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Du Vendredi saint de Parsifal au crépuscule irrévocable
0:05 Et bien je crois que nous sommes mutuellement fidèles à nos rendez-vous, même s'ils sont un peu décalés. Je suis désolé de vous avoir fait faux bon mercredi dernier. Pardon, j'ai un petit chat dans la gorge. Mais je n'ai pas fait exprès de vous donner rendez-vous le vendredi saint, mais il n'y avait pas beaucoup d'autres possibilités. Pour ceux qui connaissent vraiment l'œuvre de Wagner, puisque nous revenons au Ring ce soir pour l'avant-dernière fois, je vais détailler ça dans un tout petit instant, mais je voudrais quand même faire observer ici, c'est un peu off-record si vous voulez, que le Vendredi Saint est un temps fort de l'ultime œuvre de Wagner, de son testament.
1:02 Parsifal, nom germanisé de notre Perceval, de la matière de Bretagne, Perceval le Gallois, n'est-ce pas, Parsifal. Or, je ne vais pas vous raconter, on n'a pas vu presque un dixième de ce qu'il faudrait dans le ring, j'exagère un peu, mais par contre, je ne vais pas vous raconter Parsifal qui dure à peu près aussi longtemps que le crépuscule des dieux, c'est-à-dire assez longtemps quand même. Et je dis ça parce qu'on va surtout s'attarder sur le crépuscule des dieux aujourd'hui.
1:38 C'est le Vendredi Saint qui, comme vous le savez, avant que la civilisation chrétienne, le jour du deuil que chacun connaît, était déjà un moment festif où on fêtait le renouveau de la vie au printemps. Et dans Parsifal, Parsifal, le personnage, ne comprend pas pourquoi, en ce jour de deuil, où notre Seigneur est mort pour nous sur la croix, que toutes les fleurs poussent leur corolle dans l'air. C'est le fameux enchantement du Vendredi Saint, hein.
2:21 Alors que, et je reviens à notre propos maintenant, aujourd'hui nous allons parler exactement de l'inverse. Ce n'est pas le printemps de l'année, ce n'est pas le moment de Pâques, c'est le crépuscule, et pas un crépuscule comme il y en a tous les soirs et qui revient le lendemain. Mais un crépuscule irrévocable puisque c'est rien moins que le crépuscule des dieux, il faudrait bien s'expliquer. En tout cas, on sent qu'il y a un monde qui, lui, va sombrer dans l'abîme, n'est-ce pas ? Je vous dis tout de suite que ce monde des dieux, dans l'œuvre de Wagner, va sombrer dans l'abîme pour laisser la place à celui des hommes, ce qui d'ailleurs est assez bien exprimé dans la mise en scène que nous allons suivre cette fois-ci encore, celle de Chéreau et Boulez.
« Brille ab » : la musique avant la mise en scène
3:19 Il n'y a pas de contrat avec eux, mais j'ai discuté longuement des différentes interprétations. Il faudrait en discuter beaucoup plus longuement. Mais j'ai essayé d'être un peu systématique pour répondre à l'une des questions qui m'a été posée sur quelles sont les meilleures interprétations du ring. Et sans doute quelqu'un qui aime la musique puisqu'elle a dit les meilleures versions audio, sous-entendu la mise en scène, elle peut être bien, elle peut être pas bien, mais enfin je veux dire, c'est quand même la musique qui est essentielle dans tout ça.
4:02 Et sur tout ça, il faudra revenir sur la part de la musique, du texte, de l'action. Je ne vais pas y revenir parce que c'est trop important pour ne pas voulu faire des développements abstraits, tout au contraire, pour un problème aussi important, je vais le condenser sur une anecdote célèbre dans les biographies de Wagner. Wagner a un invité, invité à assister aux répétitions de Parsifal justement, de son œuvre ultime. Donc la salle est vide et il y a quelques privilégiés qui ont le droit d'assister à des répétitions invitées par Wagner.
4:45 Il y en a un que Wagner voit par derrière, dans la salle obscure. Vous savez que Wagner demande bien avant que le cinéma n'existe en, il demande à ce que l'obscurité totale dès que les lumières du théâtre s'éteignent. C'est que la musique est un art du temps ? Ce n'est pas un art de l'espace illuminé par le soleil, mais de la lumière intérieure. Il voit le personnage, la bouche entreouverte, complètement subjugué par une scène qui stupéfie l'œil et l'oreille.
5:25 Il s'agit de la fameuse scène de monstration du Graal dans le premier acte de Parsifal. Wagner arrive par derrière, met ses mains sur les yeux de celui qui était toute audition et contemplation, et lui dit cette phrase célèbre, c'est même pas une phrase, cette formule célèbre, Brille ab. Sans lunettes, s'il te plaît, pas de lunettes.
5:57 Presque un aveu d'échec, lui qui a toute sa vie à lutter pour faire l'œuvre d'art total, qui réunit à la fois la musique, la gestique, la mise en scène, la peinture. Et j'anticipe beaucoup de choses. Quand je vous disais que c'est quand même la musique l'essentiel, ce n'est pas un caprice à moi. Qu'est-ce que nous sommes dérisoires vis-à-vis de tous ces enjeux. La subjectivité, oui, mais le subjectivisme comme ses oiseux Brille ab. Au cas où tu perds tes repères, rentre dans la musique, quitte le monde du jour.
6:37 Alors, je vous le disais, c'est le crépuscule de tout un monde qui va laisser la place à nous, à l'humanité et puis l'humanité « moderne », entre guillemets, mature disons, mature, si tant est que ça a un sens. Ni l'enfance de l'humanité, ni sa sénilité décadente, c'est mature.
7:08 Or, je vais commencer, on va écouter trois grands extraits du Crépuscule des Dieux, voilà, avant de dire par où je vais commencer. Trois grands extraits qui nous permettent de… disons… Un qui est pris surtout au premier acte et la plupart des autres au troisième acte. Il y a toujours trois actes dans les ouvrages de Wagner.
7:39 Deux actes extrêmes entourent un acte médian où, en général, l'action s'opère. Un acte qui expose, un acte où il y a l'action irréversible qu'on ne peut pas rattraper en bien ou en mal, qui sauve ou qui damne, et puis il y a la résolution de toutes ces contradictions en principe dans le troisième acte. Ces extraits sont beaucoup plus longs que ceux que nous vous avons diffusés jusqu'ici. Pourquoi ?
8:13 Pour répondre à la question pourquoi, non pas pour vous bassiner avec des longueurs, c'est dur 5 heures le crépuscule, 5h10, je ne vais pas passer tout de longs extraits. Et non, sérieusement, parce que, et ça c'est une bonne nouvelle, parce que nous avons des équipements pour ce faire. Je remercie l'association, au premier chef Pierre-Alain, je remercie Philippe qui est venu, il y a un mot pour ça, conformer, conformer je crois à mon ordinateur pour qu'il soit compatible avec le matériel de l'association.
8:59 Enfin l'ordinateur qui est chez moi, avec les autres équipements de l'association. Et donc vous avez sans doute une meilleure lumière, un meilleur son surtout. J'espère que ce n'est pas en train de bugger. Et surtout, surtout, on peut en direct passer n'importe quelle séquence, soit une séquence de streaming empruntée, n'importe quoi, à Deezer, à Youtube, à Spotify, ce que vous voulez, soit un CD pour venir illustrer le propos, mais dans des normes quasi Hi-Fi, haute fidélité, ce sont des normes objectivement définies en principe. Je veux dire, bon, pour pas mal d'entre vous, je veux dire, le son à l'arrivée, quand vous voulez écouter ce qu'on envoie, c'est le son de l'ordinateur.
9:58 Ça c'est tout sauf le son hi-fi. Tant que vous ne connaissez que le son de l'ordinateur, vous êtes très très loin de la musique. Non, non, mais je ne dis pas ça, ce n'est pas du mépris. Moi, j'en ai un d'ordinateur. Si, si vous écoutez au casque. C'est un peu embêtant pour les séquences longues, tout ce qu'on veut. Mais enfin, à fortiori si le casque n'est pas juste un petit écouteur acheté en vitesse dans un bar tabac en vacances parce qu'on a oublié d'emporter un beau casque de Paris.
10:31 C'est connu des audiophiles et des gens de studio, toutes choses restant égales par ailleurs, avec le même ampli, avec la même lecture, avec la même source, le casque est de tous les éléments de la chaîne, celui où il y a le moins de distorsion. Mais enfin, hors casque, qu'est-ce que c'est que les 2 watts, 3 watts et demi d'un ordinateur ? Ce n'est pas grand chose. C'est un peu comme si vous regardez le jugement dernier de Michel-Ange, n'est-ce pas, sur une petite photo en noir et blanc qui fait deux centimètres de côté. Non, non, je n'exagère pas.
11:08 Écoutez, écoutez, j'ai... Le Sacre du Printemps de Stravinsky, des machines qui ont pas mal d'effectifs comme ça, ou une symphonie de Mahler si vous préférez un autre feeling, ou bien un big band de Gil Evans, Gil, pas Bill. qui a offert toute sa diaprure impressionniste comme rampe de lancement pour que Miles Davis fasse les quelques pas qu'il nous accorde quand il joue.
11:43 Magnifique, magnifique arrangeur et direction d'orchestre. Écoutez-le sur son ordinateur, écoutez-le dans un auditorium, il y en a quelques-uns dans les grands centres urbains. Chez un ami qui a une vraie chaîne hi-fi. Après cette parenthèse très vaguement audiophilique, mais tout de même, j'insistais sur le fait que la musique, ce n'est quand même pas l'inessentiel dans tout ça.
Le drame lyrique comme fusion des arts
12:15 Nous avons ici à faire, nous allons écouter trois séquences, dans j'espère d'assez bonnes conditions, et je vais commencer par une séquence que vous avez déjà entendue en partie. Là encore, je surdétermine la séquence de ce soir par une séquence d'un autre cycle que celui sur les sciences historiques. Celui que j'avais fait pas très longtemps auparavant sur l'oubli, l'amnésie et au contraire le retour de la mémoire, l'anamnèse. J'avais fait un cycle là-dessus.
