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Le deuxième acte, acte du milieu
3:07 Nous sommes enfin en ligne. Merci beaucoup pour votre patience. Je suis désolé de ce long retard. Et nous avions tous les deux simultanément des problèmes de transport. Je ne vais pas vous faire perdre du temps avec mes protocoles d'excuses il n'y a pas si longtemps. Nous étions vis-à-vis, si je puis dire, par l'intermédiaire du net, mais nous restons, comme annoncé dans l'analyse, il ne faut pas être prétentieux, parfois oui, mais disons l'appréhension du deuxième acte de Parsifal, Et si certains s'étonnent que je m'attarde dessus, c'est que nous ne sommes pas en histoire de la musique, ni même en histoire de l'opéra, ni en Wagnerite, tant s'en faut, nous sommes en philosophie.
4:08 Et je crois qu'il est difficile de soupçonner le quotient philosophique que l'on peut tirer de ce deuxième acte. Bon, je dis ça pour l'instant d'une manière un peu extérieure et abstraite, mais vous allez voir qu'on va vite se mettre d'accord. Alors, j'avais rappelé la dernière fois, je ne veux pas rappeler des rappels, mais qu'un deuxième acte chez Wagner est toujours l'acte du milieu.
4:39 Il faut toujours en revenir à l'acte. C'est toujours l'acte du milieu et chacun de ces actes font à peu près une heure et quelques, je veux dire 1h30 souvent. Donc on a déjà, quand l'acte commence, l'acte le plus long, le premier, comme souvent l'acte d'exposition est assez long chez Wagner, Quand il n'est pas précédé d'un prologue. C'est le cas par exemple dans le Crépuscule des Dieux pour ceux qui se souviennent du magnifique prologue des Nornes.
5:19 Et ici donc ça fait presque deux heures mais au moins une heure et demie, plus d'une heure et demie, pardon, que l'œuvre ait commencé. Oui, on est près de deux heures et on ne sait toujours pas comment il s'appelle le héros principal. Nous, nous le savons, nous, public, c'est le titre, mais les personnages, à commencer par lui-même, ne le savent pas. Je vous dis ça parce que je suis parti d'un retour sur la notion de milieu, à laquelle vous savez que je tiens bien indépendamment de toute œuvre musicale fut-elle de Wagner.
6:02 Le milieu, le médium, la médiation, l'os médulaire, comme on dit pour la moelle, qui est au centre de l'os, c'est aussi souvent l'acte le plus protégé. J'avais fait remarquer, protégé des deux extrêmes, du début et de la fin, tout simplement, au sens vraiment le plus, presque géométrique, même s'il s'agit de durée et non pas d'espace. J'avais aussi fait remarquer que, on dit souvent, c'est l'acte des filles-fleurs, parce que c'est là que, à force d'en parler, on va finir par les voir.
Filles-fleurs, oiseaux et le président Schreber
6:40 Et les filles… Ce moment des filles fleurs au milieu de Parsifal n'est pas sans analogie dans l'ordre symbolique, je sais qu'il y en a qui suivent et ont du mérite, avec le deuxième acte, le milieu du deuxième acte de Siegfried. N'est-ce pas ? C'est-à-dire avec la scène des oiseaux.
7:11 Les jeunes filles, les oiseaux, tête de linote, perruche, poule, excusez-moi, je fais allusion à des locutions qui sont dans la langue où l'on a l'habitude d'attribuer des noms d'oiseaux au beau sexe. Et en sous-entendant à chaque fois, Parfois, vous voyez, tête de linotte le dit bien, qu'il y a un pois chiche là-dedans, voilà quoi, il y a de la malignité, voilà, comment se résument les préjugés, n'est-ce pas, masculins sur la femme, elle est capable de malignité, mais non pas intelligent, n'insistons pas sur ce terrain mouvant et si peu sûr.
8:00 Mais ce qui est sûr, par exemple, c'est que je reste dans l'ordre symbolique. Prenons dans les cinq grandes analyses de Freud. Je vous rappelle que les cinq grandes analyses ont été une œuvre à part dans Freud parce qu'au lieu qu'il fasse allusion à un lapsus, un acte manqué pour l'analyser, là pour une fois ce sont des analyses longue durée suivies jusqu'au bout. Les cinq grandes analyses, elles sont célèbres, elles sont devenues presque des classiques du romanesque.
8:35 Je pense au petit Hans, Névrose infantile, le petit Hans, l'homme au rat, l'homme au loup, quel bestiaire, et l'inénarrable président Schreber. Non, c'est moi qui ajoute l'inénarable. L'extraordinaire cas du président Schreber, je n'ai eu pas mon fil, j'en étais dans mon fil à étayer l'analogone jeune fille ou oiseau, jeune femme ou oiseau.
9:07 Or, le président Schreber, c'est à tous égards une analyse exceptionnelle puisque, contrairement à sa déontologie habituelle, Freud n'a pas un sujet en face de lui sur un divan ou ailleurs, mais peu importe, mais en train de parler, parce que c'est toujours l'analyse d'une parole, une analyse, mais ici il s'agit de l'attitude exceptionnelle, Freud l'indique bien dès le début, avec les réserves lui-même qui lit, C'est une analyse faite à partir d'un document écrit. Freud n'a jamais rencontré le président Schreber.
9:42 Alors, ce président Schreber, c'est un honorable Herr Doktor, comme on dirait en Allemagne ou en pays germanique, n'est-ce pas ? Quelqu'un de très honoré, de connu dans son milieu, dans sa ville, je ne me rappelle plus très bien sa spécialité, mais peu importe, c'est un docteur, un savant. Voilà, et longtemps tout à fait normal et qui tout d'un coup est parti dans un délire. Alors lui, c'est vraiment, c'est pas de la névrose, c'est psychotique. Avec hallucinations, tout ce que vous voulez. Ceux qui sont familiarisés avec la clinique psychiatrique, pas seulement psychanalytique, me comprendront.
10:15 Et alors voilà très rapidement l'objet de son délire. Je vous rappelle que jusqu'à ce que sa maladie se déclare, son mal se déclare, sa souffrance, comme vous voulez, de ses symptômes se déclare, Cet homme était tout à fait normal et avait une vie mondaine bien fournie. Donc voilà que tout d'un coup, il décide que Dieu l'a choisi, jusque-là c'est banal, les hôpitaux psychiatriques sont remplis de gens qui ont des problèmes avec Dieu ou avec le pape qui les espionne, enfin bref, par l'intermédiaire de leurs voisines souvent.
10:53 Voilà donc Dieu l'a choisi, c'est très précis, pour sauver l'humanité, puisque là aussi c'est assez fréquent dans les maladies mentales, ça voisine la mégalomanie, vous voyez une inflation du moins. Sauf que la condition pour laquelle il accomplit sa mission de sauver l'humanité, l'honorable président qui a une cinquantaine d'années à l'époque, c'est qu'il se transforme en femme. Et qui servent à Dieu, même à foi de femelle, pour être pénétrée et pour sauver le monde. Voilà, il faut qu'il se transforme en femme. Et pardon de ces détails, mais je suis désolé, mais c'est un document assez extraordinaire, bien connu bien sûr, ceux qui sont familiarisés avec la clinique.
11:42 Dieu a un côté solaire et chacun des rayons lui rentre là où je pense, je suis désolé. Et bien sûr, il est l'objet de railleries de l'entourage. Et l'entourage, ce sont des oiseaux dans son jardin qui parlent comme des jeunes filles. Vous voyez, c'est incroyable quand même. Donc voilà, je reviens à mon histoire de milieu, nous sommes au milieu de Parsifal, on a attendu donc le milieu de cette œuvre longue pour que Parsifal découvre enfin son nom.
Le chaudron de sorcière et le fol qui ne sait rien
12:24 C'est tellement important. Je commence par le milieu pour parler après progressivement de ce qui est en aval et rétroactivement de ce qui est en amont. C'est tellement important et vous verrez que la musique le marque admirablement et il y a un suspens tout d'un coup parce que ce deuxième acte, Nietzsche, non sans raison, parce qu'il est pertinent quand il parle de musique, il n'est même jamais autant pertinent qu'il Il est de mauvaise foi, il est pertinent à lui également.
12:59 Il avait désigné ce deuxième acte de Parsifal comme un chaudron de sorcière, contraste saisissant avec le premier acte tout en longueur, avec cette société qui n'arrête pas de dépérir des moines soldats qui passent leur temps à continuer un rituel d'une manière formaliste. Le cœur et l'âme n'y est tant plus, je répète ce que j'ai dit la dernière fois, et nous verrons, je vous l'annonce à l'avance.
13:30 Ce sera le premier extrait vidéo, nous verrons un court rappel des dernières secondes du premier acte, c'est-à-dire la fin de la monstration du Graal, de la grande cérémonie au château du Graal. On voit les moines soldats d'un pas lent et lourd comme ça quitter l'immense salle au sein d'un temple d'une architecture lourde, violente et convulsive comme celle de Piranèse.
14:03 Saint-Diglien Gracq pour parler de ce passage. Et c'est très bien vu. Et il ne reste plus donc pratiquement que le bronch chevalier, le vieux chevalier qui fait le catéchisme aux jeunes et qui pensait avoir trouvé avec l'oiseau, enfin avec celui qui a surgi sur scène en tuant l'oiseau sacré, en tuant le signe du Graal, n'est-ce pas ? En éclaboussant de sang la blancheur immaculée du signe du Graal.
14:33 Il a vu tout de suite en interrogeant, je vous rappelle que je vous fais, qu'il avait affaire à un idiot, un fol, comme on disait à l'époque, un innocent, et surtout qui ne sait rien. Rappelez-vous l'extraordinaire interrogatoire au début du premier acte. Comment as-tu pu commettre un acte pareil ? Je ne savais pas. Comment as-tu trouvé le chemin ? Je ne sais pas. Qui est ton père ? Je ne sais pas. Et à la question donc, quel est ton nom ? La réponse c'était, j'en ai eu beaucoup mais je ne me souviens d'aucun.
15:11 Donc vous voyez l'importance qu'il y a de voir surgir ce nom par l'intermédiaire de Kundry qui prononce son nom au moment où il allait quitter la scène, au moment où il allait essayer de se débarrasser des filles fleurs qui l'entourent dans leur déchaînement libidinal en espérant qu'il va être un peu plus entreprenant que ce jeune innocent, Lui, il batifole de l'une à l'autre, mais sans être beaucoup plus conséquent.
15:49 Et pourtant, elles lui ont dit, on le verra tout à l'heure, je passe vite, on le verra dans la lenteur du tempo à ce moment-là, qu'elles sont placées dans le jardin par le maître, par Klingsor, par le magicien, pour séduire les chevaliers du Graal, et que si l'homme résiste à leur assaut, elles dépérissent et elles ne se déclencent. Je meurs à la fin de la journée, et Rose elle a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matin.
16:23 Je rappelle tout ceci, je suis parti du milieu, du centre de l'œuvre, la profération du nom de Parsifal, Et le reste, je préfère le dire après le premier extrait que nous allons voir, qui lui n'est encore une fois pas dans le deuxième acte, mais qui est les dernières minutes du premier.
