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Une onzième promenade ? La rêverie, un terme précis
1:30 Les Rêveries du promeneur solitaire tu en as parlé un petit peu, est-ce qu'on pourrait imaginer une onzième promenade ?
2:03 Est-ce que Dominique peut imaginer une onzième promenade ? Tu me demandes, c'est terrible la responsabilité que tu nous assignes, parce que je t'invite à la faire avec moi, cette onzième promenade, je la fais avec moi, et à bien écrire Rousseau juge de Jean-Jacques, il y a un dialogue, qu'il a emprunté à Diderot, Diderot aimait bien les dialogues comme ça. Le R c'est rêverie. Oui, j'ai bien compris, et c'est un terme d'une extraordinaire précision, malgré son côté un peu vague, la rêverie.
2:35 La onzième promenade. Tu me demandes de faire ce que j'oserais jamais faire. Par exemple, le requiem de Mozart est inachevé, tout le monde le sait, plein de musiciens, essayer de le finir. Moi, je n'oserais pas. Comme le temple de la philosophie qui est inachevé. Oui, mais lui, il est fait pour rester inachevé. Mais L'Art de la fugue, Bach est mort, c'est assez pathétique. On va faire la partition, trois notes qui se lèvent et paf, la plume est tombée. Alors restons sur la langue des rêveries. Voilà. Eh bien, cette langue, il faut la prendre très au sérieux. Et le mot rêverie aussi. J'ai dit qu'il était précis. J'aime bien introduire du précis dans ce qui semble le plus irrationnel, la rêverie.
3:08 Franchement. Je me réclame de Verlaine pour ça qu'il est dans son manifeste poétique, le manifeste de la modernité poétique, qui s'appelle l'art poétique, comme souvent les manifestes dans ce domaine, dit, après avoir fait un éloge du flou, le contraire du clair et du précis. On est à l'époque impressionniste. plus vague et plus soluble dans l'air, sans rien dans lui qui pèse ou qui pose, on est en plein impressionnisme. Il faut aussi que tu n'ailles point, chercher tes mots sans quelque méprise. Rien de plus cher que la chanson grise où l'indécis au précis se joint.
3:40 Ça fait Verlaine. Si Verlaine nous engageait à être précis, on ne va pas rester en arrière. Donc, rêverie, c'est quoi ? C'est moyen terme entre veille et sommeil. Etat second. Lorsque Nerval dit, dans le passage le plus célèbre de Sylvie que Proust admirait tant, en regagnant mon lit, je ne peux y trouver le repos, plongé dans une demi-somnolence, toute ma jeunesse repasse à mes souvenirs. Demi-somnolence, mais une somnolence, c'est un demi-sommeil. Donc demi-somnolence, c'est un quart de sommeil, comme ces choses sont précises. Ces états seconds, où, pour parler en termes freudiens, la censure se relâche un peu, puis je suis dans un état d'hypnose.
Le lac de Bienne et la fixation maternelle de Rousseau
4:15 On n'est pas encore dans le sommeil, dans les vrais rêves, mais on est dans la rêverie. Donc, quelque part, les forces déterminantes commencent à s'exprimer, celles que je refoule dans la journée, au profit du travail, du rapport à l'autre, ce que je vais montrer, ce que je vais cacher, comme tout le monde. Voilà que, dans la rêverie, les choses apparaissent tout d'un coup. Ainsi, je parlais de la fixation maternelle de Rousseau tout à l'heure, dans la cinquième promenade, il décrit d'abord, d'une manière englobante, le paysage avant d'en arriver à ce qui est immédiat, à savoir le lac de Bienne, et il lui sait gré, à la différence du lac de Genève, d'être entouré de collines et de montagnes, il est dit, très agréable pour un individu qui aime se circonscrire.
