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Moïse et Aaron de Schoenberg, rappel de la détermination interne
1:15 ...und unvorstellbarer Gott.
1:59 Chantinitititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititititit Nötige mich nicht, ihn zu verkünden. Ich bin alt, lass mich in Ruhe, meine Schafe weiden.
3:00 Bonne année à tout le monde. Ça fait trop plaisir de vous le répéter. On s'est déjà souhaité la bonne année, mais décidément, je ne suis pas quelqu'un de l'écrit. À tort, sans doute. Je vous ai offert de nécessité vertu de faire croire, c'est parce que je suis dans le patronage socratique qui n'a rien laissé d'écrit, en fait c'est un handicap. C'est pourquoi je suis si content de vous le dire en direct, ça me manquait. Je remercie tout particulièrement ceux qui ont répondu aux vœux que j'ai laissés à titre collectif.
3:42 sur notre page Facebook, qui m'ont répondu à titre individuel. Je dis dans le désordre Myriam, Sébastien, Fred, Frédéric. Et j'en oublie, mais parce que je suis toujours un peu hanté par le timing pour parler français. Mais voilà, je vous souhaite la bonne année. Et à quel point...
4:15 Je suis heureux de vous retrouver en 2024. On a bien besoin de se retrouver vu les temps sombres, non pas que nous traversons, mais que traversent les plus malheureux de cette terre en ce moment, n'est-ce pas ? J'ai commencé par un extrait de Moïse et Aaron. Je fais un petit oubli, je ne voulais pas être trop long pour le générique, et donc je vais avancer un peu, je ne voulais rien rater de ce début extraordinaire, je vous dis tout de suite de l'opéra de Arnold Schoenberg, Moïse et Aaron.
5:10 Le seul grand opéra, puisqu'il a fait pas mal de petits morceaux lyriques qui sont déjà devant souvent. Mais Moïse et Aaron est un monument, ça dure à peu près 2h30, 2h45, la moitié d'une de l'Evac Myrienne à peu près. à peu près ce que dure un opéra de Mozart. Et c'est le tout début où sur ce fond de ténèbres on voit Moïse tout simplement. C'est une mise en musique de la, sans doute, la scène la plus familière même à ceux qui sont athées, croyants, ça n'a rien à venir faire ici.
5:56 Il s'agit de Moïse au Sinaï, c'est-à-dire l'homme qui voit Dieu, qui est en contact direct avec Dieu. Je vous explique un peu le titre Moïse et Aaron très rapidement. Moïse est en contact avec Dieu, ce n'est pas donné à tout le monde. Je parle de la donnée biblique. Il sait parler à Dieu, mais quand il veut transmettre la parole de Dieu aux hommes, Donc il descend. Il redescend de Sinaï en bas, il les trouve afférés, les hommes, le peuple juif, il les trouve afférés autour du veau d'or. Et là, Aaron intervient, son beau-frère, et il lui dit « tu sais parler à Dieu, tu ne sais pas parler aux hommes, laisse-moi, moi je vais ».
6:47 Vous voyez, voilà, il y a deux personnages, deux caractères, l'un qui est dans l'absolu et l'autre qui est dans la com', vous voyez, mais pas au sens nécessairement péjoratif. C'est important aussi de battre l'ennemi sur son propre terrain, il ne faut pas laisser la com' à ceux qui font du mal. Et ce sont les deux caractères, je passe vite parce que ça nous éloignerait, enfin ce n'est pas tout à fait au centre de notre débat, nous continuons notre approche du problème de la détermination interne, je rappelle, essentiellement dialectique, la détermination interne, Ce qui nous détermine comme sujet et non pas seulement comme objet, comme le fait que quand j'approche mon doigt d'une flamme, ça me brûle, ça c'est pas une détermination interne, je la ressens bien sûr dans mon corps, mais la cause, la détermination.
7:54 Le de ici, dans détermination, je suis fini, je suis déterminé par « from », c'est le de de la provenance, ça vient de l'extérieur, n'est-ce pas ? C'est tout le contraire de la détermination interne de l'acte d'autonomie du vote par exemple, ou du contrat social. Voilà, on va tellement y revenir que je passe et on ne va pas y repasser dans six mois, on va très vite en parler.
8:26 Non, mais ce sur quoi je voudrais insister là, au début de cette séance, c'est sur le fait que je sais que c'est une série difficile, du point de vue strictement philosophique. Aussi allons-nous essayer ce soir de mettre de la chair et du sang sur ces notions fondamentales, je répète, identité, dit comme ça c'est abstrait, Identité, indétermination, le contraire d'identité, n'est-ce pas ?
Mignon dans Wilhelm Meister, roman de la prose du monde
9:05 Point interrogation, réponse, identité indéterminée. Et pour ça, je vais me servir d'abord d'une référence qui devrait être familière à ceux qui nous suivent, celles et ceux qui nous suivent. Et c'est dans la série que nous avons baptisé « Les Rêveries analytiques ». Une espèce d'antifrase, n'est-ce pas ? Parce qu'en principe, Il n'y a rien de moins analytique que la rêverie, il n'y a rien de moins rêveur que l'analyse, n'est-ce pas ?
9:37 Mais rappelez-vous, celle qui avait inauguré ce cycle, c'était Mignon. J'avais emprunté le titre à ce personnage. Et bien, nous allons parler parce qu'il est bien difficile à caractériser, à lui donner une identité. Et je ne vais pas vous repasser ma vidéo, ce serait oiseux de me regarder en train de vous parler. Je vais repasser les textes de ceux que j'avais invoqués, en particulier de cette excellente étude, au départ c'est un écrivain qui avait étudié le rapport de la sensibilité moderne et des Allemands, en particulier à l'Italie.
10:32 Vous voyez des romans comme La chartreuse de Parme, de Stendhal, La mort à Venise, de Thomas Mann pour passer de la France à l'Allemagne. Et bien sûr, le personnage de Mignon. Alors, Mignon, l'auteur en question nous la situe tout de suite. On la trouve, c'est des rappels, donc je n'analyse pas chaque virgule, dans, c'est un titre de Goethe, les années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Déjà le titre, on le fait penser à un roman d'éducation, le parcours d'un jeune homme, de même que Flaubert montre un peu le parcours de Moreau, n'est-ce pas, de l'éducation sentimentale, qui part d'une sentimentale, Une mentalité un peu naïve pour aboutir à une amertume déciée. Wilhelm Meister, c'est le contraire du héros romantique.
11:35 C'est pour ça que j'ai pris Flaubert comme comparaison, n'est-ce pas ? C'est-à-dire qu'il est censé appartenir au courant post-romantisme, au réalisme, mais laissons cela. C'est les rappels. Oui, le contraire, pourquoi ? Parce que ce n'est pas Faust, la grande œuvre de Goethe, c'est Faust qui n'a cessé d'obséder les créateurs romantiques, si c'était que les écrivains, les musiciens, regardez les opéras, les Gounod, Ouverture pour Faust de Wagner, Mephisto-Walz de Liszt, chef d'œuvre du pianistique.