16:55 Dans la grande salle, donc, les chevaliers s'en vont lourdement et pesamment. Le vieux chevalier reste seul avec Parsifal très déçu de voir qu'il a assisté à la cérémonie, à l'insoutenable souffrance du roi Amfortas, du roi du Graal, dont le péché est-à-dire d'avoir succombé au charme de Kundry. Personne ne sait bien sûr dans la communauté du Graal que c'est la même personne, la même femme, qui à la fois est cette sauvageone qu'on voit au premier acte dans les buissons, n'est-ce pas, comme une femme, qui passe son temps à essayer de soulager la blessure sans jamais pouvoir la fermer, mais au moins de lui apporter des baumes et du fond, des quatre coins de la planète, Du monde, on n'est pas dans la réalité, on est dans l'ordre.
17:51 Le monde est plus vaste que la planète puisqu'elle dit lorsqu'elle remet le baume au premier acte avant de s'affaler dans les feuilles mortes et les buissons en disant « n'en demandez pas plus, je suis épuisé ». « Fragt nicht weiter, ich bin müde ». Elle dit « Si ça ne marche pas, ce baume-là, l'arabie ne contient plus de parfums qui puissent lui venir en aide ». Vous voyez, ils ne savent pas que c'est la même femme qui fait ça lorsqu'elle a à peu près ses esprits et qui devient au contraire la séductrice au service du mal, n'est-ce pas ? Dans tous les sens d'ailleurs, dans toutes les orthographes, lorsqu'elle est envoûtée, Selon certains cérémoniels diaboliques par Klingsor. Donc le chevalier est très déçu, il a vu surgir ce gamin, il voit bien à son côté idiot qui ressemble à ce qu'annonce la promesse.
18:54 Alors on va prendre la promesse, on n'a pas beaucoup parlé musique mais il y a comme ça des thèmes plus récurrents que d'autres tout au long de Parsifal. Je vais vous faire quand même les harmonies de la promesse pour vous le mettre dans l'oreille parce que vous allez l'entendre dans presque tous les extraits. Je répète, c'est d'abord assez loin.
19:36 Tu m'as dit, là, est-ce que tu es instruit par la pitié ? Je fais son assignation et tu n'as coup. Sache attendre celui que j'ai choisi. Le thème de la promesse, on l'entend à l'orchestre, nous l'entendons, comme si la promesse n'a pas été tenue.
20:08 Le gamin non seulement n'a pas posé la question qu'il y a vrai le maléfice qui ravage le monde, mais en plus, je veux dire, il est hébété, il porte la main à sa poitrine, Quand le chevalier demande « comprends-tu ce que tu as vu ? » On sent qu'il ressent la souffrance d'Amfortas sans pouvoir en dire plus. Donc l'autre le chasse assez vigoureusement et avec cette phrase un peu énigmatique que je vous avais citée la dernière fois et que vous allez voir en direct maintenant.
Projection de la fin du premier acte
20:38 Après tout, tu n'es qu'un idiot, à l'avenir laisse les cygnes tranquilles et cours après les oisons que tu es. Dans la mise en scène de Syberberg, auquel nous allons faire des infidélités tout à l'heure, parce qu'il y a d'autres mises en scène, donc les dernières minutes du premier acte de Parsifal, l'échec, comme souvent la fin d'un premier acte chez Wagner, un échec. On y va.
21:45 Chant.
25:40 Bon, écoutez, ça se passe de commentaires. Alors, ça s'est terminé d'ailleurs, les dernières paroles, cette espèce d'être furané. Un ange sans doute sur les hauteurs de la coupole qui prononce, au cas où on serait désespéré par un pauvre innocent qui est chassé comme ça assez brutalement par Gurnemanz, de dire « Bon, patience, on entend la promesse, je la fais encore une fois » dans le ton d'air d'origine.
26:33 Et puis un autre thème qu'on a entendu, je ne pourrais pas le faire tout à l'heure, mais enfin je vous le fais maintenant, ce sont les plus récurrents, donc je vous donne un petit guide, un petit guide sonore très succinct, très succinct. Mais celui qui vient le plus souvent, le thème du Graal, n'est-ce pas ?
27:03 Deuxième acte. Voilà, on va vite les retrouver, mais dans ce deuxième acte, il faudra compter avec beaucoup de thèmes qu'on n'a pas beaucoup entendu dans le premier acte, qui sont tous les thèmes, alors qui contrastent avec ceux-là, qui sont assez, vous voyez, diatoniques, comme on dit en musique, Amplique, ample, avec de grands intervalles, solennel. Mais non, on voit tout de suite le côté démoniaque avec tout d'un coup l'apparition des chromatismes.
Changement de mise en scène, Barenboim et l'antisémitisme de Wagner
27:48 Mais on aura tout le loisir de voir dans ce second temps. Alors, le second temps, il est peut-être temps de le faire commencer, Parce que je préfère commenter ce que vous avez vu et entendu que d'en parler de l'extérieur et de vous apprendre à nager sans vous mettre à l'eau. Voilà. Donc, on change de mise en scène, une mise en scène très intéressante ici. Il ne faut pas trop m'en vouloir.
28:20 Parfois, les scènes sont… les jeux sont… je ne dis pas ridicules, mais bon, ce sont de vrais chanteurs, à part Syberberg, qui fait un travail de cinéaste absolu, mais sinon les autres, ce sont de vrais chanteurs. Ce n'est pas évident, vous savez, de chanter et de jouer surtout, des rôles pareils, n'est-ce pas ? Chéreau, dans sa mise en scène du ring, faisait chanter des gens à plat ventre, ce n'est pas évident pour le coffre.
28:56 Mais enfin, j'ai essayé de trouver ce qu'il y avait de moins mauvais dans les mises en scène, sans compter quelquefois des réussites. Je ne parle pas de Syberberg et qui fait quelque chose d'exceptionnel. On ne peut pas être d'accord avec ses conceptions, avec son côté fantastique, mais en tout cas, ce n'est jamais médiocre. Donc, là, on change aussi de direction d'orchestre. Il s'agit de Daniel Barenboim.
29:33 Je dis ça parce que j'ai auditionné ce matin un concert qu'il a fait à Tokyo, dont grand chef d'origine argentine, juif, qui a beaucoup fait pour essayer de réconcilier Israël avec Wagner. Vous savez que pendant longtemps, Wagner était interdit en Israël, on les comprend, à cause de son virulent antisémitisme, dont je rappelle d'ailleurs qu'il est né à Paris. Toute la bourgeoisie allemande était antisémite, mais Wagner est devenue d'une manière même plus virulente que la moyenne lorsque le juif, Meyerbeer qui faisait la pluie et le beau temps à ce moment-là, dans ce qu'on appelle aujourd'hui le showbiz dans le monde de l'opéra, a vu venir ce garçon bavard, comme disait Schumann à propos de Wagner, avec d'énormes exigences.
30:25 Il a un peu barré la route et Wagner a toujours voulu avoir raté sa carrière mondaine au sens économique, financière, lorsqu'on réussit au Grand Opéra, c'est-à-dire à Paris à l'époque. Vous savez qu'on dit maintenant… maintenant il se trouve boulevard des Italiens et ça vient de là, n'est-ce pas ? On ne disait pas on va à l'Opéra, on dit on va aux Italiens, parce qu'la plupart du temps c'était du Bellini, du Verdi, du Rossini, etc.
Le prélude chromatique et le réveil de Kundry
30:55 Voilà, donc Wagner est devenu antisémita par Inic, je le sais très bien d'ailleurs, par dépit. Je reviendrai sur ce dossier-là. Donc nous allons… Donc, vous allez vous-même mesurer le contraste avec ce qu'on vient d'entendre. Donc là on passe de ce côté empesé, solennel, mystique et d'une manière générale sur des tempos, des extrêmement lents, tout d'un coup, alors là l'accélération, le chaudron de sorcière.
31:30 Je ne vous mets pas parce qu'on n'a pas le temps de voir tout l'opéra, il dure près de 4 heures, mais j'ai sauté les deux tiers du prélude, chaque acte commence par un prélude instrumental, C'est une édition de la salle très bien dirigée par Nagano, mais vous allez voir tout de suite l'agitation frénétique, nous sommes vraiment chez les méchants, on dirait les enfers, n'est-ce pas ? Et on a souvent comparé ce prélude aux premières œuvres de Schoenberg, vous voyez que là, au niveau histoire de la musique, ça vient s'inscrire dans une accélération du chemin qui va mener via ensuite Debussy, tout ça.
32:13 Et les Russes à la musique contemporaine. Donc, allons-y pour ce Tintamar, ce chaudron de sorcière avec ses intervalles chromatiques, faites attention, et on va voir d'abord Klingsor tout seul, qui va, en brûlant je ne sais quelles herbes magiques, réveiller Kundry, Kundry qui est toujours dans… Ça va vous rappeler ce qu'on a vu de la pulsion de mort en dehors de Wagner, n'est-ce pas ? L'extinction de toutes les pulsions.
32:45 Kundry qui est toujours plongé dans un sommeil profond et qui n'aspire qu'à dormir et mourir, et bien là il a réveillé, il faut aller au boulot parce qu'il y a, et ça tout d'un coup on l'apprend dès les premières mesures, Et ça nous rassure par rapport à l'échec sur lequel on est resté à la fin du premier acte. On sait que Parsifal s'est mis en route. Il ne s'est pas contenté d'avoir la compassion muette pour la souffrance d'Amfortas. Il a décidé de prendre le risque d'aller récupérer la lance pour qu'enfin soient réunis ensemble la substance et le sujet.
33:27 On y reviendra, le Graal et la lance. Alors, allons-y pour d'abord les dernières mesures du prélude instrumental et le surgissement de Klingsor.
34:54 Leopoldanononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononon
38:01 «Zack, wo triebst du dich wiederum her? Pfui! Dort bei dem Rittergesipp', oh, wie ein Fehl du dich halten lässt, enthält es bei mir nicht besser, als ihren Meister du mir gefangen, den reinen Hüter des Grals. Was jagt er dich da wieder vor?»
Expressionnisme et dialogue du proxénète
39:35 Vous voyez, où sont les beaux airs, les beaux arias, les belles arias, les vocalises, de l'opéra italien, je ne parle même pas de l'opéra mozartien, c'est des hoquets, des râles, des sanglots, des borborigmes. Vous avez vu l'incroyable audace de l'harmonie et de l'orchestration. C'est là qu'on voit, et c'est d'ailleurs contemporain, un tout petit peu avant, mais enfin c'est les années 80, c'est la première de Parsifal a lieu en 82. Il faut On peut toujours rappeler que c'est la…
40:33 La première œuvre qui a été conçue par Wagner musicalement et scéniquement, en fonction de Bayreuth qui venait d'être construite. À l'époque, on commence, le romantisme a pris un coup depuis longtemps, par contre c'est le début de la vague de ce qu'on va appeler l'expressionnisme, et en France on aime bien dire l'expressionnisme allemand comme s'il y en avait un autre, il n'y en a pas beaucoup d'autres.
41:07 Voilà. Il y en a quelques-uns un peu scandinaves tout ça. Mais c'est plutôt expressionniste que romantique. La scène que nous allons voir maintenant, parce que pour l'instant elle est dans un état second, c'est le moins qu'on puisse dire, je parle sur le mode de l'euphémisme, vous avez vu les mots qui reviennent tout le temps, C'est sommeil et mourir.
