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Montage : une famille en cabane dans la forêt
0:00 Ceci n'est pas mon environnement naturel. J'habite dans la forêt, dans une cabane, avec ma femme et nos deux filles. Je suis né à Paris, j'ai fait toute ma jeunesse dans le quartier un peu bourgeois de la vie parisienne. Ça me rappelle un peu les Robinsonades, dont parlait Marx. Ça me rappelle même beaucoup, vous voyez. Apparemment, on renonce au monde, c'est le dénuement, mais il y a aujourd'hui Internet, mais il y a le cours électrique, et puis il y a les braves filles subjuguées, comme dit Clouscard, c'est toujours les mêmes qui font la vaisselle, soit dit en passant, alors que ça prétend s'être libéré de toutes ces contraintes historiques, machistes, sexistes, etc.
0:39 On retrouve toujours les mêmes partages. Pour faire les courses dans la ville la plus proche, il faut 15 minutes en voiture. On n'emmène pas les filles, alors ? Non, je trouve que c'est un peu stressant pour elles, les magasins. En fait, il y a quelque chose de vraiment pas naturel dans le supermarché, tu vois. C'est un amonçalement de choses. Je côtoyais un milieu très riche, je gagnais bien ma vie. J'étais dans des grands apparts, sur le plan Bentley, enfin, la vie de rêve, en fait. Et pourtant...
1:09 Je savais qu'il y avait quelque chose qu'allait pas. Ce sont des consciences on ne peut plus malheureuses qu'on nous propose en modèle du bonheur retrouvé. Vous savez, pour en arriver là ? La désobéissance fertile pour tous ceux qui voudraient vivre dans la nature. Et cette année, en pleine crise sanitaire, ce mouvement a trouvé un écho tout particulier.
1:42 Vous vous rendez compte comme ça réjouit le Medef et le patronat. Ils se mettent bon débarras, voilà des gens au moins qu'on ne trouvera pas sur notre route. Ce n'est pas une grève de la CGT. Et si tu avais tout simplement appelé la propriétaire ? Je ne peux pas faire de suppositions, je pense qu'ils n'auraient pas accepté. C'est sûr qu'en termes de diplomatie, il est mieux de demander l'autorisation au propriétaire. Moi, j'en conviens parfaitement. Ce n'est pas un hasard si ceux-là s'affrontent le plus souvent avec ceux qui sont à la production primaire. Je pense aux paysans.
Se libérer de la nature : l'exemple hollandais
2:12 Comme par hasard. Il y a deux ans, voilà ce qu'il a voulu quitter. Quand je vois Paris comme ça, c'est une tristesse. J'ai les larmes qui montent pour moi, pour mes enfants, pour tous ces gens-là eux-mêmes. Parce que je dis, mais ils sont fous en fait. Elle est belle la combine. Bonsoir chers amis, bonsoir chers camarades. Je voudrais justement me concentrer sur une question qui vient d'Emmanuelle Cristiani.
2:43 C'est une des meilleures questions que j'aime. Je ne dis pas ça pour la flatter, ce n'est pas mon genre. Je ne fais pas de cadeau dans ce domaine. C'est une des meilleures questions qu'on ne m'a jamais posée sur ce site. Je ne vais pas parler dans son dos. Je saute ses remerciements. Je vais directement au contenu de sa question. La volonté à propos de la quête de liberté de l'être humain. Elle situe sa question dans le cadre de ce que j'ai appelé moi le retour à la logique du sujet. Et à propos de la quête de liberté de l'être humain.
3:16 La volonté de se libérer de la nature qui nous a petit à petit mené à la civilisation. C'est une phrase qui me fait respirer, vous voyez, au sens propre. Qui est salubre quelque part. Par rapport à quoi ? Par rapport à l'air empoisonné et empesté qu'on entend maintenant, où tout est fait pour diaboliser l'initiative humaine, n'est-ce pas ? Et diviniser la nature. Tous les écolos ne sont pas comme ça. Toute écologie n'est pas écologiste et naturaliste. Tant s'en faut. Vous savez que j'appelle de mes voeux.