12:12 Et j'en passe, c'est pas la damnation de Faust de Berlioz, bien sûr, c'est son chef-d'oeuvre, sur un livret de Gérard de Nerval, soit dit en passant. Voilà, il est surtout connu pour Faust. Mais là, c'est le contraire. C'est comment le jeune bourgeois allemand, Wilhelm Meister, Fini par essayer de s'intégrer dans le monde, dans la société où il vit. Le romantique, je vous l'avais signalé, je vais vite, est un peu scandalisé par ce sacrifice de la haute poésie à ce qu'on appelle en La philosophie hegelienne, la prose du monde. Et ce serait vraiment un tournant s'il n'y avait ce personnage de Mignon précisément dans l'œuvre apparemment la plus prosaïque, la moins poétique comme visée de Goethe.
13:21 Je donne la parole à celui qui a admirablement illustré cette incidente. Dans les années d'apprentissage, le titre complet, les années d'apprentissage de Wilhelm Meister, apparaît un personnage énigmatique, une identité qui commence à perdre son contour, qui hantera musicien et poète pendant des décennies. Le nombre de lieder, vous savez les lieder, ce genre musical qui est sans doute le jardin secret, le plus dense du romantisme allemand.
13:56 Un lied, ça veut dire une chanson au départ, sur un texte poétique en principe. Un lied c'est un opéra miniature condensé, quelques secondes, quelques fois. Regardez le roi des aulnes de Schubert, cette chevauchée nocturne fantastique avec le père qui serre son fils et ses voix qui se disputent, la voix du roi des aulnes, la voix du père, mais non, c'est le bruit du vent dans les arbres, le fils terrorisé, mais papa, tu n'entends pas la voix du roi des aulnes, il m'attire, etc.
14:28 Et lorsqu'ils arrivent enfin à la cour de l'auberge, l'enfant était mort. C'est un drame condensé. Le nombre de lieder qui ont été inspirés par la chanson qui est censée chanter Mignon dans le roman Wilhelm Meister, mais continuons son portrait. Si on y arrive, n'est-ce pas, parce qu'un portrait en principe on voit l'identité éclater sur la toile. Voir, regardez bien, Goethe a longtemps hésité avant de lui donner un sexe.
Sexe indéterminé et gazouillis : du babil à Babel
15:10 Les imbéciles qui croient que ça commence avec leur époque, le commencement c'est maintenant. Les transgenres et compagnie, c'est vieux comme le monde ces histoires-là. Ah là là, Goethe a longtemps hésitait avant de lui donner un sexe. Ça c'est une détermination le sexe, carte d'identité, un sexe masculin, un sexe féminin. Puis a décidé, alors attention à la phrase qui commence, après décider, que cet être asexué, bon ben on est débarrassé du problème par chirurgie, qui s'habille en garçon, Le nom, revoilà les sexes, serait une fille.
15:50 Allez, vous s'y retrouvez, moi je suis perplexe, je l'ai relu souvent cette phrase. Allez, je la relis au moins une fois. Goethe a longtemps hésité avant de lui donner un sexe, puis a décidé que cet être asexué qui s'habille en garçon serait une fille. Elle parle, ou plutôt gazouille un vague allemand à l'ombon. Non seulement l'identité sexuelle s'estompe, mais l'identité linguistique, Linguistique, c'est… Vague allemand, ça veut dire quoi ?
16:21 On parle ou on gazouille. Si les bébés gazouillent, ce fameux stade du gazouillis infantile que connaissent bien les psychologues de l'enfant, surtout les parents, qui ont des enfants bas âge. Ce stade qui est une deuxième étape après les cris, les grognements d'un petit animal, selon qu'il a la douleur, du gêne ou qu'il a faim. Et puis tout d'un coup il y a une période où si on l'écoute de loin on a l'impression qu'il parle, c'est très articulé, c'est agréable à entendre sauf que ça veut dire qu'il a enfin trouvé le canal.
16:59 Il maîtrise le canal de la voix, de la parole, mais il a le canal, il n'a pas le code. Il n'y a aucune phrase, aucun mot. J'avais rappelé que l'œuvre la plus longue de l'histoire de l'art dit occidental, ce mot m'énerve, surtout par les temps qui courent, où il fait dire tout et son contraire, l'œuvre la plus longue, celle qui dure quatre jours, le Ring de Richard Wagner, ou le titre complet, l'anneau du Nibelung, Une trilogie en trois actes introduite par un prologue, ce qui fait quatre, en trois parties, pardon, trois opéras précédés par L'Or du Rhin, qui est un peu leur prologue, qui dure quatre jours quand même.
17:52 Une tradition qui remonte aux Grecs, les Grecs qui s'amenaient à la nourriture sur les gradins de l'amphithéâtre. Pourquoi j'en parle ? Parce que les toutes premières mesures où on entend une voix, au début il y a un prélude orchestral, comme souvent l'opéra, même si ce n'est plus tout à fait un opéra, c'est un drame lyrique à partir de l'or du Rhin, dès que le rideau se lève, on entend le babil des filles du Rhin.
18:25 Vous voyez, ce n'est pas si éloigné, franchement. Le babil, c'est le propre de ce gazouillis enfantin dont je parlais à propos des bébés. Babil, Babel, et Babylone s'élève gigantesque dans l'ombre de Babel ruiné. La confusion des langues, le sens des mots qui s'estompent, les mêmes mots ne disant pas, ne véhiculant pas les mêmes sens pour les uns et pour les autres, et les hommes se disputent, et le chantier jusqu'au jour, jusqu'à la minute où je vous parle, reste en plan.
19:13 Le chantier de l'homme. Donc, sexe indéterminé, mode de communication au moins équivoque, n'est-ce pas ? Plurivoque. Elle parle plutôt gazouille vaguement. Elle ignore tout du monde. On ne fera plus le monde, on a fait des tas de développement sur le mondain et la mondanité. Le monde, c'est la relation à l'autre, c'est la maturité, peine à lire et à écrire.
Un personnage pré-social et semi-bohémien
19:54 Donc là encore, elle est toujours, si vous voulez, sur une borderline entre des limites, entre masculin et féminin, n'est-ce pas ? Entre allemand et je ne sais quel idiome inconnu, L'enfance et la maturité, l'enfance ne sait ni lire ni écrire. Elle ignore tout du monde, peine à lire et à écrire, est incapable de faire l'apprentissage de la vie sociale. Au contraire, Wilhelm Meister, qui dans tout le roman consiste à montrer comment il finit par s'intégrer dans le monde bourgeois qui l'entoure, Je prends Bourgeois ici au sens sociologique, habitant des villes plutôt que de la campagne, le monde moderne, tel que Wilhelm, Wilburg, Bürger, c'est citoyen de Berlin, attention à ne pas faire de confusion, même si bien sûr on peut toujours rapprocher ses significations.
20:58 Dans tel que Wilhelm Meister précisément est en train de le faire, lui, de s'intégrer dans la société. Ça prend du temps, mais enfin, lui, il y parvient. Mignon est un personnage pré-social et chez qui la socialisation se révèle impossible, et non pas seulement difficile comme pour tout le monde, car elle appartient tout entier au monde brut de ce qui est le moins goethéen, les émotions primitives. Goethe n'est pas un romantique. Goethe, Le Moultre initie la période romantique avec son Faust, mais il se garde bien, lui, de basculer dans l'abîme. Je vous ai dit mille fois à quel point c'est une hécatombe le romantisme, le nombre de fous de suicider des deux, au mieux de névroser, car elle appartient toute entière au monde brut des émotions primitives.
