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Définir la philosophie : sophia, sagesse et savoir
0:20 Cette petite cellule contient à peu près tout ce que j'ai dit, pourquoi je n'ai pas dû dire grand chose, c'est petit ce truc-là. Depuis le début, dans sa logique, si vous voulez, c'est que très rapidement, on est parti de la problématique classique de comment définir la philosophie en général. J'ai rappelé que dans définir, il y a fin, comme dans déterminer, détermination, définition, il y a une notion de fin, de déterminer. J'ai rappelé que les concepts sont comme des culottes. Plus elles sont élastiques, moins elles servent à quelque chose.
0:52 Si un concept veut tout dire, c'est qu'il ne veut plus rien dire. Et donc, on ne peut pas appeler philosophie n'importe quelle forme de pensée qui semble un peu profonde. Et j'ai ajouté que ce n'est pas un jugement de valeur. Il peut y avoir une pensée non philosophique, par exemple religieuse, plus profonde qu'une philosophie médiocre. Et une pensée hindou-chinoise bien antérieure à Socrate, je veux dire, une grande profondeur, une grande pertinence souvent, et qui n'a rien à voir avec l'interrogation proprement philosophique. Et donc, j'ai bien précisé que j'insisterai tout au long de mon intervention ici, au Maillard d'ailleurs, sur ce... non pas sur les différends internes à la philosophie, on ne va pas cesser d'y faire allusion, bien sûr, mais plutôt sur ce qui est propre à l'interrogation philosophique comme telle par rapport à l'interrogation scientifique, à l'interrogation religieuse.
1:46 Moi je prends deux champs très opposés, mais qui ont en commun d'être extérieurs à l'interrogation proprement philosophique. Voilà. Je... pour ce faire, j'ai rappelé qu'il valait mieux laisser parler les mots que de parler à leur place, comme on fait au café du commerce où l'opinion remplace tout le temps le savoir. Je n'ai rien contre le café du commerce, moi j'aime bien y aller aussi discuter avec les copains, c'est un genre qui n'est pas le genre philosophique.
2:16 Et... donc, quand on fait parler le mot, qui aime ? Quoi ? La Sophia. La Sophia. Et c'est là que le problème commence, parce que le terme grec de Sophia comporte une notion de sagesse, mais aussi de sagesse qui inclut le savoir, ce qui se voit d'ailleurs dans nos vieilles langues, je dis ça pour ceux qui n'étaient pas là au début, et n'hésitez pas à vous asseoir. Bonsoir. Et... je veux dire... on voit bien dans les langues anglo-saxonnes germaniques, quoi, Weise, le sage, et weiß, je sais en allemand, hein, je veux dire, il y a un lien entre savoir et sagesse qui est dans la langue, n'est-ce pas ?
2:57 Et quand on dit, oh, ça, oui, il faut aller voir le vieux là-bas, il a une grande sagesse de ces choses, ça veut dire qu'il y a aussi du savoir. Mais enfin, tout de même, je rappelais tout de même la disjonction de ces deux notions, qui fait toute la problématique de la philosophie, c'est que les deux notions peuvent se recouper, comme dit les mathématiciens, il peut y avoir une intersection de ces deux ensembles. Enfin, il y a une grosse partie, pour chacun d'eux, qui reste extérieure à l'autre. Je veux dire, par là, il peut y avoir des savants qui ne sont pas sages du tout, et même criminels. Et inversement, il y a des sages, dont la sagesse ne se mesure pas au savoir qu'ils ont du nombre de satellites qui tournent autour de Jupiter, et encore moins des grains de sable qu'il y a dans le Sahara.
3:37 Donc les deux notions sont disjointes. Et c'est bien ça notre problème depuis le début. Le problème de la philosophie, c'est pas le problème du savant, ni du religieux. Le philosophe, il a tendance à claudiquer, à boiter. Et ce, dès le début, dès son principe. Puisqu'il poursuit un concept qui renferme deux notions qui ne vont pas nécessairement dans le même sens. Et on a résolu, ça c'était le début de l'introduction, j'ai parlé de Sophia, là, en distinguant les deux. Il faut aussi interroger Philo, qui aime, francophile, qui aime, donc qui désire, donc qui n'a pas.
Le sceptique, l'aporie des sophistes et l'anamnèse platonicienne
4:13 Il faut quand même rappeler ça. Le philosophe n'est ni un savant, ni un sage. S'il les recherche, c'est qu'il ne les a pas. C'est quand même pas l'argent qui est dans ma poche que je recherche. C'est important à rappeler. Mais, il n'est pas seul à prétendre ne pas être un sage, ni un savant, mais être dans le doute. Il y a aussi son vieil adversaire, le sceptique. Le philosophe a toujours deux adversaires, deux extrêmes, le sceptique et le dogmatique. On reviendra ça. On aura tellement d'occasion d'illustrer que je ne fais que passer.
4:44 Je le rappelle au passage, qui existe avant la philosophie et qui l'accompagne et qui l'encadre tout au long de son développement. Donc, le sceptique aussi dit qu'il est ni un savant, sauf qu'il ne le recherche pas. Il dit même que c'est une recherche vaine, le sceptique. La vérité n'existant pas, pourquoi perdre son temps à la chercher ? Il y avait d'ailleurs, je l'introduis aujourd'hui, ça, une petite aporie. Une aporie, une difficulté. Une difficulté qui nous incite à la réflexion. C'est Ricœur qui parlait de l'aporie apéritive, pour faire un jeu de mots, n'est-ce pas ?
5:18 À savoir, ceux qui disaient à Socrate, mais Socrate, tu ne peux pas chercher la sagesse. Parce que, dans quelle direction ? Où aller si tu ne la possèdes pas ? Et en admettant même que tu tombes par hasard dessus, qu'est-ce qui garantirait que c'est la sagesse ? Puisque tu es ignorant au départ. Et bref, les sophistes faisaient comprendre à Socrate qu'on ne peut ni chercher ce... Le vrai, parce qu'on le possède, et ni parce qu'on ne le possède pas. Donc, cette petite aporie qui a d'ailleurs mis Platon sur la voie...
5:51 Je vais un peu vite là, mais je reviendrai, je me permets d'aller vite. Juste pour susciter votre intérêt tout de même. Platon a dit toute connaissance est remémoration. L'anamnèse. La disparition de l'amnésie. C'est ça l'essence de la philosophie pour Platon, l'anamnèse. Pour Platon, je veux dire, le prof n'est pas celui qui prend des idées qu'il a dans sa tête et qui la met dans celle de l'élève. Pour Platon, le prof c'est celui qui montre à l'élève qu'il doit prendre conscience de la vérité qui est dans sa tête. Et c'est pour ça qu'il se réclamait...
6:22 C'est un peu scolaire ce que je dis, parce qu'il y en a qui le savent, mais... D'une discipline qu'il appelait lui-même la maïeutique, en faisant un jeu de mots. Parce que maïa, ça veut dire sage-femme en grec. Et il dit de même que la sage-femme n'est pas celle qui crée l'enfant, mais celle qui l'aide à venir au monde. Il dit, et sa mère était elle-même une sage-femme. C'est pour ça qu'il prend cette image. De même, je veux dire, moi, ce que je fais, c'est d'aider le patient, c'est-à-dire celui avec lequel je parle. C'est-à-dire, un patient, il souffre. Parce que Socrate lui envoie des doutes et lui pose des questions qui ébranlent des certitudes qu'il n'avait jamais mises en doute.
6:57 Et j'aide le patient à accoucher de la vérité qu'il a déjà. Alors, pourquoi je fais cette allusion aujourd'hui à la rémémoration ? Parce que quand les sophistes, on ne peut ni chercher ce qu'on sait, puisqu'on sait déjà, ni ce qu'on ne sait pas parce qu'on n'a aucun repère, Platon disait, regardez cette belle synthèse entre ces deux extrêmes qui ont l'air de nous coincer dans l'aporie, Platon disait, non, mais on peut chercher ce qu'on savait et qu'on a oublié. C'est ça la rémémoration.
L'inconscient linguistique : Rimbaud et Racine
7:29 J'ai envie d'illustrer ce propos parce que ça va être important pour la suite, parce que je vais développer la question que puis-je savoir plus que l'autre aujourd'hui, la différence de la dernière fois. Soir, c'est vous, n'avez pas peur. J'ai pas peur de m'interrompre, moi je m'interrompe tout le temps. Je voudrais illustrer ça, le fait que nous avons tous ce savoir dans la tête, des savoirs bien supérieurs à ceux qu'on s'imagine posséder. Je prends un vers, un vers tiré d'un poème.
8:06 Je l'écris parce qu'on est obligé d'écrire pour le raisonnement que je vais faire. Vous le voyez avec les yeux. L'Aube exaltée. Un peuple de Colombes. Je ne vous dis plus rien ? Oui, merci, ça me fait plaisir pour lui. Oui, il s'extrait du Bateau ivre de Rimbaud. Alors, pourquoi j'écris ce truc-là ? Pour vous montrer tout ce qu'on sait sans savoir, pour illustrer Platon.
8:36 Apparemment, c'est une comparaison. Il y a le ainsi-que, n'est-ce pas ? Par la place du ainsi-que, je peux faire permuter, comme disait les linguistes aujourd'hui, à l'instar d'eux, à l'image d'eux, comme un peuple de Colombes. Tout ça, c'est équivalent, vous êtes d'accord ? Ça veut dire qu'il y a un point commun entre ce qui est à gauche et le nom de la gauche, et ce qui est à droite. Ça, vous le savez comme moi, dans l'inconscient linguistique. Pourtant, ce n'est pas évident. Il m'aurait dit, il est noir comme l'ébène, ça n'a pas de mystère.
9:07 On comprend tout de suite. Mais ça, ce n'est pas de la poésie. Comme disait Baudelaire, le beau est toujours étrange. Noir comme l'ébène, ça ne surprend personne. Baudelaire ajoutait au cas où on confondrait avec ceux qui exposent à la fièvre. Un œuf jeté sur une planche. Baudelaire ajoutait, mais tout ce qui est étrange n'est pas forcément beau. Mais le beau est toujours étrange, il est toujours dérangé. Je reviens à mon histoire, le Rimbaldienne. Le comme, le ainsi que, suppose qu'il y a un point commun.
9:39 Or, je ne vois pas très bien le point commun entre Aube exaltée et Peuple de Colombes. Il est fort comme un Turc, je comprends. Il est noir comme l'ébène, je comprends. Il est noir comme l'ébène et noir, sous-entendu. Il est fort comme un taureau, comme un Turc, et fort. Et là, quel point commun ? Entre ce qui est à gauche ainsi que, et ce qui est à droite, enfin j'ai pas eu le temps d'écrire à la guerre. C'est sur une seule ligne dans le poème bien sûr. C'est pas la place. Eh bien regardez bien, regardez bien, regardez bien.
10:09 Colombes, quelle couleur ? Colombes. Blanc. Blanc, pas de couleur. Ou plutôt toutes les couleurs réunies, le blanc. Pas de couleur du tout, c'est le noir. Toutes les couleurs réunies. D'après le prisme de Newton. Voilà, oui, Colombes c'est blanc. Aube. À l'heure où l'aube blanchit la campagne, n'est-ce pas ? Je suis pas sûr que l'aube soit blanche. On est pas dans la réelle, on est dans la poésie. On est pas dans la réelle immédiate. On est dans la réelle profonde. Aube. Je voudrais pas être dans à peu près là, je donne mon interprétation, je n'apprête rien du tout.
10:41 J'analyse ce qui est là. Regardez bien. Tout ces A-U permutent avec A-L en français. Vous savez, ALBA, ça vient de ALBA. Latin. Et dans l'inconscient, c'est ça que je voudrais vous montrer, nous avons tous de francophone, pas de français. Ça peut être un Ivoirien ou un Sénégalais. Il sait très bien que c'est associé et que tout ce qui varie avec l'aube là, avec ALBA, tous les radicals qui vont avoir, les mots fabriqués avec le radical ALB, ALB, ALBINOS, ALBATRE, ALBATROS. Vous voyez bien dans notre inconscient, on connaît ces mots-là.
11:11 Donc c'est lié à blanc. Le poète, il joue avec ça. Aube. Blanc ici, blanc là. On commence un peu à résoudre notre équation. Je parle d'un poème comme une équation. Et puis, exalté. Ah, ah, ah. ALT, c'est quoi ce radical là ? Vous voyez qu'il fallait l'écrire pour qu'on le voit. ALT, vous le trouvez dans quoi ? Si on fabrique des mots avec, ça donne altitude, qu'est-ce qu'il y a encore ? ALTO, ALTESSE, tout ce qui est en haut.
11:42 Soit au propre, altitude, soit au figuré, soit en ALTESSE. C'est-à-dire celle qui tient toute sa classe sociale, le haut du pavé. Il ne marche pas dans l'innommable qui est au centre de la rue Mouffetard de l'époque. Dans l'époque, c'était une rivière qui s'appelle toujours la Bièvre d'ailleurs. On ne pouvait pas marcher dedans. Donc, je suis en train de montrer que la seule différence entre la poésie et les mathématiques, c'est que la poésie est une science exacte.
12:14 Je ne dis pas ici du mal des maths. Je paraphrase la formule d'un des plus grands mathématiciens du XXème siècle, Bertrand Russell. Je ne sais pas, celui qui a écrit avec M. Whitehead, le Principia Mathematica, qui voisine avec l'apparition de la théorie des ensembles, qui sont la Bible des mathématiques modernes. Je suis dans le sérieux. Or, qu'est-ce qu'il disait M. Russell ? Qui par ailleurs était un polémiste et qui avait beaucoup d'humour britannique. Il disait que la mathématique est un discours où l'on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai.