3:46 Car je suis un ardent défenseur de l'environnement. À condition de le prendre dans son sens véritable. Dans lequel il y a autant de choses faites par l'homme. Et même plus souvent faites par l'homme que brute nature, si je puis dire. Et surtout de le prendre dans sa dynamique. Des hollandais qui sont dans le Zuiderzee aujourd'hui. C'est-à-dire sur ces terres conquises de hautes luttes sur les flots marins. Par un travail collectif colossal.
4:16 Et qui suscitait l'admiration de Hegel, son esthétique. C'est ce qui fait que la peinture hollandaise arrive à nous restituer des choses apparemment triviales de l'ordre de la quotidienneté la plus prosaïque. Un éclat dans un regard, un reste de foulard sur une table, un bouquet en train de se faner dans un vase. Et tous ces objets prennent une présence quasi surnaturelle. Parce que c'est véritablement quelque chose de surnaturel qui a permis cette vie quotidienne et sans heurts.
4:51 C'est un travail collectif gigantesque dirigé ici contre l'élément naturel. Je maintiens qu'il est un peu plus salubre de résumer le rapport entre liberté et civilisation par cet énoncé d'Emmanuelle que je vous répète. La volonté de se libérer de la nature qui nous a petit à petit mené à la civilisation. Là tout y est compris le petit à petit. Ça ne s'est pas fait un 31 décembre à minuit.
L'autonomie dans les discours actuels
5:22 Dans certains discours actuels, reviennent qu'ils soient écologiques, économiques. Alors là ça c'est d'actualité. Le plan de relance de Biden, vous avez vu, on croit que ça va être les grands travaux d'infrastructure. Moi je ne suis pas contre. Au contraire, les États-Unis en ont bien besoin avec des nids de poules sur les routes et des ponts qui sont devenus précaires. Et donc certains se sont déjà écroulés. Mais ce n'est pas à ça que ça va aller. Ça va aller à ce qui va tous nous sauver et ce qui va unir la gauche. Et j'ai vu encore une déclaration, n'est-ce pas, de leader de la gauche, de ceux qui se proclament encore de gauche.
5:59 Mais c'est leur droit. Comment il dit Marx ? Pas plus qu'on ne juge un individu à l'idée qu'il se fait de lui-même. On ne juge une époque sur sa conscience de soi. L'idéologie dominante de notre époque a conscience d'elle-même comme étant de gauche. Libre à elle, mais ce n'est pas celui qu'on doit la juger. Ce qui les unifie maintenant, ce qui unifierait les Jadot, les Lordon, les Clémentine Autain et les France insoumise. Embrassons-nous, Folleville. C'est quoi ? Eh bien c'est l'économie verte.
6:33 Elle est belle la combine. Ne rentrons pas dans le détail. Revenons à notre cheminement. Dans certains discours actuels, donc vous voyez bien actuels, reviennent qu'ils soient écologiques, économiques ou personnels, revient souvent le terme d'autonomie. Alors vous dites oui, liberté, autonomie, ta-ra-ta-ta. Ce qui est excellent dans la question d'Emmanuelle Cristiani, qui prouve à quel point elle est pertinente philosophiquement parlant, s'il est vrai que le plus important de philosophie est de savoir ouvrir une problématique.
7:10 C'est moins les questions et les solutions qu'on y apporte qui sont importantes. C'est en général la partie la plus rapidement dépassée dans l'histoire de la pensée, les solutions. Mais ce qui reste fondamental, c'est les problématiques. Je ne crois pas que la physique en soit restée à Pythagore ou à la mathématique. À Pythagore, la physique à Lucrèce, à Démocrite ou à Empédocle. Je veux dire, je dis ça parce qu'on les appelait tous les physiciens, les présocratiques presque tous.
7:41 C'est parce qu'ils ont tous écrit un ouvrage qui s'appelait « De la nature » en gros. « Peri physeôs » en grec. Donc, ce n'est pas leur vision. Pour les uns, la Terre flotte dans un liquide avec un cylindre. Ce qui est important, c'est qu'ils ont posé des problèmes qu'on continue à débattre, y compris ceux qui travaillent sur les plus grands accélérateurs de particules, les problèmes du rapport entre le continu et le discontinu, entre l'un et le multiple.