12:57 Voilà, c'est pour vous mettre à l'épreuve et voir si ceux qui suivent comprendront beaucoup mieux, pas seulement ce que je vais dire, c'est pas le plus important, mais surtout le ring lui-même. Le propos musical, dramatique, textuel, tout ça fondu, j'en profite pour rappeler une chose fondamentale. C'est tellement important qu'on oublie de le répéter. La notion de drame chez Wagner qui, à partir de l'or du Rhin, quand il trouve sa manière définitive, qu'on appelle en allemand le Ton, Ton ça veut dire musical, Tondrama, drame lyrique, mot à mot, drame chanté, Beaucoup croient que le drame, c'est le cas pour les autres compositeurs, c'est le texte, sur un livret écrit par un tel ou bien par le compositeur, c'est rare, enfin Wagner est le premier à le faire systématiquement.
13:50 Donc le drame c'est l'affaire du langage, du texte. Certains anthropos l'ont dit de la partie féminine, je renvoie à une étude faite sur le thème de l'androgyne chez Wagner, Ne croyez pas que je suis en train de… De resexuer les genres, c'est tout le contraire, c'est une œuvre qui montre justement que les sexes s'échangent tout le temps. Chez ce diable de Wagner, on va le voir à propos du Ring d'ailleurs.
14:24 Il n'y a pas le drame d'un côté, le langage, la clarté, la détermination, et l'autre côté la musique avec tout ce qui est plus proche de l'âme que de l'esprit, des passions, que de la raison. Je dis un peu des banalités, mais enfin grosso modo, c'est pas tout à fait faux. C'est pas ça le drame chez Wagner. Pour Wagner, dans tous ses écrits théoriques et surtout bien sûr dans son application à chacun des drames lyriques que sont La Valkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des Dieux, L'Or du Rhin, tout ce qui est après Lohengrin, qui est le dernier des opéras romantiques. Dans sa jeunesse, il fait des opéras romantiques. Il y en a trois dans l'ordre chronologique. On révise. Le premier, le Vaisseau fantôme, sur une légende, pas encore sur le mythe, Puis, Tannhäuser, là aussi une légende médiévale. Troisièmement, Lohengrin. Voilà, terminé. Ça, c'est l'opéra romantique inauguré avant lui par Weber, n'est-ce pas, qui a créé pratiquement l'opéra allemand, même si les spécialistes savent que le premier grand opéra allemand, c'est la Flûte enchantée, mais Mozart a fait les meilleurs opéras italiennes.
15:38 Il a fait des chefs-d'oeuvre dans le genre de l'opéra français, je pense à Bastien et Bastienne, entre autres, et même des Singspiels, comme on dit à Munich ou à Vienne, n'est-ce pas ? La flûte enchantée, l'enlèvement au sérail, etc. Ça veut dire mot à mot « jeu chanté », Singspiel. Donc, insistons bien là-dessus, le drame ce n'est pas le texte face à la musique. Le drame c'est ce qui résulte de la fusion. C'est là que c'est très dialectique, je ne sais pas, où tout ce qui s'oppose, la dichotomie que je faisais, l'un c'est la passion, l'autre c'est la raison, l'un un peu viril, l'autre est plutôt plus tendre, plus féminin, au sens des rôles qu'on a distribués à ces gens pendant des milliers d'années.
16:28 Je peux compter. Et pour plus longtemps qu'on ne croit, quitte à ce qu'on le déplore, c'est autre chose, je ne suis pas le dernier à le penser. Toutes ces oppositions-là, tout d'un coup, fusionnent dans une entité qui est le drame. Le drame résulte de la conjugaison de tous ces genres artistiques séparés, le geste, le drame, le texte, la musique, le chant, la lumière, le décor. Voilà. Je referme cette parenthèse.
Les Nornes, équivalent germanique des Parques
17:08 Donc j'insiste beaucoup sur le fait que ce soir, comme on a un son à peu près digne de la partition, pas à peu près, mieux que ça, mais je veux dire, compte tenu du direct, du zoom, des conditions de réception des uns et des autres, je veux dire, mais en tout cas la source est bien meilleure que d'habitude, la source c'est Pierre-Alain, si je puis dire.
17:38 Et qui nous fait résonner ça depuis l'Islande en espérant que les craquements du volcan qui est en train de s'y activer ne va pas couvrir la musique. Ce serait une extraordinaire coïncidence qui viendrait à pic illustrer la scène finale du Crépuscule des dieux où tout s'effondre dans les flammes. Voilà, je ne veux pas anticiper. Trois séquences. La première, j'ai dit que vous la connaissez. On l'avait vu et je l'avais programmé même comme générique de notre premier numéro sur mémoire, Anamnèse, etc. C'est la scène des trois Nornes. Vous savez, les Nornes, dans la mythologie germanique, trois personnages féminins, les Nornes, sont l'équivalent de ce que sont dans la mythologie grecque les Parques. Elles ont la même fonction, les mêmes outils, les mêmes objets à la main.
18:33 Et la même fonction prédicative. Prédicative et prédictive. Prédicative, ce ne sont pas des logiciennes, mais prédictive. Elle file le câble du destin. Et vous allez voir qu'il y a un refrain lancinant qui vient dans cette scène des Nornes. Oui, pardon, je vais trop vite. J'ai dit qu'elles ont les mêmes objets à la main, comme les Parques, elles ont la corde, le câble, le fil, Très belle métaphore, le fil de nos vies, elles le tiennent en leurs mains, n'est-ce pas ? Ils le tiennent non pas qu'à elles, mais qu'au destin, qu'il y ait des nœuds, qu'ils soient lâches, qu'ils soient tendus. Ne disons pas qu'ils se cassent, ce serait terrible, n'est-ce pas ? Voilà. Donc, on avait vu une partie de cette scène, sauf que vous allez la voir dans de bien meilleures conditions, et là, j'exprime toute ma gratitude à Pierre-Alain, Rajouter un maximum de lumière à une édition, je ne veux pas dire du mal de Deutsche Grammophon, qui fait d'excellentes gravures sonores, mais du ring, c'est le fameux ring du centenaire de Boulez-Chéreau, mais qui est souvent très sous-exposé, assombri.
19:52 Déjà que Crépuscule des dieux est une œuvre crépusculaire qui se passe souvent entre chien et loup, comme on dit admirablement en français, l'heure la plus dangereuse pour la conduite en voiture. À la nuit il y a des phares, c'est clair, on voit lumière sur ténèbres, le jour aussi, mais alors entre les deux là. Faites attention, c'est dans cette lumière, y compris au sens musical, il y a des drôles d'harmonie qu'on n'avait jamais entendues. N'oubliez pas que Wagner a interrompu le ring en son milieu L'Or du Rhin de la Walkyrie, Siegfried, le crépuscule des dieux qui dure très longtemps, Siegfried étant le milieu, l'œuvre la plus gaie, la plus bondissante, la plus jeune.
L'interruption du Ring : Tristan et la tétralogie grecque
20:39 On a souvent dit que c'était le scherzo de cette gigantesque symphonie que serait le ring si on filait la comparaison. Il a abandonné, comme il le dit dans une lettre, son Siegfried en pleine euphorie dans la forêt. Il vient de tuer le dragon. Il n'a plus qu'à ramasser le trésor et écouter Ravi, le seul compagnon depuis sa naissance avec qui il a eu un rapport positif, il dirait qu'il n'a connu que le forgeron qu'il a élevé, c'est l'oiseau.
21:14 L'oiseau dont il entend la voix par des flûtes et des hautbois, je ne suis pas dans le crepuscule des dieux, je suis dans Siegfried, Acte II. On avait écouté quelques passages de ce qu'on appelle, quand on joue en extrait, les murmures de la forêt. Siegfried, Acte II, les murmures de la forêt. « Waldweben ». Si, je le rappelle quand même parce que tout le monde n'était pas là. « Waldweben » murmure. « Wald » c'est la forêt. « Wald » sauvage. « Esta selva selvaggia » comme dit Dante dans la divine comédie. « Sauvage » « Selvaggia » ça vient de « selva » la forêt. « Silva » je vois qu'il y a un Sylvain qui m'écrit « Je le salue. »
21:55 « Esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinova la paura », qui faisait jaillir la peur dans la pensée. Voilà la vieille forêt dont Marx dit, n'est-ce pas, qu'il faut laisser en paix, enfin se garder, d'agiter les forêts de Dodone. Eh bien, Siegfried laisse son héros en paix dans la forêt qui murmure comme ça, en balançant les branches des sapins sur des croches légates.
22:35 Et pendant près de douze ans, la composition du Ring est interrompue. A pas l'activité de compositeur de Wagner, parce que son humeur devait se consacrer à autre chose que la matière du Ring, La matière épique, héroïque du ring, la passion la plus amoureuse, la plus dévorante jamais exprimée en musique, Tristan. C'est à ce moment-là qu'il veut le composer, en révolutionnant l'harmonie de son temps, qui pourtant était déjà malmenée, Enfin, en la poussant à ses limites, ce n'est pas un compositeur à tonal non plus, mais enfin, il montre qu'il ouvre des portes vers ce que seront bientôt l'absence de tonalité.
23:28 Laissons la musicologie pour l'instant. Donc, il écrit Tristan. Dans le Crépuscule, nous allons entendre, nous avons une écriture wagnerienne enrichie par toutes ses avancées harmoniques. Là on est en musique harmonique, mélodique, rythmique. Et puis, et c'est lui-même qui fait la comparaison, de même que la tradition dans la cité grecque antique voulait qu'après une trilogie tragique, terrible, des histoires terribles, des atrides, Agamemnon, tuée au retour de Troie par son épouse, Son épouse tué.
24:10 Et donc le père vengé par son fils au reste, que de sang. Un destin si funeste et s'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste. C'est le dernier distique que Edgar Poe met dans la lettre volée, dont Lacan a fait le commentaire illustre que l'on sait. Un destin si funeste s'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste. La série des Labdacides, peut-être encore plus terribles, c'est là qu'on retrouve le pauvre Oedipe, n'est-ce pas ?
24:45 Il s'arrache quand il sait la vérité, ses yeux qui lui ont servi à rien pour trouver la vérité, puisque ses yeux cherchent par définition à l'extérieur. Il n'a pas écouté l'oracle. Gnôthi seautón, Connais-toi toi-même, il n'a pas retourné le regard sur le regardant. Vous savez la flèche qu'on appelle la réflexivité en mathématiques ? Ainsi l'égalité réflexive, car on peut dire non pas A égale B seulement, mais A égale A. Il n'a pas mis un miroir, reflet, réflexion devant ses yeux.
