Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Marx citant Shakespeare : l'or dans Timon d'Athènes
0:00 Le premier, c'est de vous retrouver. Je vous ai déjà dit que j'ai un faible pour l'est de la France. C'est un corse qui vous parle. Ce n'est pas par atavisme.
0:30 Je suis un corse un peu pervers. J'adore les pays du nord et de l'est. C'est comme ça. Mais j'ai dit une fois, ça peut paraître anecdotique, après tout, aller vers l'est, c'est aller contre la marche du soleil. Donc, remonter un peu le temps à mon âge, ça peut servir. Non, non, je dis ça parce qu'à chaque fois, j'aime beaucoup le public que je trouve ici. Je me souviens, quand j'étais enfant, je suis né d'administration coloniale. Enfin, mes parents étaient dans l'administration coloniale comme beaucoup de Corses qui fuyaient la misère, les vendettas, les deux.
1:04 Et donc, à Saïgon, à Abidjan, j'étais petit, moi, je n'avais pas le choix, j'étais dans les valises de mes parents. Je voyais par terre, que ce soit à côté de nous, à Saïgon, des plaques de fonte, vous voyez, des courais gabos, Pont-à-Mousson. Dans le monde entier, on voyait ça. Et puis, il n'y a plus rien. Il me semble que les fonderies ne se sont pas multipliées. Donc, voilà, ça pourrait être du coup un public découragé, déprimé.
1:38 Pas du tout. Je sens une attention aux problématiques, en particulier aux problématiques sociales, qu'on ne voit pas toujours dans les couloirs des grandes écoles. Et je parle sur le mode de la litote, là, quand je dis qu'on ne voit pas toujours. C'est la première raison pour laquelle je suis content. La deuxième, c'est que vous avez beaucoup parlé, enfin, je viens un peu en dernière phase sur le sujet du travail.
2:10 Donc, vous avez abordé les choses sérieuses. Je ne peux me contenter que du fun ce soir. Voilà, c'est pour arriver à ma troisième raison. C'est que vous êtes indulgent avec mes défauts. Vous connaissez mes défauts. J'aime bien les détours. Et puis, on croit que je vais parler du travail de Marx, de la plus-value. Et puis, je vous parle de poésie. Ce n'est pas sérieux, quoi. Vous voyez ? Ce n'est peut-être pas sérieux, mais enfin, moi, je fais comme Marx.
2:40 Sur ce point-là, je ne suis pas devenu mégalomane. Mais regardez, regardez, je vous cite un texte de Marx. Je vous cite un texte de Marx citant les poètes. Vous voyez ? Pour montrer que ce n'est pas par fantaisie. Regardez. Marx cite Shakespeare. C'est un extrait d'une pièce de Shakespeare un peu moins connue que les autres qui s'appelle Timon d'Athènes. Et le texte dit ceci. De l'or... L'argent, c'est l'or. La monnaie, l'argent. L'or, l'argent. De l'or, de l'or jaune, étincelant, précieux.
3:11 Non, Dieu du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole. Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir. Beau le lait, juste l'injuste, noble l'infâme. Jeune le vieux. Vaillant le lâche, cette or écartera de vos... Dieu ait son âme, comme on dit en terre chrétienne, que la terre lui soit légère, comme on dit chez les Africains, où j'ai beaucoup vécu, mais je pense à un qui est mort récemment. Ce n'est pas bien, le mal d'un mort, mais je pense à... Comment il s'appelait, l'Américain qui a cassé sa pipe, le héros de la guerre du Vietnam.
3:48 Non, pas Bush. Ah, le père Bush, pas mal non plus, un criminel de paix, celui-là. Non, le faucon, là. Qui, à la fin, est apparu comme un immense démocrate, puisqu'il était contre Trump. Merci, McCain, merci bien. Oui, qui a sévi dans le pays où je suis né, au Vietnam. Bon, dont on a fait le héros, vous voyez. C'est écrit en toutes lettres par Shakespeare. Rendre jeune le vieux, vaillant le lâche. Parce qu'en fait, il paraît qu'il a été capturé par les Vietnamiens qu'il aurait même dénoncé les copains.
4:21 Je ne suis pas spécialiste de dossier, mais ce n'est pas si clair. Bon. Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs. Il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants. Cet esclave jaune garantira et rompra les serments. Bénira les maudits. C'est une suite de ce qu'on appelle les antithèses. S'il y a des profs de lettres ici, c'est des figures de style. Bénira les maudits. Fera adorer la lèpre livide. Donnera aux voleurs place, titre, comment il s'appelait notre ministre socialiste, là, qui avait ses impôts ?
4:53 Merci. Excusez-moi, je perds la mémoire, je vieillis. Voilà, puis il y en a tellement comme lui que pourquoi retenir un nom parmi d'autres. Mais enfin, il n'était pas triste celui-là, parce que là, il sait que vous avez intérêt à payer vos impôts avant la fin. Bon. Donc, fera adorer la lèpre, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs. Shakespeare, 16e siècle. C'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée, celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaie hideuse, l'or, l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril.
Les Manuscrits de 1844 et l'argent du mineur
5:28 Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations. Ça, c'est Shakespeare. Et Marx dit, Shakespeare fait une peinture magistrale de l'argent. Et Marx enchaîne en disant ceci. Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, autrement dit ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur d'argent.
5:59 Ce que je suis et ce que je puis, ce n'est nullement mon individualité qui en décide. Je suis laid, mais je puis m'acheter la femme la plus belle. Je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante est annulée par l'argent. Personnellement, je suis paralytique. C'est un jeu impersonnel. Personnellement, je suis paralytique, mais l'argent me procure 24 pattes. Je ne suis donc pas paralytique. Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit, mais l'argent est vénéré. Aussi, le suis-je moi-même, moi son possesseur.
6:29 L'argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon. Au surplus, l'argent m'évite la peine d'être malhonnête et l'on me présume honnête. Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent est en l'esprit réel de toute chose. Comment son possesseur manquerait-il d'esprit ? Il peut en outre s'acheter les gens d'esprit. France Culture. Pas tout, mais... Non, pas à 3h du matin, c'est bien France Culture, c'est du sérieux. Non, non, mais il y a des excellentes émissions sur le Collège de France à 3h du matin, quand personne n'écoute.
7:03 Sinon, on a Onfray à 13h. Et en juillet, on l'a sur les plages. C'est pour ça que je l'appelle le philosophe Balnéaire. Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent est en l'esprit réel de toute chose. Comment son possesseur manquerait-il d'esprit ? Il peut en outre s'acheter les gens d'esprit, et celui qui est le maître des gens d'esprit, n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui puis avoir grâce à l'argent tout ce que désire un cœur humain, ne suis-je pas en possession de toutes les facultés humaines ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?
7:33 Si l'argent est le lien qui me relie à la vie humaine, à la société, à la nature et aux hommes, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens ? Voilà, j'arrête là cette citation un peu longue, mais quand même, c'est magnifique. Et surtout dans la foulée de Shakespeare, vous voyez. Eh bien, ce n'est pas le Marx du capital. C'est un Marx de jeunesse. Cet extrait du manuscrit de 1844, Marx est jeune, il est encore libertaire, avec toutes les qualités et les inconvénients de la position.
8:06 J'espère que tout le monde a commencé par être libertaires quand il était jeune, quand même. C'est la moindre générosité. Le tout, c'est de pas y perdre trop de temps. Mais oui, c'est l'époque où il était, je ne sais pas moi, feuerbachien, proudhonien, vous voyez. Naturaliste. Pas encore matérialiste dialectique, mais naturaliste. Et je vous dis ça parce que le Marx du capital, celui qui arrête de s'indigner, parce que c'est magnifique, mais c'est de l'indignation, c'est de l'ironie, c'est...
