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Un seul texte pour toute l'année : un feuilleton sur un feuilleton
0:00 Une fois de plus, je remercie les anciens d'être là, d'être encore là. Et les nouveaux d'être enfin là. C'est bien sympa, eux, de venir s'agréger à notre promenade au sens propre, cette fois, puisque le texte, vous savez que cette année, on inaugure une nouvelle formule, c'est qu'au lieu que je parle de...
0:30 En termes de philosophie générale, pour parler comme à l'université. Avec l'université, quand on fait des études de philosophie, vous avez des disciplines différentes qui sont l'histoire de la philo. Platon, Kant, Descartes, Spinoza, Foucault, Bachelard. Peut-être qu'il y aura Bachelard à l'agrég. On étudie bien un spécialiste du rêve. Et puis, il y a... Donc là, c'est un programme d'auteurs. Et puis, il y a ce qu'on appelle philosophie générale et logique, on disait à l'époque, mais ça, on ne le dit plus.
1:05 Et on procède par concept. Le programme, c'est l'art, le monde, Dieu, la cité, la politique, la science, le droit. Voilà. Point. Pour toute l'année, ça dépend un petit peu des... Voilà. Ça varie tous les deux ans. Donc, on était un peu dans la philosophie générale, on procédait par concept, comme le plus souvent en philosophie. Et pour pallier l'abstraction inhérente à ce genre d'approche, j'ai décidé de faire la même chose en faisant l'inverse.
1:40 Mettez-vous devant une glace et vous verrez ce que je vais dire. Votre reflet, c'est la même chose et c'est l'inverse. C'est-à-dire s'appliquer à un seul et même texte tout au long du cycle de causerie de cette année. Dont nous entamons aujourd'hui le deuxième épisode. Le deuxième numéro de notre feuilleton. Je souris parce que c'est quand même amusant de faire un feuilleton de commentaires sur un texte qui est apparu en feuilleton.
2:11 Et qui portait un autre titre, qui ne s'appelait pas Angélique, mais qui s'appelait à ce moment-là. Oh là là, si vous êtes bon, alors vous retenez, c'est bien. Je peux mourir tranquille, vous êtes ma mémoire. Oui, les faux-saulniers, les trafiquants de sel. C'est pas clair toutes ces histoires, hein, tout le trafic. C'est un Corse qui vous parle à chaque séance. J'ai remarqué que je dis c'est un Corse qui vous parle quand je dis un truc négatif. Je vais finir par avoir des problèmes avec mes compatriotes.
2:41 Enfin, je suis en terre libre. Je plaisante. Bon. Je dis ça pour les corses, hein, que je plaisante. Donc, oui, c'est amusant. Je fais un feuilleton sur un texte qui est apparu en feuilleton. Et qui est apparu, je vous donne des précisions nouvelles, un peu homéopathiques. Un texte qui est apparu en feuilleton dans le journal Le National, ça je vous l'avais dit, qui était un journal relativement subversif pour l'époque.
3:14 Mais à l'époque, même relativement subversif, c'était plus courageux qu'à gauche de la gauche maintenant. Vous me direz que c'est pas difficile. C'est plus courageux qu'à gauche de la gauche maintenant. Mais ne nous égarons pas. Ça apparu en feuilleton en 1850. Donc, quand je vous... J'ai fait cette longue introduction la dernière fois sur... Je vous le dis, pour les nouveaux arrivés, vous n'avez pas raté grand chose. J'ai juste contextualisé un peu le... Angélique, la première des nouvelles qui ouvre le recueil le plus célèbre de la prose nervalienne, les filles du feu.
3:48 On n'a pas commenté le titre du recueil, on n'a commenté que le titre de la nouvelle pour l'instant. Et je vous avais dit déjà que ça commençait par cette demi-ligne. En 1851, je passais à Francfort. Mais qu'est-ce que tu nous racontes ? Tu me dis que ça a été écrit en feuilleton en 1850 et l'auteur dit en 1851, je passais. Il en parle déjà au passé, à l'imparfait à Francfort. C'est tout le problème de la manière dont les textes de Nerval sont élaborés, réédités, par lui, redéployés, une espèce de combinatoire de textes.
4:28 Il lui arrive même pour le même sonnet, le même poème, de garder les tercés de l'un et de les substituer les tercés de l'autre. Ceux qui sont familiarisés avec l'œuvre poétique de Nerval comprennent ce que je veux dire. Je donnerai un exemple, un échantillon tout à l'heure. Pour l'instant, ça nous embrouillerait. Je reviens à ce texte. Il apparu en 1850, mais il apparu en feuilleton. Lorsque Nerval décide d'éditer un recueil plus tard, plus tard, c'est en 1854 que paraissent les filles du feu.
La préface à Dumas : Nerval refuse d'être un cas de folie
5:00 Nerval se suicide en 1855. Je rappelle cette chronologie, pas pour dramatiser artificiellement, c'est suffisamment dramatique comme ça. Et d'ailleurs, ça a beaucoup nuit à l'œuvre de Nerval, cette espèce d'approche. Il y en a qui ne se seraient jamais intéressés à l'œuvre de Nerval si on ne l'avait pas retrouvé pendu et si on n'avait pas su qu'il avait été fou. C'est un peu malsain comme approche. Je veux dire, c'est important. Je ne dis pas qu'on peut faire abstraction de tout ça. Nerval détestait qu'on le réduise à cela. Je ne parle pas de son suicide, mais je parle de sa folie.
5:31 Encore que, si vous avez lu, et je présume que beaucoup d'entre vous de plus en plus l'ont vu, l'ont lu, l'incroyable préface au recueil, pas angélique, mais au recueil des filles du feu, c'est-à-dire l'incroyable lettre au pauvre Alexandre Dumas, excusez-moi de rigoler, qui doit encore maintenant dans sa tombe de ne pas toujours comprendre la moitié de ce qu'on avait. Et oui, je vous rappelle pourquoi, je m'attarde un petit peu là, sur cette préface et le fait qu'il illustre qu'il n'aime pas qu'on parle de lui uniquement comme un monument de pathologie.
6:13 Voilà, j'y viens. Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'avais dédié Lorely à Jules Janin. Il venait de publier Lorely, c'était un de ses premiers... Nerval a mis beaucoup de temps, je vous l'ai dit, je ne peux pas tout répéter à chaque fois. Il a mis beaucoup de temps à écrire, à publier, jusqu'à là il était connu comme... pour faire des comptes rendus de pièces de théâtre médiocres, du tout venant, des théâtres de boulevard surtout. L'autre jour, je me suis permis de le comparer à ce que serait aujourd'hui un type, un mec qui ne ferait que la critique des séries télévisées.
6:49 Voilà, en gros. Il ne serait connu que comme ça, pas comme auteur. Pendant longtemps, il était connu. Ah, excellent dans le genre, on raffolait de sa plume, on en redemandait. Voilà. Mais beaucoup de pudeur de son côté. Il a mis beaucoup de temps à s'exprimer tel qu'en lui-même dans une œuvre et encore plus de temps à parler de lui. C'est dans les ultimes œuvres, les deux dernières années à peine qu'il commence, et encore par touche très progressive, à faire quelques allusions à sa vie privée, alors qu'il appartient à la génération où chacun part de soi, où c'est la règle, c'est le romantisme.
7:22 Vous avez cité Hugo la dernière fois. Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Vous parlez de moi tant que je veux. C'est ça le romantisme. Vous voyez ? Musset nous parle de ses amours avec George Sand. C'est très beau, je ne critique pas. C'est la loi du genre de l'époque. Ah, frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur. Vous voyez, mais non, voilà, on l'a vu la dernière fois, je ne veux pas trop le répéter non plus, je le répète donc un peu plus vite.
7:52 Ce texte apparaît, c'est pour ça que j'insiste sur les dates, au milieu du siècle, quand le romantisme est en train de passer la main, quand il est en train de passer de mode. Et avant que Baudelaire n'inaugure un nouveau chapitre, pas seulement de la littérature, mais peut-être même de la poétique, je mets dedans la musique, les arts plastiques, peu importe, moderne. C'est ce qu'on dit, je ne me permettrai pas d'affirmer un truc aussi important tout seul. Rimbaud est le premier à marquer le coup quand il dit que Baudelaire est le premier des voyants, roi des poètes, un vrai dieu.
8:22 Mais il a vécu dans un milieu trop artiste, c'est toujours lui qui dit, je ne me permettrai pas. Et la forme si vantée chez lui est mesquine. Je le répète à chaque fois, il va falloir du culot quand on a 17 ans, sortir un truc comme ça. Et en plus il n'a pas tort. Il va falloir du culot, du génie. Ou vivre dans un autre temps que notre temps à nous, un météor, comme ça. Revenons à Nerval. Donc, il se trouve que il avait publié Lorely, je reprends mon fil chronologique, il l'avait dédié à Jules Janin.
8:59 Pourquoi ? En disant, Jules Janin avait fait un article en disant que Nerval était mort. Parce que Nerval voyageait beaucoup, on n'avait pas de nouvelles. Bon, on a décidé qu'il était mort, ses amis. Et avec beaucoup d'ironie, amicale, bienveillante, Nerval, dans sa préface, regrette presque d'être encore vivant. Voilà. Et, quant à la préface des filles du feu, maintenant, ils n'ont pas à Lorely. C'est pour vous faire comprendre pourquoi il ne commence pas à faire ce parallèle. Ça répond à un article que Dumas venait de faire paraître dans la presse, qui était extrêmement lu, où il parlait de la folie.
9:34 Nerval. Ce qui est aussi une mort, c'est la mort spirituelle de quelqu'un, la folie. Ça veut dire, on a perdu notre Gérard. Il n'est plus là, il ne nous écoute plus, vous allez le voir, il dit, je ne sais pas, je suis Napoléon, je ne suis pas Gérard de Nerval. Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'avais dédié Lorely à Jules Janin. Il y a quelques années, on m'avait cru mort, il avait écrit ma biographie. Il y a quelques semaines, on m'a cru fou et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes les plus charmantes, à l'épitaphe de mon esprit.
10:07 Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie. Ce sont des termes de justice, un avancement d'hoirie. Je dois prier le public de rabattre de tant d'éloges accordées à mes cendres, ça c'était pour Janin, ou, et là il parle de sa folie, au vague contenu de cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation d'Astolphe, héros de l'Arioste, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la raison.
10:39 On a rarement vu un fou maîtriser à ce point son propos. Bon, il y a une colère rentrée Nerval, on l'appelle le gentil Gérard, il adorait ses amis, ses amis l'adoraient, c'est pas le genre à taper sur la table, c'est pas un Baudelaire. si vous lisez le projet de lettre à Jules Janin, le même Jules Janin de Baudelaire qui n'a jamais envoyé tellement qu'il était en colère, parce que Janin avait eu le malheur de dire, il n'y a marre, c'est malheureux, là, les Baudelaire, les morbides, les modernes, là, et Baudelaire a fait une lettre, projet de lettre que je vous recommande, n'est-ce pas ?
11:12 Ah, vous êtes heureux, monsieur, je ne vous félicite pas, vous êtes heureux, tant pis pour vous, vous n'aimez pas la dissonance, mais pas la discrépence, votre règne, on ne pourrait jamais dire Gérard de Nerval s'est pendu. C'est Baudelaire qui écrit ça et qui ajoute, puisque, je me sers de Baudelaire pour revenir à Nerval, il y a un an, jour pour jour, un homme, un écrivain, pardon, pas un homme, un écrivain d'une honnêteté admirable, c'est le premier mot qui vient, d'une honnêteté admirable, qui fut un immense écrivain et qui fut toujours lucide à chercher la rue la plus noire de Paris, pour y délier son âme avec une discrétion qui ressemblait à du mépris.
11:59 Il y en avait quelques-uns, quand même, qui n'étaient pas comme Janin et comme Dumas. Donc, voilà, vous voyez, c'est pour ça que c'est important, à la folie, je referme un peu ma parenthèse, la pathologie, mais on va essayer de voir qu'on a affaire à un texte, qui a une logique textuelle, qu'on soit fou ou pas, n'est-ce pas, qui se tient très bien. Alors, je voudrais respecter le plan que Thomas a eu la gentillesse de vous communiquer. Il y a un thème général, j'ai parlé de l'écriture comme résistance, et dans le cas de Nerval, résistance à la mort, et ou à la folie.
Œuvres majeures et mineures : El Desdichado comme carte de visite
12:32 Je dis et ou, parce que je viens de montrer que la folie, c'est une mort psychique. Celui plus je ne suis que j'ai jadis été, c'est cité dans l'angélique d'ailleurs, et plus ne saurait jamais l'être. Bon, donc, la dernière fois, je me suis bien attardé sur le contexte, il le fallait, ce n'est même pas suffisant, n'est-ce pas, sur le contexte, bref, surtout ce qui est extérieur au texte, disons. Ce n'est pas, il fallait bien, pour ceux qui ne le connaissent pas, ni l'auteur, alors, a fortiori, qui ne connaissent pas ce texte-là, dont je rappelle que c'est un texte qui a toujours été un peu considéré comme secondaire dans l'oeuvre de Nerval, c'est ce qui va être tranché aujourd'hui, ce genre de problème, d'oeuvre mineure, comme si on pouvait séparer les oeuvres majeures et mineures, on le peut, dans plein d'auteurs, on va voir, pour Nerval, c'est beaucoup plus difficile.
