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Lectures à vif : « Mouvement », une des Illuminations
0:00 Vous savez qu'il y a plusieurs genres dans mes interventions. Il y a le genre réponse aux questions. Bon, un beau c'est moderne. Il y a le genre les ateliers, à chaque fois sur un thème bien déterminé, c'est le plus fréquent. Mais il y a aussi les rêveries analytiques, comme on a fait la dernière fois, n'est-ce pas ? Et ça, c'est une idée que nous devons à Philippe Moreau, que je remercie encore, que je remercierai à jamais pour le reste, parce qu'il a été notre régisseur pendant une période plus que pionnière. Il l'a intitulé, c'est un genre format un peu plus court que ce que je fais, sensiblement plus court que ce que je fais d'habitude, et il appelait ça « Lectures à vif ». On part d'un texte, cette fois, n'est-ce pas ? On va essayer de l'analyser, comment on fait, n'est-ce pas ?
0:50 C'est-à-dire de ne rien dire qui n'est pas sa manifestabilité, comme on dit, dans le texte même. Et non pas du sens injecté de l'extérieur. Donc voilà, c'est un texte de Rimbaud, extrait des Illuminations, que j'ai déjà fait intervenir il y a 3-4 ans, je crois. Il est extrait des Illuminations, mais les Illuminations, ce n'est pas le Rimbaud le plus accessible, mais enfin quand même. D'abord, il y a du recul quand même. Pendant temps, on a cru que la saison en enfer, c'était son adieu au public et tout ça.
1:22 En fait, on sait maintenant que la plupart des Illuminations sont postérieures à la saison en enfer, et c'est tout le contraire de la saison en enfer qui est une très intense, dramatique, si je puis dire quoi, sombre malgré l'admirable fin. Et les Illuminations, comme le nom l'indique, c'est beaucoup plus ponctuel. Il faut le prendre au sens propre d'abord. Tiens, un arc-en-ciel, tiens, une éclaircie. Sens propre, il faut toujours commencer par sens propre dans le langage.
1:53 Une Illumination, et bien sûr avec tous les sens figuratifs que vous voudrez. Mais regardons plutôt celui-ci qui s'appelle tout simplement Mouvement. Mouvement Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve.
2:26 Le gouffre à l'étambot. La célérité de la rampe, l'énorme passade du courant, mène par les lumières inouïes et la nouveauté chimique. Les voyageurs, entourés des trombes du Val et du Strom, ce sont les conquérants du monde, cherchant la fortune chimique personnelle. Le sport et le confort voyagent avec eux. Ils emmènent l'éducation des races, des classes et des bêtes.
2:57 Sur ce vaisseau, repos et vertige, à la lumière diluvienne, au terrible soir d'études. Car, de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, des comptes agités à ce bord fuyard, on voit roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice, monstrueux, s'éclairant sans fin, leur stock d'études.
3:29 Eux, chassés dans l'extase harmonique et l'héroïsme de la découverte. Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, un couple de jeunesse s'isole sur l'arche. Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne. Et chante et se poste. Point final. C'est pas très long.
Rimbaud marcheur face à la révolution industrielle
4:01 Alors, on reprend ça. Du début, je vous rappelle que notre jeune Ardennais, car la plupart d'entre vous savent que Rimbaud, est né à Charleville, dans les Ardennes, je passe vite sur toute l'anecdote, et qu'il a beaucoup marché à pied, on l'appelait l'homme aux semelles de vent. Et longtemps, sur les routes entre la Belgique et la France, qui était en pleine révolution industrielle à ce moment-là. Donc, forcément, il lui arrivait de voir ce qui était tout à fait nouveau dans le décor, des premiers éléments de ce qui avait commencé en Angleterre, la révolution industrielle.
4:43 Vous savez ce que j'appelle entre nous notre modernité. Je fais une parenthèse sur la notion de modernité. Parce que si je dis la modernité, point. Il y en a qui font commencer la modernité à la fin de la chasse et de la cueillette, dès qu'on commence l'agriculture et les villes en Égypte. Ça y est, on est dans la modernité. Bon, les historiens, eux, carrément, je veux dire, appellent les temps modernes la période qui met fin au Moyen-Âge et qui inaugure à partir de ce qu'on appelle maintenant, au XVIe siècle, la Renaissance.
