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Early Autumn et le préjugé d'un jazz ou d'un classique élitistes
0:16 And the autumn wind brings them to the end of the faded summer life. When an early autumn walks the land, And chills the breeze and touches with her hand, The summer trees, perhaps you'll understand, What memories I know.
1:02 There's a dance pavilion in the rain All shuttered down a winding country lane All russet brown a frosty window pane Shows me a town grown lonely I'm so alone, that dream of ours that started, so April-hearted, seemed made for just a boy and girl.
1:45 I never dreamed, did you, Any fall could come in view so early, Early, So darling, if you care, Please let me know, I'll meet you anywhere.
2:35 J'aimerais bien écouter ce superbe Early Autumn, vous savez que j'aime bien quand je peux. Il faut intervenir selon la saison. Et puisque nous sommes rentrés dans les froides ténèbres, comme on va voir très vite dans le premier texte que nous allons voir, un texte de Baudelaire qui s'appelle précisément « Chant d'automne », j'ai trouvé que rien ne pouvait mieux l'introduire que ce superbe « Early Autumn », chanté par… c'est pour les connaisseurs, mais je vous taquine quand je dis ça, parce que je sais que personne ne connaît les « four freshmen ».
3:11 Par contre, ils sont au top des groupes vocaux dans une culture jazzistique, tout en restant très populaire. Je dis ça contre ceux qui disent « jazz est élitiste, classique est élitiste ». Je rappelle, je ne sais pas si je l'ai déjà dit, mais à l'adresse de ceux qui pensent que le classique, c'est pour, par exemple, je parlais du jazz, mais pour le classique, il y a même préjugé.
3:46 À quelques variantes près, les voici qui pensent que le classique, c'est fait pour des vieux euro-centrés, caucasiens. Je rappelle qu'il y a en Chine, tenez-vous bien, plus de pianistes de très haut niveau, je parle de concertistes, c'est-à-dire des gens qui ont fait 8 heures de piano par jour pendant 15 ans, et qui ont la plupart d'ailleurs entre 15 et 25 ans.
4:23 Il y en a 67 millions plus que de Français. Voilà. A propos des Caucasiens Eurocentrés, les vieux, etc. Et puis, c'est des jeunes. Bon, bref. Non, c'est un groupe vocal. Même ceux qui ne sont pas tout à fait familiarisés avec le grand répertoire du jazz, parce que là, on est au sommet des groupes vocaux. Je ne pas en thèse d'ailleurs, parmi les groupes vocaux de jazz, un des mieux cotés est un groupe français, je dis ça aussi à la trésorerie, ceux qui pensent que le français ça ne peut pas swinguer, ce fameux groupe des Double Six qui restait pendant trois ans en tête du classement du downbeat, la revue la plus prestigieuse du jazz aux Etats-Unis, on ne peut pas faire mieux référencier dans ce champ-là, Pour les groupes vocaux, dans l'ensemble, mondiaux. Et d'ailleurs les Double Six ont repris la merveilleuse mélodie que vous venez d'entendre, qui joue un peu sur le nombre 4, parce que le groupe des Four Freshmen reprend ici un thème qui a été lancé par un ensemble instrumental et non pas vocal de saxo qui s'appelait les Four Brothers.
5:43 Voilà, où il y avait déjà le jeune Stan Getz, pour être plus précis. Bon, je pourrais en parler des heures, alors il faut que je m'arrête avec mon fusil interne. Alors, pourquoi je disais à l'instant que les Double Six ont repris cette mélodie en français, car ils ont fait un travail extraordinaire qui consiste à écouter tous les grands solos, Les grands solos de jazz, c'est compliqué. Ils ont été ré-expliqués, y compris les plus acrobatiques, ceux de Dizzy Gillespie et ils les ont retranscrits vocalement, note par note.
6:23 Voilà, alors, pour ceux que ça intéresse, vous mettez simplement les double-six sur YouTube et vous allez voir tout de suite, essayez de prendre l'album complet, celui qui est rouge et blanc, vous verrez. Les double-six albums rouges et blancs à la pochette et vous trouverez le thème qu'on vient d'entendre, au lieu que ce soit en anglais, vous voyez.
6:57 La froidison de l'automne. Au lieu que c'est ça, c'est « Folie d'une nuit d'été dans l'air tout en beau ». C'est un exploit. Bon, oui, alors, il va être question de l'automne, mais comment ? C'est parce qu'on a dit, le titre c'est « La maladie, le malheur, la mort ».
Lecture du premier « Chant d'automne » de Baudelaire
7:27 Mais l'automne c'est bien, le humus, les champignons, les sous-bois, la douceur de l'air. Oui, et surtout, ces quelques jours qu'on vit, là, on retrouve un peu l'automne qu'on aime, n'est-ce pas ? Il a fait un peu trop chaud, puis il a fait un peu trop frais. Et là, ça tombe très bien justement, c'est ce qui m'a poussé finalement à mettre la séance ce soir dans un décor de septembre.
7:57 Alors oui, pour ceux qui croiraient que je plaque quelque chose un peu par opportunité parce que c'est l'automne et que j'ai un discours de saison, encore que la séquence de ce soir va se terminer par un passage de « Saison en enfer » de Rimbaud qui commence comme ça, c'est un des derniers chapitres de la « Saison en enfer », l'automne déjà. Le chapitre s'appelle d'ailleurs significativement « Adieu ». L'automne déjà, mais pourquoi regretter, c'est un mot qui parle, un éternel soleil, comme nous sommes à la recherche de la lumière éternelle, loin des gens qui meurent sur les saisons.
8:37 Écrire comme ça entre 17 et 18 ans quand même, comme si on avait eu 400 vies. Quel rapport avec notre titre « Le mal, le malheur ». Je ne sais pas si c'est la saison du mal, il n'y a aucune raison, il n'y a pas plus de malheur en automne qu'au printemps, et c'est pas plus dire, ni moins, mais c'est quand même la saison de la caducité, du dépérissement des feuilles.
9:11 Mais j'anticipe, c'est le premier texte qui va nous faire plonger in medias res dans à la fois l'automne et les raisons pour lesquelles c'est lié à la mort, à la maladie, à la souffrance. Allons-y, je vais demander d'envoyer… voilà, voilà, voilà. Alors, Chant d'automne, joli tir groupé de Baudelaire qui nous donne deux poèmes groupés sous le même titre de Chant d'automne, très contrastés, vous allez voir.
9:47 Je le lis sans m'arrêter. «Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres. Adieu vive clarté de nos étés trop courts. J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres le bois retentissant sur le pavé des cours. Tout l'hiver va rentrer dans mon être. Colère, haine, frissons, horreurs, labeur dure et forcée. Et comme le soleil est dans son enfer polaire, mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
10:22 J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe. L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. Mon esprit est pareil à la tour qui succombe sous les coups du bélier, infatigable et lourd. Il me semble bercé par ce choc monotone qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part. Pour qui ? C'était hier l'été. Voici l'automne, ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
11:00 Avant de lire le second, je commente quand même ce premier, merci. Oui, je relève juste… bon, alors vous voyez ici quand même que tout d'un coup là, Génialement, Baudelaire groupe à la fois les thématiques de l'automne, celle de la mort, Alors celle de la caducité, il semble qu'on cloue en grande hâte, un cercueil quelque part, l'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. Et puis en même temps cette ambivalence du rapport à l'automne qui fait qu'on appréhende ce qui va venir.
11:34 L'hiver, colère, haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé. Et puis cette image saisissante, comme le soleil dans son enfer polaire, Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. On est loin de la volupté de la mélancolie automnale qu'il y avait chez les romantiques chez Lamartine ou un Musset, le Musset de Souvenir, par exemple, qui a pour décor la forêt de Fontainebleau à l'automne.
12:04 Et puis, bien sûr, toutes les métaphores qui connotent la caducité, la mort, tout simplement. Donc, nous avons l'automne, nous avons la mort, nous avons déjà La crainte de la souffrance physique, vous voyez, frissons en labeur dur et forcé, glacés, l'inconfort, le bois retentissant sur le pavé des cours. Une petite remarque, alors hors thème de ce soir, mais quand même, mais qui va rejoindre une de mes thématiques récurrentes.
12:40 J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres, le bois retentissant sur le pavé des cours. Essayez d'imaginer les millions de logements parisiens de l'époque de Baudelaire crachant la fumée du charbon de bois. Non, non, mais je veux dire, parce qu'il y a toujours qui pense que c'est l'industrie qui a explosé, mais non, elle était embryonnaire encore. Paris était noir et moi-même, moi-même je ne suis pas né sous Vercingetorix quand même, quand je suis arrivé à Paris pour la première fois, comme j'étais en première, c'était donc tout au début des années 60, je me souviens que les monuments, Notre-Dame était noire, mais noire comme mon micro-mère, C'était avant, n'est-ce pas, que sous Malraux, bien plus tard, une grande entreprise de ravalement, qui mette en valeur cette belle pierre de Chartres, n'est-ce pas, des monuments parisiens, et leurs millions de fossiles, pour qui sait voir, qu'il ne passe pas trop vite devant les murailles.