13:17 Tenez, je fais une parenthèse sur ce thème-là, ce n'est pas une digression, au contraire, sur ce thème de oeuvres majeures, oeuvres mineures. Le texte peut-être le plus connu de Nerval, il y en a même qui le connaissent par cœur sans savoir que c'est Nerval parce qu'elle aurait appris de leur instituteur ou dans le secondaire. Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, vous voyez, il y en a beaucoup qui connaissent. Qu'est-ce qu'elle ne connaît pas ? Je plaisante. Qui a pour titre un terme espagnol El Desdichado, n'est-ce pas ?
13:50 Alors, ce poème, oeuvres majeures, s'il en est. C'est dans les chimères qui sont la couronne poétique de l'oeuvre de Nerval et dans les chimères, c'est le sonnet le plus connu. Je ne dis pas le meilleur, c'est le plus connu. Je vais voir les raisons. Vous savez, l'origine, la genèse de ce texte. Nerval arrive dans les bureaux du journal La Presse pour voir Dumas et leur rendez-vous d'affaires avec Dumas et avec Méry, des gens de l'époque, pour discuter de billets de théâtre, des choses comme ça.
14:25 On lui dit qu'ils ne sont pas là et on lui demande qui dois-je annoncer à monsieur Dumas ? Vous lui remettrez ça. Nerval Griffon, je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé. Cette œuvre majeure a été laissée comme carte de visite. Dans quel genre vous allez classer ça ? Il y a les grands genres, la poésie, le théâtre, le roman. Il n'y a pas les genres de carte de visite. Vous voyez ? Dans le cas de Nerval, majeur, mineur, ça ne marche pas.
14:57 On va l'approfondir, mais je ne vais pas anticiper, avec notre lecture comparée tout à l'heure quand on entrera vraiment dans le vif du sujet. Bon, pour préparer cette rentrée dans le texte aujourd'hui, j'ai posté, certains l'ont peut-être vu sur notre page Facebook, j'ai posté, en prenant prétexte qu'on était dans les parages de la Toussaint, j'aime bien écrire selon le calendrier, parce que ça se perd. Quand on vieillit, on aime bien ce qui se perd.
Lecture du passage sur les paysages d'automne
15:28 Voilà. Et oui, j'ai connu l'époque, j'avais mes tantes catholiques, ce n'est pas mon cas, mais enfin, qui étaient plus, c'était plus traditionnel encore, que mes parents, qui avaient beaucoup voyagé, qui étaient plus incroyants. Et donc, mes tantes, il y avait la fête des rameaux, si je voyais tout d'un coup qu'on mettait des rameaux sur les murs, ces petites habitudes qui ponctuaient l'année avant. Et puis dans les pays d'Afrique, c'est encore mieux, parce que vous cumulez les fêtes chrétiennes, les fêtes musulmanes, les fêtes de l'indépendance, les fêtes françaises le 14 juillet. Fantastique.
15:58 Ça en fait des jours fériés. N'est-ce pas Jean ? Mais Jean, on a travaillé en Côte d'Ivoire, ça. On a profité de tous ces jours de congé, Jean, j'en ai honte. Voilà. J'ai profité que c'était à Toussaint, le jour des morts. pour poster un texte que vous trouvez à la page 64.
16:29 Pour ceux qui ont le volume, ceux qui l'ont, on leur sera reconnaissant de bien vouloir le montrer aux voisins qui ne l'ont pas, dans la mesure où c'est possible. Voilà. Mais sinon, je vous le lis. Je ne suis pas l'ordre, ligne par ligne. Je me porte directement à la page 64. Peut-être même un peu au-delà.
16:59 Oh, je me le dis, un peu. Ah, des murs, murs, c'est le point, Vous pouvez m'excuser, voilà.
17:46 Oui, ce texte commence par... Est-ce que certains l'ont vu ? Celui qui commence par « Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne. » En ce moment même, malgré les brumes obstinées du matin, je ne sais pas si vous l'avez vu, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Enfin, c'est sur le site. Alors, je l'ai cité, et c'est même... Parce que dans ce texte, et dans ce passage seulement, Nerval précise que c'est le jour des morts qu'il écrit.
18:24 N'est-ce pas ? que j'étais bien content qu'on commence le nouveau site de causerie fin octobre, pour qu'on soit, vous voyez, en amont de la fête des morts et de la Toussaint, et que je puisse poster ce texte. Vous voyez que je l'avais derrière la tête depuis longtemps. Alors... Voilà.
18:54 C'est non, c'est... Excusez-moi, oui, je dis 74, ça commence là, mais c'est un peu plus loin. À la page 76, ça doit être... Non, même pas, 77... Oui, c'est ça, 70... En fin de page 77. C'est pas ? Je le lis d'abord, le passage que j'ai posté, je l'isole, donc je continue à l'isoler, et après, je vais le contextualiser, c'est-à-dire que je vais revenir un petit peu en amont, avec vous.
19:25 Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne. En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Ce qui reprend Flamand, hein. Toujours les points de vue aux teintes roses ou bleuâtre dans le ciel, aux arbres à demi-effeuillés, avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan des scènes champêtres. Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays.
19:57 Nous sommes en 1850, hein. L'impressionnisme, c'est bien plus tard. Et vous avez les brumes transparentes et colorées de ce pays. Ça, c'est du Monet, c'est pas du Delacroix. Donc on retrouve ce que je vous ai dit, Nerval, trop tôt, trop tard. Je passe, on y reviendra. Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ses étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, ses rivières si calmes et si paisibles en été.
20:33 Le lyrisme de ses observations ne doit pas vous étonner. Fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes, je reprends des forces sur cette terre maternelle. Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers. Et le plus pauvre garde encore quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.
21:07 Voilà, un des passages qui a dû plaire à Proust, quand même, vous vous rendez compte. Je l'ai lu en entier. Non, je continue. Ça enchaîne sur la sixième lettre. Ça c'est la fin, la cinquième. Vous savez que ce n'est pas divisé en chapitres, mais en lettres, parce que chacune des parties a été envoyée sous forme de lettres au directeur du journal dans lequel paraissait le feuilleton, directeur du national. C'est le jour des morts que je vous écris. Pardon de ces idées mélancoliques. Arriver à Senlis la veille, après ça je le verrai tout à l'heure.
L'analyse contre l'interprétation et le subjectivisme
21:39 Mais, pourquoi je tenais à rajouter ces deux lignes ? Parce qu'on vient d'avoir un passage tout de même étrange. C'est le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner. Nerval s'adresse tout d'un coup au lecteur. À vous, à moi. D'abord à le représentant, le directeur du journal, qui va répercuter ça pour tous les lecteurs du journal. Et de quoi il s'excuse ? D'être lyrique. C'est bien ce qui est écrit.
22:09 Je vous rappelle, et je le dis pour les nouveaux venus, pour que je sois bien clair, je déteste l'interprétation. Non pas telle ou telle interprétation, fût-ce la mienne. Je déteste l'interprétation générale, c'est toujours de la cuisine. C'est pas sérieux. Dans la mesure où c'est toujours connoté avec un je ne sais quoi, plus ou moins, en général plutôt plus que moins, de subjectivité par définition. C'est ton interprétation, c'est la mienne, c'est la sienne. Et je vous ai dit, il y en a qui s'en souviennent, que j'opposais l'interprétation à... Merci. L'analyse.
22:41 On voit les scientifiques. Et oui, ça a quand même l'avantage d'être plus objectif. Vous me diriez, de quel droit tu dis que toi, tu aurais comme ça la version objective de Nerval ? C'est ce qu'on va voir aujourd'hui. C'est pour ça que j'insiste un peu. On ne l'a pas encore vu. Vous croyez encore qu'il y a la subjectivité ? C'est le niveau de l'opinion, la littérature, alors qu'il y a les sciences dures. Vous allez déchanter au plus tôt. Nous allons chanter tout à l'heure. Ce serait une bonne nouvelle si on arrivait à être aussi rigoureux dans les choses qui nous concernent de si près.
23:11 N'est-ce pas ? Que dans les satellites de Jupiter, ou dans les trous noirs, ou dans le spin. Ce sont des choses que je prends très au sérieux. Il n'y a aucune opposition dans tout ça. Oui, je l'oppose à l'analyse. Mais je ne suis pas mégalomane au point de penser que je suis le seul à avoir l'objectivité du texte nervalien ou d'un autre. Je suis en train simplement de rappeler que quand on est au Conservatoire de Musique, national ou peu importe, au municipal, régional, on vous fait écouter un morceau de musique, je ne sais pas, on parlait tout à l'heure d'une sonate de Beethoven, que Philippe a eu la gentillesse de poster sur notre site, avec une excellente interprétation.
23:58 La trentième que je vous recommande, c'est une des trois dernières, c'est la musique du XXe siècle, c'est incroyable. Enfin bref, on comprend pourquoi Hegel dit que l'art s'est arrêté à ce moment-là, puisque la modernité, c'est ça. Beethoven naît la même année que Hölderlin et que Hegel. Je vous dis au passage, 1770, il y a comme ça des millésimes. La dissertation de Kant, 70, la naissance de Hegel, de Beethoven et Hölderlin, c'est pas mal.
24:28 Belle feuille de trèfle. qui splendidement verdoya, c'est Hölderlin qui dit ça, la feuille de trèfle. Donc, vous êtes au conservatoire, et si on vous dit, ah moi, dans cette sonate, je vois bien un paysage du Mississippi, où l'autre dira, non moi je veux plutôt le Yang-Tsé-Kiang, je dis n'importe quoi exprès. Bon, on s'en fout de tout ça, franchement. Parce que ceux qui disent ça, ne parlent pas de Beethoven, ils parlent d'eux.
24:58 Vous voyez ? Il parle d'eux. Spinoza a très bien vu que l'idée que Pierre a de Paul exprime plus l'état du corps de Pierre que l'état du corps de Paul. Ah, dit comme ça, ça paraît abstrait, mais maintenant vous voyez à quel point c'est concret. Quand vous dites, ah je déteste la musique de Prokofiev, je dis n'importe quoi, au bazar, j'adore. Mais que j'adore ou que je déteste, je parle de moi. Je ne sais pas encore, je décris la moindre chose objective de Prokofiev, vous comprenez ce que je veux dire. l'idée que Pierre a de Paul, c'est simple, Spinoza, et c'est génial.
25:30 Exprime plus l'état du corps de Pierre, les affects de Pierre. Ce que lui fait la musique de Prokofiev, il a détesté son problème, que l'état du corps de Paul. Je m'attarde un peu, parce que c'est les... On n'a jamais terrorisé une société comme la vôtre. Quand je dis la vôtre, la nôtre aujourd'hui, mais surtout, je pense à des générations de sélection de plus jeunes que moi, parce que ça a commencé, ça s'est aggravé dans les 30 dernières années, le subjectivisme. Je n'ai rien contre la subjectivité. J'en veux au subjectivisme, ce qui est bien différent.
26:02 C'est-à-dire, de nous isoler les uns les autres. Ça, c'est pour toi, c'est pour lui, ça, c'est pour nous, mais pour... Les Bantous, ce n'est pas du tout leur opinion. Les Bantous, ce n'est pas comme nous, ils n'ont pas les mêmes valeurs. D'accord, il n'y a plus d'universel, il n'y a plus d'humanité, il n'y a plus que des Tutsis, des Hutus, des Kans, des Français, des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux. Il n'y a aucune communication entre tout ça. Dites donc, où on nous embarque là ? Tout ça pour créer de nouveaux marchés. Parce qu'il y a des presses spécialisées, des presses pour les moins de 15 ans, pour les plus de 15 ans, ben oui, il y a ça aussi. Bon, je ne sais pas.
26:32 Je ne vais pas jusqu'au bout de ce procès, ce n'est pas le lieu là, du subjectivisme, du relativisme, n'est-ce pas, qui arrange tellement l'économie de marché. Vous vous rendez compte si on était tous d'accord comme ce serait dangereux pour eux ? Réfléchissez une seconde. Pas seulement d'accord pour dire que si A égale B, B égale A, parce que ça, il y a longtemps qu'on est d'accord. Oui, les sciences dures. Heureusement qu'on les a. C'est la preuve qu'on peut être d'accord sur certains trucs quand même. Ça l'embête le capital.
27:02 Ce qui s'en sert, oui, de ça, de la science. Mais par contre, il voudrait que notre mentalité ne soit pas scientifique, qu'elle soit de l'ordre de la doxa, de l'opinion. Il a besoin de la science dans l'ombre et de la télévision, dans la lumière, des médias qui nous isolent les uns des autres. Voilà pourquoi je m'attarde. Donc, je reviens à ma sonate de Beethoven. Celui qui, au lieu de dire ça me plaît, ça me plaît pas, dit à partir de la 14e mesure, on passe de majeur en mineur.