8:41 L'argent est diabolisé, là, visiblement. Vous voyez ce que je veux dire. Pourtant, lorsqu'à la suite de luttes syndicales qui ont été dures, il y a eu des morts, des fois, c'est pas longtemps. Un ouvrier, un ouvrier mineur, je vais prendre, exprès, vous allez voir. C'est pas pour l'imagerie, c'est parce que c'est pour un truc précis. Je pense à la silicose, vous voyez cette maladie effrayante qui fait s'introduire des particules carrément aussi dures que le diamant de silice, quoi, dans les poumons, qui fait mourir dans les conditions atroces et qui était un fléau dans le monde des mineurs avant que des luttes syndicales l'obligent à porter des masques, des casques, bref, à faire des alternances et qui était la cause d'une mortalité effarante.
9:30 Je parle même pas des coups de grisou. Bref, le mineur qui avait cotisé pour sa retraite, il avait rarement la chance d'arriver à l'argent de la retraite. Mais si je pense à un qui avait la chance, enfin, d'y parvenir, je sais pas moi, en juillet 68, je dis exprès, j'allais dans mes 20 ans, et qui s'achète à crédit, faut pas exagérer non plus, sa première télécouleur après 40 ans de carrière, vous voyez, de carrière, on va appeler ça une carrière, 40 ans de bagne, et bien, il y a un Cohn-Bendit qui surgit au coin du bois qui lui dit, salaud embourgeoisé, métro, boulot, dodo, t'es plus bon pour la révolution, t'es un salaud de consommateur.
10:19 On va quand même pas diaboliser l'argent de cet homme-là, de ce mineur. Il a bien le droit, d'avoir, ayant survécu, n'est-ce pas, à la silicose et autres fléaux, il a bien le droit, tout de même, de s'asseoir un peu devant son téléviseur après la vie qu'il a menée. Voilà, je suis en train d'essayer de dialectiser, vous voyez, je ne suis pas en train de déifier l'argent ou de le diaboliser. Je montre à quel point je problématise, c'est mon travail de philosophe aussi, je veux dire, de montrer qu'il y a des problèmes là où on avait des slogans dans la tête, je ne sais pas, que les choses sont problématiques.
Argent et langage, accumulation primitive et perversion des mots
11:00 Marx dit, une de ses plus belles phrases, c'est de dire que la mystification n'est pas tant dans les solutions qu'on propose que dans la manière de poser les questions. Oui, il y a des manières de poser les questions et les problèmes qui vous condamnent à avoir qu'une seule solution, qu'une seule réponse. Quelle était la couleur du cheval blanc d'Henri IV ? C'est pas bon ça. Quand on était à l'école primaire, on nous faisait rire avec ça, mais c'est souvent ça la politique. Alors, j'ai commencé par ce texte-là parce que c'est une détermination réelle.
11:31 Pris sous un certain angle, l'argent c'est abominable. C'est vrai tout ce que Marx a dit là. Il transforme le voleur, en héros, le criminel en homme de paix, le malhonnête en modèle d'honnêteté, et l'ignard cupide en homme d'esprit généreux. C'est pas faux. Et c'est pour ça que j'ai terminé la dernière phrase, je la répète. Trois lignes. Si l'argent est le lien qui me relie à la vie humaine, à la société, à la nature, et aux hommes, la tout y est, la nature, la culture, la société, tout y est.
12:10 L'argent n'est-il pas le lien ? Deuxième fois, le mot lien ? Regardez bien. De tous les liens ? Troisième fois. Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens ? Quatrième fois. Pourquoi je m'arrête sur cette phrase ? Parce que l'argent, comme le langage, qui est la matière de mon métier, un philosophe, c'est quelqu'un qui interroge les mots, après tout. Qu'appelles-tu ? C'est comme ça que ça a commencé avec Socrate, la philosophie. Non, pas qu'est-ce que c'est, ça c'est une question de savant. Mais qu'appelles-tu ? On avait vu ça la dernière fois.
12:41 Qu'est-ce qu'une étoile ? C'est une question d'astronome. Qu'appelles-tu une étoile ? C'est une question de philosophe. Quand tu m'auras dit ce que t'appelles une étoile, je te dirai, si à terre, etc. Donc voilà. Or, je suis en train de faire un détour, pas du tout. Le langage, l'argent, dans les deux cas, c'est ce qui relie les hommes. Oui, il y a un curieux lien, je reprends encore le mot lien, entre deux formes d'échanges fondamentaux dans l'humanité depuis la nuit des temps.
13:11 La monnaie, la parole. Ce qui a fait dire à Mallarmé, j'ai fait ce long développement parce que Mallarmé est souvent obscur, mais ça va être un peu plus clair. Parler n'a rapport aux choses que commercialement. Encore qu'il suffirait de mettre en silence dans la main d'autrui une pièce de monnaie. Mallarmé a très bien vu la relation qu'il y a, n'est-ce pas, entre une certaine façon de parler et une certaine façon d'échanger les marchandises. parce que dans le langage aussi, il y a de l'inflation.
13:44 Vous voyez ? Ou la déflation, ça dépend. Dans le langage, il y a une énorme histoire, il y a une sédimentation dans la monnaie aussi. Si vous lisez dans le Capital, et je vous le recommande parce qu'il y a des passages difficiles, très difficiles, mais il y a un passage accessible à tout le monde et qu'il n'en est pas moins profond pour cela et surtout pas moins informatif car il est fabuleusement riche d'informations historiques. C'est le chapitre dans le livre 1 du Capital, vous le trouvez en édition de poche, qui s'appelle l'accumulation primitive.
14:16 Si vous avez le courage de lire ça jusqu'au bout, vous savez, l'accumulation primitive, c'est le moment parce que le capital, on le fait fructifier, on fait des bénéfices, mais pour ça, ça suppose qu'il y a de capital au départ. Ce qui caractérise le capitalisme, c'est qu'il y a un capital d'abord à investir. Mais comment il s'est constitué ? Il y a bien un moment où il faut le constituer et où on part de zéro. Ça, c'est le moment de l'accumulation primitive. Et là, il y a l'amnésie. C'est tellement atroce, l'histoire de l'accumulation primitive, qu'il vaut mieux le passer sous silence. Et les pages où Marx parle de l'accumulation primitive sont de véritables révélateurs.
14:47 Si vous voyez simplement ce qu'il dit de la manière dont les Hollandais... Je ne veux pas porter le chapeau, les Français n'ont pas fait mieux et même pire. Mais je veux dire, là, il prend l'exemple des colonies hollandaises en Indonésie, à Java, l'exemple de la manière dont les esclaves étaient enfermés dans des prisons où il y avait la place pour 20 personnes, ils en mettaient 200. Mais c'est effrayant. Je parle, là, des époques de révolution industrielle. Je ne parle pas du Moyen Âge. Comment s'est formée cette civilisation occidentale dont nous sommes si fiers qu'il a inventé la démocratie ?
15:20 Oui. Tu as un gamin, il a 6 ans. À l'époque, il travaille à l'usine en Angleterre, le pays le plus développé. Il travaille 13 heures par jour. Et sans congé, et sans assurance, etc. Oui, mais comme ça, il ne fait pas le voyou dans la rue. C'est ce que disaient les quakers qui les employaient. Ça, c'est pour vous dire qu'il y avait déjà, vous savez, les droits de l'homme maintenant, il faut toujours une bonne conscience. Plus on fait le mal, plus il faut passer. J'illustre ce que disait Marx, l'argent transforme tout.
15:51 Plus on fait le mal, plus il faut se faire passer, comme il disait Bush, l'empire du bien. Eh bien oui, puisqu'en face, il y a l'empire du mal. C'est que moi, je suis bien. Il fallait y penser. Quand il y a le mal, la Chine, la Russie, ça dépend des époques, les pays laïcs, les rares pays arabes laïcs, l'Irak, la Syrie, la Libye, c'est le mal. Moi, je suis la génération de la guerre de Suez. Les jeunes n'ont pas très connu, mais je pense qu'il y en a quelques-uns qui se rappellent l'expédition de Suez.
