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Privé, domanial : État et appareil d'État
1:59 Et communauté chez Hegel aux éditions Delga. Et on va aujourd'hui faire un abécédaire un peu comme Gilles Deleuze l'avait fait il y a quelques années. Voilà, mais je ne sais pas si en fait on va être deleuzien aujourd'hui. Donc la première lettre pour cet abécédaire, c'est en rapport aussi avec ce livre sur Hegel où la figure d'Antigone est assez présente. Donc qu'est-ce que ça évoque Antigone pour Dominique ? Est-ce que Antigone est réellement l'élément qui s'oppose à l'État ?
2:35 Ah, que voilà une question, on ne peut pas dire quel manque d'actualité. Qui ne s'oppose pas à l'État aujourd'hui ? Et puis les anarchistes, ça c'est un peu leur fonction d'être contre l'État, il ne faut quand même pas leur reprocher. Jusqu'au MEDEF, hein, qui crache et barbe contre l'État. Chaque fois qu'il y a la parole, trop d'État, trop de règlements. Et je vais répondre pour Antigone, hein. Mais auparavant je fais juste une petite distinction puisque nous sommes dans ce décor d'automne qui est la saison pas seulement de la chasse, mais aussi de la cueillette.
3:10 La chasse et la cueillette. L'ancienne sauvagerie comme des rameaux. Je pense à la cueillette des champignons puisqu'on a un automne. Et lorsqu'on voit marquer, lorsque le promeneur voit marquer sur un panneau « propriétés privées et champignons interdits », là on n'est pas dans l'État, hein. On est dans le contraire, on est dans le privé, ça veut dire « tintin, tu vas les ramasser ailleurs ». J'en suis privé. En fait, c'est privé, ça veut dire « je t'en prive ». Par contre, si je vois marquer « forêt domaniale d'Ermenonville », mais c'est qui le domaine ?
3:44 Ah ben c'est toi et moi et lui, c'est nous, c'est la volonté générale, ça nous appartient. On peut y aller. Là, ce n'est pas l'État auquel pense l'anarchiste, c'est l'État qui étend ma liberté et non pas celui qui l'opprime. Les deux existent, hein. Mais attention aux mots, voilà ce que je veux dire. Et je propose une distinction dont j'ai souvent discuté avec Michel Clouscard et qui y tenait beaucoup. C'est la distinction entre État et appareil d'État. Pour aller très vite, avant de parler d'Antigone, je dirais qu'aujourd'hui nous vivons, nous assistons, nous sommes contrôlés par le plus monstrueux appareil d'État qu'on ait jamais vu, ce qui est normal avec les solutions technologiques, les caméras, Internet, les écoutes.
Hegel et Antigone, contre une imagerie gauchiste
4:20 Nous sommes la proie du plus oppressif, des plus énormes appareils d'État, du plus instrumenté des appareils d'État qu'on ait jamais vu, au profit d'une absence d'État qui est le privé. Voilà. Alors Antigone, je prends le contre-pied suite à ma lecture de Hegel, pour qui c'est un personnage central dans sa pensée, je rappelle que son rapport Antigone, c'est toute sa vie. Il a traduit Antigone quand il avait 14 ans au gymnase, au lycée, comme dans le milieu de gymnase, à Stuttgart.
4:53 Après il en parle pendant des soirées entières, j'aurais bien voulu les petites souris et les écouter, dans cette petite chambre qui est abritée dans le Stift, le séminaire pour apprenti théologien de Tübingen, où il partageait une chambre avec Schelling et Hölderlin, les deux plus grands philosophes de l'époque, avec le plus grand poète, peut-être un des plus grands de tous les temps, dans la même piôle, j'aurais voulu être petite souris. Et là il parlait surtout avec Hölderlin d'Antigone, l'admirable dernier texte, arraché à la folie par Hölderlin, ses remarques sur les traductions d'Œdipe et d'Antigone à qui il venait de procéder.
5:31 Et enfin, dans l'esthétique et dans la philosophie droit, les œuvres de la maturité, du vieux Hegel de Berlin, dans l'esthétique il a ce cri, il n'y a pas d'autre mot, devant cet étudiant de tous les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et du monde moderne, et je les connais tous, et il ajoute quand même, pour être modeste, et chacun peut et doit les connaître, Antigone me paraît le plus parfait, le plus apaisant. Une espèce de distribution des prix au sommet, tout le monde. Et enfin, dans la philosophie du droit, c'est le testament politique, là, on est loin de la tragédie, de l'esthétique, il évoque le conflit du privé et du public qu'il y a dans la tragédie d'Antigone, et il dit, nous avons ici affaire à l'opposition éthique suprême, et donc la plus hautement tragique.