La musique au sens large : Verlaine, Rousseau contre Rameau
27:33 Là, il ne parle pas de lui. Vous voyez, je ne suis pas en train de dire que j'ai le monopole. Non, n'importe qui peut le faire. Ça s'apprend. Ah, il faut apprendre majeur, mais non, ça c'est rien, c'est à la portée de tout le monde, ça. D'ailleurs, puisqu'on a eu la gentillesse de parler de la fausse note tout à l'heure, l'admirable film, je me permets de dire, admirable, non, pas parce que j'en suis, la vedette exclusive, mais parce que Aliocha en est le réalisateur et qu'il le mérite bien. Non, il le mérite objectivement, je me permets de le dire, 1 500 ?
28:08 3 500, 3 500 courts-métrages, je ne sais pas qui avaient été envoyés, il n'y en a qu'une quarantaine. Soixantaine ? Soixantaine qui ont été retenues, dont ce court-métrage. Donc bravo quand même à la réalisation. Oui, à un moment donné, je fais une petite illustration au piano de la gamme mineure, de la gamme majeure, c'est pas compliqué. même des non-musiciens comme Verlaine, un des plus grands musiciens de tous les temps, dans l'art des vers, n'est-ce pas ?
28:38 Il y a quoi de plus fluide et plus musical d'un vers de Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine et c'est Mallarmé dans son tombeau. Verlaine dit, c'est celui qui a dit de la musique avant toute chose, il s'y connaissait un peu, son art poétique commence comme ça, et pour cela, préfère l'impair, plus vague, plus soluble dans l'air, sans rien dans lui qui pèse ou qui pose. C'est pas musical ça. Je suis agaçant avec ma parenthèse, mais je vais faire encore une parenthèse dans la parenthèse pour avoir ajouté une bouche. Parce que c'est trop important ces notions-là.
29:10 Rousseau a croisé le fer avec Rameau. Tous ceux qui connaissent un peu le dossier le savent, n'est-ce pas ? Il y a une grande polémique entre Rousseau et Rameau. Une polémique, je laisse le fond de côté, une seconde, je dis, c'est avant tout une polémique entre Rameau qui est le pote des mecs qui sont dans les lumières de l'establishment intellectuel de l'époque, de Diderot, de Voltaire, des salons aristocratiques qui recevaient chez eux la fraction la plus avancée de la bourgeoisie à qui je tire mon chapeau. Je ne suis pas en train de faire le procès des lumières.
29:40 Loin de là. Je ne suis pas un obscurantiste. Mais Rousseau apporte ce qui leur manquait et ce qui va faire hurler les lumières. Il ose mettre en question la propriété. Ça ne se fait pas. Là, les lumières montrent qu'elles étaient qu'il y a quelques limites à leur progressisme. Mais passons. Et donc, voilà, il y a ce conflit là entre Rameau et... Voilà, Rousseau, c'est le demeuré, le mec qui reste dans les anciennes valeurs, le ringard, on dirait aujourd'hui, alors que Rameau, c'est le branché.
30:12 La musique de Rousseau, car Rousseau est un compositeur, ne tient pas la route une seconde face à celle de Rameau. Soyons bien clairs. Mais là où Rousseau est le plus grand musicien de son temps, c'est dans sa prose, vous voyez le rapport avec Verlaine. C'est que dans la cinquième promenade, quand il dit, je m'excuse, je cite toujours des passages, mais le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, il est au bord du lac, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, supplé au mouvement interne que la rêverie éteignait en moi et suffisait à me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.
30:51 On n'avait jamais entendu des phrases comme ça. Pourtant, il y avait des chefs-d'oeuvre de la littérature. Quoi de plus étincelant en prose qu'une lettre de Voltaire, mais pas ça, pas cette poétique, pas cette prose poétique. Ça, c'était nouveau. La modernité littéraire va s'engouffrer dans ce genre de phrase et ça va donner bientôt Chateaubriand et Flaubert et Proust. C'est extraordinaire. Vous voyez, quand je parle de musique, c'est au sens large. Donc, celui qui dit à la 15e mesure, on passe de majeur en mineur et on parle de manière objective.
S'excuser d'être lyrique et mélancolique le jour des morts
31:21 C'est ça que je voudrais faire aujourd'hui avec le texte de Nerval. Le ramener à une intelligibilité, vous voyez, pas scrupule comme ça, je n'ose pas dire scientificité, pour ne pas abuser, mais à une intelligibilité objective. Or, dans le passage que je viens de vous lire là, il s'excuse d'être lyrique. Ce qui est la preuve, premièrement, que le romantisme est bien une chose passée puisqu'on éprouve le besoin de s'en excuser auprès des lecteurs.
31:55 À l'époque où le lyrisme était à la mode ou était le ton dominant, c'est-à-dire à peine quelques années avant, il n'aurait pas eu éprouvé le besoin de s'excuser. Et voilà, rebelote, quatre lignes après, c'est le jour des morts que je vous écris, pardon de ces idées mélancoliques. Or, je vous avais des dernières fois que ce qui est le plus répétitif, n'oublie pas que notre cycle de causerie de cette année s'inscrit dans la continuité de notre feuilleton de la répétition à la libération.
32:30 C'est la deuxième année, n'est-ce pas, consacrée à cette thématique qui va de la répétition, Ulysse, à la libération Dédale, merci, de figures mythologiques, n'est-ce pas antonymiques l'une de l'autre. L'un qui va d'un carnage à un autre carnage, du carnage du massacre, du sac de Troie au massacre des prétendants, et l'autre qui s'envole, se libère de la contrainte du labyrinthe qui était un lieu de carnage puisque 14 jeunes gens, sept filles et sept garçons y étaient dévorés chaque année.
33:10 J'ai commencé par les filles, vous voyez, je suis inclusif, j'essaie de... Oui, c'est le jour des morts que je vous écris pardon de ces idées mélancoliques. Et c'est un mélancolique qui écrit... Non mais je joue sur le mot là, pas au sens romantique cette fois, au sens grave, au sens clinique, vous savez ce que c'est la mélancolie ? C'est grave, demandez aux psy, c'est parmi les formes les plus graves de la dépression. C'est plus une simple dépression, la mélancolie, c'est à la limite de la psychose.
33:40 Mot à mot, mais là c'est noir, vous savez, la mélanine, tout ça, humeur mélanome, c'est l'humeur noire dont on n'arrive pas à sortir, prisonnier d'un condom, moi je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, vous voyez, il y a une logique quand même dans tout ça. C'est quand même incroyable qu'il faille s'excuser d'être mélancolique le jour des morts. On était où là ? Ça veut dire qu'on est devenu des post-modernes persifleurs et qu'on n'a plus le droit d'être mélancolique.
34:15 C'est ça, mais Nerval répète deux fois à un paragraphe d'intervalle. Je répète le premier. Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner. Ça, ça veut dire « Je viens de m'apercevoir que j'ai été lyrique avec l'automne, tout ça, alors que jusqu'ici, vous vous rappelez, le début de la nouvelle jusqu'à maintenant, c'était des propos de journalistes un peu persifleurs. Le roman, je finirais par le trouver, ce livre introuvable. On dévalisait les bibliothèques sans succès. On faisait des tas de petites transitions qui étaient toujours des occasions de donner un petit coup de griffe à l'autorité et à la censure.
Les digressions et leurs excuses ; l'intrigue de l'abbé de Bucquoy
34:49 C'était très amusant, merveilleusement écrit, c'est du nerval. Enfin, on n'était pas dans le ton subjectif, on n'était pas dans les épanchements tout d'un coup. Vous voyez ? Donc, qu'est-ce que je suis en train de dire ? Pourquoi j'ai posté ce texte ? Et pourquoi je l'ai posté le jour des morts ? Bon, ça, c'est parce que c'est la saison. Pour dire, ce n'est pas un caprice à moi, écoutez, c'est notre fête à tous. Mais c'est parce que, là, il faut bien réfléchir, toutes les autres digressions qui rendent ce texte exaspérant à la première lecture et qui ont fait que beaucoup l'ont laissé de côté.
35:24 Sauf ceux qui, bien qu'exaspérés, j'ai vu qu'il y en a beaucoup qui ont réagi comme ça, ça m'a fait plaisir, sont sous le coup d'un charme à la fin de ça. Ils sentent bien qu'il y a un enjeu qui n'a pas été capté à la première lecture. Ce n'est pas possible que ce soit décousu comme ça, qu'on passe d'un truc à l'autre. Et qu'en même temps, on a eu la patience de le suivre aussi longtemps, c'est qu'il y avait un charme au sens propre, quelque chose qui vous fait rester, n'est-ce pas ? Comme le chant des sirènes. J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène.
35:54 C'est dans El Desdichado. Or, j'ai noté, si vous voulez, s'il y en a qui veulent le noter, les digressions dans l'ordre où elles apparaissent dans cette édition, n'est-ce pas ? La première, c'est page 48 et la dernière, page 77. Pourquoi je les ai notés ? Parce que je voudrais aujourd'hui les classer. Vous aurez le temps, je veux dire, si vous voulez, je vous donne la liste. Page 48, puis 54, puis 57, puis 74, 75, il y en a qui sont très rapprochés, 77.
36:28 C'est que, jusque là, jusqu'au passage dont je vous ai lu un extrait, les digressions portaient, comme le plus souvent ce que veut dire le mot digression, sur l'intrigue, sur l'action, le pitch, appelez ça comme vous voulez. Je ne sais pas ? On change tout d'un coup d'intrigue. On suspend l'histoire qu'on est en train de raconter pour parler d'autre chose. C'est ça le sens courant de digression. Mais ce que je viens de lire, il s'excuse, parce qu'à chaque fois qu'il y a une digression, il s'excuse. Je vais vous donner un échantillon.
36:59 Tenez, la première fois, c'est la page 48, pour vous montrer que chaque fois, la digression se double d'une prise de conscience par Nerval que ça risque d'exaspérer le lecteur et donc d'un protocole d'excuse. Le voici. Pardonnez-moi ces digressions, page 48, c'est la première fois, et je vous tiendrai au courant du voyage que j'entreprends à la recherche de l'abbé de Bucquoy. Ce personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper toujours à une investigation rigoureuse. Je vais m'attarder un peu sur cette digression-là, sur cette excuse-là, pardon.
37:34 Jusque-là, depuis le début, ça fait quoi ? Ça fait 7-8 pages de la nouvelle. Je vous rappelle, pour les nouveaux arrivés, très vite, ça a commencé comme ça, il était en voyage, on ne sait pas très bien ce qu'il y fait, mais peu importe, il ne nous le dit pas, à Francfort, au cœur de l'Allemagne, donc, et donc au cœur de l'Europe, au cœur de la Banque centrale, enfin, ne nous égarons pas, c'est toujours central, Francfort. « Francfort est le nombril du monde », disait Hölderlin.
