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Le triangle moi, l'autre, la chose
1:59 Enfance, Ermenonville. Ah ! J'aime bien voir la figure du triangle car elle est particulièrement appropriée à Rousseau. Je ne suis pas ni dans la mystique des nombres, ni dans Pythagore, ni dans la numérologie, ni dans la franc-maçonnerie. Quand je parle de triangle, soyons clairs, je parle d'intelligibilité. Ça nous permet de sortir du binaire que je condamnais tout à l'heure au niveau de la consommation musicale. Là, on passe quand même à trois. Je fais allusion à quoi ? J'en parle à l'instant.
2:30 Quand je parle du calumet de la paix qu'on s'échange, ou du verre qu'on partage, de la bouteille qu'on partage entre amis, de l'apéritif qu'on partage. Et je vais radicaliser de l'ouvrier de l'époque de Zola qui, au moment où la paye arrive, elle est tellement, je fais exprès de prendre cette référence historiquement, elle est tellement minime à l'époque qu'il doit faire des choix. Nous, on peut avoir et le nécessaire et le superflu, lui à l'époque, on ne peut pas avoir les deux. Donc, si c'était vraiment un animal déterminé, comme on va nous faire croire aujourd'hui dans les sciences cognitives, par des, comme on dit, les néospinosistes, qui ont un peu le Spinoza, en tout cas dans ce sens-là, par des conatus et par des déterminismes purement naturelles, il filerait immédiatement à l'alimentation du coin, acheter la quantité de glucides, de lipides, de protides qu'il lui faut pour reproduire sa vie qu'il perd à gagner.
3:20 Or, qu'est-ce qu'il fait ? Soyons scientifiques. C'est un tigre, observons-le, caméra, magnétophone, allez, enregistrons. Il va à l'assommoir, on le sait bien, il va boire avec les copains. C'est-à-dire coincé entre le superflu et le nécessaire, un être humain va encore... Voilà, je fais un dernier exemple, loin de notre ouvrier, c'est les gardiens que j'ai vus, ou même, tiens, en plein désert, quand on s'arrête, on croit qu'on est seul, en plein désert, on n'est jamais seul. Du rocher sort une tête, deux têtes, avec un petit bidon de plastique, qui nous demande de l'eau, des nomades, des petits troupeaux, 3 ou 4 chèvres, 2 chameaux. Ils sont assoiffés.
3:53 Ils leur donnent de l'eau, nous on tient le coup parce qu'on a des t-shirts mouillés autour de la tête, là, dans la voiture. Ils donnent de l'eau et avant de boire, ils versent les gouttes par terre pour les dieux. Après ils boivent. C'est une petite lutte sourde pour la reconnaissance avec le blanc fortuné que je suis à leurs yeux et équipé avec ma 4x4, etc. Ça veut dire que je suis peut-être... J'ai le couteau sur la gorge, je suis un néant, socialement, économiquement. Mais je suis un être humain, je vais te le montrer. Je donne à boire d'abord au sol et après moi j'en prends. Ou comme les gardiens qui font leur prière sur une petite natte de carton.
4:24 Mais il y a un espace sacré, distinct de l'espace profane. Voilà, je leur rend hommage à ceux-là qui en savent quelque chose sur la consommation et sur le désir. Donc, merci pour le triangle parce que ce n'est pas mon rapport à la chose qui compte. C'est là où le naturalisme se trompe. Ce n'est pas seulement mon rapport à l'autre non plus. C'est ce triangle qui unit initialement moi, l'autre, la chose. Bien sûr que s'il ne devait pas manger pour vivre, s'il n'y avait pas la chose, je ne serais pas en train de faire un repas.
4:56 Mais je ne consomme pas de manger pour satisfaire la faim. Je mange à table, à certaines heures, avec des convives. Donc, je consomme de l'autre en même temps que je consomme de la chose. Voilà ce que je suis en train de dire. Et c'est ce triangle de même que le langage. Le mot, ce n'est pas seulement un rapport à la chose. Quand je dis arbre, il n'y a pas un rapport entre le mot et la chose. Je le dis à toi. Le langage n'est pas fait pour parler tout seul. Il y a moi, la chose dont je parle, l'arbre, et la personne à qui j'en parle, toi ou un autre. C'est ce triangle. Donc, merci pour le triangle.