5:17 Non, moi je parle de votre modernité, de la mienne, de la nôtre. C'est-à-dire celle qui est issue de deux craquements, comme il s'en passe tous les dix à quinze siècles, dans un mouchoir de poche temporel qui s'appelle la fin du XVIIIe siècle, la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française. Nous sommes, encore maintenant, nous sommes dans les effets de ces deux craquements.
5:47 Donc, imaginez Rimbaud, déambulant entre la Belgique et la France, et tout d'un coup, il a dû voir ce qui semble être une centrale hydroélectrique. Je vous ai dit que je n'aimais pas l'interprétation, alors vous me direz, tu te contredis ? Non, vous allez voir, il y a des choses précises. Il parle de la route hydraulique motrice, par exemple, et puis il parle de la berge des chutes du fleuve, il parle de l'arche, il doit y avoir des ponts, des passerelles, comme il y en a beaucoup en Belgique, en Hollande, sur les canaux d'ailleurs.
6:20 Voilà. Donc, il voit cette centrale hydroélectrique, et là, on a un espèce d'hymne, un des plus beaux hymnes à l'hypermodernité, c'est complètement à l'envers de l'écologisme ambiant. Ce n'était pas encore une génération fatiguée, et qui avait peur qu'on soit trop nombreux. Pas eux, pas ceux qui disent qu'on est trop nombreux, ceux-là, ils ne se suicident pas. C'est toujours les autres qui sont trop nombreux, ce n'est pas eux. Non, tout le contraire, il y a une espèce de...
6:50 L'illumination, c'est de voir les perspectives ouvertes par ce monde qui est en train d'éclore. Et oui, ça vous étonne. Alors, je répète maintenant, si vous avez... Si vous gardez en mémoire ce fait qu'il se promène, il fait une longue marche à pied, et puis il voit tout d'un coup, imaginez ce vagabond, avec ses chaussures trouées, comme il dit, qui là, arrive en vue de tout le contraire. Un monde où tout est, où chaque vis, chaque courroie, chaque fil a une raison d'être.
Relecture : le mouvement, le pronom « eux », le déluge
7:26 Et je le reprends donc au début. Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve, on est déjà pris dans une dynamique. C'est le titre, c'est mouvement. Sur la berge des chutes du fleuve, le gouffre à l'étambot, je vous rappelle que l'étambot, on dirait maintenant l'écluse, si vous voulez, les deux battants de l'écluse. C'est vers la fin du Moyen-Âge que le gouvernail à l'étambot remplace la vieille godille, si vous voulez. La célérité de la rampe, comme il accentue tous les termes qui connotent le mouvement.
8:00 Vous savez qu'en physique, la célérité, c'est comme ça qu'on désigne la vitesse de la lumière. L'énorme passade du courant, tout ça, c'est le groupe sujet, on dirait en grammaire, voilà le verbe, mène par les lumières inouïes et la nouveauté chimique, on commence à voir poindre la modernité dont je parle, scientifico-industriel, si vous voulez. Les voyageurs entourés des trombes du Val et du Strom, nous sommes dans les Ardennes, la germanophonie est pas loin, vous savez que la Belgique elle-même est bilingue et que les flamands, c'est une langue germanique.
8:41 Et donc le Strom, vous pensez en anglais au stream, streaming, ça veut dire le courant tout simplement. Mais la phrase implose, magnifique, c'est le voyageur entouré des trombes du Val et du Strom. Et là, il les caractérise maintenant. Ce sont les conquérants du monde, les ingénieurs, cherchant la fortune chimique personnelle. Le sport et le confort voyagent avec eux. Et là, il y a ce pronom, éloignant, E, U, X, il n'est pas dedans, lui.
9:17 C'est un nouveau monde complet, je veux dire, on n'a que faire d'un vagabond comme lui, n'est-ce pas ? Le sport et le confort, c'était nouveau à l'époque, le mot, c'est d'origine anglaise. Le sport et le confort voyagent avec eux. ils emmènent, toujours en troisième personne, l'éducation des races, des classes et des bêtes sur ce vaisseau. Ceux qui ont l'oreille musicale, parmi vous, ont déjà deviné qu'il y a une allusion à l'arche de Noé. Je répète, ils emmènent l'éducation des races, des classes et des bêtes sur ce vaisseau.