12:45 Ce n'était pas une critique des mathématiques. Ce n'est pas ça qu'il fait. C'est un hommage. Si vous regardez bien. Voilà. Donc, vous voyez, pour être à une précision extraordinaire, je ne suis pas en train de dire que Rimbaud a un petit ordinateur dans sa tête et qu'il dit, je vais mettre aube comme ça, ils vont voir qu'il y a du blanc, je prépare leur inconscient. Mais pas du tout. Il fait comme Racine. Tout simplement. C'est sans doute, peut-être, les deux plus grands poètes français. Je prends ces exemples-là. Voilà.
13:15 C'est-à-dire, il n'y pense pas. Le fait qu'il soit grand poète, n'est-ce pas ? C'est que ce soit déductible de ce qu'il a dit, mais il n'y pense pas avant d'écrire. Comme il dit très bien dans une lettre célèbre à son professeur de rhétorique, donc il était tout jeune, à 18 ans, et même pas, il avait 17 ans, il lui a écrit, pour commenter sa fameuse formule « Je est un autre », il écrit « Si le cuivre s'éveille clairon, il n'est rien de sa faute ». Si moi, Arthur Rimbaud, la matière, le cuivre, je m'éveille clairon, si d'un coup il y a un poème que je fais, on ne peut pas en rendre compte.
13:52 Mais il fait mieux que le penser. Il le dit. Et nous savons, nous les modernes, depuis Freud, que notre expression en dit beaucoup plus que le peu que nous en pensons. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui pensent le contraire. Le vieux système de pensée, ma pensée est tellement sublime, que c'est dommage qu'il faut mieux de passer par le langage quand je m'adresse à l'autre, qui réduit terriblement la profondeur de ma pensée, et qui n'en transmet qu'une faible partie à cause de l'infirmité des mots. C'est ce qu'on entend le plus souvent dans le rapport langage-pensée. Ma génialité est indigne des mots qui vont l'exprimer, n'est-ce pas ?
14:24 Ça me fait penser à la plongée sous-marine. Certains d'entre vous qui en ont fait un petit peu, même gamin, comme ça, avec un petit masque, ça c'est celui qui voit un poisson comme ça, sous l'eau, avec son masque, quand il le remet à la surface, c'est un peu décevant. Ben oui, quand on exprime, on trouve une idée géniale, elle n'est plus si géniale que ça, parce que l'autre commence à la critiquer et tout, et il fait un pas à ça. Bon, voilà. Donc, il fait… Le poète, le grand poète, c'est celui qui fait mieux que penser à la vérité. Il l'exprime, il la fait passer à l'existence.
14:54 Il ne la laisse pas dedans, il passe dehors, il l'exprime, il l'extériorise. Sur les notes d'une partition, sur les lettres d'un poème, sur les couleurs d'une peinture, et j'en passe. Il n'a pas fait le compte, à l'alté, il peut être… Ben non, j'arrive. Donc, exaltée, il y a l'altitude « Oh ! Les colombes, ben voilà ! » Il est parfaitement logique ce vers. On voit un essor des colombes le matin comme ça, va vers le haut, ben oui ! En fait, ce vers dit deux fois la même chose, en deux parties. Je suis là en train pour vous montrer qu'ici un inconscient, en l'occurrence ici linguistique, et réservé à ceux qui maîtrisent la francophonie, c'est pas mal de monde quand même, je veux dire, suffit à rendre compte des métaphores si présentes.
15:38 Maintenant, excellente question… Je mélange toujours les prénoms… Excellente question de Gabriel, je laisse le peuple de côté. Je continuerai à laisser de côté, je ne vais pas le développer aujourd'hui, parce que c'est un peu plus compliqué. Mais je pourrais développer sur le peuplier, qui se dit « populus », mais je ne vais pas compliquer la chose. Mais je recommande d'aller visiter l'île des Peupliers, où il y a la tombe de Rousseau à 45 km d'ici.
16:08 Ça fera déjà méditer, vous pouvez voir les feuilles. Pas maintenant, ce n'est pas la saison, il n'y a plus de feuilles. Mais dès le printemps, si vous y allez, vous verrez pourquoi c'est des Peupliers qui, comme les trembles, bougent comme un peuple, comme un peuple en liesse en fait. Les feuilles des Peupliers comme ça, au-dessus de la tombe de Rousseau, qui est la moins mortifère qu'il soit dans le monde, puisque ces cendres n'y sont pas, pour ceux qui sont fétichistes, ils seront déçus, ses cendres sont au Panthéon, mais sa tombe, c'est à 50 km. Voilà, je vous servais de ça pour montrer que je voulais dire, quand Platon disait toutes connaissances est remémorations.
16:40 Je n'ai fait que faire remonter à la surface, avec mon explicitation hélas, ce que nous sentions obscurément en tant que francophones. Et je vais parler de Racine tout à l'heure, je vais donner un autre exemple. Souveraine des mers, ah oui c'est Racine, on passe au tout à la fin. L'un des premiers mots, qui vous fait bien, des mers, c'est un courtisan, qu'est-ce qu'on fait à la cour ? Pas la guerre, on fait l'amour.
17:10 Qui vous doivent porter, et oui, Tristan succède à la roulante. C'est un Mithridate, ça. Comme le collabo, là, comment il s'appelle ? C'est un Mithridate, non, son frère, Pharnace, celui qui collabore avec les Romains, là, alors que son père se bat contre les Romains depuis 40 ans. Mithridate qui tenait tellement de fils à retordre aux Romains. Il a un de ses fils qui collabore avec les Romains, et qui voudrait piquer la fiancée de son père, pendant que son père est absent.
17:48 Le père est toujours absent, je ne sais pas, Thésée est absent à début de fin. Il a emmené à Rome, « Venez fuyer l'aspect de ce climat sauvage qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage, comme ça qu'il parle de l'Orient. Un peuple tout entier vous attend à genoux, sous un ciel plus heureux et plus digne de vous. » Et oui, belle, l'Italie. Bon, donc, il lui dit, hein, on est chez Racine, là. On est dans l'unité de lieux, de temps, donc on ne va pas partir, on ne va pas partir, sinon on brise l'unité de lieux. Donc il faut que les bateaux soient dans les ports avec la voile gonflée, prêt à craquer jusqu'au bout de la pièce, mais sans qu'on ne parte jamais, on mourra avant.
18:23 « Prêts à vous recevoir, nos vaisseaux vous attendent, c'est la fin de la tirade, et du pied de l'autel vous y pouvez monter, souveraine des mers qui vous doivent porter. » Regardez, il est beau ce vers, hein, un peu mystérieux, « souveraine des mers qui vous doivent porter. » Il aurait pu dire qu'ils doivent vous porter. Mais non, Racine, c'est un poète, « qui doivent vous ? » Ça ne va pas, ça. Hein ? Par contre, les V, voyez, il y en a un, là, il y en a un, là, il y en a un, là.
18:53 V, V, la vague, wave, wave, il ondule ce vers, comme la mer qui l'exprime. Pensez bien que Racine, encore une fois, n'a pas appelé les algorithmes de Google, là, pour savoir combien de V il devait mettre dans son vers en fréquence. Hein ? C'est pas pensé, c'est mieux que ça, c'est dit. C'est exprimer. Voilà l'inconscient linguistique, entre autres inconscients. Donc tout ça était… Nous rappelle tout de même que lorsqu'on veut nous coincer, lorsqu'on dit que la réponse à la question que puis-je savoir est impossible, que comme disait le sophiste, on ne peut ni chercher ce qu'on sait, ni ce qu'on ne sait pas.
19:30 Je ne sais pas. Oui, tout de même, on peut chercher ce qu'on sait, ce qu'on savait, et puis qu'on a oublié. Toute connaissance est remémoration. Ou connaître, c'est souvenir, hein, selon les traductions. Voilà. La connaissance philosophique comme anamnèse. Pas très loin de la cure psychanalytique, hein. C'est pas très loin, hein. Vingt siècles plus tard, il y en a un qui dira aussi que pour répondre à la question « connais-toi toi-même », un de Vienne, là, d'Autriche, eh ben, il faut commencer à faire une certaine anamnèse.
« Que dois-je faire ? » et les deux sens de devoir
20:01 Voilà. Et donc, aujourd'hui, le pas décisif en avant qu'on a fait la dernière fois, et non pas la première fois, donc la deuxième séance, je crois que quelques-uns sont venus à la première, mais pas la deuxième, donc ça, je pense, ici, c'est que ces deux lignes désespérément parallèles qui nous font boiter, on a commencé à avoir un appel d'air dernière fois. On a vu qu'il y avait une possibilité de faire un lien entre les deux, en disant que ce qui est proprement philosophique, c'est de rechercher la réponse à la question « que dois-je faire ? », c'est celle de la sagesse, et non pas « que puis-je savoir ? », qui est celle de la connaissance pure, hein, comme le savant.
20:37 De rechercher une réponse à la question « que dois-je faire ? », mais une réponse qui soit universelle, qui ne soit pas sur le mode de l'opinion, mais sur le mode d'un savoir. C'est là qu'on réunit les deux. Une réponse sous forme de savoir, scientifique, si vous voulez, à la réponse « que dois-je faire ? », qui, elle, est proprement philosophique. Parce que s'il n'y avait que la question « que puis-je savoir ? », je ne vais pas la répéter indéfiniment, je crois qu'on est tous convaincus maintenant, la philosophie serait au CNRS, et elle se confondrait avec la recherche physique, la recherche biologique, qui recherche aussi légitimement le savoir, et qui même y arrive plus souvent que le philosophe, après tout, alors, en tout cas, dans la matière qui les concerne.
21:18 Voilà. Donc, le lien entre les deux, c'est celui-là. Rechercher, non pas n'importe quel savoir, j'ai fait allusion tout à l'heure à combien y a-t-il de grains de sable dans le Sahara. Je m'en fiche ! Voilà, si vous voulez savoir ce que j'en pense. Et je présume que vous aussi. savoir le nombre exact à un grain près, quelle importance ! Qu'est-ce qu'il y a comme chose à savoir ? Même ce n'est pas tout l'ensemble de ce que je peux savoir qui est intéressant, mais dans tout ce que je peux savoir, ce qui peut m'orienter pour répondre à la question « que dois-je faire ? ». Dernier petit rappel, après j'enchaîne sur la séance d'aujourd'hui, dernier petit rappel, c'est que le problème, c'est que dans « que dois-je faire ? », il y a un mot qui fait problème, il me reste encore de la place, c'est celui-là.
21:56 « Devoir », n'est-ce pas ? « Dans « que dois-je faire ? » « Que puis-je savoir ? » c'est pouvoir, « que dois-je faire ? » c'est devoir. Je ne sais pas si c'est au hasard, Kant ! Le grand chinois de Königsberg, comme l'appelle Nietzsche, à ses rares heures de tendresse à l'égard de Kant. Ben oui, ça veut dire que il s'était cassé la tête, c'est difficile pour lui Kant. Nietzsche, ce n'est pas un philosophe de formation, c'est un philologue, un linguiste on dirait aujourd'hui. Il connaît peu les philosophes, de point de vue textuel.
22:27 Je ne sais pas l'accord. Ah non, il n'a aucune importance, mais ça, c'est lui-même qui le dit, ce n'est pas moi. Il connaît bien Platon, parce qu'il est avant tout un philologue de la langue grecque, mais je veux dire, il ne connaît pas Kant comme quelqu'un qui passe l'agrég, comme un étudiant l'agrég aujourd'hui. Il faut le savoir. On fait de Nietzsche un grand décapeur. Il ne faut pas être plus Nietzsche que Nietzsche. Nietzsche dit lui-même, dans Zarathoustra, « Toi l'ami de la sagesse, il connaît bien son grec, pour le philosophe, ça veut dire, « Allons donc, rien qu'un fou, rien qu'un poète, ils n'étudent pas de Nietzsche plus ni moins que ce qu'il est. »
22:58 Ce n'est pas un maître à penser. Donc, encore une fois, Je dis ça parce qu'on nous rabâche avec Nietzsche depuis que le capitalisme a changé de casaque, depuis la fin de la guerre froide. On verra pourquoi. Il doit y avoir des liens. Il doit y avoir des liens. Un philosophe plus utile pour le camp qui a gagné la guerre froide que Marx. Ça, c'est sûr. Mais Nietzsche, il ne faut pas le pauvre lui faire dépendre de ces enjeux-là. Donc, quand je dis qu'il n'y a pas n'importe quel savoir qui m'intéresse, mais celui qui n'est pas à répondre à la question que dois-je faire, je fais rebondir le problème.
23:36 Et oui, c'est là que ce qui est agaçant avec les philosophes, c'est que les mots de tous les jours, ceux qui ont l'air de passer le plus simplement, sont ceux qui posent le plus de problèmes. Devoir. Et oui, et j'avais montré, pour montrer que les problématiques, qu'il est pour nous tous, quand on réfléchit. Ce qui est, quand on emploie le même verbe, lorsque je dis, je dois manger pour vivre. Excuse-moi, c'est mon côté corse, ça me rend mélancolique, de voir tout le travail qu'il faut faire pour manger pour vivre. Je dois manger pour vivre. C'est pour ça que je suis chrétien, c'est une blague corse. C'est-à-dire que tous les matins, je me demande comment je vais faire pour remplir celui-là sans bouger celui-ci ni l'autre.
24:10 Voilà, j'arrête là. C'est parce que j'ai un compatriote aujourd'hui, mais on n'oserait jamais dire ça à Bastia. Je parle ici en commune libre. Ils n'ont pas travaillé par l'OTAN, Berlusconi et les indépendantistes. Bon, donc, devoir. Je dois manger pour vivre. Je dois respecter le feu rouge. On appelle le même verbe. Vous voyez bien que c'est très différent. Vous le voyez tout de suite. Je dois manger pour vivre, nécessité physique. Vous me faites, il n'y a pas bien de moi pour ça. Je dois respecter le feu rouge. Je dois avoir obligation morale.