14:01 Voilà donc, je vais refaire une petite parenthèse, ce petit caillou pas méchant jeté dans le jardin, non pas de l'écologie que je respecte, mais des écolos de l'écologisme. J'ai déjà dit qu'il y a le rapport de l'écologisme à l'écologie et celui du scientisme à la science. Aucun rapport entre le scientisme et la science, ni entre l'écologisme et l'écologie digne de ce nom. Donc, revenons à nos thèmes. Et maintenant, sans transition, j'ajoute le second. Une dernière chose pour le premier, la dernière strophe, regardez, il me semble bercé par ce choc monoton. C'était douloureux jusque-là, vous voyez.
Le second « Chant d'automne » : la mer, l'infini et la finitude
14:51 La première et la deuxième strophe sont presque violentes, soit très inquiètes comme celle qui parle de l'échafaud, soit violentes comme celle qui… haine, frissons, colères, rien que par le rythme des vers, par l'harmonie imitative, comme on dit en stylistique. Et voilà qu'il y a tout d'un coup bercé comme s'il y avait un apaisement en même temps. Vous voyez l'ambivalence de l'automne, on l'aime bien parce que c'est les derniers beaux jours. On redoute ce qui va suivre. Il me semble bercé par sur mon automne et puis il y a un apaisement.
15:27 Donc j'enchaîne sur le deuxième poème de ce chant d'automne qui est très différent puisque là tout d'un coup on tutoie, non enfin, il vouvoie, c'est plus intime, c'est un rapport à une femme, à une intimité, mais il ne s'agit pas de ça. Au contraire, ils rendent hommage dès le premier vers « J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre ». Vous voyez les effets de l'apaisement, pourquoi j'ai terminé par là ? Tout d'un coup, c'est plus apaisé. « J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amère. Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, « On sent le feu de cheminée qui pétille, qui craque là. » « Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer. » Alors ça, chez Baudelaire, c'est rare.
16:20 Non pas qu'il parle de la mer, je vais revenir, mais qu'il parle de la nature en général. C'est fini le romantisme à son époque. Baudelaire, c'est un des premiers grands poètes de la ville de Paris. La deuxième partie des Fleurs du Mal a pour titre « Tableau parisien », Il y a parmi ses plus beaux poèmes. Et puis il écrit à un ami, je crois que c'est Asselineau, ou à Barbé, je ne sais plus, il lui écrit « Vous savez que je suis incapable de m'attendrir sur un végétal ». Et il rêvait un jour d'aller à Lisbonne parce qu'on lui avait dit là-bas que les habitants avaient banni tous les arbres et qu'il n'y avait que le métal, le marbre et l'eau.
17:04 Ailleurs, dernier exemple, il parle du végétal irrégulier, lui qui aime l'ordre, « là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté » comme dit le refrain d'un de ses plus célèbres poèmes. Mais ici, ce n'est pas la nature en général. C'est une bien déterminée de sa manifestation, et pas n'importe laquelle, c'est la mer. L'océan, la mer. La mer dans la nature, c'est là que la nature trouve grâce aux yeux de Baudelaire. Un de ses plus beaux poèmes commence par « Homme libre, toujours, tu chériras la mer ».
17:41 Avec une extraordinaire comparaison quasi-juxtalinéaire entre l'homme et la mer. Ce sont deux êtres semblables. Jugez plutôt, je cite ce poème que vous n'avez pas sous les yeux, avec ce magnifique coup d'archet, comme on dit pour le premier vers, « Homme libre, toujours tu chériras la mer ». Vous remarquerez que le cours d'eau, le fleuve, c'est beau, c'est noble, regardez Hölderlin sur les grands fleuves, Je traite bien.
18:12 Le ruisseau chez Schubert, c'est une épouse. Il y a une direction, il y a un sens, ce n'est pas aussi libre que lorsqu'il arrive à l'océan. Il n'y a pas de direction privilégiée, c'est la houle qui se meut. Ça me rappelle ce qui est dit de l'Esprit dans l'Évangile, n'est-ce pas ? Aux apôtres qui demandent « c'est quoi l'Esprit ? » Le Père, on arrive à peu près à cadrer, le Fils, on est devant nous. Mais l'Esprit c'est quoi ? Et vous savez que Jésus répond, pardon de vous faire le catéchisme, mais quand même, il s'agit de liberté, c'est pour ça que j'en parle, mais je le jure plutôt.
18:46 Tu entends le vent, tu ne sais ni d'où il vient, ni d'où il va. Le vent souffle où il veut, où il a liberté. Ainsi en est-il des choses de l'Esprit. Mais la mer, c'est quand même… Comme ça, il n'y a pas un sens, il n'y a pas une direction. Donc, je reprends, je enchaîne et je termine cet écart sur ce magnifique poème. « Homme libre toujours, tu chériras la mer, la mer est ton miroir, tu contemples toi l'homme, tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame ».
19:22 Il y a l'infinité de communs aussi entre l'homme et la mer. Non, pas au sens abstrait, le contraire, au sens le plus propre qui soit, Le plus concret. L'infini, c'est ce qui n'a pas de limite, de détermination. On croit qu'il y a une limite, horos veut dire détermination, finitude, limite en grec, c'est de là que vient horizon. Et voilà que lorsque le bateau arrive à l'horizon, il y a de nouveau autant de distance jusqu'à l'infini. Il y a ça de commun aussi.
19:52 Que deux fois je vous ai dit que le désir humain a une infinité, que n'a pas le besoin animal que nous avons aussi. La faim qui doit se répéter tous les jours mais qui est un besoin fini, comme la soif qui fait appel à un objet déterminé qui, lorsqu'il est présent, termine la soif, la finie, la limite. Non, un éclat. Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir, cœurs légers, semblables au ballon de leur fatalité, jamais ils ne s'écartent et sans savoir pourquoi disent toujours « allons », dit Baudelaire dans son dernier poème qui clôt les Fleurs du mal et qui s'appelle Je sais qu'il a beaucoup de lecteurs parmi vous, ce qui me fait très plaisir.
20:37 Donc, tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame, et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer, car la mer abrite aussi des choses redoutables dans ses profondeurs. Tu te plais à plonger au sein de ton image, tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur, il parle toujours à l'homme, Se distrait quelquefois de sa propre rumeur, on va arriver au mal, à la souffrance, sa propre et terrible, sous-entendue rumeur, et ton cœur se distrait quelquefois de sa propre rumeur au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
21:15 On pourrait voir la mer s'acharnant sur les rochers de la Bretagne. Voilà pourquoi je dis « Tout aujourd'hui m'est amer » je relis la première strophe « et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, c'est beaucoup refusé, l'amour, ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer ».
21:45 Presque deux indéterminations, deux abstractions, au sens propre, je veux dire, au sens de la peinture abstraite, il n'y a rien de bien figuratif, on voit une lumière du soleil qui rayonne sur la mer, deux indéfinitudes. Et pourtant, aimez-moi, tendre cœur, soyez mère, même pour un ingrat, même pour un méchant, mais c'est l'éternel bonhomme, je veux dire, il veut le beurre et l'argent du beurre. Amant ou sœur, soyez la douceur éphémère d'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
22:17 Il y a une nouvelle dimension automne, c'est le côté glorieux. C'est peut-être parce que tout est la couleur de l'or en automne. J'avais fait allusion dans le podcast, que je ne saurais trop vous recommander, que j'ai fait dans des conditions techniques aussi parfaites que peut en réaliser notre ami Aliocha. Lorsque j'ai commenté rapidement ce chef-d'œuvre, qui est une version de My Funny Valentine par... Ah bon sang, le baryton, ça va me revenir, je connais qui, ne vous inquiétez pas.
22:56 Courte tâche, alors vous voyez, la mort revient, l'idée de la mort revient, de la finitude dans le temps, cette fois, vous voyez, infinitude du désir et finitude dans le temps. La tombe attend, elle est avide. Ah ! « Laissez-moi mon front poser sur vos genoux, goûtez en regrettant l'été blanc et torride de l'arrière-saison » Oui, on y est, on est même pas encore en septembre, « de l'arrière-saison, le rayon jaune et doux ».
23:29 Alors, on a quand même du lourd avec la caducité. Bon, enfin, oui, c'est un malheur de savoir que tout ça va se terminer, mais pour l'instant ce n'est pas ce qui est exprimé dans le détail ici, donc n'anticipons pas. Vous savez, je n'aime pas interpréter, j'aime bien analyser ce qui est dit. Et là, on va passer carrément de ce malheur de la finitude qui va de la douce mélancolie romantique, vous voyez, à l'angoisse baudelérienne, au spleen.
Ecce homo : Nietzsche sauvé par la musique wagnérienne
24:07 On va maintenant passer du malheur à la maladie. Non, ce n'est pas moi qui l'interprète, mais je vais vous citer un texte de notre grand ego préféré de Nietzsche, n'est-ce pas ? Il y en a qui n'ont toujours pas compris pourquoi je l'appelle « grand ego ». Ceux qui veulent nous refiler un Nietzsche presque aussi stupide qu'eux, n'est-ce pas ?
24:39 Qui jouent les matamores, les mecs délivrés du malheur, des romantiques, des pensées tristes, n'est-ce pas ? Ils font la même chose avec Spinoza. Il ne comprenait rien, ni à Spinoza, ni à Nietzsche. Au contraire, il ne s'agit pas d'un Nietzsche du début, de sa période romantique, il a été romantique, comme toute cette jeunesse-là. Un petit détail, il adorait Schumann, un des musiciens qui font partie des emblématiquement romantiques, si j'ose parler comme ça un peu relou.