Liberté naturelle et liberté civile chez Rousseau
8:12 Eh bien, je fais rougir Emmanuelle. Elle me dit « Mais je ne vois pas en quoi je viens prendre place entre Anaximandre et Anaxagore de Clazomènes. » Mais si, mais si. Parce qu'elle voit bien que l'autonomie peut se retourner contre. Cette autonomie-là, l'autonomie dont on parle dans les discours actuels, je ne parle pas de l'autonomie à la Kant, j'y reviendrai, c'est-à-dire l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, notion empruntée à Rousseau, le plus grand emprunt que Kant fait à Rousseau et qui permet de constituer ce que le Clouscard appelle « la philosophie de la Révolution française ».
8:52 De Rousseau, Kant, Hegel, jusqu'à Marx, Lénine, etc. Philosophie de la Révolution française. Vous voyez, c'est important les enjeux qu'il y a derrière la question d'Emmanuelle. Alors, ce n'est pas l'autonomie kantienne, non, cette autonomie qui consiste à se rendre autonome soi-même par rapport au reste de la société. Elle le voit très bien, que ça vient s'opposer à la liberté. Je le dis d'abord abstraitement, gratuitement, sans démonstration. Le concept moderne de liberté apparaît chez Rousseau, dont Kant dit, je ne cesserai jamais de le répéter, pour le résumer, qu'en ce sens, il est le Newton de la morale, c'est-à-dire que la liberté joue chez Rousseau le rôle que joue la gravitation dans les sciences de la nature.
9:32 C'est exactement l'inverse, mais ça a la même importance. La gravitation, la liberté. C'est-à-dire que la liberté est fondatrice de la sphère anthropologique chez Rousseau. Je renvoie, je dis que ce serait gratuit, je ne vais pas faire de démonstration, mais Rousseau s'en charge très bien. Je ne parle pas du Rousseau qui fait des points d'exclamation et des états d'âme, mais c'est un très grand Rousseau aussi, dit le paysagiste. Je parle de celui qui est d'une rigueur implacable dans le contrat social.
10:06 Une rigueur logique, en particulier, dans son premier livre et au chapitre 8, où Rousseau, surtout le passage où Rousseau distingue. Notez bien, comme ça vous le trouverez facilement, la liberté naturelle que l'on perd. Lorsqu'on quitte l'animalité pour devenir un homme, lorsqu'on passe, comme il le dit, de l'état de nature à l'état civil, on perd la liberté naturelle, mais on regagne la liberté civile. Vous me direz quoi ? C'est une opération nulle ? Pas du tout. Et Rousseau précise bien. La liberté naturelle, maintenant on précise.
10:37 Qu'est-ce qu'il a défini ? Qui n'a pour borne que les forces de l'individu ? Alors, il y a trois mois d'hommes, ça ne va pas très loin. Je prends toujours l'exemple de ce pauvre guépard, qui s'y prend à 15 fois pour attraper une proie malgré sa vitesse, et quand il a enfin attrapé, il pense qu'il va enfin pouvoir ses petits qui affamés l'attendent à la tanière, surtout qu'il n'en fait pas beaucoup par an, c'est une espèce menacée le guépard, parce qu'il se reproduit peu, et sa chasse est difficultueuse. Donc je poursuis, au moment où il en a enfin attrapé une, il y a un lion qui jusque-là roupillait, qui la lui enlève d'une gifle, une gifle où il n'a pas besoin de sortir des griffes, parce qu'il lui arracherait la tête, et il n'est pas obligé de recommencer.
11:21 Quand Rousseau dit la liberté qui n'a pour borne que les forces de l'individu, ne pensez pas aujourd'hui, regardez pas autour de vous, regardez plutôt le monde animal, et pas les animaux domestiques qui sont encore un statut intermédiaire, pour ne pas compliquer les choses. Donc, je reprends Rousseau, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n'a pour borne que les forces de l'individu, de la liberté civile, qui n'est limitée que par la volonté générale. Voyez le rapport avec l'autonomie.
11:52 Emmanuelle Cristiani montre très bien que cette volonté d'autonomie très actuelle, dans le discours de l'idéologie dominante, dominante au sens que c'est, il suffit de sortir de chez soi, et là, il va vous parler de permaculture, l'autre d'autosuffisance, de proximité. Depuis Pétain, on n'aurait jamais autant insisté à vouloir nous assigner à la Terre. La Terre qui ne ment pas, disait Pétain. Mais enfin, ne faisons pas d'amalgame. Les gens dont je parle sont quelquefois naïfs, quelquefois influencés par les religions dominantes, mais la plupart n'ont rien à voir avec la France et la collaboration, soyons clairs.