25:29 Donc toutes ces histoires terribles, les Grecs avaient coutume de laisser la dernière journée sur la vie, le retour au vivant, à la bonne humeur, bref sur une comédie. Trilogie plus une comédie, ça fait 4, c'est une tétralogie. Wagner après Tristan enchaîne sa seule oeuvre dite comique, les maîtres chanteurs, allez il y a des passages même qui tiennent de la farce, de la bouffonnerie. Le vieux Verdi à 80 ans, on pense qu'il écrit Falstaff, Verdi, tu passes de Verdi à Wagner.
Verdi et Wagner, contemporains des unités nationales
26:08 Oui, les deux sont nés en 1813, j'ai le droit de faire des comparaisons. Il y en a un qui s'identifie. Les deux sont contemporains des mouvements politiques qui vont faire l'unité nationale de leur pays. L'unité allemande se fait du vivant de Wagner, l'unité italienne se fait du vivant de Verdi, au point qu'être disciple de Verdi c'était mal vu par les pouvoirs, parce que les lettres qui font Verdi, n'est-ce pas, étaient les initiales de Vittorio Emanuele Re d'Italia.
26:38 Victor Emmanuel, le roi du Piémont, qui joue un peu le rôle de la Prusse pour unifier l'Italie, qui était l'idole des progressistes à ce moment-là. Pas le roi lui-même, mais je veux dire la politique piémontaise, celle de Cavour, le Bismarck italien. Victor Emmanuel, re d'Italia, Verdi. Voilà, ceux qui connaissent le cinéma savent qu'il y a un très beau film de Visconti, un de ses films de jeunesse, Senso, où il y a des vues de Venise, mais ne serait-ce que ces séquences où il y a des rideaux achetés comme ça.
27:19 C'est sur un roman, j'essaie de me rappeler. Le film commence à l'opéra pendant qu'on joue le Trouvère de Verdi et avec les partisans qui se lèvent dans la salle et qui crient « Vive l'unité italienne » en pleine séquence d'opéra, en plein silence de salle de concert. Donc oui, je compare. Pourquoi ? Parce qu'à 80 ans, Verdi fait ses maîtres chanteurs à lui, ses Falstaff, sur un Shakespeare.
27:55 Les deux derniers grands chefs-d'œuvre de Verdi, les deux derniers ouvrages, sont tous les deux tirés de Shakespeare. Et oui, le plus grand des dramaturges sonores de l'Italie, dans l'époque moderne, parce que l'immense Monteverdi, c'est pas entre XVIe et XVIIe siècle, Verdi emprunte ses deux textes à Shakespeare, Othello, la version sombre, c'est le cas de le dire, et puis une rigolade, une pochade, qui n'était même pas destinée à jouer en public.
28:29 Verdi voulait jouer pour les connaisseurs entre amis et c'est là qui va le plus loin musicalement. Et l'équivalent de Wagner, c'est les maîtres-chanteurs. Et on sait que Nietzsche lui-même s'avouait vaincu et avouait sa tendresse pour cette œuvre inimitable. Donc, cette longue parenthèse où Wagner écrit Tristan puis les maîtres-chanteurs, où sa maîtrise de l'écriture musicale atteint un degré, vers lequel s'acheminait tout son itinéraire antérieur, il n'a plus rien à prouver, donne à la partition du crépuscule des dieux une place à part dans le ring, une souplesse harmonique, une puissance métamorphique de chaque instant, c'est un peu dur à suivre, du coup c'est mouvant.
29:19 Bon, c'est bon. C'est plus facile d'identifier des motifs géométriques que des courbes incessantes, comme ces vagues de la mer. La mer, l'océan est le principal personnage de Tristan. Musicalement, écoutez le premier acte de Tristan, la grande colère d'Iseut sur la mer. Et vous comprendrez que le personnage principal, c'est ni le roi Marc, ni Tristan, Et même Madame Iseut la Blonde, c'est la mer. Et à la différence du fleuve qui a une direction, du cours d'eau, du torrent, du ruisseau, du grand fleuve, la mer, ça va dans tous les sens.
29:56 Et il y a des formes qui apparaissent et qui retombent après dans l'informe jusqu'à ce qu'une nouvelle forme surgisse. C'est ça, les vagues. Wagner a réussi à mettre ça en musique. Dans le Crépuscule des Dieux, vous retrouvez cette souplesse, Mais bien sûr, en revenant, La couleur tragique, héroïque, qui est la matière même du ring et des mythes germaniques qui s'y illustrent.
Les Nornes contre les filles du Rhin
30:27 Donc la scène des Nornes, elle est exceptionnelle à tous égards. Je vous le dis avant. D'abord parce que les Nornes, ces personnages qui filent le câble du destin, Ce sont les seuls personnages de tout le Ring qui n'apparaissent qu'une fois. Elles sont trois. Ça vous rappelle trois autres filles ? Oui, les filles du Rhin. C'est immense ouvrage, sans doute le plus gigantesque conçu par un artiste dans l'histoire de l'Europe, puisqu'à Bayreuth on parle de première journée, deuxième journée, troisième journée, quatrième journée, un prologue et trois drames lyriques.
31:12 Il commence à toute première scène, toute première parole, qui sont à peine des paroles, qui sont un gazouillis, si vous vous rappelez, à retenir, on y reviendra. On y reviendra à l'équivalence les femmes, les oiseaux. Du point de vue scientifique, on verra que les intervalles de notes qui signifient les oiseaux et les femmes, en de troublant plus qu'analogie, n'est-ce pas, sont identiques à la rythmique près.
31:44 Donc, nous aurons le temps de le voir en détail. Pour l'instant, il faut savoir qu'on a déjà vu trois femmes, les filles du Rhin. L'insouciance, la jeunesse de ces êtres éternellement immatures, comme des gamins jouant dans l'eau. On a toujours du mal à les en tirer, vous savez, les enfants. C'est ça les filles du Rhin. Elles sont à cheval entre l'enfance et la maturité, entre l'animalité et l'humanité.
32:15 Elles bavardent sans apercevoir qu'elles parlent trop. C'est ce qui va révéler au nain Alberich que l'or qu'elle garde peut donner la puissance sur le monde et qui va lui faire commettre l'acte irréparable. Ce qui va décider de tout l'ouvrage, le rapte de l'or. Et qui n'est pas encore maudit, c'est après qu'il sera maudit. Mais ces trois filles du Rhin, volage, les ondines, sirènes, un peu railleuses, regardez le numéro de vamp qu'elles font à ce pauvre Alberich qui arrive sentant le poisson comme dit Clouscard vers un nouveau progressisme, où il reprend le personnage d'Alberich.
33:04 L'Or du Rhin, en disant, le prolétariat c'est ça, c'est celui qui est vanné par les filles du Rhin. Il sent mauvais, il est noir, il vient de l'atelier, il vient de l'usine. Il n'a pas tous les gestes de la séduction. Et il n'a pas le pompon des marins de la royale. Et le...
33:34 Et par contraste plus frappant d'antisymétrie avec les trois Nornes, les trois Nornes ne sont presque pas des mortes vivantes mais comment dire, on voit qu'elles sont la voix d'une espèce d'éternité immémoriale. Ce n'est pas la jeunesse du monde, on réalise l'incroyable vieillesse de l'univers dans cette scène. Son épaisseur temporelle, tout ce qu'il a raconté. Et c'est pour ça que je commence par cette scène.
34:06 Parce que comme je ne peux pas vous faire écouter le ring in extenso, sans m'interrompre, je ne peux que vous le recommander, pas en une seule fois. Si vous n'êtes pas habitué, pas en une seule fois. Par contre quand on est habitué, à peine c'est fini, les quatre journées qu'on a envie de recommencer. Je vous garantis, j'ai l'expérience avec des gens qui n'auraient pas supporté ça pendant 20 minutes au départ. Vous savez quand on était enfant il y a des plats cuisinés qu'on ne trouvait pas bon.
34:38 C'est plus tard qu'on se dit « je suis passé à côté de ça ». C'est pour ça que j'ai choisi cette scène parce qu'elle est récapitulative. C'est pourquoi je me suis permis, je vois que Pierre-Alain a eu la gentillesse de le retranscrire ici pour vous, ce premier grand extrait, des trois grands extraits qu'on va voir, je l'ai nommé « l'anamnèse avortée des Nornes ».
La mémoire n'est pas un enregistrement
35:08 Et là, je voudrais bien qu'on se rappelle… Non, pas tout ce que j'ai dit, on ne va pas… Je sais bien qu'il y a une spirale là-haut, qui est dessinée, qu'on tourne en rond, même si ce n'est pas pour revenir au point de départ, si vous remarquez bien. Non, non, simplement qu'on se rappelle le résultat de l'enquête qu'on avait menée ensemble alors. C'est que la mémoire, c'est là que je m'insurge encore et que je défends, n'est-ce pas, Les sciences du sujet contre ceux qui croient qu'ils étudient le sujet en en faisant un objet.
35:44 Je fais allusion à ça dans ma dernière réponse aux questions, une question très intéressante qui me demandait de rapprocher ma critique de la phrase de Durkheim « Il faut traiter les faits sociaux comme des choses ». Je crois avoir rendu justice à Durkheim, qui est quand même autre chose que l'objectivisme et le scientisme du néo-positivisme et du cognitivisme qui fleurit sur la planète depuis la contre-révolution des années 70, depuis la financiarisation de l'économie.
36:22 Vous allez dire il délire, maintenant il mélange tout. Comme vous voulez. Prenez le repère des années 70 et vous verrez qu'il y a pas mal de choses qui caractérisent le monde dans lequel vous vivez et qui sont apparus à ce moment-là. 68 c'est un prodrome des années 70. C'est la suite et fin de la guerre froide qui commence. Donc soyons très attentifs, dans la dernière partie on a vu que la mémoire c'était pas du tout ce que peut en penser, bon je vais le caricaturer un peu, mais par souci de simplification parce que j'ai pas le temps.