9:49 Alors, on emmène, tu interprètes, ah bon, vous allez voir, il y a le mot qui veut dire que c'est bien, il s'agit bien du déluge. Sur ce vaisseau, repos et vertiges, à la lumière diluvienne, je vous l'avais dit, diluvien, c'est l'épithète, l'adjectif de déluge, à la lumière diluvienne, au terrible soir d'études, car, de la causerie parmi les appareils, donc imagine, je ne sais pas, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, est un objet dont il ne comprend pas la fonction, sans doute, des comptes, et des comptes avec COMPT, je veux dire, des comptes, la comptabilité, des comptes agités, à ce bord, fuyard des calculs, sous-entendu, on voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice, on voit quoi ?
10:43 Monstrueux, s'éclairant sans fin, leur stock d'études, eux, de nouveau, eux, vous voyez, je me suis attardé sur ce pronom exprès, parce que ça, ça maintient l'éloignement, chassé, dans l'extase harmonique et l'héroïsme de la découverte. Le poème pourrait s'arrêter là, c'est un hymne à cette modernité qui commence à exploser, et, et tout d'un coup, à la ligne, à cette chute, sur laquelle je vais concentrer la séance de ce soir, n'est-ce pas ?
La chute du poème et la critique de l'écologisme
11:20 Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, je ne sais pas, moi, imaginez, ça arrive souvent, en magie, qu'on passe de la pluie au soleil, un arc-en-ciel, je ne sais pas, quelque chose comme... Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, un couple de jeunesse s'isole sur l'arche, bon sang ! Mais qu'est-ce que ça vient faire, là ? On était en plein, dans l'avant-garde de la modernité historique à son époque, et là, il y a quelque chose qui est vieux comme le monde, n'est-ce pas ? Un couple de jeunesse, vous voyez, c'est un peu vague, il ne dit pas même un homme, une femme, c'est des ados, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance, peu importe, un couple de jeunesse s'isole sur l'arche, et il y a tout d'un coup cette question qui devrait concentrer mon propos ce soir, est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?
12:16 Et au lieu qu'on ait une réponse, comme s'il se reprenait et chante et se poste, point final. Donc, l'image, si vous voulez, si je veux parler comme un caméraman, tu vois, l'image reste, vous voyez, un arrêt sur image sur ce couple, là-haut, sur l'arche, et chante et se poste. Alors, c'est quoi cette histoire d'ancienne sauvagerie tout de même ? Ben oui, je passe pour l'homme le plus anti-écolo d'Europe.
12:50 Voilà par quoi je vais commencer. Je dis bien anti-écolo. Ce n'est pas faux que je suis anti-écolo, mais je ne suis pas contre l'écologie. J'essaie d'avoir un vocabulaire précis, excusez-moi, je vous embête avec ça, mais sinon, c'est la confusion et ça profite toujours à ceux qui ne sont pas les mieux intentionnés. Ce qui me gêne, ce n'est pas du tout qu'on ait souci de notre environnement, parce que c'est ça l'origine de l'écologie, c'est quand même l'environnement éco, ce qui est autour.
13:22 Vous savez que éco vient de oikos, qui veut dire simplement la maison, le foyer. Ça ne montre pas la nature au départ, au contraire. Ça montre un monde bien humain. C'est d'ailleurs ce qui donne économie au oikos. Vous voyez ? La première économie, c'est quand même les pères et les mères de famille. Je ne suis pas anti-écologie, je suis anti-écologiste, autrement dit j'en veux à des discours, tout en étant parfaitement conscient qu'il y a des problèmes qu'il faut régler. Certains sont graves, et qui ne sont pas du tout ceux qu'on trouve dans ce discours.
13:55 Mais par contre, je suis anti-naturaliste, c'est-à-dire ce qui sert de toile de fond à la quasi-totalité du discours écologiste. c'est un point de vue naturaliste. En gros, rien que la notion d'équilibre naturel, il faut quand même le faire, ça. Vous savez, en Namibie, c'est un pays qui est en Afrique australe, entre l'Afrique du Sud et l'Angola, Mettez ça sur Google Images, vous n'allez pas en revenir.