24:41 Morale, juridique, politique, administrative. Bref, la grande différence philosophique, c'est que dans le cas de manger pour vivre, je ne peux pas faire le contraire. Je ne peux pas vivre sans manger. Donc le verbe devoir n'a pas sa place. Je ne peux pas pouvoir. Je ne peux pas vivre sans manger. Si j'étais honnête, je dirais ça. C'est quand je dis que je dois manger pour vivre, c'est comme si je m'imposais moi et qu'il fallait manger pour vivre. Je n'ai pas décidé. C'est un mégalo parano. Par contre, le feu rouge, je sors du matin, en France, je mets des respilleurs, je peux le griller.
25:19 Je ne me cancelle pas. Il y a des gens qu'on ne voit pas. Je peux, voilà la question. Je ne dois pas. Je peux. Ah ! Il y a une marge de liberté qu'il n'y avait pas dans je dois manger pour vivre. Et j'avais montré pourquoi que dès l'origine, la philosophie a une complicité avec le concept de liberté. La question que dois-je faire ne prend tout son sens que lorsqu'on prend devoir dans le sens du feu rouge, c'est-à-dire dans une situation où je pourrais faire le contraire, où j'ai le choix.
La liberté, postulat de la raison pratique
25:50 C'est là que le devoir prend tout son sens. J'avais cité l'exemple et passé des vacances en Allemagne de l'Est avec Jean. Tiens, un Jean. J'avais une partie de ma belle famille, femme allemande qui était là-bas. Drüben, comme disent les Allemands de Ouest. Drüben, la dite zone, dans la zone. Et alors à 2h du matin à Leipzig, deuxième ville de RDA, on revenait, bref, et vers l'auberge de jeunesse, on voit de dos un petit ouvrier, enfin son look, c'est un ouvrier, qui est un petit sac, qui attendait que le feu passe au vert, à 3 kilomètres à gauche, pfff, l'Allemagne de l'Est, en 1971, il y a pas beaucoup, 3 kilomètres à droite, pas de voitures, il attendait, nous on est passés, il a, t'arrié sur la main, il l'a pas fait, c'est-ce qu'il a-t-il.
26:39 Vous voyez, cette intériorisation typiquement allemande de la loi morale, c'est extraordinaire d'intérioriser à ce point-là, l'impératif catégorique, voilà, je me moque pas, en Angleterre on a aussi respectueux la loi, quand il y en a qui traverse, on sait que c'est un Français au feu rouge, hein, mais, si vous décidez de passer en Angleterre, et c'est your business, les autres ne sont pas comptables de vous, en Allemagne, il y a 5 à 5 qui vont vous dire « Ah ! » « Je suis train de faire votre nom ! » Voilà, c'est l'une de l'interrogé, j'adore la vie, vous voyez là que j'en parle avec affection, comme je parle de ce grand ego de Nietzsche, j'ai de l'affection, et même de la vie.
27:17 Donc, une fois qu'on interrogeait ce verbe devoir, d'ailleurs pour l'interroger, je vais mettre des guillemets, tant que je ne mets pas des guillemets, mais j'ai déjà mis, pardon, c'est une chose et ce n'est pas un mot, là vous voyez que c'est un mot qu'il faut interroger, il est vraiment, il n'a de sens que lorsque je peux faire le contraire. Donc, et c'est important pour comprendre, ce qu'on va commencer aujourd'hui, on comprend mieux ce qu'en termes plus technique, je ne suis pas entré dans la philosophie au sens technique, on va y entrer un peu aujourd'hui, ce que Kant appelle, l'énoncé de Kant quand il dit que la postulée, la liberté, est un postulat de la raison pratique.
27:52 dans sa tête, ça veut dire des choses précises, un postulat, vous savez ce que ça veut dire, ça veut dire qu'il faut présupposer, sans le démontrer, sinon ce n'est pas un postulat, c'est un théorème si on le démontre, il faut présupposer que la liberté existe pour que la philosophie ait un sens, pour que la recherche morale, que dois-je faire, la raison pratique, c'est la différence de la raison théorique, parce que le soleil s'étoile de la planète, c'est la raison théorique, et la raison pratique, le monde de la morale, du droit, de la politique, bref, la relation aux autres et non plus aux choses cette fois, il faut lui présupposer, dit Kant, la liberté.
28:24 Et oui, le contraire de la liberté, c'est la détermination, ou bien, je fais, oui, mon comportement résulte d'une souveraine décision, ou bien je suis déterminé par des forces aveugles, je ne sais pas, qui me poussent à aller à gauche plutôt qu'à droite, et à épouser Marinette plutôt que Françoise. Alors que je crois que c'est une décision souveraine, je veux dire voilà, on n'a rien tranché là-dessus, on en est à peine à des choses fondamentales, comment voulez-vous qu'on tranche sur des choses si complexes. Par contre, ce qui est sûr, c'est que la table de multiplication du manuel de philosophie, le déterminisme est l'antonyme de la liberté.
28:59 Or, si je suis déterminé, c'est pas la peine de poser la question, que dois-je faire ? Et de rechercher la sagesse. Parce qu'on me répondra, mon pauvre vieux, de toute façon. En admettant même que par miracle, tu trouves la réponse à la question que dois-je faire, ceci par exemple plutôt que cela, ben, tu ne pourras pas le mettre en œuvre, puisque tu es déterminé par hypothèse, et c'est pas toi qui feras, tu seras fait. La langue courante et familière me dit bien, j'ai été fait par un tel, j'ai été doublé.
Le déclin du concept d'homme et la nature comme nécessité
29:32 Voilà, c'est pas toi qui fera la décision, ça se fera sans que tu le veuilles. Donc, on voit bien ce que veut dire Kant. La liberté est un postulat de la raison pratique. Je le dis ici, de manière moins abstraite, n'est-ce pas ? La réponse à la question que dois-je faire, suppose que je serai en état de faire, et non pas d'être fait, c'est pas d'être une passivité. J'en profite. en ces périodes, je pense au sens extensif, depuis presque deux générations maintenant, où il y a le concept d'homme à décliner au bénéfice de celui de nature.
30:09 Je regarde la télévision, les médias comme vous tous, et je vois que la valeur nature est bien supérieure à la valeur homme depuis une quarante, cinquante ans. Que l'homme n'intervient que comme celui qui gâte la nature, quoi, dès qu'il bouge, il abime. Bref. Je ne vais pas caricaturer la cause écoloïde, mais c'est souvent ce qu'on entend. Je rappelle aussi que les pensées dominantes postérieures à 68, je pense à Foucault et à Deleuze, spécialement à Foucault, parce qu'il a dit quelque chose de précis là-dessus. Foucault dit que l'homme est une invention récente, et heureusement amené à disparaître en bien de dos.
30:40 C'est une philosophie qui s'est posée explicitement comme anti-humanisme. Donc quand je parle du déclin de l'homme et de la montée des valeurs naturelles, par contre, je parle beaucoup des microbiologies, et on fait une couleur là, un truc naturel, avec le présent. J'en profite tout de même pour faire remarquer ici, à propos de liberté, puisque je suis en train de montrer qu'il y a un couplage entre philosophie et liberté, une complicité d'essence, si vous voulez, pas du tout, ce n'est pas une opinion.
31:11 Ou plutôt, je vais vous le résumer, c'est une anecdote, que m'est arrivée quand j'enseignais la philosophie en Côte d'Ivoire, je faisais passer le bac à l'oral et je tombe sur un élève, qui avait fait une bonne réponse au texte qui était au programme là, et donc pour le tirer un peu vers le 18, je lui ai une question un peu plus piégée, puisque la cause était acquise. Alors je lui demande, est-ce que pour toi on est plus libre dans la nature ou la société ? Ça n'avait rien à voir avec le texte avant, comme ça, pour départager. Sachant très bien qu'il allait dire dans la nature comme presque tous les élèves, je veux dire, on n'échappe pas si facilement à l'idéologie dominante après tout.
31:47 Ben oui, dans la société j'ai que des obligations, c'est que je passe le bac déjà, et puis dans la nature je peux aller à gauche, à droite. Alors je dis, bon, dans la nature, très bien, allons dans la nature, tu ne vas pas avoir faim demain ? Oui, bon, s'il n'y a pas la société, comment on va faire ? Bon, on ne fait pas ce qu'on veut dans la nature non plus. Et quand il y a faim, je dis ça parce qu'un Africain ne redoute rien tant que de rester dans la brousse en panne sans aller jusqu'à la ville ou à son village, n'est-ce pas ?
32:18 Mais oui, loin de la société, tu vas crever. Donc voilà, la nature, ce n'est pas seulement ce qui est autour de moi, ce n'est pas seulement ce qui m'environne, l'environnement, ce terme étrange, ce terme français qui est allé dans l'église anglo-saxon au 18e siècle et qui nous revient sous forme d'écologisme maintenant. Non, ce n'est pas ce qui est autour. Quand j'ai faim, elle se manifeste aussi la nature. Ça c'est une loi naturelle, ce n'est pas les hommes qui ont décidé qu'on est faim. Rousseau disait, ce que les hommes ont fait, les hommes peuvent le détruire, le défaire.
32:50 Il y a de caractère ineffaçable que ce qu'imprime la nature et la nature n'est pas ni riche, ni prince, ni grand seigneur. Voilà, donc, j'insiste beaucoup sur cet aspect-là, cette complicité entre la philosophie et la liberté. Comme ça s'oppose à nécessité, je fais remarquer que la nature est le règne de la nécessité. Les sciences de la nature, je ne vais pas anticiper sur la suite du cours d'aujourd'hui, mais en gros, les sciences de la nature ont commencé à se développer quand la notion de loi physique est apparue. Et la loi, c'est quoi ? Elle a toujours la même forme, y égale f de x.
Pas d'action dans la nature ; l'univers infini
33:20 On peut raffiner, ça peut être f logarithmique ou statistique. En gros, c'est toujours y égale f de x. L'extension du rail, les chemins de fer au soleil, dépend de la chaleur, parce que la chaleur dilate les corps, voilà la loi. Donc, il y a toujours quelque chose qui dépend d'une autre. Et j'en profite pour vous dire, parce que là, je prends le contre-pied, mais je suis obligé, en tant que philosophe, je ne suis pas obligé, mais j'ai tendance, en tant que philosophe, à critiquer surtout l'idéologie dominante, quitte à la défendre si demain elle est minoritaire, ce n'est pas demain la veille. Que la nature, contrairement à ce qu'on dit, il n'y a pas d'action dans la nature.
33:54 Le mot faire, que dois-je faire ? Quand on dit, le vent tord l'arbuste, le chêne et le roseau, par exemple, le vent plie le roseau dans l'impression, mais elle apprend en grammaire. Le vent, voie active, et le roseau est plié par le vent, voie passive. Mais en fait, le vent n'est pas plus actif que le roseau, où le vent lui-même est causé par les différences d'air froid et d'air chaud. Il n'y a pas d'action, il n'y a que des passions au sens qu'on donne à ce mot, au 17ème siècle, c'est pas romantique, je vous rassure, mais au sens où c'est passif, où l'arbre n'a pas le choix, le vent n'a pas le choix.
34:32 C'est une suite de lois qui s'accomplit. Je le rappelle au passage. Ou bien il y a autre chose que la nature, ou bien il y a de l'inertie. Ce qu'on prend pour de l'action, c'est métaphorique. Quand on dit le vent, le roseau, c'est une métaphore. Exactement comme quand on dit « Ah, le jour se lève, il se couche, il n'a pas des draps, il n'a pas d'oreiller. » Il n'y a pas le moment qui vient le bordel le soir, avec les nuages qui font un peu les petites crêpes. Crépuscule, ça veut dire petites crêpes. C'est bien vu dans la métaphore, les crêpes, les petites crêpes.
35:02 C'est toujours le matin et le soir qu'il y a autour du soleil des voiles. Voilà, donc petit rappel pour insister sur la notion de « faire ». C'est quand même un mot fort qui, vous voyez, lui aussi suppose un être libre, c'est ce que je suis en train de dire. Ce n'est pas une causalité libre, on est dans la passivité. Le vent n'est pas plus actif que le roseau qui le plie. Je rabâche. Il est lui-même causé par différents airs froids et airs chauds, lesquels sont causés par le mouvement de la terre et j'en passe, et ainsi de suite. Il n'y a pas d'action dans la nature, il y a qu'un enchaînement de passion, de passivité, d'effet.
35:36 Les effets sont partout et la cause nulle part. Je paraphrase un peu Pascal, si j'ose, parce que c'est un styliste admirable. Pascal qui disait que notre univers est un cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part. C'est bien vu. J'en profite, puisque je suis avec les idéologies dominantes, et à propos de la phrase de Pascal, il y a un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Autrement dit, Pascal vit avec son temps et son temps est remarquable par ce qu'on appelle aujourd'hui, avec le recul, la révolution scientifique.
36:11 Dans ce domaine de la connaissance, je parle là, il y a d'autres domaines. L'événement Galilée vient de se produire, la physique devient enfin une science, vingt siècles après les mathématiques, quinze, pardon, après les mathématiques. Et à partir de Galilée et de son école, puis ça passe par Descartes, puis ça arrive à Pascal. Pascal qui est un des plus grands savants de son temps, je ne parle pas ici seulement de celui qui a écrit les pensées, le moraliste, le mystique, mais je pense ici aux mathématiciens. Vous savez qu'à neuf ans, il avait retrouvé les éléments d'Euclide, à 16 ans il fait un traité des coniques.
36:46 Voilà. Et ce qui faisait dire à Chateaubriand, cet effrayant génie, côté romantique, Chateaubriand. Et or, quand il dit ceci Pascal, il prend acte de ce que les découvertes scientifiques de son temps ont montré que l'univers était infini. C'est ça la grande nouveauté. Pendant des millénaires, on a cru qu'on était au centre d'une coupole, laquelle était à l'intérieur d'une autre coupole, les sphères parallèles comme on disait à l'époque d'Aristote, et que les étoiles qu'on voyait c'était des trous faits dans la coupole.