37:02 Ce n'est pas rendre justice à certains qui font des sciences cognitives de manière très rigoureuse dans des laboratoires à qui je tire mon chapeau et qui ont des résultats partiels extrêmement pertinents. C'est la manière de les généraliser et de l'exprimer dans le langage de tous les jours qui n'est pas le langage de la science, où tout d'un coup l'idéologie vient se glisser. Mais c'est une autre histoire, j'ai eu d'autres occasions, on en aura d'autres de revenir là-dessus. Restons à notre propos. Dans cette conception positiviste, mécaniste de la mémoire, la mémoire c'est quoi j'ai dans ma tête, je vais parler grossièrement, nous avons dans notre tête un micro, Une caméra qui enregistre, une bande magnétique, excusez-moi, je retarde, c'est numérique l'enregistrement, voilà.
37:48 Bref, de quoi enregistrer, capter. C'est pas ça la mémoire. Sinon on ne comprendra pas. Parce que cela là, plus le temps passe, plus il y a de l'entropie, plus les bandes s'abîment, plus elles se dégradent, et moins le son est bon, moins l'image est nette. Vous regardez une photo qui est dans votre tiroir depuis 30 ans, Elle n'a pas la même netteté, le patient est encore visible. Je ne parle pas des bandes magnétiques, que beaucoup ont jeté en perruque, avec le numérique un peu plus de durée quand même. Mais là aussi, il faut bien que ce soit bien conditionné.
38:25 Ce n'est pas une affaire de temps, la mémoire réelle. Je suis incapable de vous dire ce que j'ai fait hier, comme ça, si vous m'interrogez, entre 9h17 et 9h23. J'aurais pu dire entre 16h32 et 16h34 d'ailleurs. Je ne sais pas. Je peux vous raconter seconde par seconde des scènes qui me sont arrivées comme à vous quand j'avais 3 ans. La mémoire est sélective. Le magnétophone, le micro ne sélectionne pas tout ce qui passe, il capte. Il n'y a pas de sujet là. C'est là qu'on le voit, le sujet commence avec la sélection. Ça je prends, ça je prends pas.
39:11 Le monde animal est plus sujet que le monde minéral. Vous voyez, quand je dis les plus et les moins, on s'entend mieux. Je ne suis pas en train de faire une coupure à la hache entre l'homme et l'animal. L'homme est plus sujet que l'animal, l'animal est plus sujet que l'animal parce que ça a été mesuré. Le meilleur système visuel du monde animal, la vue des oiseaux de proie, ça a été étudié, mesuré, la vue du faucon, de l'aigle royal, ce que vous voulez voir. Il y a une part du choix. La vue des oiseaux de proie varie, l'acuité de la vue dans le même individu varie selon qu'il est en état de satiété ou qu'il a faim.
39:50 Vous devinez que l'acuité visuelle est beaucoup plus grande lorsqu'il rôde au-dessus de la plaine comme ça. Affamé parce qu'il y a longtemps qu'il a fait son dernier repas. Ça je prends, ça je prends pas. Il y a un intérêt du sujet qui n'a rien à voir avec l'action, les rayons lumineux de l'objet, tout ça, tout ce qui existe aussi, mais qui vient de l'objet. Je ne suis pas dans l'idéalisme. Le sujet c'est un être qui a faim, c'est du concret, ce n'est pas un pur esprit.
Négativité du sujet : Mankiewicz et le Faust de Goethe
40:27 Le vers de Nerval, un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres. Non, non, ça n'est même pas de ça. Je rappelle tout ceci pour dire que là, c'est pour ça que j'ai conclu, avant d'en venir aux Nornes, qui vont donner une illustration, une incarnation de notre conclusion sur le cycle mémoire et anamnèse, et j'y tiens, excusez-moi je regarde l'écran de temps en temps, J'insiste sur le fait que nous avions conclu en disant que la mémoire ne va jamais tout à fait jusqu'au bout. C'est un va-et-vient.
41:08 J'avais cité, je crois, mais je le recite encore, cet admirable film de Mankiewicz qui s'appelle « Suddenly Last Summer », soudain l'été dernier, avec Montgomery Clift et une Elizabeth Taylor qui étaient à peine connues à cette époque-là. Jouée admirablement, qui était toute jeune, grande actrice qui venait du théâtre et de Shakespeare, comme son futur mari Burton d'ailleurs. Donc, tout le film, c'est un effort pour faire retrouver à cette jeune femme qu'on a fait enfermer dans un asile psychiatrique pour l'empêcher de parler de ce qu'elle a vu, le meurtre de son frère.
41:48 C'est un effort qu'elle fait incessant. Des fois, elle y arrive presque, elle a des sueurs, elle a une crise de nerfs, elle revient en arrière et c'est comme un Sisyphe qui remonte sa pente. C'est ça la mémoire. Parce qu'il y a dans celui qui fait un effort de mémoire, un effort pour ne pas se souvenir. On oublie toujours que dans le sujet, et c'est ce qui fait que ce n'est pas un objet, il y a de la négativité.
42:19 Lorsque le diable, sous la forme de son représentant Méphistophélès, convoqué par Faust, le héros moderne par excellence, dans le Faust de Goethe, Lorsque il dit C'est ça la première scène, médecine, philosophie, droit, j'ai tout travaillé, me voilà gros Jean comme devant, je suis envahi de plus en plus de doutes. Bref, l'éternel problème de l'intellectuel insatisfait. En désespoir de cause, il se tourne vers les sciences occultes. Il connaît les formules, il a les livres dans son antre, dans son laboratoire, et l'esprit apparaît.
43:02 L'esprit du mal, Méphistophélès. Et lorsqu'il peut le regarder, Faust lui dit « Qui es-tu ? Croyait que j'ai perdu mon fil, la négativité ? » Il répond « Je suis celui qui nie ». Il va me dire « Mais tu exagères, tu me demandes d'être diabolique, quoi, un sujet, on n'est pas sujet, si on n'a pas quelque chose de diabolique. » Oui, c'est ça que je dis, mais diabolique au sens positif. Parce que, allez, citons le texte jusqu'au bout. Il y a un prologue dans Faust, un prologue qui se passe au ciel.
43:35 où le bon Dieu discute avec Méphistophélès, lequel d'ailleurs à la fin de la scène dit « il est quand même sympa le bon Dieu de discuter avec un pauvre diable ». Lorsque le diable s'en va, le bon Dieu dit à ses confidents et à ses anges autour « j'aime bien cet esprit de négativité, s'il n'était pas là, l'homme ramollirait, l'homme se vautrerait dans l'habitude ». Bref, il serait une abeille qui fait toujours les mêmes gestes sur des milliers d'années. Il n'y aurait pas d'histoire.
44:12 Or là, avec le ring, il faut restituer une histoire. Ces préambules étaient importants. Nous allons donc voir une scène d'anamnèse. Mais anamnèse avortée, vous comprenez maintenant le mot avorter. Je vous le dis maintenant, ce n'est pas un roman policier, je peux vous dire surtout qu'on l'avait déjà vu pour la plupart de ceux qui ont la gentillesse de suivre mes causeries, le fil des Nornes se casse à un moment donné, elles ne peuvent plus prédire l'avenir, quelque chose s'est passé.
44:47 On verra après que c'est la liberté du héros humain qui fait qu'on ne peut plus comme ça dérouler une logique implacable, censée être figurée par le câble du destin. Et elles disent, nous ne pourrons plus prédire l'avenir, c'est fini, c'est avorté. Non pas parce que la mémoire est impuissante et tout, mais parce que l'avenir n'est pas joué. Il est ce qu'on en fera.
Leitmotifs, Valhalla et duo solaire de Siegfried
45:17 On va donc… Je vais demander à Pierre-Alain de commencer cette scène. Je ferai quelques commentaires, parce qu'on ne parle pas beaucoup musique, je fais quelques allusions générales, mais ça va être l'occasion ou jamais, parce que c'est des extraits longs, de rappeler à quelques-uns des leitmotifs, des thèmes récurrents, vous savez, caractéristiques du propos musical wagnerien, Je vais faire revenir. C'est une musique qui ne se répète jamais, sauf dans les leitmotifs, et encore c'est jamais sous le même aspect qui reviennent.
45:53 Qui désigne tantôt des objets, l'épée, le casque, le heaume, le Rhin, le fleuve, tantôt des personnes, le thème de Mime, boitillants et bondissants, Le thème du Valhalle, le palais des dieux majestueux et un tantinet presque vaniteux. C'était l'époque autour de Wagner où construisaient ce qu'on appelle des immeubles staliniens, c'est curieux, dans le monde anticommuniste, mais c'est exactement les mêmes. Regardez le Trocadéro à l'époque.
46:36 C'était des immeubles staliniens à Moscou, des immeubles wilhelmiens à Berlin et des immeubles victoriens à Londres, qui sont tous un peu gigantesques, ce n'est pas les dédieux. Les dieux, c'est la grande bourgeoisie, n'est-ce pas, qui atteint son apogée à la veille de la guerre de 1914. Après, ça change de sujet. Donc nous allons entendre la toute première scène du crépuscule des dieux qui est un prologue. Il y a un prologue à tout le ring qui est l'or du Rhin, qui dure plus d'une heure cinquante d'une traite comme ça. Et puis il y a ce prologue là où nous sommes transportés. Mais où ? Alors voilà. Parce que nous sommes censés être au rocher de Brünnhilde, le rocher où longtemps elle a dormi entouré de flammes. Ça je vous souhaite, on ne l'a pas vu, on ne peut pas tout voir.
47:28 On n'a pas vu la scène admirable. Nietzsche disait que la sphère des orages et des sublimes elle-même est dépassée quand il parlait de la scène au Siegfried réveil de Brunhilde, le troisième acte de Siegfried. Siegfried, acte 3, duo, vous mettez ça sur YouTube, duo solaire, c'est pas le duo tristan, mortifère, nocturne et désespéré, c'est le duo solaire. Mais si je vous parle tout de même de ce duo dans Siegfried, alors que la couleur du crépuscule des dieux, je vous l'ai dit, est beaucoup plus sombre, c'est parce que, regardez, je vous lis la fin de ce duo dans Siegfried, c'est le rideau, et Siegfried c'est terminé, 4 heures terminées.
48:14 Donc le réveil de la Valkyrie marque la fin de Siegfried. Or, qu'est-ce qu'elle dit Brunhilde ? Les deux disent à peu près la même chose, comme dans des duos un peu extatiques, les deux disent un peu les mêmes paroles, n'est-ce pas ? Amour rayonnant, mort radieuse. Mais Brunhilde dit quelque chose qu'elle est la seule à dire. Elle dit, c'est une apogée de ce duo solaire, Ô jeune héros, ô garçon splendide, toi naïf trésor, n'oubliez pas que c'est une vierge guerrière qui connaît l'amour pour la première fois, d'exploits sublimes, radieuse, je dois t'aimer, radieuse, je veux m'aveugler, radieux, succombons tous deux, radieux, Disparait monde, rayonnement du Valhalle, le palais de son père, de Wotan, le palais des dieux disparaît.