25:19 Et on disait souvent à l'époque que Schumann c'était la musique de l'éternel jeune homme. Et ironiquement, Nietzsche, parvenu à maturité, dira contre sa propre jeunesse, c'est plutôt la musique de l'éternel vieille fille. Il est perfide quand il est humain. Et on va voir que tout ça c'est une lutte contre lui-même. Allez, laissons-lui la parole, parce que après vous allez dire que j'interprète. Tout bien considéré, ma jeunesse ne m'eût pas été tolérable sans la musique wagnérienne. Alors là, on en apprend de belles. Non mais attendez, ça a été écrit en 1888, il n'en a plus pour longtemps.
25:58 Enfin son âme et son psychisme en tout cas. Il aura une longue agonie dans la clinique psychiatrique, On aura droit à tous les symptômes de la folie, y compris la scatologie. Bref, c'est pathétique, mais c'est pour ça que j'ai de l'affection pour ce Nietzsche-là, ce Nietzsche qui se retourne sur lui-même. En 1888, il a écrit sur Wagner, mais les pires choses qu'on peut dire de son pire ennemi. Il a dénigré moralement, pas compliqué avec l'homme qui était Wagner, esthétiquement il a cloué au pilori, il a ridiculisé.
26:44 Je vous ai déjà lu des textes, donc je n'y reviens pas. Regardez dans ce qu'il dit de Parsifal, dans « Par-delà le bien et le mal, mais ceux qui m'écoutent savent ». J'ai remarqué que vous avez toujours plus de mémoire que je ne l'imagine, ça me fait toujours plaisir. J'ai toujours l'impression que la parole, comment il dit Rimbaud ? « Qu'importe ma parole, il faut qu'elle fuit et vole ». Mais non, elle ne s'envole pas avec vous, ça me fait bien plaisir. Il y en a qui se souviennent que j'avais rappelé que lorsqu'il dit « pique-pant » de Parsifal en disant que c'est une bondieuserie, qu'il sent les trucs de curé des œillades de nonnes, enfin bref, ce qu'il y a de pire dans la cagoterie et dans les grenouilles de Bénitier, il n'avait pas entendu une note de la musique et que quand il a entendu, il a dit tout le contraire, c'était le chef-d'oeuvre absolu.
27:32 Voilà, moi j'aime ce Nietzsche-là. Alors, qui a sa contradiction interne au propos de maladie, sa crise interne et non pas ce Dionysiaque qui est l'éclate de la partouse bourgeoise. Quand même, c'est mieux que ça, Nietzsche. Ma jeunesse n'a pas été tolérable. On apprend que la jeunesse de Nietzsche n'a pas été si Dionysiaque qu'il ne semble, et que c'est un rescapé. Et qui plus est, qui l'a tiré de ce qui peut-être aurait fini comme tant de romantiques, dans la folie, le suicide, les deux, voir Nerval ? Non, la musique wagnerienne. Alors écoutez, c'est rare, et c'est son dernier ouvrage. On ne peut pas dire que c'est un péché de jeunesse, là.
28:24 « Car j'étais condamné aux Allemands ». Il nous donne une explication. Alors là, c'est encore plus paradoxal. Ce qu'il n'aime pas, dans Wagner, c'est ce qu'il n'aime pas chez les Allemands, dans tous les autres textes. Et voilà que, au moins heureusement qu'il y avait Wagner qui m'a sauvé des Allemands. « Mais dis donc, on en apprend des choses quand on… » C'est les textes les plus connus, c'est Ecce homo, où il se présente lui-même. C'est tiré de l'évangile. Ecce homo, c'est quand on voit le corps de Christ couvert de meurtrisures et de plaies.
28:56 Ecce homo. C'est Nietzsche, n'est-ce pas ? Dans quelques mois, il va écrire à Madame Wagner, en pleine folie cette fois, « Cosima, je t'aime, signé Dionysos, le crucifié ». Vous voyez, le crucifié. Et ici Ecce homo. Bon, laissons cela, car j'étais condamné aux Allemands, sous-entendu si je n'avais pas été en contact avec la musique de Wagner.
29:28 Quand on veut, vous remarquerez que ce n'est pas ce qui a rendu sa jeunesse tolérable, c'est pas Wagner, c'est la musique wagnerienne, car j'étais condamné aux Allemands. Quand on veut se débarrasser d'une insupportable oppression, on en apprend sur sa jeunesse. Un déprimé chronique, on prend du hachiche. Ah oui, vous croyez que vous êtes les premiers à tirer le bédo ? Ah ça me fait rire ! Donc c'était en vente libre à l'époque. Cette époque qui se prétend libérer, la vôtre, je dis ça sans index accusateur, parce qu'elle a aussi des qualités que nous n'avions pas.
30:10 En particulier, les papas de votre génération sont de meilleurs papas, comme il n'y en a jamais eu, mais qui passent plus de temps avec leurs enfants que jamais, c'est bien ça. Par contre, en bas âge, je ne suis pas en train de faire de la promotion pour la weed, vous parlez comme vous. Non, j'ai failli clamcer, parce que je fumais déjà trop de tabac, le nicotine c'est très dangereux pour le cardiovasculaire, plus encore que pour les poumons, c'est pas peu dire, et j'ai arrêté fumé depuis 10 ans, heureusement grâce à l'infarctus.
30:47 Donc, Wagner comparé au Hach, la musique wagnerienne, comparé à l'effet que fait le Hach, ça me rappelle, mais oui, mais c'est ça, bon sang, lettres de Baudelaire à Richard Wagner. Je ne peux pas tout vous envoyer comme texte, vous bombardez, on a déjà un texte de Baudelaire, mais je vous recommande instamment, quand vous avez le temps, c'est facile, vous mettez « Lettre de Baudelaire à Richard Wagner », « Lettre à Richard Wagner », c'est la manière la plus rapide de j'y arriver, et vous verrez que c'est assez pathétique, Baudelaire dit qu'il a dépassé l'âge où l'on écrit aux hommes célèbres, il écrit comme si c'était un gamin qui s'adressait à un homme célèbre, Et à la fin, qui est encore plus pathétique, où il y a un post-scriptum qui dit « je ne vous mets pas mon adresse pour ne pas vous croyez que j'ai quelque chose à vous demander ».
31:51 Plus grand poète son temps qui termine comme ça. Alors que le dernier tocard, maintenant, dit qu'il est génie du siècle. Enfin bref. Enfin, quand je dis maintenant, pas partout, c'est pas dans n'importe quelle fonction, dans n'importe quel art, heureusement. Mais qu'est-ce qu'il y en a comme ça maintenant ? Même chez les sportifs, j'ai remarqué, avant quand un mec avait fait un truc monstrueux, le col du Tourmalet, on clame au quart du parcours.
32:25 Lui, là, il a fait ça, on l'acclame, le champagne des jeunes filles, et devant le micro, il dit « j'essaierai de faire mieux la prochaine fois ». Maintenant, c'est… Oui, mais j'ai manqué de chance. Mais sinon, je suis quand même… j'ai fait d'énormes progrès. C'est curieux. Enfin bref, il doit y avoir les coachs qui interviennent. Parce qu'avant, ce n'était pas les coachs qui faisaient la loi. Ah là là, j'ai été consultant, vous savez, autant pour moi, c'est des métiers de voyous tout ça. Le conseil. Alors, eh bien moi, j'avais besoin de Wagner. Comment prendre UHT ? Oui, parce que, je me suis interrompu, parce que Baudelaire dit dans votre musique, j'ai senti aussi quelque chose.
33:06 Qui tient de la rêverie des grands fumeurs d'opium. Vous voyez ! Et de nouveau, je cherche le mot, mais je vais vous servir un psychotrope, disons quoi. Donc, j'aurais préféré un terme moins abstrait. Eh bien moi j'avais besoin de Wagner. Wagner est l'antidote, on reste dans le champ sémantique médical, et l'antidote contre tout ce qui est allemand par excellence.
Une philosophie qui ignore le mal ne vaut rien
33:43 Il est un poison, je n'y contredis pas, donc il ne revient pas sur ce qu'il a dit. Là je suis obligé de m'arrêter. Je m'adresse ici aux Nietzscheens sérieux, ceux qui prennent ce qu'il y a de plus sérieux chez Nietzsche, qui n'est pas pareil. Combien de fois j'ai dit, et j'ai pris l'exemple bien sûr lorsqu'on a fait Parsifal et la manière dont il fait un Il fait un virage à 180 degrés dès qu'il écoute.
34:16 C'est les premières notes de la musique de Parsifal contre tout ce qu'il avait pu en dire de dévalorisant avant d'entendre la musique en ayant lu que le texte. Or, je vous avais dit que le problème de Nietzsche, l'axe de valeur essentiel, la dichotomie déterminante, Ce n'est pas le vrai et le faux, c'est en ce sens que ce n'est pas un philosophe au sens strict. Ce n'est pas dévalorisant.