L'enfance de Rousseau et l'Émile
5:26 Et Rousseau n'a jamais cessé de se placer à l'intérieur de ce triangle. Il a renvoyé dos à dos les partisans de l'Ancien Régime et les libéraux libertaires de l'époque de lumière, si je puis dire. Il les a renvoyé dos à dos pour se placer sur un troisième plan qui est celui de la volonté générale, déjà. Donc, si je prends les trois E, l'enfance, bien sûr, je commencerai par l'enfance. C'est extraordinaire l'enfance comparée de François-Marie Arouet, dit Voltaire. J'ai dit Arouet parce que son père avait une des charges notaires les plus en vue sur la place de Paris à l'époque, né dans la fortune, et tant mieux pour lui.
6:02 Il a fait des études au meilleur lycée à Louis-le-Grand. Pendant que Rousseau fait l'école buissonnière, lit comme il peut les livres qu'il trouve dans la cave de son oncle, où il a été mis en apprenti, et plus souvent sur les chemins que sur les bancs de l'école. Et se gave de ce qui constituait le gros de la culture populaire à ce moment-là, qui parle que ça ne s'excitait pas les désirs, ce qu'on appelait à l'époque les romans. Les romans qu'on ne lit plus, les romans de l'époque baroque, les romans où il y a des spadassins qui meurent cinq fois pour ressusciter, cape et épée.
6:34 Bon, beaucoup d'action, beaucoup d'amour, les romans. Voilà l'enfance de Rousseau. Je réserve le troisième E à mon envie, mais le deuxième Émile. Émile, voilà. Donc, comment ne pas penser à l'Émile, puisqu'on parle de l'enfance ? Alors, l'Émile, d'abord c'est une reprise de quelque chose qui circule depuis la Renaissance. Disons depuis Rabelais, en gros. Je parle au début de la Renaissance, parce que Montaigne va faire la même chose, mais le premier c'est Rabelais. A savoir que le pédagogique, le discours pédagogique a toujours une visée politique.
7:08 La bonne éducation est celle qui forme le futur citoyen ou sujet, si on parle en Rio. Très important. La païdéia, la vieille notion grecque de transmission à l'enfant. La païdéia est le pédagogique comme anti-chambre du politique. Donc déjà, l'Émile s'inscrit dans cette tradition. Dans cette tradition. Alors, avec quelle nouveauté ? Surtout qu'il s'adresse, il est censé faire la... D'abord, il inaugure en plus un genre littéraire qui va faire florès après, à travers Goethe, et jusqu'au XXe siècle, je pense à Jean-Christophe, ce qu'on appelle le Bildungsroman en Allemagne, le roman de formation, où on suit un héros depuis justement sa toute petite enfance, jusqu'à son accomplissement.
7:51 Ou à son déclin, peu importe. Et donc, c'est l'Émile, le premier, qui inaugure cette série. Mais il s'adresse à l'enfant d'une autre classe sociale. À l'enfant d'une aristocrate. Et là, ce n'est pas un hasard. Il y a une décision chez Rousseau, c'est qu'il va falloir quand même... Non pas que ce gamin d'aristo, il n'a rien à expier, lui. Il n'a rien fait. Mais quand, pour prendre un exemple auquel je tiens, il décide de dire à la mère d'Émile, il faut qu'Émile, maintenant, au stade où il en est, apprenne un métier manuel, on en est vers 8-9 ans, un métier à mon fils, mon fils artisan, monsieur, y pensez-vous ?
