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La question du désir et la critique de la théorie des affects
0:00 Alors on se retrouve pour la quatrième lettre de l'abécédaire de Dominique Pagani. En sachant que nous, pour l'instant, on n'en a fait que deux parce que le B comme baroque a été cancel par le chat. Le chat a décidé, il a décidé que c'était pas clair, je sais pas quoi, que Pagani s'y connaît pas en musique après 1945. Voilà, donc on lui en parlera en vrai. Un jour, on l'invitera sur cette chaîne et puis il nous expliquera un peu ses histoires de baroque avec rock écrit R-O-C-K. En attendant, on passe au D comme désir.
0:34 Alors la lettre D maintenant, mais on va peut-être rester un petit peu dans ce sujet de la consommation parce que finalement, est-ce que derrière la consommation, il n'y a pas aussi ce spectre du désir qui traîne, D comme désir, qui traîne depuis, là encore, depuis les années 60 où nous serions dans une société du désir. Alors peut-être ma question, ça allait peut-être un peu plus philosophique. Quelle est la place précisément du désir ou anthropologique ? On sait que ça remonte, les philosophes se sont longtemps interrogés et depuis très longtemps, depuis Platon, sur cette notion de désir en passant par Spinoza aussi bien sûr.
1:13 Donc quel est le sens qu'on peut donner à cette notion de désir dans la société d'aujourd'hui ? J'aimerais bien savoir moi si il avait à l'avance eu les noms ou pas. Parce qu'il a l'air très concentré là, on ne sait pas trop s'il découvre sur le moment ou pas la question. Parce que s'il le découvre, c'est assez fort de répondre en 8 minutes sur ce genre de questions. Qu'est-ce que ça t'évoque toi, D comme désir ? Allez, on y va, D comme désir. Depuis Platon, en passant par Spinoza, c'est bien de parler. Parce que si j'en crois... Je ne veux pas m'acharner contre ce pauvre Lordon.
1:47 Et encore une fois, je lui rends justice sur bien des points. Mais là encore, se référent à Spinoza ? Euh... Ah, ça lance des pics sur Lordon pour la deuxième fois ! J'aime bien ça ! J'aime ça ! Ah, c'est couillu ! Il en profite pour nous proposer, c'est le cas de cette dernière publication, une logique, une théorie des affects. On pourrait prendre les termes de Lordon, inspiré de Spinoza, genre nous, du désir. Hein ? Conatus, libido chez son copain, le disque Bourdieu.
2:24 Et donc, avec l'illusio, enfin, toutes les mêmes critiques. Et... Mais enfin, comme tu le dis très bien, je veux dire, comme si c'était nouveau, il dit une théorie des affects, voilà, c'est ça, on a trop longtemps pensé par terme du concept, c'est pas vrai. Comme tu l'as très bien dit, la philosophie n'a cessé d'avoir comme objet de réflexion le désir. Depuis Platon jusqu'à aujourd'hui, en passant par Traité des passions de Descartes, quand même, je vais parler de Spinoza ou ça va de soi, nous ne désirons pas les choses parce que nous les jugeons bonnes, nous les jugeons bonnes parce que nous les désirons.
2:55 C'est le désir qui est premier, y compris pour la connaissance. Phrase pré-freudienne. Nous jugeons les choses bonnes parce que nous les désirons, c'est bien la libido qui est première, et notre jugement qui s'en trouve un peu quelque peu déterminé. Il y a quelque chose d'assez matérialiste là-dedans, quand même, de rappeler, voilà, qu'il n'y a pas des grandes valeurs indépendamment du fait qu'il y ait des individus derrière tout ça, et que ces individus, ils ont des désirs, et qu'ils ont une tendance à aller vers, quoi. Donc voilà, le désir d'aujourd'hui. Si je raisonne en termes post-hégélien ou marxistes, parce que moi je ne veux pas faire l'impasse sur cet apport-là, le contenu du désir humain est fourni, d'une part par la nature, d'autre part par l'histoire, d'une manière très difficile à démêler.
Le désir fourni par la nature et par l'histoire
3:41 Je veux dire par là que, je prends le mot dans une grande extension, j'ai faim tout d'un coup, ça c'est du moins naturel, ce n'est pas moi qui l'ai décidé, ce n'est pas l'anthropologie, ce n'est pas culturel, ce n'est pas l'ordre du contrat. Certains éviteront le mot désir, ils mettront le mot besoin, ce qui ne dérange pas du tout, ça permet de faire des distinctions, des besoins, ce qui permet à l'animal humain de survivre et de reproduire son état. Jusqu'à ce qu'il ait épuisé ses forces à vouloir le faire.
