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Rousseau musicien : copier la musique, refuser la gloire
1:30 La dernière lettre avant de quitter Rousseau et le cénotaphe, c'est M, mais là j'ai envie simplement de dire le mot, musique. Oh, mais c'est des mots qui ne quittent pas Rousseau aujourd'hui. Nous sommes la proie du signifiant devant sa tombe, sa tombe si peu funèbre, parce qu'il s'agit d'un musicien et c'est même le fait de copier la musique pendant toute sa vie activité assez ingrate absolument comme spinoza polissait des verres pour se rendre indépendant des puissances de ce monde rousseau pour ne dépendre de personne gagner de l'argent en copiant de la musique il n'y avait pas les photocopieuses il n'y avait pas internet il n'y avait pas le piratage il fallait les copier à la main c'était un travail voilà par ailleurs il était compositeur et comme nous savons il aurait pu faire une carrière superbe dans le showbiz de l'époque, en acceptant les 100 louis dont Madame Pompadour voulait le gratifier après le succès populaire, je dirais même people, les notions ne se recoupent pas tout à fait, on voit, du devin du village.
2:39 L'Opéra qui a eu un grand succès. Et Rousseau a refusé. Rousseau a refusé d'être d'une vedette du people. Il aurait pu vivre dans le plaisir, loin de l'austérité et du bonheur. Mais il y a plus profond. dans le lien de Rousseau et de la musique, et donc parce qu'il nous intéresse avec la question M au-delà de Rousseau pour la musique en général. Quand on regarde ces grands textes poétiques, même s'ils sont en prose, je pense aux promenades bien sûr essentiellement, mais il y a aussi dans les confessions et dans la correspondance à les lettres à Malesherbes aussi, ça a été remarqué par les critiques, même scolairement, qu'il y a très peu de couleurs chez Rousseau, il y a très peu de détails sur le décor, mais il y a beaucoup de sons.
Des sons plutôt que des couleurs : lecture de la cinquième promenade
3:23 Autant Chateaubriand, l'enchanteur, va nous montrer des perroquets de toutes les couleurs, dans les forêts de l'Orénoque, et à gauche des cascades, autant chez Rousseau, il y a presque extinction de tout ce qui est visuel. J'en prends l'exemple le plus significatif dans la cinquième promenade, lorsqu'il est au bord de l'eau, il commence à sombrer dans un demi-sommeil, la rêverie, ni le sommeil ni la veille, c'est entre les deux. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléé au mouvement interne, maintenant du cœur, que la rêverie éteignait en moi, et suffisait pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.
4:23 Donc là, presque tous, quelquefois, naissaient quelques courtes et faibles réflexions, donc on recommence à penser sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image. Mais bientôt, c'est là qu'on va voir qu'il n'y a plus rien de visuel, mais bientôt ces impressions légères elles-mêmes s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher, au point qu'appelait par l'heure le signal convenu, on devait l'appeler pour le repas, je ne pouvais m'arracher de là sans effort, revoir tout l'un coup le fort, non pas de ne rien faire, mais d'être attentif à un autre monde, de l'appel comme ça, de cette musique, de cette berceuse, je retrouve le lien à la mère.
Le lien à la mère et une musique qui entre dans le temps pour en sortir
5:07 Le premier lien à la mère, c'est quand même les chansons que chante la mère comme ça, les paroles gratifiantes qui ne sont pas, les paroles prescriptives, pas encore, pas encore. Il y a quand même ce premier lien-là. Il y a donc une fidélité. J'avais une étudiante qui avait fait un remarquable travail sur un parallèle entre le parcours du narrateur dans la recherche de Proust et le parcours de Parsifal dans le Parsifal de Wagner.
5:38 Elle disait la scène matricielle de cette thématique-là, c'est la cinquième promenade de Rousseau. Il y a une fidélité à ce qu'il y a, non pas à ma mère, à moi, à titre singulier, à l'anecdote sur le divan, mais à la mère en général. Le fait d'avoir été porté, d'avoir été nourri, etc. Il y a une fidélité et d'être en sécurité absolue. Et surtout, je reviens sur le désir, et c'est profond pour comprendre la musique, l'état intra-utérin, il n'y a pas le temps.
6:08 c'est à dire que le temps surgit quand il y a un décalage entre le désir et la satisfaction il n'y a qu'à voir comme le temps nous semble long quand on a faim et que le repas tarde donc là dès qu'il y a un besoin il est immédiatement chimiquement satisfait par le liquide qui entoure l'enfant dans le liquide donc c'est le fait qu'il n'y ait pas de temps et la musique va être le lien qui va tenir compte du monde dans lequel on est né tout en restant dans cette fidélité Et Lévi-Strauss a très bien vu, je me sers d'un auteur non marxiste et quelquefois utilisé contre Marx pour montrer que je ne suis pas sectaire.