38:06 « Francfort am Main », pas « Francfort am Oder ». Je ne parle pas de « Francfort vers la Pologne », je parle de « Francfort sur le main ». Donc, il est à Francfort, au moment de la foire, il parcourt les étalages, un peu baladeur, comme il est, il adore, il est émerveillé, et après un coup d'œil rapide sur les fourrures venant de la lointaine Sibérie, c'est lui qui parle de la Haute-Sibérie ou de la mer Caspienne, il tombe dans le coin où il y a les livres, encore maintenant, vous savez que la foire de Francfort, la foire au livre de Francfort est de très loin le plus grand salon au livre du monde, encore maintenant, les éditeurs le savent, et sur les étalages, il tombe sur un bouquin qui l'intéresse comme bibliophile, pas très dans la littérature, mais il tombe sur les mémoires d'un certain abbé de Bucquoy qui a vécu au XVIIIe siècle, qui s'est défroqué, qui a eu une vie tumultueuse, qui a été mille fois en prison avec ses évasions, enfin un truc intéressant, palpitant, une aventure, qui était à la Bastille, tout ça, et il veut l'acheter, il intéresse, le livre est bibliothé, en allemand et en français, il nous explique qu'à l'époque, Francfort servait de refuge
39:16 aux écrivains français un peu sulfureux, de l'ancien régime, qui craignaient la censure royale, ce qui est vrai, et qui allait le plus souvent en Hollande, vous savez que si Descartes a vécu si longtemps en Hollande, c'est parce qu'il pouvait faire les recherches qu'il voulait, sans craindre la censure des jésuites, qui le traquait à Paris, par exemple, il y a une très belle plaque, qui a, j'ai oublié le nom de la rue, vous savez, à la contre-escarpe, la petite rue qui va vers les escaliers pour descendre sur la rue Monge, comme elle s'appelle, enfin bref, il y a une petite plaque là, ou une maison où Descartes habita, où il y a une citation de Descartes merveilleuse, et il y a ainsi un pied ici et un pied en Hollande, en sorte que ma condition est libre, c'est magnifique, bon, voilà, il veut l'acheter, et il interroge sa poche avec dignité, comme il dit, il n'a pas le sou, comme il est très pudique, il ne s'attarde pas, il avait déjà trop, dépensé trop d'argent pour d'autres livres, sans importance, il n'a plus d'argent pour l'acheter, puis je dis, bon, je serai à Paris, je résume très vite le pitch, je serai à Paris dans deux jours, donc il est sur le chemin du retour, on va voir l'importance de l'évolution spatiale, dans cette nouvelle, là on commence à Francfort, prochaine étape, Paris, je serai à Paris dans deux jours, Paris, capitale du livre, je trouverai le livre partout, bon, et, arrivé à Paris,
40:27 non seulement il ne le trouve pas, mais il trouve Paris, je cite, le monde des lettres à Paris dans un état de terreur inexprimable, les mots sont forts, venait de paraître un amendement, très vite je dis, parce que je l'ai déjà dit, un amendement qui existe, vous pouvez voir au journal officiel de l'époque, l'amendement Riancey, du nom de celui qu'il avait rédigé, sous le ministère Guizot, très réactionnaire, un amendement qui disait aux auteurs, vous faites de l'histoire, vous faites du roman, vous ne mélangez pas les deux, ça vous étonne, que l'état s'occupe des genres littéraires, c'est intéressant, c'est rare, vachement, bon, autrement dit, vous ne faites pas de roman feuilleton, parce qu'avec monsieur Dumas, on ne sait jamais, les trois mousquetaires, si on est dans l'histoire, dans la fiction, c'est quoi ça, vous me demandez, en quoi ça les dérangeait, je vous le dis, je vous le dis rapidement, c'est que le public des journaux, dans lesquels paraissaient ces feuilletons, réellement, en particulier Eugène Sue, qui est un succès énorme, les mystères de Paris, etc., Dumas, Nerval, c'était le public des barricades, ils en redemandaient, c'est contre ce public-là, ce n'est pas qu'il se servait, quelquefois, de l'histoire, à titre subversif et tout,
41:38 un peu comme, à l'envers, dans le cinéma américain, chaque fois qu'on parle, du conflit nord-sud, regardez, autant en emporte le vent, je parle du nord-sud américain, c'est toujours les sudistes, dont on a la nostalgie, comme beau rôle, c'est normal, c'est un peu l'ortier vaincu, et oui, nord-sud, c'est des bureaucrates, des gens comme vous, comme moi, qui pensent au business, alors que nous, on connaît les vraies valeurs, on a des esclaves, on connaît les vraies valeurs. Bon, je vais vite, je suis sûr que vous nuancez plus que moi.
42:12 Et donc, voilà, où on fait l'histoire, où on dit roman, et là, il dit, il faut que je trouve le bouquin, parce que j'ai promis à vos lecteurs, je vous ai promis à vous et à vos lecteurs, que je vais raconter l'histoire de ce bonhomme, et il ne faut pas qu'on soupçonne que c'est une fiction, sinon vous allez payer l'amende, c'est une fortune, de quoi mettre la clé sous le paillasson, c'est quelques centimes par numéro, un million de... Et donc, vous voyez, on a droit à une course dans les bibliothèques, c'est toute la première partie, jusque là, et, sans succès, on va voir avec quel malin plaisir Nerval se débrouille pour ne pas le trouver, un jour, parce que la bibliothèque est en vacances, une autre fois, elle est en réparation, une troisième fois, parce qu'elle est peuplée par des rongeurs venus dans les caisses de livres, la souris d'Athènes ou le rat de Russie, enfin, bon, tous les prétextes sont bons pour ne pas trouver le livre, et comme on ne le trouve pas, en attendant, il nous raconte ce qu'il nous raconte et ce qu'on lit là.
43:09 Et la critique littéraire, ce n'est pas mon propos, mais je le signale, pour ceux que ça intéresse, à remarquer que c'était très moderne comme procédé de faire ce qu'on appellerait aujourd'hui un anti-roman. Ne trouvant pas le livre qui justifie qu'il puisse le publier, il dit, en attendant, je parle d'autre chose, d'intrigue. Donc, la digression est presque l'essentiel, si vous voulez. Or, la première digression que je vais vous lire, elle succède, on est dans la bibliothèque depuis le début, on n'a pas changé de sujet, en gros, on cherche le livre avec tant en temps.
La bibliothèque d'Alexandrie : laver les Arabes du reproche d'ignorance
43:42 Et puis, de temps en temps, il fait la critique de la manière dont est gérée la bibliothèque nationale, il dit, où des gens admirables, dévoués, sont au service de gens, d'écoliers qui vont copier la traduction de leur version latine, des gens qui viennent se réchauffer, etc. Enfin, bref, et surtout du laxisme des prêts qui fait qu'on ne vérifie pas et que des collections se déparèrent, des livres ne reviennent pas, voilà, il est en train de parler de choses comme ça en bon bibliophile, il dit, la République des Lettres est la seule qui doit être quelque peu imprégnée d'aristocratie, car on ne contestera jamais celle de la science et du talent.
44:19 La célèbre bibliothèque d'Alexandrie, voilà la digression, n'était ouverte qu'aux savants ou aux poètes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque, mais aussi l'hospitalité y était complète. Et ceux qui venaient y consulter les auteurs, nous sommes deux ou trois siècles après Jésus-Christ, je veux dire, en période dite Alexandrine, la Grèce hellénistique, comme on disait. Donc, et à ce propos, oui, mais aussi l'hospitalité y était complète et ceux qui venaient y consulter les auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps qu'il leur plaisait d'y séjourner.
44:52 Et à ce propos, permettez, en deuxième digression de la digression, permettez un voyageur qui en a foulé les débris. Nerval va publier le voyage en Orient dans la foulée des filles du feu. Deuxième grand ouvrage en prose où il parle de lui, c'est lui qui voyage. Mais il se réfugie encore dans le genre littérature de voyage, littérature un peu extérieure, c'est pas là qu'on raconte son journal intime, mais quand même. Et à l'époque, tout le monde fait son voyage en Orient. Lamartine a fait le sien, Chateaubriand en a fait, Taine va faire sa prière sur l'acropole parce qu'il faut toujours passer par Athènes pour aller vers l'Orient à l'époque déjà.
45:33 Voilà. Donc, c'est très nervalien ça de s'inscrire dans ce que les autres font pour ne pas faire de bruit et d'être d'une originalité ahurissante, c'est pas dans un déguisement tout à fait conventionnel. et donc, permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et interrogez les souvenirs de venger la mémoire de l'illustre calife Omar de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. C'est pour ça que je me permets de vous lire le passage jusqu'au bout. Parce que dans la tradition, là, et c'est une nervale pour le besoin de faire une mise au point, c'est parce qu'on disait que c'était ces salauds d'arabes, ces salauds de musulmans qui avaient brûlé ce n'est pas cette grande perte pour l'humanité à la bibliothèque d'Alexandrie.
46:17 C'est complètement faux, les historiens le savent. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie, quoiqu'en ait dit bien des académiciens. Il n'a même pas eu d'ordre à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou. La bibliothèque d'Alexandrie et le Sérapéion ou maison de secours qui en faisait partie avaient été brûlées et détruites au IVe siècle par les chrétiens qui en outre massacrèrent dans les rues la célèbre Hypatie. Philosophe pythagoricienne, la dernière survivante des présocratiques a été massacrée dans les rues d'Alexandrie à cette occasion.
46:47 Et c'était une femme. La célèbre Hypatie philosophe pythagoricienne. Ce sont là sans doute des excès qu'on ne peut reprocher à la religion. Vous voyez, Nerval est malin. Je ne suis pas en train de dire ces barbares de chrétiens. Ce sont sans doute là des excès qu'on ne peut reprocher à la religion. Mais il est bon de laver du reproche d'ignorance ces malheureux arabes dont les traductions nous ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et de la science grecque résumées de tout le processus qui aboutit à la renaissance.
47:19 Je ne sais pas. Via l'Espagne le plus souvent. Donc, je répète, ces malheureux arabes dont les traductions nous ont conservé les merveilles de la philosophie essentiellement Aristote de la médecine et des sciences grecques en y ajoutant leurs propres travaux. Donc, il est bien enseigné l'algèbre, c'est un mot arabe. Algèbre veut dire un membre luxé qui a été remis. Pensez aux membres d'une équation. L'algèbre des modernes et l'analyse des anciens pour parler comme Descartes. L'analyse, c'est la géométrie. Ça, ça existe depuis les grecs, mais l'algèbre, c'est moderne.
47:49 C'est l'apport arabe. En y ajoutant leurs propres travaux qui sans cesse, écoutez bien, perçaient de vif rayon la brume obstinée des époques féodales. Tenez-vous, dans les transitions, il en dit des choses. D'abord, vous retrouvez l'opposition au Moyen-Âge et au Renaissance. Vous avez remarqué la dernière phrase. Les travaux des Arabes perçaient de leur vif rayon la brume obstinée des époques féodales. Je ne tranche pas le fond. Parce que maintenant, il est de bon ton de dire que tout était mieux avant Taylor.
48:31 Qui sans cesse, perça de vif rayon la brume obstinée des époques féodales. Pourquoi j'en parle ? Parce que à la fin, je change de genre complètement, je reste en Nerval. Mais si je prends El Desdichado, les tercets, où il y a un problème d'identité. Suis-je Amour ou Phébus Lusignan ou Biron ? Vous savez, tout ce passage où l'identité hésite entre plusieurs figures. Ce qui, pour quelqu'un qui souffre de problèmes psychiques, n'est quand même pas tout à fait indifférent. Suis-je Amour ou Phébus Lusignan ou Biron ?
49:01 Mon front est rouge encore du baiser de la reine. J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène. Ce n'est pas chrétien, ça la sirène. Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron. Ce n'est pas rien, ça. Ce n'est pas l'enfer des chrétiens. Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée, je vous l'ai cité plusieurs fois. Alors quand même le dernier vers, vous devriez le savoir par cœur. Je suis sûr que tu le sais. C'est lamentable. Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. Les soupirs de la sainte, christianisme.
49:32 Les cris de la fée, paganisme. On ne peut pas être plus concis et en même temps une expression aussi achevée comme un blason. C'est porteur des problématiques qui sont les plus actuelles. N'est-ce pas ? Nous sommes submergés par les flots de néo-paganisme. Qui ne me dit rien. Même si mon nom vient de là. Enfin, je vous rappelle qu'au départ, c'est les paysans. Pagus, c'est le pagage. Et comme le christianisme s'est d'abord installé dans les villes et en particulier chez les esclaves dans l'ancienne Rome, les campagnes sont restées païennes bien plus longtemps que les villes.
50:05 Et donc, le terme qui désignait les paysans a fini par dire païens. païens au sens non chrétien. Donc, l'opposition d'aujourd'hui, en particulier les néo-nietzschéens, vous savez, la fureur de Nietzsche quand le christianisme, Nietzsche va jusqu'à dire « aut Christus, aut Zarathustra » ou le Christ ou Zarathoustra. Je vous rappelle que je ne fais pas l'explication littéraire de ce texte, mais l'explication philosophique. Il y a de quoi faire.
50:36 Parce que là, vous voyez, je viens à peine de citer la première digression et il se sert du contentieux là, de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, de ce dossier-là, n'est-ce pas, pour marquer un point sur la Renaissance contre le Moyen-Âge. Et pour vous montrer que c'est un thème et non pas un passage fortuit que je n'en rajoute pas avec une interprétation subjective, je vous demande de vous reporter si vous avez le livre, n'est-ce pas, beaucoup plus loin à la...
La chapelle de Chaalis, l'amour courtois et Parsifal
51:08 je vais mettre la dixième lettre. Oui, c'est ça. Je vais vous donner la page. Je vais vous donner la Cerval. Voilà. Page 120, si vous avez le texte. Alors là, on a quitté la bibliothèque, on a quitté Paris, je ne vais pas y revenir.
51:39 On a fait la marche à pied la plus importante qui est le cœur de la nouvelle sur laquelle je vais m'attarder beaucoup plus longuement après. Et on est arrivé presque à la tombe de Rousseau puisque l'abbaye de Chaalis est à 3 km de la tombe de Rousseau. Tout ça est à 40 km de Paris. Je ne saurais trop vous encourager à partir avant que la neige ne vous empêche d'y aller. Non, c'est magnifique en hiver aussi. Mais enfin, il n'y a quand même pas à voir froid. Donc, allez-y. Donc, ils sont dans les ruines de Chaalis. Je vous dis les ruines parce que Chaalis est marqué comme ça sur la carte, c'est un assez gros.
52:11 Il n'y a rien, il n'y a pas de commune. Il y a une abbaye, splendide. Il y a un château du style Renaissance dans lequel Henri IV a abrité ses amours avec Gabrielle d'Estrées. Closeur. Et un parc à la française. Et les ruines, non, c'est les ruines de l'abbaye, j'ai dit, c'est tout, hein. Voilà. Et une chapelle, pardon, excusez-moi, de gothiques fleuries, enfin, de Moyen-Âge finissant, c'est pareil. Complètement délirante avec ses gargouilles.