4:11 Certains disent que l'animal subsiste, seul l'homme existe, n'est-ce pas ? Et puis, il y a cette matière apportée au désir, au fur et à mesure que l'histoire se développe, je n'ai pas dit progrès, je ne fais pas de jugement de valeur, au fur et à mesure que l'histoire se développe et se complexifie, qui est fournie par l'histoire elle-même. C'est marrant que Pagani, comme ça, fasse un truc presque un peu post-moderne, ils nous disent, oui, je n'ai pas dit progrès, j'ai dit développement historique. Je ne m'attendais pas à le voir dire ça, c'est assez étonnant, parce que c'est quand même assez classique chez les marxistes, le sens de l'histoire, le progrès, non, non, le développement historique, il n'y a pas de jugement de valeur derrière tout ça, ce n'est pas mieux.
4:49 C'est-à-dire que mon désir de cette boisson, ce n'est pas seulement pour étancher la soif, c'est l'apéritif, c'est les copains, c'est la détente, ou c'est le calumet de la paix qu'on se passe, ce n'est pas un tabac seulement pour la composition chimique du tabac. Et des vertus que peuvent avoir, la nicotine, ou des vertus ou des effets nocifs, peu importe, mais il y a aussi une autre raison. On reste dans le champ symbolique, comme tout ce qui est culturel et historique, et là je renvoie à un des plus grands chefs-d'oeuvre de Clouscard, le plus méconnu, c'est le fameux traité de l'amour fou qu'il a écrit vers la fin de sa vie.
5:25 Il y a peu de marxistes qui ont écrit un traité de l'amour fou, où il se réfère au mythe de Tristan, et je me rappelle qu'il me demandait le livret de texte de Wagner, on dit le poème, dans le cas de Wagner, c'est lui-même qui les faisait, où j'étais stupéfié de voir la pertinence anthropologique, comme Lévi-Strauss avait vu la pertinence de Wagner dans l'ouverture au cru et le cuit, lorsque Lévi-Strauss dit que Wagner est le père irrécusable de l'analyse structurelle des mythes, et Wagner est mort, tu parles de désir, à Venise, avec la main qui tremblait, attaque cardiaque, mais juste avant, il préparait un dernier essai, dont le titre était le féminin dans l'homme, on ne peut pas faire plus actuel, il y a problème du genre, etc.
6:01 Féminin dans l'homme, il a juste le temps d'écrire, désir, amour, tragique, et paf ! La crise cardiaque, ça ne s'invente pas ! J'aime bien Pagani pour ça, il est un peu comme Henri Guillemin, c'est-à-dire qu'il dit des trucs, qui sont peut-être en partie faux, mais qui sont un peu romancés, on a l'impression qu'il était à côté de Wagner, et qu'il a vu Wagner mourir, en train d'écrire le féminin dans l'homme, on sent quelque chose d'assez vrai, justement dans le fait que c'est sûrement très imprécis, un peu mythologique tout ça, mais c'est marrant.
La Rochefoucauld et la Phèdre de Racine
6:31 Ça ne s'invente pas. Et puis on sait bien que le désir joue un rôle central dans toute la tétralogie, jusqu'à Parsifal, bref. Donc, encore une fois, le plus méconnu dans le désir, et surtout par les intellectuels d'aujourd'hui, c'est le contenu historique du désir. Quand La Rochefoucauld dit, il faut toujours se référer à ce qu'on appelle les moralistes français, qui ne sont ni des philosophes, ni des professeurs de morale, ni ceux qui prêchent la moraline, La Rochefoucauld dit, j'en connais qui ne seraient jamais amoureux s'ils n'avaient entendu parler d'amour.
7:06 Ça ne veut pas dire j'en connais quelques-uns rarissimes qui préfèrent les mots. Non, c'est une règle générale. La preuve, c'est qu'à la même époque, exactement chez Racine, dans Phèdre, lorsque Phèdre fait son fameux, peut-être le sommet de notre langue poétique, son fameux aveu à Hippolyte, et qu'elle évoque dans une espèce de fantasmatique qu'elle aurait pu rencontrer Thésée, au moment-là, quand il était jeune, enfin bref, l'impossible, comme toujours le désir, cherche l'impossible, quand il était, venait tuer le Minotaure, elle n'a connu qu'un vieux Thésée, un peu décati et aux tempes grisonnantes, elle lui dit à Hippolyte, en parlant de son père, lorsque de notre Crète, il traversa les flots, digne sujet des voeux des filles de Minos, hélas, que faisiez-vous alors ?