6:44 Rousseau dit « Tout se passe comme si la musique rentrait dans le temps pour en sortir. » En produisant un temps dont on peut prévoir les avatars, précisément. Un temps qui n'est pas celui de l'arrachement, mais qui quelque part a le début et la fin comme des rimes. Est-ce que c'est celui de Bergson ? C'est-à-dire, Bergson est un de ceux qui a le plus profondément réfléchi sur la durée musicale, tout à fait. Et je n'ai jamais compris pourquoi on a opposé, à Bergson le premier, d'ailleurs, cette philosophie, sans doute à cause du contexte de la guerre à l'époque, à Kant.
7:21 J'ai même cette phrase stupide de je ne sais plus qui qui commentait Bergson et qui disait « La fine artillerie française a répondu aux lourds canons prussiens ». Enfin, c'est une bêtise d'opposer les deux cultures philosophiques. Comme ça, ça ne vole pas haut quand même. bon maintenant c'est la russie qui prend la place des lourds canons prussiens et on trouve toujours plus paiebourg que soi et le russe est le nègre de la blancheur comme j'aime à répéter après avoir vécu en afrique ce qu'est la polonais pour un allemand c'est ce que le russe pour le polonais et ainsi de suite je veux dire toujours à l'est plus serf plus neige salauds de pauvres et donc voilà il ya quelque part dans La musique qui, dans l'architecture de Hegel, ça n'est pas un hasard, vient coiffer l'édifice des arts, de l'art le plus engagé dans l'extériorité, les arts plastiques.
8:10 Architecture, sculpture, il y a les trois dimensions. Peinture, toute peinture est abstraite, dit Hegel. Même Raphaël, je veux dire, ou Turner, par le fait qu'il y a une des dimensions, la profondeur, qui est abstraite, là-dedans, dont on fait abstraction, qui est restituée par la perspective. Donc il y a déjà une forme d'intériorisation par rapport à la sculpture, à l'architecture, à la peinture. Puis alors là, la dispersion de toutes les dimensions spatiales dans la musique qui n'est plus que pure temporalité avant Bergson, qui n'est plus que pure durée on dirait aujourd'hui. La musique qui dit « comme le temps n'est plus là aussitôt qu'elle est là ».
Complicité du langage et de la musique contre Bergson
8:42 Ça me fait penser à Rimbaud qui dit « que comprendre à ma parole, il faut qu'elle fuit et vole ». La musique qui n'est plus là aussitôt qu'elle est là. Donc il y a ce rapport au temps qui le rend si proche en même temps du langage, qui est aussi une fonction du temps. Les deux se déploient, le discursif, ce qui est l'ordre du discours, se déploie dans le temporel, il ne faut quand même pas oublier. Et donc les rapports, je réponds à ta question sur Bergson, il y a un rapport d'hostilité au langage chez Bergson, qui vient briser la continuité du réel par la grossièreté des découpages des concepts, etc.
9:15 Et donc, moi, je préfère une dialectique qui montre qu'il y a une complicité entre langage et musique. Complicité que les psychologues de l'enfant ou tous ceux qui sont occupés d'enfants, ben là, je connaisse bien, qui correspondent au stade qu'on appelle le babil enfantin. Le stade où le gamin commence à articuler, faire des sons différents, et non pas seulement des cris, donc des sons modulés, mais il n'a pas encore le code. C'est ça, la musique. Et au point que, je terminerai par cette allusion-là, parce que l'ordre symbolique nous fait résumer pas mal de choses et gagner du temps.
9:48 Lorsque, dans la tétralogie, dans le crépuscule des dieux, Siegfried est censé le voir à quelques secondes de sa mort, il a été piégé dans la chasse, et Hagen discute avec lui et voudrait, avant de le tuer, le convaincre de parjure devant les autres, devant les guerriers germains, etc. C'est grave de violer des serments. Et il lui dit, pour qu'il se retourne, il paraît que tu comprends le langage des oiseaux, Siegfried. Tu vois comment on arrive à la musique ? Siegfried dit, oui autrefois, mais depuis que j'écoute les femmes, j'ai oublié le langage des oiseaux.
