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La société de consommation : un consensus de Soral à Lordon
1:59 Il y a des thèses, notamment chez ton ami Michel Clouscard, qui affirment qu'on n'est pas encore finalement dans la société de consommation et que peut-être qu'on n'a jamais été dans la société de consommation et peut-être aussi qu'on n'y sera jamais. Alors là encore, est-ce que tu peux nous éclairer sur ce concept de consommation ? Je crois que je peux, je ne sais pas si je dois, j'ai peur, j'ai peur franchement de répondre à ce genre de questions, parce qu'il y a un tel consensus contre moi que j'ai peur d'y faire brèche. Je vais me commande et là. Après tout, pas loin de la tombe de Rousseau, dont la devise, c'était de suspendre sa vie au vrai. Je vais essayer de faire dépendre ma vie de la vérité.
2:38 Non, non, mais j'ai l'air de persiffler, mais l'enjeu est énorme, parce que le consensus dont tu parles s'étale sur un spectre qui va de Soral, par exemple, d'une certaine extrême droite, à Lordon. Lordon, c'est le contraire, hein, mais l'esprit, à l'opposé de la droite, et encore plus de l'extrême droite, bien sûr, qui prend des positions courageuses et que je salue en politique étrangère, quand il ne reconnaît pas le traité européen ou quand il le condamne, quand il veut imposer, bref, le capital.
3:14 Mais ce même Lordon, justement, a tiqué quand il a lu Clouscard, ce passage sur la consommation comme par hasard, comme quoi c'est bien le point faible. Et il dit, allez, avouez, Clouscard, vous avez beau faire des contortions, que finalement, la classe ouvrière est passée à table dans les années 60, et plus que pour un plat de lentilles, avec l'évolution du niveau de vie. C'est là que Clouscard intervient, que c'est une vraie révélation. Parce que dans le capitalisme de la séduction, que celui de ses livres qui a eu le plus gros succès, enfin, en matière de tirage, éditorial, et qui a eu la gentillesse de me dédier, quand il me le dédie en disant à Dominique Pagani, à qui ce livre doit beaucoup, je précise qu'il ne se rend pas justice.
Biens de consommation et biens d'équipement selon Clouscard
3:52 Je l'ai un peu éclairé, il m'a énormément apporté sur les cultures populaires, je l'ai un peu éclairé sur les points de culture musicale, ça se voit dans son chapitre sur la sono, c'est un strict point, lui, il me doit, encore c'est un mot, beaucoup dire, quelque chose de nos échanges. Je lui dois tellement plus, à savoir, la distinction qu'il est le seul à faire intervenir à l'époque, et qui répond à ta question, qui est la clé, à mon avis, pour y répondre, la distinction qu'il fait, qui est le seul à faire jusqu'à aujourd'hui, personne avant lui et personne depuis qui l'a creusée, entre les biens de consommation et les biens d'équipement. Et est-ce qu'on peut mettre sur le même plan la consommation du champagne acheté par Berlusconi pour arroser le corps de la nana à une cérémonie, comment ça s'appelle ?
4:34 Bunga Bunga, je crois. J'essaie de me tenir le coin. La consommation de ce champagne-là est-elle du même ordre que celle du mineur du Pas-de-Calais, qui a un an de la retraite, grande victoire, je ne suis pas mort de la silicose, je suis un an de la retraite, s'achète sa première télé-couleur, et qui est désignée par Cohn-Bendit et ses acolytes de 68 comme un sale intégré, embourgeoisé, consommateur, perdu pour la cause révolutionnaire, ben voyons. C'est pour m'insurger contre cette forfaiture sociale, contre ce discours anti-consumériste de la part de ceux qui en consomment le plus.
5:10 Je suis sûr, par exemple, pour ce qui est du problème de l'eau, qui est plus important pour moi que celui de la couche de carbone, peut-être parce que j'ai vécu longtemps au sud du Sahara, je ne sais pas, mais le problème de l'eau, qui est vraiment, qui est un environnemental et humain, capital, je veux dire, je suis sûr que Nicolas Hulot, dans les hôtels où il passe, et dans les jacuzzis, il y souhaite, moi je ne suis pas du tout, mais consomme beaucoup plus d'eau que moi, incomparablement. Donc, je veux dire, de la part de ceux qui consomment le plus, cette condamnation du timide accès de la classe la plus exploitée aux premiers éléments de consommation de masse auquel il a droit, jusqu'à faire une analyse très fine, en montrant qu'il y a d'abord, je réponds précisément à ta question, grâce à lui maintenant, voilà la séquence, des biens d'équipement collectif, les égouts, les trucs de gaz, quand on se promène sur une rue dans Paris, il faut voir ce que c'est que le fonctionnement d'une grande ville en termes d'équipement, je parle de l'invisible, là, qu'on ne voit jamais, de millions de personnes qui travaillent pour nous, dans le silence, la voirie, etc., il suffit qu'il y ait une grève des éboueurs pendant quelques jours pour qu'on voit tout d'un coup, quand tout ça s'arrête, à quel point c'est important.
