Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Extrait d'Antigone et situation des trois amis du Stift
0:00 Tu as osé enfreindre mon décret ? Parce qu'il était le tien, celui d'un mortel ! Un mortel peut l'enfreindre et je suis simplement un peu plus mortel que toi. Mourir avant l'heure, ce qui je pense va m'arriver, je dis que j'y gagnerai. À ceux qui, comme moi, vivent une vie malheureuse, la mort n'est-elle pas de quelque profit ? Qui plus est ?
0:30 Quel tourment j'aurais éprouvé si j'avais laissé mon frère sans sépulture ? Maintenant, j'attends ce qu'on va faire de moi. Mais rien ne me tourmente. Les dieux ne veulent pas voir le corps déchiqueté que la terre ne recouvre pas. Mais s'il te semble que j'ai perdu le sens de craindre leur colère et non la tienne, qu'un insensé, alors, soit maintenant mon juge ! La dureté du fer le plus dur, disparaît dans la chaleur du four.
1:04 Tu vois ça tous les jours, mais elle, elle prend plaisir à troubler les lois établies. Et c'est être deux fois insolente que de faire ce qu'elle a fait, puis l'ayant fait, de s'en vanter, d'en rire, qu'on soit pris à commettre le mal, et qu'on dise avoir fait une chose admirable, voilà ce que je déteste ! Et pourtant, elle qui est de mon sang et qui m'a offensé, je ne veux pas, moi qui suis de son sang, la condamner ainsi.
1:43 Je te pose une question. Ce que tu as accompli secrètement, étant devenu public, accepterais-tu de dire ? Tu éviterais alors un châtiment sévère, que tu le regrettes. Dis-moi donc pourquoi tu t'obstines. Disons, pour l'exemple.
2:23 Bonsoir tout le monde. Bonsoir les amis, bonsoir les camarades. Nous retrouvons enfin notre feuilleton, différés d'une semaine. Notre lecture de féminité et communauté, le rapport de l'esthétique politique dans le système hégélien. Et j'ai suffisamment répété, je le ferai encore, que la figure d'Antigone est la diagonale qui ordonne mon petit ouvrage, non pas pour mieux faire comprendre ma pensée, mais parce que cette diagonale, elle parcourt pratiquement toute la vie d'auteur de Hegel.
3:13 aujourd'hui, on va entrer, proprement dit, dans le conflit d'Antigone, et pas seulement pour tel ou tel passage, pour illustrer telle problématique générale, mais dans ce qui fait un petit peu le cœur de ce que Hegel n'hésite pas à appeler l'opposition éthique suprême, morale, dans certaines traductions. Je reviendrai là un petit moment sur cette distinction qui n'est pas tout à fait innocente.
3:49 La bonne traduction étant éthique ici, étant bien entendu, il suffit de s'entendre sur les mots quand même. Oui, parcourt toute l'œuvre de Hegel, je rappelle. Vous me direz que je l'ai déjà dit plusieurs fois, mais je me réjouis de voir qu'il y a de plus en plus de nouveaux venus dans la barque où, j'allais dire, où je vous embarque, n'est-ce pas ?
4:21 Mais les connotations du terme sont un petit peu étranges, donc je préfère dire dans notre petite communauté studieuse. Je rappelle les étapes principales. Il l'a traduite dès sa 15e année quand il était au lycée à Stuttgart. Il ne cesse d'en discuter, j'aurais voulu une petite souris, dans la fameuse piôle, n'est-ce pas ?
4:58 Qui réunissait les trois amis, n'est-ce pas ? Hegel, Schelling et Hölderlin. Enfin, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Au Stift, n'est-ce pas ? La faculté de théologie de Tübingen, qui formait les futurs pasteurs. Je rappelle aussi, tant pis pour ceux qui l'ont déjà entendu, et encore que ça peut faire une anamnèse, que ces jeunes gens, du point de vue purement socio-professionnel, on dirait aujourd'hui, ces jeunes intellectuels, avaient ce débouché privilégié du pastorat, préceptorat.
5:48 Il s'agissait d'échapper à une misère qu'on ne peut même plus imaginer aujourd'hui. Eux, ils ne sont pas dedans, ce n'est pas la partie la plus malheureuse socialement parlant. La population de l'époque, tant s'en faut, quand on voit la misère rurale, n'oubliez pas que tant qu'il n'y a pas la révolution industrielle, tant que c'est l'agriculture qui est la principale ressource, la France est de loin, le pays le plus riche, n'est-ce pas ? De ce point de vue-là, du point de vue de la production agraire, n'est-ce pas ?
6:18 Et, je ne parle pas de la richesse financière, et l'Allemagne est relativement très pauvre. Je parle des populations. Donc, les principaux auteurs, les romantiques, également, sont entourés de… Enfin, leur biographie est ponctuée de frères et de sœurs qui se sont suicidés à cause de la misère ou qui sont mortes en bas âge.
6:48 Enfin, on ne les compte plus. Donc, pour échapper à cette proximité rurale, en fait, paysanne, qui n'est jamais très loin, dans ces petits patelins, n'oublions pas que c'est des petits patelins de Souabe, tout ça. Hölderlin est né à Nürtingen, et Hegel est né à Stuttgart, mais enfin… pour échapper à cette misère et en même temps capitaliser leurs études d'apprentis pasteurs.
7:26 La théologie était le chemin tout désigné dans la mesure où, en plus, c'était une occasion unique de faire de la philosophie. N'oubliez pas qu'il n'y avait pas des unités de valeur de philosophie, des départements de philosophie aussi répandus que celles de nos jours. C'était à peine embryonnaire à l'époque. Et ça dépendait non pas d'un hypothétique ministère de l'éducation nationale, ne soyons pas anachroniques, mais de ce qu'on appelait le ministère des cultes. C'est très surveillé par les autorités religieuses, surtout après un siècle des Lumières, de l'autre côté du Rhin en particulier, donc de l'autre côté, du côté français, n'est-ce pas, qui avait mis à mal le prestige et l'autorité de la religion en général et de la chrétienne en particulier.
8:14 En plus, ça faisait plaisir à leur maman, c'était une sécurité de l'emploi, n'oublions pas que les pasteurs peuvent se marier, ce n'était pas un énorme sacrifice à ce niveau-là. et ils comptaient bien ne pas moisir dans la vocation du pastoral, si je peux me permettre, je veux dire ne pas y passer trop de temps, et trouver rapidement un poste de précepteur que leurs précédentes études de théologie permettaient de présenter comme particulièrement recommandables, justement, vous voyez.
8:49 voilà ce petit détour de sociologie professionnelle de ce milieu-là de l'époque, de l'intelligentsia allemande. J'excepte bien sûr de ça, ceux qui, de naissance, n'avaient aucun problème, mais c'est exception. Regardez les plus grands auteurs français, du Moyen-Âge jusqu'à aujourd'hui, de Villon jusqu'à Aragon, pour s'arrêter à des périodes où on a du recul.
9:25 On remet une aristocrate là-dedans, pratiquement pas. Il y a les Maximes du cardinal de Retz, il y a les admirables aphorismes de La Rochefoucauld, bien sûr, des Maximes. Il y a Saint-Simon pour les connaisseurs, les lecteurs se pressent pas, ne se pressent plus. Proust était un grand lecteur de Saint-Simon, il avait bien raison, très bien écrit, ce vieux teigneux, ressentimental. Enfin, c'est hyper marginal. Les paysans, ils sont analfabètes, alors ils ne préoccupent pas de publier des livres, vous imaginez bien.
9:59 Ils sont analfabètes, pratiquement, presque jusqu'à la guerre de 1914. Donc, voilà, cette petite bourgeoisie qui est la vis motrix, comme on dit, de l'effervescence intellectuelle à ce moment-là. Idem en musique, les Schubert, les Schumann, les Brahms, les Wagner, ces gens qui sortent, qui ne sortent pas, n'est-ce pas, d'une famille ducale, ou comptale, ou margraviale, c'est-à-dire vicomte, en allemand.
Hegel, Hölderlin et le modèle sophocléen de la tragédie
10:38 Voilà. Donc, ceci étant dit, les trois amis, en particulier Hölderlin et Hegel, qui étaient très proches l'un de l'autre, et tous les deux avaient beaucoup d'admiration pour Schelling, qui, bien qu'un peu plus jeune, était le plus référencié déjà à l'époque, très jeune, était précoce, et le plus brillant, on dirait aujourd'hui.
11:11 Mais dans les conversations de Hegel et Hölderlin, les discussions sur l'art en général, l'esthétique en général, la tragédie en particulier, et le modèle sophocléen, si je puis inventer cette épithète, si vous m'autorisez, de la tragédie, c'est-à-dire le moment le plus emblématiquement classique de la littérature grecque antique, je rappelle très rapidement qu'il y a la période archaïque dans la civilisation de la Grèce antique, pour tout prendre, les historiens, les philosophes, les écrivains, les poètes, les peintres, les sculpteurs, il y a la période archaïque, il y a la période hélénique, que je l'ai laissé en épithète de classique à l'instant, comme toujours le moyen terme, qui est au milieu, et enfin, censé être décadent, pas toujours péjoratif, mais c'est souvent, la période hélénistique.
12:22 Sophocle, vous voyez, Eschyle, avant lui, l'autre grand tragique grec, un peu avant, c'est la période archaïque, ce n'est pas la même langue, n'est-ce pas ? Les dialogues tiennent beaucoup moins de place que dans Sophocle, parce que ça suppose déjà une évolution dramatique développée, mais par contre, les chœurs tiennent une place très importante, le chœur, pardon, tient une place très importante, ou les passages récités par le chœur chez Eschyle, voilà, et Euripide, alors certains lui reprochent quelquefois d'être un peu plus esthétisant, intériorisé, un peu plus moderne, n'est-ce pas ?
13:06 Période par rapport à la période classique, ce qui n'est pas tout à fait faux, on voit ce qu'ils veulent dire, ce qui est stupide, c'est d'en faire un jugement de valeur, quand on voit un fabuleux chef-d'œuvre comme les Bacchantes, qui bouscule toutes ces classifications et qui plonge à la fois dans ce qu'il y a de plus fascinant dans la Grèce archaïque et en même temps de plus élaboré dans la Grèce hélénistique, ça autorise à nuancer le propos.
13:39 Donc voilà, Eschyle, dans l'ordre chronologique, Sophocle, Euripide. Revenons à Sophocle. Les deux tragédies les plus jouées, les plus connues, les plus médiatisées, si vous vous en souvenez, sont bien sûr Oedipe et Antigone. Antigone étant la fille d'Oedipe, je vous rappelle, c'est un cycle thébain, le cycle des labdacides de l'ancêtre, Labdacos, comme Oreste, Iphigénie, etc. C'est le cycle des Atrides, Agamemnon et compagnie, c'est le cycle des Atrides, du nom de lointain, ancêtre, Atrée, voilà.
14:15 Revenons au labdacide et à cette malheureuse famille. Donc, je répète la chronologie. il l'a traduite dès le lycée, il y avait une quinzaine d'années. Elle est l'objet de discussions interminables entre lui et son grand ami Hölderlin.
14:47 Hölderlin, dont, je vous citerai en fin de séance, quelques extraits du dernier texte en prose, du dernier essai, ce n'est pas un poème, du dernier essai, où il se risque auprès du lecteur en général, juste avant l'effondrement, juste avant la folie, ce dernier texte, c'est remarque sur les traductions d'Œdipe et d'Antigone, des tragédies d'Œdipe et d'Antigone de Sophocle.
15:20 vous voyez que il n'y a pas que pour Hegel à ce niveau-là. Je reviens à ce que cette tragédie représente pour Hegel. Il l'a traduite à 15 ans, il en discute avec Hölderlin et ils ont à peine 20 ans. Elle joue un rôle capital dans les premiers chapitres du second volume de la Phénoménologie dans l'édition Hyppolite, par exemple, c'est-à-dire dans le chapitre qui a pour titre global l'esprit, dont la première incarnation historique s'avère être la cité antique.
16:06 C'est à travers la tragédie en général et cette tragédie en particulier qu'il analyse des problèmes, des problématiques qui vont, et nous allons le voir aujourd'hui d'ailleurs, bien au-delà de la seule sphère esthétique au sens strict. Dans un autre chapitre vers la fin de la Phénoménologie, dans les ultimes chapitres, c'est-à-dire immédiatement avant le savoir absolu qui clôt ce livre on ne peut plus inclassable, décidément, il y a les trois moments précisément de l'esprit absolu, pas du savoir absolu mais de l'esprit absolu le savoir absolu étant le couronnement Je m'explique, les trois sous-sections du chapitre l'esprit absolu sont dans l'ordre l'art, la religion, la philosophie.
17:08 Le savoir absolu intervenant que dans l'élément, vous savez ce que ça veut dire maintenant, c'est comme le milieu ambiant de la philosophie, et non pas dans la religion, vous voyez, il fallait oser à l'époque. Ce n'est pas le dernier stade du savoir, ce n'est pas la dernière figure du parcours à la recherche de la vérité, le religieux, c'est la philosophie. Je ne veux pas introduire une contradiction, je signale une audace, pour le moins.
17:38 Alors, quelques illustrations textuelles, non pas des textes très longs, des citations très courtes, oui, pardon, et puis, là on est à la Phénoménologie, c'est le Hegel de la maturité, dans les leçons sur l'esthétique, il va jusqu'à dire, n'est-ce pas, vous savez, cette phrase qu'on cite souvent, que j'ai citée en particulier aussi, n'est-ce pas, de tous les de tous les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et du monde moderne, vous savez que je vous la trouve, voilà, je vais un peu vite, dans l'esthétique, donc, c'est l'édition Aubier-Montaigne, n'est-ce pas, celle-ci, que je montre ici, traduit dans la clandestinité, au moment de la Résistance, par Samuel Jankélévitch, la même famille, le père de Vladimir, et qui est, dans cette traduction française, en quatre volumes, disons que la troisième partie,
L'Esthétique : cité et famille, éthique et morale
18:49 Hegel avait, l'avait construite en trois parties, et la troisième partie est divisée en deux volumes, ici, le deuxième volume, donc, c'est pratiquement la fin de cet immense édifice, l'œuvre sans doute la plus longue, non pas écrite par Hegel, parce que je l'ai déjà dit, je le répète, ce sont des notes prises par les meilleurs de ses étudiants, validées par lui, bien sûr, que nous nommons l'esthétique de Hegel, n'est-ce pas, mais ce n'est pas son écriture, ce n'est pas comme les fleurs du mal, pour Baudelaire, n'est-ce pas, donc, mais tout de même, il y a des phrases où on reconnaît le style du maître, n'est-ce pas, la principale opposition qu'après Hegel, Sophocle, elle est traitée d'une façon remarquablement belle, est celle de la vie éthique, dans sa généralité spirituelle qu'incarne l'État, l'État, c'est ici le pouvoir de la cité, et de la morale naturelle, non plus spirituelle, représentée par la famille.