Dépendance mutuelle, volonté générale et totalisation
12:28 Je leur montre la nécessité de procéder à des clarifications pour éviter certains pièges. À savoir, il y a dans le discours de personnes modernes l'idée de n'avoir besoin de personne. Ma question est, dans un monde où les hommes sont justement de plus en plus dépendants les uns des autres, là, on revient à la réalité. Là, elles parlent de leur discours. Dans leur discours, il faudrait être le plus autonome possible et dépendre le moins possible du reste de la société.
12:58 Le bon individu contre la méchante société. Hannah Arendt n'est pas loin. Mais dans la réalité, ces gens-là, ils vivent dans un monde où, et je la cite, dans un monde où les hommes sont justement de plus en plus dépendants les uns des autres. Regardez, comme tout d'un coup s'est posé au moment des ruptures des échanges, de la suspension de certains échanges internationaux suite au Covid, regardez comme il y a la pénurie de paracétamol, par exemple, où les huit dixièmes étaient fabriqués en Asie.
13:28 En particulier en Chine. Dans un monde où les hommes sont justement de plus en plus dépendants les uns des autres. Et oui, comme nos maux de crâne dépendent d'un truc qui est fait en Chine. de manière évidente et moins évidente ? Bien, bien vu. Je ne sais pas qu'on en soit conscient ou pas. Est-ce que l'être humain ne voudrait pas se libérer aujourd'hui de l'humanité ? Très belle formule. Je ne sais pas. Comment peut-on être un être humain, vouloir se libérer de l'humanité ? Alors que Rousseau dit le contraire.
13:59 Ça, c'est la pensée que j'ai appelée, qui inaugure la philosophie de la Révolution française, pour citer Clouscard, qui voit bien un ensemble, à partir de Rousseau qui en est le fondateur, le Newton de la morale. A savoir qu'en passant à l'état civil, on perd la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, je résume, et on gagne en échange la liberté civile qui n'est limitée que par la volonté générale. C'est justement la présence de la volonté générale, pas de quelques-uns qui sont au pouvoir, ou d'une minorité, ou d'une classe sociale qui opprime les autres et qui exploite les autres.
14:36 Non, de la volonté générale. De la volonté et de tous et de chacun, ce qui n'est pas pareil. Les deux, n'est-ce pas ? Ici, le tout est plus que la somme des parties. Et cette totalité n'est jamais achevée. Ceux qui critiquent le totalitarisme font comme si on prescrivait sous la plume de Rousseau une totalité achevée. Pas du tout, mais elle est toujours en train, n'est-ce pas, d'être ce que Sartre disait de l'œuvre de Clouscard, de l'être et le code, une totalisation, et non pas une totalité.
15:06 Vous voyez la différence entre le suffixe -té, c'est fini, c'est achevé, c'est une qualité. L'eau et l'huile sont ou ne sont pas des liquides non miscibles. Et puis, il y a la liberté, là où on ne l'a pas, et puis il y a la libération, l'acte de se libérer d'une détermination préalable. Comme j'ai montré que les Hollandais l'ont fait, en conquérant de nouveaux territoires, c'est la plus forte densité d'Europe, plus de 400 km², une densité quasi asiatique, croyez-en quelqu'un qui est né au Vietnam, se libérer en conquérant de nouveaux territoires sur une place qui était occupée par la mer du Nord, la Noordzee.
15:51 Je suis très sérieux quand je souligne l'excellente dichotomie qu'introduit, comme avec une lame, ici, Emmanuelle Cristiani, en opposant ce concept de liberté qu'on a mis des millénaires à produire. La liberté qui n'a pour limite, autrement dit, pratiquement pas de limite que la volonté générale. La puissance de la volonté générale avec le progrès technique, vous imaginez ce que ça peut donner.
16:22 En tout cas, ça va beaucoup plus loin que les forces de l'individu qui nous limitaient, chacun, souvent un animal. Donc, c'est très bien qu'elle ait vu la dichotomie qu'il y a entre cette liberté au sens post-rousseauien et post-kantien, et bien sûr, qui acquiert un contenu en plus historique et social avec Hegel et Marx, et jusqu'à Lénine, jusqu'à l'énieur, on peut continuer. Et cette autonomie que porte en écharpe, n'est-ce pas, bien de ceux qui appartiennent, disons, qui n'appartiennent pas aux classes les plus défavorisées dans le monde où nous vivons, pour prendre une périphrase où chacun s'y retrouvera.
Robinsonades et fuite de l'altérité
17:04 Alors, je recommence. Il y a dans le discours de personnes modernes l'idée de n'avoir besoin de personne. Ça me rappelle un peu les Robinsonades dont parlait Marx. Ça me rappelle même beaucoup, vous voyez, l'illusion, c'est celle des théoriciens de l'économie libérale, bourgeoise, du capitalisme classique, d'imaginer des producteurs isolés les uns des autres. Isola, c'est une île en italien. Isola, c'est une île. N'est-ce pas ? Et l'idée de n'avoir besoin de personnes comme Robinson dans son île.
17:38 C'est pour ça que Marx classait ces discours dans le genre Robinsonade. Ma question est, dans un monde où les hommes sont justement de plus en plus dépendants les uns des autres, de manière évidente et moins évidente, là encore une fois, quand on s'en aperçoit, vous ne changez rien à l'affaire, est-ce que l'être humain ne voudrait pas se libérer aujourd'hui de l'humanité ? C'est entendu, n'est-ce pas, ce qu'il y a de plus dangereux dans cette idéologie ? Voir de son humanité.
18:08 Superbe, n'est-ce pas ? Il ne voudrait pas seulement se libérer de l'humanité, mais se libérer de son humanité. Je me rappelle quelques discours, je ne voudrais pas faire des amalgames, mais lisez, lisez quelques théoriciens allemands des années 30, allemands, allemands, nazis. Beaucoup d'Allemands se sont opposés à ces Allemands-là et ils ont fini dans les camps, c'est pour ça qu'on en parle moins maintenant. Mais ils étaient beaucoup plus nombreux qu'on ne croit. S'adresser à des êtres ou des choses muettes plutôt qu'à des humains capables de parler, n'est-ce pas ?
18:43 Autrement dit, échanger la relation à l'autre contre l'implacable relation à la chose. Comment je vais me nourrir sans la société ? Moi, je peux bien. S'adresser à des êtres ou des choses muettes plutôt qu'à des humains capables de parler et donc de répondre, est-ce une manière de fuir la véritable altérité qu'est l'homme pour lui-même ? Voilà. Jonathan et Caroline ont voulu rompre avec le confort de leur vie d'avant, mais sans se priver de quelques plaisirs essentiels pour eux.
Le retour à la terre, du reportage à l'Ardèche
19:20 Si mineur Deutsch 817 de Franz Schubert interprété par Alfred Brendel. Ils sont arrivés avec une idée en tête, tentés de vivre en pesant le moins possible sur ce coin de nature. Bon, mais à un moment, les enfants ont faim, la cuisson du riz, elle, se terminera sur le gaz.
19:50 La meilleure illustration de ce cas de plus fondée dans la question d'Emmanuelle, c'est la prolifération contemporaine où vous en trouvez à la pelle dans Facebook, dans YouTube. Tiens, un tel vit depuis 18 ans dans la forêt, je ne suis pas en train de désigner des criminels. Je suis en train de situer des impasses avec la complicité d'Emmanuelle, bien sûr, et pour rebondir sur ce qu'elle dit, et non pas du tout de faire une critique morale.
20:33 Par contre, ça se multiplie maintenant, n'est-ce pas ? mais ça a déjà une épaisseur historique. Je me souviens quand je commençais à enseigner, j'avais entre 20 et 30 ans, j'étais dans la Drôme, et je me souviens que de l'autre côté, en Ardèche, le nombre de très jeunes gens qui, avec l'argent de papa, ce n'est pas un reproche-moral, ils ont le droit d'emprunter de l'argent à leurs parents, mais à leurs parents assez fortunés qui leur permettent d'acheter quelques dizaines de moutons et de chèvres.
21:03 Ça ne durerait jamais très longtemps. Clouscard a consacré de très belles pages où il montre qu'apparemment on renonce au monde, c'est le dénuement, mais il y a aujourd'hui, il y a Internet, mais il y a le courant électrique, et puis il y a les braves filles subjuguées, comme dit Clouscard, c'est toujours les mêmes qui font la vaisselle, soit dit en passant, alors que ça prétend s'être libéré de toutes ces contraintes historiques, machistes, sexistes, etc. On retrouve toujours les mêmes partages. Je ne désigne pas des cas d'escroqueries comme celle de Lanza Del Vasto à l'époque ou de ceux qui ont fait un business.
21:36 Je parle de ceux qui y ont cru, n'est-ce pas ? Et vous vous rendez compte comme ça réjouit le Medef et le patronat qui se dit bon débarras, voilà des gens au moins qu'on ne trouvera pas sur notre route. Ce n'est pas une grève de la CGT qui demande la réintégration des employés licenciés dans un hôtel parisien ou du personnel de gigantesques chaînes commerciales comme Ikea ou Carrefour. Oui, je donne des noms.
22:06 Ça peut changer. Je ne parle pas que de la grande distribution. Hélas, l'embarras du choix et je pense surtout aux usines qui ferment, n'est-ce pas ? Après, les promesses faites par les premiers ministres se déclarant eux-mêmes à gauche, n'est-ce pas ? Qui ne fermeraient jamais sous leur magistère. « J'ai besoin de donner des noms ? » C'est assez accablant comme ça. Et puis, je ne suis pas de ceux qui aiment s'acharner ad hominem. Je n'aime pas tirer sur les ambulances et encore moins sur les cercueils quelques fois.
La conscience malheureuse et le hameau de Marie-Antoinette
22:40 Donc, voilà. À quel point ça vient illustrer son propos ? Ce sont des consciences on ne peut plus malheureuses qu'on nous propose en modèle du bonheur retrouvé. Vous savez, pour en arriver là, il y a des bons sentiments derrière l'esprit zadiste pour trouver… Moi, je n'aime pas les catégories journalistiques. Je n'aime pas souscrire au vocabulaire qui se met en place parce que les mots nous pensent sur la détermination des mots que nous employons.
23:14 C'est pour ça que j'y regarde à deux fois. Là, je dis zadiste pour me faire comprendre ce qu'on appelle zadiste, mais ce n'est pas comme ça que je l'appellerais. Je l'appelle conscience malheureuse. Conscience malheureuse dans la couche supérieure des couches moyennes. Je peux pas être plus précis si vous voulez que je sois sociologique et qu'on le mesure. Ce n'est pas un hasard si cela s'affronte le plus souvent avec ceux qui sont à la production primaire. Je pense aux paysans.
23:44 Comme par hasard. Regardez celui-là. Il vit en totale autonomie dans une maison toute en bois, matériaux purement naturels qu'il a dans les hauteurs des branches d'un arbre. Enfin, le rêve, le rêve de Marie-Antoinette. La ferme à Versailles, à quelques encablures de la Grande Révolution. On pensait avoir enfin trouvé la bonne voie. la juste voie, c'est d'aller élever des moutons à cinq minutes de marche du château.
24:17 Quand même, en allant vers la ferme, allez-y, c'est un endroit merveilleux. Merci Emmanuel, encore une fois. Et simplement, donc, la reine a décidé de construire ce hameau. Donc, il a fallu drainer tous ces marécages pour créer ce lac. C'est un faux lac, c'est une fausse rivière. Tout est absolument faux et on a l'impression de se trouver dans un village au fond de la France à la fin du XVIIIe siècle. Le retour en la nature, c'était en fait tout simplement une mode à la fin du XVIIIe siècle. Si vous voulez, les monarchies vacillaient un peu sur leur base, il ne faut pas l'oublier.
24:49 Et donc, pour se ressourcer, on voulait retourner à l'essentiel, c'est-à-dire au travail de la terre, les hommes, le pouvoir royal qui était proche de ces sujets, si vous voulez. Et le but du hameau avait été fait essentiellement avant tout pour l'éducation du dauphin dans son rôle de futur roi de France. On est entre 1783 et 1789 pendant six ans. Toutes les grandes sommités intellectuelles, artistiques, politiques sont passées ici dans cette espèce de bouillon de culture qui fermente et puis à un moment, tout se dénoue et tout explose.