7:49 Digne sujet ? Ah bon ? Donc les filles de Minos, c'est-à-dire elle et Ariane, il n'y en a pas 36, étaient déjà amoureuses de Thésée par la simple légende qui le précédait. Donc je réponds à Thésée. Le mec à gauche, c'est excellent, on ne sait jamais s'il comprend trop, et il inquiète, alors que Pagani, il fait des détours de l'espace dès qu'on lui pose une question, on ne capte pas trop la réponse là, il y a vraiment un long détour, il commence à citer dans le texte, Racine. Moi ça me tue en vrai, ça me tue parce que j'ai regardé beaucoup de Pagani dans ma vie et on le reconnaît tellement là-dedans.
Sagesse et savoir ; plus de marxisme dans Proust
8:23 Cette question, d'accord ? C'est très bien pour la philosophie moderne, pensez-moi parce qu'il y a Deleuze qui va avoir mis le désir au centre de la pensée, mais enfin, j'appelle ça un coup d'épée dans l'eau car je répète qu'elle est au centre de la recherche philosophique depuis qu'elle recherche de la sophia, c'est-à-dire pas seulement du savoir, sinon la philosophie serait au CNRS. Chercheurs scientifiques peuvent aussi chercher à savoir les savoirs, par définition. Mais de la sagesse, c'est-à-dire précisément de ce qui concerne les désirs. Si je veux savoir, je demande aux savants.
8:54 Mais si je veux savoir ce qui concerne le monde autour de moi et combien il y a de satellites autour de Jupiter, je demande aux savants. Si je demande, par contre, est-ce que je fais bien de me marier avec Annabelle ou est-ce que je fais bien d'envoyer trois bateaux maintenant en Asie mineure, est-ce que c'est le moment de déclarer la guerre, là je vais consulter un sage, pas un savant. Et ce n'est pas nécessairement le plus savant qui va me donner les meilleurs conseils. Ce n'est pas celui qui sait exactement combien il y a de grains de sable dans le Sahara, qui va mieux me conseiller en matière de mariage ou de déclaration de guerre.
9:25 Donc, depuis toujours, le désir est au cœur de la réflexion philosophique. C'est très bien, je reprends mon fil pour la pensée moderne, de la voie recentrée là-dessus, après un peu les apogées de l'école épistémologique française, Bachelard, etc. C'était plutôt le scientifique qui était au cœur du débat après la guerre. Mais, je constate que ça s'est passé au détriment de ce contenu apporté au désir par l'histoire. Car il fallait être anti-marxiste à ce moment-là. C'était la grande époque de la contre-révolution libérale-libertaire. Et donc, c'est une philosophie du désir formaliste, forcément.
9:58 C'est bien de parler du désir, mais c'est mal de le priver de ce qui en fait son contenu concret. Et je constate, je termine, ça me semble une boutade, mais tout de même, je constate qu'il y a plus de marxisme dans Proust que dans toute cette pensée soi-disant radicale. Proust est un bon romancier, il note, il note bien le réel. Et dans le réel, il voit bien que le teint des jeunes... Le fameux effet de réel. ...filles qui sont sur la jetée à Balbec, et là, on est loin de la classe ouvrière. Cette espèce de beauté fluide qui passe de l'une à l'autre, malgré leur différence physique propre, quelque part, il le lie bien aux nouvelles habitudes de sport et de confort qui se répandaient dans les nouvelles couches de la société et qui peut produire en abondance de belles jambes, de belles hanches.
10:38 Enfin, si tu écris ça aujourd'hui, c'est un petit collectif, je parlais un peu comme les Africains, on va dire on, on va nous prendre pour un marxisme mécaniste et c'est Proust qui écrit. Voilà ce que j'ai à répondre sur le désir. Bon, on a eu des petits détours, je ne sais pas si ça vous a plu. Mais ce n'est pas inintéressant quand même de rappeler que le désir, c'est quelque chose qui est assez fondamental, même si ça ne le paraît pas, parce qu'on voit souvent la philosophie comme quelque chose de relativement froid. C'est quelque chose d'un petit peu rigide et puis en même temps, on n'est pas aidé par des personnages comme Emmanuel Kant qui font un peu, je vais dire autiste, on a l'impression qu'ils ne sont pas beaucoup dans l'émotion, on va dire.
11:19 Et c'est intéressant qu'il rappelle ce rôle de la sagesse, c'est-à-dire que le philosophe, ce n'est pas le scientifique, mais c'est aussi un peu le scientifique, c'est-à-dire qu'il s'intéresse à la fois à la sagesse et au savoir, il s'intéresse aux deux. C'est pour ça qu'il y a des disciplines comme l'éthique, c'est pour ça qu'on peut se poser la question de qu'est-ce que le bonheur ? Qu'est-ce que le bonheur, ce n'est pas une question réellement scientifique dans le sens un petit peu science dure. Ce n'est pas inintéressant, mais je vois que le chat est dubitatif sur celle-là. On en fera une autre la prochaine fois.