19:47 Il faut s'habituer, il faut avoir ce réflexe comme des tables de multiplication, des oppositions entre la nature et l'esprit, etc. L'esprit n'existerait pas sans la nature, mais il n'existe qu'à partir du moment où il s'en dégage et où il s'y oppose. Ce n'est pas du tout contradictoire. Ce sont là les puissances les plus pures de la présentation tragique, puisque l'accord de ces deux sphères, le politique, c'est notre sujet, et la cité et la famille, si vous préférez, on dirait, le public et le privé en termes purement politiques, ce sont là les puissances les plus pures de la présentation tragique, puisque l'accord de ces deux sphères, accord qui n'est pas réalisé de nos jours, vous êtes d'accord, puisqu'on ne parle que de la distorsion entre les deux, puisque l'accord de ces deux sphères et leur action harmonieuse au sein de leur réalité respective constitue toute la réalité de la vie éthique.
20:50 Oui, il y a marqué moral dans le texte que je lis là. je dis éthique à chaque fois, pour vous habituer dans les traductions, cette distinction entre morale et éthique, loin d'être un snobisme, essaye de rester fidèle à deux termes différents dans le manuscrit en allemand. la morale, la moralité, donc racine latine, la moralité, c'est ce qu'on appelle souvent la morale subjective, n'est-ce pas ?
21:25 c'est la morale au sens courant, si vous préférez, le devoir-être, il n'y a qu'à, il faudrait faire ceci et ce n'est pas bien, bref, d'aller trop vite en voiture, de fumer, et de faire des ronds de jambes à la femme du voisin. Je ne tranche pas, je dis, c'est cette morale-là. Et puis, il y a l'éthique. L'éthique, c'est la morale objective. Pourquoi ? Parce que sans se préoccuper de savoir si c'est bien ou mal, c'est l'étude des mœurs.
21:59 Et là, vous retrouvez le terme latin qui est à l'origine de mœurs, qui est « mores », qui donne aussi bien « morale ». Vous voyez pourquoi il fallait faire cette distinction, n'est-ce pas ? Chez les anciens, aussi bien la morale est rarement intériorisée et subjective, comme c'est devenu le cas dans notre monde moderne, surtout avec le christianisme, la civilisation chrétienne dont nous sommes issus.
22:31 Et pas seulement, nous sommes aussi marqués par la civilisation antique, mais enfin, nous sommes surtout plongés dans la civilisation chrétienne. Donc, il est important de rappeler que quand on dit « ethique », c'est lorsque Hegel dit non plus « moralisch » ou « moralität », mais « sittlich » ou bien « sittlichkeit ». « Sittlichkeit », c'est cette moralité objective, l'étude des mœurs, et « Sitten », c'est tout simplement le mot courant allemand pour « mœurs ».
23:03 Une expression courante dans les familles en Allemagne, c'est de dire qu'il existe en français aussi, vous savez, en français, on dit « autre pays », « autre mœurs ». Chez moi, on prend avec des baguettes, nous, avec des fourchettes. « Andere Länder » « andere Sitten ». « Sitten », c'est les mœurs. Je referme cette parenthèse terminologique, mais vous comprenez pourquoi je tenais à dire « éthique » ici, n'est-ce pas ? Donc, il me suffit de rappeler à ce propos les Sept contre Thèbes d'Eschyle, vous voyez, il commence dans l'ordre chronologique, Eschyle le premier, et plus encore l'Antigone de Sophocle.
23:43 Antigone vénère les liens du sang, les dieux souterrains. Je ne m'attarde pas, on l'a vu, mais comme on va y plonger de nouveau, là ? Il est bon de rappeler ce qui nervure cette tragédie. Antigone vénère les liens du sang. Ce n'est pas le lien de citoyenneté. Je n'ai pas un lien du sang avec un autre membre du même parti politique que moi ou simplement un autre électeur. Même s'il vote la même chose que moi, ce n'est pas des liens du sang.
24:15 Ce sont des liens plus libres au sens moins déterminé. On n'a pas demandé à être né avec le sang qui circule en nous. Par contre, on est un peu plus libre de choisir, de voter pour ne pas être un peu plus. C'est comme ça qu'il faut parler de liberté et déterminisme. Ce n'est pas en tranchant. On est libre. On n'est pas libre. Ça résonne qu'on est plus ou moins. On est plus libre d'être citoyen que d'être le fils d'eux ou le frère d'eux ou la soeur d'eux. Voilà.
24:46 C'est tellement évident qu'on n'y pense pas et qu'il y pense. Hegel, ce qui intéresse, c'est le concret. n'est-ce pas ? Donc, Antigone vénère les liens du sang, les dieux souterrains, tandis que Créon ne vénère que Zeus, la puissance qui régit la vie publique. On vote sur l'agora, la cité, la Pnyx, au grand jour, et dont dépend le bien de la communauté.
25:16 Ça aussi, on oublie souvent que Zeus, ce n'est pas seulement la foudre ou le roi des dieux. c'est pas le Louis XIV d'un Versailles qui serait l'Olympe, c'est pas ça, c'est aussi celui qui a institué et qui est garant des lois de la cité. C'est le dieu de la politicité, si vous préférez. N'oubliez pas que s'il a survécu à la voracité de son père Cronos qui dévorait ses enfants dès leur naissance, c'est grâce à la tricherie de sa mère, bien sûr.
25:48 Vous vous rappelez qu'elle avait donné une pierre à Cronos, le temps, à une voracité aveugle, il avale tout. Mais Zeus n'oublie jamais qu'il est sorti du chaos. C'est pas un dieu du chaotique, c'est pas un dieu au sens des dieux, l'océan, la montagne, non, non, non, c'est le contraire, l'ordre, la rationalité, la clarté, la légitimité, etc. Donc, je répète cette phrase et j'enchaîne, Antigone vénère les liens du sang, les dieux souterrains, tandis que Créon ne vénère que Zeus, la puissance qui régit la vie publique et dont dépend le bien de la communauté.
26:29 Je ne vous l'ai pas mis dans les textes qui sont à votre disposition sur l'écran parce qu'il y en a beaucoup et que je ne vais pas embrouiller et surtout parce que c'est des rappels, je ne vais pas remettre à chaque fois les textes anciens en plus des textes nouveaux. Bon, et là, il ajoute cette phrase célèbre, c'est là un contenu et qui nous pose le problème qu'on a depuis le début de la lecture de notre livre. C'est là un contenu valable pour toutes les époques et dont la représentation, en dépit de toutes les différences nationales, donc, quelle que soit l'époque, quelle que soit la nation, histoire, géographie, obtient toujours notre participation humaine et satisfait notre goût artistique.
Un contenu valable pour toutes les époques ; être cultivé
27:09 Vous savez que nous sommes partis, il faut un problème pour commencer à philosopher, mais le problème, ça a été ça, le rapport de Hegel à l'esthétique. Il y a cette œuvre dont il dit qu'elle est le sommet de toute esthétique. C'est pourquoi cette dérogation, alors que d'habitude, il rattache toujours une manifestation esthétique à un contexte historique, géographique, culturel, on dirait aujourd'hui, si vous préférez. Voilà, je vais très vite. Et là, vous voyez, il le confirme. Je rappelle que Marx dit exactement la même chose de la mythologie grecque et des œuvres qui en découlent, c'est-à-dire essentiellement, d'ailleurs, de l'épopée et de la tragédie de l'Iliade ou bien la tragédie de Sophocle, par exemple.
27:57 Marx, lui-même, s'étonne. Donc, comment ça se fait ? En termes marxistes, c'est encore plus évident que pour Hegel. telle superstructure, l'esthétique fait partie des superstructures, est produite à partir d'une infrastructure déterminée dans un ici et un maintenant historique, un ici géographique et un maintenant historique déterminé. Je vous rappelle au passage que j'ai souvent le couplet anti-écologiste, mais je ne suis pas tout à fait idiot. N'est-ce pas ?
28:27 J'ai souvent, j'ai toujours, et je l'aurai de plus en plus, un couplet anti-naturaliste, mais je n'ai rien contre la nature, d'autant plus que je sais que sans elle, je ne serais pas là et nous ne serions pas là. C'est pour ça, je reprécise, n'est-ce pas, dans un moment historique déterminé qui explique l'art, mais pas seulement, aussi un lieu géographique. Il ne peut pas y avoir tout à fait la même pensée, le même rapport au monde, n'est-ce pas ?
28:57 à Tahiti, avec les, je ne sais pas, il suffit d'avoir les noix de coco juste au-dessus de sa tête pour avoir du jus, de quoi boire, n'est-ce pas, avec un climat très, très régulier, à quelques cyclones près, sans jamais de brutalité de température. Et, les Touaregs qui vivent en plein désert, par exemple. Le lieu n'était autre que le désert. voilà.
29:27 Mais laissons Montesquieu de côté. Montesquieu, sa grandeur, était le premier qui a tenu compte de cette matérialité-là, de ce matérialisme géographique. Donc, non seulement, je ne le critique pas, mais je rappelle simplement qu'il ne faut pas que ce soit réducteur au point de ne pas voir aussi le déterminisme historique, puisque dans le même climat et dans la même végétation, il y a des mœurs bien différentes et une sensibilité, une intériorité bien différentes selon qu'on y vit dans un magnifique appartement de cinq pièces avec une vue sur la mer ou sur la montagne, peu importe, ou sur les plus beaux quartiers de la ville, ou sur une maison sur pilotis en train de surveiller le tigre à dents de sabre qui guette le bébé qui dort dans la case, ou simplement un ennemi infiltré de la horde ennemi qui n'est pas loin.
30:27 Donc voilà, c'est là un contenu valable pour toutes les époques et dont la représentation en dépit de toutes les différences nationales obtient toujours notre participation humaine et satisfait notre goût artistique. Pourquoi ? Je ne sais pas, les œuvres de cette époque-là et spécialement celles-ci sont toujours aussi actuelles. Voilà ce qu'affirmait Hegel ici. Je ne vous oblige pas à être d'accord avec lui sur ce point, mais qu'est-ce qui, dans la logique du système hégélien, lui permet de dire ça ?
31:04 Il faut bien réaliser que ça semble contredire ce qu'il dit d'habitude des autres moments de l'histoire de l'art. La phénoménologie. Je ne vais pas tous vous les lire, mais il y a un autre passage où il dit dans la phénoménologie « De tous les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et du monde moderne, et je les connais presque tous et chacun peut et doit les connaître, Antigone me paraît le plus parfait et il ajoute le plus apaisant. » Je rappelle, je dis toujours « Je rappelle »
31:36 parce qu'il semble que c'est un peu de mon devoir de profiter de ces mises à plat philosophiques pour faire quelques mises à plat de ce que je déteste l'expression culture générale, mais on se comprend. Mais ça devient presque du militantisme à présent quand on voit la manière dont notre exécutif supprime des pans entiers des programmes de cette glorieuse histoire que fut l'éducation nationale qui n'avait de honteux que le fait qu'elle était réservée à une poignée socialement parlant.
32:11 Il y avait par exemple, quand j'étais étudiant, il y avait entre 6 et 8 % des gens d'origine ouvrière à l'université. Mais par contre, il y en a qui luttaient, j'en faisais partie, pour étendre cette merveilleuse transmission d'un patrimoine mondial, même s'il était quelquefois trop eurocentré et n'empêche que, ce que je sais, ce que j'ai su très tôt de la Chine, de l'Égypte, de la Mésopotamie, et tout, ça nous vient quand même de l'école.
32:51 Et que ce n'est pas dans toutes les cultures qu'on s'intéresse aux autres cultures. Je dirais même que, et là je prends le contre-pied du culturalisme, c'est-à-dire de la postérité mal digérée de Lévi-Strauss, je vais dire la postérité de Lévi-Strauss mal digérée, pardon, pour mon français, parce que lui, il vaut quand même mieux que ça, mais enfin, il n'a rien fait pour l'empêcher, à savoir que les différentes cultures seraient comme des espèces animales disséminées dans l'espace et non pas comme des moments s'échelonnant dans le temps.
33:28 Où je veux en arriver ? À cette phrase que je vous livre comme je la pense, je ne veux pas trop faire des longueurs et je voudrais revenir à mon propos donc je ne m'y attarde pas, mais pour l'instant je vous la livre. Être cultivé, pour moi, c'est sortir de sa culture. Ce n'est pas dire, ce n'est pas dans ma culture corse, ce n'est pas dans ma culture africaine, c'est pas dans ma culture, comme s'il y avait une culture africaine, il y en a 1200 de cultures africaines, une richesse extraordinaire est bien différente les unes des autres.
34:02 Ce n'est pas dans ma culture bretonne, non, je ne dis pas qu'il n'y a pas des cultures bretonnes, des cultures corse, c'est tout aussi intéressant, je ne fais pas du jugement de valeur, je dis qu'être cultivé, ce n'est pas se contenter de se rouler les pouces sans rien apprendre, du simple fait qu'on est né dans une culture et qu'on croit du coup qu'on a cette culture parce qu'on est né dedans. Les cultivateurs savent ce que c'est l'agriculture, n'est-ce pas ?
34:32 Ça s'arrose, ça se sarcle, ça se greffe, ça se travaille, ça se bêche, ça se laboure. Être cultivé, c'est sortir de son inculture et c'est sortir de sa culture, c'est s'intéresser aux cultures des autres. Nous sommes en train de parler de la culture de la Grèce antique, ce n'est pas tellement la tradition berrichonne au départ, ou corse. Voilà, donc, j'en étais à la phénoménologie, je continue les étapes chronologiques de l'intérêt de Hegel pour cette tragédie, à titre de rappel, toujours, je suis toujours dans le rappel, « Philosophie du droit », nous arrivons à la fin, au vieux Hegel de Berlin, ça c'est un livre, c'est son traité, vu de loin, politique, si vous préférez, il est surtout institutionnel, juridique et avant tout philosophique, il y a des réflexions sur la négativité qui vont bien au-delà du politique et qui sont, enfin, bien au-delà, bien transversales, qui sont valables dans le politique, dans l'esthétique, dans le moral, dans le scientifique, bien sûr,
Philosophie du droit : la piété comme loi de la femme
35:43 dans la philosophie. Or, il en est justement à une étape, à un moment, comme on dit chez Hegel, n'est-ce pas, où l'on passe de la sphère privée qu'est la famille à la sphère publique et c'est, je vous lis, une remarque qui se trouve et qui clôt le paragraphe 166 des principes de la philosophie de droit qu'on appelle communément le testament politique de Hegel, qui est des années 1820 en gros.
36:17 Ainsi, dans une de ses plus sublimes représentations, on va marquer qu'à chaque fois, les épithètes sont hyperboliques dès qu'il parle d'Antigone. Ainsi, dans une de ses plus sublimes représentations, l'Antigone de Sophocle, la piété est exprimée avant tout comme la loi de la femme. Vous avez vu le court extrait de vidéos que Pierre-Elin et la gentillesse ont diffusé en générique.
