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Liberté, libéral, libertaire : le livre de Clouscard
1:30 La liberté, libertaire, libérale. Mais j'aimerais aussi que tu nous parles de Sartre. Clouscard a fait un essai, je ne me rappelle plus bien le titre, je crois que c'est la critique du libéralisme libertaire, où il oppose la notion de liberté chez Sartre et celle chez Rousseau.
2:01 Donc là encore, est-ce que tu peux nous éclairer sur ce triangle liberté, libéral, libertaire ? Et parce que tu disais de cet ouvrage, le titre exact c'était « De la modernité, deux points sous titre, Rousseau ou Sartre, point d'interrogation ». Comme c'était un peu énigmatique comme titre, et que déjà il ne se vendait pas beaucoup et qu'il était inconnu, les éditions Delga ont bien eu raison, dans leur réédition, avec l'accord de Clouscard bien sûr, de mettre un nouveau titre, critique du libéralisme libertaire, car c'est ça qui fait toute l'unité du volume.
2:33 Il ne faut pas oublier que Clouscard a la paternité de ce syntagme, qui est devenu aujourd'hui banal, libéralisme libertaire, on ne l'entendait pas à l'époque. Au contraire, quoi de plus opposer au patronat défendu par Pompidou que le courageux Cohn-Bendit sur les barricades, il ne faut pas faire plus opposer que libéral et libertaire. Bon, je ne reviens pas, on a assez parlé de ça, ça fait 40 ans que tout le monde On a bien vu le résultat. Peut-être sur la notion de liberté. Et que notre ami, comme l'indique, qui est député européen et vert, bien sûr, est à l'avant-garde de ce libéralisme libertaire et qu'il a participé à l'effondrement, sur son faible segment, il a participé à l'affaiblissement des valeurs progressistes dans cette région.
Faire ce que l'on veut et faire ce qui nous plaît
3:18 La France était dans le collimateur. C'était le pays le plus engagé à la libération avec l'Italie et le moins aligné sur les positions atlantiste, anglo-saxonne, etc. Donc, pour répondre au jeu des trois mots, libéralisme, libertaire, liberté, je rappelle une phrase de Rousseau toute simple. Être libre, c'est moins faire ce que l'on veut que ne pas dépendre du travail de l'autre. Saisissant, comme formule.
3:49 Surtout qu'il prend faire ce que je veux dans le sens courant, car il faut être honnête quand on parle de liberté. Comme dit Rousseau, après tout, inoubliablement, moi ce que j'aimais, c'était la liberté libre. Bon, il faut être sérieux que la liberté, elle est libre ou elle n'est pas. Donc je ne veux pas finasser. Or, cette liberté-là, je ne veux pas la confondre à celle, comme on dit, du renard dans le poulailler ou du loup dans la bergerie. Car ça, c'est le rapport de force. Quelle insulte à la liberté de la confondre avec la puissance de faire non pas ce que je veux, je vais y revenir.
4:19 C'est la réponse courante, il faut être honnête. Tu demandes à quelqu'un, n'importe qui d'abord, qu'est-ce que ça veut dire être libre, ça veut dire, je vais faire ce que je veux. Il a raison de répondre comme ça. Maintenant, quand est-ce que je fais ce que je veux ? Là, je redeviens philosophe, je suis obligé d'analyser. Pierre et Paul, deux jeunes, deux lycéens, bûchent le bac, sont en retard, ils ont glandé, ils ont le droit, ils sont jeunes, et ils décident de se rattraper, ils disent, il faut qu'on bosse, il ne reste plus qu'un mois, donc demain, c'est le bac, 6h du mat et on bosse. 6h, le réveil sonne. Je ne sais pas ce qu'ils sont colocataires.
4:51 Il y en a un qui reste au lit et un qui se lève. Lequel a fait ce qu'il a voulu ? Je pose souvent la question aux élèves. C'est très intéressant. Bref, d'abord ils te répondent, les deux, monsieur, il y en a un qui veut rester au lit. Il reste au lit, il y en a un qui veut se lève et il se lève après tout. Je dis, ah bon, parce que pour rester au lit, il faut de la volonté. Ils comprennent tout de même, ils commencent à comprendre qu'il y a un problème. Beaucoup de volonté pour rester au lit quand on a sommeil. Ou il ne faut pas se lever, ah non, il faut de la volonté. Vous voyez bien, celui qui a exprimé sa volonté, c'est celui qui s'est levé.
L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite
5:25 Alors celui qui reste au lit, qu'est-ce qu'il fait ? Il fait ce qu'il lui plaît. Je n'en veux pas, je suis le premier quand je peux à faire ce qu'il lui plaît. Je ne fais pas ce qu'il veut. Distinction capitale. Pour qu'on parle de liberté, il faut commencer par là. Et quand Rousseau dit, l'impulsion du seul appétit est esclavage, L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est une liberté Le mot le plus important c'est une seule lettre avec une apostrophe c'est le S' L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite non pas qu'on m'a prescrite soit les hommes dans le rapport de la domination à la servitude soit la nature c'est pas une loi que j'ai décidé d'avoir faim tous les jours c'est pas décidé que ça vieillit que ça meurt, qu'il est décidé.