34:54 Je préfère un grand penseur comme Pascal, un grand moraliste comme La Bruyère, je les prends les deux au grand siècle, c'est peut-être parce que Nietzsche adorait ce répertoire. Je préfère un grand penseur, qui n'est pas à proprement parler un philosophe, même s'il les connaît, qu'un mauvais philosophe. Mais ce n'est pas strict. Tous, ainsi, de la philosophie, parce qu'il y a la recherche du vrai aussi. Il y a aussi, je ne vais pas revenir toujours au début, mais quand même, dans mon introduction à la philosophie, je vous rappelle que le philosophe est celui qui essaye de tenir.
35:30 C'est pas comme quelqu'un qui tiendrait deux groupes de chevaux qui le tirent de sens opposé comme ça, vers la gauche, vers la droite. C'est-à-dire vers les mathématiques, donc la même recherche d'une communication univoque où l'on ne puisse pas dire « ça c'est valable pour toi ». Ce n'est pas qu'ils règlent leur compte sophiste, à l'opportunisme politique.
36:02 Le rêve du capital c'est qu'on soit chacun de nous enfermé dans nos bulles, qu'on n'ait plus rien de commun, commun communiste, si vous vous méfiez. Combien de fois vous lisez des choses en disant que l'universel, c'est réactionnaire et totalitaire ? D'où ça vient ça ? Du MEDEF. Enfin, des milieux incarnés entre autres par le MEDEF. Ben oui, c'est mieux de diviser quand même. Donc, d'avoir les femmes contre les hommes, les jeunes contre les vieux, les Hutus contre les Tutsis, si je ne veux pas vous faire mon refrain, ça devrait être des réflexes, des tables de multiplication, La question qu'on devrait apprendre à l'école primaire, tout ça.
36:47 La dichotomie décisive chez Nietzsche, sur laquelle il revient tout le temps, ce n'est pas le vrai et le faux. Le vrai n'est pas sa valeur suprême, parce qu'on en fait un grand démystifiant, un décapeur. Non, c'est la santé et la maladie. Voilà comment on est en plein dans la problématique de ce soir. Et je ne fais que commencer le texte. La maladie. Je rappelle avant de continuer le texte, de le reprendre et de continuer, je rappelle qu'on retrouve la racine du mal, d'où le titre de la séance de ce soir, dans le malheur, dans la maladie.
37:28 Mais aussi, maman j'ai mal. J'ai beau mot à la souffrance physique. Bien sûr, il n'y a aucun rapport entre la souffrance physique et la douleur qu'on peut ressentir après un abandon amoureux, un deuil, peu importe, où les deux. Et donc cette notion de mal, c'est ma dernière interruption du texte, c'est avec ça que je clos mon interruption du texte, ceux qui me suivent doivent se rappeler, mais je l'ai dit peut-être deux fois seulement en plusieurs années.
38:11 Et pourtant c'était assez solennel, et je le répète ce soir, pour que peut-être ça se mette plus, plus stable dans les mémoires. Une pensée, enfin une réflexion philosophique qui ne réfléchit pas sur le problème du mal, soit directement comme nous faisons ce soir, soit indirectement, même sans le nommer, où l'on voit qu'on a un attaque des notions ou des situations qui impliquent que le mal est là.
38:45 Quelqu'un qui n'affronte pas cette problématique, pardon, un discours qui n'affronte pas cette problématique, ne vaut pas une minute de peine philosophiquement. Sinon la philosophie serait aussi éthérée si c'était que le vrai et le faux. Oui, on a un point commun quand même avec Nietzsche. Ce n'est pas un philosophe, mais on a un point commun. C'est que le plus important n'est pas d'ordre seulement cognitif. Je n'ai pas dit que le vrai n'est pas une valeur. Je viens de réhabiliter l'universel contre le lynchage dont il est l'objet dans la société libérale-libertaire.
39:27 Je n'ai rien contre la vérité. Je dis que si c'était seulement la recherche de A égale B implique B égale A, car ça c'est indiscutablement vrai, pas seulement pour moi, c'est vrai partout et toujours, comme on dit pour les lois ou pour les théorèmes, on n'a pas besoin du philosophe pour énoncer ça. Il y a une autre requête. De même que la médecine n'est pas une science, c'est pas le cognitif la partie la plus importante de la médecine, c'est de faire en sorte que là où on a le mal, voilà on y revient sous forme de maladie, de souffrance physique, psychique, la plupart du temps physique mais aussi psychique, la maladie psychique, que là où on a le mal on essaye de faire revenir le bien, c'est ça la visée fondamentale de la médecine.
40:20 C'est pour ça qu'on a fait des choses. On a raison de rappeler, c'est jamais inutile de le rappeler, on le fait souvent et tant mieux, même en dehors des philosophes, que la médecine est un art et non pas une science. L'art d'essayer de faire reculer le mal. Je reviens au texte. Eh bien moi j'avais besoin de Wagner. Wagner est l'antidote contre tout ce qui est allemand, par excellence. Il est un poison. Je n'y contredis pas. Dès le moment où il y a eu une partition pour piano de Tristan, il prend l'œuvre la plus empoisonnée de Wagner, enfin poison ici pris au sens de…
Tristan, poison et « épouvantable et douce infinité »
41:08 Quelque chose qui vous met hors de vous, quoi, comme une drogue. Dès le moment où il y eut une partition pour Piano de Tristan, mes compliments, monsieur de Bülow, je suis wagnerien, Bülow est le Karajan de l'époque, le Herbert von Karajan, le chef d'orchestre charismatique de l'époque, et l'époux d'une des rares femmes, Dura Troublenitsch, avec la Russe, comme l'appelait Madame Wagner, en bonne française, qui se prenait pour une Allemande, Oui, Bülow va épouser la fille de Liszt, Cosima, qui va le planter en prenant ses trois enfants sous le bras et en allant emménager chez Wagner.
41:50 Elle abandonne un des plus beaux partis d'Europe, Grande Famille de Bülow, Grande Famille Prussienne, Aristocratie, de l'argent, la gloire, chef d'orchestre, pour un musicaillon criblé de dettes. Il y a des films à faire. Dès le moment où il y a eu une partition pour piano de Tristan qui avait été réalisée par M. de Bülow, mes compliments M. de Bülow, je fus le Wagnerien. Les ouvrages antérieurs de Wagner avant Tristan, sous-entendu avant Tristan, qui est un grand virage dans l'histoire de la musique contemporaine, Les ouvrages antérieurs de Wagner m'apparaissaient comme au-dessous de moi. Il est honnête, il ne dit pas « étaient en dessous de Tristan », mais ils m'apparaissaient à moi comme au-dessous de moi, carrément. Ils étaient encore trop vulgaires, trop allemands, vous savez, le Ring, le dragon, tout ça, trop populaire, c'est trop Star Wars.
42:47 Aujourd'hui encore, où le Seigneur des Anneaux, je dis ça parce que mon fils m'avait dit une fois, papa ils ont pillé Wagner, il avait 11 ans quand il a vu le film, j'ai dit mais non, c'est toujours les mêmes choses, les Américains, les Allemands, c'est les mêmes mythologies. Aujourd'hui encore je cherche vainement, écoutez cette phrase de Nietzsche, aujourd'hui encore, là on est en 88, il va sur sa fin, c'est l'ultime Nietzsche, à part quelques billets de la folie, quelques lettres encore. Aujourd'hui encore, je cherche vainement dans tous les arts, une œuvre dans tous les arts, pas seulement en musique, en peinture, en poésie, qui égale Tristan par sa fascination dangereuse. Je vous ai dit qu'on parlerait de la maladie, par son épouvantable et douce infinité.
43:42 Toutes les étrangetés du Léonard de Vinci perdent leur charme lorsqu'on écoute la première mesure de Tristan. Je ne me dis pas, je consacrais à cet accord, l'accord par lequel commence Tristan, qu'on appelle l'accord de Tristan d'ailleurs. Je le refais une fois, là, voyez ? Et puis je le résous, je ne peux pas le laisser irrésolu.
44:21 Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner. Les maîtres chanteurs et l'anneau n'étaient ensuite qu'un délassement, parce qu'il n'a pas fini avec ça, Wagner. Il avait interrompu la Tétralogie, on avait vu ça, donc je vais un peu vite. Il fait un grand entracte, il laisse son Siegfried au milieu des oiseaux dans la forêt, au deuxième acte de Siegfried, qui est lui-même au milieu du ring, donc au milieu du milieu protégé, protégé, de la fin et du début.
44:51 Pur lyrique protégé du dramatique, suspension de l'action, drama. Drama veut dire action en grec. L'empatrie, c'est pas tragique, c'est dramatique, c'est l'action. Le théâtre, c'est l'art dramatique. Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner. Les maîtres chanteurs et l'anneau n'étaient ensuite qu'un délassement. Devenir plus sain, vous voyez que je ne parle pas dans son dos, quand je vous dis que c'est la santé et la maladie qui l'obsède.
45:22 Pour une nature comme Wagner, cela équivaut à un recul. Ça veut dire que Wagner a osé exprimer la maladie. Maladie d'amour, maladie de la jeunesse. Mais oui, c'est sûr. Écoutez bien la partie de guitare, elle n'est pas simple. Pour ceux qui ne croient que Salvador n'est qu'un histrion, c'est un immense guitariste de jazz. « Je considère que c'est pour moi un bonheur de tout premier ordre d'avoir vécu en temps voulu, d'avoir vécu précisément parmi les Allemands, pour être mûr pour cette œuvre. » La curiosité du psychologue, et fascinée par la psychologie, ce n'est pas les points les plus forts de Nietzsche, je vous renvoie ici à ce qu'il y a de meilleur sans doute dans le courant dit phénoménologique, fondé par Husserl, c'est la critique Là encore, ne pas confondre avec la psychologie, ce n'est pas ma discipline. Je parle du psychologisme, de vouloir tout expliquer. Quand même, ce n'est pas un détour. Donc, on est en philosophie. Je ne peux pas passer ici sans rappeler. Justement, puisque Nietzsche s'empresse de le rappeler lui-même, quoi un passage de Molière.