41:43 « Tief schlaf, deep sleep » si vous préférez, « un profond sommeil ». Le dialogue va s'engager, il n'y a pas question qu'elle dorme, puisque l'ennemi arrive, c'est ça que Klingsor l'informe. Et là, il y a quelques phrases auxquelles je demande de faire attention plus qu'à d'autres. C'est d'abord, il va la taquiner méchamment lorsqu'elle semble refuser, n'est-ce pas, d'aller au travail, de faire son travail de séduction.
42:19 Je vous ai dit que c'est vraiment un dialogue entre… Le proxénète et ses écuries, si j'ose dire, vous voyez, est la plus importante de loin des filles-fleurs. Et il lui fait comprendre qu'il faut aller au travail, mais d'abord il dit que comme quoi il voit tout dans son miroir magique, C'est une espèce de roue un peu spécifique.
42:53 Je ne discute pas la mise en scène. Elle n'est pas irregardable, c'est déjà ça. Mais dans son miroir où il voit tout ce qui se passe, il voit qu'elle est allée rôder du côté des chevaliers, ce qu'on a vu au premier acte. Donc il lâchait rien de ce niveau-là. « Ah, tu vas rôder auprès d'eux. » Alors elle dit timidement « Mais moi, oui, là-bas, je suis utile au moins. » C'est ce qu'on a dit tout à l'heure, les baumes et les cataplasmes qu'elle apporte de temps en temps, pour soulager tant soit peu, la blessure qui ne se referme jamais. Mais il dit « Oui, c'est ça, tu vas les aider à soigner la blessure que tu leur as faite. » Il remue le couteau dans la plaie.
43:37 Et tout d'un coup il devient grave et il dit cette phrase à laquelle je vous demande d'être attentif et alors là il parle moins à elle qu'à lui-même, mais elle l'entend bien sûr lorsqu'il dit, parce que j'essayais de traduire simultanément Den Gefährlichsten, mais bien plus dangereux, bien entendu tous ces chevaliers qui succombent assez facilement, au charme des filles-fleurs, mais bien plus dangereux est aujourd'hui celui que protège le bouclier de l'idiotie. Et là, la tension commence à monter parce qu'elle dit « oui, je ne veux pas, le gamin, je ne veux pas ».
44:12 Alors bien sûr, contestation de pouvoir, comment ? « Mais je suis ton maître ». Ah bon, et de quel pouvoir ? Allusion au fait, n'oublions pas qu'il s'est volontairement châtré, Klingsor, n'est-ce pas ? Donc c'est d'une terrible ironie, d'une violence, d'une souffrance, d'une violence terrible. Le sujet est lui-même expressionniste, si vous voulez, la dramatique était elle-même expressionniste. Je pense à Lulu, vous voyez, de Berg, plus tard, il y a des passages où on croirait entendre Berg, ou bien sûr, bien sûr, de Strauss, de ses œuvres les plus expressionnistes, je pense à Salomé.
44:55 Et puisqu'on parle de Salomé, vous avez remarqué que lorsqu'il la réveille, il lui décerne des tas de titres. « Rose de l'enfer », « Ur Teufelin », « Teufel » c'est le diable, « Teufelin » c'est la diablesse, comment dire mot à mot ? « Diablesse » des origines, n'est-ce pas ? « Ur » « Diablesse » des commencements du monde, et il dit « Tu fus ceci, tu fus cela » « Tu fus Hérodiade ». Et je vous parlerai de Salomé, mais attendez, de qui il s'agit ? Dans la Bible, Salomé est la fille d'Hérodiade.
45:34 Hérodiade est la favorite du roi Hérode, celui qui a ordonné le massacre des innocents. Et une prophétie lui avait dit que son règne serait contesté par l'apparition d'un nouveau roi qui régnerait sur le monde, c'est censé être Jésus bien sûr, et donc par précaution anticipative, il a ordonné à ses sbires d'aller assassiner tous les nouveau-nés dans les foyers de Jérusalem.
46:05 Il y eut à Jérusalem bien des pleurs et des grincements de dents, comme dit le texte. Donc voilà, vous voyez le contexte sanglant déjà, qui nous rappelle un peu cette musique. Or, la fille, la toute jeune fille d'Hérodiade, Hérodiade c'est la favorite du roi, et sa fille, j'ai vécu en Afrique, vous savez, j'imagine ses danses peules, sans doute ses danses des bords du désert, Sa fille a...
46:36 a produit une danse à la cour d'Hérode et Hérode a tellement été subjugué par cette danse qu'il lui a fait, vous savez, la promesse fatale, celle que Zeus avait faite à la mère de Dionysos, n'est-ce pas, de lui offrir ce qu'elle veut si elle refait cette danse. Et que demande la gamine ? Je veux la tête de Jean-Baptiste. Vous voyez, le fond des stupres et du vice et du péché, je me mets dans la logique biblique, bien sûr, la débauche qui peut régner dans les pires des cours réclame la tête du saint et du prophète qui est quelque part dans le désert.
47:22 On la comprend un peu, je ne suis pas de sacrilège, mais tous les jours, elle entend les imprécations de Jean-Baptiste qui maudit, n'est-ce pas, ces gens qui vivent dans le stupre, dans le bugé, et dans les abominations. Et vous voyez, c'est donc l'accusation de « tu fus Hérodiade », ça veut dire qu'on voit que Kundry est un personnage qui transcende les siècles.
47:52 On apprendra, pendant la grande scène de séduction de Parsifal, par Kundry qui est loin d'avoir commencé, puisque là pour l'instant elle s'y refuse, On apprendra qu'elle est devenue cette séductrice compulsive depuis que, justement, à l'époque d'Hérodiade, elle a assisté au calvaire du Christ et qu'elle a ri sur son passage.
48:22 Et lui, à ce moment-là, s'est retourné. C'est depuis qu'il s'est retourné et qu'elle a vu son regard qu'elle est saisie d'un rire convulsif. Je ne peux pas vous le faire parce que c'est une espèce de glissade chromatique qui va revenir souvent. Ce n'est pas qu'il y ait un ricanement, mais compulsif si vous voulez. C'est ce qu'elle expliquera plus tard lorsque Parsifal, mais je ne vais pas vous en dire trop de la suite.
La complainte de Klingsor et la lecture du Château d'Argol
48:52 Pour l'instant, le ton monte. « Ah bon, tu es mon maître ? Avec quel pouvoir ? » Et là, il lui répond, il crâne une dernière fois, tu sais bien que je suis le seul sur lequel tu ne peux rien. Elle ne peut pas le séduire, n'est-ce pas ? Il n'est plus qu'impuissant. Et c'est à ce moment-là qu'elle dit « Ah bon, tu serais chaste ? » Et là, on assiste carrément à la complainte du diable, n'est-ce pas, qui nous dit très clairement que le drame de sa vie, c'est ce désir, ce désir, ce désir, ce désir, c'est la libido qu'il a essayé sans succès jamais d'éteindre, de s'ouvrir, n'est-ce pas ?
49:38 Et c'est depuis qu'il en veut au Graal, à la communauté du Graal, parce que la lumière du Graal est l'expression même de ce désir. Ce qui me rappelle un passage, n'est-ce pas, que je vous avais lu de Julien Gracq, c'est le moment d'en relire une partie, dans le château d'Argol, pas dans le Rivage des Syrtes, Un chapitre qui s'appelle La Chambre, pour ceux qui veulent se rapporter au roman, où Albert, le héros solaire, blond, grand intellectuel, se réveille tout à coup dans son manoir où il a invité ce couple d'amis étranges, Herminien et la troublante Heide.
50:30 Il se réveille et il s'aperçoit qu'il est seul et qu'ils ont disparu. Donc il se demande où ils sont passés. Il va à la chambre d'Herminien et c'est là que tout semble disposer dans cette chambre dont tout montre qu'elle a été désertée il y a quelques moments, enfin il n'y a pas si longtemps. Il y a un dispositif qui converge dans cette chambre vers une gravure qui est près du lit d'Herminien et cette gravure se rapporte aux souffrances du roi Amfortas, dont vous voyez qu'on ne s'égare pas, au contraire, et vous allez voir le rapport entre la souffrance, la blessure d'une manière générale et la lumière qui émane du Graal.
51:20 D'abord, je passe sur la description de la gravure, pensée à des gravures de Dürer, il le dit lui-même, n'est-ce pas ? Donc, il regarde sa bibliothèque, voilà. Les plus attachantes réussites de l'art humain acharné à fixer les expressions d'un visage ravagé par une passion violente et anormale Celle-là réunit à l'envie et faisait de cette unique collection un trésor à peine évaluable.
51:59 Cependant qu'il posait à nouveau les gravures sur la haute table de chêne pour essuyer son front baigné de sueur, son attention en y arrive, fut alors attirée pour la première fois par une autre gravure de minuscules dimensions Il reposait sur une tablette au chevet même du lit d'Herminien et dont les bords légèrement ondulés semblaient conserver les traces d'un maniement tout récent et comme la chaleur même des doigts attentifs qu'il avait peu d'instants auparavant saisis, puis reposait comme dans l'acte d'une perpétuelle et extatique contemplation.
52:40 Elle témoignait d'une facture à tous égards remarquablement différente de celle des œuvres qu'avait jusque-là examinées Albert, et tout particulièrement par l'incroyable minutie des détails que l'artiste avait prodigués et qui paraissait porter la marque même de l'insondable amour qu'il avait conçu pour son travail, lequel s'apparentait de très près par le style à certaines des œuvres les plus hermétiques.
53:11 Elle représentait les souffrances du roi Amfortas. Alors la scène qui va suivre, on verra qu'à la toute fin de l'œuvre, au moment où Parsifal, qui a récupéré la lance, revient au château du Graal, au moment où Amfortas n'en peut plus et demande à tous les chevaliers de plonger leurs épées et leurs armes dans sa blessure, qu'on en finisse une bonne fois pour toutes. En tout cas, il ne veut plus assurer l'office parce que dès que le Graal brille, sa souffrance devient sous-prenant. C'est à ce moment-là que la porte s'ouvre, la grande porte s'ouvre, Parsifal arrive avec la lance, avec le vieux chevalier et avec Kundry, un gros trio.
53:50 Et bien sûr, c'est le fameux « Nur eine Waffe taugt » « une seule arme peut guérir ta blessure, celle qu'il a faite » la fameuse lance. Donc, elle représentait, la gravure, les souffrances du roi Amfortas, au centre même d'un temple aux proportions gigantesques, d'une architecture lourde, violente et convulsive comme celle des œuvres de Piranèse, il fallait sur la l'admirable série des prisons de Piranèse, et dont l'épaisseur des voûtes et des murailles semblait partout attestée par un effort à peine croyable du génie, La seule inclinaison de leur surface lisse et rendait peut-être jamais prodigieuse la descente verticale d'un rayon dense et luisant du soleil au sein de ses profondeurs d'abîme, donc dans ce décor insensé, Parsifal touchait de la lance mystique le flanc du roi déchu.