16:21 C'est qu'il y avait Nasser qui avait eu le culot, l'audace de nationaliser quoi ? Bravo, le canal de Suez. Non, pas les pétroles, il n'y en a pas en Égypte. C'est le truc qui rapporte un peu de blé en Égypte, pardon de parler un peu familièrement, qui rapporte un peu d'argent, un peu de dinars, la livre égyptienne. C'était le canal. Et voilà que ça n'appartenait pas au peuple égyptien. C'était la France et l'Angleterre qui gérait la chose.
16:52 Il fallait y penser quand même. Nasser, ce qu'on appelle la génération des jeunes colonels, je ne vais pas faire de l'histoire, qui prennent la relève des souverains que l'Occident entretenait, le roi Farouk, qui s'oubliait dans les draps, je parle sérieusement, dans les draps du Carlton à Cannes, etc., qui était la honte de l'Égypte. Bref, donc il a rendu sa fierté un peu de l'Égypte. Voilà qu'ils décident de nationaliser le seul secteur qui rapporte un peu d'argent. Quelle était la une de nos journaux, rappelez-vous ? Le nouvel Hitler.
17:24 Non, c'est pour vous dire, quand je parle de Assad, ce n'est pas ma tasse de thé, les Assad, les Saddam Hussein, ils ont mis des camarades dans des cuves d'acide. Je ne suis pas en train de diaboliser, mais il faut un aplomb, un cynisme. Surtout qu'en général, ces dictateurs-là, c'est nous qui les avons créés. Je pense à Saddam Hussein, les Anglais, ils ont sorti du lot parce que c'était un bon tueur de communistes. C'est un scénario classique comme on a fait avec Bokassa, vous savez, en Centrafrique.
17:54 Centrafrique s'enfonce dans la criminalité, la criminalité politique. C'est effrayant, c'est un carnage permanent dont tout le monde se fout d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas ni les Russes ni les Chinois derrière, on ne peut pas dire. Je vous dis ça, ce n'est pas sûr que votre épouse dit que j'étais en Russie. C'est le problème des Russes, ce n'est pas le mien ça. Le mien, c'est ce qu'on dit chez moi. Je ne sais pas. Or, on ne parle jamais. La Centrafrique, c'est effrayant, ce qui s'y passe. Alors, c'est un pays qui devrait être presque plus riche que la France.
La misère africaine et l'indifférenciation par le manque d'argent
18:24 Il y a peut-être plus de diamants que d'habitants. Le résultat, il est presque aussi, encore plus pauvre que le Mali. Et ce n'est pas peu dire C'est un pays où il veut tirer le désert. Donc, vous voyez, il y a une perversion des mots, il y a une perversion des concepts. Bon. Pardon, je t'en prie, Hervé. Je suis un peu dérangé quand tu dis un pays aussi pauvre que le Mali, alors que le Mali possède des richesses minières inouïes.
18:55 Je suis un petit peu en opposition. Excuse-moi. Ah oui, mais tu as raison, je n'aurais pas dû dire le Mali, je parle des Maliens. Et surtout, les Maliennes, que quand on a vu comme moi, les femmes Maliennes se lever le matin, je parle de 3-5ème des femmes Maliennes, faire 10 kilomètres pour aller chercher de l'eau. Et quand elles ont fait 10 kilomètres, il faut refaire 10 kilomètres pour aller chercher du bois, pour chauffer l'eau dans un pays où il n'y a ni eau ni arbre.
19:26 Et bien, elle n'a pas intérêt à tomber sur un coopérant écolo qui est payé 3 plaques par mois et qui va lui dire « il ne faut pas couper les arbres ». Mais oui, c'est comme ça. Je l'ai vu ça au Niger. Niger, Mali, c'est des pays où il y a 2 tiers de désert au nord et un tout petit peu de verdure au sud. Ça s'appelle le Sahel. Sahel est un mot arabe qui veut dire « rivage ». L'océan, c'est le désert. C'est le grand désert de Sahara. C'est une belle métaphore. Voilà. Donc, c'est de ceux-là dont je parle. Mais tu as raison, c'est d'autant plus scandaleux leur pauvreté. Mais c'est une pauvreté que vous n'imaginez même pas.
19:57 Le Mali, le Niger, on ne peut pas l'imaginer. Moi, j'ai eu la chance d'enseigner en Côte d'Ivoire. Pays incomparablement plus riche que ces pays-là. En termes relatifs, tout ça, c'est des pays en voie de développement. Mais enfin, la Côte d'Ivoire par rapport au Mali, c'est l'Allemagne par rapport au sud de l'Espagne ou de l'Italie. Eh bien, j'avais des élèves au lycée technique d'Abidjan, terminal, je suis en philo, j'ai avec des grands. Et donc, déjà, qui ont la chance d'aller au lycée. C'est déjà un écrémage.
20:27 Et d'arriver au secondaire. À la pause, à deux heures de cours, à la pause, vous savez, je suis bavard. Vous avez vu, la craie, la poussière, la chaleur, il n'y avait pas de climatisation à l'époque. Je prends un petit biscuit, un peu de sucre, etc. Et puis, il y a toujours trois ou quatre élèves plus motivés que les autres qui ne sortent pas à la récré, qui vont discuter avec le prof. Et je ne suis pas en train de manger mon biscuit, donc j'offre un biscuit. Ça, je l'ai vu, c'est pour ça, je vous le dis, excusez-moi, c'est la anecdote, je sais bien, mais quand même, je veux dire, dans le riche Côte d'Ivoire, son biscuit, c'est un biscuit petit brun, petit-beurre, il le prend, il le coupe en 5, 6, 7, 8 morceaux pour donner à ses camarades.
21:08 Côte d'Ivoire, je ne parle pas du Mali, j'ai fait des centaines de kilomètres dans la même journée. Au Niger, il y a des marchés, des villages, dans le marché, on ne trouve que des oignons, des oignons, même pas un brûlé, c'est comme ça. Mais tu as raison, toute notre électricité vient du Niger, enfin, j'exagère un peu, parce que là, notre principe, oui ? Oui, absolument. Le jour où tu me fais décoller mes avions pour mon fils qui a eu un accident en Thaïlande en vacances à partir des éoliennes, moi, je suis pour les énergies alternatives, tant qu'on n'y est pas.
21:45 Non, mais c'est vrai que l'essentiel de l'électricité nucléaire qui est majoritaire en France, le minerai pour essentiel, pas seulement, mais la plus grande partie vient d'Arlit, au Niger, je connais bien l'endroit. C'est des pays qui devraient, je ne parle même pas du plus grand scandale, c'est la République démocratique du Congo, ce qu'on appelait autrefois le Congo belge, puis le Zaïre, vous savez, ça change tout le temps. Ça change tout le temps, mais en mal, à chaque fois. Vous savez, c'est là où on a aidé, à l'époque, Tshombé à flinguer Mobutu, euh, à flinguer Lumumba, excusez-moi, qui avait la mauvaise idée d'avoir des idées marxisantes.
22:26 On l'a dit, tu es libre, tu peux y aller, tu n'es plus en prison, puis on lui a tiré dans le dos. un pays continent, c'est gigantesque, mais c'est un scandale, ce n'est pas moi, c'est Mobutu, l'un des hommes les plus corrompus. Je ne vais pas porter le chapeau, je ne suis pas de ceux qui décrivent la corruption des Africains, parce que moi, je fais partie des pays où il y a les corrupteurs. je reviendrai, mais puisqu'on parle de l'argent. Et, Mobutu disait lui-même, mon pays est un scandale géologique.