Critique du psychologisme : la vertu dormitive et l'identité
46:45 Ah ça fait du bien Molière. Vous savez quand on demande au médecin de Molière, dans le médecin malgré lui, dans le malade imaginaire, pourquoi l'opium fait dormir ? On ne savait rien, on ne connaissait pas les chaînes chimiques, les neuroleptiques, on ne connaissait pas. Mais on ne va pas avouer son ignorance quand on est un médecin de l'époque. Et donc pour que le plein des mots vienne remplir le vide de la chose, on répond à l'attent. Pourquoi l'opium fait dormir ? Quia est in eo virtus dormitiva ? Parce qu'il y a en lui, en l'opium, une vertu dormitive.
47:24 Dites donc, il fallait y penser ! Qu'est-ce qu'on s'emmerde à faire de la dynamique en mathématiques, en physique, pour expliquer le mouvement ? Pourquoi la voiture se déplace ? Parce qu'il y a en elle une faculté motrice. C'est des jeux de mots ! Quel rapport avec le psychologisme ? Vous savez que j'ai un fils ? La mère qui dit à l'instituteur ou au prof qui dit « votre fils ». Franchement, je ne sais pas s'il arrivera à passer le bac ou l'entrée en sixième.
47:59 La mère qui dit « non mais en fait il est très intelligent mais il ne travaille pas ». Ou alors de son autre fils brillant, elle va dire « mais ce qui est formidable c'est qu'il a de la mémoire ». Pourquoi il se rappelle ses leçons ? Parce qu'il a de la mémoire. Ça veut dire quoi avoir la mémoire de ses leçons ? Ça veut dire se rappeler de ses leçons. Pourquoi il se rappelle de ses leçons ? Parce qu'il se rappelle de ses leçons. Sauf que la mémoire est comme une faculté. Vous voyez le substantialisme comme je le dénonce à chaque fois. « Deviens ce que tu es », quand je pense que cette phrase est devenue populaire et qu'un a qui se croient profondément en philosophe quand il tombe sur l'aphorisme le plus faible de Nietzsche.
48:39 Oui, faible, ce n'est pas un mot nietzschéen, je lui rends cet hommage quand même, cette honnêteté intellectuelle, c'est indigne de lui. Ah, ce serait tellement bien de penser qu'en fait c'est toujours moi là. Ah ben tiens, oui. Goethe que Nietzsche admirait parce qu'il était au-dessus des Allemands, comme il dit. Et jamais les Allemands ne pourront l'attraper. Il dit ça quelque part. Goethe disait « Stirb und werde meurt et devient ».
49:12 Il est plus important de savoir devenir et changer que d'essayer à toute force d'affirmer son identité. Quoi de plus répétitif et lamentable que l'identité. Quand je pense que la musique se résume pour des milliers de gens enfermés dans ce que j'appelle les ghettos sonores, Alors, à répéter, à répéter. La métrique, le TG... Bon, allez ! J'arrête, on va croire que je caricature alors que je suis loin de la gravité de la chose.
« Le monde est pauvre pour celui qui n'a jamais été assez malade »
49:45 La curiosité du psychologue va chez moi jusque-là. Le monde est pauvre pour celui qui n'a jamais été assez malade pour goûter cette volupté du ciel. Mais quel texte ! Oui, moi je ne suis pas Wagner, je suis Nietzsche, je tiens à la santé, il faut se méfier des sortilèges et des séductions de ce Cagliostro, il le dit quelque part, Cagliostro un illuminé du 18ème siècle, auquel Nerval a consacré un texte d'ailleurs, de cet enchanteur, il le compare aussi quelquefois à ce Minotaure qui attire les gens.
50:27 Il y a des jeunes gens dans son labyrinthe, comme ça, oui. Il connaissait les mythes, il dit juste ce qu'il connaissait le mieux en langue grecque. La curiosité du psychologue va chez moi jusque-là. Le monde est pauvre pour celui qui n'a jamais été assez malade pour goûter cette volupté du ciel. Vous voyez, on est loin du vrai et du faux, de l'axe vrai-faux. C'est l'axe tantôt sain-malade, tantôt riche-pauvre. Mais c'est une métaphore. On voit bien qu'il ne s'agit pas d'argent, de richesse fiduciaire ici.
51:03 Même si Nietzsche a toujours fréquenté la classe bourgeoise et a été terrorisé quand il a cru que la commune de Paris mettait en danger. Les dieux de la cité, il n'empêche qu'il a toujours été extrêmement chiche au niveau trésorerie, avec son petit pécule, voilà, et il n'a pas été comme Wagner un tapeur insatiable.
51:35 Le monde est pauvre dans ce sens-là, pauvre esthétiquement, moralement, psychologiquement. Le monde est pauvre pour celui qui n'a jamais été assez malade. Si les écolos pouvaient entendre ça, que de fois je suis atteint qu'un écolos dit « ah ben mange pas ça, c'est pas bio ». On est au restaurant, on n'est pas à l'hôpital, on a le droit aussi de se faire plaisir. Mais il ne faut pas rouler dessous la table, bien sûr. Enfin, une petite gorgée d'un bon vin entre amis, comme ça, qui dénoue un peu les cœurs, les langues.
52:16 Je suis dans Hölderlin là, vous savez, il y a des passages magnifiques de Hölderlin, là-dessus, autour de la figure de Dionysos, où il va jusqu'à dire, et c'est très Nietzsche, le bon Nietzsche, il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée. Je répète parce que ça a l'air clair et c'est pas si évident. Il est bon d'avoir, je le dis d'abord à l'endroit, il est bon d'avoir dans l'âme de temps en temps des pensées qui ne sont pas les plus profondes, des pensées périssables, des pensées du mouvement, de l'humeur. Il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée. Il est bon de partager avec les amis.
53:00 Voilà donc cette richesse là quand même je répète une dernière fois cette phrase et j'enchaîne le monde est pauvre pour celui qui n'a jamais été assez malade pour goûter cette volupté du ciel alors on ne sait plus si c'est le ciel ou l'enfer là tout à l'heure c'était le poison on va pas dire que le poison vient du ciel mais je vous laisse devant les apories du texte je suis pas en train de résoudre On fait ça avec l'intelligence artificielle. Il est permis, presque commandé, d'employer ici une formule mystique, alors que Nietzsche en général critique. Toujours les arrière-monde, comme dit l'Hondt.
53:41 Je crois que je sais mieux que n'importe qui de quel prodige Wagner est capable. Ça, Nietzsche aime bien le critique. Même quand il le critique et qu'il l'assassine, il n'aime pas que les autres le fassent. Il n'y a que lui qui sait en parler. Je ne le justifie pas, mais ça vient souvent sous sa plume. Exemple ici, je crois que je sais mieux que n'importe qui de quel prodige Wagner est capable. L'évocation de 50 univers de ravissements étranges que personne autre que lui ne peut atteindre à tire-d'aile.
54:17 Je suis assez fort pour faire tourner à mon avantage ce qu'il y a de plus problématique, de plus dangereux, afin de devenir plus fort encore. Et là, il y a cet aveu déchirant, j'appelle Wagner le plus grand bienfaiteur de ma vie. C'est le mal qui nous occupe ce soir et ici, on entend enfin le mot bien, n'est-ce pas ? Mais un bien qui vient de quoi ? Du poison, des sortilèges, de la séduction, de l'infinité, d'une aussi épouvantable et douce infinité.
54:59 Ce qui nous unit, on voit que le dernier Nietzsche se sent seul, s'étant séparé de Wagner. Je signale à ceux qui ne savent pas que Wagner dit à la sœur de Nietzsche, dites à votre frère, ils avaient rompu depuis longtemps que depuis qu'il m'a quitté, je suis seul. Alors que là, Wagner, à la différence de Nietzsche qui avait des fréquentations auxquelles il tenait et qu'il aimait beaucoup, mais qui ne nageait pas dans la gloire, comme le dernier Wagner, avec des rois qui se déplacent pour venir écouter ses pièces dans son temple à lui à Bayreuth. En général, c'est les artistes qui s'en vont à la cour des rois.
55:37 Il a eu l'impression d'avoir réussi ça, d'avoir toutes les... les amoureux de la musique du monde, venant se prosterner à ses pieds. Et voilà qu'il dit, lui aussi il avoue, dites à votre frère que depuis qu'il m'a quitté, je suis un homme seul. J'annonce la fin de ce texte en montrant qu'il y a un couple là, vous voyez. Ce qui nous unit, c'est que nous avons profondément souffert. Ah, les imbéciles. Il ne parle de Spinoza que pour parler de la positivité, qui voudrait écarter le négatif d'un revers de main.