54:51 Enfin la blessure se referme, n'est-ce pas ? Le flanc du roi déchu et les visages des chevaliers ensevelis dans leur longue robe s'illuminaient au seuil même du miracle d'une surnaturelle exaltation. La confusion délicieuse de Kundry enfin soulagée. La joie grave de Gurnemanz, le vieux chevalier qui fait le catéchisme au jeune, l'artiste avait su les peindre avec naïveté et vérité. Certes, c'était une œuvre merveilleuse et singulière, profonde et singulière, quand Gracq se répète c'est qu'il se passe quelque chose, et nul n'en eut pu contester la convaincante et souveraine perfection, et cependant, un tel jugement, quelque approbation, sans réserve qu'il impliquât des ressources techniques et spirituelles de l'artiste et de la troublante et riche harmonie avec laquelle elle se trouvait ici distribuée, Le mot étant italique ne pouvait être en présence de cette œuvre, entièrement significative, ni rendre de quelque manière que ce fut explicite, le trouble qui s'éveillait dans l'âme du spectateur et paraissait renaître à chaque seconde d'une ingouvernable contradiction. Alors de quoi s'agit-il ?
56:20 Et celle-ci, la contradiction, était en dernière analyse réductible à la hiérarchie, de nouveau un terme en italique, en tout point insolite, que la composition de la scène finissait par imposer au spectateur. Il était visible, vous voyez les personnages, la hiérarchie qu'on peut établir entre quand même le principal, Parsifal, qui touche avec sa lance, qui fait comme il va le dire un trait d'union entre lui, le sauveur et le pêcheur et la blessure, Kundry et Gurnemanz.
56:54 Donc, il était visible que dans ce couple pathétique, Parsifal-Amfortas, que les éclairs acérés du soleil désignaient comme le cœur de toute la composition et auxquels les éclairs de la lance faisaient comme un trait d'union bien au-delà du miracle, il semblait quoi ? Que la figure du divin sauveur, qui devrait rayonner et irradier sur toute la scène, La figure du divin sauveur palissait en présence de quoi ? De la blessure secrète, de laquelle il avait pour jamais tiré son charme et son ardeur.
57:39 Car Parsifal, on va l'apprendre après, a mis des années, à retrouver le chemin du château du Graal. Il a consacré toute sa vie et toute sa jeunesse à essayer de guérir cette blessure. Et voilà qu'auprès d'elle, il pâlit comme si c'est elle le centre, le vrai centre de la scène. Et passant outre à une sacrilège équivalence, comme dans le délire d'une infâme inspiration, Chaudron de sorcière, il était clair que l'artiste que sa main inégalable n'avait pu trahir, Donc, ce n'est pas de la maladie.
58:11 Maladresse avait tiré du sang même d'Amfortas qui tachait les dalles de ses flaques lourdes, la matière rutilante qui ruisselait dans le Graal. C'est la blessure qui éclaire le Graal. On ne peut pas faire plus. Sacrilège et blasphématoire. Et que c'était de sa blessure même que jaillissait de toutes parts les rayons d'un feu impossible à tarir.
58:41 On est censé être là pour l'état-là. Et dont l'ardeur desséchait la gorge comme une soif inextinguible. Et clair aussi que le chevalier naïf et fidèle n'espérait point, au terme de sa longue quête dans la poussière qui ternissait sa cuirasse attestée les douloureuses et incertaines vicissitudes, je reviendrai sur ce temps qu'elle ne parlait pas à la retrouver du chemin. Il n'espérait pas avoir enfin trouvé le pouvoir de clore les révolutions augustes du Saint-Sang, du sang sacré, qui se déroulaient dans leur féroce mystère au sein d'un univers situé à tout jamais hors de ses atteintes, mais seulement lui consacrer le témoignage d'une vie qui devait pour toujours porter sa marque de hasard.
59:36 Avec une cruelle et provoquante gratuité. Et à l'humiliation de celui qui n'avait erré au milieu des souffrances à travers le monde que pour raviver à jamais l'éclat de l'incomparable blessure, Et non pas. Je répète, et à l'humiliation de celui qui n'avait erré au milieu des souffrances à travers le monde que pour raviver à jamais l'éclat de l'incomparable blessure et apporter l'aveu de sa désormais perpétuelle dépendance, il était possible de comprendre que l'artiste, pour sa propre glorification, avait obscurément voulu donner à entendre que la qualité de sauveur, rédemption, rédempteur, sauveur, ne fut jamais Ce n'est jamais obtenu, sous-entendu par des mérites.
1:00:26 « Ne fut jamais obtenu, mais toujours donné, » donc c'est de l'ordre de la grâce, n'est-ce pas ? « Et ne purent aucun cas se mesurer au mérite, mais uniquement à la permanence de ses inépuisables effets. Car, en close à l'un des coins de la gravure, dans un anneau de fer suspendu au mur, Il, l'artiste, le graveur, il avait paraphé lui-même son œuvre de l'amère devise, donc une inscription.
1:01:01 Cette devise, ce sont les derniers mots du troisième acte de Parsifal, les ultimes mots de Wagner, ne sont pas dans ses représentations. Car en close à l'un des coins de la gravure, dans un anneau de fer suspendu au mur, il avait paraphé lui-même son œuvre de l'amère devise qui semble à jamais clore, Et ne clore a jamais Mais rien d'autre que lui-même, le cycle du Graal, deux points, et c'est les derniers mots que chante un chœur admirable qui clôt l'œuvre, rédemption au rédempteur.
Les blessures en abîme et le sang sur la neige
1:01:34 Comme si maintenant il fallait sauver le sauveur. Voilà donc c'est Il faut essayer de suivre parce qu'il y a un tel foisonnement de richesses symboliques dans la mythologie en général, et dans Parsifal en particulier. Wagner a passé plus de 60 ans à forger un personnage comme Kundry. Il en a fallu des femmes superposées pour forger le personnage de Kundry. Il y a déjà Hérodiade, n'est-ce pas ? Et depuis 2000 ans il y en a eu d'autres. Donc il faut faire attention aux blessures au pluriel, car regardez le télescopage des blessures et donc des sangs qui se contaminent les uns les autres.
1:02:28 Il y a bien sûr la... La blessure à tout seigneur, tout honneur. La blessure faite au flanc du Christ par la lance soldat romain de Longin, je crois, et c'est du sang issu de cette blessure qui a été recueillie par le Graal et qui en fait une relique sacrée. Bon, ça c'est la blessure matricielle, si je puis dire. Et puis il y a la blessure de Klingsor qui s'est châtrée. On ne va quand même pas le comparer, on passe d'un extrême à l'autre, de l'extrême de la hauteur à l'extrême de la bassesse, propre comment figurez.
1:03:10 Si je voulais plaisanter, mais a-t-on le cœur à plaisanter devant ces atrocités, on pourrait dire que Klingsor avait résolu de dire « demain j'enlève le bas ». Non mais je tiens à la dichotomie du bas et du haut. Et puis il y a la blessure du roi pêcheur faite par la lance au moment où il était dans les bras de Kundry. Et maintenant c'est pas fini. Mais oui, je sais que parmi vous, j'en entends qui disent « et le cygne, et le sang sur la blancheur du cygne ».
1:03:45 Ici, je rappelle que Wagner n'invente pas tout, enfin il invente la manière, la mise en scène, tout ce que vous voulez, la musique par-dessus tout, Mais cette donnée-là… Le rouge sur le blanc, auquel revient la flèche qu'il a envoyée sur le cygne, nous rappelle un passage de son principal inspirateur avec Wolfram von Eschenbach, le troubadour allemand, le troubadour allemand pour aller vite.
1:04:18 En Allemagne, on dit le Minnesänger, chanteur d'amour, qui a fait un Parzival, je crois que vous l'avez montré, mais je ne sais plus si je l'ai encore, je crois que je l'avais, bref, un Parzival qui contient pas mal d'éléments de fantastique que Wagner a récupéré, et bien sûr, celui qui a initié le premier, n'est-ce pas, ces histoires de quête du Graal, Sans qu'on ne sache jamais où il n'a trouvé ni le mot ni l'idée.
1:04:51 de cette quête, Chrétien de Troyes, à la cour de Philippe de Champagne. Or, qu'est-ce qu'on trouve dans le Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes ? Je ne perds pas de vue notre cygne. Le matin d'hiver, Perceval continue ses aventures, il est dans l'errance, il désespère de jamais retrouver ce château mystérieux qui avait surgi à l'horizon de la forêt et dans lequel il avait assisté à la monstration du Graal sans savoir quel roi en servait.
1:05:34 Le cortège qui portait le Graal allait dans une chambre mystérieuse où on entendait des plaintes et des pleurs. Bref, il y a longtemps qu'il cherche à le retrouver sans succès, ce château. Et là, ses aventures l'amènent, sans qu'il le sache, tout près de la cour du roi Arthur qui est en train de camper. Un camp d'hiver, si je puis dire, non loin de là, mais il n'a pas remarqué, Perceval. Il est en train, comme d'habitude, de procéder à des carnages d'oiseaux blancs. Eh bien oui ! Et il tire au vol ce qu'il appelle une merlette.
1:06:14 Et l'animal tombe blessé par le carreau de Perceval. Elle tombe dans la neige. Perceval se précipite pour attraper son gibier, mais le oiseau n'a été que faiblement atteint. Il s'est déjà à nouveau envolé. Et Perceval contemple longuement à l'endroit où l'oiseau est resté quelques instants trois taches de sang sur la neige, de la blessure de la merlette.
1:06:48 Il reste là des heures et des heures fascinées par ses taches de sang sur la neige. Quelquefois, le texte fait de vagues allusions où il dit que ça lui rappelait en partie le visage de sa mie. Car il n'y a pas si longtemps, il a trouvé l'amour avec Blanche Fleur, avec qui il passa toute une nuit, corps à corps, Comme dit Chrétien de Troyes. Après l'avoir sauvée de mauvaises postures, la pauvre fille, et l'avoir établie dans ses droits de Châtelaine.
1:07:26 Donc, parce que ça lui rappelait le rouge sur les joues blanches. Vous savez que la femme absolument belle à l'époque était blanche, c'est-à-dire qu'elle ne travaillait pas en moi. Travailler c'était être à la campagne, et à la campagne, elle se pendait bien vite une noiraude, on disait à l'époque. Donc, vous voyez où l'histoire du cygne, n'est-ce pas ? Wagner c'est un cygne en bon nordique. Je fais une parenthèse, je suis frappé depuis mon retour du Niger, ça fait quand même quelques années, mais tout de même depuis que je suis, ces longs séjours passés à l'étranger, il y a des transformations en France et en particulier en région parisienne.
Cygnes et Valkyries, projection du dialogue
1:08:14 La première chose qui m'a étonné, c'est le nombre de cygnes qu'on voit par exemple dans la Seine. Je l'ai vu récemment à Courbevoie, pas loin de la Défense, des escadrilles de cygnes qu'on voyait jusque-là, que dans les contes d'Andersen, en Scandinavie, je ne sais pas s'il y en a en Islande d'ailleurs, oui, vous voyez en Islande, ça m'étonnerait qu'il n'y en ait pas, c'était le monde des corps qui s'est prêt, et bien sûr en Russie.
1:08:44 Et je rappelle tout de même, et oui les femmes, les oiseaux, mais je reviens, mais c'est pas moi, c'est l'ordre symbolique qui nous rattrape à chaque fois. Il faut être... si on ne veut pas être superfusé, Il faut être docile à la logique du signifiant. Or, une donnée mythologique germanique dit que les Valkyries, ces jeunes femmes, filles de Wotan qu'il a eues avec la terre, Erda, Erf, dont la mission est de chevaucher dans les airs en portant le cadavre des guerriers qu'elles ont ramassés sur le champ de bataille, pas n'importe quel, mais ceux qui sont morts valeureusement au combat pour faire une armée d'élite dont le Valhall, là où l'Olympe allemand a bien besoin pour lutter contre les grattements souterrains du Nibelung, du prolétariat mondial, que ces Valkyries sont à l'origine des cygnes.