52:41 Et donc, c'était le fils du garde qui nous faisait voir le château. Donc, un paysan du coin, fils du garde, abbaye de Chaalis en 1840, abandonné depuis longtemps. Excusez-moi. Excusez-moi, c'est la page suivante, page 121, parce que je le prends un peu en amont. Nous redescendîmes pour voir la chapelle. C'est une merveille, c'est la chapelle délirante dont je vous parlais. C'est une merveille d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement sobre et fin des détails. Il continue à faire son récit de voyage, son guide Michelin un peu, pour vous, pour nous.
53:15 L'ornement sobre et fin des détails révélait l'époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la Renaissance. Tiens, tiens. Lisière entre Moyen-Âge et Renaissance, on est bien d'accord. Moyen-Âge finissant, Renaissance commençante. On n'est pas loin de notre problème. Vous allez voir, ça ne va pas louper. Mais une fois entrés, nous admirâmes les peintures qui m'ont semblé être de cette dernière époque, donc Renaissance. Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de gloire peinte en fresque à la fresca, vous savez, en italien, ça dirait une peinture à l'eau.
53:47 Du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure, couverte de peinture à la détrempe, mais qui ne sera pas difficile de restaurer. Et là, commence ce petit paragraphe. Les bons moines de Chaalis, ça c'est des chrétiens, les moines de Chaalis, c'est des moines, c'est même pas le clergé régulier, c'est le clergé, c'est même pas le clergé séculier, c'est le clergé régulier qui vit dans l'austérité de la règle. Les bons moines de Chaalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis. Eh bien oui, par l'Italie, ce qui nous vient toujours des pays chauds.
54:21 Le dévergondage. Je ne plaisante pas comparer la chanson de Roland au cycle arturien, n'est-ce pas ? Je ne sais pas moi, à Lancelot ou à Perceval et à Forcerie, à Tristan, à la matière de Bretagne, comme on disait, admirablement. Chanson de Roland, disons, la bagatelle, il n'y en a pas beaucoup. On voit une nana, c'est la belle Aude, on dit la belle Aude, on ne le voit jamais. Je veux dire, elle attend dans son château que l'histoire soit finie. Après, on a 4000 magnifiques, les versations, je suis en train de dire du mal à la chanson de Roland.
54:53 Je dis, c'est pas là qu'il faut chercher, qu'est-ce que j'ai dit un mot français ? La bagatelle, c'est intraduisible. La bagatelle, c'est la France. Il faudra attendre, vous le savez ça, les comtes de Toulouse, la cour des comtes de Toulouse, les troubadours, etc., pour que tout d'un coup apparaisse un nouveau genre, l'amour courtois, où l'amour va être au centre un peu du propos. Et ça, ça nous vient par les Arabes. Oui, Toulouse, l'Espagne, oui, il y a une logique dans tout ça, avant que ça émigre dans les brumes de la Bretagne, la Grande Bretagne.
55:24 C'est intéressant de retrouver Toulouse ces mêmes choses. Puisque j'en suis là, dans son testament poético-musical, puisque c'est pareil, dans la notion de drame lyrique, je pense à Wagner, bien sûr, Parsifal, cette œuvre qui a été l'occasion de la rupture définitive entre Nietzsche et Wagner. Trop, c'est trop. Siegfried, encore, c'est Nietzsche qui parle. Vous lirez ça dans Par-delà le bien et le mal dans la partie qui s'appelle Peuples et patries, à la fin.
55:54 Siegfried, encore ça va, le héros qui brise les lois, ça, ça lui plaît, à Zarathoustra. Il tape dans le tas, il casse les anciennes valeurs. L'épée de Siegfried, c'est le marteau de Zarathoustra, c'est bon, la belle bête blonde. Mais là, le dernier héros de Wagner, il était gâteux, c'est un idiot, mais on le frappe sur une joue, il tend l'autre. à la même époque, où le Dostoïevski écrit l'idiot, et où Flaubert écrit Saint-Julien l'hospitalier, peut-être le texte le plus troublant de Flaubert. C'est quand même curieux, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là.
56:26 C'est des malades et des épileptiques qui prennent la relève des Siegfried. C'est curieux. Nietzsche détestait la pathologie. Vous savez de quoi il parle. Or, Wagner place son Parsifal, son Perceval, donc la quête du Graal. Le Graal est censé être abrité dans un château qui est sur les Pyrénées. Vous voyez pourquoi j'en parle ? Ce n'est pas une digression. On revient à une transition entre le monde arabe et le monde chrétien.
56:59 Et alors, je ne vais pas vous dire toute l'histoire, c'est dommage, parce que ce n'est pas mal. Trop de sang et je n'aime pas les femmes hystériques. disait Nietzsche après avoir lu l'histoire. Il n'aimait pas les femmes en général, mais les femmes hystériques en plus, le pauvre vieux. Et dans Wagner, on est servi à ce niveau-là. Une parenthèse. Je parle des femmes et de Wagner, c'est inépuisable. Mais Brahms, c'est affreux ce que je veux dire, parce que je cafte. Brahms était impuissant. On sait tout par les femmes. À mon avis, ça doit être après ce Clara Schumann.
57:29 Mais ne nous égarons pas. Donc Brahms, Nietzsche, il fait une allusion perfide. Voilà pourquoi j'en parle. Dans un texte, il dit, il y a dans Brahms, une espèce de désir infini. Il fait allusion à la mélodie infinie. Et il dit, 30 pas plus loin, on a les Wagneriennes. C'est entendu, il y a un impuissant et puis inaccessiblement plus loin, des bacchantes, les Wagneriennes qui sont des femmes. Alors là, 400 amants ne leur suffisent pas. Voilà. c'est pour vous dire que...
57:59 Or, pourquoi j'en parle ? Parce que dans le château du Graal, ils sont chastes. Ils ne connaissent pas des femmes, c'est une société d'hommes. On garde le Graal. On en consomme un peu du sang du Christ tous les vendredis. Donc on est invulnérables au combat contre ces salauds d'infidèles. Eh bien oui. On est des Templiers, on est des moines soldats. On n'est pas là pour rigoler. Et puis, jusqu'au jour où il y a un de ces moines-là, un de ces moines guerriers, un peu comme les chevaliers teutoniques, un peu plus à l'est, qui n'arrivait pas à éteindre en lui le désir.
58:30 Je cite la donnée, moi j'invente rien. Et qui s'est castré, qui a porté sur lui une main coupable, comme on dit dans une périphrase un peu laborieuse. Ce crime abominable et beaucoup de sang dans cette histoire l'a fait chasser de la communauté du Graal et pour se venger, il s'est installé dans le désert. Le désert, c'est ce qui sépare le Graal du reste du monde, de vous, de moi. Vous voyez le symbole, il faut une traversée du désert pour arriver à l'absolu. Il faut passer, voilà, tout le monde ne peut pas arriver au Graal comme ça. Il faut la grâce qui indique le chemin. Lui, il s'est installé dans le désert et là, qu'est-ce qu'il fait ?
59:01 Le contraire d'un désert, c'est quoi ? C'est l'Orient. Je suis parti de là. Une oasis de l'eau, des fleurs, des filles fleurs, vous vous rendez compte ? Des plantes, en bas, c'est une corolle et en haut, c'est des nibards. Je vous dis ce qu'il y a dans le texte. Je n'invente rien. Il y a eu une très belle mise en scène dans le YouTube d'un très grand réalisateur, c'est Syberberg, c'est lui qui avait fait Ludwig Requiem pour un roi vierge, n'est-ce pas ?
59:32 Vous me direz des nouvelles si vous regardez les images du deuxième acte. Or, les didascalies de Wagner, lorsque l'idiot arrive et que toutes les filles fleurs l'entourent, elles ont fait succomber plein de chevaliers du Graal déjà, dont le sorcier, puisqu'il est devenu un sorcier, l'ange déchu, se sert pour faire une armée des ténèbres qui un jour récupérera le Graal et l'éteindra car ce qui est insupportable c'est cette lumière. Le sorcier voit bien que l'idiot, ça ne marche pas, les filles fleurs, les hanches, les seins, il est idiot.
1:00:07 Alors, il faut lui envoyer la séductrice en chef. Kundry, le personnage que Wagner a mis 70 ans à penser, franchement, qui est un composé de tous ses peurs. Ne nous égarons pas. Elle a été hérodiade, c'est dans le texte, elle a eu des vies antérieures, elle a été hérodiade, la rose de l'enfer, enfin bref. Je finis sur les didascalies, les indications. Il dit, elle doit apparaître sur un divan orné de décorations orientales et d'arabesques. Automatiquement, ce n'est pas encore Hollywood, mais ce n'est pas loin.
1:00:39 Vous voyez, quand vous voyez dans les peplums Samson et Dalila, ce n'est pas très loin. La force de Samson, le héros pompé par l'artificieuse Dalila et sa danse du ventre. Regardez le film, vous comprenez ce que je veux dire ? C'est les classiques. Voilà, donc, on en est là. Je ne plaisante pas. En effet, tous ces anges et tous ces saintes faisaient l'effet d'amour et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. Quand même pour une chapelle. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII.
Renaissance et Moyen Âge ; le tropisme germanique vers la tombe de la mère
1:01:13 Nous retournons pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte les armoiries bon qu'on passe à autre chose. Vous voyez que ce n'était pas un truc isolé, mon histoire de les Arabes dont les travaux perçaient de vif rayon la brume obstinée des époques féodales. Ça veut dire que l'opposition renaissance et donc tentation caïnite comme dit Nerval quelque part Caïn contre Abel vous voyez contre la loi chrétienne etc. La chair et tout a quand même il y a une résistance dans l'écriture vous voyez et ailleurs dans un texte je vous passe un fragment il parle de la renaissance il dit la renaissance de point porte magnifique c'est entendu porte qui met à nous la modernité vous voyez ne me faites pas dire que je suis pour la renaissance avec Nerval contre le Moyen-Âge d'abord parce que c'est beaucoup plus compliqué que ça et Nerval dans Aurélia va faire un retour au christianisme exactement comme Hölderlin personne n'a essayé de rendre une présence à la Grèce disparue à la Grèce antique comme Hölderlin personne n'a aucune oeuvre et à la fin il ne cesse de revenir sur le mystérieux vaterländische Umkehr le retournement patriotique tout d'un coup il se dit
1:02:23 le dernier des dieux celui qui est venu en dernier le syrien on reconnait la figure du Christ qui est venu mettre fin au grand jour grec et qui a inauguré la nuit où nous sommes encore c'est lui qui me manque je me fais de me dire ce que je n'ai pas dit de toute façon on ne sait pas sur la suite on n'a pas à lire entre les nuits pour l'instant j'insiste sur cette thématique de l'opposition en renaissance au Moyen-Âge or je reviens à mon texte donc je reviens à le fait que c'est le jour des morts que je vous écris pardon ces idées mélancoliques et pour m'étonner encore une fois avec vous j'espère j'arrive un petit peu à ce que vous étonniez qu'on doive s'excuser d'être mélancolique le jour des morts non mais ça m'a l'air évident vous vous rendez compte c'est terrible d'avoir à s'excuser de ça je ne raconte pas son roman personnel on l'a vu la dernière fois Nerval n'a jamais connu sa mère puisque son père comme toute la génération des romantiques les papas étaient des hommes d'action
1:03:33 qui étaient dans la grande armée ils labouraient l'Europe de l'Espagne à la Russie la génération des fils sont après c'est vous c'est moi on est dans les cafés dans les cafés dans les labos je ne veux pas exagérer dans les salles de classe enfin voilà c'est quand même pas pareil c'est pas que la génération de brutales transformations qu'il y a eu juste avant et c'est l'histoire de tout le monde ça n'est ce pas que le triangle œdipien mais dans le cas de Nerval ça arrive pas tous les jours quand même que la maman soit à ce point amoureuse de son mari qu'elle abandonne le nouveau-né qui n'a donc jamais vu sa mère pratiquement en tout cas qui ne l'a jamais vu à une époque où la mémoire s'inscrit et laisse des traces elle l'abandonne pour aller suivre son mari pendant les campagnes et elle n'en est jamais revenue puisque actuellement encore n'est ce pas elle est enterrée quelque part en Pologne près de la ville de Glogau à cause des fièvres qu'elle aurait attrapé en traversant un pont chargé de cadavres près de la Bérésina etc.