8:30 Une réponse du narrateur, qui exprime la pensée de Rousseau, j'y pense mieux que vous, madame, qui ne voulait jamais en faire qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être même un jour moins que rien. Moi, je vais l'élever à l'état d'homme. Et quoi que vous puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qui le tiennent à vous. Déjà, on est renseigné sur ce que Rousseau appelle homme. Ce n'est pas de naître homme pour l'être, il faut le devenir. Il n'y a pas beaucoup d'hommes, ça veut dire. Il aura moins d'égaux à ce titre. Mais enfin, quelle audace à l'époque. On ne voit bien qu'on est plus au 114, il aurait été embastillé tout de suite.
9:00 Mais là, simplement, du rang de roi qu'un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. On voit ici que ce n'est pas le pédagogisme Rousseau. Seulement, ce n'est pas la bonne manière d'éduquer mon enfant, etc. L'enfant est inscrit dans une globalité politique sans laquelle la pédagogie n'a aucun sens. Si on n'en tient pas compte. Et beaucoup d'aristocrates qui avaient écouté ce discours de Rousseau s'en sont félicités parce qu'ils ont été exilés à Londres à la Révolution, ils étaient bien contents d'avoir appris un petit boulot, et l'un de serrurier comme Louis XVI, et l'autre, je ne sais pas moi, de menuisier, pour subvenir à leurs besoins.
L'île maternelle et l'île Saint-Pierre
9:40 Ils ne pouvaient plus se contenter de ramasser la récolte de leurs métayers. Voilà, donc l'Émile s'inscrit là-dessus, plus tout de même, puisqu'on arrive vers Ermenonville, donc la progression est nécessaire, de l'enfance à Émile, l'enfance reste là chez Rousseau. Il y a ce qu'on appellera un petit canalisme, mais je dis juste pour le situer, je ne vais pas le réduire à ça, il y a une fixation maternelle chez Rousseau. Et effectivement, quand on voit sa biographie, le fait qu'il appelle la première femme dont il était vraiment amoureux, Madame de Warens, le fait qu'il appelle maman, je veux dire, il y a le même significatif, le fameux texte sur le plaisir qu'il ressent à la fessée, j'en passe, et des meilleures.
10:22 Mais tu ne m'interroges pas là-dessus, le fil est important. Ermenonville, nous y sommes. J'ai même un coup d'œil sur l'île où il y a la tombe de Rousseau. C'est une île. Là, Rousseau a enfin la paix. Il est isolé. Comme on dit en Italien, « isola ». Une île, c'est là où on est isolé, préservé. Même un château fort, le fait qu'il soit entouré d'eau, ça n'a jamais empêché la prise d'assaut du château. Mais quelque part, dans l'imaginaire, d'avoir de l'eau à traverser pour aller quelque part, c'est une séparation beaucoup plus profonde.
10:55 Les Égyptiens disaient bien que la navigation du mort jusqu'à la terre sacrée de Pount, le monde des dieux, c'était une navigation. Les fameux bateaux, les nefs mystiques qui les ont portés là-bas. Donc, où je veux en venir ? Il est de nouveau dans le ventre maternel, protégé de tout. Comme le fœtus qui est une île dans les liquides amniotiques. Et cette île suit Rousseau tout au long de sa carrière.
11:25 Je veux dire, déjà son enfance un peu isolée, et du mouvement des Lumières, c'est normal vu là où il est apparu, géographiquement, mais aussi même isolé de la vie normale et quotidienne de ses petits camarades de Genève, comme un enfant un peu marginal. Puis, au sens propre, l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne, dans les années 60, où il va se réfugier contraint et forcé parce qu'il était décrété de prise de corps, et où il a vécu quelques trop courtes semaines pour lui, mais il est très important de réaliser, ça répond bien à ta question, que quand il y était, il pensait qu'il allait être condamné à y rester jusqu'à la fin de sa vie.
12:00 Donc, île exil. Comme Ovide chez les Daces, sauf que là, ce serait dans une île, dans un lac de Suisse. Lac de Bienne. Où j'ai fait d'ailleurs ma première longue marche en stop pour aller vers cet endroit qui est merveilleux. Et c'est là, dans cette île, qu'il va vivre des moments où il touche à l'absolu, je le cite lui-même, je veux dire, qu'il relate bien plus tard, à la fin de sa vie, dans les rêveries du promeneur solitaire, sur le mode pré-proustien d'une recherche du temps perdu.