1:09:46 Mais oui, des cygnes. Et quelquefois, elles vont jouer les filles du Rhin, elles s'ébattent dans l'eau du Rhin et pour ça, elles enlèvent leurs plumes et les déposent comme des habits sur la berge. Je referme la parenthèse. Pourquoi vous croyez que j'en rajoute ou que j'interprète, n'est-ce pas ? La réalité n'est pas la fiction, la réalité de l'ordre symbolique, bien sûr. Donc voilà, je tenais à rappeler tout ceci avant qu'on voit l'incroyable dialogue et la violence et le crescendo jusqu'à ce que, complètement soumise, Kundry disparaissent pour aller au boulot, comme il dit lui-même, an's Werk.
1:10:41 « At work » vous voyez c'est violent, et « vie » chaude, adverbe, comment déjà ? Et pendant ce temps, sur son miroir magique, et pour nous-mêmes, ça nous informe, Klingsor voit arriver celui qui est censé venir mettre fin à tous ses maléfices, c'est-à-dire il voit arriver l'enfant, celui qu'il appelait avec une jolie formule tout à l'heure, L'enfant riant et chantant. C'est ma dernière, mon dernier commentaire avant de reprendre le film, si je puis dire, n'est-ce pas, au sens figuré de tout ceci, le son et la lumière.
1:11:27 On a remarqué que les personnages négatifs, les méchants, ici Klingsor, ont de curieux moments d'attendrissement. Et là, pour l'instant, il est visiblement attendri par la jeunesse du gamin et par son côté innocent. Et lorsque plus tard, mais ça vous le verrez en direct devant vous, Lorsqu'il va enfin le voir surgir sur les créneaux de sa diabolique forteresse, qu'il a construit dans le désert, transformé en jardin des sortilèges, lorsqu'il voit surgir l'épée sanglante à la main car il vient d'exécuter tous ces morts vivants, tous ces soldats de l'ombre que sont les anciens chevaliers du Graal qui avaient succombé à la séduction des filles fleurs Et donc, Klingsor avait fait une armée fantomatique. Il les a tous mutilés, tranchés. Le texte est cruel, au point que lorsqu'ils arrivent au milieu des filles, ils sont effrayés de le voir arriver, car elles lui disent « Tu as mutilé, tu as assassiné nos amants ». Comme Parcifal répondra, mais vous le verrez, il me barrait la route qui mène à vous.
1:12:50 Donc tout de suite on voit le couple, je le disais tout à l'heure, pratiquement du proxénète et de celle qui est envoûtée pour être une prostituée. Allons-y.
1:13:20 Ha, ha, dort, nach den keuschen Ritter. Na, na, den ich. Ja, ja, den Schalen zu verbieten, den du in ein Bösel gebracht.
1:14:19 ...dien schirmt der Vorheitsschild. ...ich endlich denn! ...Wall willst du, denn du musst? ...du kannst du mich nicht halten!
1:14:51 Leutheur, Dein Meister, Aus welcher Macht? Leutheur, Mein einziger hat mir eine Macht, Nichts vermag. Leutheur, Bist du krass? Leutheur, Wie sprichst du das, Erblöb des Weib? ... furchtbare Not, so lacht un'ein' der Teufel bei, ... das Einziglacht im Heiligen Rang.
1:17:44 Un singes Neu, will, will dich gewinnen. Ach, wer dir trotzte, lös' er ihn frei, versuch's mit dem Knaben der Naht.
1:18:53 So, ihr Wächter, so, Fritte, Helden, auf, Feinde da! Ha, wie zur Maus' Stirnnen, die betört sein Eigenholde zum Schutz ihres Schöne getäubelt!
Proust, Faust et le verbe demeurer
1:21:02 Mais vous voyez, on a quitté le statisme du premier acte. Vraiment, musicalement, le contraste est d'autant plus saisissant quand on est au concert, bien sûr. Alors voilà sur... Sur cet étrange quasi-hommage, vous voyez, comme les roses fleurissent sur ses joues quand il contemple le jardin d'un solitaire. Voilà ce que Klingsor dit de Parsifal, couvert du sang de ses propres sbires.
1:21:45 Donc à ce moment-là il s'enfonce, il disparaît du décor, sa tour magique s'enfonce et ne reste plus que le jardin des sortilèges. Je dois ici encore vous demander un petit peu d'esprit de transversalité mais il est évident. Non justement c'est pas évident donc il faut le dire. En tout cas, il en a la preuve que le titre pour lequel Proust a eu enfin le prix Goncourt, n'est-ce pas ?
1:22:21 C'est-à-dire la deuxième partie de La Recherche du temps perdu, qui a pour titre à l'ombre des jeunes filles en fleurs, a été inspirée, bien sûr, par la scène des filles fleurs, que nous allons voir se déployer maintenant, n'est-ce pas ? J'ai une amie qui avait fait son mémoire de maîtrise, d'ailleurs, sur un parallèle fort intéressant, tellement intéressant que je lui ai emprunté, j'aurais dû mettre des guillemets d'ailleurs, c'est pour ça que je m'interromps pour le dire, mais je voulais dire, vous voyez, le titre qu'on a choisi pour ce cycle de la fidélité à…
1:23:11 De la fidélité à la grâce. Il faut rappeler que Perceval, pendant toutes ses premières années, a été élevé loin du monde, en tête à tête, avec une mère plus qu'attentive, qui ne tremblait que d'une seule chose après le décès de son mari en croisade, ou dans les combats, ça dépend des versions, Et qui avant de mourir, son mari avait prononcé le nom de Parsifal. Voilà comment je voudrais l'appeler.
1:23:50 C'est peut-être le moment de l'indiquer. Mais je reviens à mon histoire des origines de Perceval. C'est qu'il a été... Quand je parle de fidélité, c'est qu'il avait toutes les raisons de faire ce qu'on appelle dans le champ psy une fixation maternelle, si vous voulez, de ne pas pouvoir enfoncer l'expression comme il n'est jamais sorti des jupons de sa mère. Vous voyez, il y a un côté demeuré.
1:24:24 Je prends exprès un mot qui a des connotations variées en français et plutôt péjoratives, mais exprès parce que c'est un verbe d'état. Et nous allons voir qu'après, tout de suite, le premier mot qui vient après, Parsifal, la première fois qu'on l'entend, Kundry dit « weile », ce qui veut dire « demeure », ne t'en va pas. Je fais pas mal de rapprochements, mais je ne papillonne pas. Encore une fois, c'est le signifiant qui m'entraîne.
1:24:58 Le premier, alors lui, ce n'est pas une interprétation, il est ratifié, si je puis dire, dans l'exégèse proustienne, à l'ombre des jeunes filles en fleurs, Alors ce titre doit beaucoup à la scène des filles fleurs. C'est le culte que Proust, comme une bonne partie de sa génération, a voué à Wagner. Un culte qui a commencé avec Baudelaire et avant eux tous par Nerval, ce qui est un peu moins connu.
1:25:35 Et puis ce rapprochement aussi, vous voyez le fait que Wagner qui a fait le texte, n'est-ce pas, se sert du verbe weilen pour dire demeurer, rester. Vous savez, les verbes d'état, on a appris en grammaire, il y a les verbes d'action, et les verbes d'état, être, paraître, sembler devenir, demeurer, rester. Je n'ai jamais révisé, mais comme je l'ai appris avec les instituteurs africains quand j'étais au cours moyen et qu'on les répétait chaque fois qu'on faisait une faute d'orthographe, ils nous les faisaient répéter en chœur par toute la classe.
1:26:11 Croyez-moi qu'on a moins tendance à dire du mal du par cœur quand on voit… Je crois que je ne pourrais pas mémoriser les textes si je n'avais pas eu cet entraînement. Voilà. Je ne peux pas empêcher de temps en temps de rendre hommage à ce qui se passe au sud du Sahara. Oui, le rapprochement ici, c'est avec Goethe. Mais oui, et pas dans n'importe quelle œuvre, dans Faust, et pas dans n'importe quel passage, mais dans ce qui gouverne toute l'œuvre, à savoir le deal avec le diable.
1:26:44 Le diable, on sait toujours ce qu'il veut, il n'y a pas de mystère, ce qu'il veut c'est l'âme du pécheur dans le deal, on devine que c'est ça qu'il veut. Mais quelle est la seule contrepartie que demande Faust et pour laquelle, s'il l'obtient, il est prêt à donner son âme au diable ? Ce serait l'hypothèse où le diable lui ferait éprouver un bonheur, un plaisir, une jouissance telle qu'il pourrait dire à l'instant, l'instant c'est ce qui est fugitif, c'est ce qui n'est jamais un point dans l'espace, mais qui est une disparition dans le temps.
1:27:19 Et le maintenant, dit Hegel dans un passage saisissant du début de la phénoménologie, dans la certitude sensible, est justement ceci, de n'être déjà plus quand il est. Donc de dire à l'instant, une telle jouissance que Faust serait en droit de pouvoir dire à l'instant, Verweile doch, du bist so schön. Verweile, tu es si beau. Et dernier rapprochement, pardon, c'est ma troisième main géographique due à mes nombreux voyages, mais les nombreux villes qu'on voit comme suffixes dans le nord et l'est de la France, en Normandie, vous voyez, Abbeville, je ne sais pas moi, Trouville, Mallarmville, etc., Ce sont en fait, c'est une région conquise par le peuple germanique, viking, c'est Weiler, c'est l'endroit où on s'est établi, où on est resté.
1:28:16 Voilà. Eh ben, on peut peut-être maintenant enfin aller mater les gonzesses. Non, pardon, non, non, je n'ai pas bu. C'était une réflexion de Clouscard quand on se repasse cette scène. Et bien merci Pagl, il peut s'estime heureux, mater les gonzesses. Bon, voilà. Alors, allons-y au jardin des jeunes filles en fleurs.
Projection de la scène des filles-fleurs
1:33:48 othu fressoronononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononon
1:38:54 ... riefest du mich Namenlosen.
1:40:52 «Bittest du auch diesen Blumen heilen?»
1:41:29 ...deine Heimat. ...dass du bemerkest, verweilte ich nur hier, von weit her kam ich, wo ich viel ersah.
La berceuse de Kundry et les remarques du public
1:43:33 La croix de taille est tout à l'heure. C'est tout de même à peine croyable, on assiste à ce qu'on appelle dans le champ analytique, ce que Kundry développe là à partir de Ich sah das Kind, j'ai vu l'enfant au sein de sa mère, sur cette espèce de...
1:44:09 Le fond musical, à partir du moment où elle dit ça, c'est une immense et lente berceuse fascinante. Sauf que… Le plus fidèle, c'est celui dont la mémoire remonte le plus loin, si on regarde de près. Celui qui a le moins été contaminé par l'oubli de la fidélité, c'est l'oubli.
1:44:42 Comment aller plus loin que les instants dont elle parle, les moments où il est nouveau-né, où il babille autour du sein maternel ? Vous comprenez pourquoi finalement, comme carton pour cette séance, Je remercie Pierre-Alain de s'être débrouillé pour enchasser la partie textuelle de telle sorte qu'on voit tout de même la Vierge dans son intégrité avec l'enfant.