1:04:35 donc voilà on avait vu que ça explique plein de choses j'y reviendrai et on verra que ça ne s'y réduit pas du tout mais c'est vrai qu'il y a plein de choses qu'on ne comprend pas comme par exemple ce tropisme germanique chez Nerval chaque fois qu'il franchit le Rhin il se rapproche de la tombe de sa mère tenez lettre à Georges Bell un ami lettre à Georges Bell j'ai lettre écrite en voyage et vous allez voir la triade la plume qui se déplace sur le papier les pas de Nerval se déplaçant à pied vers l'est vers l'orient ou vers l'allemagne ou vers le Valois c'est le nord-est de Paris toujours les mêmes directions dans le sens inverse de la marche du soleil donc de la marche du temps que tout ça c'est le même mouvement celui de l'écriture celui du voyage je ne peux mieux l'illustrer que par cette lettre qu'il écrit à un ami vous voyez c'est pas qu'il écrit le 1er juin 54 on est à moins d'un an de sa mort c'est son dernier grand voyage jamais il s'est rapproché aussi près c'était compliqué d'aller loin à l'époque en Pologne de la tombe de sa mère puisqu'il est allé cette fois jusqu'à Leipzig mais là pour l'instant il n'arrive qu'à Strasbourg
1:05:46 ô prodige en touchant les bords du Rhin j'ai retrouvé ma voix et mes moyens ma voix avait au X hier soir j'ai écrit un sonnet dans le trajet de Bade à Strasbourg ça fait 4 fois qu'il fait Bade Strasbourg Strasbourg Bade vous voyez c'était quelqu'un quelqu'un l'a dit c'est pas moi j'aimerais bien être à l'origine d'une aussi jolie formule il était de ceux pour qui les frontières ne sont pas des lignes mais des espaces les bords du Rhin donc ça fait 4 ou 5 fois qu'il fait Bade Bade c'est juste en face quand vous êtes à Strasbourg j'ai écrit un sonnet dans le trajet en train de Bade à Strasbourg car je reviens de Bade de l'hôtel du soleil à l'hôtel de la fleur je ne loge plus au corbeau c'était sinistre il y a un quartier de Strasbourg ceux qui connaissent Strasbourg connaissent le quartier du corbeau au centre il était à l'hôtel là il joue un peu sur les mots le corbeau c'est le ténébreux le veuf je ne loge plus au corbeau c'est sinistre mais je me sens déjà flamboyé comme un astre et quelque temps éteint je me suis rallumé à ce vieux soleil de mes plus beaux jours cette lettre carrément illuminante l'illumination vient du voyage lui-même et pas du voyage n'importe où
1:06:56 du fait qu'on atteint un bord une limite une frontière un passage or comment sommes-nous arrivés à ce passage que je vous ai lu en tout premier ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent pas assez de beauté des paysages d'automne comment ne vous laissez pas faire je vous ai dit la dernière fois j'espère qu'on s'en rappelle de bien regarder comment Nerval quelle raison il trouve à nous donner pour expliquer qu'on passe de là à là spatialement en termes de ce qu'Aristote appelle le déplacement local le plus simple des mouvements pourquoi de Paris on va à Compiègne pourquoi de Compiègne on va à Ermenonville pourquoi de Francfort vous voyez je vous ai demandé de bien regarder les raisons qu'il donne tout simplement alors justement je reviens un peu en arrière par rapport à ce passage de le jour des morts que je vous écris et c'est la fameuse quatrième lettre où il y a ce grand virage n'est-ce pas qui alors là c'est la page 64 dans laquelle vous trouvez ceci jusque là on était dans les bibliothèques et on vient d'apprendre que le bouquin sortira pas d'après les dernières enquêtes avant une vente aux enchères qui n'aura lieu que le 20 novembre
La quatrième lettre : Longueval et l'apparition d'Angélique
1:08:06 et comme il écrit ça dans la deuxième fin octobre et bien vous voyez c'est juste ce qu'il voulait on a du temps il faut bien écrire et faire autre chose parce que les lecteurs attendent leur feuilleton ils attendent de la copie alors qu'est-ce qu'on fait et bien vous allez voir la réponse on est à Paris pour l'instant j'ai eu l'idée d'aller aux archives de France nous avons ici quelqu'un qui connait bien les archives la rue des archives je veux dire il s'agit des archives de France qui étaient encore rue des archives à l'époque on n'avait pas encore déménagé comme il y a très peu de temps en banlieue parce que maintenant elles sont considérables en volume j'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy tant que je n'ai pas trouvé le bouquin les Bucquoy je me renseigne un peu sur leur famille leur nom patronymique est Longueval la dernière fois je vous avais fait remarquer que ça on ne l'avait pas c'est un élément nouveau mais déjà Longueval connote le patronyme de la famille de l'abbé de Bucquoy et pour la première fois on voit qu'il y a un rapport entre cet abbé de Bucquoy qui jusque-là était un livre intéressant sans plus
1:09:16 d'un personnage du 18ème siècle à la vie personnelle de Nerval car Longueval connote le Valois province dans laquelle Nerval a passé son enfance qui est la province de sa mère et enfin Longueval se termine comme Nerval et Nerval je vous rappelle la dernière fois pour ceux qui connaissent un peu l'italien ça veut dire le Val noir le ténébreux le veuf aller dire qu'il y a du hasard dans tout ça après quand même ou aller dire après ce qui est encore plus stupide de dire quand même Nerval c'est fantastique qu'il ait pensé à tout ça mais non il n'a pas dit computer dans la tête il fait mieux que penser il le dit c'est ça l'expression et comme on commence à peine à avoir des occasions de le vérifier je le développerai plus tard donc j'ai eu l'idée dans les archives de France leur nom patronymique donc les Bucquoy est Longueval en compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille j'ai fait une trouvaille des plus heureuses c'est un manuscrit d'environ 100 pages au papier jauni à l'encre déteinte il y a beaucoup de passé dans tout ça au papier jauni à l'encre déteinte dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé et qui contient l'histoire d'Angélique de Longueval
1:10:26 j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle c'est seulement maintenant qu'on comprend le titre de la nouvelle lorsqu'on est arrivé à un échec dans tout le passage véritablement kafkaïen la première partie de la nouvelle où on ne fait que dévaler les rayons et les escaliers des bibliothèques parisiennes sans succès et leur poussière et leur rongeur il faut qu'il fasse allusion à la région au Valois pour que tout d'un coup c'est pas le nom de l'héroïne surgisse l'héroïne une des filles du feu chacune des nouvelles pour titre un prénom féminin j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle donc on apprend maintenant que ce titre a pour origine les mémoires ce qui est audacieux pour l'époque d'une jeune femme du 17ème siècle donc d'une génération avant celle de l'abbé d'une aïeule de l'abbé si vous voulez et le reste je vous le dis par la voix de Nerval ou plus non il le dira plus tard dont il dit lui-même c'est une confession qui est plus osée par certains côtés que celle de Rousseau
1:11:36 ou de Saint-Augustin et c'est pas plus dire comme vous connaissez les origines voilà donc quel drôle de texte on n'arrive pas à lire le bouquin il va nous raconter une autre histoire qui n'est même pas de lui il va nous la lire il va trotter à côté de l'histoire d'Angélique donc on a on a parallèlement la recherche du bouquin qui continue qu'on n'a toujours pas trouvé et parallèlement l'histoire de la belle Angélique de Longueval racontée par elle-même un récit du 17ème siècle alors je vous conseille pour ceux qui s'embrouillent de sauter en première lecture tous les passages où il relate où il nous rapporte la confession d'Angélique pour la lire entièrement dans un second temps pour voir pour ne pas briser la continuité de la recherche initiale c'est un conseil d'amis je continue ce passage étrange en compulsant les dossiers pourquoi étrange ?
1:12:32 parce qu'ici il était d'une précision clinique quand il était dans la bibliothèque il regardait à la loupe le moindre manuscrit pour voir si c'était Bucquoy ou du Bucquoy avec une particule sans particules il disait même il faut faire une analyse scientifique des manuscrits et là c'est extraordinairement vague il est en train de nous dire les raisons pour lesquelles il va changer de territoire regardez comme les raisons sont vagues en compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille j'ai fait une trouvaille donc c'est du au hasard des plus heureuses ensuite regardez bien une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et les Bucquoy une foule de pièces m'ont renvoyé à d'autres pièces je lis le texte qui doivent exister dites donc qui doivent qui doivent exister à la bibliothèque de Compiègne je sens qu'on va se balader on va être à Paris si vous avez un peu la topologie des lieux je le dis pour ceux qui n'ont pas familière quand vous allez de Paris au nord-est à Compiègne c'est l'ancienne route du nord quand il n'y avait pas là vous êtes obligé de passer par sa région à lui c'est un mi-chemin bien avant Compiègne vous avez Senlis, Ermenonville Loisy, Thiamau
1:13:42 le Valois pour ceux qui pensent peinture le tableau le plus célèbre de Corot Souvenir de Mortefontaine peint l'un des étangs de Mortefontaine qui est le village de la mère de Nerval je mettais un petit peu une dernière fois sur ce toponyme fatal parce que une source c'est censé abreuver une mère c'est censé nourrir la Mortefontaine qu'à la source il y a déjà la mort c'est terrible toponyme fatal souvenir de Mortefontaine de Corot si vous voulez bien regarder il n'y a que de la flotte d'ailleurs de la brume des étangs donc voyez je répète cette phrase pour vous montrer à quel point il nous comment on dit en argot en français allez il nous un verbe balade pardon il nous balade c'est déjà bien parce qu'en termes argotiques ça veut dire aussi on ne sait pas très bien où il nous emmène mais il y a encore plus oui il nous embarque il embarque comment pour Cythère
L'automne, saison de la balade et de la mort ; les trois unités
1:14:52 a été conçu dans les brumes transparentes vous allez voir une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces qui doivent exister à la bibliothèque de Compiègne le lendemain était le propre jour de la Toussaint je n'ai pas manqué à cette occasion de distraction et d'études les bibliothèques sont fermées jusqu'au 20 novembre le livre ne sera pas en vente demain c'est férié on va se balader les mecs puis c'est la bonne saison pour ça pourquoi c'est la bonne saison qu'est-ce qu'elle quelqu'un peut voir pourquoi c'est à l'automne ou jamais qu'il faut aller faire une balade parce que c'est la saison de quoi on vient de le voir qu'est-ce qu'elle fait la végétation en automne elle meurt merci vous connaissez ça tout le monde aime une chanson tout le monde aime un peu la mort et oui un peu mélancolique cette chanson la feuille d'automne emportée par le vent tourbillon c'est caduc cadere cadavre oui c'est pas grave
1:16:02 vous vous rappelez la belle phrase de Senancour que je vous avais lu l'année dernière le printemps est plus beau dans la nature mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce il y a une dimension historique dans l'automne il y a une dimension anthropologique n'est-ce pas l'homme est l'animal qui sait qu'il va mourir oui l'automne c'est la saison allez je le dis en français vous connaissez l'expression allez finissez là partir c'est partir c'est mourir un peu puisque nous avons la chance d'avoir des étrangers et ce qui nous honore parmi nous et de langue romane est-ce qu'il y a l'équivalent comme expression qui lie le départ et la mort partir on peut répéter s'il vous plaît partir c'est mourir un peu c'est exactement pareil et oui c'est le départ par excellence regardez Baudelaire chant d'automne regardez dans les fleurs du mal bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres adieu vive clarté de nos étés trop courts j'entends déjà tomber avec des chocs funèbres le bois retentissant sur le pavé des cours ben oui c'était le charbon de bois il fallait débiter le bois
1:17:12 dans les cours l'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd vous voyez c'est lié à la mort chez Follodon soit brutalement soit une douce mélancolie or là je vous avais cité l'harmonie du soir de Baudelaire un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir du passé lumineux recueille tout vestige au moment où la lumière va s'éteindre on regarde vers le passé un coeur tendre qui hait ce qui vient la nuit le néant vaste et noir du passé lumineux recueille tout vestige et que Proust il n'est pas tombé du ciel le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige ton souvenir en moi luit comme un ostensoir voilà donc je suis en train de dire que ce n'est pas un hasard si tout d'un coup il nous fait partir vers Compiègne le jour des morts c'est le moment de la balade c'est la saison de la balade et là j'en suis à mon thème des trois unités parce que ce texte dont on dit qu'il est décousu
1:18:22 qu'il décourage tous les lecteurs qu'on change tout le temps d'intrigue d'une homogénéité fabuleuse il répond aux trois questions fondamentales où sommes-nous ? l'unité de lieu l'unité de temps l'unité d'action n'est-ce pas ? unité de lieu nous sommes où ? enfin unité de temps commençons par là parce qu'on vient de le voir nous sommes le jour des morts nous sommes à l'automne nous sommes au déclin de la journée du crépuscule de l'année peu importe de la végétation on va voir après même des bâtiments on va voir les ruines à Senlis la voix des filles qui est légèrement voilée comme celle de ces pays brumeux c'est lui qui dit tout ça donc nous sommes dans ce pays là deuxièmement ça c'est quand sommes-nous ?
1:19:13 nous sommes le jour des morts ou la saison de la mort où sommes-nous ? nous sommes au pays de la mort nous sommes en Occident et là je voudrais bien que vous vous souveniez de ce qu'on a travaillé l'année dernière parce que ça ne sert à rien c'est ça si vous ne cumulez pas ce qu'on a fait je ne voudrais pas que nos causeries soient comme dans le rétroviseur ça s'en va sans jamais revenir n'est-ce pas ? il faut qu'il y ait quand même un minimum qui reste or j'avais fait un long développement justement après l'étude de la cloche fêlée de Baudelaire et d'Harmonie du Soir sur le fait que la modernité être moderne être occidental n'est-ce pas ?