37:17 Vous voyez la lumière de l'empyrée qui était au-delà de cette coupole. Et au centre il y avait nous, la terre, l'immobilité. C'est même plus rassurant de se penser au centre et d'habiter au centre de Paris que d'être dans la lointaine périphérie de la banlieue. C'est pour ça que Galilée et Copernic ça demandaient de la résistance parce que me révélaient tout d'un coup que je ne suis pas au centre, mais que je suis comme ça à une périphérie éternelle. C'est un univers dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
37:47 Or aujourd'hui, cette grande avancée scientifique, celle de l'infinité, que le monde a quand même un peu plus complexe que le petit banlieue limité au travers duquel on l'a vu pendant des millénaires, qui faisait dire Alexandre Koyré, un des plus grands épistémologues, un philosophe des sciences de l'immédiat après-guerre, dont un des titres les plus célèbres est justement « De l'univers clos, du monde clos à l'univers infini ».
38:17 Un ouvrage où il essaie de rendre compte de ce vaste mouvement qui va des calculs de Copernic jusqu'à la physique galiléenne. C'est sa spécialité. Or aujourd'hui, on ne fait qu'insister sur le côté fini du monde qui nous environne. Les ressources sont limitées, il faut qu'on fasse attention. C'est étrange ce renversement quand même, qui va en sens inverse de tout ce qui a fait les grandes avancées de l'humanité. Voilà, ne renonçons pas à notre exigence d'infinité. Aujourd'hui au programme, je voudrais commencer, et la prochaine séance que nous aurons ensemble, si vous voulez bien, continuera cette grosse partie, le détour, la réponse à la question « Que puis-je savoir ? »
Le plan : de l'empirisme au rationalisme
39:01 parce que Kant nous a rendu cet immense service à nous qui sommes des apprenants en philosophie, de résumer tout le programme de philosophie en deux questions. La philosophie de la connaissance répond à la question « Que puis-je savoir ? » et celle de l'action à la question « Que dois-je faire ? » Vous voyez tout ce qu'on peut enchaîner, ici philosophie théorique, ici philosophie pratique, je ne sais pas, physique ici et la morale là, bon, à l'infini c'est très fécond ce petit schéma. Et, mais je peux commencer maintenant à répondre à la question « Que puis-je savoir ? » à commencer à y répondre parce que nous sommes bien d'accord entre nous que nous ne devons pas oublier que ce n'est qu'une question intermédiaire pour revenir à la question proprement philosophique « Que dois-je faire ? »
39:39 Voilà, il ne faut pas oublier en route. Si on l'oublie, on fait comme, j'ai cité le bon Descartes, il y a le mauvais Descartes. J'en profite pour rappeler que ne comptez pas sur moi pour introduire la baston entre les philosophes. Ne me demandez pas de prendre parti pour Leibniz contre Spinoza ou pour Kant contre Aristote, etc. Entre nous, je voudrais qu'on insiste sur ce qui est commun à tout cela et qui s'appelle l'interrogation proprement philosophique. Je le rappelle. C'est un peu décevant pour ceux qui voulaient de la baston. Mais j'en profite ici pour montrer que la contradiction est souvent interne.
40:11 Je prends l'exemple de Descartes, que personne n'a insisté autant que lui sur le doute, la méfiance à l'égard des certitudes, des habitudes et des conventions. Et pourtant, il lui arrive comme tout le monde d'y céder. Et lorsqu'il fait sa philosophie au sommet, lorsqu'il fait la biologie, surtout à l'époque où ce n'était pas encore très développé, la biologie n'apparaît comme science, n'oubliez pas qu'au XIXe siècle, autour de Claude Bernard, celui qui a dit « Le vivant, c'est le mort ». Et donc, sa biologie, ce n'est pas ce qui est resté, c'est un peu délirant.
40:45 Les poumons étant des soufflets, qui appuient sur le cœur, qui serait une chaudière, il y a tout un schéma délirant comme ça. Ce n'est pas le Descartes qui reste, ce n'est pas celui du cogito. Ce n'est pas celui de la distinction entre voir et juger, qu'on va voir tout à l'heure. Ce grand détour par la question « Que puis-je savoir ? », je vous en dis à l'avance, pour ne pas qu'on s'embrouille dans mes détours, le plan que je vais suivre. Je vais commencer par donner la première réponse, qui est la plus commune, qui est la première chronologiquement dans l'histoire de la pensée, qui est encore la plus répandue aujourd'hui, la réponse empirique.
41:18 Première réponse, l'empirisme. Que puis-je savoir ? Tout ce que m'enseigne l'expérience, c'est l'expérience, en grec « empeiria », c'est de là que vient empirisme. Vous allez me dire « Voilà, s'il faut savoir le grec », mais vous inquiétez pas, on n'est pas chez Heidegger ici. On n'a pas besoin de citer un mot grec entre parenthèses après chaque mot de français. On n'est pas en train de snobber. Encore que ce n'est pas tellement Heidegger, c'est surtout les petits Heideggeriens français, qui précisent bien que lorsqu'il dit « dans la tête », entre parenthèses « Kopf », ça va, on a compris, « Kopf », c'est la tête.
41:49 Il y a des mots, des fois, il faut donner l'original, mais là, quand même. Non, je dis « empeiria » pour vous faire remarquer, pour rappeler la petite réminiscence de Platon tout à l'heure, que si vous regardez le mot, vous vous en doutez. Parce que dans « empeiria », il y a « péri » que vous retrouvez dans « périmètre » et dans « périphérie ». Le péri. Faire le tour. L'expérience, c'est ça, faire le tour de la chose, si tu entends. Première réponse, c'est l'empirisme. Donc ça va être la première thèse, si vous voulez parler en termes dialectiques, qui répond à la question « Que dois-je faire ? »
42:19 Lorsque nous aurons vu les difficultés auxquelles nous amène l'empirisme, on dit « les difficultés », c'est un terme diplomatique en philosophie pour dire « quand ça ne tient plus la route ». Il ne faut pas dire « il a dit des conneries », il faut dire « cette théorie présente quelques difficultés ». On va passer à l'antithèse totale, l'inverse même, l'empirique, qui est le rationalisme. On ne parle plus des mots et des expériences, mais des choses. Pardon. Enfin, lapsus. On ne parle plus des choses, mais des mots. Cette fois, on parle d'un énoncé. C'est comme ça que font les mathématiciens.
42:50 Ça tient la route aussi. On commence par un énoncé et on regarde tous les énoncés qu'on peut rapprocher à lui sans le contredire. C'est ça la mathématique. On commence par des énoncés qui sont supposés vrais. Qui sont supposés vrais, il ne faut pas les démontrer, parce qu'on ne peut pas tout démontrer. Il faut bien accrocher la chaîne à un moment donné quelque part, au mur. Mais bien sûr, il faut qu'au départ, il n'y ait pas trop d'énoncés, sinon c'est trop facile. L'idéal du mathématicien, comme de tous ceux qui font des modélisations, c'est d'avoir le moins de présupposés possible au départ, et à partir de déduire le plus possible des propositions.
43:23 C'est ça la fécondité d'une théorie. La mathématique est magnifiquement parvenue mieux que n'importe quelle autre discipline, puisqu'on peut dire que toute la théorie des nombres depuis plus d'un siècle maintenant serait liée aux cinq axiomes de Peano. Peano, Peano. En mathématicien et logicien italien. Début du petit siècle, Peano, je mets ici, parce que c'est pas tellement connu. Vous voyez ? Sans Peano, on n'aurait pas de théorie de 1, 2, 3, 4, qu'on appelle... Peano, vos enfants à la classe, grand N, ensemble d'entiers naturels.
43:55 Peano a montré que pour construire cet ensemble, il fallait cinq axiomes. C'est pas beaucoup, hein ? Je suis sûr que je m'en oublie un sur les cinq. C'est comme le 7 merveille du monde. Enfin, je vais essayer. Zéro est un nombre. Je ne vais pas les démontrer, ça. Il faut qu'on considère comme acquis. Zéro est un nombre. Deuxièmement, tout nombre a un successeur. Pour zéro, c'est un. Pour un, c'est deux. Tout nombre a un successeur. Tout successeur d'un nombre est un nombre. Mais je vais y dire, parce que ce n'est pas un, c'est deux que je vous dis cette fois.
44:27 Enfin, il y en a cinq. Faites-moi confiance, cherchez. Je mets les cinq axiomes depuis un autre. Je rappelle au passage que les notions premières, comme on dit dans ces disciplines qui modélisent, on les appelle postulats, axiomes et définitions aussi. Il faut les donner au début. Comme ça, avant de parler de cercle, il faut bien les définir. Du nombre, de la parité, il faut bien les définir. Donc les définitions, les axiomes, les postulats, ce qu'on appelait avant les notions premières.
45:00 J'aime bien le rappeler, pardon pour ceux qui l'ont déjà entendu, mais j'aime beaucoup la manière dont Euclide désignait ces notions premières et les appelait des demandes. C'est le premier qui a fait ce travail, qui a présenté sa théorie comme une axiomatique comme on dirait aujourd'hui. Des demandes. En rappelant ici que ce n'est pas mon rapport à la chose, au nombre, au triangle et qui compte, mais c'est aussi l'autre vis-à-vis duquel je dois faire la démonstration. Car je ne demande pas à quelque chose, je demande à quelqu'un. Je vous demande de considérer comme acquis que par un point ne peut mener qu'une parallèle, le fameux postulat d'Euclide n'est-ce pas, à une droite donnée dans un même plan.
La connaissance sensible et la construction empiriste
45:36 Voilà, par exemple. Donc, ceci étant rappelé, je commence par développer le petit a ou le petit un, comme vous voulez, la réponse empiriste à la question que puis-je savoir. Que puis-je savoir ? Je pars de là parce qu'il faut être honnête. C'est la première réponse qui nous vient à l'esprit. Pour moi, le plus certain, ce que je sais, et les choses dont je doute, mais ce dont je sais et qui est indubitable, c'est que cette carafe est là, dans un chien quand même. Voilà, je suis en train de parler avec vous.
46:07 Et bref, ce avec quoi mes sens me mettent en contact, c'est toujours la connaissance sensible, comme disait Platon, qui opposait ça à l'intelligible, n'est-ce pas ? C'est toujours la connaissance sensible qui est le point de départ de la réponse à la question « Que dois-je faire ? » Spinoza commence par la connaissance du premier ordre, c'est cette connaissance-là, c'est l'expérience commune. Descartes commence la première méditation. Je vous rappelle que « Le Discours de la méthode » qui n'en a plus lus, c'est un résumé de tout son parcours.
46:41 C'est dans les méditations qu'on est dans le détail. Je vous rappelle que « Le Discours de la méthode » a été fait en français, c'est une décision politique de la part de Descartes. A l'époque, on écrivait en latin les choses savantes, il voulait être lu par le plus grand nombre. Il sort d'un siècle où du Bellay venait d'écrire « Défense, illustration » de la langue française. Et par contre, les méditations qui sont plus savants, il les a faites en latin. Donc, la première phrase, la première méditation, c'est « Tout ce que j'ai reçu jusqu'ici de plus vrai, de plus assuré, je l'ai reçu des sens ou par les sens. »
47:16 Tous les philosophes, je vous dis qu'il n'y aura pas de baston, ils sont d'accord sur les beaucoup de points essentiels. Tous les philosophes, jusqu'à aujourd'hui, sont essentiels. Donc, ça c'est l'expérience commune. Bien sûr, ce serait malhonnête de confondre l'empirisme d'un savant, autrement dit l'expérience scientifique, avec cette expérience commune. D'ailleurs, c'est idiot de prendre le même mot, il y a un tel abîme entre les deux qu'il faudrait mieux parler d'expérimentation, en cas scientifique. J'y tiens parce que dans le suffixe « sion » il y a une notion d'action, d'activité du sujet qui est absente de l'expérience passive.
47:51 « Ah bon, tiens, aujourd'hui il fait jour, puis il fait nuit, il pleut, il fait soleil. » Bon, ça c'est pas scientifique. De constater des tables de présence et d'absence comme ça. Au point que Hegel avait plaisanté sur cette femme qui avait décidé que la cause de la pluie, c'était le fait qu'elle enlève son linge. Non pardon, le fils de la femme qui enlève son linge. Parce que le fils avait remarqué que dès que sa mère enlevait le linge du fil, il se mettait à pleuvoir donc la cause de la pluie, qu'elle enlève son linge. Ben oui, si on se contente de regarder comme ça.
48:21 Ils sont raisonnés. Donc, les empiristes, ce sont tous ceux qui ont pour patron saint Thomas. Vous savez, celui qui a voulu voir les plaies du Christ et les toucher pour être sûr. Oui, on pourrait donner comme ça beaucoup d'images. Puis il y a des moments que c'est capital. Et l'expérimentation, ça va plus loin. Quant à la philosophie empiriste qui culmine chez les auteurs anglo-saxons, en particulier l'apogée de cette pensée la plus brillante, c'est Hobbes, Locke, le 17ème siècle anglais, si vous préférez.
48:52 Un peu plus tard, il y a le 18ème et Hume qui va porter cette philosophie anglaise à sa perfection. Ce n'est pas un jugement de valeur, c'est-à-dire à son achèvement. Je préfère au sens grammatical de parfait. Autrement dit, dans Hume, vous avez Locke et Hobbes et là, c'est proqué pas valable. Puis un pas en avant chez Hume, qui va mettre tout près de Kant. Cette philosophie va passer de l'expérience commune à une construction à partir de l'expérience. C'est là que ça reste empiriste.
49:22 La base de tout, c'est l'expérience. Mais elle va procéder avec les expériences qui forment notre pensée, d'après ce point de vue, exactement comme les atomistes, on a souvent fait le rapprochement, construisent la matière. De même que les atomistes partent d'éléments simples, le plus simple possible. La molécule, et puis encore plus simple que la molécule, l'atome, pour construire après. Comme avec la Terre, on fait des briques, avec des briques on fait des murs, avec des murs on fait une pièce, avec des pièces on fait une maison.
