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Vengeance, ressentiment et vendetta : la question
1:40 On va peut-être aussi un peu rester dans le même sujet, puisque le V c'est la vengeance. La différence entre le ressentiment, chez Nietzsche on retrouve aussi une notion assez forte, et la vengeance. Et puis peut-être que tu vas nous parler des Corses aussi, par rapport à... La vengeance, la vendetta. La vendetta. Ou cette notion de vengeance, finalement, si on reprend par exemple dans l'Epopée, chez Homère, c'est quelque chose d'assez normal.
2:10 Achille se venge du meurtre de son ami Patrocle, qui tue Hector, et puis tout le monde trouve ça très... Quelque part Créon, on venge la cité. Personne ne sont au fût, parce que voilà, en gros. Donc, bon, qu'est-ce que tu peux nous dire un petit peu de cette notion de vengeance ? Est-ce que finalement, c'est un concept moral ? Est-ce que... Ou est-ce que là encore, c'est quelque chose d'absolument neutre, d'un point de vue axiologique, quoi ? Et puis de voir un petit peu comment s'articulent et le ressentiment et la vengeance.
La vengeance, un concept de droit dans les sociétés
2:43 Au départ, c'est pas un concept moral, au départ, c'est un concept de droit dans les sociétés. Ma femme en flagrant délit d'adultère, je la tue. Point. C'est pas le Corse qui parle. Je veux dire par là qu'il y a des sociétés où tout ça est très bien vu, où ça va de soi. Et encore aujourd'hui, dans la République d'Asie centrale, ex-soviétique, je veux dire, il fallait aller faucher à coups de cravache la femme dans le village voisin et l'emporter comme le rapte des Sabines, l'antiquité romaine, je veux dire, pour l'épouser.
3:13 Et maintenant, ça se fait encore avec des voitures. Les autorités ont beaucoup de difficultés quand elles y mettent de la volonté, parce que certaines y sont impliquées dans le fait que les femmes, ça se conquiert comme un butin. Et même comme ce qui est à l'origine de tout butin. C'est la première valeur. Donc la vengeance, c'est un terme de droit et qui n'est pas même péjoratif dans certaines sociétés. Je ne sais pas si vous vous souvenez, vous êtes un peu jeune, mais de cette comédie superbe au cinéma avec Mastroianni qui s'appelle « Divorce à l'italienne »
3:43 qui se passe en Sicile, etc. Et Tim Bragg, sa petite nièce, qui est un peu jeune, il veut se débarrasser de ses épouvantables et de ses moments immorales comme intrigue. Il veut se débarrasser de son épouse qui est une grenouille de bénitier qui veut tout le temps faire l'amour avec lui tout en lui parlant de Dieu, etc. Il y a beaucoup d'enfants, il veut la liquider, il dit « Je suis en Sicile ». On arrive à la vengeance. Si j'arrive à voir un flagrant délit, elle me trompe, ça va être dur de lui trouver un amant parce qu'elle est vertueuse comme ce n'est pas possible. C'est tout le film. Je veux dire, j'aurais tout le jury avec moi.
Le devoir de vengeance et la vendetta corse
4:13 Et ça ne loupe pas. Il y a même la mafia qui vient le voir à un moment donné en disant « Tu mets trop de temps à te venger, ce n'est pas bien, tu fais baisser l'estime dans les valeurs. » Donc pour dire d'abord, la vengeance, ce n'est pas partout un vilain sentiment. Souvent, il y a un devoir de vengeance à certaines cultures. Là, par contre, j'assume mon truc de Corse, j'ai bien senti ça. Dans la mesure où une atteinte fait à une de mes cousines, à moi qui partage des gouttes de sang avec elle, c'est un dol, un dommage fait à tous ceux chez qui circulent ce sang.
4:46 C'est ça qui est terriblement criminogène dans ce genre d'éthos, si je puis dire, d'éthique archaïque. C'est tout le sang, et au sens classique du terme, les membres de la famille proche ou lointain qui sont concernés. Et donc, ce serait immoral de ne pas venger. C'est pour ça que les vendettas durent sur plusieurs générations et font des dizaines de morts. Je connais une vendetta qui fait plus de 60 morts sur trois générations. Au départ, c'était une petite vieille qui avait deux chèvres dans un village.