56:14 Ça se termine mal pour un général d'ailleurs. Ce qui nous unit, c'est que nous avons profondément souffert, souffert aussi l'un par l'autre, plus que les hommes de ce siècle seraient capables de souffrir. Cette alliance associera éternellement nos noms dans l'avenir. La preuve qu'il a raison, c'est que chaque fois que je parle de Nietzsche, c'est dans son rapport à Wagner. Si Wagner, mais c'est le plus intéressant, il y a toutes ses ambiguïtés, sa richesse rassemblée. Si Wagner n'est parmi les Allemands qu'un malentendu, je le suis avec autant de certitude et le serai toujours.
56:51 Moi, Nietzsche serait toujours un malentendu pour les Allemands. A l'époque, il parlait des Allemands, mais s'il savait à quel point il est pour les Français maintenant, ceux qui ne parlent que... J'ai le cité Nietzsche, France Culture, à peu près dix fois par semaine. Il vous faudrait d'abord, messieurs les lecteurs, deux siècles de discipline psychologique et artistique, messieurs les Germains. Mais on ne rattrape pas de pareilles choses. Un ton mélancolique et amer à la fin.
L'argument de Tristan et Isolde
57:22 Voilà. Alors vous me direz, oui, mais attendez, c'est vrai que je n'ai pas beaucoup écouté Wagner, c'est peut-être mieux que ce que je pensais, mais quand même, ça m'étonne tout ça, parce que moi, Wagner, c'est plutôt boum boum boum, Scandinus ailleurs d'ailleurs. Alors je vais demander à ce qu'on repasse. C'est la deuxième fois que je passerai dans le cadre de notre atelier La Mort d'Iseut dans une belle version, une belle mise en scène. Je vous dis tout de suite que les voix sont très belles mais n'arrivent pas à la cheville de certains enregistrements de références, disons, mais très mal enregistrés, les années 30. Je ne suis pas un puriste.
58:02 On retrouvera des interprètes peut-être même encore meilleurs, c'est des années 30, mais pour l'instant il y a une grande panne, des grandes voix wagneriennes, surtout chez les hommes. Mais laissons cela, elle est admirable, Waltraud Meier qui va chanter là, et surtout la mise en scène est bonne, le chef c'est Barenboim, ce juif qui s'est battu pour qu'on joue Wagner en Israël. Vous avez quelques raisons de l'interdire. Je ne dis pas que vous avez raison, mais au moins quelques raisons. Voilà. Alors, on va lancer. Je rappelle avant que les premières notes nous plongent cette magie dont parle Nietzsche, cette sorcellerie évocatoire.
58:41 Je rappelle juste que nous sommes dans les toutes dernières minutes de l'œuvre, puisqu'Alva Seclore, c'est la mort d'Iseut. Ça fait presque cinq heures que ça dure, donc je ne vais pas tout vous raconter, mais vous connaissez tous l'histoire. Il y a un roi qui est vieux, qui est impuissant, à qui son meilleur chevalier, à qui il a le plus confiance, Tristan, est envoyé en mission chercher une princesse d'Irlande. On va essayer d'aguicher un peu le roi qui en a bien besoin.
59:12 Alain et bien sûr sa confidente s'empresse d'emporter dans le bateau qui les amène en Cornwall, d'Irlande, en Cornwall, donc à travers la mer d'Irlande, parce que c'est là que ça va finir, l'amour des deux. Un filtre, n'est-ce pas ? Un filtre aphrodisiac pour le vieux. Il se trouve qu'une passion dévorante se passe entre Tristan et Iseut.
59:43 Comment ils se sont rencontrés la première fois, ce serait trop long, mais toujours est-il qu'en plus, pendant le voyage, Iseut qui veut faire un double suicide, faire boire le filtre de mort à Tristan, la servante épouvantée qui devine ses intentions, change les flacons. Le filtre d'amour, comme ils avaient besoin de ça alors qu'ils avaient déjà un amour paroxystique. Ça c'est le premier acte. Le second acte, c'est la plus belle nuit d'amour qu'on n'a jamais osé mettre en musique. Un acte où Wagner disait que ça contrevient aux bonnes mœurs, mais normalement Iseut devrait jouer nu pendant une heure et demie. Et au troisième acte, Tristan a été blessé à la fin du second acte, Il a été pris en flagrant délit dans les bras d'Iseut par le roi, par celui qui l'a dénoncé au roi.
1:00:32 Tout ça, c'est les cadavres à la fin. Tous ces gens-là sont morts sauf le roi. Son fidèle serviteur avec qui il agonise, il agonise, il agonise dans son petit royaume de Karéol, au bord de la mer d'Irlande. Tristan, le bateau du roi Marc arrive pour pardonner parce qu'il a appris au dernier moment l'histoire du filtre que ce n'est pas de la faute, Tristan n'a pas été vraiment un infidèle, un déloyal. Je passe vite. Il arrive et c'est trop tard. Tristan vient de mourir de la blessure qu'il avait fait celui qui l'a dénoncé à la fin du deuxième acte, après une très longue agonie. Il a eu le temps de voir que le bateau d'Iseut revenait.
1:01:20 Et ma foi, le confident, le confident de Tristan a été tué par quelqu'un de la suite du roi qui vient de venger aussi. Il n'y a que des cadavres, il n'y a que Iseu qui est là et sa servante. Sa servante lui dit « Tu ne nous entends pas ? » Non, il ne se n'entend plus personne.
Écoute de la mort d'Isolde
1:02:00 Vous allez voir dans le texte, vous retrouvez bien des éléments thématiques que nous avons commencé à développer. Donc allons-y !
1:09:29 Oui, j'étais en train de rappeler à Pierre-Alain une anecdote, mais qu'est-ce que je ne peux pas m'empêcher de vous la livrer. Hans von Bülow, qui a rapidement fait allusion à ce texte-là, Quand même le cocu le plus célèbre de l'Allemagne de l'époque, quoi, est en train de terminer une répétition de ce qu'on vient d'entendre, pas seulement de la mort d'Iseut, de tout Tristan, cinq heures.
1:10:01 Donc pendant cinq heures, il répète une œuvre où se déchaîne la passion de sa femme pour un autre, enfin exprimée par l'autre. Et vous savez ce qu'il dit à l'orchestre une fois que la répétition est terminée ? Il leur dit « à l'homme qui a écrit cela on doit tout pardonner ». C'est des énigmes quand même tout ça. Bon allez, laissons les marécages et la psychologie et revenons à l'automne et à ce qu'il y a de maladif dans le fait que l'automne soit devenu, Pour votre serviteur en premier, je veux dire, vous savez que j'adore ramasser les champignons, l'odeur de l'humus, c'est l'odeur de la décomposition.
L'automne aimé : un renversement historique
1:10:48 Je rappelle que c'est tout à fait récent historiquement. Vous avez ce qu'on appelait la belle saison autrefois dans l'ancien régime, mais les saisons c'est quand il fait chaud, Il y a des gros qu'on n'a pas besoin de dépenser du bois, de l'énergie. La chaleur de la lumière, voilà, où les journées sont longues, et voilà que l'automne, le mauvais temps commence à revenir, même s'il y a des journées d'une douceur ineffable, mais enfin où on marche sur des millions de feuilles mortes.
1:11:29 Je vais en profiter pour passer au second texte que j'avais déjà utilisé, mais pour une autre problématique, mais ici spécialement, en centrant sur le côté, sur cette pathologie qui nous occupe ce soir, sur le mal dans le mot maladie, n'est-ce pas ? Entre maladie et malheur. Alors, je retourne à cet écrivain aussi discret par rapport à la gloire publique que Wagner, n'est-ce pas, qu'on est toujours lié à un vacarme, que ce soit pour le dénigrer, pour le dénoncer, pour le condamner, pour l'aduler, non, non, comme disait…
1:12:15 Pardon ! Comme disait Sainte-Beuve, le critique Sainte-Beuve disait « Monsieur de Senancour aura une postérité discrète mais fidèle ». Eh bien écoutez, on va essayer d'en faire partie. Lorsque les frimas s'éloignent, alors c'est le contraire de l'automne, lorsque le mauvais temps s'éloigne et que le printemps arrive, lorsque le frimas s'éloigne, je m'en aperçois à peine. Vous devinez que je suis en train d'aborder la période du mal du siècle. Il n'y en a pas eu d'équivalent avant. Et comme ça inaugure la période qui arrive à nous, on n'y revient jamais assez souvent. Vous savez, c'est ma méthode. On croit que c'est des détours, mais c'est la spirale qui revient, mais pas pour revenir à zéro. Il y a un petit décalage de la spirale. On progresse à chaque fois.
1:13:10 à condition de se souvenir des cercles qu'on a déjà tracés. D'où vient l'homme, pardon, le printemps passe et ne m'a pas attaché. Il écrit ça, il est un tout jeune homme qui écrit à un ami, c'est comme un journal, il écrit à un ami fidèle, c'est un solitaire, c'était à la mode, surtout depuis la Nouvelle Héloïse de Rousseau, c'est un roman par lettres. D'où vient l'homme ? Oui, l'été passe, je ne le regrette point, mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, au dernier beau jour dans la forêt dépouillée.
1:13:56 On va me dire oui, mais on connaît tout ça. Oui, mais je ne comprends pas qu'on ne trouve pas plus étonnant ce renversement qu'aucune génération, aucune époque, aucune culture, aucune civilisation n'avait creusé cette jouissance du fait d'arriver enfin à la mauvaise saison. Et surtout de la vivre au moment de la saison de la mort, enfin de la mort, heureusement de la mort extérieure à soi.