21:49 Elle se présente comme une semi-bohémienne. Ça me rappelle quelque chose, mais à vous aussi, là-là, non, mais ce soir, parce que qu'est-ce qui arrive ? J'étais dans Moïse Aaron de Schoenberg, la Bible, l'Ancien Testament, et là je suis dans un roman du début du XIXe siècle allemand. Attendez, vous ne voyez pas le continuum ? Qu'est-ce qu'il dit Moïse à Dieu ? Non, je ne veux pas être ton prophète, c'est trop dur, laisse-moi retourner m'occuper de mes troupeaux. Nomades, dans le désert, qu'est-ce que vous voulez faire ? Un tout beau texte de jeunesse de Hegel, n'est-ce pas ? Sortir du séminaire de théologie où il a fait ses études avec Schelling et Hölderlin.
22:41 Qu'on regroupe sous le titre « L'esprit du christianisme et son destin » est une réflexion d'une incroyable prise de distance, ni critique, ni encore moins mystique, de quoi ? De la figure de Moïse, de la figure d'Abraham de l'Ancien Testament. Et il dit « Abraham faisait paître ses troupeaux sur une terre sans limite ». Non, ce n'est pas le Nivernais, ce n'est pas le bocage normand, ce n'est pas les rives de la Loire et de la Seine.
23:21 Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, belle, digne d'orner nos antiques manoirs, Non, ce n'est pas ça. C'est l'infini, l'infini horizontal du désert, l'infini vertical du ciel. C'est de là que vient celui qui est commun aux musulmans, aux juifs, aux chrétiens, Ibrahim, Abraham, Brahimah, appelez ça comme vous voulez.
23:53 Ce sont des variations sur un même thème. Celui qui s'en est venu d'Ur en Chaldée, tout commence par là. C'est ni la Palestine, ni l'Égypte, ni Ur en Chaldée. Là où la Mésopotamie accède à la mer. Abraham faisait paître ses troupeaux sur une terre sans limite. Et Hegel, elle se présente comme une semi-bohémienne. Bon sang, le commun, c'est le nomadisme.
24:28 Je suis obligé de m'arrêter parce qu'il paraît qu'il y a des gens actuellement qui traitent les immigrés de nomades. Ils sont tellement nombreux que je n'ai pas besoin de donner de nom. La catégorie « Besoin d'une autre force pour sélever jusqu'à l'individu et mériter un nom ». Non, c'est une catégorie, ce genre qui parle de nomades, mais péjorativement.
24:59 Oui, Abraham est un nomade. Les Bohémiens, les Roms, comme on dit, où Wilhelm Meister a rencontré, lui qui est un fils de Bourgeois, rencontre en Italie, Les corps de rêve près des îles Borromée et des grands lacs italiens rencontrent ce personnage de mignon. Elle se présente comme une semi-bohémienne, décidément. Même pour dire bohémienne, ce serait déjà après tout une identité.
25:29 La tribu prophétique aux prunelles ardentes, comme dit Baudelaire dans un poème qui a pour titre « Bohémiens en voyage ». Mais une semi-bohémienne, il y a toujours une moitié qui nous échappe, plus ou moins associée à une troupe de saltimbanque. Donc un jour ils sont dans une ville, le lendemain dans une autre, qui la maltraite et à qui Wilhelm l'achète.
« Connais-tu le pays ? » et l'enfant qui n'en est pas une
26:00 Elle danse et fait des tours comme un singe savant. Elle chante aussi. J'ai tellement développé le côté musical de Mignon dans la vidéo à laquelle je renvoie et dont vous trouverez le lien ci-après, lorsque la vidéo sera montée, que je passe un peu vite. Je vous ai sauté un quatrième, là on en est au deuxième, il y a trois captures d'écran que j'ai faites sur la vidéo passée, j'ai su créer la quatrième, on terminera sur la troisième, celle qui commence par LM, Wilhelm Meister, mais dans la quatrième, je vous le dis oralement, parce qu'on aborde son rapport à la musique, Donc je vais un peu vite.
26:51 Elle émeut Wilhelm, mais en lui faisant entendre une mélodie que tout Allemand aujourd'hui encore connaît par cœur. Mais c'est peut-être le poème le plus connu chez les potaches, et tellement connu même au-delà des frontières de l'Allemagne que les compositeurs français en ont fait des opéras dont l'air principal est « connais-tu le pays où fleurit le citron ».
27:22 Encore une fois, on est en Allemagne, on est en Italie, on est où ? On est en train d'écouter un Allemand invoquant l'Italie. On dirait qu'il y a Saint-Empire romain germanique dans l'histoire. Et vous voyez, il y a déjà ce Drang, Drang c'est l'élan, je trouve mon Drang, ce Drang nord-sud, cet élan vers le sud. Je ris parce que je pense, à partir du développement du tourisme, des cars de touristes allemands, Europavus, qui déferle sur la Corse, l'Italie, l'Espagne.
28:00 « Qu'est ce que je dis ? » Tout le monde connaît cette chanson qui est lancinante, parce que la question revient. Et le nombre de musiciens qui se sont essayés à la mettre en musique, même Beethoven qui n'est pas un grand vocaliste, tout le monde connaît un peu le chœur de la 9ème symphonie, mais bon, il y a l'opéra Fidelio, il a bien fallu qu'il fasse un opéra, Il a fait quelques mélodies, dont une sur le poème de Goethe, mignon. « Connais-tu le pays ? » etc. « Kennst du das Land ? » Schubert bien sûr, et pour une fois, parce qu'en général c'est Schubert qui porte le lied à la perfection, même si ceux de Schumann sont d'une incroyable beauté, plus envoûtante, non, je vais dire plus nocturne, sans avoir la transparence de Schubert, Mais non, le...
29:01 Un peu moins connu du grand public, celui qui a le mieux réussi la mise en musique de Kennst du das Land, connais-tu le pays ? C'est Hugo Wolf. Je l'avais passé en générique. On vous reportait à la vidéo « Mignon », dans le rêverie analytique, et vous en aurez une esquisse. Sinon, vous mettez Romance de Mignon ou Hugo Wolf et vous mettez Elisabeth Schwarzkopf, s'il vous plaît.
29:33 Ça vous évitera bien des interprétations lamentables ou en tout cas tellement inférieures. Schwarzkopf, tête noire. Donc revenons à Mignon. Elle aime Wilhelm Meister, celui qui vient de la racheter aux bohémiens, qui la font travailler contre son gré. Elle aime Wilhelm Meister qui la sauve et s'attache à lui comme le ferait un chien de manière absolue et irraisonnée.
30:08 Je suis obligé, il y a un blanc là, de meubler ce blanc avec du noir. Parce que c'est pas un policier, je peux vous le dire. Wilhelm Meister va être fasciné par elle et qu'il ne serait pas fasciné par un personnage comme ça. Sauf que c'est un garçon comme vous, comme moi, enfin comme vous, je m'adresse au mâle qui m'écoute. Et quelqu'un disait « On connaît leurs défauts, ils sont inconstants. Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? » Ce cri que fait Roxane dans le Bajazet de Racine, ce cri bouleversant.
30:44 « Je t'aimais déjà quand tu étais volage et que tu courais les femmes, qu'est-ce que j'aurais fait si tu avais été fidèle ? Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? » Et non, les hommes ne sont pas comme ça pour la plupart, pour la plupart, messieurs, j'accorde les exceptions qu'on voudra. Donc je vous le dis, il va être fasciné par elle, puis après il va passer à autre chose. Lui, il est dans son roman de formation, dans sa progression, et elle en mourra.