49:56 C'est un jeu de Lego. De même, il y a une sensation. Je vois un pommier, puis je vois un cerisier, puis je vois un chêne, un baobab, et puis je finis par faire le concept d'arbre. Donc, les briques de départ, les premières pièces du Lego, c'est bien mes sensations. Si je n'avais pas vu d'abord un pommier, puis un poirier, je garde ce qu'il y a de commun, apparemment des racines, un tronc, des feuilles. Et j'obtiens, c'est comme ça que je passe du particulier au général, de la sensation au concept, ça c'est un peu équivalent ici, à la notion.
50:34 Si vous ne voulez pas dire concept, je dis ça parce que maintenant c'est... A l'époque c'était un peu snob, je travaille dans le concept, je suis philosophe. Maintenant tous les coiffeurs mettent visagiste concept. L'artisan avait honte de son vieux travail, c'est bien d'être coiffeur, ou barbier. C'est illustre, le barbier de Séville, quand même, et le barbier du roi Midas. Il a eu la gorge tranchée par son propre rasoir.
51:04 Donc, il faut creuser ce point là. Il y a une construction qui s'opère, qu'on a souvent appelé l'associationnisme, vous n'êtes pas obligé de vous en souvenir, parce que c'est un peu long comme mot. Mais voilà quoi, je veux dire, qui associe les atomes de connaissance, les sensations, pour en faire des perceptions. Puis après, les perceptions vont faire des mots, les mots vont faire des phrases, les phrases vont faire des raisonnements. Le mot, le concept, lion, tout seul.
51:34 Ce n'est pas un énoncé, ce n'est pas un discours. Le lion est un mammifère, ça c'est un énoncé. Mais là, j'ai combiné lion et mammifère et j'ai fait un jugement. Le lion est un mammifère. Puis après, je peux aller au-delà. Mais par construction, si le lion est un mammifère, ses petits le sont aussi. Je fais un raisonnement. En enchaînant plusieurs propositions. Mais très tôt, l'Empirisme s'est heurté à des difficultés. Pardon, je vais un peu vite. Mais la première difficulté, tout de même, avant de passer aux difficultés, je rends hommage à l'Empirisme, c'est qu'il a le mérite de nous mettre en contact avec le réel.
Réalité et vérité : le jeu des propositions
52:10 Avec la réalité. Malheureusement, souvent, il ne nous donne pas le discours qui permet d'en rendre compte. C'est un autre problème. Et c'est ici que je fais revenir une distinction entre deux concepts qu'on confond souvent dans le langage courant. C'est réalité et vérité. L'Empirisme nous met en contact avec une réalité. Et nous allons voir qu'il lui est bien difficile d'émettre sur cette réalité une vérité. Tenez, on va jouer à un petit jeu pour prouver ça. Je vais vous donner quelques propositions très courtes. Vous allez me dire laquelle vous semble la plus universelle, laquelle est la plus proche de la forme savoir et non pas opinion contingente, la plus sûre et assurée, universelle, valable partout et toujours et non pas ici et maintenant.
52:48 Si je vous dis par exemple, dans le désordre, le tout est plus grand que la partie. Vous pouvez le noter si vous voulez. C'est facile à retenir de mémoire. Le tout est plus grand que la partie. Deuxième phrase, tous les hommes désirent le pouvoir. Les hommes, les hommes, les êtres humains, hommes, femmes, désirent le pouvoir. Troisièmement, tous les corps ont un poids. Quatrièmement, si A égale B et B égale C, alors A égale C. Lequel de ces quatre énoncés vous semble le plus sûr ? Est-ce que je vous dis demain il fera jour ou j'ai commencé par lui ?
53:20 Non, alors cinquième, demain il fera jour. De tous ces énoncés, lequel vous semble le plus sûr ? Spontanément, oui. Demain il fera jour, si A égale B et B égale C, alors A égale C. Vous êtes des rationalistes, vous ne fiez pas aux choses, c'est bien. Vous ne fiez pas à vos yeux. Je crois qu'il y en a beaucoup qui répondent, demain il fera jour. Parce que c'est ce qu'on dit quand on dit, ça c'est sûr, moi, on peut être en désaccord entre nous, mais de toute façon, en se quittant, on sait que demain il fera jour.
53:50 C'est même sûr que c'est faux. C'est un endroit qui s'appelle la Laponie, par exemple. Il faut attendre six mois pour qu'il refasse jour. Demain il fera jour, c'est valable ici et maintenant, dans cette petite zone tempérée où nous sommes. Et c'est là qu'on confond la vérité et l'habitude. Il faudra attendre un des plus grands philosophes sceptiques de l'histoire, le Hume, David Hume. Excusez-moi, je ne pense pas pour snobber, mais parce que je ne pense pas avec Jung, le psychanalyste, n'est-ce pas ? David Hume, qui a fait un essai sur l'entendement humain.
54:21 Et donc Kant dit qu'il l'a réveillé de son sommeil dogmatique. Donc c'est même quelqu'un, il y a une histoire de la pensée, s'il a réveillé Kant. Kant a été réveillé deux fois. Les allemands dorment beaucoup. Je vous ai dit que je les aime bien. Nietzsche a dit d'ailleurs cette phrase admirable, le problème des romantiques allemands qu'ils ont toujours confondu le plaisir de s'endormir avec celui de se réveiller. Parce que depuis Deleuze-Foucault on fait de Nietzsche un grand décapeur comme ça, puis un philosophe de l'esthétique, de l'art, Nietzsche a dit je suis fatigué de tous les poètes.
54:53 Je ne vais pas trouver ça dans une petite correspondance que personne ne connaît, c'est de Zarathoustra. Tout de même, je suis fatigué de tous les poètes. Deux points, ils troublent leurs eaux afin qu'elles semblent profondes. Il n'a jamais été si proche de Hegel que ce jour-là. Ou de Platon, qui voulait chasser les poètes de la cité. Lui, Platon, parce qu'il était sans doute le plus grand poète de son temps. Il se méfiait des simulacres. Il se méfiait du bling-bling télévision déjà Platon.
55:23 Enfin, lui dit pas télévision, il dit fond de la caverne hein Platon. Fond de la caverne. Les ombres. L'empirisme a ce grand avantage de nous mettre en contact avec la réalité. Mais, vous voyez comme c'est dramatisé l'histoire de la philosophie. J'aime bien la présenter comme un polar. Et là, je vous garantis que ça va marcher. A savoir, l'empirisme, on a la réalité, mais on perd la vérité. Je ne peux pas dire quelque chose de définitif dessus. Je voulais vous montrer quelques petits exemples avec demain il fera jour ou tous les corps ont un poids.
55:56 Il y a beaucoup de gens qui disent, mais oui, c'est évident. Même un poids infime, un milliardième. Enfin, si c'est un corps, s'il existe, s'il a une masse et qu'il pèse quelque chose, si je le mets sur la balance, là, il va avoir un poids. Ce qui est vrai. Sur ma balance, ici et maintenant. Mais enfin, vous avez vu la tête du capitaine Haddock. Quand son whisky se met en boule. Dès qu'on sort un peu de la petite banlieue terrestre à laquelle nous sommes habitués, il n'y a plus de poids du tout. Et ce n'est pas seulement son whisky, même l'Himalaya, il pèse combien ? Dans l'apesanteur. La pesanteur et l'apostrophe, zéro. Il fait 10 puissance, je ne sais pas combien milliards de tonnes, l'Himalaya, de masse, mais il n'a aucun poids.
56:33 On a du mal, hein, parce que décoder dans le monde scientifique, on n'est plus dans le monde quotidien de l'opinion. On est loin d'avoir rejoint Galilée, déjà. Je dis Einstein et les quantas ne rêvons pas, mais même la physique du XVIe siècle, on n'est pas à la hauteur. Beaucoup de gens pensent encore qu'une plume et une bille de plomb, mais la bille de plomb tombe plus vite quand même, elle va arriver la première au sol avant la plume. Vous le pensez tous, allez, entre nous. Donc, vous savez que c'est faux. Ah, vous le savez. Mais spontanément, quand on n'a pas su que c'est faux, vous avez une culture scientifique, c'est très bien, et qu'on n'a pas fait l'expérience du tube de Newton comme on fait en classe de physique, n'est-ce pas ?
57:11 Où on voit stupéfait la plume, la bille de plomb et la plume tomber. Et la plume tomber en même temps, là, bum, mais vraiment, nickel. Parce que si la plume met plus de temps dans notre univers commun, c'est parce qu'elle a la résistance de l'air, c'est sa surface, sa forme et son volume, n'est-ce pas ? Ils font ça, ça n'a rien à voir avec son poids et sa masse. Voilà, les corps lourds ne tombent pas plus vite dans le vide que les corps légers. Ah, j'ai oublié, si, je crois que je le dis en premier, une autre proposition qui semble nécessaire, le tout est plus grand que la partie. Vous allez me dire, ah là là, vous exagérez ! Je ne vois pas comment on peut dire le contraire.
57:41 Une voiture sera toujours plus grande qu'un de ses pneus, une maison est toujours plus grande qu'une de ses fenêtres, oui ou non ? Qui est-ce qui en trouve une exception ? Comme ça, le pannement filait un bon verre d'eau. Puis lorsqu'il a de l'eau saintement sobre, bu, il ne peut pas être allemand, comme dit l'autre. Vous ne trouvez pas, hein ? Si le tout et la partie sont plus conduites, c'est pas la partie d'un autre.
58:11 Vous êtes un mathématicien, vous, non ? Ah, ça s'entend ! Ça s'entend, oui, bravo. Je prends l'ensemble des entiers naturels comme tout. Je prends une partie, les nombres pairs. Vous allez me dire, ça fait la moitié, non ? Combien il y a de entiers naturels ? Bien. Combien il y a de nombres pairs ? Le tout, là, n'est pas plus grand que la partie, la partie est égale au tout. Je crois même qu'entre mathématiciens, je peux dire des bêtises, je suis philosophe, je ne veux pas faire comme Bergson qui a passé toute sa vie à critiquer une science qui était dépassée depuis 50 ans à son époque.
58:41 Mais je crois que même un terme s'appelle l'équipotence pour ce genre d'ensemble. L'équipotence. Voilà. Donc, vous voyez, il faut se méfier. Qu'est-ce qui me fait tromper à chaque fois ? L'habitude visuelle, l'expérience immédiate. Nous sommes tellement habitués à juger à partir du petit monde dans lequel nous sommes, où les corps tombent dès qu'on les lâche, à la différence du whisky du capitaine Haddock. Pourtant, ce n'est pas loin, hein. L'apesanteur est l'apostrophe. Ce n'est pas loin. C'est vraiment à 100 km déjà, ça commence. On a à peine égratigné l'univers.
59:13 L'erreur à chaque fois, c'est qu'on est trop en Christ. Oui, je ne veux juste bien comprendre ce que vous venez de dire sur le tout et la partie. Donc, ça veut dire que, par exemple, comme les chiffres sont infinis, les nombres, il y a autant de nombres pairs que de nombres tout court. Et même la quantité est définie en mathématiques, il y en a une infinité. C'est un nombre infini, comme zéro. On dirait que c'est la moitié, mais en fait... On a l'impression que le pair, c'est divisible par deux. Non, c'est la moitié.
59:46 Non, c'est nos habitudes. C'est pas ? Et c'est pour ça que la grande difficulté de l'empirisme, c'est qu'elle se heurte. Je vais entrer dans les choses sérieuses. Dès que l'empiriste veut parler, dès qu'il fait des énoncés, ces énoncés sont démentis par un réel qui bouge tout le temps. Car les énoncés sont fixes, le tout est plus grand que la partie, alors que la réalité est en perpétuel devenir. Et c'est ça la grande difficulté de l'empirisme.
Le devenir du réel ; nature, matière et paysage
1:00:18 Et c'est la raison pour laquelle, de cette réalité, il ne peut pas tirer beaucoup de vérité. Parce qu'aussitôt qu'il a sorti un mot, il est déjà falsifié, si vous voulez, par la réalité qui a changé. C'est pourquoi Héraclite était très proche du réel, lorsqu'il disait panta rhei, son fameux panta rhei, tout s'écoule. Tout s'écoule, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, pour prendre ses formules les plus célèbres. On est toujours là-dessus et on se baigne toujours dans le même fleuve.
1:00:48 C'est un grand dialecticien, Héraclite. Est-ce que vous pouvez nous donner des définitions respectives des forces de la vérité et de la réalité ? Ah, très bonne question. La vérité, c'est l'affaire des mots, la réalité, c'est l'affaire des choses. Vous voyez ? Par exemple, quand on dit, il faut dire la vérité, toute la vérité, avec la vérité. Vous voyez ? Ça vient compléter le mot dire. La vérité, c'est un discours. Tant que je ne dis rien, je suis dans le vrai ni dans le faux. Si je regarde le soleil sans me dire, c'est une étoile, c'est une planète, je ne fais que le regarder. Comme mon chien, avec sa truffe, essaye de sentir l'univers, si vous voulez.
1:01:22 Je n'ai plus de chien, malheureusement. Vous voyez, vous avez tous vu sur la truffe du chien. Et il n'y a pas d'erreur. Il n'y a ni faux ni vrai, tant qu'il n'y a pas d'énoncé. Donc votre question est très intéressante et nous rappelle que la vérité est toujours de l'ordre du Logos. Du fait de parler loqui, soliloque, monologue, je ne suis pas dans le Logos divin. Tout ce qui a rapport à la parole est de l'ordre du Logos. Le mot logique, le mot logarithme, le mot analogue, tout ça vient de Logos. Alors que la sensation, elle ne parle pas. Je peux sentir sans parler.
1:01:55 Même des fois, il vaut mieux, hein. La musique, un parfum, etc. Donc la réalité, voilà, c'est des choses, je suis en contact. Il n'y a de réalité que des choses, pour répondre à votre question, et de vérité que des mots. Vérité et ou d'erreur qu'à propos des mots et de leur assemblage. La grande difficulté de l'Empirisme, c'est de se heurter à cette perpétuelle mobilité du réel. D'ailleurs, les partisans d'Héraclite, on les appelait les mobilistes, à l'époque, qu'on a opposé aux Éléates, ceux qui étaient partisans de Parménide et de Zénon, qui étaient de la ville d'Élée, ou les Éléates, qui disaient exactement le contraire, ce qui est, est, ce qui n'est pas, n'est pas.