4:55 Là, il dit tout sur la fixation maternelle. Circumscribere, être le centre de quelque chose qui est autour. On revient à l'île. Ça me fait penser à la toile d'araignée aussi. C'est pas mal, parce qu'il y a des pièges là-dedans, des pièges mortifères. Si la fixation reste une fixation, de censure indélébile et insurmontée du terme. Donc, il y a dans la rêverie, ce côté état second, la richesse de cumuler à la fois la conscience qui est encore là, qui n'est pas le sommeil.
5:29 Et en même temps, la richesse de détermination apportée par l'inconscient qui s'exprime beaucoup plus qu'au moment où il y a le sévère contrôle de la censure dans la vie active. et je reviens à ce début et il dit ce beau bassin, en parlant du lac de Bienne contient en son milieu bassin déjà, je ne suis pas psychanalyste mais ce beau bassin contient en son milieu en fait quand on regarde l'île elle n'est pas du tout au milieu elle est très sensiblement décentrée vers l'une des extrémités du lac vers le village d'Erlach pour être très précis puisqu'on est en train de passer de la francophonie à l'anglophonie à 2 km en Suisse et qui est la Neuveville et un 2 km en face, Erlach.
6:13 Donc, comme si dans l'imaginaire, il corrigeait le paysage en fonction du fantasme déterminant d'être obligé. À égale distance de tous les dangers. Voilà. Donc, la mer me protège, c'est dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait. Donc, la rêverie à ce côté-là. Je constate que toutes les avancées décisives de la modernité, textuel, je n'aime pas le mot littéraire, que Verlaine, la poésie, lisez, tout le reste est littérature au sens péjoratif, mais de la créativité verbale, je dirais logique, je n'ai pas peur de scandaliser au sens de logos, tout simplement, au sens strict, se sont placés depuis Rousseau dans cet état second.
La modernité dans l'état second, de Proust à Rimbaud
7:01 Comment commence la recherche du temps perdu ? Qui ne nomme Rousseau presque pas. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Et là commence, pendant plusieurs pages, l'inscription d'un état intermédiaire où il dit bien, je suis un peu comme le malade à l'hôpital qui croit que la raie en bas lumineuse signifie que le jour est enfin levé que les souffrances vont prendre fin, que les infirmiers vont venir alors que traîtreusement c'est un raie de lumière en pleine nuit c'est un état second et quelquefois une cuisse repliée sous moi me faisait penser à une femme on est dans cet état second les grandes avancées je pense à à Rimbaud aussi ou à Baudelaire.
7:42 Donc, il faut prendre au sérieux ce mot-là qui est extrêmement précis, qui signifie un état intermédiaire qui cumule les fonctions de la pensée et les fonctions du rêve. De la pensée dirigeante et de la conscience dirigée. Donc, c'est quand même un thème très important. si l'on devait écrire la 11e rêverie je la verrais comme une synthèse une tentative de faire la synthèse précisément on y revient toujours de ce que nous avons en nous de nature et de culture c'est ça autour de quoi ça tourne la modernité n'arrive pas à sortir de l'énigme et je citais tout à l'heure l'illumination de Rimbaud qui s'appelle mouvement mais je ne suis pas allé jusqu'au bout pour l'écouter rapidement après avoir fait l'éloge d'un futurisme industriel extraordinaire, une féerie hyper moderne si je puis dire.
8:41 Ce sont les conquérants du monde, ils emportent la nouveauté chimique, etc. Une arche de Noé, une espèce de vaisseau planétaire qui fuient la Terre et ses désastres vers d'autres horizons. Et là, tout d'un coup, contredit, une espèce d'entité juste à la fin du poème, aux accidents atmosphériques les plus surprenants qui environnent cette centrale électrique, Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche, un bon sans doute. Est-ce ancienne sauvagerie ? Et la voilà la nature, qu'on pardonne. Point de interrogation. Et chante et se poste.
9:12 La Rousseau, c'est celui-là, c'est celui qui n'a jamais été infidèle à l'ancienne sauvagerie et qui n'a jamais non plus fait bon marché de tout ce que cette sauvagerie a donné à travers la praxis.