31:15 Chagrin. Elle fascine Wilhelm, qui se sent irrésistiblement attiré par le mystère qui se dégage d'elle. Ses traits sont saisissants. Son expression est un mélange d'ingénuité et de caractère. Et on recommence l'indétermination, l'identité introuvable. C'est une enfant ou une adulte ? Un mélange d'ingénuité et de caractère. Alors du caractère, c'est déjà son teint sombre annonce une origine exotique. C'est-à-dire quoi ? Elle est noire ? Elle est métisse ? Elle est orientale ? Elle est grecque ? Elle est métèque ? Moi…
31:52 Mes compatriotes corse, oui, nous avons l'honneur d'être des métèques. Vous me direz, le nomadisme en Corse, c'est limité, c'est vrai, l'espace est un peu étroit, ta-ta-ta, l'activité principale au long des siècles de la vie, pastoral Corse, c'est la transhumance, avec les troupeaux, précisément. Les Bretons se sont sauvés de la misère par la mer, les Corses ont tourné le dos à la mer qui était source d'insécurité, d'agressions ou de maladies, les plaines impaludées, et se sont sauvés par la montagne.
32:34 Sinon ce sont deux pays granitiques qui ont une forte identité. « Son teint sombre annonce une origine exotique. Elle est une enfant sans l'être tout à fait. » C'est exaspérant à la fin, on n'arrive pas à l'attraper. « Elle est une enfant sans l'être tout à fait. » Est-ce que Wilhelm est pédophile ? Ou bien mais non, mais elle n'est pas tout à fait une enfant non plus. Quelque chose pointe sous le pittoresque qui laisse présager une vie secrète.
33:09 Pourtant, nul ne sait qui elle est, ni d'où elle vient. Voilà, je voulais faire ce rappel pour revenir sur des notions, je sais, que je pense à Laurent Melito, qui a eu le courage, j'aime beaucoup, quelqu'un dit, je ne comprends pas. Je ne comprends pas cette notion de dialectique qui est présente partout là. On est ceci et son contraire en même temps.
33:40 On sent que c'est lié à la dialectique, mais c'est quoi la dialectique au juste ? On va l'approcher comme ça par des cas concrets. On pourra après faire des bilans abstraits, mais quelle différence, quelle abîme entre l'abstraction de départ, qui ne s'est pas encore engagée dans le sérieux de la vie, et l'abstraction du bilan. L'abstraction en aval et non plus en amont. La synthèse. Donc, je passe maintenant à l'antithèse exprès. Mais avant de passer à l'antithèse, je vais prendre un second texte, qui est aussi de Goethe d'ailleurs, toujours qui est censé illustrer non plus la question de l'identité, mais l'autre abstraction.
Le prologue de Faust : Dieu mise sur la liberté
34:32 C'est une question qui… qui revient tout le temps quand je parle du cycle que nous sommes en train de travailler, de la détermination interne, qui est celui de négativité. Parce que pour l'instant ce n'est qu'un mot, mais c'est un peu vague. Alors je choisis précisément le prologue de Faust. Faust est une œuvre que, vous savez, Goethe a mis toute une vie à jouer, mais pour l'instant ça c'est le premier Goethe, si vous voulez, quand il est encore jeune.
35:03 Et l'histoire de Faust lui-même, le savant au fauteuil sombre, comme dit l'autre, qui voit apparaître Méphistophélès, bon bref, on n'en est pas encore là. Il y a un prologue qui se passe au ciel et avec un merveilleux dialogue entre eux, pour reprendre un titre de Sartre, une de ses meilleures pièces, Le Diable et le Bon Dieu. Mais oui, oui, oui, oui, il se discute au paradis entre le diable et le bon Dieu. Allez, le Seigneur, c'est une pièce de théâtre, n'as-tu rien de plus à nous dire ? Ne viendras-tu jamais que pour te plaindre ? Et n'y a-t-il selon toi rien de bon sur la terre ?
35:43 Dites-donc, il est actuel, le Méphistophélès. C'était mieux avant, quelle époque de désolation, les enfants ne savent plus rien à l'école, que de guerre, que de violence. Méphistophélès, rien Seigneur, rien de bon, tout y va parfaitement mal, comme toujours. C'est actuel, mais il doit y avoir autre chose qui caractérise l'actualité, parce que ça c'est de tout temps apparemment, regardez, c'est criant. Dans les dernières années du 18e ou les premières du 19e, les hommes me font pitié dans leur jour de misère au point que je me fais conscience de tourmenter cette pauvre espèce.
36:25 Et là, pour la première fois apparaît le nom de ce qu'est le héros de cette pièce, Connais-tu Faust. Faust, connaît-tu ? Il n'est peut-être pas comme les autres. Le docteur, le savant, mon serviteur. Sans doute, celui-là vous sert d'une manière étrange. Chez ce fou, rien n'est terrestre, pas même le boire et le manger. Bon allez, c'est l'héros romantique. Toujours son esprit chevauche dans les espaces. C'est pas carré, ça.
36:56 C'est pas encore l'appartement de l'Allemand au centre de la ville, près de la fontaine, sous les tilleuls, avec les géraniums aux fenêtres. Ce n'est pas non plus le nomadisme, ce n'est pas si compliqué, on tourne toujours autour des mêmes thèmes. « Toujours son esprit chevauche dans les espaces et lui-même se rend compte à moitié de sa folie. Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes. »
37:26 Comment dire un mot du prince dont je cite souvent l'illumination qui s'appelle « Conte », pour un poème en prose admirable ? Le prince, il voulait voir l'heure du désir et de la satisfaction essentielle, que ce fût une aberration de piété, il voulait. Faust, il est un peu comme ça, il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes. Il n'est pas limite à ses désirs. Mais rien de loin ni de près ne suffit à calmer la tempête de ses désirs. C'est un homme. L'homme est l'animal qui s'ennuie, qui se lasse.
38:06 Le Seigneur, il me cherche ardemment dans l'obscurité et je veux bientôt le conduire à la lumière. Mais il me cherche. C'est ça que Mephistophélès ne voit pas. C'est parce qu'il cherche Dieu qu'il a trouvé Dieu. Je paraphrase Pascal, je sais que certains d'entre vous ont déjà évoqué cette référence. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé ». C'est ce que dit Jésus à l'âme dans le fameux mystère de Jésus, que vous trouvez dans la seule livre complète de Pascal, mais vous trouvez ça en Wikisource, Pascal, mystère de Jésus.
38:45 Un dialogue entre l'âme et Jésus qui est à l'agonie. L'âme qui a l'impression qu'elle n'arrivera jamais à être à la hauteur de ce qu'exige le christianisme, en gros, n'est-ce pas, qui est consciente de ses abominations, de ses péchés. Et là, tout d'un coup, il y a cette parole presque rassurante de Jésus qui dit « rassure-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé, si tu me cherchais que tu m'as trouvé. »
39:16 J'anticipe un peu ici l'autre référence textuelle qui va venir après Goethe. Je pense à Péguy, que je ne vais pas citer souvent, mais des textes admirables qui vont tomber rapides, qui dénoncent celui qui n'éprouve pas le besoin de chercher, qui est content de ce qu'il est, de son train de train de... Vous voyez quand même... Allez, je reprends sans interrompre. Le Seigneur, il me cherche ardemment dans l'obscurité. Je veux bientôt le conduire à la lumière. Dans l'arbuste qui verdit, le jardinier distingue déjà les fleurs et les fruits qui se développeront dans la saison suivante.