6:15 Donc, l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ça veut bien dire une préfiguration saisissante de ce que Kant va appeler l'autonomie et la fameuse liberté au sens moderne, qui consiste à emprunter ses principes ni à Dieu, ni à la nature. Je reviens au point de vue anthropologique, où Marx disait que c'est l'homme qui fait l'homme, et non pas la nature ou Dieu qui fait l'homme. Et alors, est-ce que le libéral-libertaire fait ce qui lui plaît ? Le contraire. Si le libéralisme est hédoniste, comme c'est le cas chez les Onfray et nos autres post-nietzschéens, qui sont aussi peu nietzschéens et spinozistes, au regard de ces grandes figures que sont Spinoza et Nietzsche, pour ne pas en finir, ce serait prétentieux, mais pour le dire en passant et pour en finir pour aujourd'hui avec Nietzsche, pour moi c'est un pauvre garçon.
L'hédonisme libéral-libertaire et le principe de plaisir
7:00 Voilà, c'est un pauvre garçon que j'admire beaucoup, mais dont on veut faire absolument... Il y a un décapeur, un machin, mais non, il dit lui-même dans Zarathoustra, toi l'ami de la vérité, on parlera à lui, philosophe, toi l'ami de la vérité, allons donc, rien qu'un fou, rien qu'un poète, Nietzsche est honnête quand il parle de lui. Et c'est déjà pas mal d'oeuvre. On reparlera de Nietzsche. Un grand poète, d'accord. Donc, dans l'optique de ces néo-nietzschéens, ces néo-spinosistes, c'est l'éclat, la libido, les affects, jouir sans entrave, c'est pas ça qu'on disait ?
7:31 Jouir comme des porcs, jouir sans entrave. Bien, pour ces épicuriens, en fait, toutes ces pensées à la mode, contre lesquelles je n'ai rien spécialement, je n'ai rien contre Épicure. Mais, ça c'est le principe de plaisir. Alors que toute anthropologie, c'est justement une dialectique permanente entre le principe de plaisir et le principe de la réalité. Car il faut être drôlement privilégié pour pouvoir jouir du principe de plaisir en faisant abstraction du principe de réalité. Pourquoi ? Parce qu'il y a des serviteurs ou des boys pour s'en occuper, la réalité sans doute, et donc je peux en faire abstraction. Donc, encore une fois, je vais absolument faire comprendre que rien n'est moins puritain que le point de vue de Rousseau, Clouscard, Marx.
Le bonheur entre la vertu et le libertin
8:12 Rien de moins puritain. Mais ce n'est pas pour ça qu'ils font l'apologie du plaisir des maîtres. Je constate encore une fois, et je vais en finir avec ce triangle, puisqu'on parle beaucoup de triangle aujourd'hui, qu'entre ces extrêmes que sont la vertu, à la Robespierre qui guillotine au nom de la vertu, Et le libertin, à la Laclos, Marquis de Sade, Des Grieux, peu importe, je veux dire, et le plaisir évanescent et réservé à une élite, c'est surtout ça.
8:45 Entre les deux, il y a le bonheur. La position la plus révolutionnaire qui renvoie dos à dos les deux extrêmes qui peuvent durer des siècles, du maître et du serviteur, c'est le bonheur. Ce n'est pas un hasard si la cinquième promenade est une étude sur le bonheur, et si la réflexion sur le bonheur fait l'unité profonde de ce siècle des Lumières. Même Voltaire, pour lui-même, le bonheur est une valeur, puisqu'il sait gré aux négociants, il est plus capitaliste, Voltaire, bien sûr, qui donnent des ordres de son cabinet à Surate et au Caire dans la lettre sur le commerce, et contribuent, c'est la dernière phrase, au bonheur du monde.
9:23 C'est dans ce souci du bonheur qui fait la grandeur des lumières. Bonheur, on est à l'envers maintenant. Il y a un puritanisme qui m'effraie. Il y a une morale depuis le triage des ordures jusqu'à... Bref, je veux dire... Ou dans un certain féminisme, on ne croit pas à chaque fois que j'attaque...
9:53 à elle, c'est une manière de reconduire le vieux puritanisme de nos grands-mères. Mais je ne suis pas celle que vous croyez. Il y a un peu ça dans le féminisme aussi qui se croit d'avant-garde, tout simplement. Donc devant toutes ces codicies qui nous empêchent d'être heureux, je défends le bonheur en renvoyant dos à dos la jouissance singulière et élitiste du maître et l'austérité des sociétés traditionnelles où il n'y en a pas pour tout le monde. donc il faut la vertu, sinon tout le monde s'empare des femmes du voisin et ce n'est pas bien.
10:50 Merci.