14:29 Il y a la plus haute dune du monde, presque au bord de la mer. La mer apporte avec un courant froid, alors que les dunes viennent du désert, donc il y a un télescopage de l'air chaud et de l'air froid qui fait de la brume. C'est extraordinaire, ce pays. Bon, bref, très peu peuplé. Et donc, qui a été longtemps une colonie allemande, pourquoi j'en parle ? Parce que c'est désolant pour les peuples affamés, assoiffés, n'est-ce pas, pendant toute la saison sèche, des nomades, et les peuples nomades, la plupart.
15:01 Or, il y a des tonnes d'eau qui arrivent, là, de l'horizon, qui viennent, ça y est, il va pleuvoir, on va manger. Moi, j'ai déjà vécu au Niger, où en octobre, on regarde le ciel, il n'y aura plus une goutte de pluie jusqu'en juin. Vous savez, c'est des pays comme ça, c'est aussi dur que l'hiver sibérien, la saison sèche dans ces coins-là. Là, donc, les tonnes d'eau arrivent et elles se précipitent dans la mer, pour personne, vous parlez, vous parlez d'une nature équilibrée.
Sauvagerie et pardon : la « divine faute » de Vigny
15:34 Quel rapport avec le texte ? Parce qu'il parle d'ancienne sauvagerie. Et donc, il dit, vous n'allez pas gagner, vous direz ce que vous voudrez, mais Rimbaud, lui, il tient compte de la nature. L'amour, quand même, au départ, ce n'est pas que chez les hommes, ce n'est pas que dans l'histoire, c'est chez les animaux, c'est la saison des amours, c'est... Tout à fait. Et c'est pour ça que je m'attarde ici sur cette extraordinaire question, est-ce ancienne sauvagerie.
16:04 Il y a toujours un petit côté sauvage dans l'amour. Vous savez, les sauvages, au départ, ça veut dire celui qui se sauve, quand on arrive, ils ont bien raison de se sauver d'ailleurs. Les sauvages, quand on réalise, on réalise ce qu'on leur a fait en arrivant. Parce que sinon... Et puis ça vient aussi de selva, c'est une autre étymologie, mais vous pouvez cumuler de selvaggia, en italien, sauvage, de Silva, la forêt en latin.
16:38 « Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne. » Il y a deux mots mystérieux, là, c'est sauvagerie et pardonne. Pourquoi pardonner ? Où est la faute ? Ah, quand même ! Je prends un poète très différent de Rimbaud, un poète romantique au sens un peu académique, je ne dis pas ça trop péjorativement, mais le romantisme français est un peu encombré par le grand romantisme, le grand romantisme en poésie, tout le monde, c'est pas les spécialistes, il est allemand et anglais.
17:09 Il est nordique, d'ailleurs, Madame de Staël disait, « La lumière nous vient du nord » au début du romantisme. Alors qu'on est plutôt persuadé que « La lumière nous vient du midi ». Mais, je ne veux pas faire un... On n'est pas en littérature, mais disons que le romantisme français, c'est trop souvent de la pensée mise en vers, avec des rimes, tout ce que vous voulez, mais la poésie, c'est quand même autre chose. Donc, il y a plus de poésie dans la prose de Rousseau dans la cinquième promenade, par exemple, que dans les alignements de vers qu'on trouve chez les romantiques.
17:43 Mais, là, je pense à Alfred de Vigny. Ne confondez pas avec son exact contemporain, un autre phare du romantisme français, Alfred de Musset, pour mettre Alfred en facteur commun. J'ai les contemporains de Hugo, tout ça. Alors, Hugo, je ne mets pas dans la critique, je viens de faire. Lui, il traverse tout le siècle, il est romantique, réaliste, il est ce qu'on voulait, l'œuvre est immense. Non, mais Vigny, non, je ne m'égare pas. Vous savez, quand j'ai l'air de faire un détour, c'est qu'on approche du centre de notre débat ce soir.