39:55 Voulez-vous gager que celui-là vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour entraîner doucement dans mes voies. Le diable s'y connaît en tentation, s'il veut faire basculer ce juste que semble être dans sa quête Faust. Il a témoigné, le diable. Ou son incarnation terrestre, qui est Méphistophélès. Le Seigneur, aussi longtemps qu'il vivra sur la terre, il t'est permis de l'induire en tentation. Dieu, donc, ne s'oppose pas à ce que le diable induise Faust en tentation.
40:43 Tout homme qui marche peut s'égarer. Autrement dit, Dieu ne mise pas sur le bien, qu'il soit entièrement bien, etc. C'est la théologie, ce n'est pas notre sujet. Non, on est en philosophie. Dieu mise sur la liberté. La liberté, ce n'est pas le bien, c'est la possibilité de faire le bien. Et le mal, c'est supérieur encore au bien. C'est le petit point qui manquait dans ce sommet de la conscience grecque antique hélénique que fut le platonisme. Je pense bien sûr au sixième livre de la République.
Le Dieu irreprésentable et la heureuse faute
41:17 Et au soleil, image du bien. Nous on sait qu'il y a un soleil noir. Donc, il lui donne la permission, aussi longtemps qu'il vivra, il est permis de l'induire en tentation. Vous me direz « mais c'est facile, c'est Goethe qui prend des fantaisies avec les textes sacrés, comment ? Comment ? Comment ? Qu'est-ce qui se passe au jardin d'Éden ? Comment surgit le péché fut-il originel ? Le Dieu qui a créé Adam et Ève n'est-il pas dit tout-puissant ? Comment commence Moïse ?
41:59 J'ai choisi, vous regarderez de nouveau l'introduction, regardez les mots qui l'entourent, il n'y en a pas beaucoup. Il commence par affirmer l'identité de Dieu, une identité qui n'appartient qu'à Dieu, unique, einzig, unique. Après, c'est pas « unsichtbar », invisible. Allons bon, on croyait saisir l'identité invisible. Unvorstellbar, inreprésentable avec les religions de la transcendance, l'islam est le plus radical à ce niveau-là, et le christianisme le moins radical car, moyennant le personnage du Fils et de l'incarnation, on peut représenter Dieu parce que Dieu a poussé la charité jusqu'à prendre la forme humaine, C'est la condition humaine, si vous préférez. Mais jusqu'au négatif, c'est ça que je voudrais illustrer. Je pense à Jésus au mont des Oliviers.
43:03 Non, il ne va pas au supplice en disant « c'est quelques mauvais moments à passer, après je vais être célèbre pendant des milliers d'années, c'est Happy End ». Non. Qu'est-ce qu'il dit Jésus ? Dans le texte de l'Évangile, ce n'est pas Goethe. « Mon Père, si tu peux éloigner cette coupe, éloigne-la de moi. » Il renâcle devant sa mission. « Mais que ta volonté s'accomplisse, je ne serai pas contre ta volonté, mais si tu pouvais m'épargner le supplice et par le droit. »
43:35 Autrement dit, Dieu épouse la condition humaine jusque dans l'angoisse métaphysique jusqu'à l'athéisme. Je fais exprès de forcer un peu la dose. On n'est jamais si près de l'homme que lorsqu'on commence à douter de tout. Et être sur le chemin du désespoir sans être désespéré, découragé.
44:08 Bon, allez, vous voyez que ce n'est pas Goethe qui a inventé ça. Je veux dire, le péché s'il est apparu dans le jardin qui a propriété, qui a été créé par un Tout-Puissant, ça ne s'est pas fait dans le dos de Dieu. Il n'y a rien dans le dos de Dieu, il n'y a rien contre sa volonté puisqu'il est Tout-Puissant. Donc Dieu a voulu. Que la pomme soit croquée, comme le fruit. Il n'est nulle part précisé que c'est une pomme.
44:38 En théologie, on parle même de felix culpa, heureuse faute, qui a permis de sortir de l'animalité, qui fait qu'on n'avait pas honte d'être nu. Lorsque Dieu appelle Adam dans le jardin, après que la pomme ait été croquée, Adam dit « Je ne me montre pas ». Parce que je suis nu. Ah, donc tu as goûté la pomme. Parce que jusque-là, ce n'était pas un problème d'être nu depuis des millions d'années d'animalité. Mais oui, c'est sérieux, la théologie, comme dirait Heimbault. La théologie est sérieuse. Ce n'est pas une grenouille de bénitière, Heimbault, vous savez, pour qui dit ça.
45:14 Peut-être qu'elle ne sait pas à quel point elle est dans le vrai. Mais voilà quoi. Et puis, il n'y a pas de travail. Les singes cueillent les fruits dans la canopée là-haut, quand il y en a plus, ils vont ailleurs. C'est le maximum de leur activité productive, c'est de se déplacer. Tandis que là, tu gagneras le pain, la sueur de ton front. Tout va changer et tout va faire que celui qui était un animal dans le paradis terrestre ressemble de plus en plus à nous, à l'homme.
45:45 « Tu ne sais pas, tu accoucheras dans la douleur ». Donc voilà, tout ça c'est pour commenter que ce n'est pas scandaleux que Dieu autorise le diable à tenter l'homme. Surtout cet homme-là. Tout homme qui marche peut s'égarer, est libre de faire le bien comme le mal. Méphistophélès, je vous remercie, j'aime avoir affaire vivant, j'aime les joues pleines et fraîches, je suis comme le chat qui ne se soucie guère des souris mortes.
46:15 Le Seigneur sait bien, je le permets. Écarte cet esprit de sa source et conduis-le dans ton chemin, si tu peux. Mais sois confondu s'il te faut reconnaître qu'un homme de bien, dans la tendance confuse de sa raison, sait distinguer et suivre la voie étroite du Seigneur. Je suis tout fait. Il ne la suivra pas longtemps et ma gageure n'a rien à craindre. Si je réussis, vous me permettrez bien d'en triompher à loisir. Je veux qu'il mange la poussière avec délice comme le serpent, mon cousin. Le serpent rampe sur le sol, il mord la poussière.
Méphistophélès, l'esprit qui nie, compagnon de l'homme
46:58 Le Seigneur, écoutez bien, parce que c'est surtout pour ce qui suit que j'ai choisi ce texte et que je l'ai d'abord situé dans ce qui précède. Et là, c'est pour illustrer cette fameuse négativité. Mais non, je perds pas mon fil. Négativité abstraite, on va mieux voir ici. Je vous rappelle quand même avant de lire la suite que lorsque Méphistophélès apparaît pour la première fois à Faust et commence un peu son opération séduction, Et que Faust lui dit « Qui es-tu ? » Là il décline son identité. Alors là il est clair « Je suis celui qui nie ». Du verbe « nier ». Le néant n'est jamais que le participe présent à l'action de nier, n'est-ce pas ?