De l'équipement collectif à la consommation libidinale
6:20 Et donc, les biens d'équipement collectif, les routes, les canaux, les aménagements du territoire. Après, les biens de consommation des ménages, deuxième étape, alors là, c'est effectivement la machine à laver, le frigidaire, mais comme dit admirablement Clouscard, quand on ne consomme pas un frigidaire, mais ce qu'il y a dedans, si il n'y avait pas la machine à laver, la femme ne pourrait pas aller bosser, car le bagne des femmes, pendant des années, ça n'a pas été la vaisselle, c'est une plaisanterie de blague, la corvée de la vaisselle, c'est rien, c'est la lessive, c'est épouvantable, en hiver, aller faire le linge, la buanderie, les mains rougies, par le froid, heureusement qu'il ne la faisait pas trop souvent, dans certaines régions, même une fois par an, et après, pas très loin de chez vous, je crois, de la Haute-Marne, on faisait sécher ça dans les Vosges, du linge, sécher sur pré, comme on dit, et voilà, c'est épouvantable, la machine à laver, la fin de cet esclavage, qui est un équipement, qui libère en plus, qui est même un intérêt capitalistique, qui libère la femme, qui était astreinte, otage du ménage, pour aller à l'usine, comment mettre le même pied, avec le même mot consommation, des choses aussi différentes, c'est un peu fort de café, et que Clouscard dit,
7:30 que, non seulement, c'est pas vrai qu'on consomme trop aujourd'hui, d'abord qu'il y ait ce « on », il y en a qui aimeraient bien consommer un peu plus, il va jusqu'à dire, que la majorité de la population, est très en dessous, de ce qu'on devrait, et pourrait consommer, ce qu'on pourrait, et donc devrait consommer, si on le mesure, non pas par rapport, à une hypothétique référence passée, c'est sûr, par rapport à ma grand-mère, Corse qui extasiait, faisait on off, avec le bouton électricité, non, n'en revenant pas que la lumière revienne, à chaque fois, et s'éteigne sous sa commande, on ne va pas dire, que c'est un luxe aujourd'hui, d'avoir le courant, mais par, donc on mesure, une consommation excessive, quand est-ce qu'il commence le trop, voilà pour répondre exactement, à ta question, on le mesure par rapport, à ce que permet, les forces productives, on va parler en termes marxistes, de l'époque que je vis, la voiture était un luxe fabuleux, dans les premières automobiles, d'accord, c'est quelque chose maintenant, qu'on retrouve, avec une extension populaire, considérable, et là aussi d'ailleurs, parce que c'est devenu un équipement, la plupart du temps, la plupart des heures, passées en voiture, par les franciliens, c'est pour aller au boulot, ou pour en revenir, ou pour faire des courses, pendant le week-end, il y a aussi cet espace de liberté, d'aller se balader, avec la famille, dans les paysages de la douce France, voilà, mais, donc,
Le plan contre la décroissance généralisée
8:42 des biens, d'équipement collectif, au bien d'équipement des ménages, à la consommation, qu'il appelle ludique, marginale, libidinale, qui est celle qui est réservée, une classe privilégiée, non, celle-là, la classe ouvrière, il n'y a pas eu accès, voilà, donc, c'est pour ça que c'est un peu scandaleux, ce que je dis, non seulement, nous ne consommons pas trop, mais je maintiens, nous ne consommons pas assez, bien sûr, tous ces termes-là sont idiots, maintenant, je redeviens philosophe, au sens strict, c'est-à-dire, qu'est-ce qu'on appelle, ici, la consommation, il est évident qu'on consomme trop, de nos jours, et qu'on, tout milieu compris de ceci, et pas assez de cela, donc, il y a un terme tabou, qui est celui de plan, si on veut vraiment finir avec ça, et décider que c'est cette production-là qui va être encouragée, au détriment de celle-ci, qui devrait même plutôt diminuer, pourquoi pas être décroissant, dans certains domaines parasites, moi, ça ne me dérange pas, mais la décroissance généralisée, on voit bien où est l'arnaque, je constate que, les écolos, les dits écolos, comme on dit, les plus radicaux, qui sont carrément pour une décroissance, et le patronat, ont cette complicité objective, c'est la grève de l'investissement, parce que c'est la cause principale de la crise que nous vivons en termes financiers, c'est que c'est depuis 40 ans que le patronat n'investit plus,
9:52 il n'aura pas le goût d'investir, dans un pays où, de haute lutte, ont été conquis des droits, où les salaires ne sont pas ceux du Bangladesh, donc, puisque c'est comme ça, j'ai perdu la partie au niveau hexagonal, je vais faire mes usines en Slovaquie, en automobile, et mes textiles, bien sûr, là où il y a eu mille morts brûlées, n'est-ce pas, au Bangladesh, voilà, donc, il est étrange, de voir que, un certain discours, de l'économie écologique, de la décroissance, et celui du patronat, vont dans le même sens, c'est-à-dire, tintin, pour ceux qui voudraient bien consommer plus, qui sont quand même la majorité.