18:18 J'étais en train de dire pourquoi pardonnez-vous, vous vous rappelez, je n'ai pas perdu mon fil. Qu'est-ce qu'il faut pardonner ? Y aura-t-il une faute ? Et Vigny fait un poème qui est peut-être un chef-d'œuvre qui s'appelle La maison du berger. Je vous le recommande. Lui aussi, on le trouve sur Wikisource. Mettez Alfred de Vigny, V-I-G-N-Y, et vous mettez La maison du berger. C'est un hymne à la femme. Vous voyez, je ne sais pas ce que j'ai de sociétal ce soir, je suis écolo et féministe. Vous voyez ? Non, il était tombé amoureux d'une actrice et quelque part, il a fait un poème moins tendu, moins raisonneur que d'habitude un chef-d'œuvre à La maison du berger.
18:57 Bon, bref, il est sur la montagne une épaisse bruyère. Excusez-moi, c'est tellement beau que j'ai du mal à le dire. Où les pas du chasseur ont peine à se plonger. J'y roulerai pour toi la Maison du berger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute. Ah, vous croyez que j'avais perdu mon fil ? Voilà, depuis l'origine, n'est-ce pas ? Il y a ce qui se manifeste au grand jour, le vote sur l'agora, la cité grecque, sur la Pnyx, c'est le monde des hommes, la politique, et puis il y a ce qui est à l'intérieur des murs, le monde de la femme, Antigone, la famille, n'est-ce pas ?
19:38 Les liens du sang et non pas le lien de citoyenneté, qui est moins déterminé par la nature et donc plus libre, on peut choisir d'être dans tel parti politique, on ne choisit pas d'être le fils d'eux ou la soeur d'eux. Donc, oui, j'en surprends, ce n'est pas de ma faute. Si, comme dit magnifiquement Engels, il faut substituer le royaume de la liberté à l'empire de la nécessité. Donc, oui, l'amour est toujours à cause de son côté physique, lié à une faute, tout ce qui est organique, tout ce qui est de l'ordre du corps, on vous l'a dit depuis que tu es tout petit, mets tes mains devant la bouche quand tu bailles, enfin, ne montre pas tes entrailles, l'organique, c'est mal vu.
20:27 Il y a une comédie, je change d'origine, mais c'est sur le même thème, il y a une comédie, une comédie, vraiment de théâtre de boulevard, comme on dit, des petits bijoux dans le genre de Feydeau, dans le titre, « te promènes donc pas toutes nues ». C'est un mari bourgeois qui reproche à sa femme d'être en tenue un peu légère. Voilà, il faut cacher, il faut cacher quoi ? L'ancienne sauvagerie. Donc, aujourd'hui, je dis solennellement que contrairement à ce que je peux laisser entendre des fois et que je démens ce soir, on doit énormément à la nature, on doit d'abord le fait d'exister.
Matière et forme : l'homme apparaît quand la nature disparaît
21:07 Parce que la nature apporte la matière et l'homme apporte la forme. Mais une forme sans matière, ça, on ne connaît pas. Carré, vous avez déjà vu un carré flotter en l'air qui n'est ni un carré ? Oui, vous pouvez faire ça avec un hologramme, mais ce n'est pas du ion, il y a de la matière, c'est des ions, je ne sais pas, la nature, ce n'est jamais que la matière. Avec la même quantité de verre qu'il y a dans ce bocal, je peux faire un cendrier.
21:37 La différence, c'est la forme. La matière donne l'existence, la forme donne l'essence. On révise là. Vous voyez, ce n'est pas si compliqué ces mots-là. L'essence, c'est ce qui fait qu'on appelle ça. Là, c'est le monde de l'homme, le langage. Ça, c'est un bocal. Ça, c'est un verre. Ça, c'est un micro. Ça, c'est un clavier. Voilà. Donc, la matière, elle est antérieure, la nature, excusez-moi, elle est antérieure à l'apparition de l'homme.
22:12 Seulement, voilà, et là, je redeviens anti-écolo, et non pas anti-écologiste. Je suis obligé de répéter, parce que pour que ça rentre dans la tête, vous voyez, par rapport au discours dominant, en disant mille fois, ça suffit à peine à prendre le contre-pied de dont on nous serine tous les jours sur tous les médias. Ce qui est sûr, c'est que l'homme commence à apparaître quand la nature commence à disparaître. Qu'est-ce que vous voulez ? Un galet éclaté dans la préhistoire et un peu plus tard, enfin, quelques centaines de milliers d'années plus tard, une maison sur pilotis, à l'ère du magdalénien, je crois.