1:02:35 Ce qui change, c'est ce qui n'est pas. Le passé, ça n'est pas, puisque ça n'est plus. L'avenir, ça n'est pas, parce que ça n'est pas encore. Donc là, ça c'est autre chose. Et pour Héraclite qui pensent que tout s'écoule, ce qui est confirmé par toutes les sciences de la matière, rappelez-moi qu'il faudra reprendre cette discussion en sciences de la matière ou sciences de la nature, un enjeu idéologique et politique important. Souvent, on appelle nature là où on devrait parler de matière. Si je vais quand même l'aborder juste par un exemple pour vous mettre sur la piste, sans creuser aujourd'hui pour ne pas m'égarer, et pour ne pas sortir de la suite de l'exposé de l'Empirisme, je prends deux bouquets de fleurs.
1:03:14 Un bouquet de fleurs naturelles et un bouquet de fleurs artificielles. Je me mets au quatrième, je fais une expérience, j'ai le droit, il n'est pas scientifique. Je me mets une fenêtre, vous allez voir qu'elle est très scientifique, on l'expérience. Et là, je les lâche toutes les deux. Tchop ! Les deux tombent selon la même loi. La loi de la chute des corps, vous êtes bien d'accord ? Donc vous voyez bien que ces lois ne sont pas des lois de la nature. Elles ne s'appliquent pas seulement aux fleurs naturelles, elles s'appliquent aussi aux fleurs artificielles produites par l'homme.
1:03:44 Ce sont des lois de la matière. Laquelle matière nous apparaît tantôt sans aucune trace de travail humain, ça c'est la nature, tantôt transformée par nous. Ça c'est le travail de l'homme. Mais croyez-moi, l'illusion de croire qu'on est en contact avec la nature alors qu'on est en contact inconsciemment avec 10 000 ans d'histoire et de travail fait par les autres, même comme ils ne sont pas là, comme leur travail a disparu et qu'ils sont enterrés, on les liquide deux fois. Après les avoir fait travailler pour construire les pyramides, dans la mémoire après on les oublie. Mais même au cœur du Sahara, vous direz, alors quand même, c'est pas le paysage français.
1:04:17 Bon le paysage, vous avez peut-être raison, le paysage il a fallu quand même beaucoup de temps pour passer de la nature au paysage, il a fallu drainer les marais, couper les forêts, faire le bocage, point de vin, des petits murs encore, ce qui grimpe pour séparer les croix-pôles. C'est le paysage, c'est vrai que c'est pas la nature, il a fallu du boulot quand même. Ah oui, il faut du boulot pour faire le paysage, c'est pas comme la nature. Beaucoup de travail, travail millénaire et épuisant. Le résultat est magnifique, c'est pas la question. Mais, vous me direz, oui, mais comme c'est au cœur du Sahara, vous voyez ceux qui font le Paris-Dakar, eux, je vois bien la nature brute, ou celui qui traverse avec son traîneau l'Antarctique.
1:04:49 Mais non, mais non, pas du tout. Le simple fait qu'il est des pensées dans la tête et du langage, il n'est pas dans la nature. Je rappelle ici mon Robinson, plongez-vous à la source, lisez le vrai, non pas la réduction pour enfants, c'est très bien de le faire pour enfants, pour vous encourager à lire, mais la version exhaustive de Defoe, contemporain des philosophies des lumières, de la Révolution française, c'est pratiquement tout simple et hasard, hein, quand on réfléchit sur la nature à ce moment-là. Les 100 premières pages, c'est le travail harassant qu'il fait pour aller arracher de l'épave du bateau qu'il a jeté sur cette île, toute la technologie la plus avancée de son époque, c'est la technologie anglaise, le sextant, le compas, la pelle, mais oui !
1:05:29 Le calendrier, vous voyez, il tient bien à compter ses jours quand il est sur l'île, tout ça c'est de la culture, c'est pas de la nature. Je rappelle ça, parce qu'on a l'illusion maintenant, allez, promène-toi là, dans la nature, ça fait du bien, je veux bien, hein. Bon, je dis que si on peut s'y promener avec tant de bonheur, c'est que c'est plus la nature sauvage, etc., qui est liquidée à force de maladies et de vachats, je dis ça parce que j'ai pas mal travaillé dans des pays où le palu est la principale cause de mortalité, hein. C'est pas la leucémie dégagée par les produits avec lesquels je nettoie les moquettes qui tuent des millions de gens en Afrique.
1:06:01 Je dis ça parce qu'il paraît que mes gaz aérosols sont mortels. Je constate, hein, voilà, que pour parler comme ça la nature, avec tant de confort et d'émerveillement, c'est qu'elle a sacrément reculé devant notre travail. D'ailleurs, cette poésie de la nature, prise dans son sens large, qui est en fait, je viens de vous le dire, une poésie du paysage. Et ça, j'ai rien de contre, croyez-moi. Il a fallu attendre pour qu'elle apparaisse la fin du XVIIIe siècle. Il y a très peu, il n'y en a pratiquement pas.
1:06:31 Dans tout Racine, dans tout Corneille, les grands poètes du XVIIe siècle, ce qui compte, c'est la relation entre les hommes, les passions, les femmes, les pouvoirs. Il n'y a pas... On s'attarde pas sur le paysage. Et à la même époque, madame... Comment s'appelle c'est-il ? Qui écrit tous les jours à sa fille, Sévigné. Madame de Sévigné, quand elle traverse les Alpes, elle fait tirer les rideaux dans la diligence. Parce que c'est un monde épouvantable et terrifiant, les Alpes, à l'époque. Crétin des Alpes, comme on disait. J'espère qu'il n'y a pas de Savoyard parmi nous. Mais je sais même, homme des montagnes, il fait encore ça. On est abrutis. Coupés des civilisations, perdue dans nos vallées, inaccessible, n'est-ce pas ?
1:07:03 C'est vrai que ça va un peu plus long à se développer que les gens des plaines, fertiles. Toutes ces raisons font que le mot nature est souvent employé à tort ou à travers. J'en profite pour le rappeler ici. Et que le... Je suis toujours prêt à défendre le paysage contre ceux qui peuvent le souiller ou l'abîmer. Mais je ne suis certainement pas prêt à être un collabo de la nature. J'ai vécu trop dans les pays pauvres où l'on voit la nature tuer des millions d'hommes.
1:07:37 Croyez-moi, je ne veux pas être le collabo de cette force-là. Je n'ai rien non plus contre la nature moralement. Elle n'est pas mauvaise, ni bonne. Elle est comme l'animal, elle fait ce qu'elle peut. Là, il y a le pouvoir. La Lune fait ce qu'elle peut. Elle voulait aller tout droit, puis la Terre qui était plus grosse, elle dit... Il va faire un petit tour par là. Ben oui, d'après Newton, c'est la masse la plus grosse qui oblige l'autre à tourner autour. Ou à tomber dessus. Ça revient au même. Je rappelle au passage, il n'y a que des rapports de pouvoir à la nature. Pas de rapports de devoirs ni de jugements de valeurs.
1:08:09 Comme c'est beau, c'est laid. J'ai donné l'exemple la dernière fois de la femelle gnou qui court dans la savane. Ça, je l'ai vu par contre. Et qui se fait arracher son petit en train de sortir, de naître. Se le fait arracher en pleine course par une bande de chiens sauvages qui essayent d'arracher le foetus à peine sorti. Mais non, c'est épouvantable. Ça a l'air comme spectacle. Non, parce qu'il a aussi ses petits à nourrir dans la tanière, le pauvre chien sauvage. Mais voilà, la nature n'est ni bonne ni méchante. Pas de pouvoir. Par contre, il n'y a rien de plus méchant entre hommes que ceux qui se basent sur des principes naturels pour vous faire avaler ce qui ne l'est pas du tout.
1:08:46 Vous savez qu'il y a des hommes naturellement inférieurs à d'autres. Quand on commence comme ça, je trouve... Quand on commence à privilégier l'inné par rapport à l'acquis... Bref, tout ce qui est naturel procède du radical N-A-T, qui veut dire naître, naissance, natale. Natale, pour dire Noël en Italie. C'est lié à la naissance. Quand je privilégie ce qui est en moi depuis la naissance, ça veut dire que je ne veux rien savoir de tout ce que les hommes m'ont apporté.
L'exigence humaine de détermination : la mesure grecque
1:09:16 Je ne veux pas être débiteur. Et c'est ceux qui nous parlent de dette, c'est qu'ils ne veulent pas être débiteur. Intéressant aussi. La dette sociale écrite avec le fer, disait Vigny dans un poème. Je reviens à la difficulté de l'empirisme. Il se heurte à cette mobilité du monde, au point qu'on ne peut pas mesurer cette table. Je veux dire, arrête des conneries, elle fait 1,05 m, je ne sais rien, elle prend un double de 6 mètres. Et voilà.
1:09:46 Enfin machin. Oui, non, ça c'est une mesure grossière valable pour l'usage qu'on a fait tous les jours, largement suffisante. Mais en absolu, vous savez qu'en physique on parle d'erreurs relatives, d'erreurs absolues, c'est intéressant. Là, le bout, il existe. Il n'y a pas de longueur déterminée de la table. Ça change tout le temps. Ici, là, on croit que c'est le bout. Ici, il y a des atomes, vous le savez, je ne l'invente pas. Avec des électrons. Alors on va le mesurer quand l'électron est là ou quand il est là. Ce n'est pas la même longueur. Il n'y a rien de déterminé, terminé, fini.
1:10:16 Ça, c'est une exigence humaine. Et qui a polarisé les grecs, par exemple. Regardez l'infinité du ciel, de la mer et du vent, comme on voit au cap Sounion près d'Athènes. Là, c'est l'infinité, comme on la voit dans le monde océanique. En Méditerranée, c'est rare, c'est souvent un peu clos, le décor. Enfin, c'est encore ce qu'il parle, mais c'est souvent une presqu'île, une île, un machin, un golfe, une rade. Là, au cap Sounion, exceptionnellement pour la Grèce, on voit vraiment, comme si c'était océan, que c'est trois infinités du vent, de la lumière et de la mer.
1:10:53 Et c'est là que les grecs ont posé le temple de Neptune, de Poséidon, d'accord. Il faut une foi en l'homme extraordinaire pour faire ça. Des angles droits. Le divin, on lui tourne le dos, c'est l'affaire des dieux, ça, l'infini. C'est pas nous. Nous, on veut du fini, du déterminé. Nous, les hommes. Ce que les grecs a fait, le métron, la mesure. C'est là que l'homme a sa place. Sinon, il est écrasé. Chez les grecs, c'est l'inverse de nous, de nous modernes.
1:11:24 Nous, on s'évade tout le temps. Moi, le premier, hein ! Je vannes les écolos. Moi, dès que l'automne, je me taille aux champignons tout de suite. Et j'inspire avec délice cette odeur de pourriture délicieuse qu'est l'humus. Donc, les grecs, c'est l'inverse. Ils ont aménagé une place pour l'homme, là. C'est pas prévu, ça, hein ! Ce grand dialogue du ciel et de la mer, pour reprendre le titre d'un ouvrage de Debussy. C'est Debussy qui, dans son poème La Mer, le premier mouvement s'appelle De l'aube à midi sur la mer.
1:11:57 Ce qui avait fait dire à Erik Satie, c'est beau, surtout vers 11h30. Toujours amusant, Satie. Et ils ont fait cette finitude, ce monde-là. Regardez le Parthénon, le temple grec, c'est pareil. Vous avez tous une représentation dans la tête. Il y a des colonnes qui montent, comme nos cathédrales. Ça va vers l'infini. Ah non, pas eux ! C'est pas le minaret ou la flèche de Chartres qui essaient d'aller le plus haut possible et vers la transcendance à l'infini. Ça, c'est le monde chrétien et moderne. Transcendant, hein ! Juif, chrétien et musulman, par ordre chronologique.
1:12:27 Ah non, non, non ! Chez les Grecs. Le tympan qui vient juste à tempérer l'hubris d'audace des colonnes, n'est-ce pas ? Vertical. Parce que si on laisse les colonnes faire, elles vont nous rapprocher des dieux, ça c'est pas bon. On va être haut, comme Icare. C'est pas bon. Donc, ce besoin de détermination, nous ne le trouvons pas dans l'empirisme. Nous trouvons toujours quelque chose qui bouge, qui varie, qui change.
1:12:57 Je ne veux pas vous donner l'exemple, c'est rabâché dans la poésie, dans le Cimetière marin de Valéry. Allez, tout fuit, toute matière est poreuse. C'est pas ? Voilà. Puis les citations d'Héraclite sont archi-célèbres, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. D'ailleurs, un exercice, le fleuve, quand vous voulez le définir, vous pouvez dire, ah ben, Héraclite, il exagère, il pense qu'à l'eau qui passe, évidemment, celle-là, elle ne repasse pas. Bon, et dès que je me replonge dedans, c'est une autre eau qui vient, ça c'est vrai. Mais le fleuve, c'est quand même pas l'eau qui passe, c'est les rives.
1:13:28 Ah oui, c'est les rives, on va finir par définir un fleuve, indépendamment de la flotte, bientôt. Vous voyez comme c'est compliqué ces histoires, hein ? C'est très dialectique, un fleuve. Pour qu'il y ait un fleuve, il faut qu'il y ait un truc qui bouge et un truc qui ne bouge pas. De même, pour qu'on ait conscience du mouvement, vous avez tous su, comme moi, l'illusion dans les trains, on ne parle pas, c'est le train d'à côté, n'est-ce pas ? Il faut qu'il y ait un point fixe et un autre qui bouge. Beaucoup de gens croient que c'est Einstein qui a inventé la relativité au sens courant, mais non, c'est Galilée, Einstein, il est le premier à le dire, bien sûr.