1:19:50 c'est consentir pour une part à ce que Rimbaud comprend très bien à la fin de la saison en enfer n'est-ce pas ? l'automne déjà ça commence comme ça la dernière partie de la saison en enfer et bien oui j'y peux rien c'est pourtant très différent il n'est pas plus différent que Nerval que de Nerval Rimbaud tape sur la table là où Nerval est tout courtois et timide le gentil Gérard mais enfin les thématiques sont les mêmes l'automne déjà mais pourquoi regretter la lumière passée alors que nous sommes à la recherche de la lumière éternelle loin des gens qui meurent sur les saisons Rimbaud avait compris qu'il est peut-être temps de ne pas être écologique de ne pas être dans les cycles naturels et de s'éloigner des gens qui meurent sur les saisons et je vécu étincelle d'or de la lumière nature c'est lui qui dit tout ça c'est pas enfin quand même vous êtes le sel de la terre dit-on dans l'évangile si le sel perd sa saveur avec quoi le salera-t-on et oui parce que je n'ai pas commenté depuis le début mais vous voyez bien qu'on le fait indirectement le titre du recueil les filles du feu
1:21:00 l'automne c'est le feu déclinant l'occident c'est le feu qui décline c'est un peu paradoxal parce que c'est la région la plus dynamique du monde quand même l'occident économiquement militairement politiquement comme domination commercialement ça bouge un peu avec la Chine et la crise dans les rivaux de la Chine enfin grosso modo quand même donc c'est pas ça c'est pas c'est pas le truc de la puissance là qu'est-ce qui décline c'est la manière le rapport au monde que nous avions et là je reviens à l'opposition christianisme paganisme à partir du moment où la transcendance a dédivinisé tout le monde qui nous environne il a amené notre rapport au quotidien à la mort il a iconoclasté pardon pour le barbarisme il a iconoclasté le monde qui nous environne et maintenant pour vous compreniez ce que je veux dire qui a l'air un peu cryptique comme dirait Thomas je vais un peu le décrypter
1:22:10 justement et vous demander de vous saisir donc du texte qu'on vous a distribué que je vais lire en parallèle avec la suite du passage où il a cet accès de mélancolie où il se reprend excusez-moi lecteur j'étais un peu mélancolique comme ça mais c'est quand même le jour des morts voilà et voilà je reprends c'est le jour des morts que je vous écris n'est-ce pas ce passage-là que je vais lire en parallèle et j'enchaîne sur la suite c'est le jour des morts que je vous écris pardon de ces idées mélancoliques arrivé à Senlis la veille j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison donc je vous rappelle que tout ça est devenu ringard déjà à l'époque où Nerval l'écrit la teinte rougeâtre
Lecture : la route de Flandre, Senlis et la ronde des petites filles
1:23:20 des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons les troncs blancs des bouleaux se détachant au milieu des bruyères et des broussailles on est très loin du temps des bibliothèques et du persiflage journalistique et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre elle partait de la porte de la Villette là aujourd'hui où vous avez encore la rue de Flandre si vous regardez bien parce que c'était la direction pour aller dans les Flandres tout simplement je vous le dis à titre anecdotique mais tout de même parce que il n'y a pas de Flandre la Flandre française c'est beaucoup plus loin la géographie humaine ça bouge si vous allez dans ce coin là 40 km de Paris de Notre-Dame vous arrivez à une petite colline un peu après Roissy c'est pas loin de Paris qui s'appelle Saint-Witz une commune W-I-T-Z Vitz c'est pas un nom de chez nous ça ça ça sonne flamand Vitz ça veut dire l'esprit en langue germanique le mot d'esprit le mot c'est le WIT anglais et à 3 km de là dans une petite dépression calcaire vous avez un village qui s'appelle Vaudherland V-A-U-D-H
1:24:30 ça c'est pas allemand c'est flamand D-H-E-R-L-A-N-D Vaudherland ça veut dire que par ce plat pays depuis la Belgique jusqu'aux portes nord de Paris jusqu'à Roissy si vous voulez dans ce qu'on appelle la France stricto sensu qui est une division de l'île de France historiquement il y a eu beaucoup de passages je me souviens de grands grands grands champs de tulipes qui étaient cultivés pour être vendus sur les fleuristes de Paris lorsqu'il n'y avait pas encore l'aéroport de Roissy à l'endroit où il est maintenant donc quand Nerval voit un peu du flamand partout à cause du pays de son enfance c'est pas tout à fait idiot et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre qui s'élève parfois de façon pour faire admirer un vaste horizon de forêt brumeuse tout cela m'avait porté à la rêverie en arrivant à Senlis j'ai vu la ville en fête bon on se réveille les cloches dont Rousseau aimait tant le son lointain Rousseau fin 18ème siècle c'est du déclin tout ça comme connotation les cloches dont Rousseau aimait tant le son lointain résonnaient de tous côtés les jeunes filles se promenaient par compagnie dans la ville ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant
1:25:40 et caquetant je ne sais c'est le parisien qui parle je ne sais si je suis victime d'une illusion je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis cela peut-être ne se montre pas non le sang est beau généralement et là suit un délire d'explication écologique de la beauté des filles de Senlis regardez bien ce qui tient sans doute à l'air pur à la nourriture abondante et à la qualité des eaux Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement de chemin de fer du nord vous voyez la critique de l'industrie ce n'est pas d'aujourd'hui c'est à cause de l'industrie que les filles sont laides à Paris il faut qu'au mêle regardez les marchés quand elles viennent de je m'excuse pas entre mecs là on se comprend mais quand elles viennent de la banlieue c'est le capital à tout près je ne sais pas moi à Malakoff à pied elle voit la podor elle passe sous le périph la démarche change dès qu'elles sont dans Paris je ne sais pas il y a un truc magique c'est plus souple c'est plus coquet c'est incroyable la même quand même il exagère je n'ai jamais vu oui Senlis est une ville isolée du grand mouvement du chemin de fer du nord qui entraîne les populations vers l'Allemagne je n'ai jamais su pourquoi le chemin de fer du nord passait par nos pays et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse
1:26:51 et autres localités privées de privilèges qui devraient assurer un trajet direct il est probable que les personnes qui ont institué et ça c'est pas du délire qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés et c'est les industriels qui ont fait passer le chemin de fer par leurs usines c'est bien connu et c'est pour ça que le pays de Nerval à Lézis c'est encore maintenant préservé vous voyez que à mes heures je suis écolo quand même pour les bonnes causes il est isolé de l'A1 et des voies de chemin de fer par toute une série de collines c'est vrai que rien n'est à bouger il n'y a pas de contraste plus saisissant que la plaine de France qui a perte de vue c'est la betterave et les céréales donc c'est pas très beau pour le paysage même si c'est très riche et puis dès que vous avez franchi la colline de Saint-Witz vous descendez vous allez voir ce qu'il appelle parmi les plus belles bergeries du monde il est naturel un jour de fête d'aller voir la cathédrale elle est fort belle pour l'instant je ne fais pas la comparaison on y arrive elle est fort belle et nouvellement restaurée c'est une des plus belles de toute la chrétienté c'est gothique fleuri elle est fort belle et nouvellement restaurée avec les écussons semés de fleurs de lis qui représentent les armes de la ville et qu'on a eu soin de replacer sur la porte latérale l'évêque officiait et la nef était remplie de notabilité châtelaine il y a une espèce
1:28:01 de remontée du temps on est un peu dans l'ancien régime notabilité châtelaine et bourgeoise qui se rencontrent encore comme dit Nerval dans cette localité et là arrive le chapitre les jeunes filles alors là maintenant je vous demande de bien écouter ou bien lire pour ceux qui ont le texte devant eux les deux parce qu'il va falloir se souvenir de chaque détail par rapport au texte d'Aurélia que nous avons sur la feuille libre en sortant de la cathédrale j'ai pu admirer sous un rayon de soleil couchant les vieilles tours des fortifications romaines à demi démolies et revêtues de lierre en passant près du prieuré je remarquais un groupe de petites filles qui étaient assises sur les marches de la porte elles chantaient sous la direction de la plus grande qui debout devant elle frappait des mains en réglant la mesure voyons mesdemoiselles recommençons il y a toujours une plus grande qui fait un peu la grande les petites ne vont pas je veux entendre cette petite là qui est à gauche la première sur la seconde marche allons chante toute seule là on passe du chœur n'est-ce pas au soliste vous imaginez la petite fille toute timide elle doit chanter toute seule et la petite se met à chanter
1:29:11 avec une voix faible mais bien timbrée une voix faible les canards dans la rivière encore un air avec lequel j'ai été bercé les souvenirs d'enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie c'est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques les petites filles reprirent ensemble une autre chanson encore un souvenir trois filles deux dans un pré mon coeur évole à votre gré ces scélérats d'enfants dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi à les écouter mais vous êtes trop gentils il faut danser à présent les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles il mélange des lieux elles se mettent toutes comme on dit chez nous à la queue leu leu puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant pendant que les autres se tiennent le bras que chacune saisit derrière sa compagne cela forme comme un serpent qui se meut d'abord en spirale et ensuite en cercle et qui se resserre de plus en plus
Le rêve d'Aurélia, image inversée de la scène de Senlis
1:30:21 autour de l'auditeur c'est le narrateur l'auditeur là obligé d'écouter le chant et quand la ronde se resserre d'embrasser les pauvres enfants qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe je ne commente pas je vous l'ai dit que je n'aimais pas l'interprétation je voudrais faire de l'analyse on passe à Aurélia alors là aucun rapport change de genre complet on n'est pas dans la littérature de voyage dans la chronique même si on a vu que ça se teintait de subjectivité dans les dernières lignes mais là carrément le médecin de Nerval très en avance sur son temps avait dit si ça peut vous soulager de transcrire vos rêves sur du papier faites-le c'est à lui qu'on doit Aurélia dont on a trouvé le manuscrit inachevé dans le manteau du pauvre Gérard rue de la vieille lanterne par le soir du 25 janvier 1855 quand il gelait à Pierre Fendre et qu'un hospice de nuit venait lui refuser d'ouvrir la porte donc voici ce rêve un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée je me trouvais tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul il vient de parler d'un oncle maternel frère de la mère
1:31:31 je me trouvais tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul elle semblait s'être agrandie seulement les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux les tapis et les rideaux étaient comme remises à neuf un jour trois fois plus brillant que le jour naturel arrivait par la croisée et par la porte et il y avait dans l'air une fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes des premières matinées pardon du printemps pourquoi j'ai rajouté tiède est-ce que quelqu'un ne remarque pas quelque chose avant qu'on fasse l'analyse ensemble dans la comparaison des deux textes des jeunes filles en sortant j'ai pu admirer sous un rayon de soleil couchant les vieilles tours des fortifications romaines à demi-demolies et revêtues de lierre déjà quelle saison sommes-nous d'Angélique récapitulons nous sommes en quelle saison c'est le jour des morts que je vous écris merci nous sommes en automne donc le déclin de l'année ça c'est pas de l'interprétation c'est pas de la connotation c'est de la dénotation ça veut dire automne j'ai pu admirer
1:32:42 sous un rayon de soleil couchant j'interprète pas c'est pas la lumière vive c'est pas le midi grec ou le coup de mistral sur Aix-en-Provence et oui pour dissiper les brumes des impressionnistes il a fallu pour les post-impressionnistes que l'un se taille à Aix, Cézanne l'autre en Arles Van Gogh et le troisième même jusqu'à Tahiti pour trouver de la lumière vive du rouge sur du vert ou du jaune sur du bleu et non pas Nerval des brumes obstinées voilà là on est quelle saison ?