22:59 Vous trouvez tout, le manganèse, les diamants, le fer, sous le sol, vous trouvez tout, et sur le sol, vous plantez un manche à balai, trois mois après, il y a une plantation de bananes, de bananier. J'exagère à peine, c'est d'une fertilité, ce n'est pas le Sahel, ce n'est pas le Niger, il pleut, c'est fertile, c'est prodigieux. C'est plus pauvre que le Mali. Entre 10 et 15 millions de morts, personne ne sait exactement depuis la fin du XIXe siècle, vous savez que c'était la propriété privée du roi des Belges. Ça ne appartenait même pas à la Belgique, au peuple belge.
23:29 C'était l'arrière-jardin du roi des Belges. Et pour le caoutchouc, quand le caoutchouc naturel était une fortune, qui a disparu avec la création du caoutchouc synthétique, je veux dire, quand le rendement ne venait pas dans un village, on coupait les seins aux femmes, on crucifiait les mecs sur des arbres, je n'exagère rien, renseignez-vous. Tout ça est sur Internet, mais je parle des historiens, je ne suis pas dans la toile des conspirationnistes, c'est des choses bien établies. On n'en parle jamais, c'est pour ça que je vous le dis. Parce qu'on ne peut pas dire que c'est totalitaire, et non, c'est la Belgique.
24:02 La Belgique, le roi des Belges. Mais oui, à l'époque, c'était Léopold. Donc voilà, je veux dire, tout ça, pourquoi ? Pour le caoutchouc qui rapportait une fortune. Donc, bravo, le coltan, le cobalt, vous savez que sans le coltan, vous n'avez pas vos portables, vous connaissez bien. Voilà, voilà, bien sûr. Mais c'est des enfants de 12 ans, j'ai vu ça, c'est effrayant.
24:33 Je vais vous dire, parce qu'on va y arriver tout à l'heure, ils ont tous la même tête. C'est ça qui, ça me donne les larmes aux yeux, ils ont tous la même tête. Alors qu'ils sont différents, au départ, en un sens, mais vu les conditions dans lesquelles ils vivent, ils finissent par tous se ressembler, une tête de la misère. De même que les gamins qui, dès que vous vous garez à Abidjan, disent, patron, je garde, je garde la voiture, parce qu'il n'y a pas d'autres ressources, dans la rue, et le petit qui a 12 ans va se faire racketter de ce que je lui donne par celui qui a 15 ans et qui, bon, la misère engendre la misère.
25:03 Misère, miséreux, ça veut dire malheureux, en latin, il ne faut pas oublier, le malheur. Oui, et la violence, bravo. Donc, ils ont tous la même tête, c'est effrayant de voir ça. Il y a une indifférenciation par le manque d'argent. Là, je contredis, je ne diabolise plus l'argent. Et puisque je suis en Afrique, je ne vais pas m'attarder trop en Afrique, je quitte l'Afrique sur une boutade, mais une boutade populaire superbe. Notre problème que vous discutez depuis cinq séances, quatre séances, un quart, l'argent.
25:36 Vous posez un Africain, on l'a fait, l'expérience, vous posez la question qu'on se pose souvent, est-ce que l'argent fait le bonheur ? Vous savez, les discussions, vous savez ce qu'il répond les Africains ? Quelqu'un peut-être la réponse. Il est plus facile de pleurer sur le cuir d'une Jaguar que sur un vélo. Oui, mais non, c'est trop compliqué pour un Africain, c'est plus simple, mais c'est à mon avis plus pertinent, ce qu'il répond. Il répond... C'est déjà mieux. Il faut me donner d'abord, je vais te dire après.
26:06 Mais ça résume les Gilets jaunes, ça. Mais ça résume les Gilets jaunes. Comment ? Vous pensez qu'à l'argent, vous ne pensez pas à la planète. Comment ? Il y a la fin du monde, vous pensez à la fin du mois, n'avez pas honte ? Oui ou non ? Qui les crapules dans les Gilets jaunes ? Il y a des héros, il y a des crapules comme partout. Vous croyez que quand il y a eu la prise de la Bastille, on a filtré, on a dit, vous là, vous avez de bonnes intentions, vous là, vous êtes contre la violence, n'importe quoi. Enfin quand même, tout ce qui faisait la fierté de l'histoire de France, maintenant, il faut en avoir honte. C'est grave quand même, la manière dont le langage est perverti.
Nerval, Sylvie : amoureux d'une image
26:43 Donc voilà, je quitte l'Afrique là-dessus, parce que l'argent fait le bonheur, je n'ai pas tranché, mais la réponse africaine, en attendant, qui ne tranche pas non plus d'ailleurs, qui est subtile, il dit, il faut me donner d'abord, je vais te dire après. Voilà, il me donne une leçon de philosophie. Donc, je me suis autorisé, par ce long détour de Marx citant Shakespeare, je me suis autorisé à vous citer des écrivains, qui sont des témoins. Vous savez que Marx, par exemple, préférait le royaliste Balzac au progressiste Zola.
27:19 Il trouvait que les deux classes étaient beaucoup mieux exprimées dans Balzac, avec beaucoup plus de richesse concrète, peu importe les idées politiques de Balzac. Mais ce qui compte, c'est le témoignage qui nous donne du monde dans lequel il vit. Et, ici, je vais vous citer alors quelqu'un qui n'est pas du tout comme Balzac, quelqu'un qui est connu pour être ce qu'on l'appelle. Ça vaut ce que ça vaut, mais dans les écoles, on dit que Balzac, c'est le chef de file du courant réaliste. Ça dit assez bien ce que ça veut dire, même s'il ne faut pas réduire Balzac à cela, c'est aussi un visionnaire.
27:52 Ce n'est pas seulement de la vue, c'est de la vision. Mais, non, mais je cite un rêveur qui est mort fou. D'ailleurs, je pense à Gérard de Nerval, vous savez que j'aime et Dada. Et comme il est trop peu lu, je profite pour marquer le coup à chaque fois. Dans sa nouvelle la plus connue, celle que Proust mettait au-dessus de toute la littérature française, il n'y a pas beaucoup de temps qu'on reconnaît en Nerval, un grand écrivain. Ça date à peu près des années 60, vous voyez, c'est pas vieux, 1960. Mais, c'est une nouvelle, je vous dis tout de suite le contexte, le pitch, vous allez voir le rapport, très vite voir avec l'argent, et ce sur quoi on brille l'argent, et avec quoi on le met rarement en relation.
28:32 Pour vous résumer très rapidement la nouvelle, il s'agit d'un héros typique de l'époque romantique, dont Nerval se moque un peu, c'est presque déjà du Flaubert avec une lucidité. La première phrase c'est, je paraissais tous les soirs au théâtre, aux avant-scènes d'un théâtre, en grande tenue de soupirant. Vous voyez, il y a une espèce d'auto-dérision. Le type, dans le partir du théâtre, amoureux de l'actrice, c'est une banalité, vous voyez, c'est typique de l'époque romantique.
29:08 Mon oncle m'avait pourtant dit que les actrices n'étaient pas des femmes comme les autres, et que la nature avait oublié leur faire un cœur, vous voyez, pour l'instant on n'est pas dans l'originalité. Et, il précise bien, ça aussi c'est très romantique, que la femme réelle ne l'intéresse pas, c'est l'image qu'il a tous les soirs, de voir cette actrice, l'approcher, il n'en est même pas question. Il fallait qu'elle apparût reine ou princesse, et surtout n'en pas approcher. Vu de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité, il parle de sa génération.
29:41 Alors que je vous précise, vous allez voir qu'on revient à des choses très concrètes, qu'il parle exactement dans les années qui succèdent, la révolution de 48, et son échec, qui a traumatisé la classe ouvrière française, comme plus tard la Commune. C'est très important de voir le reflux des littérateurs dans un monde intérieur, dans un monde de rêves et d'évasion, après 1848. Alors qu'avant, même des gens comme Lamartine, qui est un aristocrate, qui est quand même chef du gouvernement provisoire de la République, qui renverse Louis XVIII, quand même, vous voyez, il y avait un engagement politique des premiers romantiques en faveur des idées révolutionnaires, de la République et de la liberté.
