutanée qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris.
« Nous avons pour otage ces captives divines »
9:13 À ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. N'oublions pas l'essentiel de notre propos en quoi la musique entre dans le temps pour en sortir, c'est-à-dire pour retrouver même l'éternité. L'enjeu est énorme. Et je précise ici, pour donner toute sa force à ce que je vais lire maintenant, que Proust était quelqu'un d'extrêmement lucide qui ne croyait pas du tout à la vie éternelle et à des choses comme ça. C'est d'autant plus extraordinaire ce que nous allons lire, le pouvoir que peut avoir la musique par rapport justement à ce qui a l'air d'être désespérant dans le temps.
9:48 Juste avant la chute qui exprime ce que je viens de dire, je voudrais tout de même intercaler un petit passage où il dit que la petite phrase lui parle sans que ce soit avec des mots, vous vous en doutez bien. Et vous vous rappelez qu'il avait dit tout au début que ces gens l'insupportaient, que cette soirée n'avait aucun rapport avec son amour, qu'il lui semblait superficiel, qu'il voulait s'en aller. S'il n'avait pas eu le concert, il serait déjà parti. Et surtout, ce qui l'agaçait, c'est que ces gens auraient ri de son amour s'il en avait parlé en disant « C'est un enfantillage à votre âge, etc. » où on a tous connu ça, bref.
10:18 Et là, il va montrer que la petite phrase lui dit lui aussi que son amour, c'est rien, mais dans un sens inverse, non pas rien en ce sens que c'est moins que la réalité, mais en ce sens que c'est plus. C'est ce que je voudrais vous lire maintenant. « De ces chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait sans qu'il fût atteint par eux, entraîné en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eut l'espérance d'en être jamais délivré, elle semblait lui dire la petite phrase, comme jadis de son bonheur, « Qu'est-ce que tout cela ?
10:51 Tout cela n'est rien. » Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité et de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable quand il croyait la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour comme une divagation sans importance. C'est que la petite phrase, au contraire, quelque opinion qu'elle put avoir sur la brève durée des états de l'âme, y voyait quelque chose non pas comme faisaient tous ces gens de moins sérieux que la vie, mais au contraire de si supérieure à elle que seul, il valait la peine d'être exprimé.
11:32 Ces charmes d'une tristesse intime, c'était eux qu'elle essayait d'imiter, de recréer, et jusqu'à leur essence qui est pourtant d'être incommunicable et de sembler frivole à tout autre qu'à celui qui les éprouve. La petite phrase l'avait captée, l'avait rendue visible, si bien qu'elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine par tous ces mêmes assistants, si seulement ils étaient un peu musiciens, qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie en chaque amour particulier qu'ils verraient naître près d'eux. Et il arrive à cette chute.
12:02 Pour ce type qui ne croyait pas en Dieu ni à la vie éternelle, on voit une victoire. Je pense à ce passage de l'Apocalypse dans l'Évangile où il y a ce cri de Jean « Ô mort, où est ta victoire ! » Par là, la phrase de Vinteuil, c'est le musicien dans le roman qui est censé avoir composé la sonate, la phrase de Vinteuil avait comme tel thème de Tristan, par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épouser notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain.
12:32 son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés.
13:45 « Nous sentons, voyez les prudents, qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otage ces captives divines. » Ces phrases musicales auxquelles nous sommes tous attachés dans notre vie, chacun a les siens, c'est peut-être une chansonnette à la mode, peu importe. « Nous périrons, mais nous avons pour otage ces captives divines qui suivront notre chance. » Et la mort avec elle a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être même de moins probable.
14:23 Voilà. Vous pouvez pas aller plus loin.
Le trio de Schubert et Barry Lyndon
14:55 Je ne veux pas ne pas, à la suite d'un texte aussi admirable, cesser de parler et de donner la parole à la musique en ouvrant donc une nouvelle porte latérale. Je vais l'ouvrir sur la dernière partie du deuxième mouvement d'un trio de Schubert qui est si beau qu'un immense cinéaste comme Kubrick s'en est servi dans un passage assez célèbre de Barry Lyndon. Parce que ce thème admirable, Schubert nous le fait entendre au tout début du mouvement, au violoncelle solo, et puis après il nous le fait oublier. C'est tout le travail du compositeur.
15:25 Après on part dans d'autres développements beaucoup plus gais, beaucoup plus mondains, au sens un petit peu léger, même parfois triomphant ce qu'assez rare chez Schubert, presque solaire. Et tout d'un coup, ce thème revient avec son immortelle mélancolie, mais admirable, salubre, pas une mélancolie, mortifère. Exactement comme la phrase de Vinteuil revient dans le passage de Proust et c'est cet extrait du trio de Schubert que je voudrais vous faire entendre.