1:45:18 On n'est pas très loin, n'est-ce pas ? Et puis je ne vous en dis pas plus, vous verrez dans une mise en scène différente tout à l'heure la même scène avec Kundry, qui va nous faire repenser à ce tableau. Donc voilà, je vais en profiter quand même rapidement pour certains commentaires que j'ai pu observer pendant l'extrait. D'abord, j'apprends et je remercie notre ami Frédéric Cordier. Je ne saurais trop recommander à ceux qui nous écoutent de suivre ses interventions sur YouTube.
1:46:00 S'ils veulent quelque chose qui les change de tout ce qui nous envahit pour le pire, en gros, dans la nullité, dans la médiocrité, dans la réaction, dans tout ça cumulé, enfin bref, ils gagneront, j'aime beaucoup en plus son élocution, ils gagneront à suivre les vidéos de Frédéric Cordier.
1:46:31 Alors il me dit qu'il y a ce tableau au musée d'Orsay, bon c'est un petit moment que je n'y suis pas allé, mais j'y suis allé souvent. Je ne me rappelle pas d'abord de ce peintre, autant pour moi, Georges-Antoine de Rochegrosse, si tu m'as compris. Et visiblement, je compte aller y faire un tour justement parce que d'une manière générale ça correspond parfaitement à l'époque.
1:47:03 Et chez les peintres nordiques on voit, regardez ce qu'on appelle l'école en Angleterre, les préraphaélites, vous voyez ? C'est pas très loin de Parsifal en esprit, du Parsifal de Wagner, je parle pas de Perceval le Gallois. Alors, étrange question de Frédéric Cordier, question technique si je puis dire, il dit que dans l'édition Boulez 70, Boulez a fait une interprétation très remarquée de Parsifal à Bayreuth.
1:47:41 Je vais d'abord aller à la question de Frédéric et commenter un petit peu le rapport de Boulez à Wagner. Le livret, dans l'édition de Boulez, 70. Le livret, parce qu'à l'époque il n'y avait pas encore les CD ou à peine ça commençait, et en tout cas grâce au micro sillon qui est beaucoup plus grand qu'on fasse, on avait de superbes livrets, n'est-ce pas, en trois langues, en anglais, en allemand, en français, au moins ces trois-là, en italien des fois, des textes soit de cantates de Bach, soit des opéras de Mozart, de Wagner, des Italiens bien sûr.
1:48:17 Donc, dans l'édition Boulez 70, le livret en CD audio était, erreur d'impression, imprimé à l'envers. Allons, bon, vérifiez si vous l'avez ou dites-moi le cas échéant. Alors, avis aux amateurs, moi je ne l'ai plus là, mais je ne me rappelle pas avoir jamais vu, d'avoir jamais remarqué que le livret de mon Boulez, car je l'ai vu pendant longtemps, était imprimé à l'envers. Donc, dites-moi le cas échéant si c'est juste mon exemplaire à moi. Voilà, merci pour l'humour Frédéric.
1:48:54 Ça n'arrive qu'à moi, comme dit l'autre. Je fais une parenthèse, mais ça me fait penser à Clouscard, qui au restaurant disait quelquefois, il regardait les tables autour de nous et comment les gens étaient servis pour le même plat que celui qu'il avait commandé. Il dit, je ne sais pas si c'est un Je suis toujours en effet de ma parano, mais je suis toujours. Le plus mal servi. Il va demander, je ne sais pas, une entrecôte frites, il va avoir un voisin de table, n'est-ce pas, qui en apporte une superbe entrecôte ruisselante, n'est-ce pas, de jus de viande et débordante de frites. Et lui, il aura trois frites se disputant comme des malheureuses sur un morceau de viande trop cuite. Voilà. Je referme la parenthèse.
1:49:41 Alors il y a Pierre-Luc Sexe, pour être congru à notre deuxième acte, qui dit « Est-ce le tableau le chevalier aux fleurs ? » Moi c'est ce que j'ai compris, je veux dire, qui est très congru effectivement au chevalier Percéval se promenant parmi les filles fleurs. Voilà. Frédéric d'ailleurs valide. Par ailleurs j'ai vu tout à l'heure attendez quelque chose Je crois que c'est Geoffrey Gio, qui m'a branché sur un auteur de ballet. Je ne connais pas le nom, je suis ravi, je vais aller voir, parce qu'il dit que la scène des filles-fleurs lui évoque les œuvres de cet Américain.
1:50:36 Je ne sais pas si les chorégraphes et compositeurs, je sais qu'il a fait des comédies musicales, mais parce que c'est les années où il a fleuri, comme on disait autrefois, sont un petit peu l'apogée de la grande école de chorégraphie contemporaine américaine. Il serait peut-être temps qu'on passe aux actes. Ah oui, le plus important c'est le commentaire de ce qu'on vient d'entendre. Elle a très bien compris, Kundry, que cet innocent, qui a fini par repousser les filles-fleurs avant qu'elle ne l'appelle, au moment où il allait quitter l'enceinte et reprendre sa mission de récupérer la lance, s'il ne s'attarde pas avec elle, c'est que…
La culpabilité d'avoir tué sa mère
1:51:28 C'est que ce n'est pas un homme à femme, comme on dirait. Il n'est pas encore assez mûr pour ça, il est encore trop innocent, donc fixé à la mère, au lieu de lui faire une démonstration de ses formes à elle et de sa poitrine, et j'en passe, elle fait tout pour faire vibrer en lui cette fibre maternophile, Éternofile si j'ose dire.
1:52:03 Et pour ça, elle va jusqu'à, encore une fois, mais je ne sais pas si vous voyez l'énormité de la chose. Je me suis toujours dit que Nietzsche, Wagner, Rilke, Dostoïevski, qui sont à peu près contemporains à quelques années près les uns les autres, un peu plus avant, un peu plus après, Nietzsche est sensiblement plus jeune que Wagner, etc. Mais enfin, ils ont en commun que tous ceux-là ont frôlé l'accès aux discours freudiens, et sans doute heureusement qu'ils ne l'ont pas connu, parce que j'en connais qui aurait encore plus mal fini que Nietzsche, devant l'explosion de la vérité venant pulvériser leur certitude.
1:52:55 Donc, c'est incroyable que carrément elle nous trace la scène primitive dans tous les sens. D'une part, elle évoque les semaines, les mois, l'éternité, passée entre le nouveau-né et sa mère, « Von Waffenfern, von Männerkampf und Wüten » Je ne suis obligé de le dire en amont parce que c'est un passage admirable, loin des chocs des guerres et des haines, pas des hommes.
1:53:39 Elle l'étend sur un nid de mousse au cœur de la forêt et loin de toute occasion d'être en contact avec la chevalerie. Elle ne veut pas perdre ce dernier gage qui lui reste de son mari, n'est-ce pas, qu'elle a perdu au combat. Et bien sûr, vous connaissez l'importance du fruit défendu, la première fois que Parsifal verra comme ça au détour d'un bois passé tout d'un coup un cartel de chevalier, ce sera fulgurant pour lui sa décision de partir en laissant d'ailleurs lui sa mère en pamoison et dont il apprendra plus tard qu'elle est morte de chagrin après l'avoir quitté.
1:54:25 Alors, vous savez, les symboles, c'est toujours un abîme. Il ne s'agit pas de les interpréter, au contraire. Il ne s'agit pas de passer du signifiant au signifié, il s'agit de prolonger la chaîne du signifiant. Ce n'est pas tout à fait faux qu'à notre naissance, on est prêt de tuer nos mères. D'abord, à l'époque où Wagner écrit ça, il n'y a pas encore la découverte, l'importance qu'il y a peut-être pour le chirurgien et l'accoucheur de se laver les mains avec du savon. Je ne ferai pas l'injure à celles qui nous écoutent de rappeler l'effarente mortalité des morts en couche à l'époque.
1:55:07 Ce n'est pas si vieux. Je parle d'une époque où il y avait déjà l'électricité, la vapeur, l'industrie, etc. Mais de toute façon, l'accouchement général qui est très douloureux, mater dolorosa. C'est bien le moment où le fils sort, s'en va, quitte la mère qui est le plus douloureux. Vous voyez, on peut le prendre au sens littéral. C'est ça que j'appelle les signifiants en abîme, ce n'est pas moi qui le décide, et je n'interprète rien. Je constate que c'est sur la même chaîne signifiante.
1:55:46 Car que ne fait pas Kundry, que ne dit-elle pas pour accentuer chez le jeune homme la culpabilité d'avoir été en fait le meurtrier de sa mère ? Et ça, ça nous renvoie encore, cette répétition, au premier acte où le vieux chevalier, que n'avait-il pas dit et pas fait, pour culpabiliser Parsifal d'avoir attenté, non pas seulement à la vie en général, aux animaux, il est strictement interdit de les chasser dans le domaine du Graal, mais en plus, en particulier le cygne, Er war uns hold, qu'il nous était doux mot à mot, nous l'aimions bien.
1:56:31 Vous voyez ? Il regarde-le, et puis vous rappelez-vous ces détails, regarde les yeux vitreux, les plumes collées par le sang, enfin il y a un côté sadique quand même, vous voyez ? De forcer la culpabilité de quelqu'un à qui il n'en faut pas trop, n'est-ce pas ? Et dans la version de Perceval, le gallois, un prud'homme qu'il rencontre au cours de ses aventures dans une chapelle, Il parle de sa parenté, il révèle qu'il est son oncle, et bon, passons, laissant là le détail, finit par lui dire que son état d'être sauvage, un peu idiot et folle, et surtout de ne pas avoir posé la question quand il a vu le Graal, de quel roi on en sert, que tout ça vient du fait qu'il a été négatif, Noué par la culpabilité.
1:57:27 Il a peut-être parti en laissant sa mère derrière lui. Dans « Chrétien de Troyes », on dit très clairement qu'au moment de partir, il se retourne un instant, il la voit tomber par terre en pamoison, et il donne un coup de bride à son cheval et il fuit. Donc voilà, oui, cette culpabilité creusée, creusée, et cette culpabilisation surtout, n'est-ce pas, et par Gurnemanz dans le premier acte, et ici par Kundry, qui va achever de défaire les défenses, C'est le morceau qu'on va entendre maintenant.
1:58:15 Les dernières défenses de notre héros, tellement ramolli dans tous les sens par le malheur qu'il ressent d'avoir tué sa mère, qu'elle n'a plus qu'à le prendre dans ses bras pour le consoler d'un si gros chagrin, et bien le reste c'est Pierre-Alain qui va nous l'envoyer. Ça marche.
1:59:22 ... Herzeleide ... ... starb.
2:01:42 ...was alles vergass ich wohl noch. ...wess' war ich je noch eingedenk, nur dumpfe Torheit lebt in mir.
Deux scènes primitives et deux retournements
2:06:07 Je n'exagère pas quand je parlais d'une scène primitive en abîme. Non seulement il y a une scène primitive, il y en a deux. La première, Ich sah das Kind, j'ai vu l'enfant nouveau-né sur son lit de moussa, on l'a vu, n'est-ce pas, avec les bisous de la mère. C'est un papouillage. Et puis, là, ça va encore plus loin, c'est la scène primitive au sens strictement analytique, c'est-à-dire la vision du coït parental.