22:51 Voilà. Ça ne pend pas aux arbres, ça, les maisons sur pilotis. Chez les Grecs, par exemple, on s'évade de la nature pour se réfugier dans la cité. Et j'ai vu, je crois que je l'avais, oui, je l'avais déjà dit, mais je le répète parce que je constate avec bonheur et reconnaissance et gratitude qu'il y a de plus en plus de nouvelles, de nouveaux venus, de nouvelles venues, je m'en suis dit maintenant. Et donc, je fais comme si je ne l'avais jamais dit, j'ai fait un voyage en Grèce, un seul.
23:27 Et pour une fois, ce n'est pas moi qui guidais la nana, c'était la nana qui me guidait. Excusez-moi, c'est anecdotique. Elle était toute fière parce qu'elle avait été en Grèce avant moi. Et on arrive au Cap Sounion. Tous ceux qui sont là en Grèce connaissent le Cap Sounion. C'est à 50 kilomètres à l'est d'Athènes à peu près. Et là, il y a quelque chose qui est exceptionnel dans le décor grec. En général, quand on est en Grèce dans un petit port, vous ne voyez pas l'infini. Ce n'est pas la Bretagne, ce n'est pas l'océan, c'est une crique, c'est trois petites îles en face, c'est une presqu'île, une rade, une baie, un golfe, une crique.
24:07 Alors que là, pour une fois, il y a trois infinis. Non, non, je ne suis pas dans la métaphysique avec des mots qui ont des grands tremblements. Je parle philosophiquement. Infini au sens de indéfini dont le contour n'est pas donné. C'est quoi ? C'est l'air, la lumière et la mer, et l'océan, et la mer, la immense. Il n'y a que ça. Alors, on dirait quel rapport ? Tu disais que les Grecs fuient ça pour la cité. Eh bien, c'est là, là, au Cap Sounion, sur un promontoire qui surplombe la mer, qu'ils ont édifiés, le temple de Poséidon, le Neptune grec, le dieu des océans.
Le temple de Poséidon et l'hubris : Icare, Antigone, Œdipe
24:46 Ça, ça voulait dire c'est pas nous, c'est le monde des dieux, ça, l'infini, l'indéfini, ça. Les Grecs avaient un nom pour ça. Pour ceux qui veulent trop se rapprocher des dieux, là, ça, c'est l'hubris qui donne, en français, hybride. ça veut dire que ça mélange, c'est ça qu'on dit, un hybride, un monde animal, ça met un mélange, une greffe. Voilà le rapport, c'est que, il ne faut pas que l'homme se mélange avec le domaine des dieux.
25:17 Regardez Icare, il est allé trop haut, mal lui en pris. Et l'essence de la tragédie grecque, la culmination de l'art grecque, la tragédie, qui réunit tous les arts. Plastique, la vue, le texte, la musique, car c'était un peu slamé, on dirait aujourd'hui. C'était pas, tiens, qu'est-ce que tu fais ce soir ? Non, c'était pas ça, c'était, il y avait une métrique, très rigoureuse, syllabes longues, syllabes brefs, bref, tous ces arts, la tragédie, a toujours pour fonction de venir purger un malheureux héros, une malheureuse héroïne, je pense à Antigone, qui a fait un hubris justement, qui est allé trop, trop, trop quelque part, soit trop haut, au sens propre, je pense à Icare, soit qui a voulu trop savoir, même, des fois.
26:07 C'est qui ça ? Eh bien, c'est Oedipe. C'est Oedipe. Aucun auteur de roman policier, et de ces six ans de l'imagination, n'est allé jusqu'à ce chef-d'œuvre du polar, qu'Œdipe, où c'est celui qui mène l'enquête qui est le coupable qu'on cherche et lui-même ne le sait pas. Et puis celui qui donne des ordres, s'il est le roi de la cité. Vous savez pourquoi il est roi d'ailleurs, c'est parce qu'il a tué le monstre qui terrorisait la cité, il a tué le sphinx, en amenant l'humanisme à la place du naturalisme.