49:06 On annonce, on croit que c'est le plus solaire, Siegfried, le plus optimiste, le plus gai, le plus jeune, salé. Mais en même temps, regardez la diabolique continuité dramatique. Brunhilde invoque la fin des dieux déjà. Regardez bien. Disparait monde, rayonnant du Valhalle, que ton fier bourg, c'est-à-dire forteresse, Que ton fier bourg tombe en poussière, adieu, faste éclatant des dieux, meurs dans la joie, race éternelle. Nornes, rompez le fil des runes. Les runes, vous savez, les écritures sacrées, scandinaves, n'est-ce pas, qui symbolisent un peu l'ancien destin, le vieil homme.
49:46 Nornes, rompez le fil des runes, remplacez le déterminisme par la liberté. Crépuscule des dieux, surgit du gouffre, nuit du néant, répands ta brume, pour moi brûle Siegfried, mon astre à présent. On n'a plus besoin de soleil. Mon astre à présent, pour l'éternité, il est à moi pour toujours, mon bien, mon héritier, l'unique et le tout, amour rayonnant, mort radieuse, etc. Bon, c'est pour vous dire que c'est pas tranché à la hache. Donc, nous sommes au rocher de Brunhilde. Elle est réveillée depuis longtemps, mais entre-temps, il s'est passé Il s'est passé que Brunhilde a été réveillée à la fin de ce jour. Acte d'amour, n'est-ce pas ? Le rideau tombe.
La scène des Nornes, temps circulaire hors du monde
50:37 Et donc, Siegfried et Brunhilde sont encore en train de jouir le matin de leur première matinée, leur premier réveil amoureux. Mais ils sont encore dans le sommeil pendant que les Nornes filent hors du temps. Et c'est ça qui est important à voir dans cette scène, ce temps circulaire, le cap du destin. Je vous lis juste un extrait de ce guide des opéras de Wagner qui sur ce plan du rapport au temps, je sais si c'est important philosophiquement, est tout de même mieux fait que la moyenne des innombrables ouvrages qu'on trouve sur le sujet.
51:20 Dans le vaste édifice tétralogique, la scène des Nornes, tisseuse des destinées, occupe une place à tout point de vue unique. C'est une scène capitale qui, pour la première fois, met à jour sur la scène les fondements mythiques du ring et accomplissant le dernier souhait de Brunhilde, ce que je viens de vous lire, dans Siegfried, Zerreißt, ihr Nornen, déchire le fil, fournit sa perspective à l'ensemble des événements passés, présents et à venir. De nouveau le nombre 3, les 3 moments du temps. Elle ouvre les portes à l'ultime issue du drame, l'effondrement du Valhall dans le brasier.
51:59 Ça va le volcan là-bas ? Je parle à l'Islande. Située au cœur de l'épopée de Siegfried, cette scène doublement nocturne, nuit réelle et nuit mythique, vous allez voir l'importance des métaphores de l'obscurité, qui brasse à elle seule une des plus vastes durées jamais évoquées au théâtre en 15 minutes de musique. En 15 minutes, les Nornes résument des millénaires du devenir du monde.
52:30 Et situé au milieu des deux scènes lumineuses, je vous l'ai dit, scènes lumineuses, je vous ai lu un extrait, le duo final de Siegfried qui va se terminer, n'est-ce pas, par l'union charnelle, tout ce que vous voulez, en plein soleil, ce duo qui commence par Heil dir, Sonne, Heil dir, Licht, salut toi soleil, salut toi lumière, on est loin des brumes. Je dis ça parce que Nietzsche disait, pour se moquer de Wagner, Wotan est le dieu du mauvais temps. Bon, il préférait, avec quelques raisons, sinon raison, le ciel de Turin, de Nice, n'est-ce pas ? Et il aurait bien voulu de la Corse, on en parlera une autre fois, des rêves de Nietzsche sur la Corse.
53:08 Enfin, si je vous dis quand même un petit détail, je vais encore froisser ceux qui sont dans le culte de Nietzsche, comme si c'était un mot qui allait avec Nietzsche. Nietzsche écrit à Peter Gast, son correspondant musical, on devrait aller en Corse, il est à Nice, l'occasion ou jamais, mais déjà c'était compliqué à l'époque, sans doute même encore plus qu'aujourd'hui. On devrait aller en Corse, on ira à Corté, c'est écrit dans sa lettre, parce que d'après mes calculs, c'est là que Napoléon a été conçu.
53:41 C'est extraordinaire cette fascination pour le sperme de Bonaparte. Bon allez, non non, du haut au soleil. Il va y en avoir un autre duo entre Siegfried et Brünnhilde quand ils vont se réveiller. Je vous dis qu'ils sont en train de… Comment dire un mot ? À 4 heures du matin l'été, le sommeil d'amour dure encore. Sous les bosquets, l'aube évapore l'odeur du soir fêté. Ce sommeil unique, léger, comme une abeille moirée. Nous sommes entre deux scènes lumineuses.
54:19 Scène du réveil à chaque fois, réveil d'un sommeil millénaire dans Siegfried comme la Belle au bois dormant et réveil de la première nuit d'amour après la scène des Nornes, avec une transition, l'art des transitions, je vais dire, des soudures. Et entre les deux, il y a cette scène sombre que nous allons voir, qui se passe dans la nuit hors temps, justement, hors monde. Le monde est éclairé par la lumière d'Apollon, mais là c'est hors monde. Regardez bien. Elle ouvre la porte à l'ultime issue du drama.
54:55 Située au cœur de l'épopée de Siegfried, cette scène doublement nocturne, je répète, nuit réelle et nuit mythique, qui brasse à elle seule l'une des plus vastes durées jamais évoquées, est située au milieu des deux scènes lumineuses, vous comprenez mieux, dévolue au couple rédempteur. Un scène unique, personnage unique. Les Nornes sont les seules figures importantes de toute la tétralogie à n'apparaître qu'une fois durant toute l'œuvre. Ayant élu domicile au rocher de Brünnhilde, elles apparaissent ici que dans la mesure où elles ont dû quitter leur lieu naturel, le pied du frêne du monde.
55:29 On en saura plus quand on passera la musique. Les Nornes vont commencer par chanter l'époque où poussait au bord de l'eau, au bord du Rhin, au bord de la source. Le frêne du monde, Weltesche. Pensez à l'arbre de vie dans l'Ancien Testament, au lieu d'opposer les mythes païens et le judéo-chrétien. Je ne vais finir par me fatiguer. Bon, non, mais enfin, je suis toujours répété.
55:59 Ils disent toujours l'ordre symbolique dans quelques religions, ils disent toujours les mêmes choses, pas dans le même ordre. Le pied, elles n'apparaissent ici que dans la mesure où elles ont dû quitter leur lieu naturel, le pied du frêne du monde, remontant dans le passé plus loin que quiconque dans l'œuvre. Donc, on va avoir, mon fils m'a dit que dans la guerre des étoiles, ça c'est votre génération, vous savez que moi, c'est la troisième époque ou épisode, je ne sais pas comment on dit, Star Wars 3 ou je ne sais pas quoi, Le Seigneur des Anneaux, où l'on voit ce qui s'est passé.
56:33 Mille ans avant, vous voyez, c'est un peu ce temps circulaire, vous me corrigez en route, je confonds souvent le Seigneur des Anneaux, il y a la Guerre des Étoiles dans tous les cas, c'est le ring. Donc, ayant élu le pied du frêne du monde, remontant dans le passé plus loin que quiconque dans l'œuvre dévoilant un présent qui ne sera pas montré en scène, Prophétisant à un avenir qui se rapproche dans le même temps où se déroule la scène, puisque le crépuscule des dieux va se terminer là, par l'incendie du palais des dieux du Valhalla, elles incarnent le temps à la fois comme éternité, certes au bord de la fracture, mais aussi comme passage, c'est-à-dire dans sa dimension pleine et entière. Cette scène est par excellence celle du dire prophétique dans sa dimension la plus totale.
57:25 Trois Nornes, trois temps, passé, présent, futur, trois récits tripartites, trois thèmes musicaux fondamentaux. Ici encore, après le grand tête-à-tête de Siegfried avec la nature, le chiffre 3 est porteur des symboles et organisateur de structures. Alors vous me direz, on te voit venir l'ordre symbolique. Non, non, non, je pense à la musique là. J'ai déjà vu ces trois femmes, trois femmes qui ont un rôle lyrique comme ça. Là je suis dans la musique. Ceux qui connaissent un peu le répertoire lyrique savent que je fais allusion aux trois servantes de la reine de la nuit dans la flûte enchantée.
58:01 Les trois jeunes femmes qui ont un rôle initiatique puisqu'elles guident Tamino, le prince, et Papageno, l'homme de tous les jours, vous et moi si j'ose dire, j'espère pour vous, qui ne va pas lui aller vers l'accomplissement, vers l'initiation, vers les grands mystères divins, mais qui dit moi ce qu'il me faut c'est une tranche de jambon, Un verre de bière, si tonton, je pourrais avoir une petite femme. Il demande ça aux trois filles. Il y a comme ça de l'intertextualité musicale.
Écoute commentée du prologue du Crépuscule des dieux
58:31 Alors, on va envoyer, et je me permettrai de commenter quelques passages en vous rendant attentif à quelques motifs musicaux que certains, je crois, ont déjà dans l'oreille et que d'autres vont découvrir, et je marquerai le coup pour qu'ils s'impriment. Allons-y. Donc, un instant tout de même, le crépuscule des dieux, dernière partie de l'anneau du Nibelung de Richard Wagner, ou ring, ou tétralogie, le crépuscule des dieux, prologue, c'est-à-dire que ce n'est pas encore le premier acte, c'est le prologue avant même le commencement du premier acte. Allons-y.
59:26 Alors là vous voyez, on entend vient le celtier, da da da da da da da da da da da da da da da. Vous vous souvenez que c'est le thème du Rhin, on retrouve le devenir éternel, le devenir... Le plus lent, plus majestueux qu'auparavant, moins de vitalité. Le thème des flots du Rhin. Première Norne, deuxième Norne, vous voyez on dirait des... elles sont un peu fantomatiques, c'est pas les trois filles du Rhin qui batifolaient et qui vampaient le pauvre Alberich. C'est pas des filles de saloon.