10:20 Or, dans Freud, on dit que les jeunes filles sont l'exact équivalent symbolique, après mille rêves analysés, les oiseaux symbolisent les jeunes filles. Les oiseaux railleurs, une fille qui persifle, qui se moque d'ailleurs, on dit pour les femmes souvent toutes les métaphores ornithologiques qui passent. Une grue, une greluche, une oie, une poule, tout ce que tu fais, tout ce qui passe. donc une tête de linotte et voilà beaucoup de fantasmes masculins dans ça je suis le premier à être d'accord mais c'est comme ça qu'on désigne la femme qui a existé pendant des siècles dans le rapport qu'on lui a assigné un statut qu'on lui a assigné donc la musique à quelque chose qui est de l'ordre du discours qui articulait et avec quelle précision la musique qui peut articuler la de la moindre nuance, de l'humeur, mais en même temps pas par concept.
11:13 Il n'y a pas de concept. Il y a deux renonciations au concept opposées, la mathématique et la musique. Je ne veux pas m'égarer là, ça nous entraînerait trop loin, de manière opposée. La mathématique laisse tomber les concepts, les mots, parce que tu m'interroges sur les mots, le mot être M. Or dans les mots il y a toujours une métaphore. Quand je dis que tu me perces l'oreille avec tes cris, bien sûr c'est une métaphore, je ne suis pas avec une vrille en train de te faire un trou dans le tympan. mais en même temps, percer est une métaphore qui vient de tel métier, du cuir, etc. Il n'y a jamais de sens propre.
11:45 Et les gens font la métaphore tous les jours comme M. Jourdain, mais à l'envers. Ils font la prose sans le savoir. Lorsqu'ils disent tous les jours, tiens, le jour se lève. Il ne s'est pas couché, il n'y a pas des draps, c'est une métaphore. On sait bien qu'il ne s'est pas levé, qu'il ne s'est pas couché, donc il ne s'est pas levé. Mais on continue à parler, car c'est l'essence même du langage humain de parler par métaphore. la mathématique très cohérente a laissé tomber ce langage-là qui est trop plurivoque pour prendre voilà, j'appelle le cercle, le lieu des points, en définissant bien, il n'y a plus de concept, c'est des mathèmes. Y, X, égales, ne sont pas des concepts.
L'opéra, Rousseau et la fusion moderne des genres
12:19 Un gros effort de conception grâce à ces termes-là, mais eux-mêmes ne sont pas des concepts. Ce ne sont pas des mots. Ou alors, il y a le contraire, il y a des mots qui sont dans leur abstraction. Et voilà qu'avec la complicité, non pas l'hostilité, langage musique, comme le voulait Bergson, mais en unifiant les deux je souris parce que c'est tout le programme de l'histoire de l'opéra, tout de même en essayant de faire la fusion des deux et Dieu sait si ça pose des problèmes prima la parola, dopo la musica ou l'inverse, c'était un grand débat chez les musicologues, est-ce que ce qui compte c'est le texte et puis il faut la musique pour l'enjoliver ou le contraire, c'est la musique et le texte doit être à son service problème que les metteurs en scène d'opéra se posent aujourd'hui moi je donnerais la réponse de Rousseau qu'est-ce qu'il a fait Rousseau ?
13:03 il a unifié la poésie et la prose le premier dans ses dernières oeuvres c'est inséparable la musicalité de sa phrase et le message qu'il veut nous délivrer, message clair conceptuellement, c'est ça la bonne réponse et je crois que toute la modernité esthétique, je parle maintenant, modernité de l'écriture cherche depuis la fin du 18ème siècle cette fusion des genres qui est caractéristique de notre condition d'homme moderne que je n'ai fait ni la louange ni non plus le procès.
13:34 Mais en tant que moderne, nous n'avons plus, comme les anciens, en particulier les classiques, le loisir de laisser les choses à part. Il y a la comédie, il y a la tragédie, il y a la tragicomédie. Ces genres ont fusionné. C'est ça le propre de la modernité. Sans doute, comme les classes sociales se sont télescopées à la fin du XVIIIe siècle, on ne pouvait plus avoir d'un côté le noble, de l'autre côté le vil. Mais toutes ces classes moyennes dont nous sommes issus, qui sont tout le temps un compromis entre les deux. donc la fusion de tous les genres en un seul, et en particulier de la phrase qui récupère le maximum de poésie.
14:08 Il y a bien plus de poésie dans des pages et des pages de prose de Proust, ou de Chateaubriand, ou de Nabokov, peu importe, que dans bien des récitations qui font des vers et qui ne sont pas très inspirées, et qui sont souvent de la pensée mise en vers, ce qui est tout le contraire de la poésie.