1:14:00 Galilée est le premier à montrer la relativité du mouvement. Pour qu'il y ait du mouvement, il faut qu'il y ait un point fixe. Je crains que dans l'univers empirique, il n'y en ait pas beaucoup. À ma connaissance, hein, à moins que la physique d'aujourd'hui ait fait une découverte qui contredit ça, ça m'étonnerait, il n'y a pas de point fixe dans l'univers, tout se déplace. Donc, les énoncés tirés de l'empirie cadrent mal, avec cette évanescence du monde, de ce qui nous est transmis par les sens, c'est pas le besoin de la stabilité et du concept.
Hume et Planck : de l'expérience à la loi
1:14:35 Aristote, dans le quatrième livre de sa métaphysique, fait allusion à ceux qui sont allés le plus loin dans l'empirisme, en en assumant les conséquences. Je vais être un peu plus précis maintenant. J'ai l'air de critiquer les empiristes, mais sauf lorsqu'ils vont jusqu'au bout, lorsqu'ils sont conséquents avec eux-mêmes. Le point commun à tous, je vous le répète, c'est qu'ils ont mis l'empeiria, l'expérience, comme base de toute connaissance. Ça commence comme ça par l'expérience.
1:15:07 Mais, la conséquence, c'est que certains construisent des systèmes à partir de là, c'est ça que je critique, alors que Hume, pour revenir à mon anglais du XVIIIe siècle contemporain de Rousseau, de Voltaire, Hume a montré qu'il est anglais, il n'y a pas plus empiriste que les anglais, donc il est empiriste comme les autres, mais lui il est conséquent. Il dit du coup, toutes les lois physiques sont douteuses. Autrement dit, son empirisme le fait tendre vers le scepticisme. En effet, dit-il, si j'ai mis une casserole d'eau sur le feu, je la vois bouillir, je regarde le thermomètre qui marque 100 degrés, j'écris une loi, enfin, je répète l'expérience quelques fois, je ne sais pas, je peux téléphoner, enfin, à l'époque, on ne téléphonait pas, on mettait des lettres, mais je vais dire à mes collègues physiciens à Hollande et à Londres, puis à Paris, et puis ils ont tous la même expérience, c'est bon, donc on peut écrire la loi, l'eau bout à 100 degrés.
1:16:00 C'est comme ça que ça marche l'empirisme. Si on pense vraiment que la loi, l'eau bout à 100 degrés est venue des observations. Mais non, il n'y a rien qui me garantit qu'on peut passer comme ça d'une expérience fut-elle répétée à une loi qui veut dire c'est vrai toujours et partout, ce qui n'est pas du tout pareil. C'est-à-dire même quand je ne fais pas l'expérience, c'est qu'il y a un seuil où je ne suis plus empiriste, là il se contredit lui-même, où je fais confiance que le réel va toujours se conformer à cette loi. Même quand je ne fais plus l'expérience. Ce qui faisait dire à quelqu'un d'aussi peu non scientifique, je veux dire un très grand scientifique, un des plus grands de la modernité, je pense à Max Planck, qui est quand même pratiquement fondateur, cofondateur de la théorie des quantas avec l'école de Copenhague.
1:16:41 Max Planck, un très beau texte où il pose la question qu'est-ce qu'une loi physique ? Qu'appelle-t-on une loi physique même, presque en philosophe. Qu'est-ce que c'est qu'appelle-t-on, c'est encore mieux. Et il dit, bon, la loi physique c'est une relation constante entre deux variables. Une fois qu'il a donné la définition, ça concerne l'essence, on dirait un autre philosophe, passons à l'existence. Il pose la question, ceci dit, existe-t-il des lois physiques ? C'est Max Planck qui pose la question, c'est pas un mystique ou un philosophe. Et il dit, rien ne nous garantit qu'un beau jour, je viens un peu vite, son texte est complexe, que la nature décide que les corps qui tombent vont tomber à un demi de gt³ et non pas un demi de gt².
1:17:17 Qu'est-ce qui nous garantit ? Jusqu'ici on ne l'a jamais vu. D'accord ? Mais l'expérience nous montre ce qui est ici, maintenant, et non pas ce qui est demain, toujours et partout, capable de faire la loi. Voilà les grandes difficultés de l'empirisme. S'il n'y avait que l'expérience, on ne peut pas passer du particulier à l'universel, ce que nous avons souhaité depuis tout à l'heure, pour que notre réponse à la question que dois-je faire est la forme d'un universel. Et nous avons au moins fait cette avancée aujourd'hui. Nous ne pouvons pas nous en tenir à l'empirisme, on va passer à son antithèse, ce sera sans doute développé la prochaine fois, le rationalisme, on partira, on essaiera, à l'inverse de partir des logoï, des énoncés et de voir tout ce qu'on peut tirer à travers eux.
Expérience vécue et poésie du paysage selon les cultures
1:17:57 Vous verrez qu'on arrivera à des difficultés aussi. Mais on ne tournera pas en rond, je vous le promets. Mais comme on a fait une petite avancée là, je voudrais donner la parole à la salle. J'entends des pensées de lever de doigts. Je vous en prie. Je voulais vous demander s'il y avait une littérature de la nature ou du paysage en dehors de la culture française ou européenne ou occidentale. C'est très intéressant parce que vous avez vu le fait qu'on s'est intéressé au paysage à partir du moment où la nature a commencé à être un mouvement.
1:18:34 Au moment de révolution industrielle. Et ma deuxième question, c'est le fait que vous ayez hiérarchisé à ce point l'expérience et l'expérimentation. Il me semble qu'il y a des expériences qui importent plus que certaines expérimentations. Est-ce que ça ne dépend pas de la réflexion, de la capacité à venir à la découverte plus qu'à la volonté d'avoir voulu faire une expérience qui est l'expérimentation ? Voilà. Tout à fait. Je commence par la seconde.
1:19:04 C'est passionnant. Je commence par la seconde, c'est gentil. Vos questions sont passionnantes. Je commence par la seconde qui est plus simple quelque part. Parce que la première, il y a le problème des cultures, des différentes cultures, c'est intéressant. Il y a des différents niveaux de développement. Je commence par la seconde. Je voulais simplement distinguer l'expérimentation scientifique. Ce n'est pas un jugement de valeur. Il y a des expériences mystiques. Je n'ai pas tranché. Je n'ai pas dit qu'elle ne repose sur rien, que c'est du pipeau, etc. L'expérience est un mot riche qui comporte beaucoup de choses. Puis il y a l'expérience de celui qui a vécu.
1:19:35 L'expérience de celui qui a fait deux fois la guerre et qui revient. Quand un enfant dit que la guerre est une chose terrible, parce qu'un enfant de 6 ans, je parle, parce qu'il a entendu les adultes le répéter, etc. C'est un énoncé qui est sans doute vrai en soi, mais qui pour l'enfant n'a pas encore acquis de vérité. C'est une vérité qui n'est pas actualisée, comme dirait Hegel. Wirklichkeit. Qui n'est pas actualisée. Par contre, un ancien qui revient miraculé de Verdun, qui après repart à la Guerre mondiale et qui revient encore vivant, lui, il peut dire la vie c'est quand même difficile.
1:20:08 C'est le même énoncé. Je dis ça pour moquer un peu les structuralistes des années 60. L'important c'est le signifiant, le signifiant. Ben oui, c'est le même signifiant, mais il n'a pas du tout la même signification. Je note au passage. Voilà. Votre première question. Oui, je confirme d'abord que dans nos régions, puisque vous géographisez la question, la littérature du paysage a commencé à apparaître au moment de la révolution industrielle, en gros, fin 18ème, 19ème, elle commence à se développer avec beaucoup de force.
1:20:43 D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si l'essentiel de ce romantisme, ça s'appelle comme ça la nouvelle sensibilité à cette époque-là. Comme disait Madame Staël, la lumière nous vient du Nord. Des pays qui ont fait la révolution industrielle. Et les Anglais sont bien meilleurs que nous dans la poésie du paysage à l'époque, comme les Allemands d'ailleurs. Les Allemands sont encore meilleurs que les Anglais pour ce qui est des sons, c'est des musiciens. Les Anglais, faire voir, c'est des marins. Les marins, il faut avoir le bon oeil. Et c'est les simplifications de troncière ce que je fais, c'est statistique.
1:21:15 Et donc, pour être beaucoup plus précis, est-ce que c'est applicable dans d'autres cultures ? Non ! Il y a une poésie du paysage qu'on voit très bien dans la peinture chinoise, ou dans la poésie chinoise ou japonaise, etc. Elle vient toujours des classes dominantes. C'est-à-dire de ceux qui ont assez de médiation entre eux et la contrainte naturelle, ces médiations étant des domestiques, des travailleurs, des esclaves, simplement, pour avoir un coup d'oeil émerveillé sur le résultat coupé de son devenir, comme dirait la philosophie dialectique.
1:21:49 Mais oui ! Voilà, donc je réponds très précisément à votre question. J'ai trop vécu dans des pays extrêmement peu développés économiquement, il faut ajouter toujours, il peut être très développé moralement, esthétiquement. La seule manière de prendre le mot développé objectivement, c'est de le mesurer avec la production. Et dans ces pays-là, la nature est quelque chose de terrifiant. Je vous dis, vous savez, la hantise des chauffeurs, par exemple, au Niger, c'est de ne pas avoir de panne pour ne pas rester en brousse en panne. Parce que là, il y a des génies, tout ça, en plus des bêtes, c'est le cauchemar de rester en brousse.
1:22:21 Je les comprends. Mais pas comme ça, près de 200 mètres de marche, un petit roquet, on prend un petit blanc sec, il y a un sang de bouche, il n'y a pas pardon, comme on dit là-bas, il ne me pardonne pas. Il y a 200 km sans rien. J'ai vu des... enfin j'ai vu, j'ai appris que des gens que je connaissais bien étaient morts à 800 mètres de la piste goudronnée dans un vent de sable en plein désert, morts de soif. Vous ne trouvez plus la route, hein, je veux dire. Bon. Donc voilà, pour répondre à votre question, il y a une dialectique, si vous voulez, entre le sentiment qu'on a à l'égard de la nature et la position de force qu'on occupe par rapport à elle.
Descartes, Newton et la reconnaissance
1:23:00 Ce n'est pas hasard si Descartes, au moment où se déploie la révolution scientifique, c'est comme ça qu'on l'appelle un livre d'histoire, la révolution scientifique, hein, pas la révolution industrielle, celle qui se produit fin 16e, début 17e, et qui trouve son apogée avec Newton, qui porte le 17e siècle, qui est... On prend des points d'une petite phrase qui tient en deux lignes et par lesquelles l'homme s'approprie tous les mouvements de la nature. La loi de la gravitation universelle, c'est prodigieux, il faut le voir quand même l'époque, hein.
1:23:30 Tous les corps s'attirent en fonction directe de leur masse, hein, et inverse du carré de leur distance. C'est vite dit, hein. Il faut beaucoup de temps pour en arriver là. Et puis je voudrais, ça aussi c'est une critique de l'empirisme naïf cette fois, faire un sort à ces légendes que Newton a été inspiré par ça, parce qu'il a vu une pomme tomber. Bon sang, si tous ceux qui voient les pommes tomber. N'est-ce pas, avaient fait des avancées décisives pour la physique, ça se saurait. Les plus avancées seraient les vaches normandes à ce moment-là, qui en voient tomber des pommes. Quand il voit tomber une pomme, Newton, il y a déjà toutes les équations de Galilée, de Bombelli et de Cardan qui précèdent.
1:24:04 Ça prend un sens pour lui, parce qu'il y a autre chose que l'expérience précisément. Il y a du raisonnement derrière. Voilà. Je le rappelle au passage. Mais encore une fois, ce rapport maîtrise-servitude, qui fait dire à Descartes, quand il déplore l'enseignement qu'il a reçu à l'école, comme l'ayant plutôt embrouillé que renseigné, lui qui cherchait justement le savoir, la certitude et des choses qu'on faisait toujours et partout, il disait « Oh, j'ai trouvé ça n'y en théologie, il le dit prudemment. » Le Discours de la méthode est publié en 1637.
1:24:36 En 1636, il y a la condamnation de Galilée. La devise de Descartes, c'était « J'avance masqué ». « Larvatus prodeo ». Non, non, il n'y a rien de plus opposé à Descartes que ce qu'on appelle cartésien dans les médias qui font du « France bashing ». Je ne suis pas ni pour ni contre la France. Il y a la France de Pétain, il y a celle de la Résistance, chacun a oublié celle qu'il veut. Enfin, je constate que ce sont les forces les plus réactionnaires qui critiquent une certaine France des fois, celle de la Révolution, celle des Front Populaire. C'est de bonne guerre.
1:25:06 Et quand même, ceux-là en veulent beaucoup à Descartes. Ben oui, il s'inscrit dans le progrès, les sciences. Or, lorsqu'il parle de l'école, j'y reviens, il dit, « Je fais une exception pour les mathématiques. » Il dit « Je me plaisais surtout aux mathématiques à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons. » On dit « Bon, ben voilà, c'est un mec un peu polarisé par son histoire de chercher une certitude. C'est pour ça qu'il privilégie les maths. » Non, ce n'est pas pour une raison simplement théorique, car il ajoute ceci qui est capital. « Mais je ne remarquais pas encore leur vrai usage. »
1:25:37 « Usage. » « À quoi on va les utiliser ? » « Usage. » « Usus, uti » en latin, qui donne « utile ». « Et pensant qu'elle ne devait servir qu'aux arts mécaniques et faciliter le travail des hommes. » Descartes voulait faciliter le travail des hommes par des machines. Eh bien oui. C'est pour ça qu'on en veut tellement. Il y en a un qui regrette l'époque, quand même. C'est-à-dire que le maître et possesseur de la nature, mais le maître et possesseur de l'homme.
1:26:07 Rien que Crassus, un des trois du triumvirat après la mort de César, à lui tout seul, il avait 10 000 esclaves. Vous vous rendez compte quand même ? Un seul homme qui a 10 000 esclaves. C'est un peu délimite à cette époque-là. Les grecs avaient beaucoup... Quand même, Crassus, il en avait 10 000. Comme disait Rousseau, la force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués. Magnifique. Ou encore, quand il veut s'opposer à Jésus-Hélène Anglaise, qui dit que c'est la force qui règne, la société humaine, il vise Hobbes en particulier.
1:26:39 L'homme est un loup pour l'homme, vous avez appris ça comme moi. À quoi Spinoza répondait « Non, l'homme est un dieu pour l'homme ». Je préfère la formule de Spinoza, non pas parce que je fais une discussion d'opinion, je vous ai dit que je ne jouerai pas l'un contre l'autre, mais parce que, avec Spinoza, j'ai Hobbes, déclaré, si il ne croit pas valable, si l'homme est un loup pour l'homme comme aucun loup ne l'est, avec une férocité qu'aucun loup ne peut exercer, c'est précisément, je dis que même l'homme est bien plus terrible que mes pauvres chiens sauvages qui cherchaient à nourrir leurs petits tout à l'heure, c'est précisément parce qu'il est un dieu pour l'homme. On n'est jamais aussi terrible qu'envers la personne dont on voudrait attirer la reconnaissance.
1:27:12 C'est pas... Si je paye la plus belle femme du monde pour que la ministre tous les matins t'es le plus beau, t'es le plus génial, etc. Je vais trouver ça merveilleux à la première fois. Surtout que j'ai été bourré de complexe juste avant. Je trouve ça un peu répétitif après, puis ça devient un cauchemar, hein, ou de... Je me répète ça tous les matins. Je ne fais que paraphraser Voltaire dans Zadig, hein. Le gars qui est un peu prétentieux, à qui Zadig décide de lui envoyer tous les matins des musiciens qui chante ses louanges, alors qu'il est aux anges le premier matins, et après il n'y en aura pas.
1:27:46 Et oui, le meilleur plat du monde en cuisine, quand vous le mangez tous les jours, il devient immangeable, quoi, quand même. Donc, ce que je... Je pense à la fin de Citizen Kane, vous savez, c'est tous vu ce film de Welles, n'est-ce pas ? Le type, il a tout, là. Il a la plus grande fortune de l'époque, etc. Et il y a même la femme pour laquelle il a quitté l'autre. Et il voudrait l'amour en plus. Il ne faut pas exagérer non plus, quoi. Elle, elle dit, « Darling, let's go to New York. Allons à New York. Laissons ton palais, ton château, tes machins, tes pièces antiques, et tout ça.
1:28:17 Allons faire un tour dans une boîte à New York. » Ben oui. Chacun veut la reconnaissance. Et donc, je ne suis gratifié que si une femme me dit que je suis le plus beau, librement, et non pas parce qu'il est contrainte par mon argent, par des coups de fouet... Ben oui. Non, c'est pas gratifiant. Donc, vous voyez, j'ai intérêt en tant que... J'ai intérêt à ce que l'autre soit libre pour que sa reconnaissance soit gratifiante. Parce qu'il y en a qui veulent le beurre, l'argent du beurre, hein. Continuer à maintenir l'autre en esclavage, mais en obtenant sa reconnaissance.
Le voile, le développement et le progrès écologique
1:28:47 Dis-moi que je suis plus beau. Ben... J'ai l'air de plaisanter, mais il y en a qui disent que c'est terrible que les femmes afghanes soient voilées. Je suis le premier d'accord. Mais les mêmes dont je ne suis pas, dans l'ensemble, contre l'archaïsme qu'ils veulent que les femmes soient voilées. Pas seulement en pays musulman, moi je suis corse, il n'y a pas si longtemps de regarder une photo de la foule à Bastia, on se croirait en Iran d'aujourd'hui.
1:29:17 Non, vous rigolez, mais le fichu noir, j'ai même une cousine qui était toute en noir à 13 ans parce qu'elle avait perdu un an, la pauvre fille. Bon. Et... Mais il ne fallait pas rigoler, hein. Donc, avec la bagatelle. Donc... Les mêmes, qui reprochent ça, quand on leur dit, mais c'est... On n'a qu'à augmenter leur niveau de vie, hein. Vous le réglez, votre problème de voile, c'est vite fait, hein. Je constate que les pays où les femmes ne sont pas voilées sont des pays légèrement plus développés économiquement que celles où on les voit.
1:29:47 Peut-être une coïncidence, dirait un marxiste, hein. Ça, je ne sais pas. C'est tellement tabou le marxisme depuis 40 ans, depuis que c'est Nietzsche, Céline qui règne non plus là. Combien ? Depuis 68, quoi. Pardon ? Non, non, voilà. J'y suis, j'y arrive. J'y arrive. Tu m'enlèves de la bouche. Donc, j'ai vu des commerçants haoussa, c'est les plus musulmans au Niger, c'est pas... qui se font partie de l'establishment, des grands commerçants où il y a de l'argent dans les boubous, hein. Ce sont les plus puritains.
1:30:18 Ils ont des cassettes vidéo X pour eux, mais ils imposent de déchirer les robes des filles de 12-13 ans sur le marché quand la pluie tarde à venir, parce que c'est pas... parce que les filles de la ville sont impudiques que la pluie ne vient pas. Dans la ville, on dit que Dieu nous a envoyé le déluge parce qu'on a des péchés. Là, au contraire, il nous envoie la sécheresse, l'absence de pluie, mais c'est toujours la même chose. Et il y a un certain discours écologique qui dit la même chose. C'est qu'en gros, la nature se venge de nos péchés, de l'avoir agressé. Oui, oui, oui, écoutez bien, ça m'inquiète, ces retours-là. Ça m'inquiète.
1:30:48 Je suis pour la défense de l'environnement, pas pour la défense du naturalisme, quand même. Ces mêmes-là disent, mais non, ça n'a rien à voir. Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est des trucs de marxistes encore, que je suis désolé, c'est pas... c'est rien, c'est rien, pas du tout. Il y a comme ça, il y a ceux qui sont dans le bien et puis ceux qui sont dans le mal, pour les tirs, les Bush, qui montraient l'empire du mal. Non. Si l'empire du mal est là, moi je suis le bien. Oui, moi je suis la bonne conscience occidentale qui donne des leçons à chaque instant au pays qu'elle a massacré, qu'elle a colonisé, qu'elle a exploité, mais qu'elle continue à leur faire.
1:31:23 Dites donc, vos élections là, c'est pas très net. C'est pas très net. Ça alors, au moins chez nous, quand même, tout le monde n'a pas en question du suffrage universel avec ses perversions, tout ça. C'est effrayant, enfin. Peut-être que je suis un peu sensibilisé à ça parce que j'ai appris à lire et à écrire avec des instituteurs africains, en Afrique, en France coloniale, mais rien. Voilà, donc, quand même, c'est assez monstrueux notre attitude. Donc, j'insiste un petit peu sur ce point-là.
1:31:56 Moi, je dis, lorsque la nana gagne 12 000 euros par mois et que son mec est toujours au SMIC, elle a beau être pakistanaise, machin et tout, c'est elle qui a la voiture américaine et qui vient chercher, il ne va pas la voiler, il ne peut pas, hein. Même s'il veut, ça, il... Mais oui ! Donc c'est vite fait, ces problèmes-là. Pourquoi on en parle ? Ça fait, j'allais dire, des siècles. Presque deux générations qu'on nous bassime avec des problèmes identitaires qui cachent les vrais, enfin, je vais dire. Donner leur loi. Non ! Les mêmes qui déplorent, à juste titre, que les femmes soient voilées, refusent le développement.
1:32:28 Ils nous disent que ça n'a rien à voir. Et d'ailleurs, certains le refusent en disant qu'il ne faut pas tomber dans ce monde épouvantable industriel dans lequel nous vivons. Vous savez qu'il y en a qui ne veulent pas que les Chinois aient des machines à laver. Parce que si ils en ont, il faudrait combien ? 50 planètes comme la nôtre ? Enfin, ça va se dire. Nous, on a pu s'éclater tant qu'on voulait, mais eux, c'est interdit. Allez-y, vous allez expliquer, je vais vous expliquer. Vous allez voir comment vous allez être reçus. Puisque je suis sur ce chapitre, je suis obligé de prononcer un dernier exemple. Je vais pousser le paradoxe et la provocation par rapport au discours dominant jusqu'à dire que le développement industriel a toujours été écologique.
1:33:05 Je n'ai pas dit que l'industrie avait des intentions écologiques. Du tout, du tout. Les saccages et les dégâts épouvantables. Je suis en train de dire que quand le charbon de bois était la principale ressource énergétique de notre humanité en zone tempérée, parce qu'il y a pas mal de forêt ici quand même, par rapport au Sahara, et qu'on est passé au charbon, heureusement dans les forêts, des tombes. Parce que s'il y avait la consommation d'énergie d'aujourd'hui basée sur les arbres, il n'y aurait plus un arbre depuis longtemps sur la terre.
1:33:41 Et quand on est passé du charbon au gaz, c'est encore une économie de dégâts. On a calculé, je crois, que le pétrole... Il fallait 7 fois moins de pétrole pour produire la même quantité que le charbon, par exemple. Ça a l'air de rien. Et quand on arrive au nucléaire, je suis encore plus provocateur, alors là, n'en parlons pas avec ça. L'uranium et bientôt même sans radioactivité, si j'en crois les recherches qui se passent dans le sud de la France pour la prochaine génération. Alors on peut alimenter trois villes comme Paris où le progrès est toujours écologique.
La confiance dans la loi et la chaîne infinie des causes
1:34:14 Ce que je voudrais rappeler au passage. On pourra le discuter une autre fois. D'autres questions, peut-être ? Premièrement, je ne suis pas en train de dire qu'il n'y a jamais eu des causes. Je ne suis pas dans la physique, moi, ce n'est pas ma spécialité. Je suis en train de dire, quand il y a ce seuil où j'arrête de faire l'expérience et je fais confiance au réel pour ne jamais démentir la loi l'eau bout à 100 degrés, je me contredis. C'est ça la difficulté de l'empirisme. C'est que ce n'est plus expérimental. Ma confiance est le contraire d'une expérience. Dans confiance, il y a la foi. C'est le même radical.
1:34:44 Je crois, credo, fides, fides, là, où il y a confident, confiance, ça vient de là. La foi. Je ne critique pas. Mais je veux dire, on n'est plus dans le programme qui nous avait été proposé au départ. C'est comme l'autre qui nous dit que son ennemi, c'est la finance, sans visage. Et puis, après, Macron, vive les milliardaires. Il y a une difficulté. Quand je dis « difficulté », c'est un mot diplomatique pour dire une contradiction. Je ne suis pas sûre. Première chose. Deuxième chose, quand tu dis…
1:35:14 Pardon, je te tutoie. « Remonter la chaîne des causes et des effets » et trois fois, tu as dit « l'ensemble des causes ». C'est bien d'avoir dit « l'ensemble ». Mais justement, c'est ça le point de difficulté. L'ensemble, il est infini. Lorsque Descartes, je réponds sérieusement à ta question, prend l'exemple des chaînons. Lorsqu'il dit, et lui, il est du point de vue du déterminisme pur et dur, « ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles » enfin, il parle pour lui, parce que c'est un grand mathématicien, l'enchaînement des raisons mathématiques.
1:35:45 « Ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles dont on coutume de se servir les géomètres pour parvenir à leur plus difficile démonstration, m'avaient donné l'occasion de m'imaginer, alors là on n'est plus dans la mathématique. De m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, alors on n'est plus en mathématiques, le droit, la politique, l'amour, il va faire un traité des passions, des cas, que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon. C'est joliment dit dans ce français de l'époque.
1:36:16 C'est en même façon que quoi ? Que le théorème et la démonstration des géomètres. Bon sang ! Et que, la phrase n'est pas finie, « pourvu qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qu'il ne soit » il ne faut pas qu'il y ait un chaînon pourri dans la chaîne, « aucune pour vraie qu'il ne le soit et que l'on garde toujours l'ordre qu'il faut » avec cette affirmation extraordinaire, avec cette espérance qu'il n'en peut y avoir de si éloigné auquel enfin on ne parvienne, ni de si cachée qu'on ne découvre.
1:36:46 On tire un drap sur une fameuse, si cachée, c'est un mousquetaire, Descartes, attention. Voilà. Or, la chaîne, elle va à l'infini. Dès que tu parles l'ensemble, justement, ça ne tient plus. Parce que c'est un ensemble infini. Si on suit bien ce que j'ai dit aujourd'hui, j'ai rappelé que la nature, par exemple, n'était jamais active. Le vent est aussi passif que l'arbre qui est censé être son complément d'agent. Et le vent, il y a les hautes pressions. On va jusqu'à l'infini.
1:37:16 C'est bien connu dans la philosophie des sciences, je l'ai avancé. En prenant la chaîne des causes et des effets, on ne fait que déplacer le problème vers un axe infini. Si vous voulez le voir résumé d'une manière, dans un français simple, et au moment où se produit la révolution scientifique et ces problèmes se posent, regardez un petit opuscule de Pascal, moins connu que les autres, mais de la géométrie ou de l'art de persuader. C'est superbe. Ces problèmes-là, ces difficultés sont très bien résumés. Ce n'est pas long, c'est une trentaine de pages, de la géométrie ou de l'art de persuader.
1:37:46 Autrement dit, ces chaînes dont parle Descartes, ça lui échappe le mot chaîne, ces longues chaînes de raison. On avait dit tout à l'heure que le déterminisme était l'inverse de la liberté. C'est marrant, il parle de chaîne. Vous voyez quand les images se parlent entre elles. Tant que la chaîne n'est pas accrochée à quelque chose qui n'est plus la chaîne, un mur, un anneau, elle ne sert à rien. Elle tombe. Vous voulez rappeler ça ?