6:15 Elle reste valable dans tous les lieux et dans tous les temps. Formidable dérogation d'un philosophe qui avant Marx disait que chaque production esthétique est fonction du moment historique de son temps, du moment que vit l'esprit à ce moment-là, pour parler en termes hégélien, et voilà qu'il y a une dérogation, il y a la tragédie d'Antigone, qui est valable pour tous les temps. Donc déjà le rapport de Hegel à Antigone. Oui, or, grâce à Hegel, j'ai pu prendre le contre-pied d'une imagerie qui s'est installée, qui fait d'Antigone la petite gauchiste de service, et en plus féministe, on dirait aujourd'hui, qui défend les droits de l'individu et du privé, régionaliste, gauchiste, féministe, contre l'oppression de la société.
6:53 Une Hannah Arendt avant la lettre, quoi. Quel contresens intégral. Il n'y a pas un individu contre la communauté, lisons bien Sophocle, il y a une communauté contre une communauté. Il y a une communauté traditionnelle, celle de la famille. C'est un Corse qui vous parle. C'est puissant des traditions. Quand le sang est atteint, tous ceux dans lesquels circule ce sang sont censés participer à la vendetta, à la vengeance, et sont atteints. L'individu a peu de place, comme il dit Hegel dans son analyse de la cité antique.
Famille et cité : le sacrifice du citoyen et le sacré
7:25 L'individu est ici l'ombre ineffective. On ne saura jamais, en lisant Sophocle, si Achille préférait les pommes de terre à l'eau ou avait un grain de beauté sur la narine gauche. Dans Balzac, on saura tout ça. C'est moderne, c'est plus moderne. Là, pas à l'époque. Donc, il y a une communauté traditionnelle, la famille, le sang, comme on dit à l'époque, le sang, l'ensemble de mes proches dans lesquels le même sang circule, et puis, face à une communauté plus politique qu'est la cité, dont le lien est moins naturel, ni la famille, ni la cité ne sont naturels, les pays d'autres, on est dans l'anthropologie, puisque la famille suppose l'institution, et non pas l'instinct, le mariage, et pas seulement la sexualité, etc.
8:01 Mais, le lien familial, le lien père-enfant, parent-enfant, ou collatéraux, est un lien où la nature a un rôle décisif, alors que le lien de citoyenneté est plus élevé, plus spirituel. Et donc, c'est le conflit du monde archaïque et du monde nouveau, tout simplement, du passage du génos, du clan, encore une fois, c'est un Corse qui vous parle quand je parle de clan, à une société plus élargie. Voilà pourquoi cette rencontre de la figure d'Antigone dans la pensée de Hegel m'a interpellé.
8:37 Je vais commencer à comprendre pourquoi toute sa vie a été préoccupée par cette figure, car elle reste actuelle, dans la mesure où ce conflit entre le privé et le public reste actuel. C'est-à-dire qu'il y a toujours une partie sacrificielle à opérer pour être citoyen. Quand Rousseau parle de l'aliénation, dans le contrat, il doit aliéner une partie de sa liberté naturelle, comme il est dans le contrat social. C'est ce qui fait que je peux aller à gauche, à droite, dans la forêt, oui, mais pas très loin, parce que je vais bientôt avoir faim. C'est ça aussi la nature. C'est ça la loi naturelle. Et là, il n'y a pas d'exception.
9:07 Il faut manger pour vivre. Je ne peux pas aller contre. Je ne peux pas vivre sans manger. Par contre, je peux, je dois respecter le feu rouge, oui, mais je peux le griller. Je peux prendre le contre-pied. S'il n'y a pas de flics, c'est la nuit. Voilà. C'est la grande différence. C'est ça. On fait un marché de dupes qu'on croit qu'on est plus libre dans la nature que dans la société. Voilà. J'ai essayé de répondre un petit peu rapidement sur cette figure inoubliable qui interpelle Hegel qu'on croit toujours le philosophe de l'État, du collectif. Et quelque part, il est fasciné par celle qui a inoubliablement défendu les droits du privé quand l'État se trahit lui-même, quand l'État va au-delà de ses propres missions et s'attaque à quoi ?
9:49 À la mort, au cadavre, ce qui est du ressort du privé. Et il dit très bien que le citoyen, tant qu'il est vivant, appartient à la cité. Et sa vie appartient à la cité qui l'envoie battre. Se battre contre les Perses, par exemple. Mais une fois qu'il est mort, c'est l'affaire de la famille. Les rites funéraires. Et ça, depuis Cro-Magnon, les rites funéraires, c'est du sacré. Le sacré, c'est du privé. Voilà. Pourquoi cette figure est incontournable ?