1:00:21 Donc deux fois un peu pas le même motif, troisième fois. Donc, crois que ça va être... Pareil, ça s'interrompt et on entend les motifs importants sombres, là, au cuivre, le thème du destin.
1:00:59 Un peu plus fort peut-être. Vous remarquez que les premières paroles, c'est l'incertitude. Quelle lumière brille ? Est-ce que c'est le jour ? Est-ce que c'est pas un piège ? Ou est-ce que c'est une lumière dans la nuit ? Loge c'est le dieu du feu, n'oubliez pas !
1:01:38 Les rôles vocaux sont distribués. Il y a une alto, une mezzo et une soprano, celle qui est en train de chanter, qui a le front dégarni, c'est la plus aiguë. Il y a quelque chose d'épuisant.
1:02:12 D'épuisé dans la musique, le monde est vieux.
1:02:42 Voilà l'arbre.
1:03:13 Vous voyez, elle en parle comme d'un paradis terrestre. C'était il y a longtemps. Stéphane, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chardin, Chard Comme Adam et Ève ont voulu goûter à l'arbre de la connaissance, Wotan, car c'est lui, Wotan a voulu boire à la source de sagesse, de savoir. Il y a perdu un œil.
1:05:25 Et voilà le refrain, écoutez bien, pour les paroles comme pour la musique. Chaque fois qu'elle se passe le relais, avec cette phrase capitale, « Sais-tu comment ça va tourner ? » C'est ça la meilleure traduction. C'est notre question à tous dans ces époques troublées. « Sais-tu ce qui va sortir de tout ça ? »
1:07:14 Voilà, elle a terminé. Dominée son couplet à seconde ordre et de nouveau le refrain lancinant. Sais-tu comment ça va tourner ?
1:07:44 wie das wird, werden le devenir. Vous voyez, c'est une récapitulative sur l'histoire de l'Or du Rhin.
1:08:23 C'était les violons là. On apprend.
1:09:04 Alors on est dans le présent, dans le passé, dans le futur. La fin des dieux est déjà annoncée. Donc on est au prologue.
1:09:34 Le refrain. Regardez comme la musique et les câbles emmêlés vont bien ensemble.
1:10:04 On entend les thèmes de Loge.
1:10:56 Le Palais des Dieux Il repose sur un bûcher, ordonné par Wotan, ex-bûcher, composé de ce qui reste du frêne du monde.
1:12:08 Le thème du sommeil éternel. Un thème qui descend, qui descend, qui descend. L'extinction de toutes les pulsions. Scène ahurissante. Le refrain, jamais pareil, toujours enrichi de nouvelles variations.
1:12:52 Voyez, voyez, le regard ne distingue plus rien, les formes se brouillent, les fils s'en mêlent. L'anamnèse est en échec, les réseaux sont brouillés.
1:13:54 La malédiction de l'anneau vient contrecarrer l'effort d'anamnèse. Attention ! Es riss ! C'était le thème de la malédiction à la trompette.
1:14:39 La malédiction, le trompeau. Le sommeil éternel. Régresser vers le bas, vers la mer, vers la terre, ce sont des filles de la terre. Comme souvent les prophétesses.
Du prologue au voyage de Siegfried sur le Rhin
1:15:18 Et comme au début on a entendu quelques vagues allusions au destin à un moment où elles disparaissent dans les entrailles de la Terre. Voilà cette scène qui n'a pas d'équivalent dans tout le ring, n'est-ce pas ? Ça ne sert à rien de dire scène métaphysique et qu'est-ce qui ne l'est pas dans le ring, mais je veux dire qui dépasse ici les enjeux propres à chacun des autres personnages, comme s'il y avait une espèce de vie. La vision transversale, à la fois circulaire, de tout ce qui s'agit dans ce cycle. Et donc, qu'est-ce qui se passe après ? Je vous saute, c'est affreux, mais on ne verra pas, je sais qu'il y en a qui vont m'en vouloir, on ne verra pas.
1:16:05 D'abord, l'extraordinaire travail, ça je vous le recommande parce que vous l'avez souvent en extrait. Ça, ça dure dix minutes, un quart d'heure. La soudure, c'est une convenance. Et le réveil de Brünnhilde et de Siegfried, c'est le fameux passage qu'on appelle « L'Aube et le voyage de Siegfried sur le Rhin ». Mais surtout, j'en profite pour vous dire que Glenn Gould donne une version hallucinante au piano, n'est-ce pas, où on entend tous les instruments de l'orchestre, je ne sais pas comment ils se débrouillent, Techniquement, c'est prodigieux, surtout qu'il y a une fugue à plusieurs voix du voyage de Siegfried sur le Rhin.
1:16:55 « A Rhine Journey » a marqué en général la traduction anglaise. Vous trouvez tout ça sur le streaming. Donc, le réveil, et bien sûr, dès son premier réveil, Siegfried veut voir le monde voyager. Il a déjà marre. C'est pas un homme au foyer. Vous voyez ? Bon, et là, il y a un dialogue, on peut ironiser, hein ? « Prends pas froid, pense à moi, je te donne mon cheval », elle lui donne son cheval, c'est une valkyrie, hein, une chevaucheuse, pam pam pam pam pam pam.
1:17:31 Elle lui donne son cheval et lui, il lui donne l'anneau qu'il a pris sur le dragon, n'est-ce pas ? Puisque c'est lui maintenant le maître de l'anneau qui lui donne l'anneau à elle. Elle entre dans l'ombre de l'anneau, vous voyez, à partir de là. Donc Siegfried s'éloigne et va arriver, et nous aussi, pour la première fois depuis le début de la Tétralogie, on a vu l'or du Rhin, on a vu toute la Valkyrie, on a vu ce prologue, et maintenant on va enfin arriver chez les hommes, car jusqu'à là on était entre dieux géants, les nains, les filles du Rhin, des êtres, Ils sont à la périphérie du purement humain, comme dit Wagner souvent. Et là, on va arriver à un premier royaume, un empire.
1:18:20 On va arriver sur les bords du Rhin, près, chez les Gibichungen, ça s'appelle comme ça dans la tradition du poème épique. Ce n'est pas bien connu, qui est l'équivalent de la chanson de Roland, s'il fallait trouver absolument des équivalents. Et encore, le Nibelungenlied, le chant des Nibelungen, des gnomes qui sont dans le monde souterrain. Wagner a mélangé, en travaillant énormément, Lévi-Strauss répète que Wagner est le père irrécusable de l'analyse structurelle des mythes, en artiste. Je ne dis pas ce que Wagner pense, Je parle de ce qu'il produit, ce qui nous fait écouter, les paroles qu'il met dans les bouches, les rapprochements qu'il fait entre femmes et oiseaux, par exemple.
1:19:11 Vous allez voir pourquoi je dis au passage, pour ceux qui ne le savent pas, pour montrer que la seule différence entre les mathématiques et la poésie, c'est que la poésie est une science exacte et dessinément. Les Valkyries, à l'origine, dans la donnée, pour les érudits, ils le savent, dans la mythologie germanique, c'était des cygnes. Oui, les oiseaux, les cygnes, qui sont très fréquents dans les pays nordiques, sur les étangs et les rivières, elles laissent leurs ailes et leurs plumes sur le rivage et elles vont s'ébattre dans l'eau. A l'origine, c'est ça les Valkyries.
1:19:45 Voilà. Et c'est plus tard que Wotan leur a donné l'ordre, en volant, d'aller sur les champs de bataille ramasser les corps des héros qui sont valeureusement morts au combat pour en faire une armée d'élite chez les dieux, là, en haut, au Valhalla. Dans le haut du pavé, vous savez comme on dit très bien, la langue elle sait tout, la langue elle sait bien que c'est la lutte de classe qui est derrière tout ça. Les dieux sont là-haut.
Rousseau : de la possession à la propriété
1:20:16 Une armée d'élite de ramener les corps des guerriers morts, valeureusement, au combat pour en faire une armée qui va aider Wotan à lutter contre le travail de sape du monde souterrain, Depuis qu'il a volé, lorsque Alberich, le nain, le prolétaire, avait volé au Rhin. Enfin, il n'y a pas de propriété dans la nature. Magnifique passage de Rousseau dans le contrat social. En passant de l'état de nature à l'état civil, l'homme perd la liberté naturelle pour acquérir la liberté civile.
1:20:54 La liberté naturelle qui n'a pour borne que les forces de l'individu, je cite mot pour mot, quand on me dit ça va pas très loin, vous mettez une gazelle dans la jungle entourée de guépards, de lions, bon bref. La liberté naturelle qui n'a pour borne que les forces de l'individu, et par contre il retrouve la liberté civile qui n'est limité que par la volonté générale. Mais, là je parlais de propriété, je ne parlais pas de liberté, mais ça va ensemble ce changement, ce passage de l'État.
1:21:24 Il dit aussi que l'homme abandonne du coup ce qu'il avait dans la nature, c'est-à-dire la possession, et il acquiert enfin la propriété. Ah oui, c'est des distinguos à la Rousseau ça. On devrait apprendre ça à l'école primaire. La possession, un lion a une antilope dans la gueule, il la possède, jusqu'à ce qu'un plus fort le lui prenne. Un mâle rival. En général, c'est un guépard. Un guépard, il fait un tiers du poids du lion. Il a fait 20 essais pour avoir sa pauvre gazelle, pas pour nourrir ses petits. Une fois qu'il l'a, un lion qui somnolait, je l'ai déjà dit, qui somnolait jusque-là, ouvre un œil, n'est-ce pas ? Il voit que les lions ne sont pas là tout près, parce qu'il aime bien faire travailler les femmes, les lions. Il n'est pas le seul. Il se rapproche du guépard, il lui donne une gifle, n'est-ce pas ? Le guépard s'en va précipitamment, et le lion règle.