12:33 Et il accède même au temps retrouvé. Donc, je continue à voir l'importance de l'île dans la vie de Rousseau. L'île maternelle, d'abord, la toute première. C'est le lien secret de l'embryon au corps qui le porte. L'île Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, où il atteint cette jouissance, car ce n'est pas un puritain, Rousseau, il dit bien le mot jouissance. en quoi consistait cette jouissance, vous entendez, dans que j'ai vécu à l'île Saint-Pierre, je donnerai à deviner à tous les hommes de ce siècle.
La Corse et l'île comme figure de la nature
13:04 Et c'est là qu'il dit qu'elle consistait essentiellement dans un précieux Farniente. Et troisièmement, que mes compatriotes de Corse ne m'en veulent pas si j'enchaîne du Farniente en Corse, qui est alimenté une fausse imagerie, que Rousseau demande d'ailleurs. Mais lorsqu'il est contacté par les émissaires de la jeune République Corse, contacté suite à un complot ou au contraire une vraie demande, peu importe, mais lui, il reçoit ce contact où on lui demande, on dirait comme une consultation, il fait un travail de consultant, de faire d'élaborer un projet de constitution pour la toute jeune République Corse, qui est la première à mettre en œuvre dans la réalité et le programme des Lumières avant les États-Unis, avant la France.
13:48 Il ne faut pas oublier et Rousseau est enthousiaste, d'abord parce qu'à l'époque, la Corse, un peu le Vietnam de l'époque, s'enthousiasme les intellectuels, c'est le pays exemplaire qui vient de se libérer d'un joug, d'une oppression, d'une tyrannie par lui-même. Des Génois pour ensuite retomber dans une autre oppression qui est celle du roi de France, bien sûr. Et là, c'est entre les deux. La France n'a pas encore saisi du dossier, donc on peut faire une constitution pour cette jeune République indépendante. Et Rousseau, au début, est peu intéressé par le projet et ne fait qu'écrire des propos qu'on dirait dilatoires, je suis trop vieux, je suis fatigué, c'est formidable ce que vous avez fait, c'est dommage, mais je ne suis plus à la hauteur.
14:24 Et puis, petit à petit, en se renseignant sur l'île, sur le dossier Corse, comme un consultant consciencieux doit le faire, on constate qu'il s'implique de plus en plus dans le projet jusqu'à faire cette déclaration extraordinaire à son interlocuteur. Il y a quatre lettres qu'on a gardé. Un interlocuteur, un monsieur Buttafoco, qui est le meilleur des Buttafoco, d'ailleurs, émissaire de Paoli, il lui dit « Oublions le projet constitution, laissez-moi aller mourir dans votre île. » Donc, quand je dis l'île du début de l'enfance, pour reprendre les trois E, en passant par les milles jusqu'à Ermenonville, où il repose dans une île, c'est un symbole sans lequel on ne comprend pas Rousseau.
14:58 Je termine juste par cette phrase que je ne crois pas, ce serait paradoxe pour un marxiste de faire l'apologie du solipsisme absolu de celui qui est refermé sur lui-même dans sa bulle et dans son île et qui n'a d'autres liens avec personne d'autre qu'avec la mer, c'est-à-dire quelqu'un qui est mort en général et qui a disparu. Donc, je rappelle ici que l'île est ici une métonymie, une manière indirecte de parler du statut, du fameux statut de la nature, chère Rousseau, il faut le trancher une bonne fois pour tout.
15:28 La nature, c'est ce recours que je peux toujours avoir sous la main, quand la société civile est devenue insupportable lorsqu'il règne, comme il est dit lui-même, la servitude et la domination. C'est là que la nature est l'île. L'île, refuge, exil, prendre le maquis dans l'île. Voilà, avec la corse, il aura fait les deux.