47:44 Allez, allons-y maintenant, le temps fort. Tu pourras toujours te présenter ici librement « Je n'ai jamais haï tes pareils, je n'ai jamais haï les diables ». Entre les esprits qui nient, c'est ça le mal, l'esprit de ruse et de malice, il y a mal dans malice, me déplait le moins de tous. Ce qu'il a discuté, c'était très copain avec Hegel, de la ruse, de la raison.
48:14 Le passage, le plus important philosophiquement et anthropologiquement, l'activité de l'homme se relâche trop souvent. Le contraire de Mignon, le contraire de Faust, le contraire de la mobilité inquiète, le contraire du désir jamais satisfait du besoin d'infini. Il se relâche trop souvent. Il est enclin à la paresse. Ce n'est pas le nomadisme ça. Et j'aime à lui voir un compagnon actif, inquiet, le diable, et qui même peut créer au besoin comme le diable.
48:50 Donc vous voyez, la négativité, Dieu pense qu'elle est nécessaire pour que l'homme ne retombe pas dans l'inertie et dans l'animalité dont il a eu tant de mal à sortir. Voilà, je m'adresse ici à Laurent Melito en particulier, à vous tous bien sûr, mais qui a eu la gentillesse et la présence d'esprit de vouloir mieux se renseigner sur la dialectique. Ces choses quoi de plus opposées que le diable et le bon Dieu ? Et les voilà qui fusionnent ici dans une même collaboration, au profit de quoi ? De nous, de l'anthropologie. Il en faut de la négation pour arriver à l'affirmation.
49:37 Voilà, je tenais à ne pas faire l'impasse sur ce texte extraordinaire, je le relis en vitesse, sans interrompre, le Seigneur disant donc au diable, un diable, tu pourras toujours te présenter ici librement. Je n'ai jamais haï tes pareils. Entre les esprits qui nient, l'esprit de ruse et de malice me déplaît le moins de tous. L'activité de l'homme se relâche trop souvent. Il est enclin à la paresse. J'aime lui voir un compagnon actif, inquiet, et qui même peut créer au besoin comme le diable. Voilà. Après, c'est la fin de la scène. Le prologue se termine, le rideau se baisse et la pièce commence.
50:21 On va voir maintenant l'antithèse. Mais l'antithèse dénoncée, ce qui ne quitte pas le cadre de l'identité, le contraire de la négation, l'affirmation identitaire. C'est extrait d'un très beau texte qui existe en PDF, de Péguy, une référence de première grandeur dans le monde catholique, mais pas que.
Péguy contre les honnêtes gens
50:58 Tous les catholiques comme Péguy, moi je prends. Jugez plutôt, vous allez voir ce qui va suivre. Ou plutôt, on va inverser, pardon Pierre-Alain, on va prendre le texte de Péguy qui est juste après, et qui va éclairer la suite de phrases que nous voyons là. Voilà. Merci. Donc c'est Péguy ici, Alors qu'il ne parle pas en aphorisme, en proverbe, mais qui développe ce qu'il a à dire sur l'habitude, l'inertie, ce que dénonçait le bon Dieu dans le texte de Faust. L'homme se relâche, se ramollit dans le train-train.
51:43 Le pire, c'est d'avoir une âme endurcie par l'habitude. C'est un catholique qui parle. Sur une âme habituée, la grâce ne peut rien. Elle glisse sur elle comme l'eau sur un tissu huileux. Grand écrivain, immense poète. Les honnêtes gens ne mouillent pas la grâce. Il n'a pas l'air de penser du bien des honnêtes gens. C'est que précisément les plus honnêtes gens, ils connaissent son latin, excusez-moi, je fais une petite parenthèse linguistique, mais souvent les élèves font des contresens quand ils traduisent le latin « boni homines », ils traduisent les hommes bons ou les hommes biens qui sont dans le bien. Et non, c'est un contresens, c'est les hommes qui ont du bien.
52:32 C'est un peu l'establishment, attendez aujourd'hui les élites. C'est que précisément les plus honnêtes gens ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu'on nomme tels, sous-entendu à tort, a raison, et qui aiment à se nommer tels, ça c'est sûr, n'ont point de défaut eux-mêmes dans l'armure. Ce que cet immense auteur catholique, chrétien en tout cas, reproche à ces honnêtes gens, c'est qu'il n'y a pas de défaut. C'est pas beau, ça.
53:02 Vous voyez comme le négatif, l'exigence de négativité se réintroduit dans une positivité qui s'animalise à vue d'oeil. Ils ne sont pas blessés, pas de défauts, pas de blessures. Vous savez que défaut a un double sens, c'est le contraire de qualité, c'est faire quelque chose de mal, mais c'est aussi manquer, faire défaut, le manque. Donc il relance le désir infini. Ils ne sont pas blessés, leur peau morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute.
53:40 Je pense à la parabole du jeune homme riche dans l'évangile, celui qui vient au devant de Jésus, parce qu'il commence à entendre dire qu'il a une réputation, qu'il est de bons conseils. Il lui dit « ben voilà, Je suis les dix commandements, je les respecte, je suis un juste à la société juive. Qu'est-ce que je dois faire de plus pour gagner le paradis ? Jésus lui dit « Laisse ton bien et suis-moi ». La conclusion est magnifique. Le jeune homme s'en alla fort triste car il avait beaucoup de bien.
54:11 Voilà un honnête homme qui est passé. Leur peau morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent pas cette ouverture, le contraire de l'armure, n'est-ce pas ? Le contraire de « Ein feste Burg ist unser Gott » ! Je fais exprès de rappeler, n'est-ce pas, pour montrer qu'on ne passe pas d'un sujet à l'autre. Dans mes vidéos, j'espère, on ressasse un peu toujours la même chose, mais comme des variations sur un même thème. Vous rappelez le titre d'un psaume de Luther, enfin d'une cantate, d'un choral, merci, musical protestant par excellence, d'un choral écrit par Luther lui-même, qui disait que la musique était le plus grand service divin juste après la théologie, Frau Musica, Dame Musica.
54:57 Et le titre de son choral le plus célèbre dont Bach s'est servi en le citant, en variant, en le complexifiant, c'est « Ein feste Burg, ist unser Gott, notre Dieu est une citadelle imprenable ». L'armure, la cuirasse, comme dit ici Péguy. Leur peau morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse, sans faute. Ils ne présentent pas cette ouverture qui fait une affreuse blessure. On ne peut pas ne pas penser ici, et c'est une littérature chrétienne aussi, les romans arthuriens avec le roi Pécheur.
55:35 Celui dont l'appelait Fassine Perceval, le Gallois, le seul qui arrivera au Graal, pas précisément parce qu'il a vu la blessure. Une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement maljoint, éternellement maljoint, Une grande écriture que celle de Péguy. Une mortelle inquiétude, une invisible arrière-pensée, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée.
56:21 Il y en a que ça agace, mais Péguy a un usage fascinant de la répétition lancinante. Il ne présente point cette entrée à la grâce qui est essentiellement le péché. Le péché est une entrée à la grâce. Parce qu'ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Si vous entendez, tant pis pour eux. Parce qu'il ne manque de rien, écoutez cette phrase magnifique, parce qu'il ne manque de rien, on ne leur apporte rien.
56:51 Ils ne sont pas bouleversés par la charité, parce qu'ils n'en sont jamais l'objet, parce qu'il ne manque de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. Un bout de pain, l'Auvergnat, ce n'était rien qu'un peu de bois d'abord, parce qu'il fait froid, cette saison. Mais il m'a réchauffé le corps et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un feu de joie. Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'a réchauffé le corps et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un grand festin.