26:43 J'expliquerai après pourquoi je fais cette incidente. Et du coup, il a eu la récompense que la cité donnait à celui qui nous délivrerait du monstre, c'est Jocaste. Et il ne sait pas que c'est sa mère. Bon, alors, il est séparé très tôt à la naissance. D'ailleurs, Oedipe veut dire les pieds percés en grec. C'est un berger qui l'a trouvé avec les pieds ligotés comme ça, dans les buissons. Or, qu'est-ce qu'il fait Oedipe ? Allez, chacun doit nous dire ce qu'il sait.
27:14 Il faut retrouver les meurtriers de Laïos, de Laïos, c'est son père, mais ça il ne sait pas. Sinon, la peste continuera à ravager Thèbes, la cité. La peste a surgi depuis que Laïos est mort et qu'on n'a pas trouvé son meurtrier. Donc, c'est lui qui mène l'enquête. Vous comprenez pourquoi il s'arrache les yeux à la fin quand il sait ? À quoi ça sert, les yeux ? Les yeux, ça cherche à l'extérieur.
27:47 Il risque... Alors que le temple d'Apollon, n'est-ce pas, où il y avait la devise des philosophes depuis Socrate-Platon, n'est-ce pas, connais-toi toi-même. Toi-même, la flèche qui se retourne dans la gorge du questionneur, n'est-ce pas ? Ce n'est pas qui a tué Laïos, c'est connaître toi-même, Oedipe. Il tourmente trop son cœur, Oedipe, c'est le chœur qui dit ça à un moment donné. Il tourmente trop son cœur, il cherche trop. Il y a toujours le mot trop dans l'hubris.
L'angle droit et la naissance de Vénus chez Hésiode
28:17 Il ne se contente pas d'interpréter le nouveau par l'ancien. J'arrête de citer le chœur. Donc, ça c'est l'hubris. Eh bien, le temple de Poséidon, il est là au cap Sounion. L'air de dire et là, c'est le contraire des infinis, c'est le fini, le déterminé, les angles droits. Imaginez le Parthénon, on le prend et on le met sur ce promontoire. Là, ça c'est un nous, c'est le monde humain.
28:48 Ça c'est nous, c'est la rationalité, c'est le logos. Je connaissais un architecte qui avait cette jolie phrase « La plus noble conquête de l'homme ». J'ai rien dit, c'est le cheval, surtout chez les Anglais. Lui, il disait « La plus noble conquête de l'homme, c'est l'angle droit ». Voilà, c'était pour illustrer en quoi les Grecs, n'est-ce pas, s'évadent de la nature, du monstrueux, de l'indéterminé, de l'infini, l'indéfini. Le monde titanique, comme ils disaient eux-mêmes, n'est-ce pas, parce que l'océan, tout ça, c'est les titans.
29:21 Vous savez Vénus, sa représentation la plus familière à tout le monde, c'est le tableau de Botticelli où on voit une ravissante jeune femme qui n'est vêtue que par ses cheveux pour si tant est qu'elle soit vêtue et sur une coquille qui connote l'élément marin et portée par les flots. Vous savez quelle est la version originale dans la mythologie grecque ? Sur quoi elle flotte ? Sur le sperme d'Ouranos. Je ne dis rien, je ne dis pas de rien, c'est dans le texte d'Hésiode, Cosmogonie, Hésiode, un grec archaïque qui nous a laissé toutes les origines de tous ces noms de divinités.
30:05 Bien avant qu'il y ait les dieux olympiens, bien avant il y a Ouranos et Gaïa. C'est des titans, ça, ce n'est pas des dieux, c'est trop gigantesque, ce n'est pas la mesure grecque. Je le dis parce qu'il y en a qui ne savent pas tout de même. Gaïa, c'est la Terre, bien sûr, le radical géologie, géographie, il vient de là, et le ciel, Ouranos, passe son temps à la violer, il n'y a pas d'autre mot dans le récit d'Hésiode, c'est comme ça.