36:47 Vous remarquerez que ce qu'elle reproche à Créon, c'est d'aller contre, c'est d'imposer sa loi face à celle des dieux. La loi humaine, la loi de la cité, la loi laïque, face à la loi non pas de dieux, ça c'est encore autre chose, mais la loi des dieux, c'est-à-dire des lois non écrites dont personne ne sait d'où elles viennent. et ça, c'est l'apanage, n'est-ce pas ?
37:23 Et je le rappelle de la femme ? Ainsi, dans une de ses plus sublimes représentations, l'antigone de Sophocle, la piété est exprimée avant tout comme la loi de la femme. C'est la loi, je n'ai jamais vu des gens aussi pieuses que mes tantes et mes cousines aux Corses traditionnelles. Ça doit changer un petit peu, n'est-ce pas, avec le temps, mais enfin, chacun voit très bien de quoi je parle, et dans toutes les cultures cette fois-ci.
37:54 c'est la loi de substantialité subjective sensible, de l'intériorité qui n'atteint pas encore sa pleine réalisation, la loi des dieux anciens, des dieux souterrains, elle le dit, Antigone dans l'extrait que vous avez vu, les dieux souterrains, l'image d'une loi éternelle c'est à la fois réel et symbolique.
38:27 Symbolique, le jour, la nuit, l'obscur, le manifeste, le caché, très bien, mais c'est aussi réel. La féminité est le plus souvent enfermée dans les murs de la maison, à l'ombre, à l'abri des ombreuses retraites, comme dit Baudelaire dans un beau poème qui s'adresse d'ailleurs à une Malabaraise. La loi des dieux anciens, des dieux souterrains, l'image d'une loi éternelle dont personne ne sait depuis quand elle est apparue et représentée en opposition avec la loi manifeste, celle de l'État.
39:02 Cette opposition est l'opposition éthique suprême. C'est grave, ces affirmations, comme ça. Et par conséquent, la plus hautement tragique. En elle, féminité et virilité sont individualisées. Mais oui, bien sûr, je m'avis bien que je jugeais qu'il n'était pas tout à fait inopportun de rappeler ces réflexions à ceux qui croient que c'est d'aujourd'hui seulement qu'on réfléchit sur les genres. Bon.
Qu'est-ce que la surdétermination ?
39:33 Vous voyez, jusqu'à la philosophie du droit. Alors, pourquoi cette extraordinaire dérogation ? Voilà notre interrogation depuis le début. On avait fait quelques progrès, je vous ai rappelé, et je vous ai lu des textes, je vais d'ailleurs en relire un, Hegel rappelle que la famille, quand même, par rapport à l'autorité de la cité, laissons un instant la tragédie d'Antigone. Lorsqu'il n'y a pas de conflit entre la famille et la cité, lorsque c'est simplement le rapport des deux, le rapport quotidien, si vous préférez, des deux, la famille, c'est quand même l'élément du privé.
40:11 C'est-à-dire, il n'est pas nécessaire de rendre public le menu de mon repas de midi ce matin préparé par moi ou par ma femme ou par qui que ce soit ou par des domestiques, ça dépend des milieux. C'est la sphère du privé. Et donc, vous voyez, c'est l'occasion, ça va être le cas aujourd'hui, de mieux comprendre ce que signifie la surdétermination en philosophie.
40:44 D'autres, ils donnent des significations, je ne sais pas, plus idéologiques, je me contenterai de celles-là. Je ne dis pas que je suis à l'abri de toute idéologie. Je parle de la vraie idéologie, celle qui est inconsciente. Je ne parle pas de l'idéologie explicite, il est clair que j'en ai, je ne suis pas le seul. Non, non, je parle des idéologies qui nous meuvent alors même qu'on croit être dans la pure, simple et transparente objectivité. Non, mais tout de même, j'essaye de donner l'acception la plus extensive possible de cette notion de surdétermination.
41:22 Pour simplifier, je dirais, vous savez, que c'est typique de ce qu'on appelle la mise en abîme. Vous savez, la boîte de sel, cérébos, à l'époque, où l'on voit sur la boîte, l'iconographie, c'est un cuisinier, c'est un toque blanche qui tient une boîte de sel, laquelle, la boîte cérébos, où l'on voit le cuisinier qui tient une boîte de sel et ainsi, à l'infini, jusqu'à l'œil, pour percevoir, jusqu'à ce que ce soit trop petit. C'est ça, la surdétermination. On peut dire aussi les poupées russes.
41:53 Et je vais donner un exemple. L'opposition, ici, de la famille et de l'État, donc du public et du privé, donc de l'homme et de la femme. Vous voyez déjà trois déterminations différentes, celle des sexes, celle du statut économico-politique, public-privé, qui se rejoignent ici, celle du jour et de la nuit, celle du caché et du manifeste.
42:29 C'est toujours la même opposition, mais sur des déterminations différentes à chaque fois. Alors, il ne faut pas les laisser dans ce désordre, il faut voir l'ordre dans lequel elles se déroulent et quelle est la détermination qui surdétermine les autres. C'est ce qui va nous occuper, en particulier, pendant cette séance. Alors, je vais l'illustrer tout de suite, mon propos, en particulier, le fait de mettre l'opposition de la famille et de l'État telle que la tragédie d'Antigone la porte à son paroxysme, mais d'une manière plus générale, même lorsque ce n'est pas du tout la figure d'Antigone qui est au centre, je pense simplement à ce qu'on appelle par exemple le clanisme.
Rousseau et le Projet de constitution pour la Corse
43:24 n'est-ce pas ? Et pour ça, je voudrais vous lire le premier texte qui va s'afficher là, qui est extrait d'un ouvrage que je ne saurais trop vous recommander, non seulement parce qu'on m'a demandé d'en commettre la préface, mais parce que c'est un des textes les plus importants de Rousseau. Et je rends hommage ici à Barbara de Negroni qui connaît bien la philosophie politique en général, le XVIIIe siècle en particulier et le XVIIIe siècle, les développements de Rousseau dans ce domaine.
44:03 je dis ça parce qu'elle a fait l'appareil critique de Garnier-Flammarion d'un volume que je vous recommande au moins autant parce qu'il cumule le projet de constitution pour la Corse et le projet de constitution pour la Pologne, c'est-à-dire les deux textes politiques où le contrat social n'est plus un ouvrage de philosophie politique en général, mais est une politique appliquée à un ici et à un maintenant déterminé.
44:38 La Pologne, ce n'est pas la Corse comme contexte et ainsi de suite. Donc de voir ce qui était invariant chez Rousseau en même temps de ce qui varie en fonction de la donnée empirique. Je reviens donc à ce volume qui a l'avantage aussi d'être bilingue, ce qui est assez rare, Corse français, c'est-à-dire dans lequel les éditeurs ont eu la merveilleuse idée de mettre en poste, en postlude, si vous préférez, en appendice, on dit, l'incroyable correspondance entre Rousseau et l'émissaire de Pascal Paoli, celui qui est à l'origine de l'indépendance de l'éphémère République Corse, n'est-ce pas, première mise en œuvre d'une bonne part de la philosophie des Lumières, du courant des Lumières avant la France, avant les États-Unis, Pascal Paoli.
45:31 Donc, dans cet ouvrage, à un moment donné, je vous dis très rapidement, Rousseau, épuisé par les persécutions, ses œuvres sont brûlées en place publique, il est déclaré prise de corps, ça veut dire que si on le trouve, on peut le tuer par les trois plus importantes puissances d'Europe, n'est-ce pas, Prusse, Autriche, France, et même, voilà, il se croyait plus libre en Suisse quand il signait citoyen de Genève, la République suisse, où on n'est pas sujet du roi, mais citoyen de la République, et voilà, qu'on le persécute à cause de ses écrits religieux, très rapidement, et il va de domicile en domicile, parce qu'on a lapidé le sien en Suisse, à Môtiers, dans le Val Travers, merveilleuse région, c'est une route que je vous recommande qui déferle de notre Pontarlier, en France, jusqu'au, qui se termine au lac de Neuchâtel, en passant par le Val Travers, n'hésitez pas à faire une petite halte
46:41 dans la maison, où on soit obligé d'évacuer à toute vitesse, de se réfugier bientôt dans l'île Saint-Pierre. Or, voilà que, justement, excusez-moi, j'améliore, voilà, il va jusqu'à dire, mais vous avez de toute façon le texte.
47:19 C'est cet extrait qui m'intéresse, n'est-ce pas ? Les Corses venaient de se libérer, c'est un peu, je l'ai dit, c'est le Vietnam de l'époque pour l'intelligence, et on admirait ce petit peuple qui s'était débarrassé de plusieurs siècles d'occupation génoise et qui allait bientôt lutter contre les armées de Louis XV et s'écrouler devant à Ponte-Novo, n'est-ce pas, la bataille de Ponte-Novo, perdre son éphémère indépendance. Mais en attendant, il suscitait l'admiration et l'attention de bien des penseurs de l'époque, comme Voltaire déjà disait, l'Europe est Corse, sans amis, sans appui, sans argent, sans armée, asservis à des maîtres terribles, seuls, vous avez secoué leur joug.
48:06 Vous les avez vus liguer contre vous tour à tour les plus redoutables potentats de l'Europe. Inondez votre île d'armée étrangère. La Corse était un gros enjeu géostratégique, encore maintenant d'ailleurs. Il y a une base de sous-marins nucléaires à Solenzara, dans le sud de la Corse. Française, vous avez tout surmonté. Votre seul courage a fait ce que l'argent n'aurait pu faire. Pour vouloir conserver vos richesses, vous auriez perdu votre liberté. Il ne faut point conclure les autres nations à la vôtre.
48:37 les maximes tirées de votre propre expérience sont les meilleurs sur lesquels vous puissiez vous gouverner. Il s'agit moins de devenir autre que vous n'êtes. Rousseau, ce n'est pas le révolutionnaire qui va absolument changer le peuple, n'est-ce pas, du tout au tout. Comme ces soi-disant amants, n'est-ce pas, ou maris, pire, parce que ça leur donne apparemment une autorité sinon de droits, du moins de fait, qui, par amour, soi-disant, pour leur conjointe, veulent absolument la transformer.
49:11 Ils ont appris à obéir à leurs égaux. Pardon, excusez-moi, les Corses ont beaucoup gagné depuis qu'ils sont libres. Ils ont joint la prudence au courage. Ils ont appris à obéir à leurs égaux. Ils ont acquis des vertus et des mœurs et ils n'avaient point de loi. S'ils pouvaient rester ainsi, je ne verrais presque rien à faire. On n'aurait pas besoin de moi pour faire une constitution. Mais quand le péril qui les a réunis s'éloignera, donc quand les dangers sont écartés, écoutez bien, je parlais du clanisme tout à l'heure à propos des familles à l'intérieur de la cité.
49:47 Quand le péril qui les a réunis s'éloignera, c'est ça qui les réunissait, les factions qui l'écartent, le péril, renaîtront parmi eux et au lieu de réunir leurs forces pour le maintien de leur indépendance, ils les useront les unes contre les autres. Il est vendetta. Il n'a jamais mis les pieds en Corse. Je rappelle aussi que lorsque Rousseau a reçu ce courrier de Buttafoco, Matteo Buttafoco, et l'émissaire de Paoli qui lui demande de bien vouloir doter la Corse d'une constitution, Rousseau commence par répondre « C'est un grand honneur, vous me faites, vous voyez toute l'admiration qu'il a pour la lutte récente de libération des peuples corses, mais c'est trop tard, je suis fatigué, je suis vieux, j'ai la maladie de la pierre, j'ai du mal à me déplacer, je suis poursuivi par les armées des principales puissances d'Europe, je vais de logement en logement, et je suis au bout du rouleau.
50:54 Et puis comme l'autre vient à la charge, c'est cette correspondance que vous avez à la fin de ce volume, c'est pour ça que je vous le recommande, en particulier, outre bien sûr le projet de constitution lui-même. Rousseau finit par être tenté par un travail et de consultant, si vous préférez, on dirait, aujourd'hui, il demande des renseignements de consultant, il essaie de faire un dossier, quelles sont les mœurs de ceci, du clergé, quel rapport entre le pouvoir et l'église, qu'elles sont les ressources économiques de chaque région, la répartition de la démographie selon les régions, il y a des régions désertes en Corse et des régions peuplées, des friches et des régions très cultivées.
51:41 Donc voilà, et puis, brusquement, à partir de la quatrième lettre, il dit « Oublions ce projet de constitution, c'est trop tard, mais laissez-moi venir mourir chez vous. » On a presque failli avoir la tombe de Rousseau en Corse, n'est-ce pas, et il dit « Mais attention, je ne m'appelle pas Bernard-Henri Lévy, je ne suis pas le conseiller des princes, moi ce que je veux, c'est vivre oublié dans un canton chez vous, pas auprès de la présidence paoline, chez vous, ma femme et moi, nous avons toujours subvenu à nos besoins sans l'aide de personne, vous savez que Rousseau copiait de la musique, il n'y avait pas de télécopieuse, ce n'est pas de photocopieur, de reprographie à l'époque, quelle qu'elle soit, encore moins informatique et c'est comme ça qu'il gagnait sa vie, c'est un travail fastidieux mais assuré et un peu comme Spinoza, pour rester libre des puissances de ce monde et ne rien leur devoir
52:51 polisser des verres de lentilles, c'était le tout début de l'optique après la lunette de Galilée. Voilà, donc ma femme et moi nous n'avons jamais rien coûté à personne et c'est bien sûr lorsque les armées de la République Corse se sont écroulées face à la puissante artillerie et infanterie de Louis XVI qu'on ne fait pas de constitution pour un peuple qui vient de perdre sans l'indépendance. Et donc le projet est resté à l'eau. Voilà, pour contextualiser ce qu'il dit.
Le clanisme et l'art de diviser pour régner
53:23 Mais regardez, pour quelqu'un qui n'a jamais mis les pieds là-bas, c'était déjà dit, c'est toujours compliqué un petit peu d'aller en Corse, vous imaginez à l'époque, dans l'état où il était, la fatigue, les tracas juridiques, policiers, médicaux. et regardez cette lucidité, le clanisme. Ils les useront les uns contre les autres et n'en auront plus pour se défendre si on vient encore les attaquer. Voilà déjà ce qu'il faut prévenir.
53:54 Il parlait de l'oppression dont ils ont été l'objet vis-à-vis de l'extérieur, maintenant il les met en garde contre leur propre danger, le danger qui vient de leur culture, je vais dire, de leur situation, tout simplement, de leur histoire et de leur géographie respective. Les divisions des Corses ont été de tout temps un artifice de leur maître pour les rendre faibles et dépendants.