57:26 Comment voulez-vous que celui qui a tout connaisse le bonheur de manger ce pain-là, celui qui est donné par l'Auvergnat ? Parce qu'il ne manque de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. Vous voyez que du côté de ce tout, de la valeur positive, ce n'est pas négatif, mais qu'est la rançon du négatif, c'est toujours du côté du manque, de l'aspiration.
57:58 La charité même de Dieu ne panse point, ne soigne pas celui qui n'a pas de plaies. Mais oui, celui qui n'a pas de plaies, il ne verra jamais Dieu lui appliquer ses baumes. C'est parce qu'un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. Il est évident qu'il n'y avait pas les événements de Gaza, j'ai repris d'autres textes, mais tout de même, n'est-ce pas ?
Bois mort et âme morte, trop bourrés de passé
58:29 C'est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l'essuia d'un mouchoir. Or celui qui n'est pas tombé ne sera jamais ramassé, et celui qui n'est pas sale ne sera pas essuyé. Et maintenant on peut revenir aux aphorismes, pardon pour cette gymnastique verticale pyrralin, qui résume d'une manière plus lapidaire, comme autant d'aphorismes de phrases courtes, les mêmes idées.
59:02 Du bois mort, c'est du bois habitué. Une âme morte est une âme extrêmement habituée. Du bois mort et du bois qui organiquement s'en rappelle trop, qui est encombré par sa mémoire, qui est trop tourné par le passé, qui n'affronte plus l'inconnu, ce qui est devant, ce qui est l'avenir. Rappelez-vous Baudelaire, mais oui vous croyez que je passe chaque fois d'un truc à l'autre. J'illustre de manière multiple grâce au millénaire de notre héritage historique, qui est notre vraie richesse. J'illustre, j'essaie d'illustrer des propos qui sans cela ne toucheraient personne parce que trop abstraits.
59:51 Hegel prend comme exemple, si je dis tous les animaux, ces quelques mots ne sont pas l'équivalent d'une zoologie en plusieurs volumes, même si ça veut dire la même chose. Oui, le poème de Baudelaire. Un cœur tendre, dans l'harmonie du soir, si vous rappelez bien celui qui voit le crépuscule, un peu mélancolique comme toujours le crépuscule, mais qui voit venir le néant la nuit.
1:00:27 Un cœur tendre qui hait de la haine, le néant vaste et noir du passé lumineux, recueille tout vestige, tourne le dos à la dimension de l'avenir, du futur, et se tourne vers le passé. Ce que Proust reprendra tout au long de cette gigantesque de toute une vie à la recherche du temps perdu. Seulement ça, ça veut dire qu'on a cessé d'affronter ce qui vient en ressassant tout le temps par ce qui est venu et qui a fui.
1:00:59 Même si c'est vrai qu'on peut en tirer un bénéfice car les seuls vrais paradis sont ceux qu'on a perdus. C'est bien sûr une citation de Proust. Donc une âme morte est une âme qui organiquement et psychologiquement s'en rappelle trop. Du bois mort, on répète, est du bois habitué à la limite. Parce que l'habitude, l'encroutement atteint une limite, c'est la mort. Une âme morte est une âme habituée à la limite.
1:01:34 Du bois mort est du bois trop bourré de son passé, une âme morte est une âme trop bourrée de son passé. Du bois mort et du bois résiduel à la limite, une âme morte est une âme résiduelle à la limite. Non, je ne regrette pas les répétitions, il y en a qui ça peut agacer, mais ça a le mérite de clarifier de plus en plus notre propos. Ne quitte pas cette antithèse qui nous montre ce que donne le contraire de l'indétermination, de l'identité toujours fugitive, mignon.
1:02:16 C'est ni le sexe, ni l'âge, ni si c'est un homme, ni si c'est une femme, ni si c'est une adulte, ni si c'est un enfant, ni si elle réside, parce qu'il y a nom, prénom, adresse, c'est ça l'identité, adresse, domicile. Une roulotte. Je renvoie dans la série des Rêveries Analytiques, non pas mignon, mais ce qui a suivi une série de lectures du dernier texte, « Achevé de Nerval, promenade et souvenirs ».
1:02:51 Et qui a pour… en deux parties, dont le problème, justement, la première phrase, Promenades et souvenirs, c'est « Il devient véritablement difficile à trouver à se loger dans Paris et commencer une quête de domicile, un nomadisme ». Donc je ne veux pas quitter cette critique que fait Péguy de l'habitude sans défendre l'habitude.
L'habitude, moment d'un processus
1:03:22 Et là je repense, je m'adresse à vous tous, mais encore une fois plus précisément à Laurent Melito qui voit de mieux en mieux ce que c'est que la dialectique. Donc, si vous remplacez les parties d'un tout par les moments d'un processus, les parties d'un tout c'est dans l'espace. Je vois une maison là dans l'espace, il y a le grenier, il y a la cave, il y a les fondations, il y a le salon, il y a le vestibule, peu importe. Ça c'est les parties dans l'espace, toutes dans le même temps, simultané. Il n'y a pas la cave où il est 4 heures et puis le grenier où il est 7 heures.
1:03:59 Par contre, les moments dans le temps, d'un processus, là on est dans le temps, c'est d'abord la graine, puis le bourgeon, puis le bourgeon qui éclate et qui dans son éclatement donne la floraison, car si le grain ne se meurt, il ne porte aucun fruit. Puis la fleur, puis le fruit, ce sont des moments. Eh bien, l'habitude, je parle à Laurent, à vous tous, et je crois qu'on cerne le problème maintenant de la dialectique.
1:04:32 Si on la pose en termes de moment, il y a un moment pour l'habitude. Il ne s'agit pas de dire qu'il faut dès l'enfant à sa naissance le jeter dans un canoë et advienne que pourra, au hasard des flots, comme on a fait pour Moïse. Heureusement qu'il a été recueilli et qu'il a grandi dans un palais, dans une résidence tout de même.
1:05:02 Donc, je tenais par honnêteté intellectuelle à ce qu'on dénonce ici, c'est un excès d'encroutement. C'est le moment où on ne voit plus. Mais là, je suis obligé de m'attarder parce que je reste encore, non pas dans le ressentiment qui est un très mauvais sentiment, mais dans ma colère contre ceux qui parlent avec mépris les autres comme des nomades. Regardez ma maison.
1:05:34 Je vous ai parlé de Schubert tout à l'heure, qui a fait parmi les recueils de lieder les plus bouleversants qu'on ait jamais fait. C'est un naïf Schubert, c'est pas quelqu'un de cultivé comme Schumann ou comme Wolf. Il prend des textes comme ça qui l'ont inspiré, quelquefois c'est des poètes mineurs, mais il en fait des chefs-d'oeuvre musicaux incroyables. C'est un viennois, comme Mozart, Mélodie, je ne vais pas faire un cours sur Schubert, mais parmi ces cycles de lieder, l'un des ultimes, des tout derniers, c'est le Winterreise, le voyage d'hiver.
1:06:10 Il n'y a plus qu'un homme qui marche dans la neige. Au début, il est encore dans des maisons, parce qu'il quitte son village, on sent qu'il y a un chagrin, il y a quelque chose. Le premier poème s'appelle Gute Nacht, enfin le premier lied, le premier chant sur le texte, s'appelle Gute Nacht, et à un moment donné, il dit, en passant la nuit, c'est un solitaire.