1:22:17 Il faut toujours commencer. Vous voyez ? La liberté naturelle. Donc ça c'est la possession qui n'est que l'effet de la force, dit Rousseau. Il l'abandonne au profit de la propriété qui ne peut être octroyée que sur un titre positif, dit Rousseau. Autrement dit, la possession est binaire. Moi, j'ai un bonbon dans la bouche, je le possède, personne ne peut me l'emmène, je le possède. J'ai une femelle, ce n'est pas ma femme, ce n'est pas un mariage, ce n'est pas une institution, c'est un instinct pour l'instant. C'est binaire. Moi et la chose que je possède. Voilà, je possède ça.
1:23:01 La propriété est ternaire. Il y a moi la chose et l'autre qui me reconnaît comme propriétaire et que je reconnais. C'est ma femme, cher ami, excusez-moi. Il peut y avoir des frictions. Tout le romanesque n'est fait que de cela. Mais je veux dire, le fait change lorsqu'il est basé sur le droit. Donc vous voyez là, est-ce que Albérich, problème que je pose à ceux qui voudraient faire une thèse sur l'ordre symbolique dans le ring, est-ce que Albérich a volé l'or du Rhin et donc légitime qu'on le lui vole aussi ? Parce que c'est l'argument de ce voyou de Wotan, des dieux de Loge, n'est-ce pas ?
1:23:50 Lorsque Wotan lui dit « mais comment tu veux qu'on aille récupérer l'or d'Alberich dans le monde souterrain ? » et Loge répond, le dieu du feu, son conseiller damné, son consultant, lui répond « Durch Raub ! » avec un cri terrifiant « Raub » en anglais. Vraiment le vol, mais avec violence. Un vol qui n'est pas loin du viol. Donc voilà, on voit tout dans cette scène, on la récapitule. Il y avait une époque paradisiaque, le frêne bruissait dans le vent, la source clapotait, la source du savoir, de sagesse, jusqu'à ce qu'un dieu téméraire, Wotan, la curiosité humaine, est venu boire, s'abreuver à la source du savoir, ça veut dire chercher à savoir.
Le frêne mutilé et la musique art du temps
1:24:44 Il a été Philosophia. Il a goûté à l'arbre de la connaissance. Résultat, il a perdu un œil. Il a toujours un bandeau comme les pirates, quand on le voit. Et ça doit être fréquent chez les Vikings. Et d'où viennent cette mythologie-là ? Mais vous voyez que dans l'ordre des significations, elle n'est pas propre aux pays nordiques. On retrouve ça partout. La preuve, Adam et Ève, c'est ses mythes. Et c'est des pays déserts alors que...
1:25:15 Il y a un manque d'eau ici et un excès de flotte là-bas. Et de glace même. Donc à partir de là tout a dégénéré, vous avez vu, le frêne a dépéri, Wotan a arraché, ce qui est encore un acte attentatoire, n'est-ce pas ? Le frêne du monde, il a arraché une branche, avec cette branche il a fait sa lance, son marqué, les contrats, les pactes, qui essaie d'équilibrer les pouvoirs Les géants, etc. Et il a fait couper cet arbre qui est un arbre mort maintenant et avec ses tronçons, il a fait un gigantesque bûcher.
1:26:00 Dès le départ, on voit ce qui nous attend à la fin du crépuscule des dieux, on pressent comment ça va se terminer, par un embrasement final. Fa come natura face in foco, dit Dante, fait comme la nature fait dans le feu. Le feu d'Héraclite. On le rend. Alors, Siegfried, après ce rêve magnifique duo, là encore j'ai fait un long passage dans mes réponses aux questions, à la question qui avait l'intelligence de me demander, je ne sais pas si j'ai répondu de manière exhaustive, tant s'en faut, mais enfin j'ai essayé de faire de mon mieux les interprétations de références du ring.
1:26:42 Il y a un nom que j'ai cité qui revient souvent, des noms exceptionnels. Au niveau vocal, jamais on a atteint le niveau de Lauritz Melchior chez les ténors dans le rôle de Siegfried. Il y a deux ou trois noms, Flagstad, Nilsson et Frida Leider ou Lotte Lehmann dans le rôle des Brünnhilde ou des Sieglinde, la maman de Siegfried, ou de Brünnhilde, sa future épouse. Donc là il faut réécouter après avoir entendu dans des gravures stéréophoniques ça, il faut réécouter la musicalité, même avec un vieil enregistrement des années 30 vous entendez plus de choses, c'est extraordinaire l'importance de l'interprétation.
1:27:22 La musique, l'art le plus immatériel. Je ne dis pas qu'il est immatériel. Si vous m'entendez là, c'est que dans l'air il y a des... S'il y avait le vide, vous ne m'entendriez pas. Il y a des conditions matérielles. Puis il y a à travers les ondes de l'émetteur-récepteur dans l'espace, il y a des flux ionisés. Ce n'est pas une maintenant fin. Un air de Mozart, c'est un peu plus fluide et évanescent que le marbre dur ou l'ardoise fine, pour parler comme du Bellay, que l'architecture, que la sculpture, même que la peinture qui est déjà plus abstraite puisque la dimension, la profondeur dans la peinture, je résume l'esthétique de Hegel, la profondeur elle est illusoire, on en fait abstraction, la peinture est toujours abstraite par rapport à la sculpture et l'architecture.
1:28:16 On fait abstraction de troisième dimension. Tout est à plat. Et quant à la musique, il n'y a plus de dimension spatiale du tout, c'est uniquement du temps. C'est un ébranlement matériel, oui, mais dans le temps. C'est des durées. Ce sont des rappels qui ont leur importance. Il faut écouter ses interprétations illustres.
1:28:50 Siegfried Voyage sur le Rhin, il y a un grand interlude orchestral, celui dont je dis qui est admirablement joué par Glenn Gould au piano, Siegfried's Rhine Journey, et il arrive, j'y reviens, à la première cour, à la première société organisée, l'état civil, je finis mon détour par Rousseau, il arrive au royaume des Gibich. Et là, on l'attend. Enfin, on l'attend, quelqu'un l'attend. Quelqu'un qui est le principal conseiller du roi qui règne là.
Gunther, Hagen et la loi de l'or ou de l'amour
1:29:27 Le roi qui règne là, allez je vous le dis maintenant, c'est pas un mystère, c'est le symbole de l'impuissance en général. Prenez-le comme vous voulez, politiquement, sexuellement, psychologiquement. Gunther. Mais il a une âme damnée comme conseiller. Ce conseiller c'est Hagen, le personnage le plus sombre de la tétralogie, n'est-ce pas ? Puisque même Alberich, qui n'est que haine et fureur, et qui est son père, Hagen est le fils d'Alberich. On ne le sait pas chez les Gibich, mais il vient, c'est un Nibelung, il vient du monde souterrain.
1:29:59 Il a eu cette promotion, il est conseiller du roi des Gibich et il médite une vengeance à l'égard de Siegfried qui s'est emparé de l'anneau pour lequel son père avait renoncé à l'amour. Donc dans le dos de Siegfried, la logique continue, il y a une logique algébrique. Ou l'or, ou l'amour. Alberich a joué le jeu, on a beau dire, c'est un personnage sombre, négatif, souterrain, donc un peu diabolique, n'empêche que, il a respecté le deal fondamental de la tétralogie, la loi qui la gouverne. Oui, la loi au sens des lois des sciences dures. Pour obtenir l'or, la condition sine qua non, c'est de renoncer à l'amour. Je ne dis pas que, moralement, je ne dis pas qu'il faut renoncer à l'amour.
1:30:49 Et prendre l'or ou l'inverse, ne jamais renoncer à l'amour par amour de l'or. Je dis que c'est ça qui est institué dans le récit. Et à partir de là, une logique se déploie. Donc, Alberich avait renoncé à l'amour. Il avait même dit cette phrase extraordinaire, c'est Wagner qui écrit, avec l'or qui me donnera la puissance sur le monde. Je n'aurai plus l'amour mais je pourrai m'acheter le désir, excusez-moi, le plaisir, voyez mon lapsus. Justement, avec l'or je pourrai m'acheter le plaisir. Citizen Kane, donc là où il y a toute l'histoire du romanesque et même bien des films qui se reconnaissent dans cette logique qui est opératoire.
Écoute commentée de la scène chez les Gibichungen
1:31:35 Il arrive, Hagen médite sa vengeance. Sa vengeance, c'est ce qu'on va voir, c'est ses manigances, c'est la deuxième grande partie que nous allons entendre. Mais il faut que je demande d'abord à… Il faut que je consulte l'heure, il est 22h donc ça nous fait une heure et demie à peu près, c'est toujours à ce moment-là que je demande l'heure, je remarque. Nous ferons, grâce à l'excellente idée de Pierre-Alain qui a eu beaucoup de succès, je vous en remercie avec vos commentaires et vos réponses.
1:32:06 Je passe aux réponses aux questions, au lieu de bâcler les réponses aux questions pendant 20 minutes écrasées en fin de séance. Il croiront une réunion spéciale les mercredis où il n'y a pas atelier puisqu'on en fait une fois tous les 15 jours maintenant, il y aura les réponses aux questions. Donc on va essayer de voir au moins cette deuxième partie, nous avons le programme et je vais demander, moi il me semblait dans ma réception qu'il y avait des problèmes de saut de son, j'espère que ça peut être arrangé parce qu'il y a des moments où le son partait alors qu'il était excellent tout à l'heure quand on a fait le test.
1:32:45 Voilà. Voilà Gunther, à droite. Voilà Hagen, mal fagoté, le conseiller, qui dit à son maître que sa gloire est insignifiante parce qu'il n'a pas de femme. Et voilà sa sœur, Gutrune, qui n'a pas de mari.
1:33:34 Ohne Mann, sans mari. Vous avez vu comme Patrice Chéreau l'a habillé en bourgeoise de fin 19ème, voyez, en robe de soie. Et alors là, écoutez bien, tout d'un coup, une anamnèse, regardez ces thèmes.
1:34:04 La Valkyrie, une femme magnifique. Ecoutez les flûtes, écoutez les flammes, L'oiseau, pam, pam, pam, pam.
1:34:42 Vous voyez comme l'impuissance est symbolisée par le fait qu'on pourra jamais chevaucher les flammes ? Là défilent les thèmes des parents de Siegfried, on révise la Valkyrie, fils d'un frère et d'une sœur jumelle. La Forge, où j'écris de passer sa jeunesse. Je le souhaite à Gutrune comme mec, sous Man. Regardez quand la femme chante chez Wagner, hautbois, flûte, tous les bois, tous les oiseaux chantent.