54:26 Le colonisateur à Madagascar, les autorités françaises par vous et moi se sont débrouillés pour opposer les côtiers et les gens de la côte à l'aristocratie des hauts plateaux. C'est toujours facile de flatter des ressentiments, n'est-ce pas ? Les Belges au Congo, c'est là qui est le plus grand massacre de toute l'histoire coloniale et il y dure encore. C'est l'ensemble de l'Afrique des Grands Lacs, Rwanda, Burundi, Rwanda, le plus grand génocide avec les mains rouges du siècle.
54:58 Et Rwanda, Burundi et bien sûr l'immense Congo ex-Belge qui est maintenant la République démocratique du Congo. Les Belges, en particulier les missionnaires à passer leur temps à dire aux Tutsis, les grands Tutsis qui sont des éleveurs donc chez lesquels le lait et les dérivés des produits lactés sont le fondement de l'alimentation et l'essentiel sinon la quasi-totalité.
55:34 Et donc, vous savez bien les effets du calcium sur la croissance en particulier du squelette, ils ont une taille bien supérieure à leurs compatriotes Hutus qui sont plus petits. Mais vous voyez, n'allez pas croire ceux qui vous parlent de guerre ethnique. Pour une fois, ce n'est pas deux ethnies différentes à l'origine, c'est la même langue alors qu'il n'y a pas plus éclaté, n'est-ce pas, que la carte linguistique que l'Afrique subsaharienne. C'est la même langue. Et voilà qu'on a mis dans la tête de ces grands éleveurs Tutsis qu'ils descendaient des pharaons de l'Égypte et des pharaons enfin des phariboles.
56:12 Vous imaginez un meurtrier et qu'ils n'avaient quand même pas dépendre de ces races d'esclaves minables, ces pygmées, ces quasi-pygmées. C'est comme ça que les choses étaient présentées. Toujours divisées pour régner, vous connaissez bien l'adage, mais aussi les Kabyles contre les arabes en Algérie. Les Français ont toujours joué cette carte-là. C'est pour illustrer qu'en disant toutes ces choses-là, Rousseau s'inscrit dans une tradition qui n'est pas celle des pouvoirs.
56:45 Voilà déjà ce qu'il faut prévenir. Les divisions des Corses ont été de tout temps un artifice de leur maître pour les rendre faibles et dépendants. Mais cet artifice employé sans cesse a produit enfin l'inclination et les a rendus naturellement inquiets remuants. Ça finit par faire un caractère malheureusement. Inquiets, remuants, difficiles à gouverner, même par leur propre chef. Il faut de bonnes lois, il faut une institution nouvelle pour rétablir la concorde dont la tyrannie, sous-entendue étrangère, a détruit jusqu'au désir.
Phénoménologie : la guerre et la mort, maître absolu
57:21 La Corse, assujettie à des maîtres étrangers dont jamais elle n'a porté patiemment le dur joug, fut toujours agitée. il faut maintenant que son peuple fasse une étude nouvelle et qu'il cherche la paix dans la liberté. Remarquable texte. Alors pourquoi ? Je vais revenir à Hegel. Parce que précisément quand il parle d'Antigone et de l'opposition de la famille et de l'État, il cite ce passage que je vous avais déjà cité dans un autre contexte mais qui prend ici de nouveau une nouvelle signification surdéterminée, le même texte.
57:57 Alors, le voici, on va l'afficher là, le texte de Hegel, extrait de la phénoménologie, puisque je vous ai déjà lu celui de la philosophie du droit. Donc, vous le trouvez toujours dans la traduction de l'Hyppolite de la phénoménologie, deuxième volume, à la page, je crois que c'est 23-24, 22-23, pardon.
58:38 La communauté, alors revenons à la cité. La communauté peut donc vous rappeler, je vous avais signalisé la nuance qu'il y a entre pouvoir et devoir. La communauté, ici, c'est peut donc dès qu'il s'agit de la division en clan, du privé qui commence à pulluler, il dit pouvoir, n'est-ce pas ? Alors que l'unification, c'est sur le mode de devoir, c'est ce qu'il devrait être. La communauté peut donc d'une part s'organiser dans les systèmes de l'indépendance personnelle.
59:13 Ce n'est pas la cité ou l'État de me dire ce que je vais manger ce soir. S'organiser dans les systèmes de l'indépendance personnelle et de la propriété du droit personnel et du droit réel. Pareillement, peuvent s'articuler d'autre part et se rendre indépendants, deuxième fois, dans leurs propres associations, les modes du travail pour des buts en premier instant singuliers. Pas le travail que faisaient une bonne partie des Athéniens pour construire les murs qui mènent jusqu'au Pyrée et qui renforcent les fortifications d'Athènes contre d'éventuels envahisseurs.
59:55 ça, c'est un travail d'utilité publique on dirait aujourd'hui. Non, le travail pour soi-même, donc pour enrichir soi-même et la famille, le foyer. L'association des modes du travail pour des buts en première instance singuliers. Deux points, ceux de l'acquisition, voilà l'avoir, et de la jouissance. Voilà pour ce qui est de ce que le privé a le droit de faire.
1:00:25 L'esprit de l'association, on revient, regardez le rythme de respiration, là on était dans le multiple, on revient à l'un. L'esprit de l'association universelle et toutefois la simplicité, c'est toujours, c'est toujours un, il y a toujours une nuance de négativité dans ce terme-là chez Hegel. Ce n'est pas du tout simple au sens de facile. Et toutefois la simplicité et l'essence négative de ces systèmes en train de s'isoler.
1:00:55 Pour ne pas les laisser s'enraciner et se durcir dans cet isolement, car cet émiettement qui va jusqu'au clanisme, si chacun commence à penser à l'intérêt de sa famille, etc., au détriment du reste de la communauté, vous voyez qu'en cas de menace commune, la catastrophe que ça peut donner pour ne pas les laisser s'enraciner et se durcir dans cet isolement, donc pour ne pas se laisser, pour ne pas laisser, pardon, se désagréger le tout insiste Hegel et s'évaporer l'esprit, on voit bien ce que veut dire l'esprit ici, c'est la communauté lorsqu'elle est consciente de son unité, attention, mais vous voyez que non seulement ça n'empêche pas, mais que ça implique la liberté de ses membres.
1:01:42 donc pour ne pas laisser se désagréger le tout et s'évaporer l'esprit, le gouvernement doit de temps en temps, et là, ce n'est plus peut, ce n'est plus pouvoir, les ébranler dans leur intimité par la guerre. Par la guerre, il doit déranger leur ordre qui se fait habituel. J'arrête tout de suite pour ceux qui croient qu'il est en train de dire que le gouvernement c'est un devoir pour lui de faire la guerre le plus souvent possible. Non. La guerre, malheureusement, elle est là, surtout à l'époque, n'est-ce pas ?
1:02:16 Quand Athènes n'était pas en guerre avec Sparte ou avec une autre cité, c'était tout d'un coup toutes les cités grecques ensemble contre les Perses, n'est-ce pas ? Et un peu plus tard, les Macédoniens et les Romains ont issu qu'on bon d'ailleurs. Donc, il parle ici de quelque chose, d'une fonction de la guerre qui va au-delà de sa fonction purement militaire. N'est-ce pas ? Regardez bien. Le gouvernement doit déranger leur ordre qui se fait habituel, violer leur droit à l'indépendance, violer, le terme est fort.
1:02:55 De même qu'aux individus qui en s'enfonçant dans cet ordre se détachent du tout et aspirent à l'être pour soi inviolable et à la sécurité de la personne. Qu'est-ce que c'est actuel tout ça ? Le type qui est dans les bras de sa bien-aimée, on lui dit « il y a les Perses qui attaquent, tu vas au front ». Le gouvernement doit, deuxième fois, dans ce travail imposé, donner à sentir leur maître, leur maître à tous, à tous les clans, à tous les individus, à toutes les factions, à l'homme, à la femme, au roi et au plus simple paysan.
1:03:27 Il doit donner à sentir leur maître la mort. La mort, que Hegel appelle parfois le maître absolu. Parce que d'habitude, il y a une relativité, vous savez, l'esclave, plus il travaille, plus le maître dépend de lui, donc l'esclave finit par devenir maître du maître. bon, là non, la mort, c'est le maître absolu. Voilà, je tenais à introduire ce texte extraordinaire par celui de Rousseau, qui lui répond à une commande d'un État déterminé et pas d'un État antérieur de 2000 ans, n'est-ce pas ?
La famille, le singulier et l'universel
1:04:10 Alors, je suspends pour l'instant les textes que vous avez devant les yeux et je les complète avec quelques citations prises dans les mêmes ouvrages à peu près, mais vous voyez, je n'ai peut-être pas besoin de mes lunettes, ça devrait aller comme ça avec cette lumière, oui, alors, vous voyez, toujours pour illustrer le fait que la famille, c'est le moment où ce qui est mis entre parenthèses et c'est ça, la hantise de Hegel, c'est l'universel, c'est-à-dire ce qui est non pas de l'intérêt de un tel contre un tel, du pouvoir contre le ou de la cité contre les familles, mais l'intérêt par définition de tout le monde, sinon ce n'est pas l'universel.
1:05:18 Ce n'est pas l'universel abstrait qui est plaqué, non, c'est l'universel concret, regardez bien. Le contraire de l'universel, le singulier, c'est-à-dire le particulier absolu, le singulier cherchant le plaisir de jouir de sa singularité, c'est son droit, le trouve dans la famille, toujours quand il analyse ce moment de la cité antique. Et, pardon, excusez-moi, la famille, voilà, et la nécessité dans laquelle le plaisir disparaît est sa propre conscience de soi comme citoyen de son peuple.
1:05:57 ce qui est savoir de la loi du cœur comme la loi de tous les cœurs, la conscience du soi comme l'ordre universel reconnu, c'est la vertu qui jouit des fruits de son sacrifice. Elle réalise ce à quoi elle tend, c'est-à-dire qu'elle élève l'essence à la présence effective et sa jouissance à cette vie universelle. Alors, autre exemple, vous voyez, vous l'avez ici, c'est un passage là aussi que j'avais déjà cité mais qui est remarquable pour notre propos, en particulier pour la figure d'Antigone puisque là, c'est bien la féminité.
1:06:44 Voilà. Encore une fois, le but propre à la famille, son but positif est le singulier comme tel. La famille ne s'occupe pas du citoyen en général, elle s'occupe de l'enfant qui est là dans la maison, n'est-ce pas, de son éducation.
1:07:21 Afin que ce rapport soit éthique, le but qui agit ni celui à qui l'action se réfère ne doivent se présenter selon un côté contingent comme cela arrive dans une aide ou dans un service rendu quelconque. Le contenu de l'action éthique doit être substantiel ou doit être entier et universel. L'action éthique ne peut donc se rapporter qu'à l'être singulier total ou à l'être singulier en tant lui-même qu'universel. Autrement dit, la bonne éducation de l'enfant, on demandait souvent à Hegel quelle est la meilleure éducation de l'enfant et lui, il répondait par une maxime d'un vieux législateur grec de l'Antiquité qui utilisait quand on lui demandait comment je dois élever mon enfant, question qui venait souvent chez Hegel, quelle est la bonne païdéia, la bonne pédagogie, le législateur répondait fais-en le citoyen d'un État dont les lois sont bonnes.
1:08:13 Antigone, vous voyez quoi, l'inséparabilité du pédagogique et du politique. Et là, il va y avoir une allusion directe à Antigone, il ne donne jamais les noms propres, mais regardez bien, l'action donc qui embrasse l'existence entière du parent par le sang ne concerne pas le citoyen car celui-ci n'appartient pas à la famille, les enfants n'appartiennent pas aux parents. Parce que si c'était la propriété des parents, ce qui est ma propriété, j'en fais ce que je veux, je ne peux pas couper mon enfant en morceaux, non, la loi l'interdit, ce n'est pas propriété.
1:08:54 La collectivité délègue est-ce pas ? Le pouvoir sur l'enfant aux parents, c'est une délégation, c'est important de le rappeler. Il y a bien des martyrs qui seraient évités si on le rappelait de temps en temps, n'est-ce pas ? L'action donc qui embrasse l'existence entière du parent par le sang ne concerne pas le citoyen car celui-ci n'appartient pas à la famille, le citoyen, ni celui qui sera citoyen, l'enfant, et cessera ainsi de valoir comme cet individu singulier, le contraire universel.
Le devoir envers les morts : arracher la mort à la nature
1:09:26 Donc, l'action de la famille, elle vise quoi ? Elle a comme objet contenu cet être singulier appartenant à la famille mais pris comme une essence universelle soustraite à son effectivité sensible, c'est-à-dire singulière. Cette action ne concerne plus le vivant, c'est souligné, mais le mort. Et on arrive directement à Antigone. celui qui, hors de la longue succession de son être-là, de son existence, dispersé, serait que dans une seule figuration achevée, le cadavre, et hors de l'inquiétude de la vie contingente, s'est élevé à la paix de l'universel simple.
1:10:06 Faire un tombeau, aller au cimetière, mettre des fleurs, c'est souvent des femmes que l'on voit là, encore maintenant. Pas exclusivement, mais tellement majoritairement. Les pensées sérieuses sont celles qui réfléchissent ce qui est et non pas ce qui doit être. Mais c'est seulement comme citoyen qu'il est effectif et substantiel. L'être singulier en tant qu'il n'est pas citoyen et appartient à la famille est seulement l'ombre sans force et ineffective.
1:10:37 Cette universalité que le singulier comme tel atteint est le pur être, la mort. C'est la phrase incroyable la mort, c'est, la définition de la mort chez Hegel, l'être là devenu immédiat de la nature. C'est seulement au moment de la mort qu'on a un rapport immédiat sans intermédiaire si vous préférez à la famille, sans langage, sans pensée, sans mœurs, sans acquisition culturelle. Sans a priori. Non l'opération d'une conscience et par conséquent le devoir du membre de la famille est d'adjoindre ce côté aussi pour que son être ultime, cet être universel, n'appartient pas à la seule nature.
1:11:18 Sinon, on laisserait comme les animaux le cadavre pourrir tranquillement, n'est-ce pas ? Se décomposer. Or c'est ça qui fait horreur Antigone. Vous avez vu quand elle dit « Je préfère te désobéir à toi que désobéir au Dieu, car il m'en voudrait d'avoir laissé le corps de mon frère aux oiseaux sauvages et aux bêtes de proie qui déchiquette. » Il a tellement raison que toute Thèbes est scandalisée même s'il n'ose pas aller contre la terreur exercée par Créon.
1:11:56 Il n'empêche que il n'y a qu'à voir les dialogues extraordinaires entre Créon et Tirésias, le même Tirésias qu'il y a dans Oedipe l'aède aveugle. C'est l'aveugle qui voit celui qui prédit l'avenir. Le seul qui voit le seul qui dit à Oedipe la vérité que Oedipe cherche de tous les côtés à l'extérieur c'est celui qui a les yeux fermés les yeux pour toujours. Tirésias dit à Créon qu'il outrepasse les droits les plus sacrés quand il interdit d'accorder une sépulture d'accomplir les rites où la femme essentiellement préside mais pas seulement mais essentiellement les rites qui accompagnent le passage de la vie à la mort.