30:21 Tout ça reflut, on appellerait ça maintenant un courant réactionnaire, contre-révolutionnaire, pas encore bien méchant, qui s'enferme dans les rêves, dans la tour d'ivoire des poètes. Bref, l'auteur, celui qui parle, le narrateur, pardon, c'est pas pareil, en est là. Et, il y a un ami qui lui dit, je te vois tous les soirs venir au même théâtre, pour laquelle y viens-tu ? On a à Paris, c'est galant. Pour laquelle, il ne me semblait pas qu'on pût venir pour une autre. Jusque-là, on est très humain, une histoire assez triviale, triviale au sens mathématique, assez banale et romantique.
30:56 Et bien, il dit, tu vois, il montre une table où elle est attablée avec un jeune homme, voilà le jeune homme qui va la raccompagner chez elle ce soir, sans trop d'émotion, je regardais un jeune homme bien vêtu, une figure pâle et nerveuse, le héros romantique, un peu tuberculeux, oui, pâle et nerveuse, il jetait de l'or sur une table de whist, le whist, c'est un peu le bridge, et le perdait avec indifférence. Dites donc, on revient à notre sujet là. À son rival, il jette de l'or sur une table, il perd, c'est pas grave, il y en a encore.
« Une idée d'un autre temps » : droit de cuissage et Figaro
31:27 C'est pas fini. Ça commence. Il répond à son ami, qu'importe, celui-là, un autre, il fallait qu'un ait un, celui-là me paraît digne d'avoir été choisi, l'autre est estomaqué, et toi ou moi, c'est une image que je poursuis, rien de plus. Vous retenez ça, moi, je suis amoureux d'une image. Très bien. Sans hiatus, il enchaîne, la pièce est finie, il va à la salle de lecture, dans le théâtre, à l'époque, il y avait les salles de lecture, les journaux du jour, et il tombe sur un petit entrefilé, comme ça, un tout petit entrefilé, qui dit les cours de la bourse, et il s'aperçoit que les actions que lui léguait son oncle viennent d'être revalorisées, bref, il fait fortune là, il réalise tout d'un coup qu'il est devenu riche.
32:09 Et que dirait le jeune homme si je retournais ? Parce que là, c'est une image que je poursuis, maintenant qu'il a de l'argent, vous voyez ? Ce que disait Shakespeare et Marx tout à l'heure, avec l'argent, on peut tout inverser. si je l'ai trouvé en disant cette femme m'appartient, je suis plus riche que toi, et puis il dit non, ce n'est pas ainsi, c'est le narrateur qui parle, ce n'est pas à mon âge qu'on tue l'amour avec de l'or. D'ailleurs, ceci est l'idée d'un autre temps, qui me dit aussi que cette femme soit vénale. Vous voyez, tout tourne au terme de l'achat et de la vente de valeurs qu'on croit être non économiques.
32:40 C'est ça qui m'intéresse. Parce que si on cantonne, vous voyez le discours de Marx, ça n'est valable que dans les vitrines des boutiques, c'est bien, mais Marx passe son temps à dire que pour comprendre ce qu'il y a dans les vitrines, il faut voir l'arrière-boutique. Il y a des petites mains qui parent les grandes dames, souvent. Et voilà qu'il dit ceci, il est d'un autre temps. Là, je m'attarde, parce que Nerval se fait historien.
33:10 Qu'est-ce que ça veut dire ? Il a raison. L'autre temps, c'est avant la Révolution française. À l'époque, vous savez, il y avait le droit de cuissage, mais c'était un droit, c'était dans la juridiction féodale. Vous avez tous entendu parler du mariage de Figaro, mais on oublie que le sujet principal de la pièce, c'est le droit de cuissage. C'est qu'en droit, ça ne se faisait plus trop, elle s'était abandonnée. En fait, ça ne se faisait presque plus. Mais en droit, le Seigneur, ici le comte Almaviva, a le droit de coucher avec la fiancée, avec Suzanne, avant Figaro, avant son fiancée.
33:49 Et c'est pour ça qu'il a un peu tout le personnel du château contre lui, parce qu'il y a de la Révolution dans l'air. Vous savez que Mozart l'a mis en opéra, ça ne s'appelle plus le mariage, mais les noces de Figaro. Et Mozart a toujours choisi, Mozart est contemporain de la Révolution, les années 17, c'est plus grand chef d'œuvre, c'est les années 17, en 91, 92. Mozart a toujours choisi des sujets subversifs. Don Giovanni, on voit le maître et le serviteur, Don Juan est le pas, et Così fan tutte, je mets même à part tellement que c'est incroyable, de libertinage.
34:20 Et puis les noces de Figaro, où le problème, c'est épousera, épousera pas quand même. Je veux dire, est-ce qu'elle gardera son fiancé ou est-ce que le comte ne va pas passer par là ? Et c'est un miracle, ça veut dire des rebondissements et des reconnaissances et des histoires de marques de naissances qui font qu'au dernier moment, le comte reste sur sa faim. Mais Nerval fait allusion à ça. Il fut un temps où c'était tout à fait non. Parce que maintenant, des féministes bourgeoises, moi je suis pour ça, travail égal, salaire égal, on en est encore loin pour les femmes.
Être et devoir-être, contre-pouvoirs et Gilets jaunes
34:50 Pardon de rappeler ce vieux féminisme archaïque. Mais tant que les femmes seront moins payées que les hommes, je resterai partisan de ce féminisme-là. D'abord, il n'y a pas que ça. Il n'y a pas que ça. Je suis le premier à dire que toute chose reste égale par ailleurs. Je crois que j'ai assez vu de régions du monde différentes. La femme, elle est toujours celle qui, excusez-moi du langage familier, qui morfle le plus. Toutes choses restent égales par ailleurs. Je ne sais pas que ce soit dans la misère ou dans la richesse. Mais, il vaut quand même mieux être Mme Bettencourt, franchement, ou Mme Clinton, ou Condoleezza Rice, vous savez, c'est encore mieux là, parce que ceux qui aiment bien les identités, vous savez, on ne se préoccupe pas si quelqu'un est progressiste ou conservateur.
35:31 On regarde si c'est une femme, un noir, un blanc. C'est ça, mais non. J'exagère à peine. Condoleezza Rice, c'était la secrétaire d'État de l'affaire étrangère, du fils Bush, qui a organisé l'agression de l'Irak, malgré l'interdiction de l'ONU. Elle était noire et femme, ça n'empêche pas que c'était quelqu'un d'abominable. Et pas parce qu'elle était noire et femme, bien sûr, pour montrer que vraiment, le problème n'est pas là. Donc, quand Nerval dit « Ceci est une idée d'un autre temps », il rappelle que c'est tout récent, c'est moderne, c'est romantique, qu'on dise quand même « Non, ce n'est pas à mon âge qu'on tue l'amour avec de l'or ».
36:13 C'est un progrès. Il a fallu des millénaires pour en arriver là. J'ai trop vécu dans des pays où il suffit d'avoir de l'argent pour avoir tout ce qu'on veut. Tout. Je vous viens de vous dire « C'est cynique, apparemment, ce que je vais dire. Ce serait cynique si j'étais partisan. » Non, je constate, hélas. Il ne faut pas faire comme Baudelaire. Baudelaire dit « J'ai passé mon temps à exprimer des choses abominables. » Et du coup, on a cru que j'étais abominable. C'est comme si Marx, il étudie le capital, donc Marx est un exploiteur. Il ne faut pas exagérer non plus. Marx a passé son temps pour ne pas être un utopiste comme il en avait tellement dans la gauche révolutionnaire avant lui.