Droit public et code d'Hammourabi selon Hegel
5:18 Une s'est égarée dans le jardin du voisin. Le voisin a envoyé gentiment un petit caillou pour que la chèvre ne bouffe pas ses salades. Il ne me reste que mes chèvres. Il a jeté des cailloux. Il a voulu m'humilier. Il a parlé à ses neveux. Ça a fait 60 morts sur plusieurs générations. Et les Atrides. Oui ! Tu y es. On est en plein dans la tragédie. Voilà. Donc, c'est des notions qu'il faut prendre au sérieux. Jusqu'à ce que, précisément, quelque chose associe la notion de droit à la notion de public. Tiens, comme je reviens à peuple. Pueblo.
5:49 Public, c'est l'épithète de populaire. De peuple, pardon. Ce n'est quand même pas un hasard. C'est-à-dire, à partir du moment où il y a une prise en charge de la justice par quelque chose qui transcende les parties concernées. Sinon, c'est le carnage permanent. Hegel admire le code d'Hammourabi. Est-ce que la justice est exonérée de vengeance ? Absolument pas. Je suis en train de donner un exemple. Hegel disait le code d'Hammourabi est un immense progrès. Cette fameuse stèle, on voit au Louvre, je vais dire, et le voleur aura la main tranchée. Il dit c'est un immense progrès.
Réparation, châtiment et peine de mort chez Rousseau
6:19 Ça nous paraît barbare, il dit. Heureusement, pour nous dire. Mais, c'est un énorme progrès que le meurtre ne soit pas l'affaire de l'arbitraire de chacun, mais qu'il y ait un texte commun pour tous et écrit, stipulé. Puis de russes des vitiges, il dit c'est un progrès. Le simple fait qu'il y ait un droit écrit. Bien sûr. Mais la justice, elle, ne va raisonner de moins en moins en termes de vengeance, mais en termes de réparation.
6:51 Comment on peut expliquer la position de Rousseau, par exemple, sur la peine de mort ? Le fait qu'il y reste attaché. Comme Kant, d'ailleurs. Ce n'est pas encore ce qu'on leur est. Oui, bien sûr. d'abord, il ne faut pas faire d'anachronisme. Je veux dire, non pas qu'il n'y avait pas de partisan de la suppression de la peine de mort à son époque, mais c'est plutôt l'exception. La règle générale à l'époque, c'est la peine capitale. Mais, personnellement, moi, c'est un point sur lequel je suis en désaccord, sans doute, parce que je suis un moderne avec beaucoup de guillemets.
7:26 je pense qu'on peut aujourd'hui se débarrasser largement et depuis longtemps de la peine de mort. Mais, tu me demandes comment expliquer Rousseau, je crois qu'il y a un inspiration d'abord sociologique. Mais, est-ce qu'on est dans l'ordre de la vengeance ? Non, non, de la Règle est libre de ce qu'il fait.
8:18 Voilà pourquoi on ne l'envoie pas en prison. Sauf quand on est parent, on frappe la table, on dit, elle est méchante, ce qui contribue à entretenir l'animisme spontané de l'enfant. Voilà. Mais, par contre, le châtiment est un droit qui rétablit le délinquant dans sa socialité. Que ce droit aille jusqu'à la peine de mort, moi, je suis en désaccord. Il y a quelque part un seuil qu'on franchit, je ne vais pas reprendre tous les arguments de ceux qui sont contre la peine de mort, mais il y a un seuil qu'on franchit.
8:53 Et, voilà, ça pouvait être nécessaire à une époque où il n'y avait pas d'autre recours pour limiter la nuisance et la nuisibilité de certains agents criminogènes. Enfin, je veux dire, aujourd'hui, j'espère que je ne suis pas décevant comme réponse, mais je veux dire, qu'on me dise pas si votre enfant a été violé demain et mis en morceaux, vous auriez un jugement différent. Je suis en train de parler de droit, je ne suis pas en train de parler de mes caprices personnelles. Mais je ne vois pas, pour l'instant, ce que la peine de mort ajoute au droit.