1:14:29 C'est ce qu'il va dire plus loin, donc je ne creuse pas, il va le faire pour nous. D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur ? Alors, il parle d'une manière générale en oubliant que c'est tout nouveau, que c'est sa génération, et que ça va s'appeler bientôt le romantisme. Nous sommes ici dans les années 1790-1802. D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie ?
1:14:59 On ne peut pas être plus clair, on revient à ce que disait Nietzsche, c'est un poison mais qui procure de la volupté. Ce charme plein de secrets qui le fait vivre de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine. Voilà pourquoi je reviens à Senancour. Il y a d'admirables textes, des Rousseaux, c'est Rousseau qui inaugurent tout ce cycle-là, toute cette nouvelle sensibilité. Il y a Chateaubriand, l'enchanteur, qui nous enchante plus pour les yeux d'ailleurs que comme il le fait lui souvent.
1:15:34 Pour la sensibilité et les oreilles Rousseau. Pourquoi lui ? Parce que, je l'ai déjà dit, mais je le répète, personne n'a analysé le mal du siècle avec une lucidité d'une précision chirurgicale, comme c'est dans le cours. C'est parce que j'y tiens en tant que philosophe, justement. Il ne se laisse pas aller seulement des états d'âme. Il pose la question d'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur ? Il veut savoir, lui. Cette volupté de la mélancolie.
Conscience de soi, divertissement et existence périssable
1:16:04 Ce charme plein de secrets qui le fait vivre de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine. On dirait « c'est des malades, ça laisse tomber, c'est des névrosés, quoi ». Oui, c'est comme l'a dit pour Baudelaire, la cloche fait lui, alors qu'il parle de nous, il est en train de parler de nous. Passons au contraire de ce qui semble ici des états d'âme élitiste. Passons à une chanson un peu plus populaire, le temps des cerises.
1:16:37 Moi qui ne crains pas les peines cruelles, je ne vivrai point sans souffrir un jour. C'est dans le troisième couplet du temps des cerises. Il faut prendre au sérieux la richesse du cœur humain. Je m'attache à la saison heureuse, qui bientôt ne sera plus. Lui, il voit un côté ambivalence, à quel point tout ça est contradictoire. Un intérêt tardif, un plaisir qui paraît, qu'est-ce qu'il est bon ?
1:17:17 Il sait qu'au fond il y a un niveau, la contradiction doit se lever, mais laissant cela pour l'instant. Un plaisir qui paraît contradictoire m'amène à elle, à cette saison, lorsqu'elle va finir. Une même loi morale me rend pénible, d'un côté l'idée de la destruction, et m'en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi, les feuilles qui tombent.
1:17:47 Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable. On commence... Il est profond quand même. L'homme est l'animal qui n'a pas seulement de la conscience, parce qu'un acquisiste est la conscience, le grand mystère. Un chien, il voit très bien le chat sur lequel il a envie de bondir, la chienne sur laquelle il a envie de sauter. Comme la panthère voit très bien la gazelle, elle fait en sorte que la gazelle ne la voit pas.
1:18:17 Il y a une conscience. Et même supérieure à nous en termes d'odorat, une conscience, une attention au monde extérieur, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la conscience qui manque à l'humain, c'est la conscience de soi, de soi comme être qui va finir. Ce sont des rappels que je fais pour l'instant. Je ne vais pas vous envoyer toute la pensée de Pascal. Quand je me suis mis à examiner les hommes, je me suis aperçu que tout leur malheur venait de ce qu'ils ne savaient pas demeurer en repos dans une chambre. Le malheur de l'homme, c'est qu'ils ne savaient pas pouvoir demeurer en repos dans une chambre. Autrement dit, s'il n'est pas abreuvé de divertissement, pas au sens du « entertainment », pas au sens du « fun » seulement.
1:19:11 Non, ça peut être des choses apparemment importantes, vous savez, c'est toutes affaires cessantes, aucun animal ne s'occupe de ces choses toutes affaires cessantes, ça n'empêche pas de vivre, mais ça divertit. On ne pense pas à la condition misérable qui est celle de celui qui sait qu'il va se terminer. Et voilà, il dit, sauf qu'il y a des choses qui nous en consolent quoi. Eh bien voilà, revenons au texte, il est naturel que nous jouissons mieux de l'existence périssable, lorsque, averti de toute sa fragilité, par toutes ces feuilles qui tombent, par cette douceur de l'air et par le fait que la vie se retire peu à peu du décor, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quelle lucidité et quelle honnêteté !
1:19:58 Oui, mais ça va, ce n'est pas si dramatique que ça, finalement, c'est la nature qui meurt, ce n'est pas moi, moi je serais là. Quand la mort nous sépare des choses, elle subsiste sans nous. Ça c'est dur. Quand la mort nous sépare des choses, elle subsiste sans nous. Mais à la chute des feuilles, exactement l'inverse, la végétation s'arrête, elle meurt. Nous restons pour des générations nouvelles. L'automne est délicieux parce que le printemps doit venir encore pour nous.
« L'homme a tellement fait que l'automne est plus doux »
1:20:30 On ne trouverait pas beaucoup des auteurs d'une telle densité que M. de Senancour. Alors, je vous recommande de lire toute son œuvre. Non, ne vous inquiétez pas, ça tient à un seul volume, un petit texte sur les paysages, un seul volume, un roman par lettres qu'il y a pour titre Obermann. Voilà. Alors, et ici cette phrase, que certains d'entre vous me recitent quelquefois dans les commentaires, mais vous ne pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir de voir que ça les a marqués. « Le printemps est plus beau dans la nature. Quoi de plus beau qu'un printemps, que la jeunesse, que l'amour ? Mais l'homme a tellement fait et tout d'un coup surgit la dimension historique.
1:21:14 Nous sommes dans les années 1800, sans en rajouter la charnière du 18ème et du 19ème siècle. C'est la génération de Hegel, de Hölderlin, de Hegel qui avait inauguré la philosophie de l'histoire. Le printemps est plus beau dans la nature, mais il n'y a pas d'histoire au sens des livres d'histoire. Il y a des histoires naturelles, l'évolution, tout ça bien sûr, tout n'a pas été comme ça, mais c'est cyclique.
1:21:50 Les feuilles tombent et puis ça va repousser l'année suivante, et dans quelques millions d'années les arbres seront différents, les animaux seront différents, les réponses seront devenues des oiseaux. Bon voilà, alors, allez, j'enchaîne, le printemps est plus beau dans la nature, mais l'homme a tellement fait, vous voyez la coupure, que l'automne est plus beau. Là encore, je reviens à Nietzsche tout à l'heure, je disais, ce qui est important, ce n'est pas le vrai et le faux, c'est la santé et la maladie, et là, ce n'est pas le beau et le laid le plus important.
1:22:26 Il ne fait pas de l'esthétique. Seulement ici c'est dans le cours. Le doux est ici, mis encore au-dessus du beau, mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus doux. La verdure qui naît, ça c'est le printemps, l'oiseau qui chante, la fleur qui s'ouvre, et ce feu qui revient affermir la vie, Ces ombrages qui protègent d'obscurs asiles, c'est la saison de l'Éros, et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, sans travail, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance.
1:23:12 Saison du bonheur, je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l'année. La saison où tout paraît finir, et de vous il dit paré, par honnêteté intellectuelle, est la seule où je dorme, non pas dans le bonheur, la joie, la joie, où je dorme en paix sur la terre de l'homme.
1:23:50 Je rappellerai cette dernière phrase, après le dernier texte qui n'est pas encore venu, pour annoncer le morceau de musique instrumentale, cette fois, qui va clore la séance de ce soir, qui reprend cette note de sublimation qu'il y a ici à la fin. Ça ne se termine pas sur une note désespérée, on a l'impression qu'il n'y a aucune place chez lui, n'est-ce pas, pour quelque chose de positif.
1:24:22 Et là, si, il y a le fait d'être attentif à cette possibilité de douceur que donne la prise de conscience de tout ce qui a été fait, à la recherche du temps perdu. La preuve qu'ici il n'est pas tout à fait perdu pour tout le monde. Voilà. Mais enfin, vous voyez le fil que nous suivons, le fil noir, ce n'est pas un fil rouge, un pointillé noir.
1:24:53 Je répète cette phrase quand même épouvantable si on regarde de près. « Saison du bonheur après avoir fait une éloge du printemps dans ce qui fait craquer tout le monde. » Je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Le philosophe Leibniz, au siècle d'avant, au XVIIe siècle, un des titans de la philosophie classique, qu'on appelle la philosophie classique, celle qui est issue de Descartes, quitte à la réfuter sur tel ou tel point, enfin, dont la problématique aurait été impensable avant Descartes, Leibniz, Spinoza, Leibniz, qui est en même temps un immense physicien et un immense mathématicien. Vous lui devez delta y sur delta x, c'est pas rien quand même. La découverte du calcul infinitésimal, en même temps que Newton, il y a une querelle de priorité entre les Allemands et les Anglais, à peu près en même temps. Ils ne se sont pas copiés, sauf que c'est la formulation par Leibniz, delta y sur delta x, qui l'a emporté.