1:12:43 La toilette du condamné comme on dit. Mais en tant que oui pardon le devoir du membre de la famille est d'adjoindre ce côté aussi pour que son être ultime cet être universel n'appartienne pas à la seule nature une mort qui serait accidentelle contingente c'est épouvantable et ne reste pas quelque chose d'irrationnel mais soit le fait d'une opération comme si c'est une très belle analyse anthropologique parce qu'il nous fait comprendre la signification des rituels mortuaires il ne dit pas c'est bien c'est mal comme dit Pascal dans un passage magnifique chacun fait le Dieu en jugeant que ceci est bien ceci est mal quelle prétention je ne sais pas il fait mieux que ça il nous fait comprendre le sens que c'est rationnel ce qui nous paraît monstrueux barbare dans d'autres cultures etc.
1:13:39 a une raison d'être ça ne veut pas dire qu'ils ont raison ceux qui font ça qu'ils font bien mais ça veut dire qu'il y a des raisons à ce que ça se passe comme cela et que si on veut et si on veut supprimer cet état de fait je ne fais pas la peine de mort par exemple je suis contre donc ça ne me dérange pas du tout qu'on veille de supprimer il faut supprimer les raisons qui dans les sociétés anciennes où elles existent les ont rendues évidentes je ne parle pas d'œil pour œil dent pour dent comme c'était même à notre temps d'ailleurs dans l'évangile il y a déjà plus de 2000 ans on pose la question au Christ on lui dit pour le piéger les pharisiens lui disent dis donc dans la loi de Moïse on nous dit il pourrait y dent pour dent toi tu dis on te frappe sur une joue tu tends l'autre il faut accorder les pinceaux là il faut accorder les violons pardon et pas mélanger les pinceaux comme je le fais le Christ répond et c'est sans doute une des premières incidences du relativisme historique et non pas géographique comme c'est à la mode aujourd'hui oui ça c'est vrai là
1:14:50 pour les bantous mais pas pour nous pour nous mais pas pour les bantous non non historique ce qui est beaucoup plus important nous sommes toujours les mêmes mais nous avons changé écoutez bien c'est parce qu'à cette époque vous aviez le cœur endurci c'est-à-dire à ce moment-là il a fallu un dressage mais on n'a plus besoin de ces choses monstrueuses et c'est là qu'il ajoute et tel Moïse éleva le serpent dans le désert ainsi faut-il que le fils de l'homme vous et moi soit élevé c'est pas innocent tout ça n'est-ce pas donc vous voyez quand il dit opération soulignée ça veut dire c'est presque c'est mignon ça veut dire c'est une manière pour l'homme de faire en sorte qu'il y soit pour quelque chose dans la mort que ce soit pas quelque chose qu'il subit c'est le cas pour l'essentiel mais c'est une manière n'est-ce pas d'essayer d'étendre le royaume de la liberté presque jusque là vraiment où elle est la moins chez elle c'est-à-dire dans la nécessité de compter la liberté la nécessité de mourir par exemple disons mieux
1:16:01 puisque le repos et l'universalité de l'essence consciente de soi n'appartiennent pas en vérité à la nature le sens de l'action de l'action de tous ces rituels que Antigone fait en désobéissant à Créon n'est-ce pas le sens de l'action est d'écarter cette apparence d'une telle opération usurpée par la nature mourir c'est naturel n'est-ce pas il n'y a rien à faire c'est comme ça et de restituer la vérité la part active de la nature dans cet être c'est l'aspect selon lequel son devenir se présente comme le mouvement d'un étant ce mouvement tombe bien lui-même à l'intérieur de la communauté éthique et prend celle-ci comme but la mort est l'accomplissement et le suprême travail que l'individu comme tel entreprend pour elle voilà vous voyez je pourrais multiplier alors certains auteurs en particulier les lecteurs heideggeriens de Hölderlin annexe la poésie de Hölderlin ce qui est assez monstrueux quand on voit bon sang j'ai oublié
Conclusion des Remarques : une forme politique et républicaine
1:17:11 d'ailleurs d'envoyer à Pierre-Alain j'y pense ici comme vous allez voir il y a quelques textes qu'on va voir mais j'ai oublié la conclusion que Hölderlin ne met à ses remarques sur Œdipe et Antigone donc je vais vous la lire d'abord pour prendre le contre-pied de ceux qui essayent d'opposer Hölderlin à Hegel il oppose la famille et l'État c'est tout ce qu'il voit dans la tragédie d'Antigone alors que Hölderlin lui voit l'opposition de l'humain et du divin vous voyez ils n'ont rien compris ce que c'est que la surdétermination c'est comme si on disait il oppose le jour à la nuit il oppose le caché au manifeste il oppose l'homme à la femme et il n'a rien compris à l'opposition de l'humain et du divin comme si tout ça était pas lié n'est-ce pas enfin comme si chacune de ses oppositions était unie bien séparée des autres n'est-ce pas alors que c'est des variations sur le même thème on dirait en musique et par exemple
1:18:21 pardon ça c'est le texte de Hölderlin Oui, écoutez, ça se résume comme ceci, je ne vais pas perdre du temps à chercher le passage, mais l'un des principaux disciples français de Heidegger, Beaufret, qui a traduit, c'est pour ça que j'ai ce volume,
1:19:38 en plus de la pléiade, parce qu'il a l'avantage d'avoir les remarques sur les traductions de d'Œdipe et d'Antigone de Hölderlin, encore une fois le dernier essai tenté par Hölderlin de se faire entendre par les autres, avant d'être emmuré dans sa propre folie. L'avantage, c'est qu'ici le texte est présenté en bilingue, et donc s'il y a un petit litige, il y a quand même le texte allemand à côté, et qui est bien précieux.
1:20:15 Voilà.
1:20:45 En plus, le livre est en morceaux, donc... Oui.
1:21:20 Enfin, voilà, je cherche sans le trouver, mais faites-moi confiance, le passage où Beaufret dit, on voit à quel point la conception de Hölderlin dépasse ici, je cite mot pour mot, en profondeur et en portée, l'analyse de Hegel qui ne voyait, dans le conflit d'Antigone, que l'opposition de la famille et de l'État. Donc, sans passer par toutes les surdéterminations. Maintenant, je prends Hölderlin lui-même, et je commence tout de suite par la conclusion de ses remarques.
1:21:53 Il commence par les remarques sur la tragédie d'Œdipe, puis sur celle d'Antigone, et alors, voici sa conclusion. Vous voyez, c'est la fin. Puisque après, ici, il y a un extrait du chœur de l'Antigone de Sophocle. Et à la fin, Hölderlin dit ceci, « La forme rationnelle, il est déjà plus proche de Heidegger, qui se développe ici, dans ces tragédies, tragiquement, est politique. »
1:22:30 C'est l'horreur, et non pas politique. Et plus précisément, républicaine. Là, il aggrave son cas. Parce qu'entre Créon et Antigone, entre le formel et le contre-formel, formel, c'est Créon qui applique la loi positive. Je précise comme ça des notions très familières aux spécialistes du droit, mais surtout aux historiens du droit. Vous voyez, quand on oppose le droit positif au droit naturel, c'était un grand conflit à la fin du XVIIIe siècle.
1:23:06 Donc, à l'époque où ces jeunes gens réfléchissaient, c'est quand même pas tout à fait indifférent, de même quand on parle de la religion positive et de la religion naturelle. La religion positive, le droit positif, c'est ce qui est posé. Prenez-le tout simplement avec le radical. C'est-à-dire, voilà, je suis un jeune saoudien, irakien, je suis élevé dans la religion musulmane, et très tôt sont posées devant moi des obligations de faire mes cinq prières par jour, et des choses comme ça.
1:23:38 Et chez les catholiques, ça va être de penser aux cadeaux pour Noël, des choses plus ou moins profondes, superficielles, peu importe, mais ça fait partie de tout ça, c'est le positif, c'est ce qui est contenu, quand on dit « je suis chrétien », ce qui est posé. Alors que la religion naturelle, c'est celle qu'il y a dans tout homme, indépendamment de ce que les hommes ont institué. Oui, ce sont des… Naturelle ici n'est pas du tout naturaliste, ça veut dire ici universel.
1:24:14 Je reviens ici à cette conclusion. La forme rationnelle qui se développe ici, dans ces tragédies, tragiquement, est politique et plus précisément républicaine. Parce qu'entre Créon et Antigone, entre le formel Créon et le contre-formel Antigone, c'est à l'excès que l'équilibre est maintenu à égalité. Cela se voit surtout à la fin où Créon est presque maltraité par ses valets. Conclusion, le dernier paragraphe, Sophocle est dans le vrai.
1:24:47 Tel est le partage de son temps et la forme de sa patrie. On peut bien idéaliser, par exemple, choisir le meilleur moment, mais les modes de représentation de la patrie ne doivent pas, du moins quant à la subordination, être changés par le poète, qui représente le poète, écoutez bien, le monde à une échelle moindre. Pour nous, une telle forme est justement, la forme républicaine, est justement adéquate, parce que l'infini, comme l'esprit des États et du monde, sans cela ne peut être saisi autrement qu'à partir d'un point de vue maladroit.
1:25:28 Les formes natales de nos poètes ou celles-ci existent sont pourtant à préférer, parce qu'elles sont là non pas seulement pour apprendre à soutenir l'esprit du temps, de l'époque, de Zeitgeist, qui revient à la mode, mais pour le maintenir et pour le sentir une fois qu'il est saisi et appris. Alors maintenant, on va passer le premier texte de Hölderlin, que j'avais programmé, en oubliant celui-ci. Et je vous prie de m'excuser par avance de vous infliger ces textes.
Le moment le plus risqué, le bord et l'apparition
1:26:02 Je ne m'excuse pas de l'incroyable beauté par ailleurs, mais simplement, je m'excuse de l'incroyable densité de leurs difficultés. Si vous ne comprenez pas tout, dites-vous bien que vous n'êtes pas les seuls. Et bien des passages restent énigmatiques pour moi, comme pour ceux qui le lisent depuis longtemps. Mais tout de même, il y a une logique qui se dégage à force de les lire et de les relire. Regardez bien.
1:26:32 Le moment le plus risqué, cette notion de risque, sous la plume de quelqu'un qui se risque pour la dernière fois à se confronter à ses contemporains, à avoir un partage intellectuel, avant de s'isoler. Le moment le plus risqué dans le cours d'un jour ou d'une œuvre d'art, c'est quand l'esprit du temps et de la nature, ce qui est céleste, ce qui saisit l'homme et l'objet de son intérêt, se dresse face à face au comble du farouche.
1:27:07 Parce que l'objet sensible ne va qu'à mi-chemin, tandis que l'esprit s'éveille au comble de sa puissance, là où prend feu la seconde moitié. Je ne m'interrompe pas, il ne faut pas embrouiller, on reviendra. C'est dans ce moment que l'homme doit le plus fermement tenir bon. C'est là aussi qu'il, l'homme, se dresse, ouvert à fond et prend son contour à lui. La modération tragique des époques sans éclats, pas cherché bien loin, celle dont l'objet ne présente aucun véritable intérêt pour le cœur, la voilà qu'elle suit de la manière la plus démesurée, les hommes, tel un esprit en plein jour.
1:27:55 Mais, ils sont entendus, mais alors il est sans merci, comme esprit de la sans cesse vivante, de la sauvageté non écrite, je crois, c'est ça oui, esprit du monde des morts. Alors, on va revenir au début de ce texte, si Pierre-Adam veut bien juste revenir quelques lignes avant. Merci beaucoup. Le moment le plus risqué.
1:28:30 Hölderlin est aussi célèbre, pour ceux qui connaissent son œuvre en tout cas, pour un aphorisme, pour un magnifique hymne. Patmos, un des derniers grands hymnes, les hymnes, c'est les poèmes qui font plusieurs pages, presque d'un seul souffle, n'est-ce pas ? Genre assez rare dans la poésie française. On en avait parlé, c'est-à-dire que les Français préfèrent la petite forme, le sonnet, par exemple, la plupart du temps. Les épopées, à part les grandes exceptions, comme Hugo, sont rares.
1:29:02 Mais, Hölderlin avait commencé Patmos par ce véritable cri lyrique, c'est-à-dire « Nah ist der Gott und schwer zu fassen » « Proche est le Dieu, mais difficile à saisir » C'est ce qui est proche qui est le plus difficile à saisir. Et puis, il ajoute « C'est difficile, mais là où est le péril, grandit ce qui sauve. » Ce qui sauve est du côté de là où il y a un péril, un danger. Un jour, si vous vous êtes souvent dit, je finirai par le faire un jour.
1:29:33 J'aimerais bien, c'est un programme, je vous le dis, pour vous m'encourager à le faire, si je m'attarde à parler trop souvent d'autres choses, j'aimerais bien faire tout un cycle sur la notion de bord. Car tout bord est périlleux, tout bord. Vous dites bien, lui, il est un peu borderline, le mec, vous voyez ? Le bord, le bord d'une falaise. Le switching du horizontal et du vertical.
1:30:03 Le bord d'une rivière, le switching du solide et du liquide. De ce qui demeure et de ce qui passe, vous voyez ? Tout ce qui fait dire à Racine, regardez combien de fois le terme, le syntagme bord, est présent dans une tragédie. Je ne sais pas, comme Phèdre par exemple. Quel charme l'attirait sur ses bords redoutés. Cet heureux temps n'est plus, tout a changé de face, depuis que sur ses bords les dieux ont amené la fille de Minos et de Pasiphaé.
1:30:34 Le moment le plus risqué, dans le cours d'un jour ou d'une œuvre d'art, c'est par l'étrange. Un jour, une œuvre d'art. Et dans l'œuvre d'art, par excellence du classicisme, qui a toujours la culture grecque comme modèle, c'est-à-dire la tragédie du XVIIe siècle français par exemple. Vous connaissez la règle des trois unités. Il faut que ça se passe en un jour. Le moment le plus risqué dans le cours d'un jour ou d'une œuvre d'art, c'est quand l'esprit du temps et de la nature, ce qui est céleste, ce qui saisit l'homme, est d'une part, et de l'autre côté, l'objet de son intérêt, ses soucis de tous les jours, se dressent face à face, le profane et le sacré, le quotidien et l'exceptionnel, se dressent face à face au comble du farouche.
1:31:27 Parce que l'objet sensible, ce que je vois, ce que j'entends, ce que je sens, ne va qu'à mi-chemin, ne fait que faire signe. Tandis que l'esprit, lui, ce qui n'est pas seulement le signe, mais qui veut avoir le sens, s'éveille au comble de sa puissance, là où prend feu la seconde moitié. C'est dans ce moment, quand il y a cette rencontre, n'est-ce pas ? On voit bien ici ce que veut dire divin, c'est tout ce qui va au-delà, n'est-ce pas, de ce qu'est la pauvre conscience de chaque individu.
1:31:59 C'est là qu'on voit que, je l'ai souvent dit lorsque je faisais mon cours sur la logique du sujet, que le sujet, c'est beaucoup plus profond que la conscience. La conscience, c'est l'iceberg, c'est ce qu'on voit de l'iceberg, c'est la petite partie émergée du moi. C'est presque marginal. Dans ma conscience, je suis comme un brave type, je suis un type bien, qui s'est toujours fait avoir par les autres, alors je suis, comme on regarde bien au niveau de mon inconscient, en flagrant délit, pas en faisant de la cuisine, de l'interprétation entre les lignes, mais si on regarde mes actes, mes expressions, on verra bien que je suis une crapule sans scrupules.
1:32:44 Donc, vous voyez, le plus sensible ne va qu'à mi-chemin, tandis que l'esprit s'éveille au comble de sa puissance, là où prend feu la seconde moitié, celle que je ne suis pas conscient d'habitude. C'est dans ce moment que l'homme doit le plus fermement tenir bon. Voilà. Et c'est là aussi qu'il, l'homme, se dresse, ouvert à fond et prend son contour à lui. Parce que dans le monde grec, il n'y a qu'aux dieux qu'on faisait des statues, qu'on donnait un contour, une plasticité.
1:33:17 Dans le conflit tragique, l'homme acquiert un contour, même si c'est à son détriment. La modération tragique des époques sans éclats, la modération, le contraire, vous voyez, de la situation tragique, celle dont l'objet ne présente aucun véritable intérêt pour le cœur, voilà qu'elle suit à la faveur de ce choc, de la manière la plus démesurée, l'esprit du temps et son arrachement. Et celui-ci fait alors apparition.
1:33:48 Apparition, c'est comme ça qu'il faut traduire phénomène en philosophie. Ce n'est pas l'apparence, l'apparence c'est Schein. En anglais c'est briller shine, ce n'est pas tout ce qui brille, ce n'est pas or, c'est une apparence Schein. Alors que le phénomène c'est Erscheinung, apparition. Farouche, nous ne pouvons pas épargner les hommes, tel un esprit en plein jour, mais il est sans merci, Farouche, mais n'épargne pas, comme esprit de la sans cesse vivante, de la sauvageté non écrite, c'était la formule d'Antigone.
1:34:20 Toi tu me parles de la loi que tu as édictée à la cité, loi qui scandaleusement d'ailleurs interdit ce qui était jusque-là sacré pour tout un chacun, à savoir les devoirs que l'on doit aux morts. Et moi je te parle des lois qui existent depuis personne ne sait quand, et c'est la loi non écrite. Il y a une expression qui revient sur la plume de Hölderlin, c'est l'insurrection.
L'hespérique et le soleil comme centre moral
1:34:52 Donc là ici je vais demander le second texte de Hölderlin, si vous regardez bien, après celui-ci. Voilà. J'espère que je ne me suis pas trompé dans l'envoi de mes textes.
1:35:32 Sinon j'ai l'original là, c'est pas bien grave. Je vais demander à notre Régis s'il y a... Je suis désolé Dominique, mais il n'y a pas de second texte. Tu ne m'en as pas donné d'autres en tout cas. Bon alors, je vais... C'est pas grave, je vais trouver ceci.
1:36:15 Oui. C'est ça. Je vais donc... Ah oui, je sais, comme le texte était un petit peu long, peut-être, oui, je me suis abstenu. Je vais vous le lire en entier, sans trop m'arrêter, sauf des passages qui ont un intérêt actuel. Chacun y prendra ce qu'il pourra, encore une fois, c'est d'une telle densité que tout ne peut pas être clarifié au même niveau.
1:36:47 Mais... Je vous lis donc ce passage à la suite, pratiquement, de ce que je viens de lire. Assurément, toujours dans les remarques sur Antigone, « Assurément, la manière dont, en plein centre, le temps vire, n'est guère modifiable. Pas plus que la manière dont un tempérament suit catégoriquement le temps catégorique. Ni celle dont cela passe du grec à l'hespérique. » Là, je suis obligé de vous expliquer.
1:37:18 Il y a ce qui est grec pour Hölderlin et ce qui est pour nous moderne. Ce qu'il appelle pour nous moderne, il l'appelle l'hespérique. « Hesper », c'est la version grecque. Vous le retrouvez dans « Vesper », dans les « Vêpres », les messes du soir. C'est ce qui est le couchant, l'Occident. C'est nous. Donc, vous voyez, dans le cours d'un jour, comme d'une œuvre d'art, c'est déjà plus clair. Un jour, c'est quoi ?
1:37:48 Ça commence par l'Orient, le jour, c'est-à-dire par le matin. « Je pense à toi, Myrtho, divine enchantresse, à ton front inondé, des clartés d'Orient, au raisin noir mêlé avec l'or de ta tresse. » Donc, une journée, c'est le soleil qui se lève dans les premières civilisations de l'histoire humaine, les grandes civilisations orientales, extrêmes, moyennes orientales, peu importe, n'est-ce pas ? Mesopotamiennes, égyptiennes, chinoises, etc.
1:38:20 Ça, c'est le matin. Puis ce soleil, n'est-ce pas, se suspend à midi au-dessus de la Grèce, au moment classique, au moment d'un miraculeux équilibre, et à partir de là, décline jusqu'à nous, n'est-ce pas ? Le déclin n'est pas un jugement de valeur, ça veut pas dire, nous sommes inférieurs, loin de là. Vous verrez que Hölderlin, qui a longtemps cru que la Grèce était indépassable, va comprendre tardivement, comme Hegel et comme d'autres, comme Rimbaud aussi, que l'Occident a apporté encore autre chose.
1:38:54 Donc, tout ça pour vous dire que quand il dit hespérique, pensez à crépuscule, comme on dit, occidental. Ça, c'est géographique, et historiquement, ça veut dire ce qui est moderne, par rapport à ce qui est antique, en opposition à ce qui est antique. Donc, voici. Assurément, la manière dont en plein centre le temps vire n'est guère modifiable, pas plus que la manière dont un tempérament suit catégoriquement le temps catégorique, ni celle dont cela passe du grec à l'hespérique.
1:39:28 Il en est autrement des noms divins, sous lesquels le plus haut, vous voyez, il dit pas « Dieu », machin, tel nom propre, le plus haut est ressenti ou advient. « La réplique se rapporte à l'imprécation de Créon ». Il cite ici très rapidement, extrait du texte de Sophocle, « Ce ne sera plus longtemps père désormais sous un soleil jaloux ». Et là, c'est cette figure du soleil qui a souvent été une divinité dans beaucoup de… Regardez chez les Incas, regardez bien sûr le culte du soleil chez Akhenaton, dans l'Égypte antique.
1:40:03 J'en profite pour faire une petite parenthèse historique. Les historiens spécialistes de cette période, en particulier de la décadence romaine, qui est longue et qui est très riche au niveau des croyances religieuses. Vous savez qu'il y avait à Pompéi, à Pompéi c'était le Beverly Hills, le Hollywood de Rome à peu près, là où il y avait les résidences secondaires des Romains les plus fortunés.
1:40:34 À Pompéi, il y avait un temple d'Isis, la déesse égyptienne, il y avait des tas de religions orientales, le culte de Mithra, la divinité solaire était très développée. Voilà. Et on a remarqué que ça allait bien avec le culte impérial dans la Rome décadente. Pourquoi ? Parce que le soleil, ce n'est pas la transcendance, il est là, on le voit avec les yeux, ce n'est pas un au-delà, ce n'est pas un royaume qui n'est pas de ce monde. Au contraire, le soleil, c'est la lampe même qui éclaire et magnifie le monde qui nous entoure.
1:41:05 C'est le monde de l'ici-bas et non pour celui de l'au-delà. Mais, par rapport aux étoiles par exemple, le soleil centralise le ciel. Il est le foyer des rayons. Et à ce titre, vous voyez l'ordre symbolique comme ça marche. Il est une préfiguration et ça va arriver bientôt, parce que le christianisme va s'installer à Rome et chasser tous les autres dieux, n'est-ce pas, pour toute l'Europe et pour un bon bout de temps. Donc, on a souvent remarqué que le culte solaire, s'il est tellement à la mode au moment du passage de l'antiquité au monde, de l'antiquité païenne au monde moderne chrétien, c'est précisément parce qu'il est déjà, il préfigure déjà le monothéisme, mais un monothéisme immanent et non pas transcendant.
1:41:56 Je vous dis tout ça parce que vous allez voir qu'il s'attarde sur l'exemple du soleil. Sur terre, parmi les hommes, le soleil, de même qu'il devient physiquement centre de relation, centre de relation, peut non moins effectivement devenir centre au point de vue moral. Voyez l'ordre symbolique. Je vous demande juste, on dirait que les services de sécurité, j'espère qu'il n'y a pas un incendie dans la maison. Je vais vous dire ça tout de suite.
1:42:26 Alors, non c'est bon. OK. Alors, je n'ai pas de... OK. Alors, excusez-moi. Qu'est-ce que c'est que ça ?
1:43:04 Oui, c'est bon. Non. Ça, c'est éteint. C'est bon. Sur terre, parmi les hommes, le soleil, de même qu'il devient physiquement centre de relation, peut non moins effectivement devenir centre au point de vue moral. Et il cite, tout ça c'est en analysant le texte, « Je sais que, pareil au désert, elle est devenue… » Il parle de Niobé. « Sans doute le plus haut trait d'Antigone, là c'est Hölderlin qui reprend la plume, la présomption sublime, vous avez vu comme elle défie le chef de la cité chez les Grecs, c'est impensable qu'on se pose à la cité comme ça.
Niobé, la présomption sublime et le désert
1:43:41 La présomption sublime, c'est le délire sacré et la plus haute manifestation de l'homme, c'est le délire sacré, c'est que des délires on voit dans les bistrots, n'importe quand, c'est le délire sacré et la plus haute manifestation de l'homme, ici plus âme que parole, dépasse tout ce qu'elle a pu dire jusqu'ici. » Vous voyez les superlatifs ? Il n'y a pas que chez Hegel tout à l'heure. Ah les aides guéris hein !
1:44:11 Pauvre malheureux ! Et il faut bien également parler ici de la beauté au superlatif, parce que la tenue suprême de l'homme, entre autres, repose aussi sur le superlatif de l'esprit humain et de la virtuosité héroïque. C'est une grande ressource de l'âme dans son travail secret, qu'au moment de la plus haute conscience, dans ce dialogue qu'elle a avec Créon, qui est en public, elle le vexe en public, c'est une grande ressource de l'âme dans son travail secret, qu'au moment de la plus haute conscience, elle s'esquive l'âme de la conscience, et avant que le Dieu présent ne s'en empare effectivement, elle l'affronte d'une parole hardie, et souvent même blasphématoire, gardant ainsi vivante la sainte possibilité de l'esprit.
1:45:03 Ben dites donc, c'est un esprit, là il n'est pas très conservateur l'esprit ici, c'est pas un esprit idéaliste. La conscience, mais qu'est devenu le soleil ? On y arrive. La conscience à son apogée se compare alors toujours… Regardez comme Hölderlin nous apprend ce que c'est que l'ordre symbolique. La conscience à son apogée se compare alors toujours à des objets, un symbole, c'est un sujet figuré en objet, par un objet, qui n'ont pas de conscience, un objet qui n'ont pas de conscience, puisque c'est un objet, mais qui accueillent dans leur partage la forme de la conscience.
1:45:43 Si c'est obscur, ne vous inquiétez pas, il explique tout de suite. Un tel objet, voilà ce qu'est un pays devenu désert, on y revient au soleil. Je suis en train de parler du réchauffement climatique. Vous croyez que je rigole ? Non, c'est tout le contraire, je suis on ne peut plus sérieux. Je dirais même que le sérieux de la problématique du réchauffement climatique, pour l'essentiel, il est là. C'est-à-dire qu'il est dans notre tête bien avant d'être…
1:46:13 Il y a un réchauffement, mais qui n'a rien d'extraordinaire, ni même de tragique sur son occupant. J'ai vécu longtemps, je vous l'ai dit, dans des pays du Sahel par exemple, je pense au Niger ou au Mali, c'est d'une richesse en matière de gravures rupestres dans les endroits les plus désolés et les plus déserts du monde, les plus inhabités, dans l'endroit peut-être le plus désertique du Sahara, qui est immense, à savoir dans le Ténéré, il y a des gravures rupestres sur des kilomètres et des kilomètres carrés, représentant quoi ? Des animaux, mais des animaux…
1:46:52 Souvent c'est des bovidés, mais déjà un bovidé, ça bouffe pas mal d'herbes et de fourrages. Mais il y a des hippopotames, ça mange 150 kg d'herbes par an, il y a des éléphants ! Vous vous rendez compte ce qu'il faut pour nourrir un éléphant chaque jour ? Je ne dis pas que c'était la Normandie, le Sahara, mais c'était un marécage. Ce n'était pas le désert comme maintenant. Ça veut dire que ça fait 10 000 ans que la Terre serait chaude, bien avant la pression de l'industrie, que l'homme y contribue et ajoute et aggrave la situation ? C'est sans doute indéniable. Mais il ne faut pas mélanger les choses.
1:47:22 Par contre, il y a en nous un fantasme de dessèchement de l'angoisse, de la bouche sèche, de la soif morale, de la soif spirituelle. On dit bien une traversée du désert pour les mystiques qui n'arrivent plus à écrire et à s'exprimer. Or, voilà ce qu'il est en train de dire. La conscience se compare ainsi à un pays devenu désert, qui dans l'exubérance originelle de sa fécondité, amplifie excessivement les effets de la lumière solaire et dès lors devient aride.
1:47:55 On avait vu ça chez Nerval, il y a un rêve dans Aurélia, n'est-ce pas ? Où il est dans un jardin où il faut presque mettre des tuteurs sous les branches, tellement elle ploie la fécondité, le contraire de la sécheresse, ploie sous le poids des fruits. Mais justement, il y a une telle profusion de vitalité que ça finit par pomper toute l'énergie, n'est-ce pas ? Et le jardin redevient désert. Rappelez-vous ce rêve d'Aurélia. Destin de Niobé la Phrygienne, comme partout, destin de la nature innocente qui partout, dans sa virtuosité, marche à l'excessivement organique, dans l'exacte proportion où l'homme s'approche de l'aorgique, dans des circonstances plus héroïques et dans les mouvements du cœur.
1:48:42 Niobé est donc bien véritablement le symbole du génie prématuré. Et là, il cite quelque chose qui s'applique à Danae. Peut-être les amateurs de peinture connaissent les nombreuses illustrations que les peintres de différentes époques, en particulier les grands Italiens, mais pas seulement, ont donné au mythe de Danae. Vous savez que Zeus a plusieurs manières de féconder une mortelle. Tantôt, il se déguise en cygne, n'est-ce pas ? Et ça donne l'union de Zeus et de Leda, qui va donner Castor et Pollux.
1:49:16 Tantôt, sous la forme d'une génisse, tantôt, et c'est un des plus originaux, il se déguise en pluie d'or. Il y a un très beau tableau. Pas de Véronèse, excusez-moi, j'ai Véronèse dans la tête. Mais, ah ! Enfin, il y a plusieurs.
1:49:46 Il y a un Rembrandt, il y a un Véronèse, et puis il y a un de Danae où on voit les… la pluie d'or avec la servante qui se tient là, sur la nudité du corps de Danae. Et là, Hölderlin cite un extrait du chœur d'Antigone, où le chœur rappelle Antigone que bien d'autres femmes audacieuses comme elles ont subi le destin et le châtiment des dieux. Elles comptaient au Père du temps, les coups de l'heure aux timbres d'or.
1:50:26 Travaux pratiques que je vous recommande, mettez Danae dans Google, images, et vous verrez de merveilleux tableaux. C'est difficile de représenter, n'est-ce pas, la fécondation d'une femme par une pluie d'or. Les chaises du symbole, n'est-ce pas ? Donc, voilà. Je surveille, oui, l'heure des questions qui approchent.
L'actualité du partage public-privé ; Hegel contre le naturalisme
1:50:56 Et comme le matériau est riche, je voudrais quand même, avant de vous passer la parole, dire que si j'ai accumulé tout ce matériau aujourd'hui, c'est d'abord pour entrer dans le personnage d'Antigone, pour de bon. Et on va voir… on voit déjà de plus en plus en quoi elle représente l'opposition éthique suprême. Pourquoi cette tragédie faite il y a 2015 peut encore mériter notre attention ? C'est que l'opposition… qu'est-ce qui doit rester public et qu'est-ce qui doit rester privé ?
1:51:30 C'est une question qui a rarement été autant d'actualité qu'en ce moment, n'est-ce pas ? Regardez, une idéologie dominante venant comme par hasard des cultures puritaines, protestantes donc puritaines, n'est-ce pas, qui dominent le monde depuis Waterloo. Peut-être pour le meilleur, peut-être pour le pire, je ne tranche même pas, j'essaie d'être honnête. En tout cas, elles sont puritaines, c'est-à-dire qu'elles veulent des flagrants délits, elles veulent accuser en public. Il n'y a pas de vie privée pour ces cultures-là, il n'y a pas cette séparation sacrée, n'est-ce pas, que Hegel essaye d'articuler entre la nécessité de préserver un domaine public et la nécessité de préserver un domaine privé.
1:52:13 Et pour ce faire, avant que l'on se quitte, je tiens absolument… Oui, c'est ça. Alors… C'est à peu près…
1:52:52 Voilà. Je termine sur un texte qui va nous obliger à dialectiser ceux qui pensent que Hegel donne le primat de l'unité, de la cité, qui est presque du côté de Créon contre Antigone qui représente, n'est-ce pas, la tentation libérale, du privé si vous préférez.
1:53:37 Alors, vous allez voir que les choses sont beaucoup plus riches que cette unilatéralité. D'abord, il y a une critique de l'écologisme. Mais oui, une critique écrite en 1820, c'est savoureux. Les conceptions de l'innocence, de l'état de nature, de la simplicité de mœurs des peuples primitifs. On est gavés par ça, les médias, 100 fois par jour, tous les jours.
1:54:07 Et d'autre part… Alors, à l'opposé, vous voyez comme il est dialectique. Vous montrez qu'il renvoie les deux dos à dos. La sensualité pour qui, au sens très général, pour qui les besoins, leurs satisfactions, les plaisirs et les commodités de la vie particulière sont des buts absolus. Le libertin et le trado, si vous voulez, le traditionnel, ont toutes les deux un même corollaire. Tiens, tiens, même conséquence, comme c'est étrange.
1:54:38 La croyance au caractère extérieur de la culture. Tous les deux rejettent la culture. On la considère dans le premier cas, chez les traditionnalistes, comme corruptrice. Dans le second, comme un simple moyen, moyen d'arriver à mes fins. L'une, comme l'autre opinion, dénote la méconnaissance de la nature de l'esprit et des buts de la raison. Esprit, raison, culture, vont du même côté. Et là, le point de vue de Hegel, vous l'avez bien clair, l'esprit n'a sa réalité.
1:55:10 Donc, vous voyez que… Donc, il n'a pas toujours qu'à certaines conditions, vous allez voir laquelle…
Lecture de l'hymne Le Rhin de Hölderlin
2:03:29 Co- je ne sais pas pas pour le point, il avait disparu de l'outre, du coup, il était juste là, alors, attendez, Ah, ben, voilà, un extrait, vous savez, que je vous ai déjà dit, j'en avais même cité mais qu'il y a eu en Hölderlin. Je vous ai déjà dit, je n'ai même cité quelques extraits, que dans ces derniers grands hymnes, Hölderlin prend souvent comme sujet les fleuves, justement. Voilà déjà le rapport, les fleuves. À la source du Danube, le Rhin, l'Ister, qui est l'ancien nom grec du Danube.
2:04:01 Il y en a pas mal comme ça. Et voilà ce qu'il dit ici, dans l'hymne qui s'appelle le Rhin. Un des plus magnifiques. À propos du rapport entre le fleuve et les rives. Regardez bien, c'est incroyable que Jean-Paul m'envoie ceci. C'est pour le remercier que je me permets de le renvoyer. Là, je suis dans la pléiade. Voilà le pain et le vin. On est tout prêts.
2:04:41 Voilà. Alors, période des grands poèmes, les voici. Je vous le prends du début parce que le Rhin. Alors, c'est moins obscur que les textes qu'on vient de lire.
2:05:12 C'est les derniers grands hymnes avant les... Un problème plus difficile. Parmi le sombre lierre, aux portes de la forêt, j'étais assis à l'heure juste où midi doré, midi doré, hein, visiteur de la source, descendait marche à marche les monts des Alpes. Je vous rappelle que le Rhin et le Rhône, RH, dans les deux cas, qui vient d'un vieux radical, qu'on retrouve dans le tout s'écoule d'Héraclite, panta rhei, s'écouler.
2:05:50 Nous avons aussi rythme RH, n'est-ce pas ? Donc, il n'y a rien, il n'y a pas de hasard, Hölderlin, hein, qui connaît très bien tout ça, il connaît bien le grec. Parmi le sombre lierre, aux portes de la forêt, déjà les portes, c'est des bords, j'étais assis à l'heure juste où midi doré, visiteur de la source, descendait marche à marche les monts des Alpes. Le Rhin et le Rhône prennent leur source dans les Alpes, un mouchoir de poche l'un de l'autre, l'un, n'est-ce pas, en descendant vers la Méditerranée, royalement, et l'autre, n'est-ce pas, magnifique, se dirigeant vers le nord.
2:06:23 Pendant que le Danube, qui prend sa source en forêt noire, pas très loin de là, va le plus mystérieusement lui remonter vers les origines de l'histoire, vers l'est, n'est-ce pas ? Hölderlin n'a beaucoup réfléchi à ces trois figures. Comme la phrase, on ne peut pas la couper, je la répète et j'enchaîne. Parmi le sombre lierre aux portes de la forêt, j'étais assis à l'heure juste où midi, doré, visiteur de la source, descendait marche à marche les monts des Alpes, cette architecture céleste, les Alpes, qui a nom pour moi le bourg des dieux, la forteresse des dieux, selon l'antique croyance, mais d'où maintenant encore, maint décret, comme il y a un orage, maint décret mystérieusement parvient aux hommes, c'est ainsi que d'une destinée, je fis la découverte, c'est le poète qui parle, imprévisible, car tout à l'heure encore, mon âme, il était dans la rêverie à la Rousseau, il faisait la sieste, car tout à l'heure encore, mon âme dans l'ombre chaude, avec soi-même en maint entretien perdu, « errait au long de l'Italie »
2:07:26 regardez, on est au bord du Rhin et il rêve de l'Italie, au-delà de la Grèce, regardez bien, « au long de l'Italie et des rives là-bas de Morée », le poète rêvait au bord du Rhin de la Grèce. Mais voici, on y revient, « qu'au plein de la montagne, profondément sous l'argent des cimes », on revient là, dans le décor forestier nordique et sous le vert joyeux, là où les forêts frémissantes et les têtes des rocs, l'un par-dessus l'autre, vers lui se penchent tout au long des jours, là-bas au plus glacé de l'abîme, j'entendis la longue imploration vers la délivrance qu'élevait l'adolescent, car au début, même les plus grands fleuves sont des torrents, gémissants, ils font du bruit, la longue imploration vers la délivrance qu'élevait l'adolescent et saisie de pitié, ses parents l'écoutaient crier ses furieux reproches à sa mère, la terre et au maître de la foudre qu'il engendra.
2:08:20 Mais les mortels fuyaient ce lieu, car c'était chose effrayante, tandis qu'ils se tordaient dans ces liens aveugles la colère du demi-dieu. C'est-à-dire du Rhin, bien sûr, n'importe quel grand fleuve. C'était la voie du plus noble des fleuves, celui qui naît libre, le Rhin, et l'espoir le guidait ailleurs. Lorsqu'à ses frères, là-haut, le Tessin et le Rhône, vous voyez, il avait dit adieu, tout ivre de départ, et vers l'Asie, impatiente, l'emportait son âme royale, comme le Danube, il voulait retourner aux origines.
2:08:53 Mais devant la destinée, toute clairvoyance s'est refusée au désir, et les plus aveugles sont encore les fils des dieux. Car l'homme, l'homme connaît sa demeure et la bête le lieu où bâtir la sienne. Mais cela, les fils des dieux, leur fut donné, c'est le cas du Rhin, ce défaut dans leur âme toute naïve de savoir où ils s'en vont. C'est pourquoi sa parole s'élève, on y arrive. La dialectique des rives et du fleuve, j'aime beaucoup ce que dit Brecht, c'est pourquoi sa parole s'élève comme un cri de joie.
2:09:27 Il ne peut se complaire ainsi que d'autres enfants dans les langes et les larmes. Voyez, au lieu où les rives, Jean-Paul, où les rives commencent les sournoises à fléchir à son flanc leur caresse, à l'enserrer de leur avide étreinte et brûle, de le saisir, de le garder pour toujours l'étourdi, prêt à leur croc, comme il rit, le Rhin, et rompt ce nœud de serpent et fonce avec sa proie.
2:09:58 Et si quelque puissance supérieure ne dompte son bondissement, le voici croître. C'est l'éclair qui sillonne et déchire la terre, suivi d'un fuyant cortège de forêts enchantées parmi l'écroulement des monts. Puis donc, c'est cataclysmique, là. Là, c'est la démesure. C'est même pas humain. Mais regardez la suite. Je terminerai sur le premier paragraphe de la suite, je vous rassure. Mais un dieu ne saurait abandonner ses fils à cette vie tumultueuse.
2:10:28 Et il sourit quand les fleuves hors des profondeurs, ainsi le Rhin, irrépressible et pourtant contenu par les Alpes sacrées, lui jette le grondement de leur fureur, forge tonnante, creuset, où s'élabore d'entre les choses les plus pures. Et qu'il est beau, alors là, on est en train de passer de l'adolescence du fleuve à sa maturité et qu'il est beau de le voir loin des montagnes abandonnées, goûter le repos d'un lent voyage à travers les campagnes allemandes lorsqu'il donne apaisement à sa nostalgie par des actes pleins d'efficaces.
2:11:07 Le bâtisseur du pays, vous savez, celui qui anime des moulins, des barrages, des digues, le bâtisseur du pays, le Rhin, le Père, à ses enfants bien-aimés, portant nourriture dans les cités qu'il a fondées. Vous voyez, ça en est commencé dans l'inhumanité de la très haute montagne où il n'y a plus que rocs et même plus les arbres. C'est au-delà de la timberline, comme disent les anglo-saxons. Et voilà qu'on dit maintenant, n'est-ce pas, dans les cités, à ses enfants bien-aimés, portant nourriture dans les cités qu'il a fondées.
Foi et doute ; le bord chez Rimbaud et Nerval
2:11:39 Voilà, merci beaucoup Jean-Paul. et bravo et bon courage pour la suite de cette magnifique campagne dont tu n'es pas à la dernière pièce. Jolie formule d'Abderrahim, je la cite, ce n'est pas une question, mais une belle formule qui mérite d'être partagée.
2:12:12 La foi impose de douter des certitudes et d'être certain de ses doutes, un long chemin avant d'y parvenir. Ça me fait penser à deux choses, n'est-ce pas ? Une chrétienne et une nietzschéenne, elle ne peut pas faire plus opposée, mais qui toutes les deux rejoignent ce que vient de dire ici Abderrahim. Je pense d'abord à Nietzsche, je ne le prends pas dans l'ordre chronologique, je vais citer l'évangile après Nietzsche, mais enfin, Nietzsche, dans Zarathoustra, la première partie d'ailleurs, Zarathoustra dit à la foule, ce n'est pas votre péché qui scandalise le ciel, c'est votre satisfaction.
2:12:54 C'est quand vous êtes content de vous, vous ne voyez des péchés que chez les autres. Ce n'est pas votre péché qui scandalise le ciel, c'est votre satisfaction. Et oui, et dans l'évangile, il y a beaucoup de gens qui se pressent près du Christ comme ça, qui l'adorent au sens péjoratif. et du sens péjoratif, quand j'étais gamin, j'étais chez une tante encore très traditionnaliste et je lui disais « Ah, j'adore la manière dont j'ai fait la pomme de terre au lard, je recevais une paire de claques et elle me répondait « On n'adore que Dieu ».
2:13:28 Donc, au sens péjoratif, il ne faut pas trop adorer non plus. Le Christ répond « Ceux qui me disent Seigneur, Seigneur » bon, ceux qui, en toutes les manifestations religieuses, c'est pas les plus caricaturales de l'adoration, « Ceux qui me disent Seigneur, Seigneur » et qui insultent leurs frères seront appelés des menteurs. Mettez-vous, mettez-vous que la communauté se réconcilie d'abord avec elle-même avant de regarder plus haut, n'est-ce pas ?
2:14:03 Et quand, voilà, ça fait deux éléments qui me viennent à l'esprit pour illustrer la belle remarque d'Abdérahim. Alors, le bord comme ce qui nous rapproche de la limite, oui, justement, mais ne me tentez pas, ça ne mérite pas le temps d'une réponse à une question, ça ne mérite pas une séance, ça mérite tout un cycle des séances, la notion de bord, n'est-ce pas ?
2:14:33 Prenez par exemple le bateau ivre, n'est-ce pas ? C'est le texte de l'excentricité par exemple, s'éloigner du centre, il vient quelque part du Middle West, je suis sérieux, ça commence par « comme je descendais les fleuves impassibles, je ne me sentais plus guidé par les haleurs, des peaux rouges criards, les peaux rouges, c'est le Middle West, les peaux rouges criards, les avaient pris pour cibles, les ayant cloués nus aux poteaux de couleur. » Ouh là là, là on est loin du décadentisme de l'époque, du flou, de l'impressionnisme, pas flou, comme Rimbaud se moque de tout ça, tout de même coup, des couleurs vives, les ayant cloués nus aux poteaux de couleur.