36:46 Et c'est pour ça que ça a échoué toujours. Au lieu d'être dans le socialisme utopique, il a essayé de faire un socialisme plus scientifique, c'est-à-dire qu'il ne s'occupe pas de ce qui doit être, mais de ce qui est. Comment ça fonctionne ? Comment on extorque le profit, la plus-value, la rente, etc. Une fois qu'on le sait, on peut, si on veut, changer. En tout cas, si on ne sait pas comment ça marche, on pourra le vouloir tant qu'on veut, on ne changera rien du tout. Ça, c'est la distinction en philosophie de l'être et du devoir-être. Comme disait Spinoza, un grand philosophe de l'être, il ne s'agit ni de rire, ni de pleurer.
37:17 Il s'agit de comprendre, quand il faut connaître. Donc, ça a l'air cynique, ce que je vais dire, mais une des destinées les plus enviables, non pas au niveau des valeurs, mais au niveau de celui qui la vit, c'est d'être riche dans un pays pauvre. Vous avez ce que vous voulez. Ici, chez nous, il y a quand même des contre-pouvoirs, parce qu'il y a une riche histoire. J'avais des élèves qui me disaient, africains, qui me disaient, excusez-moi, vous voyez, je suis revenu en africain, qui me disaient, vous avez de la chance en Europe, vous avez la démocratie.
37:52 Ils écoutent Radio France Internationale, nous, on a la démocratie, eux, c'est la dictature. Très bien. On ne leur dit pas que c'est nous qui entretenons ces dictatures, mais ça me fera que nous, on écoute des contradictions dérives. Alors, je leur réponds ce que je pense. Je leur dis, écoutez, chez nous, c'est des voyous. Mais c'est vrai que c'est mieux que chez vous. Parce que chez nous, chez vous, il y a un seul voyou. Un seul. Une famille, un clan, qui fait ce qu'il veut. T'es manqué, tout le monde tremble. Chez nous, il y a un voyou qui regarde un autre voyou en face au gouvernement.
38:24 Il dit, hé toi, les impôts, qu'est-ce que tu en fais ? Parce que moi aussi, je veux ma part du budget national. D'accord ? T'as tes combines, moi j'ai les miens. Vous voyez, quand il y a plusieurs voyous qui dirigent, ça s'appelle des contre-pouvoirs. Il n'y a pas le bien contre le mal. Il faut cesser de raisonner comme ça. Après, oui, c'est la conséquence. Il vaut mieux. C'est mieux qu'il y ait plusieurs voyous qu'un seul. Ça fait moins de dégâts. Ça limite. Mais c'est comme ça, à l'origine, les parlements, c'est ça.
38:54 Que le prince, comme on disait en Angleterre, une des plus anciennes formes de démocratie, parlementaire, le prince a les mains libres pour faire le bien et les mains liées pour faire le mal. C'est pas mal comme formule si on l'appliquait. Voilà. Donc, vous voyez, je suis en train de rappeler que ce qu'on appelle l'Ancien Régime, il existe encore dans beaucoup de pays qui sont en deçà des acquis de la Révolution française. J'insiste un peu sur la Révolution depuis tout à l'heure parce que je suis encore, maintenant, j'ai du haut le cœur quand je pense à l'abjecte manière dont on a fêté son bicentenaire sous Mitterrand.
39:32 C'est tout juste si ce n'était pas pour faire honte à la Révolution. Si vous vous rappelez un petit peu, j'insiste pas pour ceux qui ont de la mémoire. et tout de même, nous vivons des heures où tout d'un coup, il me semble, voir des choses que je n'ai pas vues depuis peut-être deux générations. Je ne sais pas comment ça va tourner, je ne suis pas en train de dire, c'est bien, c'est mal, je suis en train de dire que sur les plateaux télé, ça faisait des années et des années que je voyais ou alors dans la rue des manifestations de bonnets rouges.
40:05 Ça, c'est régional, je suis corse, je connais. régionaliste ou alors générique. Ce ne sont pas une expression des femmes battues. Il n'y a rien de plus épouvantable qu'une femme battue. Je ne suis pas en train d'être... Pardon ? Sinon, un homme battu, c'est ça qu'il a dit ? Oui, oui, je suis bien d'accord. Je fais penser à Mozart qui disait quoi de plus faux qu'une flûte, deux flûtes. Bien sûr, mais je veux dire, c'était toujours identitaire. On n'était pas obligé de se sentir concerné à chaque fois.
40:35 ou alors, je ne sais pas moi, c'est les étudiants. Et là, tout d'un coup, j'ai posté un interview d'un Bachir, qui s'appelait Bachir, français de souche. Un Bachir, un gilet jaune, qu'on a interviewé sur un rond-point, une trentaine d'années. Et il disait, mais vous n'êtes pas un peu infiltré par des gens du Front National ? Il dit, je ne sais pas. Il dit, chez nous, il y a peut-être des fachos, il y a des gauchos, il y a des beurres, il y a des noirs.
41:06 Je m'en fous, il a dit. Quelle délivrance. Le peuple est là. Il ne faut pas comprendre. Le peuple, il sait faire le ménage, vous savez. Je suis ahuri de voir des gens qui ont mon âge, qui sont là, au moment où je parle, avec le froid qui fait, devant, sur les ronds-points, avec un brasero, avec leurs femmes. Parce que, à eux deux, leur petit salaire, à eux deux, ce n'est pas des chômeurs, leur petit salaire, ils n'y arrivent pas, mais leur fils, encore moins.
41:39 Et leur petit-fils, ils tremblent de voir le monde dans lequel ils vont arriver, si ça continue comme ça. Remarquez, tout en haut de l'échelle sociale aussi, on pense à leur petit-fils. On me dit, vous allez leur livrer une planète. Tout d'un coup, ils s'intéressent aux enfants, dans ces cas-là. Mais en les mettant au chômage d'abord. Même avec un bac plus 10. Voilà. Donc, je faisais, selon les détours, par Nerval, vous voyez, tout s'est retourné.
Nerval, Angélique : Rousseau refuse les cent louis
42:09 Je suis amoureux d'une actrice, je n'ose pas l'approcher, mais si tout d'un coup, un aléa de la bourse fait que tout d'un coup, j'ai de la fortune, elle peut être à moi. Dites donc, le rôle de mobilité sociale. Allez, troisième et dernier exemple de ce lien entre l'argent et ceux qui apparemment sont indépendants de lui, parce qu'il y a beaucoup de gens qui vont dire « Ah bon, l'argent, bien sûr, ça a pas mal d'avantages, il faut être juste et tout. » Enfin, je veux dire, quand vous avez un chagrin d'amour, on peut avoir un chagrin d'amour, être milliardaire, ce qui est vrai. Regardez l'admirable film de Welles, Citizen Kane, n'est-ce pas ?
42:40 où il meurt dans une solitude, l'homme le plus riche du monde, sans doute, ça n'est pas dans ce film. Oui, sauf que, le troisième exemple, c'est un triangle dont j'ai déjà parlé dans d'autres occasions, je ne crois pas que ce soit ici. C'est aussi dans un texte de Nerval d'Angélique, une nouvelle, où il se balade dans les environs de Paris, pas loin de la tombe de Rousseau, à 3 km d'Ermenonville, et il arrive à l'abbaye de Chaalis et il dit le fils du garde nous faisait visiter les lieux.
43:12 Il se trouve que dans les lieux, je vous le dis pour comprendre ce qui va suivre, c'est très rapide, Henri IV, il y a un petit château du temps de Henri IV, où Henri IV a abrité ses amours avec la belle Gabrielle d'Estrées. Je suis dans Closer, entre le capital et Closer, vous allez voir. Et le fils du garde nous dit, donc c'est un paysan de l'endroit, du valois là, c'est-à-dire de l'Oise, voici la tour de la belle Gabrielle. Tous les soirs, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre et le roi, Henri IV, qui était jaloux, a fini par le faire mourir.