1:26:04 Et en physique, il est allé jusqu'à pressentir certains thèmes qu'on appellera bien plus tard relativistes, quand il dit que l'espace n'est pas un cadre indifférent aux objets qu'il contient. Il n'y a pas encore une notion d'espace courbé par les masses, mais quand même. Donc, pourquoi je fais ce détour par Leibniz ? Parce qu'il dit quelque part, parce que c'est aussi un immense linguiste, il faudra en dire sur Leibniz, c'est un grand polyvalent. Il déchiffrait les manuscrits du vieil Allemand quand il était conseiller juridique à la cour des princes de Hanovre.
1:26:43 Non, ce n'est pas un détour. Le linguiste et le logicien qu'il est interroge la notion de « unruhe ». « Ruhe », c'est le repos. « Unruhe » en allemand, c'est le non-repos, c'est l'inquiétude. Vous cherchez inquiétude dans un dictionnaire d'allemand, c'est Unruhe. Et là, qu'est-ce qu'il dit ? Je vous redoute trop, vous, les saisons du bonheur, dans mon ardente inquiétude. Et qu'est-ce qu'il dit, Leibniz ? Il dit que c'est le même mot qu'on prend pour désigner en allemand le mouvement du balancier d'une horloge, le tic-tac, Unruhe, le non-repos, le mouvement.
1:27:27 Vous voyez comme on n'est pas loin de Pascal, du divertissement, que l'important, n'est-ce pas, c'est pas ce que je fais, mais le fait que ce que je fais me divertit de ce à quoi je n'ai pas envie de penser, qui me paralyserait, et moi j'ai envie de vivre. Comme si, vous voyez, le détour, la ruse par le divertissement pouvait être plus profonde encore que la conscience de la vérité. Mais il faut passer d'abord par la découverte de cette réalité.
Lecture d'« Adieu » dans Une saison en enfer de Rimbaud
1:28:03 La saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme. Alors, je vais passer maintenant à la saison en enfer. Oui, avec un sujet comme ça, je ne vais quand même pas échapper à la saison en enfer, parce qu'on peut conclure avec la saison en enfer. Quelque chose s'amorce, une solution, parce que Rimbaud est allé tellement bas. Une saison en enfer, c'est une descente. En théologie, on dit que c'est la descente aux enfers. Il faut un vendredi saint pour qu'il y ait un dimanche de Pâques.
1:28:40 Mais justement, pour ne pas terminer sur une note négative, je vais dire des abstractions, place à Rimbaud. N'oubliez pas que c'est un gamin qui écrit. C'est invraisemblable. Oui, c'est la fin de la saison en enfer, après des passages que je vous passe, où il se torture, où il se traîne lui-même dans la boue. Je n'ai jamais compris cette rage qu'il mettait à s'évader, à se ridicule quand il marche. Bon, bref, il ne se ménage pas. Et là, c'est la fin. Adieu.
1:29:21 Si vous sautez deux paragraphes, vous voyez qu'il a marqué l'automne déjà, vous voyez quand même la continuité, je ne passe pas d'un papillon à l'autre. Quand irons-nous, collectif tout de même coup, par-delà les grèves et les monts ? Pense à Perceval, celui qui perce les vallées. « Quand irons-nous par-delà les grèves et les monts ? Saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, le contraire de tout ce qu'on a vu de tous les malheurs comme l'on voit, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition. Adorer, quand irons-nous adorer les premiers ? Noël sur la terre. »
1:30:09 Le chant des cieux, la marche des peuples esclaves, ne maudissons pas la vie. Donc après avoir descendu au fond du malheur, Rimbaud ne nous laisse pas là-dessus, au contraire, n'est-ce pas ? Il dit « ce n'est pas une raison pour maudire la vie, allons-y maintenant, l'automne déjà ». Donc, c'est entendu, ça va être le mal du siècle, le regret, à quoi bon tout ça. Mais pourquoi regretter un éternel soleil ? C'est le premier qui dit le plaisir de l'automne, c'est qu'il y a comme ça quelques restes de ces si belles vacances, n'est-ce pas ?
1:30:51 Mais pourquoi regretter un éternel soleil si nous sommes engagés ? Sous-entendu, depuis que nous avons traversé cette crise, la saison d'enfer, Si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, loin des gens qui meurent sur les saisons. On n'est pas des choux, on n'est pas des fleurs qui se ferment le soir et qui s'ouvrent le matin. L'automne, notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne, non pas vers la forêt, pas, vers la nature, même pas vers le paysage, voire la campagne, c'est déjà loin de la nature, tout ça tourne vers le port de la misère, la cité énorme, au ciel taché de feu et de boue.
1:31:50 Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin, de nouveau la vision d'une solution collective arrive, couverte de blanches nations en joie, Mon vaisseau d'or au-dessus de moi agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé, moi, Rimbaud, j'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames, tout ça en 18 ans, soit dit en passant. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels.
1:32:30 Eh bien, je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs. Une belle gloire d'artistes et de conteurs emportés. Vous avez entendu, vous ne savez pas ce que vous perdez. Mais moi, regardez bien ça, c'est tout le moi romantique ici qui s'annule. Moi, moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol avec un devoir à chercher Et la réalité rugueuse à étreindre.
1:33:02 Suis-je trompé ? La charité serait-elle sœur de la mort pour moi ? Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonges. Et allons ! Mais pas une main amie et où puiser le secours ? Et c'est là qu'arrive l'essentiel. Oui, c'est le bilan de tout ça, l'heure nouvelle est au moins très sévère. Car je puis dire que la victoire m'est acquise. Vous voyez, c'est étrange, l'heure est sévère, mais j'ai gagné. Les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent.
1:33:38 Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent. Des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, Il y aurait toutes sortes. Damnés, si je... me vengeais, vous voyez un dernier sursaut. Et là, tout d'un coup, la profession de foi de Rimbaud, il faut être absolument moderne. Point de cantique. Tenir le pas gagné. Non, il n'y a pas le lendemain qui chante et la solution finale, ça y est. Non, pas à pas. Tenir le pas gagné.
1:34:11 Dure nuit où il a fallu que je réalise tout ça, le sang séché fume sur ma face, je n'ai rien derrière moi que cette horrible arbrisseau. Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes, mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul. Cependant, c'est la veille, recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle, et à l'aurore, On a passé toute cette séance sur l'automne, donc le crépuscule de l'année, et voilà qu'on conclut sur le matin.
1:34:48 Et à l'aurore, armée d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. Et bien, cette... Cette double leçon, celle qui termine la dernière phrase, je vous avais dit qu'il fallait s'en rappeler, Dans un coin, celle de Senancour, la saison où tout décline est la seule où je marche en paix sur la terre de l'homme. Il y avait un apaisement final. Et ici, il y a plus qu'un apaisement. Il y a comme une victoire collective.
Lipatti joue un impromptu de Schubert : le sourire à travers les larmes
1:35:28 Et donc j'ai pensé, plutôt que de musicalement rester à la splendeur mortifère, au sens propre et figuré de la mort d'Iseut, vous laisser sur un pianiste, hélas nous n'avons pas d'enregistrement excellent techniquement, bon ils sont audibles, ce n'est pas des enregistrements héroïques non plus, je pense à Dinu Lipatti, le Romain, de la même patrie qu'une autre immense pianiste, une femme Clara Haskil. Je ne peux pas parler de tout le monde en même temps, mais ils s'adoraient ces deux-là, ils sont tous les deux morts de maladie et surtout très jeunes, Lipatti.
1:36:04 Et ce que vous allez entendre a été fait à son dernier concert, n'est-ce pas ? A Besançon, les médecins avaient dit « vous ne jouez pas des trucs trop longs ». Alors, vous mettez, si ça vous intéresse, d'écouter plus près, il n'y a pas beaucoup d'enregistrements, mais tous sont des miracles. C'est le grand art, c'est-à-dire le pianiste qui ne met pas en avant, alors qu'il a la maîtrise technique ahurissante, mais ce n'est pas ça qu'on voit. Il ne met pas en avant le côté démonstratif, le côté un peu comme Horowitz, où on a un coup de poing à l'estomac presque à chacune des phrases qu'il nous restitue.
1:36:41 Et on en redemande, ce n'est pas une critique, mais ici c'est le contraire. Lipatti, comme un peintre qui efface tout ce qu'il a commencé à crayonner au début dans son esquisse. Par courtoisie pour le lecteur, n'importe pour le spectateur, et ici pour l'auditeur, il nous donne l'impression que ça coule de source alors que ça demande un travail colossal et harassant. Et donc, puisqu'on a dit de jouer des morceaux courts, il termine sur un impromptu, comme le mot l'indique, c'est même radical qu'une impro, Impromptu de Schubert, où l'on voit ce que Hegel a vu dans son esthétique. C'est l'idéal de la beauté moderne, romantique en termes hegelien, donc moderne, par rapport à l'antiquité classique, à savoir le sourire à travers les larmes. C'est-à-dire une victoire quand même sur le malheur, sourire à travers les larmes.
1:37:38 Vous verrez ses larmes et ce sourire à chaque instant dans le frémissement des doigts de Lipatti dans cette impromptue de Schubert qui meurt à 31 ans. Voilà deux morts précoces, l'interprète et le compositeur. Et je vous dis à la prochaine fois.
1:39:42 ikonisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdoroswillisdorosw