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Baroque et rock : une même métrique régulière
3:07 ça a été les grandes heures de l'orchestre Jean-François Paillard, ou même le morceau qui s'est le plus vendu, l'Adagio d'Albinoni, qui était vraiment un tube presque autant que les AC/DC et les Beatles, ça c'est rien, est un faux, qui a été écrit au XXe siècle par un gars qui s'appelait Giazotto sur une ligne de basse maintenant écrite par Albinoni. Bon, où je veux en arriver ? Je veux dire que, qu'est-ce qu'il y a de commun musicalement, soyons sérieux maintenant, à la musique rock et à la musique de Bach, et j'étends, et même à la musique de jazz, je veux prendre des genres très différents, voire qui s'opposent souvent.
3:46 Ce qu'il y a de commun, c'est la métrique. Alors ça, ce n'est pas une opinion, ça se mesure, c'est pour n'importe quel analyste musical, je veux dire, la métrique est régulière, elle est binaire, si l'on préfère. Tout au long des morceaux de Bach, on a envie de... Ça swing, on dirait un jazz. Ce qui veut dire ça balance. Donc, quelque part, c'est le besoin d'avoir recours à cette rythmique métrique sécurisante, où chaque segment de temps qui commence renouvelle à l'identique le segment de temps précédent à intervalles réguliers, à l'opposé d'un Beethoven qui part à gauche, à droite, sans crier gare, où on ne sait jamais ce que ça va donner.
4:23 Un Beethoven qui est contemporain de la Révolution française et de la liberté. Là, c'est une musique... On dit une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Qu'est-ce que c'est rassurant pour un moderne ? C'est l'ancien régime, il servit dans ma résidence secondaire moderne. C'est ma belle chénifique. Je n'ai rien, surtout qu'on ne fasse pas dire ce que je n'ai pas dit, et je ne parle pas une seule seconde contre le répertoire, les œuvres de la musique baroque. je suis à genoux devant Monteverdi, qui n'a pas cette métrique, soit dit en passant d'ailleurs, qui est plus proche du récitatif wagnérien, je vais en faire hurler certains, et de la liaison parole-musique.
5:06 Mais enfin, disons, pour ce qui est des rythmiques les plus affirmées régulières, Vivaldi, Telemann, et Corelli, et j'en passe, ils sont innombrables à cette époque-là, c'est les Italiens qui font le gros du morceau, mais toute l'Europe les imite. Bach commence, pour se faire la main, par copier, note par note, tous les concertos de Vivaldi, quelle humilité ! Bach, qu'on reconnaît à première écoute, son originalité, il se l'est faite par l'imitation, belle dialectique, quelle humilité ! Bon, donc, Haendel, bien sûr, tous ces géants du baroque, c'est cette métrique.
5:38 Donc, déjà, il y a un lien, il y a un double lien extérieur, ils apparaissent au même moment, dans les années 50, dans l'après-guerre, se diffusent. La musique baroque, pour le répertoire des mélomanes, le rock, pour une classe d'âge essentiellement jeune, il y a donc ce lien extérieur, il y a un lien interne musical, que je viens de préciser, qui est une métrique constante et régulière. Alors, bien sûr, il n'y a rien de laudatif ni de péjoratif, dans ce que je dis. Ça dépend de la manière dont est faite cette musique.
6:08 Si, sur ce cadre rythmique, relativement pauvre, qui est l'élément le moins développé dans la musique baroque, il ne change pas, de même que dans le rock, une fois qu'on a entendu une mesure d'un morceau, toutes les mesures qui viennent après, seront identiques et ne prendront pas par surprise, pas plus que les secousses du TGV, ou même d'un train plus ancien, où on était encore plus secoué, à un intervalle très régulier, qui correspond à la longueur des rails. Donc, ce canevas-là, doit être équilibré par un développement beaucoup plus complexe des harmonies ou de la mélodie.
Le canevas rythmique doit être compensé par l'harmonie
6:40 L'élément rythmique étant celui qui est constant, le développement va porter ce que fait admirablement Bach, qui fait des prises de risque harmoniques, des notes à la limite de la dissonance, des intervalles de secondes, qui feraient penser à Schoenberg des fois, je veux dire, voilà. Donc, ce n'est pas du tout péjoratif. Par contre, lorsqu'il n'y a que ce canevas, sans développement mélodique par-dessus, et encore moins harmonique, et quand j'entends tous ces orchestres de variété, comme on dit dans les... dans le classement des genres, chez un disquaire, classique, jazz, variété, musique du monde, à la hache, quand on voit que cette rythmique-là est en plus avec deux accords qui ne changent pas depuis 51, ce qui est en passant, qui sont vaguement les accords du blues et encore réduits à leur plus simple expression, je me dis qu'il y a un problème.