43:48 Extraordinaire. Apparemment, c'est délirant. Henri IV, c'est deux siècles avant Rousseau. Donc, Nerval commence par rigoler, comme vous et moi, nous sommes des gens cultivés. pauvres ignares de paysans. Et puis, Valani, il dit, cette histoire qui est plus vraie qu'on ne croit. Henri IV, Rousseau sont les célébrités de la région. Mais, la population est plus favorable à Rousseau qui a été compatissant aux classes souffrantes.
44:21 Vous voyez, comme déjà, ça se socialise. Et puis, il ajoute ceci, Nerval, et là, c'est extraordinaire, le résumé. Rousseau, en refusant, là, je vous cite par cœur. Les 100 louis de Madame Pompadour a ruiné l'édifice fondé par Henri. Tout a croulé. Son image immortelle demeure debout sur les ruines. Je reviens en arrière de la phrase, mais je ne voulais pas l'interrompre, allez bien. Rousseau a refusé 100 louis de Madame Pompadour. Rousseau a fait un opéra à succès, on dirait aujourd'hui un succès people.
44:52 D'accord ? Il aurait pu continuer sur ce créneau-là. Il n'avait aucun souci qu'il a eu dans sa vie. Vous savez qu'il a changé de domicile, il a été poursuivi par les polices des trois plus grandes puissances d'Europe. On a lapidé sa maison à Môtiers. Il était dans une misère noire. Il a failli mourir chez moi en Corse, une des régions les plus pauvres du Royaume. Déjà à l'époque. Oui, c'est peu connu, vous faites une petite parenthèse intéressante. J'ai fait la préface, j'ai commis la préface, on m'a demandé de faire la préface du projet de constitution que Rousseau a rédigé à l'intention de la jeune république corse à l'époque de Pascal Paoli.
45:28 Il ne faut pas oublier que dans les années 1770, la Corse, avant les États-Unis et avant la France, fait le premier état politique, ça n'a pas eu longtemps, qui applique les idées des lumières d'avant-garde. Voilà, je le rappelle au passage quand même. Donc, Paoli envoie un émissaire dire à Rousseau « Vous ne voulez pas être ce qu'on appelle aujourd'hui notre consultant pour rédiger une constitution. Un homme le plus avancé des lumières, c'est extraordinaire. » Et Rousseau répond « Je suis dans ma parenthèse. »
45:58 Rousseau dit « Vous êtes un peuple extraordinaire parce que le combat corse, c'est un peu comme le Vietnam à une certaine époque dans la gauche européenne. Vous êtes un peuple formidable. Vous êtes débarrassé de la tyrannie génoise. Vous luttez contre les armées de Louis XVI. Vous êtes exemplaire. » Voltaire disait à la même époque « L'Europe est corse. » « Mais je suis trop vieux. Je suis au bout du rouleau. Je suis fatigué. Je suis malade. » « J'avais la maladie de la pierre. » « Je me balade avec des sondes dans l'urètre. » « Allez, en Corse aujourd'hui, ce n'est pas simple. »
46:29 Déjà. Mais alors à l'époque, vous imaginez... Et donc, grosso modo, il refuse. L'autre insiste. Donc, il y a quatre lettres que je vous recommande. Entre Rousseau et Buttafoco, que ça ne se demande pas à bout de feu, ça veut dire. Et l'émissaire de Paoli. Et Rousseau finit par se prendre au jeu. Il demande des renseignements comme un bon consultant. « Quelles sont les mœurs du clergé, Paoli ? » « Quelles sont les ressources minières de l'île ? » C'est rare qu'on voit un Rousseau économiste et soucieux même du développement même industriel. C'est intéressant.
46:59 On n'est plus dans le contrat social qui était philosophie politique générale. On est là dans un ici et un maintenant qui est la Corse comme il fera pour la Pologne. Projet de constitution pour la Pologne. Et tout d'un coup, Rousseau change de sujet. Il dit « Oublions le projet de constitution. Je suis trop vieux, je suis fatigué. Laissez-moi venir mourir chez vous. Je voudrais mourir libre sur une terre libre. libérée. On le sait peu, je vous le dis, on a failli avoir la tombe de Rousseau en Corse cette fois.
47:29 Donc, pour vous montrer à quel point il était indépendant des puissances d'argent, il copiait de la musique toute la journée. Il n'y avait pas des photocopieuses. C'était long. Copier des partitions comme Spinoza polissait des verres. Vous voyez, il commençait à faire l'industrie de l'optique pour se rendre indépendant des puissances de ce monde. Et sa devise à Rousseau, vous savez, je l'ai souvent répété ici, Bertrand, elle la connaît bien, c'est « Vitam impendere vero » « Faire dépendre sa vie du vrai ». Ce qui était assez nouveau quand même. J'ai cité Mozart tout à l'heure, je ne peux pas m'empêcher d'y repenser, parce qu'il y a beaucoup de Rousseau dans la flûte enchantée si on regarde de près.
48:05 Mais Mozart est le premier qui va mourir dans la misère parce qu'il a refusé la protection de l'archevêque de Salzbourg. Avant, c'était des larbins, les musiciens. Le génie, Bach, c'est fabuleux, la musique de Bach. Mais enfin, Bach, il était employé, il faisait sa cantate tout le dimanche pour ceux qui l'employaient, le consistoire protestant. Mozart, il a jeté sa gourme. Voilà, c'est quand même la même époque tout ça, les années 1780. Donc, je referme cette parenthèse. Rousseau a refusé les 100 louis de Madame de Pompadour qui voulait le gratifier d'une pension comme on le faisait, comme, je trouvais que l'opéra était beau, tenez, voilà, comme ça, vous serez tranquille, vous ne serez plus un intermittent du spectacle, on dirait aujourd'hui.
48:46 Et Nerval dit, en refusant ces 100 louis, Rousseau a ruiné l'édifice fondé par Henri, toute la monarchie absolue. Donc, ce n'est pas si bête ce que dit le paysan. La monarchie des Bourbons fondée par Henri IV et dont le titulaire à ce moment-là, à l'époque de Rousseau est Louis XV, a été ruinée par ce refus de Rousseau. On ne peut plus acheter. C'est extraordinaire. On parle de l'argent. Tout a croulé, sous-entendu à la Révolution, son image immortelle demeure debout sur les ruines.
49:20 Et tout d'un coup, le petit Rousseau, inaperçu, lui qui bégayait dans les salons, à l'époque, il fallait un esprit rapide pour comprendre les plaisanteries. Il n'en avait pas beaucoup. Avec sa lourdeur de Suisse, c'est lui qui dit tout ça. Il dit, je comprenais toujours dans l'escalier, l'esprit escalier, ça vient de là, trop tard. voilà, que tout d'un coup, il acquiert dans cette phrase de Nerval une figure presque titanique. Son image immortelle demeure debout sur les ruines. Voilà, je voulais vous montrer que l'argent, on pouvait aussi bien le diaboliser, mais en même temps, il pouvait distribuer aussi bien la liberté que la servitude.
La lettre à Malesherbes : fuir la servitude et la domination
49:57 car on a parlé de la liberté tout à l'heure, donc il faut parler de la servitude. Je vais donc faire une dernière allusion à Rousseau avant de généraliser, de faire un bilan et vous passer la parole. Il y a une lettre que Rousseau a écrite à Malesherbes. Malesherbes était un brav type, grand establishment, c'était vraiment, on dirait aujourd'hui, très très grand commis de l'État, il était chargé de la censure et il avait la sympathie pour les philosophes des Lumières. Et il avait de l'amitié pour Rousseau et il lui reprochait de ne pas trop bien s'expliquer, de mal se défendre contre ses ennemis.
