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Pascal : on n'aime jamais personne, mais seulement des qualités
2:00 « Si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté l'aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu'il ne l'aimera plus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ses qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est dans le corps ni dans l'âme ? Et comment aimer le corps ou l'âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste.
2:46 On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées. Alors, elle n'a plus de qualité. J'ai demandé si à un moment donné, ce n'était pas le quoi du je ne sais quoi de Pascal. C'est effectivement qualité. Mais ça, c'est la même chose, parce que la qualité répond à la question quoi ? Ah, alors, mon sac est-il lourd ou léger ? Cette table est-elle rugueuse ou lisse ? Je multiplie les adjectifs qualificatifs.
La qualité parle du rapport de la chose à moi
3:26 Ça me fait des millions de morts, cette histoire. Parce que chacun se fie, croit parler de la chose, la table, en l'occurrence, c'était le rugueuse ou lisse, le sac, ce qui est lourd ou léger, alors qu'un fort des Halles va le trouver léger et un gringalé comme moi va le trouver lourd. Donc, ce n'est pas du sac que je parle, mais du rapport du sac. À moi, je parle de moi.
3:56 Et même en radicalisant, quelqu'un qui me dit « Monsieur, moi, je n'aime pas Mozart », il ne me dit rien sur Mozart. Il me parle de lui. Ça ne change pas une seule note de l'œuvre de Mozart, qu'il l'aime ou qu'il ne l'aime pas. Ça n'altère en rien le corpus mozartien. Mais par contre, ça me parle de lui, le pauvre vieux, il a suivi des chemins qu'il fait passer à côté de son héritage, soit dit en passant. Qui est le sien en droit, même s'il ne le reconnaît pas encore en fait. Donc, les qualités, je reviens à lourd et léger, ou à chaud et froid.
4:29 Je vais privilégier celui-là parce qu'il est intervenu tout d'un coup, enfin pas tout d'un coup, il a fallu des millénaires, le progrès de la pensée, de l'expérience, du raisonnement, pour créer la notion de température en science, par exemple. Parce qu'on peut se disputer de savoir s'il fait chaud ou s'il fait froid entre un russe et un africain dans la même pièce après tout. On peut toujours se disputer, ce qui est idiot. C'est pour ça que je dis que ça fait des millions de morts chacun. Et dans le qualitatif, comme le dénonce Pascal. Alors que je dis, ce sac fait 10 kilos, ou je dis, il fait 28 degrés, et libre à chacun, à toi, à lui, à moi, de trouver que 28 degrés, c'est chaud, c'est froid, c'est autre chose.
5:07 Donc c'est une chose qu'on a tellement oublié, ça, surtout dans, je reviens encore à mon procès de l'écologisme, on ne raisonne pratiquement que sur des qualités. Et ça veut dire nuisible, dangereux, malsain. Tout le temps, on me dit, maintenant, quand je mange, je ne mange pas ça, car ce n'est pas bon, oligo-éléments, pas assez, trop. Un citron pressé, ce qui est excellent, vu la vitamine C, etc., pour quelqu'un qui était dans les bateaux d'autrefois, où on restait des mois comme ça, sans aucune vitamine, et jusqu'à attraper le scorbut, on a été sauvé par un citron.
5:40 Pour moi, qui ai eu deux ulcères, ça peut me donner une hémorragie, le même citron pressé, il n'y a rien qui est bon ou mauvais en soi pour la santé. Ça dépend un petit peu. Et donc, ce n'est pas un mince lièvre que lève Pascal, je le trouve proprement, lui, qu'on prend ce mot comme un philosophe de la religion, donc réactionnaire, en fait, par un enchaînement stupide, il est un grand révolutionnaire radical ici, Pascal. Parce que, qu'est-ce que je disais tout à l'heure, en commentant le traité de l'amour fou du marxiste Clouscard, marxiste écrivant un traité de l'amour fou, marxiste écrivant sur Tristan, j'étais en train de dire, ah mais attention, l'histoire a accumulé du matériau qui forme le contenu de notre affectivité, de nos affects.
L'histoire dans nos affects : Senancour et Swann
6:31 Je dénonçais un petit peu les sciences cognitives d'aujourd'hui, ou ceux qui s'en tiennent au naturalisme néo-spinosiste comme Lordon, de négliger la dimension historique due à la praxis de nos affects, dont je donnerais un seul exemple, cité par un écrivain méconnu, dont Sainte-Beuve a dit, « Monsieur de Senancour aura une postérité discrète mais fidèle, en toute fatuité, j'espère en faire partie, je suis un fidèle à Senancour. » J'en parle parce qu'il a été un des propriétaires du domaine où nous sommes.
7:03 Quelle coïncidence, Étienne Pivert de Senancour. Il a écrit des textes admirables sur le paysage qui sont en actualité encore aujourd'hui. Eh bien, Senancour à un moment donné parle de l'automne, puisque nous y sommes dans la forêt de Fontainebleau, pas très loin ici, dans le sud de l'île de France donc, où il dit, après avoir fait l'éloge de la saison, thème classique à l'époque, romantique, qui était en harmonie avec sa mélancolie, il dit, « Le printemps est plus beau dans la nature. » Voilà, je vous parle d'esthétique. « Le printemps est plus beau dans la nature. » Mais l'homme a tellement fait, voilà un qui n'oublie pas l'histoire, « Mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce. »
7:41 Admirable passage. Il montre que l'esthétique humaine va au-delà des critères de beauté qui était purement formelle, ou morphologique, chez les Grecs par exemple. « Le printemps est plus beau dans la nature. » « Le printemps est plus beau qu'un printemps. » Mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce. Donc l'intégration du travail plusieurs fois millénaire de l'histoire dans le cœur de notre cœur, et qui fait que lorsque Swann rencontre Odette pour la première fois, il ne sait pas encore qu'il est amoureux, il ne sait pas encore qu'il est déjà piégé, comme nous tous, quand ça commence, ce n'est pas évident, quitte Odette qui vient de lui faire un thé, dans son petit garçonnière, comme on dirait aujourd'hui, et voilà qu'il se murmure en lui-même.