30:39 Et elle en a marre d'accoucher, d'accoucher pour rien, n'est-ce pas ? Et donc, elle demande à un de ses fils de le lui couper, mais je n'invente rien, c'est dans la mythologie. Les abrutis d'Onfray et de Deleuze qui croient que Freud est un charlatan, il y a déjà la castration au cœur de la mythologie. Bon, oui, et bien sûr, devant cette horrible blessure, le sperme divin, c'est une divinité, ce n'est pas un dieu encore, c'est un titan, le sperme se répand et c'est ça qui donne Oceanos, l'océan, je n'invente rien.
« Ancienne » : l'amour comme résultat de millénaires d'histoire
31:15 Et là-dessus, on comprend mieux que flotte la déesse de quoi ? Ben de l'Éros. Vénus. Voilà, selon des tours, pour tourner autour de l'ancienne sauvagerie, est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? Alors là, je vais maintenant braquer le projecteur de notre enquête là, non plus sur sauvagerie et pardonner, on a compris un peu mieux, pardonne là, en général, l'érotique, le sexuel, ça ne se fait pas sur la place de la concorde à 18h, non, mais c'est le mot ancienne, attention, je vous ai déjà dit, je suis sûr que les meilleurs d'entre vous, les plus attentifs, se rappellent que c'est les mots les plus courants, ceux qui semblent ne poser aucun problème, pas les mots techniques, philosophiques ou scientifiques, qui sont les plus piégés, enfin, en tout cas, et qu'il faut interroger.
32:09 Est-ce ancienne, ah, ce naturalisme-là, celui-là, je suis pour, celui qui rappelle que c'est passé, c'est ancien, ce qui est bouleversant dans un couple de jeunes, je dis ça parce que j'habite en banlieue depuis à peu près une dizaine d'années, pardon, je ne vais pas raconter ma vie, mais moi, j'étais plutôt parisien, comme beaucoup d'autres, c'est les prix qui m'ont chassé de Paris, n'est-ce pas, soyons clairs, anciennes, sauvagerie, ce couple-là, depuis que je suis en banlieue, je vois des jeunes filles qui attendent leurs copains, quoi, à l'arrêt du RER et je les vois tremblantes parce qu'il a cinq minutes de retard, n'est-ce pas ?
32:56 Et ça y est, il ne m'aime plus, puis tout d'un coup, elle voit sa petite tête surgir des escaliers et on la voit tout d'un coup au paradis. Mais, est-ce que vous vous rendez compte des millénaires d'évolution que ça suppose de vivre l'amour comme ça ? Lisez l'amour dans La princesse de Clèves, roman écrit, n'est-ce pas, entre 16e et 17e siècle, avec toute la complexité de La carte du tendre.
33:27 Lisez La princesse de Clèves et vous verrez que c'est assez différent de ce que devaient être les amours de l'homme de Cro-Magnon. Ah oui, c'est l'homme à chaque fois, tout ça, que si vous voulez, je vous dise. Mais chez l'homme, il n'y a pas que de la nature, il y a quelque chose qui s'appelle l'histoire, le matérialisme historique. Si on néglige la nature, on n'est pas matérialiste. Si on ne voit qu'elle et qu'on néglige l'histoire, on est matérialiste mécaniste, on n'est pas matérialiste dialectique. On en révise des choses avec un petit texte de Rimbaud, comme ça. Ancienne sauvagerie.
33:57 Et ce qui est bouleversant, c'est cette épaisseur temporelle qui fait que ce couple, il est là. Il contemple ce décor-là, où il y a un mélange d'arbres, de canaux, d'eau, de construction, d'usines. et chantait ce poste. Quand même, ce gamin, il écrit ça, il a 17-18 ans, c'est invraisemblable. Dans ces affaires, il y avait ces textes comme si vous les refoulez, vous ne voulez pas en parler.
34:29 Ah non, non, il n'en parle jamais. Il les gardait quand même. Je peux te dire, même la seule fois où quelqu'un a fini par le faire parler, quand il était coincé par la saison des pluies en Éthiopie, 15 jours avec le bruit de la pluie sur la tôle ondulée, il a fini par cracher le morceau, le gars voulait toujours l'amener à oui, vous avez quand même, vous avez fait la littérature à Paris, une époque. Il lui a dit, oui, j'ai connu tous ces cocos-là. Je cite, j'ai connu des peintres, des architectes, poètes, puis il devint silencieux, regarda loin et dit, mais pas un musicien.