7:26 Là, j'ai dit baroque, R-O-C-K, exprès, pour montrer qu'il y a une complicité entre une certaine bourgeoisie bobo, dont je fais partie en partie, je veux dire, pas seulement par ma génération, mais par mon milieu social, qui adore écouter les musiques de l'ancien régime et à qui ça fait du bien, et pour cause. Voilà. Et qui, d'ailleurs, à mon avis, les écoute mieux à la lumière des musiques qu'il y a eu après. On voit mieux l'extraordinaire originalité de Bach quand on écoute Beethoven et Bartók, même plus tard.
7:58 Et puis, il y a le miracle du jazz qui s'évade de toutes ces contradictions qui arrivent à les synthétiser à un niveau supérieur. jazz, la musique la plus savante des musiques populaires, la plus populaire des musiques savantes, comme dit très bien une formule. Et qui, justement, par-dessus cette régularité rythmique à laquelle il est astreint, par hypothèse, en tant que jazz, construit un développement mélodique qui s'appelle l'improvisation, qui là encore fait des prises de risques. Je ne vais pas insister sur Parker, sur Monk, harmoniquement et mélodiquement, qui enrichit énormément le propos.
8:32 Et donc, on est dans une impasse, la jeunesse, surtout, est prise en otage depuis presque 60 ans maintenant dans un ghetto sonore qui peut avoir des qualités s'il était présent à côté d'autres répertoires, mais qui les détourne d'un héritage auquel ils ont droit et qui est l'héritage des musiques populaires précédentes et des musiques savantes précédentes. J'ajoute juste une dernière observation, justement, populaire et savant, car c'est ça le fond du problème.
Musique savante et musique populaire
9:03 Si je pense à l'expression musique savante, la référence à Bach vient tout de suite. Quoi de plus savant que les contrepoints, c'est la mathématique supérieure de la musique, ou contrepoints hyper complexes de l'art de la fugue ou de l'offrande musicale, bien sûr. Mais les musiques savantes qui écrivent Bach, ont pour titre, je pense aux morceaux écrits par Bach, gigues, bourrées, gavotes, menuets, sarabandes, là on est dans le populaire. Je veux dire par là que le paysan de l'époque n'écoutait pas Bach, nous n'avons pas d'illusions.
9:35 Mais quand, si par hasard, il était amené à entendre sa musique, elle était en phase avec ses oreilles au niveau de refrains, de rythmes de danse fondamentaux, que le paysan connaissait très bien. Donc il y a une continuité. De même que le gamin qui n'a jamais écouté de jazz, qui ne connaît que le rock, mais qui écoute Parker et tout, va reconnaître tout d'un coup les harmonies du blues qui sont aussi à la base du rock. Il y a donc, dans le bon rapport populaire-savant, une manière pour la musique savante de creuser indéfinement et de complexifier une donnée qui reste en phase avec l'oreille populaire.
10:13 Ce qui est grave, c'est quand le savant s'isole, se coupe définitivement de la musique populaire, comme ça a été le cas d'une certaine musique contemporaine au début du XXe siècle. Pas de toute. C'est pas le cas de Bartók, par exemple, qui au contraire, a fait un extraordinaire travail d'ethnomusicologue, en se promenant avec les énormes magnétophones de l'époque sous le bras jusque dans le Maghreb pour enregistrer toutes les... la musique populaire avec lesquelles il n'y a plus être en contact. Donc voilà, je veux dire, c'est surtout ça qui est l'élément décisif, à mon avis. C'est qu'il faut retrouver, il faut redonner aux jeunes leur héritage et de telle sorte qu'avec l'héritage à la fois classique et jazz, ils puissent refonder une musique populaire enrichie par certains extraits et rapports et non pas réduite à l'extrême.
10:59 Je ne regarde rien que l'évolution qu'il y a du rock'n'roll où il y avait encore une petite subtilité rythmique dans la mesure où il y a un temps contre-temps en rock'n'roll, un afterbeat, comme on dit, une respiration entre le temps fort et le temps faible qui disparaît avec la mode disco où c'est ding ding ding ding ou le rap, par exemple. La rythmique et la métrique est enregistrée même à part sur une boîte à rythme avant que... Voilà, je rends hommage au rappeur, par contre, sur la subtilité de leur... Je ne suis pas... Je suis équitable, de leur rapping. La parole, par contre, c'est très subtil la manière dont la parole vient s'installer sur ce canevas rythmique.
11:30 Je rêve d'un rappeur qui rapperait sur un batteur de jazz. Voilà.