2:15:15 Bon, et puis vous voyez, et dès lors je me suis baigné dans le poème de la mer, c'est l'excentricité, il n'y a pas de limite là, la mer c'est sans limite, ce n'est pas le fleuve qui a des rives. Dans le poème de la mer, infusé d'astre et lactescent dévorant les azures verts, j'en passe. Glacier, soleil d'argent, flot, nacreux, cieux de braise. Et puis il y a tout d'un coup un or, O-R, cependant, au milieu du poème, on est arrivé au bord à la limite et le mouvement de retour va se faire, n'est-ce pas ?
2:15:50 Vous voyez ? Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, jeté dans l'ouragan, dans l'éther, sans ce oiseau, moi dont les monitors et les voiliers des Hanses, la Hanse, les compagnies maritimes. Si vous voyez les voitures allemandes, il y a marqué des fois HH, HH minéralogique, c'est Hambourg, Hansestadt, Hambourg, ville hanséatique. Moi, dont les monitors et les voiliers des Hanses n'aurais pas repêché la carcasse ivre d'eau, libre, fumant, monté de brume violette.
2:16:20 Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur, vous voyez, il n'y a pas de limite. Quand il y a un mur, on le troue. Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur, qui porte confiture exquise au bon poète des lichens de soleil et des morves d'azur, personne avant ce gamin de 17 ans n'avait osé dans un texte associer l'azur à la morve. Moi qui tremblais sentant geindre, vous voyez, tout ça, c'est du passé, il y a eu un retournement. Moi qui tremblais sentant geindre à 50 lieues le rut des Béhémots, les grands monstres de la Bible et des Maelströms épais, fileur éternelle des immobilités bleues, je regrette l'Europe aux anciens parapets.
2:17:03 Bon sang. On est parti du Middle West et on retourne à la vieille Europe. Et attention, pas à n'importe quelle Europe, pas à Piccadilly, Circus ou aux Champs-Élysées, non, l'Europe aux anciens parapets. On est à l'opposé de la mer, du liquide, du sans-limite, le parapet, la limite, le bord, le rempart, le dur. Peut-être qu'il faut reculer indéfiniment à la limite.
2:17:33 Je le dis, je laisserai le poème là. J'ai vu des archipels sidéraux, les constellations d'étoiles, j'ai vu des archipels sidéraux, la mer est devenue le ciel et des îles dont les cieux délirants sont ouverts aux vogueurs. Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, millions d'oiseaux d'or ô future Vigueur. Voilà. Oui, c'est ce texte qui, entre mille autres, illustre, n'est-ce pas, la fonction que j'appelle de « switching ».
2:18:09 C'est un terme que je prends à l'informatique auquel je ne connais pas grand-chose, mais il me semble avoir compris que c'est une manière de passer d'une chose à son contraire, à son inverse. Je vous disais tout à l'heure, « switching » du vertical et l'horizontal quand c'est la falaise, n'est-ce pas, du repos et du mouvement quand c'est le bord du fleuve. ça fait… Et rappelez-vous, ce spécialiste de Nerval, je n'aime pas beaucoup le mot spécialiste, ce grand connaisseur de l'œuvre de Nerval qui disait que Nerval, il commentait cette extraordinaire lettre à Georges Bell où il dit un de ses derniers voyages, un an avant sa mort, « un prodige hier soir en touchant les bords du Rhin ».
2:18:56 Donc un bord n'est pas n'importe quel bord, le bord où finit la France, où commence l'Allemagne, comme c'est surdéterminé, ce n'est pas n'importe quel bord. Un prodige hier en touchant les bords du Rhin et on sait que sa mère est enterrée loin, au-delà du Rhin vers l'Est. Je retrouvais ma voix, VOX, et mes moyens. Je me suis senti flamboyé au soleil de mes plus beaux jours et j'ai composé un sonnet, vous voyez, comme si, et c'est ce que dit le critique, je voulais citer, il dit, Nerval était de ces êtres pour qui les frontières ne sont pas des lignes, avant la ligne, on n'y est pas, après, on n'y est plus, mais des espaces sur lesquels on peut rester, rester en équilibre sur ce bord, exactement comme j'avais conclu la dernière des rêveries analytiques que nous avons publiée, et je me permets de vous la recommander, la série sur la lecture de promenade et souvenirs de Nerval, dont le sujet,
2:20:06 et ça commence comme ça, il devient véritablement difficile à trouver à se loger dans Paris, il devient véritablement difficile à trouver à se loger dans Paris qui est le rapport avec les morts, c'est qu'à la fin, après avoir essayé d'autres formules, habiter en banlieue, en ceci, en cela, il finit à cause d'une averse à Senlis par se réfugier dans la voiture, dans le wagon, dans la roulotte de gens du voyage, de Roms. De Roms, il s'aperçoit quand il est dans la roulotte où on l'accueille gentiment, qui sont en train de travailler, de répéter des pièces de théâtre, car ce sont des gens qui gagnent leur vie en faisant des spectacles, que les spectacles de rue, on dirait aujourd'hui, à chacune de leurs étapes.
2:20:46 Il dit, mais c'est ça la solution, ni être sédentaire, ni nomade, mais les deux à la fois. Être dans une maison, un chez-soi, là on est sédentaire, mais un chez-soi qui se déplace collectivement. Donc je vous renvoie, et bien là, vous voyez, on est arrivé à un bord aussi d'une problématique. Avant, c'était ou bien sédentaire, ou bien nomade.
2:21:16 Alors, où je vous parle, il y a des conflits en Afrique subsaharienne, entre les éleveurs, les nomades, car les troupeaux doivent faire la transhumance, entre les nomades, les Peuls par exemple, et les cultivateurs, là où ça, ça fait des morts souvent. Et là, les deux en même temps. Voilà la réflexion un peu rêverie analytique que je me permets de transmettre à Marc.
2:21:51 C'est-à-dire, je réponds à ces questions par une autre interrogation. Et cette interrogation, elle me fait revenir à Hölderlin, qui exactement, dans le même esprit, pose cette question, qui paraît simple, mais qui est étrange. Regardez bien dans sa formulation. Où, accent grave, où allons-nous vouloir rester ? Non pas où allons-nous rester, ça, ça dépend un peu du destin, mais où allons-nous vouloir rester ?
2:22:25 Dans quel lieu, je pense que c'est le bord, moi, personnellement, mais dans quel autre lieu pourrait-on décider, voilà, maintenant ici, on peut s'arrêter, ici, ça vaut le coup de laisser le temps filer, s'écouler. où allons-nous vouloir rester ? Voilà une question moderne, voilà une question actuelle. Où ça peut être ? Dans quelle forme de constitution ? Dans quel état ? Dans quel régime ? Où allons-nous vouloir rester ?
2:22:57 De où ? Accent grave suppose qu'il y a un mouvement, une quête, un voyage, on est en train de marcher, on n'arrête pas de marcher depuis longtemps. Quelqu'un qui dit ça, c'est qu'il y a longtemps qu'il cherche. Et en même temps, il y a le mot « rester », le contraire de tout ça. Voilà, je reste sur ces dialectiques. Oui, un petit instant, je crois qu'il y a un petit problème.
2:23:37 Donc voilà, on ne saurait mieux résumer cette dialectique du bord que par cette interrogation. Oui, chaque mot est simple, la question a l'air simple et pourtant, elle est étrangement formulée. Où allons-nous vouloir rester ? Je répète que je me permets pour une fois de recommander une de mes interventions. c'est celle qui est en deux parties sur la culture suivie en gros d'un des derniers textes de Nerval « Promenades et souvenirs »
2:24:14 et qui commence par une question qui n'a jamais été aussi actuelle. Je pense surtout aux jeunes, les pauvres, qui consiste à dire « Il devient véritablement difficile à trouver à se loger dans Paris. » C'est de plus en plus cher, tout simplement. Il essaye tout, la banlieue, etc. Et il finit par s'abriter à cause d'une averse à 110 dans cette maison, dans cette roulotte de Rome. C'est-à-dire, pour ça, je l'ai fait en deux parties. La première, c'est « Faut-il être nomade ? »
2:24:46 Les Peuls ou « Sédentaire ? » Les Haoussa, comme j'ai illustré tout à l'heure. On pourrait prendre des tas d'autres exemples. Les Maasai et les Kikuyu au Kenya, par exemple. C'est une vieille histoire. Et dans la Western, il n'y a que ça. C'est souvent le conflit entre les Texans qui veulent faire passer ces 2000 vaches qui viennent brouter les salades que l'agriculteur avait eu bien de la peine à faire pousser dans la sécheresse du Kansas. Voilà. Donc, nomade ou sédentaire ?
2:25:17 Et voilà qu'en s'abritant dans cette roulotte, en voyant cette famille commencer à répéter des petites scènes de spectacle de rue, Nerval dit « Mais voilà la solution ! » Et la première partie, je l'ai appelée nomade ou sédentaire pour l'interrogation. La seconde, nomade et sédentaire. Où allons-nous vouloir rester ? Peut-être, peut-être, je ne sais pas dans, je ne sais pas combien de générations, peut-être dans une immense station spatiale, qui serait la roulotte du futur.
2:25:57 Voilà, je m'arrête là, au-delà, ça devient du spéculatif un peu oiseux. Mais, merci en tout cas de ce questionnement. Alors, Abderrahim, lui, je salue, je salue aussi nos auditeurs d'Algérie, ils sont nombreux, et je me mets à leur place. Il m'est bien facile de dire cela, je sais à quel point c'est difficile.
Migrants, Terreur et ordre de l'Encyclopédie
2:26:27 Mais, qui dit, cette belle formule, la démocratie aliénée est probablement bien plus meurtrière que la pire des tyrannies. La crise d'épilepsie est inévitable. Christian Régnier pose cette question. « Laisser mourir par milliers des êtres humains en mer ou fuyant le présent odieux que les puissances leur imposent. »
2:27:00 Je suis très reconnaissant à Christian d'avoir dit non pas que leurs états totalitaires leur imposent que les puissances. Vous voyez, il laisse dans la détermination et il a bien raison. N'oublions pas que la Libye de Kadhafi, ce n'était pas ma tasse de thé, mais enfin, ce n'était pas le cauchemar d'aujourd'hui. N'est-ce pas ? Regardez les reportages sur l'esclavage, mais c'était effrayant. Enfin, bref. Et les pauvres hères qui se noient chaque nuit.
2:27:31 Alors, aujourd'hui, maintenant, c'est plus seulement la Méditerranée. Il y a eu 20 morts aujourd'hui. N'est-ce pas ? Dans la Manche de migrants en route de la Normandie vers l'Angleterre. 20 morts, on en a sauvé 26 et on en a repêché 20 pour lesquels c'était trop tard. Laissés mourir par milliers des êtres humains en mer, dit Christian. Alors, ils ne disent pas par leurs états totalitaires, par les puissances. Or, l'Irak, la Libye sont plongées dans ce chaos depuis les interventions étrangères.
2:28:03 Et en particulier depuis la Deuxième Guerre du Golfe que l'ONU n'avait même pas autorisé. Pourtant, l'ONU, ce n'est pas une police bien méchante. Voilà. Alors, je regarde. Christian, de nouveau, qui me dit « La mort comme maître absolu, reprend la formule de Hegel, est-ce la terreur révolutionnaire comme irruption nécessaire du négatif ? »
2:28:33 Alors là, je me permets de botter en touche, non, pas pour me défausser, je le rassure, au contraire, c'est une réponse très circonstanciée, mais je réponds par l'intermédiaire de Hegel lui-même qui consacre à cette question tout un chapitre de la Phénoménologie qui s'appelle « La terreur ». Enfin, un sous-chapitre, une division importante qui s'appelle « Les terreurs ». Je lui dis simplement, pour anticiper un petit peu sur le contenu que Hegel dit à ce moment-là que l'on coupe les têtes comme des choux.
2:29:07 C'est un moment où il met en garde contre le formalisme révolutionnaire, pas contre la révolution. Hegel n'a jamais cessé de proclamer sa fidélité à cette immense aurore, comme il dit lui-même, que fut la révolution française et qui était pourtant très combattue en Allemagne de son temps en pleine restauration. Mais enfin, je veux dire, quant à ses dérives, il a dit, attention au formalisme révolutionnaire, il faudrait…
2:29:38 Alors, deux textes que j'ai cités de Hegel, Abderrahim, encore lui, qui dit « Il faudrait offrir ce genre de texte aux représentants de l'ONU, cela leur éviterait peut-être de perdre un temps précieux en conjectures illusoires ». Peut-on voir dans la division clanique, demande Guillaume, décrite par Rousseau, un lien avec le premier moment de la volonté décrite par Hegel ? Oui, bien sûr, mais le mouvement dialectique peut se faire dans le sens qu'on veut.
2:30:12 On peut commencer par le second moment et suivre par le premier. Je fais allusion ici au tout dernier paragraphe de l'immense encyclopédie. On dit souvent que la preuve que Hegel est idéaliste, c'est que dans l'encyclopédie, il dit qu'il y a trois cercles qui s'enchaînent, le logos, la nature, l'esprit, donc tout commence par le logos, par les idées, mais la page d'après, il dit qu'on peut très bien commencer par la nature, puis le logos, puis l'esprit, ou bien par l'esprit, puis le logos, puis la nature, peu importe.
2:30:42 C'est comme un parallélépipède qu'on pourrait faire reposer sur la face que l'on veut. Le tout, c'est qu'il garde toujours la même structure et le même ordre. Voilà. Je crois qu'on va s'arrêter là pour aujourd'hui parce que je vous ai imposé des textes d'une densité un peu exceptionnelle, en particulier ceux consacrés au conflit tragique par Hölderlin. Et je vous remercie, je vois au travers de votre question à quel point vous vous êtes impliqué dans notre parcours dans la petite communauté que nous formons sur ce parcours et j'en suis très gratifié et très reconnaissant à votre égard.
2:31:29 Je souhaite une meilleure température à Abdurahim qui dit qu'en attendant le réchauffement climatique, lui, il pèle de froid. Voilà. Et je vous souhaite d'excellentes journées jusqu'à la prochaine fois dans 15 jours. Nous vous verrons. Mais entre-temps, vous savez bien, et ce sera ma dernière phrase, que je n'oublie pas aussi tous ceux qui posent des questions et à qui je n'ai pas répondu ni aujourd'hui ni la dernière fois où j'étais un peu en urgence quand j'ai parlé des wokes. Donc, ne vous inquiétez pas, aucune question ne sera oubliée quitte à faire des séances exceptionnelles entre deux épisodes de notre feuilleton sur féminité et communauté chez Hegel.
2:32:14 très bonne soirée et merci à toutes et à tous. Merci.