50:32 Alors bref, c'est pour vous dire le contexte de la lettre, expliquez-vous, vous défendez mal, dites-nous ce que vous trouvez à vous promener dans la nature, la forêt, c'était nouveau, vous ne comprenez pas à l'époque, nous ça nous semble naturel d'aller faire un tour là, vous avez une magnifique forêt et bord de rivière pas loin des friches industrielles de Saint-Dizier, quand même, il n'y a pas que des friches industrielles à Saint-Dizier, mais enfin, je veux dire, vous avez une admirable campagne, c'est encore ce qu'il vous dit, pour qu'on admire un coin, il faut qu'il soit beau, mais on ne comprenait pas à l'époque ce plaisir-là qui est récent, qui date de la révolution industrielle, vous voyez, j'insiste, ça a commencé en Angleterre, le romantisme, en Allemagne, la lumière nous vient du nord, a dit Mme de Staël, pour expliquer le début du romantisme, c'est lorsque la nature a commencé à reculer devant l'industrie, qu'on a commencé à l'aimer poétiquement, ce n'est pas des hasards, c'est intéressant, et la nature est devenue paysage.
51:30 Quoi de plus beau, oui pardon, oui excusez-moi, excusez-moi, vous avez raison, mon fils me le dit tout le temps, il regarde mes vidéos, il me dit, ah tes fins de phrases, on ne t'entend plus, tu parles dans ta barbe, merci, merci beaucoup, oui, je disais que la nature devient paysage, elle devient spectacle, ce n'est pas la nature qui est travaillée par le paysan, ça ce n'est pas un spectacle, vous voyez, dans le Faust de Goethe, qui surgit à l'éclosion du romantisme, Goethe, c'est immédiatement après Rousseau, le héros Faust s'endort devant un paysage magnifique, un site, comme on dirait aujourd'hui, et il dit tout seul, il dit tout seul, il dit, quel spectacle, mais hélas, un spectacle seulement, où te saisirais-je nature infinie, le travailleur ne se pose pas cette question, n'est-ce pas, celui qui laboure son champ, il ne dit pas, où te saisirais-je nature infinie, il y a longtemps qu'il a saisi la nature, et tu m'as donné la boue et j'en ai fait de l'or, comme dirait Baudelaire, n'est-ce pas, tu m'as donné la terre et j'en ai fait un verger, un potager, peu importe, un champ de pommes de terre, voilà, donc, je reviens à la servitude
52:42 et la domination et la lettre de Rousseau, et donc Rousseau, pour lui répondre, lui raconte une de ses journées à l'ermitage, là au nord de Paris, à Montmorency, où était une magnifique forêt encore maintenant, et il dit, tous les matins, je partais avec fidèle Achate, c'est le nom de son chien, et puis ça commence par, n'importe quel psychiatre verrait une sémantique de parano, de paranoïaque, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vienne s'emparer de moi avant que je ne puisse m'esquiver, vous voyez, mon premier souhait était que ni lettres ni visites ne vînt se troubler le charme de la journée, aucun contact avec la société, vous me direz, attends, je ne comprends pas, c'est le mec du contrat social qui était en train de me dire ses qualités, qui veut fuir toute relation avec les hommes et être tout seul dans la forêt, vous allez voir la suite, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne puisse s'emparer de moi avant que je puisse m'esquiver, mais une fois que j'avais pu doubler un certain coin, avec quel pétillement de joie, avec quel tressaillement je me disais, me voilà maître de moi pour le reste de ce jour.
53:49 La liberté ici consiste à être peut-être sans argent mais aussi sans société. J'allais alors d'un pas plus tranquille, regardez le musicien, changement de tempo, il était pressé là, j'allais alors d'un pas plus tranquille cherchant quelques lieux sauvages dans la forêt, quelques lieux déserts, je vous le dis mot pour mot là parce que chaque mot compte, ou rien ne... Alors si j'arrête là, on va dire c'est une misanthropie intégrale. Comme ce n'est pas possible, c'est le même mec qui a écrit le contrat social, ce n'est pas possible.
54:19 Alors je vais continuer la phrase que j'ai interrompue, où rien ne montrant la main de l'homme, je cherchais quelques lieux sauvages, où rien ne montrant la main de l'homme, virgule, n'annonça, regardez bien l'accent circonflexe, la servitude et la domination. Voilà ce que fuit Rousseau, ce n'est pas la société, c'est cette société où règnent la servitude et la domination. La société de classe à la veille du plus grand ébranlement qu'elle ait subi historiquement. Enfin du premier des grands ébranlements qu'elle ne va pas cesser de subir à partir de ce moment-là, parce qu'après 1830, 1848, la commune, 1917, Rousseau dit dans l'Émile nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions.
La répartition et l'argent comme médiation
55:00 Nous y sommes encore. Voilà. Je voudrais, pour servitude et domination, montrer que, et je vais conclure maintenant le bilan philosophique parce qu'il s'agit pas de faire que des citations, ce n'est pas l'argent qui pose le problème. Vous vous en doutez bien, je ne vous apprends pas grand-chose, c'est la répartition. Car si l'argent, on peut en dire tout ce qu'on a dit au début, le texte de Shakespeare, s'il est diabolisé à ce point, c'est parce qu'il y a d'énormes inégalités.
55:31 S'il y a des... Comme il parle de la prostituée, des femmes qui se vendent, ben oui, mais c'est-à-dire qu'elles n'ont pas beaucoup d'autres ressources. Pourquoi il y a la rue de la Gaieté à Paris, près de la rue Montparnasse, à votre avis ? Parce qu'il y avait plein de boxons, pour parler poliment, parce que la misère bretonne, les femmes, elles arrivaient là, affamées, près de la gare Montparnasse. C'est-à-dire que, comme disait mon ami Clouscard, c'est sans doute le plus grand penseur marxiste de l'après-guerre, qui est mort dans une solitude et qui disait n'importe quoi sauf la classe ouvrière.
56:06 La femme, à ce moment-là, la femme qui fuyait la misère, elle essayait, et comme on la comprend, comme vous voyez, la condition ouvrière de l'époque, elle essayait de ne pas tomber dans l'enfer de la classe ouvrière. Vous savez, d'être à côté de ses enfants, dont je parlais tout à l'heure, qui à 6 ans faisait 13 heures par jour. Donc, si l'argent, là, est ignoble, jusqu'au point qu'il y ait ce que, il y a mal fait tout à l'heure, des femmes vénales, quand aux hommes, n'en parlons pas, ils ont tant qu'on sait qu'ils sont tous vénaux, selon les cas, c'est parce que l'argent est inégalement réparti.
56:39 Si l'argent était également réparti, le problème de la prostitution ne se poserait pas. En tout cas, il ne serait pas motivé par ce facteur social. Voilà, donc c'est ça qu'il faut bien voir. Donc, la répartition, la justice sociale, c'est ça qui décide que, et je termine sur le mot par lequel j'ai tout problématisé, par le mot de lien, le langage, la monnaie, l'argent n'est qu'une médiation. C'est ce qui est au milieu, c'est ce que c'est, un médium, c'est ce qui est au milieu, un moyeu, d'une roue de vélo, une médiatrice d'un segment, la médiane.
57:17 Chaque fois qu'on parle de média, c'est qu'il y a quelque chose qui fait l'intermédiaire entre deux extrêmes. Comme là, il y a la langue française entre vous et moi, entre l'émetteur et le récepteur, et c'est moi qui vais être le récepteur avec vos questions. Voilà, mais il y a un médium entre les deux, c'est ça, l'argent, c'est ça. Donc, c'est neutre. Prenez un segment, je vais terminer sur cette image, AB, avec le point M au milieu. Je présume que AM est en rouge et MB est en bleu. Pas compliqué, je ne suis pas un grand mathématicien, je prends un exemple très simple.
57:50 Le milieu, il va être de quelle couleur ? Le point M, oui ? Je n'ai pas entendu. Bravo ! Oui, mais bravo, il va être violet. Ce n'est pas l'extrême gauche, ce n'est pas l'extrême droite, c'est ce qui nous dirige depuis deux générations, l'extrême centre. On ne sait jamais quelle couleur ça a. Plus c'est à droite, plus ça se dit à gauche, vous savez. Voilà, j'arrête là et je vous passe la parole. Merci Dominique.
58:26 Merci à vous.