2:06:44 Elle dit carrément « j'ai vu comment Gamuret, le père, s'est embrasé devant l'ardente Herzeleide ». Enfin, c'était dans le texte, c'est à peine croyable.
2:08:00 Pardon, il y a eu une panne de réseau, décidément, ce soir, entre les transports et les panne de réseau. J'en suis désolé pour vous. Donc, je présume que vous avez entendu ce que j'étais en train de dire, c'est qu'elle reconstitue carrément le couple parental, comment Gamuret, je cite, s'est embrasé face à l'ardente Herzeleide, la mère.
2:08:32 Il y a de quoi ébranler. Ceci dit, il y a deux grands retournements qui se produisent tous les deux au deuxième acte. Comme toujours chez Wagner, c'est l'acte de l'action, le deuxième, où on franchit un seuil d'irréversibilité. C'est d'une part qu'on a entendu son nom et je vous dis tout de suite qu'on va revoir une autre version. C'est tellement important cette densité des retournements qu'il y a dans cet acte-là.
2:09:04 On va revoir la même scène mais dans une autre version, celle de Syberberg, Marie-Anne Boucagie. Il la repousse, mais parce que le baiser, et je repense au texte de Gracq, que c'est la blessure, on parle bien, la langue est terrible, En chirurgie, ou quand on soigne une cicatrice, les lèvres d'une blessure. Mais je ne veux pas anticiper sur une exhibition absolument incroyable de la blessure qu'on va voir dans la mise en scène de Syberberg, un peu au-delà.
Oui à la fidélité, non à la fixation
2:09:53 Donc, on va passer la scène, mais avant, c'est quand même le principal sujet de ce soir, parce que pour certains le texte peut paraître énigmatique, oui à la fidélité, non à la fixation. Vous voyez que dans le cas de Parsifal, c'est plus que de la fidélité, c'est une fidélité à ce point fixée à la référence maternelle, donc à la référence D'une morte, qu'il ne peut pas y avoir de happy end. Dévoiler la vérité de ce qui lui arrive, c'est lui rappeler que ce qu'il croit être présent et vivant est en fait un cadavre.
2:10:37 Et ici, je suis sûr qu'il y en a qui se rappellent. Je ne suis pas trop mécontent quand j'essaie de remplir mon contrat, Quand il me semble que je commence à remplir mon contrat malgré mes détours, c'est-à-dire, ou plutôt grâce au détour, parce que je pense au cycle que j'avais fait sur l'angélique de Nerval. Cette nouvelle dont je dis que pour une fois, Nerval, si quelqu'un ne fut jamais plus que Perceval le Gallois et plus que Parsifal, et ce n'est pas peu dire, fixé à la mère, parce que Nerval, il en est mort, n'est-ce pas ?
2:11:20 Je rappelle ce mystérieux sonnet, une beauté incomparable dans les chimères qui s'appelle Artémis. « La treizième revient, c'est toujours la première, et c'est toujours la seule ou c'est le seul moment, car es-tu reine, ô toi, la première ou dernière ? Es-tu roi, toi, le seul ou le dernier ? Aimez qui vous aima du berceau dans la bière, celle que j'aimais seul, m'aime encore tendrement ? C'est la mort ou la morte, ô délice, ô tourment.
2:12:02 Il faut comprendre ce traumatisme. Je vous montrerai après, parce que si c'était pour faire de la psychologie d'un Nerval ou d'un Wagner, Pourquoi pas ? Mais ce serait une confusion à laquelle je ne me prête pas. Car ce champ psychologique concerne des individus comme si c'était des accidents. Les pauvres, eux, ils sont nés un peu demeurés et fixés au jupon de leur mère. Non. Moi, ce qui m'intéresse, c'est en quoi ça vous concerne, vous et moi.
2:12:34 Je veux dire par là que c'est la modernité à laquelle nous appartenons et à laquelle je reviens d'une manière récurrente. Vous voyez que j'assemble ici. Mes thèmes les plus récurrents, grâce à Parsifal, à l'œuvre, je fais allusion à quoi ? Je fais allusion au fait que dans notre approche du texte d'Angélique, j'avais montré que ce qui fait l'originalité de cette nouvelle qui est restée longtemps en marge, Pour ce qui est du public, du lectorat, de la réception, comme on dit, n'est-ce pas, des œuvres dites majeures de Nerval.
2:13:18 J'avais même dit que dans le cas de Nerval, ça ne veut rien dire œuvre majeure, œuvre mineure, n'est-ce pas ? Parce que jamais elle n'a eu le prestige de Sylvie. Regardez comment Proust parle de Sylvie, n'est-ce pas ? Comment il met sur son journal Proust essayer d'aller plus loin que Gérard. Il reconnaît lui-même l'importance de cette exploration de la mémoire. Or, puisqu'on parle de fixation maternelle, le narrateur de la recherche, alors lui, la fixation maternelle, la palinodie, pas d'autre mot, la tragique comédie de sa mère recevant du monde chez elle, en dessous, Lui, il est censé dormir là-haut comme gamin et son désespoir de voir que parce qu'il y a du monde, elle ne vient pas lui donner le dernier baiser sans lequel il ne peut s'endormir.
2:14:14 Écoutez, on vient de quitter un baiser troublant. Avant de vous lire le passage équivalent chez Proust, je tiens tout ça pour illustrer cette fixation jusqu'à laquelle ne doit pas aller la fidélité, Ce que réussit Nerval dans Angélique. Mais avant de vous le lire, je prolonge cette allusion que je viens de faire au fait que ça m'intéresse sur un plan collectif.
2:14:44 C'est la modernité en général qui affectait toutes les générations depuis l'origine de l'homme, n'est-ce pas, le rapport à la mère, que ce soit du fils ou de la fille d'ailleurs, Ne soyons pas formalistes, pas de symétrie idiote, est privilégiée et fondamentale. Le déesse-mère en convol, les mythologies les plus anciennes, tout ça a été très étudié. Et je reviendrai d'ailleurs à propos de Parsifal, aux mythologies anciennes, pour expliquer pourquoi il met tant de temps à retrouver le chemin du Graal.
2:15:17 Je vous l'ai dit tout à l'heure, mais ce n'est pas le troisième acte qu'on commente ce soir. Donc je reviens à cette modernité et la même amie qui avait fait son mémoire sur ce parallèle entre le trajet du narrateur dans la recherche qui va de la fidélité à la grâce, c'est-à-dire de ce que je vais vous lire dans un instant, du drame de son coucher où sa mère ne vient pas lui donner le dernier baiser, à la fin de la recherche ce sont des dirigeables allemands Donc il survole la place de la...
2:15:51 La Concorde au moment de la guerre de 14. Et elle a très bien montré que musicalement, puisque Proust fait beaucoup de références musicales bien sûr, Wagner n'est pas la dernière dedans, mais musicalement, les deux périodes celles de son enfance avec sa fixation maternelle et celles où il prend conscience du rôle de l'histoire et de l'épaisseur temporelle dans le temps retrouvé, c'est aussi ce qui nous fait passer de ce que Proust appelle la blanche sonate, La sonate de Vinteuil, je cite « Au rouge septuor ». Je tenais à respecter cette trame dans l'ordre symbolique qui ne cesse, vous voyez, de fleurir.
Lecture du drame du coucher chez Proust
2:16:42 On les dit fleurs, j'allais dire devant nous, n'est-ce pas ? Et c'est pas fini. Donc, écoutez, je ne vous lis qu'un très court extrait parce qu'il y a 25 pages, cette histoire de coucher, là. Ma mère reçoit du monde, je montre mon monde bourgeois, dans leur maison de campagne, à Combray, qui s'appelle maintenant Illiers, c'est Illiers le village où il y avait la maison de Proust, hein. À la Beauce, près de Chartres, c'est Illiers maintenant au rayonnement mondial du romancier, le panneau d'entrée du village, c'est Illiers-Combray.
2:17:23 Alors, attendez que je ne mélange pas Julien Gracq, voilà, et autres pléiades. Donc oui, ça fait 15 pages qu'il essaie des ruses, il appelle la bonne pour lui dire, Il faut aller absolument… J'ai un message très important pour maman, voulez-vous lui remettre cette lettre ? Tout ça, c'est des ruses bien sûr, d'un gamin désespéré.
2:18:03 Alors voilà, il lui confie. L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais que Swann s'en serait bien moqué. Sa mère reçoit Swann ce soir-là. Je veux dire, on entendra parler après dans Un amour de Swann, et qui est le père de Gilberte, qui est son premier amour au narrateur. L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais que Swann s'en serait bien moqué s'il avait lu ma lettre et en avait deviné le but.
2:18:33 Or au contraire, comme je l'ai appris plus tard, une angoisse semblable fut le tourment de longues années de sa vie, et personne aussi bien que lui peut-être n'aurait pu me comprendre. Lui, cette angoisse qu'il y a à sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le rejoindre. C'est Nerval qui a une magnifique formule comme d'habitude quand il dit qu'il est le banni de liesse celui qu'on a banni de toutes les fêtes, le banni de liesse Où l'on ne peut pas la rejoindre, c'est l'amour qui lui a fait connaître cette angoisse, l'amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, comme s'il y avait une matrice maternelle par-dessus les futurs amours de la maturité.
2:19:22 Elle est en quelque sorte prédestinée par lequel elle sera accaparée, spécialisée, mais quand, comme pour moi, elle est entrée en nous avant qu'il ait encore fait son apparition dans notre vie, Parce que là il est gamin, avant que l'amour ait fait une apparition dans notre vie. Elle flotte en attendant cette angoisse vague et libre, sans affectation déterminée, au service un jour d'un sentiment, le lendemain d'un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l'amitié pour un camarade, et la joie avec laquelle je fais mon premier apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise.
2:20:01 Alors là il est soulagé. Swann l'avait bien connue aussi, cette joie trompeuse. Oui, je vous parle d'illusion ce soir. Cette joie trompeuse que nous donne quelques amis, quelques parents de la femme que nous aimons, qu'en arrivant à l'hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelques bals, redoutes ou premières où il va la retrouver, Cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant désespérément quelques occasions de communiquer avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande ce que nous faisons là, et comme nous inventons que nous avons quelque chose d'urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien n'est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous l'envoyer avant cinq minutes, que nous l'aimons, que comme en ce moment, J'aimais Françoise, l'intermédiaire bien intentionné, qui vient de nous rendre supportables, humaines, et presque propices la fête inconcevable, infernale, tiens, tiens, Klingsor Parsifal, la fête infernale, ses parents reçoivent tranquillement des amis à l'étage en dessous, n'est-ce pas ?
2:21:16 « Infernal, au sein de laquelle nous croyons que des tourbillons ennemis, pervers et délicieux, voilà nos filles-fleurs, entraînent loin de nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons, si nous en jugeons par lui. » Bon, je saute, hein, et j'en arrive tout de suite à sa déception. Ma mère ne vint pas. Et son ménagement pour mon amour propre engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m'avoir prié de lui dire le résultat ne fut pas démenti, me fait dire par Françoise ces mots.
2:21:48 Il n'y a pas de réponse que depuis j'ai si souvent entendu des concierges, des palaces, des valets de pied, des tripots, rapporter à quelques pauvres filles qui s'étonnent. « Comment ? Il n'a rien dit ? Mais c'est impossible ! Vous avez pourtant bien remis ma lettre ! C'est bien, je vais attendre encore ! » Vous voyez combien dure la douleur de se coucher, et voilà que les amis s'en vont. Il va enfin pouvoir retrouver sa mère. J'entendis les pas de mes parents, regardez, comme ça se dramatise, qui accompagnait Swann.