1:35:37 Ecoutez les instruments à vent. Et comme les cuivres reviennent dès que les hommes parlent. Voyez les scènes récapitulatives.
1:36:08 Pam pam pam pam Vous voyez la voix de Bass de Hagen ? Le Maître de l'anneau !
1:36:40 La servitude, la servitude, le thème. Il est furieux, Gunther, que l'autre le tente en lui disant que c'est impossible de toute façon. Alors pourquoi il en parle ? Et vous allez voir. Il y a une ruse. Quand on n'a pas la force, il y a la ruse.
1:37:15 Et là on entend les harmonies du casque qui permet de prendre n'importe quel aspect qu'on a entendu dans l'or du Rhin, rappelez-vous, qui symbolise toutes les avancées technologiques dont l'homme est capable. Aujourd'hui ce serait l'hologramme, hein, le casque.
1:38:07 Il chante. Regardez les instruments à vent qui émergent de son chant. Une volière. Vous remarquerez la remarquable conduite d'acteur de Patrice Chéreau, c'est assez rare à l'opéra.
1:38:48 Et là on entend le thème du renoncement à l'amour, le thème qui descend là. J'espère que malgré les problèmes de son, on va entendre un extraordinaire passage où on entend des solos de violoncelle, comme en musique de chambre. Là, là !
1:39:23 Et encore une fois là, Vergessen, oublier, oublier, faire boire à Siegfried un liquide, un breuvage qui lui donne l'oubli. Alors qu'en pensez-vous ?
1:40:15 Vous remarquerez que comme les filles de Minos dans Phèdre de Racine, elle ne l'a pas vue, elle en est déjà amoureuse parce qu'elle est amoureuse de la légende qui le précède. Ah, ah, ah, est-ce que Siegfried n'est pas en train d'approcher ?
1:41:15 On entend son cor au loin. La fugue. La servitude ! Et ton france, La polyphonie où tous les thèmes se mélangent. Tout chante là. Le chant des filles du Rhin, le mouvement du fleuve, la barque qui avance.
1:42:38 Le Crescendo ! Sondance ! Siegfried, voix de ténor, bien sûr.
1:43:17 Capitales, les rencontres chez Wagner, les cérémonies de rencontres. Attention, le thème de la malédiction est plein de cuivre. C'est bien la malédiction.
1:43:53 Siegfried n'a pas une voix extraordinaire, qui fait ce qu'il peut assez vaillamment, mais qui joue admirablement. Son rôle de benet, parce que Siegfried est un peu premier degré, comme Héraclès.
1:44:54 Regardez les premiers plans, on se regarde en chien de faïence, il y a des hésitations de musicales. Vous voyez, Siegfried n'a aucun intérêt pour la richesse intrinsèque du trésor. Pour lui, c'est des jouets. Il est prêt à donner le casque, l'épée.
1:45:36 Voilà le casque qui sert à revêtir n'importe quel aspect. Le Helm, c'est heaume. Les harmonies du casque, les harmonies du casque. Comme une formule magique.
1:46:28 Et quand même, quand même, l'anneau. Vous voyez, au moment où on parle de Brünnhilde, Gutrune arrive avec une boisson. Écoutez bien quand Gutrune arrive, regardez les instruments avant, on dirait des fleurs qui s'ouvrent.
1:47:21 Vous voyez, comme depuis Tristan et les Maîtres chanteurs, l'écriture s'est assouplie harmoniquement, les moindres nuances, les accords presque jazzy.
1:48:26 Regardez, pendant qu'il boit, on entend un trille, le trille c'est ça, c'est toujours un avertissement, depuis Beethoven, le trille est signe de danger quand il se prolonge. Une chose pas claire. Merci au Bastien.
1:49:08 Voilà, en quelques gorgées, Siegfried a oublié Brünnhilde.
1:49:39 Là, il y a un jeu de mots allemand, Gutrune, ça veut dire les bonnes runes, les bonnes runes, les bonnes écritures sacrées. Joli thème.
1:50:18 Voila, il faut couper là. Beaucoup de choses se sont passées dans des manigances, ourdies par le ténébreux Hagen qui continue à incarner la vengeance du monde d'en bas, n'oublions pas.
Brouillage final, serment sur les lances et philtres
1:50:49 Le subconscient c'est ce qui est dessous, sub, n'est-ce pas ? Et il n'aurait pas cette force si on ne le refoulait pas en bas. Enfoncer un ballon dans une baignoire, il vous saute à la figure. Pendant toute cette scène, vous avez remarqué que ce n'est pas très satisfaisant tout ça du point de vue scénario. Qu'est-ce qui se passe ? C'est ce qui fait la profondeur de ce passage. Je ne suis pas en train de faire une critique de l'extérieur.
1:51:19 Tout se brouille dans la fin du Crépuscule des dieux. Tout ce qui était clair auparavant, les deals, tout a l'air de s'embrouiller. C'est Fritz qui était l'homme, c'était le couple absolu, le plus vaillant des héros et la plus sublime des héroïnes, l'ex-vierge guerrière puisqu'elle ne l'est plus. Mais non, mais… Maintenant, il est devenu un homme au sens banal, c'est-à-dire qu'il ne résiste pas au premier jupon qui passe.
1:51:54 Et on va voir que ça va encore s'aggraver quand il va être au contact des filles du Rhin pendant la partie de chasse, ce qui lui sera fatal. Ce sera notre troisième partie. Mais je voulais montrer cette scène pour faire comprendre ce qui va se passer. Siegfried va aller franchir les flammes de nouveau, déguisé en Gunther. Brünnhilde, terrifiée, va voir à l'intérieur des flammes que quelqu'un d'autre que Siegfried peut venir la débusquer, alors qu'elle se croyait à l'abri, entourée de ce cercle magique instauré par son père, par la lance de Wotan, et que seul Siegfried pouvait franchir.
1:52:34 Elle ne sait pas que c'est lui, avec le casque magique, il a pris l'aspect de Gunther. Il l'a ramené précipitamment, tout ça dans un temps qui n'est pas le vrai temps, C'est un temps mythique, rapide comme le souffle d'un vent d'est.
1:53:05 Je dis ça parce qu'il se compare à ce vent-là. Je suis arrivé comme le vent de l'Est. Et se prépare donc un double mariage. Gunther va enfin pouvoir avoir une épouse et laquelle, prestigieuse, une belle alliance, la Valkyrie que tant d'hommes ont essayé de posséder, ils n'y sont pas arrivés. Mais personne ne sait que c'est par l'entremise de Siegfried qu'il y est arrivé, c'est un peu honteux. Et Siegfried, lui, ne rêve que d'une chose, c'est de s'unir à Gutrune. Et bien sûr, Brünnhilde assiste à tout ça égaré, hébété, comme une prisonnière.
1:53:42 Et ça se termine, le deuxième acte de Crépuscule des dieux, je vous saute des passages, ça se termine par le fameux serment sur les lances où Brünnhilde, Hagen et Gunther jurent la mort de Siegfried pour se venger, chacun pour des raisons différentes. Trio qui n'intéressera que ceux qui connaissent bien l'art lyrique, Trio qu'on a souvent comparé aux meilleures réussites de Verdi. Verdi et Wagner font semblant de s'ignorer, ils ont les styles différents voire opposés, tous les deux sont magnifiques.
1:54:16 Ne me demandez pas de choisir entre le duo d'Amour d'Otello qui est une beauté cosmique stellaire, Le duo de Tristan qui est nocturne aussi, mais d'une manière si différente. Ne me demandez pas de choisir, ce qui est merveilleux, le luxe, c'est que nous ayons les deux. Seulement, là, quelquefois, tout se passe comme si chacun s'épiait. Ils font semblant de ne pas en parler de l'autre, mais il se tenait au courant. Wagner, tous ceux qui lui ont des visites voyaient des partitions de Verdi sur son piano et vice versa.
1:54:51 Verdi disait quand il a vu la partition de Tristan, on n'arrivera pas à me faire croire que c'est un seul homme qui a fait tout ça. Voilà, donc ça se termine par le serment sur les lances et donc Siegfried ne sait même pas qu'il est en danger de mort, qu'on a juré sa mort. Mais nous allons voir sa mort, mais je crois qu'on le fera la prochaine fois. Et donc n'hésitez pas, vous voyez l'ensemble des questions qui se Je précipite la richesse du contenu qui émane de cette histoire, du texte, du drame, du texte et de la musique, c'est-à-dire du drame lyrique.
1:55:31 N'hésitez pas à poser, vous pensez bien que je serais ravi de creuser les questions qui s'imposent ici. Et en tout cas, moi je suis plus que ravi de bénéficier de votre fidélité. Donc, la prochaine fois, nous verrons comment Siegfried va tomber sous la lance de Hagen, puisque Brünnhilde ira jusqu'à lui dire tellement qu'elle veut se venger qu'elle ne sait pas qu'il a fait ça dans un état. C'est bien l'irrationnel. Il faudra qu'on parle des philtres.
1:56:10 En Tristan, tout a dépendu d'un philtre. C'est la donnée médiévale, Tristan et Iseut, ils ont bu un philtre d'amour. C'était fait pour le roi Marc à l'origine. Le roi Marc était un peu vieux et donc la servante, l'impuissance sexuelle, avait préparé des breuvages censés être des aphrodisiaques et par erreur, au lieu de donner le philtre de mort, La servante fidèle à qui ils demandent d'apporter le philtre de mort qu'elle veut faire boire à Tristan et mourir tous les deux, comme ça, pour se venger que leur amour soit impossible, elle fait exprès de substituer le philtre d'amour au philtre de mort.
1:56:48 C'est une histoire de… Pour nous, l'homme moderne, c'est un peu décevant. L'amour, quand même, c'est sublime, que ça dépend des molécules qu'il y a dans… quand même, vous voyez ? Ça va loin, cette histoire de philtre. Le fait que ce soit un artifice veut dire qu'il y a une nécessité qui est bien extérieure à tout ce qu'il y a dans la tête des protagonistes, Une logique dont ils sont la proie. C'est ce que nous verrons et creuserons la prochaine fois, lorsque nous verrons la fin du crépuscule des dieux, c'est-à-dire la mort de Siegfried et l'admirable scène finale où Brünnhilde s'élève au plus haut niveau du sublime.
1:57:31 Voilà. Et je remercie bien sûr la logistique et Pierre-Alain et encore une fois tous ceux qui nous écoutent.