1:33:21 le mot est dans le texte n'est-ce pas ? et il y avait dans l'air une fraîcheur et un parfum une première matinée du printemps quant à la lumière n'est-ce pas ? un jour trois fois plus brillant que le jour naturel j'invente rien un jour trois fois plus brillant que le jour naturel et quant au tapis et au rideau ils sont comme remis à neuf un jour trois fois plus brillant que le jour naturel arrivé par la croisée autrement dit les scientifiques vont me corriger si je me trompe mais vous prenez le premier texte multiplié par moins un vous avez le second je mi-plaisante mis très sérieux c'est exactement le texte précédent mis devant un miroir tout est inversé vous prenez les mêmes éléments dans les deux textes vous avez des personnages des bâtiments sauf que dans Angélique les bâtiments les tours romaines sont en ruine et là la salle semblait s'être agrandie seulement c'est bien ce qu'il dit donc là c'est la restauration du bâtiment au contraire ce n'est plus la tour aboli c'est la tour restaurée vous voyez un rêve que je fis encore me confirme en cette pensée je me trouvais tout à coup dans une salle
1:34:31 qui faisait partie de la demeure de mon aïeul elle semblait s'être agrandie seulement c'est dit c'est pas l'interprétation donc les bâtiments sont dans les deux textes c'est seulement donc c'est pas les substantifs c'est les épithètes et les attributs qu'il faut regarder la lumière est dans les deux mais il y a une lumière déclinante dans l'un n'est-ce pas et trois fois plus brillante que le jour naturel dans l'autre vive dans l'autre donc faites un tableau à double entrée vous mettez les substantifs à gauche lumière bâtiment personnage on n'a pas vu mais ça va être le plus saisissant on va y arriver végétaux végétaux caduques on va voir tout à l'heure que ça croule sous les végétaux le jardin près de la salle où il est et personnage et après vous mettez en horizontal en haut pour chapeauter vous mettez Angélique Aurélia et vous verrez que c'est exactement l'inverse alors passons au personnage trois femmes travaillaient dans cette pièce on revient au rêve là trois femmes travaillaient dans cette pièce
La voix féminine chez Nerval : Nuits d'octobre, griot, Adrienne
1:35:41 et représentaient sans leur ressembler absolument des parents et des amis de ma jeunesse pour l'instant on n'a pas d'indication d'âge il semblait que chacune eut les traits de plusieurs de ces personnes les contours de leur figure variaient comme la flamme d'une lampe et à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre le sourire la voix la teinte des yeux la chevelure la taille les gestes familiers s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie et chacune était ainsi un composé de toutes toutes les trois pareil à ces types que les peintres imitent de plusieurs modèles la plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse la voix n'est pas faible là elle est vibrante on n'avait pas la voix voilà encore un substantif je fais juste une petite parenthèse uniquement pour la voix s'il y a un thème qui revient peut-être le plus récurrent chez Nerval dans quelque contexte que ce soit qui soit dans Paris qui soit en Allemagne qui soit dans l'asile psychiatrique ou partout dès qu'il entend chanter une voix féminine et d'une certaine manière à savoir une voix encore fraîche comme il dit qui n'a pas été gâtée par les leçons du conservatoire qui ne chante pas encore les trucs à la mode voilà vous voyez ce que je veux dire une voix spontanée disons Nerval est littéralement happé fasciné
1:36:52 il est la proie du signifiant on dira plus tard vous voyez même dans son poème le plus célèbre j'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène c'est la figure de l'ondine de la sirène il y a plusieurs illustrations pour ceux que ça intéresse c'est dans Les Nuits d'octobre qui sont peut-être une de ses oeuvres les plus fantasmagoriques et les plus humoristiques en même temps qui est toute une nuit aux Halles le seul endroit de Paris où on ne dort pas où il visite des drôles d'endroits des cafés où les musiciens ont les yeux bandés pour qu'ils ne voient pas ce que les clients font en dansant vous voyez c'est le underground du Paris de l'époque et bien il poursuit sa marche nocturne avec un ami jusqu'à Pantin Pantin c'est le Paris obscur Pantruche disent certains n'allons pas si loin c'est lui qui écrit comme ça il y a beaucoup d'humour n'allons pas si loin que Pantruche et là Pantruche il tombe dans un banquet qui a lieu dans une arrière-salle d'un dancing à Pantruche à 2h du matin et dans l'arrière-salle il y a une réunion de maçons de francs-maçons et ils vont entrer on leur dit est-ce que est-ce que vous êtes maçon et l'ami de Nerval il a toujours un ami
1:38:02 on va le voir dans l'angélique aussi lui fait les signes appropriés donc ils peuvent rentrer et non on leur demande pas est-ce que vous êtes maçon on leur demande est-ce que vous êtes du bâtiment et quand son ami fait qu'ils peuvent rentrer Nerval dit après tout c'est vrai nous sommes du bâtiment les poètes ce sont des bâtiments Amphion qui rythmait la construction du Parthénon avec les accords de sa lyre était du bâtiment vous voyez on a dit à Athènes que pendant qu'on construisait le Parthénon Amphion pour encourager les musiciens de l'époque n'est-ce pas un aède pour encourager les travailleurs n'est-ce pas tirer les accords de sa lyre moi qui étais en Afrique je vous ai parlé du griot la dernière fois vous vous rappelez quand vous voyez la récolte c'est un moment capital parce qu'il faut aller vite il y a eu les pluies il faut vite faire la récolte pour qu'il y ait une autre pluie et qu'on mange qu'on essaye de manger cette année un petit peu plus que d'habitude c'est grave la récolte les fonctionnaires il n'y en a plus dans les bureaux ils sont tous dans les villages pour aider à la récolte tout le monde est là c'est vital et bien vous voyez les types là en ruisselant de sueur avec le boubou la daba c'est la houe
1:39:12 le vieil instrument qui ici n'était pas métallique ce serait quasiment néolithique comme ça affairé pressé ruisselant de sueur sous un cagnard qu'on n'imagine pas et vous avez à 5 cm de lui aussi ruisselant le Griot avec son tambour d'aisselle pour les spécialistes le doundoun ça dépend un peu des ethnies qui fait la rythmique le work music ce fameux work song où vient à peu près tout le blues tout le côté répétitif et lancinant et accablé d'une certaine musique américaine des origines tout de même qui a conquis le monde le monde libre a été conquis par la musique des esclaves bravo ça ça c'est la dialectique alors bien donc vous voyez la voix féminine et bien sûr je gardais le meilleur pour la fin le passage le plus célèbre pour ceux qui ont lu Sylvie l'oeuvre la plus lue de Nerval le fameux chant d'Adrienne ce souvenir d'enfance des petites contes des rondes enfantines pré-adolescentes j'étais le seul garçon
1:40:22 dans cette ronde le souvenir admirez fait bien les choses le souvenir a liquidé tous les autres garçons je suis le seul j'étais le seul garçon dans cette ronde où j'avais amené ma compagne toute jeune encore Sylvie une petite fille du hameau voisin si vive si fraîche avec ses yeux noirs son profil régulier son teint légèrement hâlé bref la brune la paysanne celle qui incarne la vie à peine avais-je remarqué dans la ronde où nous dansions une blonde grande et belle qu'on appelait Adrienne tout d'un coup suivant les règles de la danse Adrienne se trouva seule placée à côté de moi vous savez ces danses où il y a des règles les danses comme ça le mystère de l'enfance dans lesquelles on entre pas et la danse la belle devait chanter pour avoir non tout à coup suivant les règles de la danse Adrienne se trouva seule placée à côté de moi et la ronde et le coeur tournaient plus vivement que jamais vous voyez ça se colore de fantastique et la belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse
1:41:32 on y arrive et aussitôt d'une voix fraîche et pénétrante légèrement voilée comme celle des filles de ces pays brumeux comme si ce voile pour l'oeil faisait un voile pour l'oreille c'est beau comme histoire ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile un vieux souvenir sonne à plein souffle du cor c'est pas Nerval c'est Baudelaire regardez comme c'est pareil ça n'a rien à voir les deux esthétiques dans Le Cygne Baudelaire le cygne l'oiseau ça se termine comme ça ainsi dans la forêt oui forêt à brume où mon esprit s'exile un vieux souvenir sonne à plein souffle du cor donc d'une voix fraîche et pénétrante légèrement voilée comme celle des filles de ces pays brumeux elle chanta une des anciennes romances bon après il parle de la romance il l'a décrit à mesure qu'elle chantait regardez comme il s'attarde sur la caractérisation de la voix indépendamment de ce qu'elle chante à mesure qu'elle chantait l'ombre descendait des grands arbres et le clair de lune naissant tombait sur elle seule isolée de notre cercle attentif chaque stance se terminait par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeuls à quel point Nerval
La vérité n'est pas la réalité ; l'épanchement du songe
1:42:54 est sensible à la voix il y en a plein d'autres exemples donc je constate que la voix de la petite fille elle est voilée à Senlis un jour d'automne et au coucher du soleil devant des bâtiments en ruine vous commencez à deviner où je vais en arriver philosophiquement c'est que le réel ne compte pas beaucoup dans tout ça il y a une vérité profonde du texte mais la vérité n'est pas la réalité on va mieux comprendre la disjonction des deux termes oui dis-moi ça d'accord alors je termine quand même les personnages la plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance et je ne sais ce qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse mais elle attira ma pensée sur moi-même et je me vis vêtu d' un petit habit brun de forme ancienne entièrement tissé à l'aiguille de fil ténu comme ceux des toiles d'araignée bref on vient de l'habiller il était coquet gracieux il parle de son habit et imprégné de douces odeurs je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce vêtement qui sortait de leurs doigts de fées je les remercie en rougissant comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de grandes belles dames j'arrête là on verra la suite la prochaine fois
1:44:04 mais ça me suffit parce que qu'est-ce qu'on est en train de voir vous avez remarqué il y avait un adulte au milieu des petites filles maintenant il y a un gamin presque un bébé c'est pas loin des langes l'habit qu'il décrit si vous regardez bien coquet imprégné de douces odeurs tissé par leurs doigts de fées et là il y a un enfant pratiquement devant comme il dit de grandes et belles dames tout s'est inversé ce qui prouve bien que le rapport à Senlis revenant à Senlis on ne peut pas dire ça c'était le rêve donc c'est normal c'est l'imaginaire alors qu'à Senlis il est réel il y a bien à Senlis des tours romaines indéniablement il y a bien à Senlis une cathédrale indéniablement mais vraiment rien n'interdit dans le réel véritable n'est-ce pas qu'une fille chante avec une voix tonitruante ou coucher du soleil devant la cathédrale de Senlis ou bien qu'il y était à midi et non pas qu'il soit arrivé à midi n'est-ce pas qu'il ait vu les filles chanter à midi ou le matin et non pas au coucher du soleil le fait que ce soit superposé montre que c'est du même ordre de l'imaginaire le décor qu'il y a autour de lui ça a changé de signe mais c'est exactement la même procédure nous sommes à l'intérieur d'un texte nous ne sommes pas dans le réel c'est là où je voulais en arriver il est temps de voir
1:45:15 que toute la réalité était absorbée dans la parole nervalienne voilà nous ne faisons que commencer à pénétrer dans le monde nervalien mais je voulais qu'on y pénètre un petit peu par les textes cette fois-ci et non pas seulement par les contextes il est donc moins 5 c'est ça c'est un peu court pour les questions c'est ça ah oui ce qui me fait penser tout de même c'est d'autant plus court que j'avais promis à Philippe de répondre en séance à la question qu'il m'avait posée mais je lui avais promis que je répondrais en séance tellement sa question coïncidait avec ce que j'avais programmé pour ce soir sa question c'était Philippe tu me corrige si je trahis ta pensée en relisant Angélique il lui a semblé que c'était de l'ordre du rêve finalement que ça semblait décousu comme ça c'est bien ce que tu disais c'était un peu comme les flashs de différents rêves qu'il essayait de recomposer nous venons de voir que tu avais parfaitement raison tu n'avais pas fait cette lecture comparée tu t'aperçois que ça obéit exactement la même logique qu'un rêve rapporté
1:46:25 qui est dans Aurélia donc tu as très bien vu il est toujours lorsqu'il appelle lui-même une phrase qui est devenue célèbre dans Aurélia ici a commencé ce que j'appellerais pour moi l'épanchement du songe dans la vie réelle alors ça je reviendrai la prochaine fois je me sers d'un fou pour parler de nous parce que quand on a un excès on voit mieux le cas général de même que Freud dit la névrose a fortiori la psychose mais la névrose nous permet de mieux comprendre ces névroses normales qui ne sont pas du tout pathologiques que nous avons tous qui s'appellent le rêve l'acte manqué le lapsus etc.
1:47:05 or je terminerai là-dessus pour aujourd'hui ce qu'on est en train d'observer cet épanchement du songe dans la vie réelle cette confusion du réel et de l'imaginaire et surtout de leur rangement l'imaginaire ne veut pas dire leur arbitraire dernière parenthèse je suis fatigué de l'imagination au pouvoir pour le temps qu'on en sort dans cette période-là je ne dis pas que ça n'existe pas l'imagination elle a été au pouvoir regardez les actualités sur les cérémonies de Nuremberg en 1937 là vous avez l'imaginaire au pouvoir la reconstitution de la Rome antique avec les aigles il n'y a pas d'imaginaire là-dedans méfiez-vous de l'imaginaire au pouvoir non je ne parle pas de cette imagination-là je parle de celle qui nous est commune c'est là où ça vient intéressant c'est là où ça devient la prochaine fois nous verrons que le cas Nerval ne fait qu'amplifier des structures qui sont à l'oeuvre chez nous tous vous vous rappelez
1:48:16 que le séminaire de l'an dernier je vous avais terminé en disant nous aimons tous la même chose qui vous avait un peu surpris n'est-ce pas mais pas du tout moi j'aime la petite rousse moi j'aime la grande brune le petit brun le boutonneux avec les garçons je suis un peu plus le baveux voilà le vieux voilà donc j'espère que ça vous a convaincu qu'avec Angélique nous n'avons pas fait un texte totalement décousu et capricieux et qu'au contraire il est d'une homogénéité qui n'a rien à envier à Sylvie le texte majeur voilà nous creuserons cet aspect-là la prochaine fois merci