Le texte de la séance
1/ Qu’il s’agisse de dénigrer, d’accepter en partie ou de souscrire entièrement au système, la bibliographie hégélienne reconnaît dans tous les cas à l’auteur des Leçons sur l’esthétique, en même temps qu’une vaste culture encyclopédique s’il en fut, une exceptionnelle diversité d’intérêt. Si l’on porte cette dernière à son actif, l’on parle volontiers d’un étonnant pouvoir de synthèse ; veut-on lui en faire grief, le système se ramène alors, selon la formule de Kostas Papaioannou à « une impossible cathédrale à la Gaudi ».
2/ Il est vrai que l’intensité aussi bien que la permanence de cet intérêt peuvent apparaître plus ou moins vivaces selon le domaine appréhendé. Il existe au moins deux instances à l’égard desquelles, précisément, l’investissement du philosophe ne s’est jamais démenti depuis ses premiers devoirs d’écoliers jusqu’aux ultimes textes de Berlin au point que l’on peut à bon droit discerner dans leur rapport mutuel l’indice d’une problématique essentielle à l’intelligence du « système » : il s’agit de l’esthétique et de la politique.
3/ Si nous insistons sur cette notion de « rapport », c’est pour tenir compte de cette tendance non moins persistante du philosophe à faire en sorte que sa réflexion sur l’art aussi bien que sa tentative de penser rationnellement l’État, loin de se répartir dans l’ensemble de l’œuvre sous l’aspect de deux ensembles de textes simplement juxtaposés, se trouvent plutôt le plus souvent réunies en un seul et même « effort tendu de la conception ».
4/ Il apparaît en effet dès les textes de jeunesse en effet que l’on ne saurait appréhender le champ politique sans évoquer l’élément esthétique et vice versa. Le plus ancien écrit de Hegel qui nous soit parvenu, « Entretien à trois entre Antoine, Octave et Lépide au sujet du triumvirat », se présente déjà comme une mise en scène poétique, en l’occurrence dramatique, d’un problème politique ; à l’autre extrémité de l’œuvre dans un ouvrage réputé pour être aussi aride, aussi peu dépourvu de références « existentielles » que les Principes de la philosophie du droit 1 c’est encore la tragédie, et plus précisément le conflit entre Antigone et Créon, considéré, ici comme « l’opposition éthique suprême » qui sert en quelque sorte de toile de fond au paragraphe 166 sur la famille. Si l’on se rappelle enfin que c’est dans le cadre de ce même drame de Sophocle, que se développent les analyses les plus politiques de la Phénoménologie de l’esprit, celles qui nous présentent la conscience au moment où elle accède à sa vérité comme « esprit d’un peuple », on se convaincra aisément du fait que la référence esthétique et la réflexion politique sont aussi indissociables dans la réflexion hégélienne que le plaisir et la douleur sur la cuisse de Socrate, au prologue du Phédon.