8:32 C'est quand même bien agréable de connaître une personne qui sait préparer un si bon thé. Donc, encore une fois, il aimait Odette pour des qualités, comme dirait Pascal. C'est révolutionnaire ce que dit Pascal. Il est en train de dire que chaque fois qu'on énonce des qualités, ce n'est pas un défaut en soi, mais il ne faut pas être paresseux intellectuellement. Il ne faut pas oublier que la qualité ne parle pas de la chose, n'est jamais objective, mais elle parle de la relation de la chose à moi.
9:02 Comme quand je dis qu'elle est lourde ou légère, selon la force que je peux exercer. Et donc, il faut prendre très au sérieux la qualité, puisqu'elle contient à la fois le sujet et l'objet, si je devais parler en termes abstraits, moi et la chose, et même l'autre, mais en même temps, ne pas la laisser à cet état premier de qualité. Mais j'ai donné un exemple, je dis ça parce que la période d'aujourd'hui est hyper pour la qualité, contre la quantité, c'est bien connu, quantité, le gaspillage, la trop de consommation, on n'y revient.
9:34 Mais quelque part, s'il n'y avait pas eu la notion de température qui était apparue, on sera encore en train de se disputer pour savoir s'il fait froid ou chaud. Donc là-dessus, ce n'est pas trop grave, mais ça dégénère vite, ces choses-là, comme dans les guerres lilliputiennes, où Swift dit que le conflit a éclaté entre ceux qui disaient qu'il fallait casser les oeufs par le gros bout, et ceux qui disaient qu'il fallait casser les oeufs par le petit bout qui montrait l'absurdité, qui sont souvent à l'origine des carnages, les enjeux dérisoires souvent. Voilà. Pour répondre sur la qualité, donc je prends la qualité très au sérieux, et j'ajoute maintenant une détermination pour répondre à ta question, qui essaie d'être exhaustive.
Qualité et finalité : la surproduction, le bon et le mauvais
10:11 Elle a notamment cet avantage, la qualité d'apporter ce que ne connaît pas l'univers de la science, l'univers de la finalité. Alors que la science, à juste titre, c'est sa mission, commence par essayer d'enlever tout apport subjectif pour être sûr de l'objectivité de ce dont elle parle. Ça vient la moindre des choses. Mais du coup, et je reviens aux mots tout à l'heure, tu vois que nos lettres s'entremêlent pour faire des mots, des phrases et des discours. et l'instance de la lettre dans l'inconscient, comme dirait Lacan, à savoir que, j'ai dit tout à l'heure que le mot s'inscrivait dans un triangle grâce au mot, moi, je, premier sommet du triangle, je peux parler de la chose, nommer la chose, numéro 2, deuxième sommet, et la désigner à l'autre.
11:00 Ce triangle qui est inséparable, eh bien, en abandonnant le langage de tous les jours, celui qui nous fait dire tous les matins, tiens, le jour se lève, c'est une métaphore, je l'ai dit tout à l'heure, c'est de la poésie, c'est pas de la science. En disant le jour se lève comme s'il émergeait des draps et qu'il sort de sa couche, etc., on peut filer de la métaphore, je veux dire, on dit des âneries astronomiquement, mais par contre, on dit une chose profonde, extrêmement profonde, en personnifiant le soleil, et en rappelant que la qualité est inséparable de la finalité.
11:43 C'est-à-dire que le mot qui exprime la qualité dans le discours n'a de sens que par rapport à un but que je poursuis, pour reprendre le mot de fin. Je donne un exemple très simple et actuel avec la crise. À partir de quand décide-t-on qu'on est en surproduction ? Pour moi, c'est un jugement qualitatif, alors qu'il paraît hyper quantitatif, la surproduction. Ah bon ? À partir de quand je produis trop ? Si je le dis comme ça, ça n'a aucun sens.
12:13 Par contre, c'est vrai que la crise des années 30, c'est ça, quand on jetait du café dans les locomotives ou du lait dans les caniveaux pour essayer de faire remonter les prix qui s'effondraient avec la déflation qui nous menace aujourd'hui. d'actualité. Ça paraît absurde, on ne peut pas dire que pendant la misère qu'il y avait de la crise des années 30, que Steinbeck a très bien illustré dans les raisins de la colère, par exemple, on ne peut pas dire que les enfants avaient trop de lait. Qu'est-ce que ça veut dire ? On produit trop par rapport à la marge que je veux en tirer.
12:45 Voilà le but qui n'est pas avoué, qui donne un sens à la qualité du trop tout d'un coup. Le trop, le pas assez. Tous ces mots-là supposent un curseur. à partir duquel je décide qu'au-delà de ce curseur c'est trop, en deçà c'est pas assez. Ce qui est très bien à condition de l'expliciter le curseur. Ce curseur c'est toujours une fin et c'est ça qui est le plus dérobé à la connaissance et de l'opinion. À partir de quelle finalité je ne peux pas décider que ceci est bien et mal. Sinon je fais comme Bush, je montre l'empire du mal et donc moi je ne peux appartenir qu'au bien.
13:19 Je termine sur les deux qualités principales, bon et mauvais, qui sont l'origine de toutes les autres. Est bon, c'est ce qui me rapproche du but que je poursuis, est mauvais ce qui m'en éloigne. Ben oui !