2:22:27 Et quand le grelot de la porte m'eut averti qu'il venait de partir. J'allais à la fenêtre. Maman demandait à mon père s'il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. « Je trouvais bien quelconque, dit ma mère. Je crois que la prochaine fois, il faudrait essayer d'un autre parfum. Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand-tante. Il est un vieux. » Ma grand-tante avait tellement l'habitude de voir toujours en Swann, un même adolescent, qu'elle s'étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner.
2:23:05 Bon, je saute, je saute et il voit enfin sa mère arriver. Bientôt je l'entendis qu'il montait, fermait sa fenêtre. J'allais sans bruit dans le couloir, en pyjama bien sûr. Mon cœur battait si fort que j'avais de la peine à avancer. Mais du moins, il ne battait plus d'anxiété, mais d'épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l'escalier, la lumière projetée par la bougie de maman. Pas de courant électrique encore dans la maison de campagne. Puis, je la vis elle-même, je m'élançais.
2:23:43 A la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère. Elle ne me disait même pas un mot, et en effet, pour bien moins que cela, on ne m'adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m'avait dit un mot, ça aurait été admettre qu'on pouvait me reparler, et d'ailleurs cela peut-être m'ait paru plus terrible encore, comme un signe que, devant la gravité du châtiment qu'allait se préparer, le silence, la brouille eussent été puérils.
2:24:17 Une parole, c'eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer. Le baiser qu'on donne à un fils qu'on envoie s'engager alors qu'on le aurait refusé s'il avait, si on devait se contenter d'être fâché depuis deux jours avec lui. Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet, le suspense rebondi, de toilette où ils étaient allés se déshabiller et pour éviter la scène qu'il me ferait, Parce que pour le père c'est des...
2:24:47 Des gamineries de gens nerveux entre la mère et le fils. « Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller, et pour éviter la scène qu'il me ferait, elle me dit d'une voix entrecoupée par la colère, « Sauve-toi ! Sauve-toi, qu'au moins ton père ne t'ait pas vu ainsi, attendant comme un fou ! » Je lui répétais, viens me dire bonsoir, terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s'élevait déjà sur le mur, mais aussitôt, usant de son approche comme des moyens de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvait encore là, si elle continuait à refuser, allait me dire « rentre dans ta chambre, je vais venir ». Il était trop tard. Mon père était devant nous.
2:25:42 Sans le vouloir, Je murmurais ces mots que personne n'entendait. Je suis perdu. Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des permissions qui m'auraient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand-mère parce qu'il ne souciait pas des principes et qu'il n'y avait pas avec lui de droit des gens. Pour une raison toute contingente ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment une promenade si habituelle, si consacrée, qu'il ne pouvait m'en priver sans parjure.
2:26:22 Ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me disait « Allons monte, coucher, pas d'explication ! » Mais aussi parce qu'il n'avait pas de principe, dans le sens de ma grand-mère, il n'avait pas proprement parlé d'intransigeance. Il me regarda un instant d'un air étonné et fâché. Il fait suspense, n'est-ce pas ? Puis, dès que maman lui expliquait en quelques mots, embarrassée, ce qui était arrivé, il lui dit « Mais va donc avec lui, puisque justement, tu n'as pas envie de dormir. Reste un peu dans sa chambre. Moi, je n'ai besoin de rien. »
2:27:03 « Oui, mon ami répondit timidement ma mère. Que j'ai envie ou non de dormir, ne change rien à la chose. On ne peut pas habituer cet enfant. » « Mais il ne s'agit pas de l'habituer, » dit mon père en haussant les épaules. « Tu vois bien que ce petit a du chagrin. » Il a l'air désolé. Enfant, voyons, nous ne sommes pas des bourreaux. Tu l'auras rendu malade, tu seras bien avancé. Puisqu'il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Françoise de préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui.
2:27:33 Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher. C'est un avatar de la grâce. C'est comme un imprévisible. Le Père aurait dû se déchaîner sa colère, mais c'est la grâce. Et là, vous allez voir pourquoi je vais jusqu'au bout. Il y a un passage capital pour notre propos de ce soir. « On ne pouvait pas remercier mon Père. On l'eut agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restais sans oser faire un mouvement. Il était encore devant nous. » Bon, il le décrit.
2:28:06 Alors, il y a bien des années de cela, regardez, tout d'un coup le recul et la conclusion. La muraille de l'escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites, que je croyais devoir durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées, donnant naissance à des peines et des joies nouvelles, Que je n'aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre.
2:28:37 Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman, « Va avec le petit », « La possibilité de telles heures ne rénaîtra jamais pour moi ». Écoutez bien maintenant, le passé et le présent, mais depuis peu de temps, Il commençait à être âgé, vous savez qu'il s'est forcé d'écrire la recherche pour lutter contre la mort, mort en écrivant pratiquement.
2:29:09 Mais depuis peu de temps je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'ai la force de contenir devant mon père, Et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvais seul avec maman. En réalité, ils n'ont jamais cessé. Et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant, davantage, autour de moi que je les entends de nouveau.
2:29:42 Comme ces cloches de couvent que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtés, mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir. Quand je parle de fixation maternelle, j'en suis là, n'est-ce pas ? Et bien, je vous ai dit qu'il y avait une portée historique, je vais quand même demander l'heure, parce que le sujet est tellement surdéterminé, comme on dit, que j'ai perdu la notion.
La cinquième promenade de Rousseau, début moderne de la tentation maternelle
2:30:12 Pardon ? Oui, mais je vais dire ça, ça fait dire qu'on a commencé tard. Il y a deux heures et demie qu'on a commencé. D'accord, alors je vais clore sur ce point capital. C'est le côté collectif, j'y reviens. Non, je ne fais pas du collectivisme au petit pied, c'est sérieux. Cette prégnance de la tentation maternelle, on peut dater son début dans la modernité, on peut le situer avec exactitude.
2:30:44 Il ne s'agit de rien de moins, et je suis en train de faire de l'intertextualité, si je puis dire, que dans le texte incroyable de la cinquième promenade de Rousseau, Dans son testament, les Rêveries du promeneur solitaire. Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève. Si on y trouve moins de champs et de vignes, on n'y trouve plus de bois. Enfin bref, il commence à géographiquement situer le lac de Bienne, qui est un peu moins connu que le lac de Genève.
2:31:22 Mais comment il se situe ? Regardez comme l'imaginaire déborde sur le réel que devrait avoir la géographie, n'est-ce pas ? C'est vrai que le lac de Bienne est plus sauvage, donc plus loin, n'est-ce pas, du monde moderne, de l'actualité et du bruit. Et on y va moins de chez eux. Et puis il parle de coteaux et de montagnes qui le bornent, comme s'il était à lui seul isolé du reste du monde.
2:31:53 Alors j'allais dire comme un ventre maternel, mais je m'en abstiens pour pas que vous croyez que je fais de l'interprétation. Ça va venir le texte. Et il dit « ce beau bassin d'une forme presque ronde ». Regardez le « presque ». Il faut savoir analyser un signifiant. Bon sang ! Ce beau bassin. Regardez les connotations du mot « bassin » tout d'un coup. « D'une forme presque ronde » contient en son milieu deux petites îles. Elles ne sont pas au milieu. J'y suis allé à 17 ans. Stop !
2:32:28 J'ai vu une harde de dain dans les bois qui couvrent les... Il y a un petit village au début du lac de Bienne qui s'appelle Erlach, la première agglomération de langue allemande quand nous sommes. Ça n'existe que chez Rousseau, ça, de cumuler les lumières françaises et la nuit romantique allemande. La nuit dans laquelle va bientôt plonger la rêverie. Donc vous voyez, les îles sont tout près, au point de maintenant il y a une digue d'ailleurs qui les relie au village, mais Rousseau ne peut pas s'empêcher d'imaginer au milieu loin de tout, c'est pas un peu comme j'ai dit tout à l'heure que le milieu d'un opéra en trois actes, que ce soit Siegfried ou Parsifal, l'Indra Myrick, est l'endroit le plus protégé.
2:33:22 Nous revenons au maternel contre les avatars qui s'agitent au début et à la fin. Et donc, allons-y maintenant à la fusion carrément avec la mère, parce que ça ne fait que commencer. Quand le soir approché dit Rousseau, parce que là pour l'instant il a passé la journée à herboriser, ça ça n'a pas... Il est actif, il bouge, il passe une plante à l'autre. Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, le haut, donc en haut, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, en quelque asile caché. Asile, protection.
2:34:08 Là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau. Et la berceuse, l'immense berceuse par laquelle Kundry arrive à désarmer les défenses de Parsifal. On les voit avec les vagues du lac. Là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens. En général, c'est les sens qui fixent le décor. Mais quelle inversion ! Quel nourrisson passif ! Et là, c'est le monde qui le fixe. C'est lourd du lac.
2:34:38 Le rythme, la musique du lac, fixant mes sens, c'est-à-dire arrêtant mes yeux de regarder à droite à gauche, me rendant totalement passif, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation. Vous avez entendu que c'est le des sens, je suis presque un petit animal. Il a plongé mon âme dans une rêverie délicieuse. Délicieux est un terme qui a une connotation d'un plaisir oral buccal. J'y peux rien !
2:35:12 La plongée arde une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fût aperçu. Il manquait ça pour reconstituer l'état non pas du nourrisson mais du fœtus dans le ventre maternel, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fût aperçu. Le flux et le reflux de cette eau continue. Son bruit continue, mais renflé par intervalles quel musicien. Suppléé au mouvement interne, je pense au battement du cœur, à la respiration, les dernières actions sont encore que la rêverie éteignait en moi. Quand on est né, on commence à respirer. Suppléé au mouvement interne que la rêverie éteignait en moi.
2:36:00 Il suffisait à me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. Quelquefois naissait, je vais terminer sur un verbe qui ne peut découler que du champ maternel, quelquefois naissait quelque des faibles réflexions, là il devient un peu actif, il pense tout d'un coup, Sur l'instabilité des choses de ce monde, dans la surface des eaux m'offrait l'image, comparaison banale, mais bientôt, ces impressions légères elles-mêmes s'effaçaient, alors attention, dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait.
2:36:46 Et nous voilà à la berceuse. Il y a une naissance, et quelle naissance, quel chef d'œuvre ! On ne croirait jamais que c'est le même qui fait des hauts et des haïs, un peu en fatigue dans le discours sur les sciences et les arts, qui est magnifique, d'éloquence, un peu empoulée, maladroite, qui n'a pas un siècle. J'ai été regarder la subtilité des lettres de Voltaire. Sauf que là, il dépassait Voltaire et tout le monde parce qu'il annonce la phrase qui n'en finit pas et qui va se prolonger en Chateaubriand, en Flaubert et en Proust. Cette phrase, elle est marquée par la carence maternelle.
2:37:25 Voilà, je voudrais que vous quittiez sur cette piste en vous remerciant d'avoir été si nombreux. Pierre Alain a l'air de me dire qu'il y a Comment dirais-je ? Un attroupement inusité autour aussi bien de Youtube que de Twitter. Merci. Je vous en remercie. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'en suis reconnaissant. Je vous dis à bientôt.