1:06:41 Tout le monde est bien calfeutré chez soi avec les Wintergarten, les jardins d'hiver derrière les vitres, comme on dit en Allemagne, n'est-ce pas ? Surtout quand c'est Noël, n'en parlons pas, on sent le Noël qui brille aux fenêtres pendant qu'il y a le blizzard dans la rue, dans lequel se promène le voyageur du Winterreise, le voyage d'hiver, et il dit cette phrase, j'y arrive, Laissez vos chiens hurler devant vos maisons de maîtres.
1:07:12 Donc ça c'est l'excès d'encroutement. Mais ce que je voudrais rappeler maintenant, je suis dans le sérieux de la philosophie et de l'anthropologie, je généralise aux sciences de l'homme, au pluriel. L'homme est l'animal nomade. L'histoire de l'homme commence par une migration qui n'est pas finie. Comment puis-je dire que le migrant c'est l'autre ? La migration a son point de départ dans les arbres de la canopée, quand nous étions encore plus pithèques qu'anthropos, plus singes qu'hommes. Et puis après il y a eu la savane et la bipédie, mais on n'est pas resté là, on a traversé l'immense continent africain dont la dimension éclate dès qu'on a affaire à un globe Les moments réduits sur les planisphères pour des raisons de projection. Et puis tout d'un coup l'homme passe à l'Europe, puis à l'Asie.
1:08:11 C'est incroyable cette migration ! Je suis très content d'habiter mes 18 mètres carrés sans douche. Mon chat, il arrive qu'il en prenne la moitié, mais là comme c'est l'hiver, il se tient près du radiateur. Mais c'est un transit. J'en ai eu des domiciles. C'est un je impersonnel. Je m'adresse à des gens qui ont eu plusieurs domiciles, je suis sûr.
1:08:43 Évitons de croire qu'un transit est le stade final de la vie. Restons en transit. Donc voilà, je tenais à préciser que je ne fais pas le procès de l'habitude. Regardez au niveau pédagogique, comme c'est important de faire des exercices, de faire « practice », comme disent les anglo-saxons, de faire des gammes au piano. Parce qu'il y en a qui disent « non, il faut laisser l'enfant ». Oui, mais à ce moment-là, c'est le piano qui impose ses lois, car les enfants qui font ça, ils font tous les mêmes trucs que le piano leur impose, Mais celui qui, à force de faire de la practice, de s'habituer à faire des heures par jour, quand on disait à Mozart que vous êtes doué, il disait moi je m'y mets depuis que j'ai l'âge de trois ans.
1:09:29 Ça veut pas dire qu'il n'était pas doué, ça veut dire que j'en serais pas là. On est meilleur musicien en travaillant depuis l'âge de trois ans, plusieurs heures par jour, sans être doué, qu'en étant doué en ne travaillant pas. Et oui, ce serait un peu simple, Vous savez ces parents d'élèves qui disent au maître « Oui je sais, il ne travaille pas, c'est dommage parce qu'il est très intelligent, mais il va finir par être idiot madame ».
1:10:00 C'est comme un muscle l'intelligence, si vous ne l'entretenez pas il s'atrophie. Voilà, donc je défends l'habitude, mais comme un moment, que ne soit pas le définitif de votre horizon, de notre horizon. Voilà ce que je tenais à affirmer. Et alors, j'insiste sur cette migration, parce que je résume un peu tout ce qu'on a vu là maintenant, mais en mettant l'accent sur l'essentiel, sur cette, si j'osais le barbarisme, cette nomadicité immanente à l'anthropologie.
L'Unruhe de Leibniz et l'homme, concept existant
1:10:43 Il y a un très beau texte de Leibniz, philosophe plutôt conservateur, en science. En science, il a créé le calcul d'infinitésimale à peu près en même temps que Newton, et les écoliers ne savent pas, les lycéens, les collégiens, que chaque fois qu'ils mettent delta x sur delta y, qui est la première formule du calcul d'infinitésimale, le calcul de la dérivée avant celui de la primitive, etc., les intégrales, Leibniz est l'auteur de cette formulation. Par contre, en politique, en valeur, religieusement, tout ça, enfin religieusement, il essayait de mettre d'accord tout le monde, il était très tracassé par des affreuses périodes, des guerres de religion qui ont ensanglanté l'Europe d'une manière inimaginable.
1:11:31 Ici je parle entre protestants et catholiques, mais enfin si avec ça, voilà. Donc, d'essayer de mettre tout le monde d'accord avec une espèce de œcuménisme avant la lettre, C'est un grand esprit d'une prodigieuse documentation. Documentation, érudition, c'est pas ça qui m'intéresse, c'est qu'il y a un passage où il remarque, ce qui est très moderne pour l'époque, que dans la langue allemande, l'inquiétude se dit unruhe. Ruhe, c'est le repos.
1:12:02 Et l'équivalent de rest en anglais, R-U-H-E, R-U-H-E. C'est le repos, un-rou-e, le non-repos, l'inquiétude. Il dit, c'est le même mot dans notre langue pour le mouvement du tic-tac de l'horloge. Et ça c'est de l'angoisse, c'est du temps, c'est le temps qui passe.
1:12:32 Qui fait dire à Baudelaire dans le poème L'Horloge, Dieu sinistre et friand, comme dit Baudelaire, « 3 600 fois par heure, la seconde nous chuchote, souviens-toi, et j'ai sucé ta vie avec ma trompe immonde. » La force de Baudelaire. Et bien cette inquiétude, Unruhe est de l'essence même du temps, le tic tac de l'horloge. C'est l'anthropologie. Je reviens en philosophie après mes détours par des exemples littéraires.
1:13:09 Ceux qui suivent de près et qui n'ont pas peur de revenir aux abstractions après être passés par le Le détour par le concret, de même que la science arrive au concret en faisant un détour par l'abstrait, par les équations. C'est intéressant ce double mouvement de la culture. Je rappelle peut-être que je vais signaler qu'il y a deux prédicats, pardon, il y a le même prédicat pour deux sujets différents chez Hegel.
1:13:42 Pour l'homme et pour le temps précisément. Je suis en train de faire le lien entre les deux. Or c'est le même prédicat. Hegel dit, comme s'il définissait l'homme, l'homme est le concept même existant. Ne développons pas, ça a l'air compliqué, mais c'est le concept même, mais pas le concept dans ma tête comme une idée, c'est le concept même existant, l'homme. Il n'y a pas d'homme s'il ne produit pas dans le monde extérieur le monde dans lequel il vit. Ce n'est pas un monde trouvé, c'est un monde produit.
1:14:14 L'oiseau fait son nid et l'ours sa tanière, ça s'arrête là. Après on fait tous les ans la même chose quand l'hiver approche. Non, non. L'homme, il produit et il ne cesse de modifier. Sa production est de l'enrichir. Et son inquiétude, c'est ça, elle est créatrice, n'est-ce pas ? Cette part de négativité, de supprimer, d'aller au-delà du résultat auquel j'étais arrivé. Alors ne dites pas que vous êtes en train de justifier celui qui veut toujours plus d'argent. Non, parce que justement, il fait fausse route. Parce qu'il croit que c'est dans l'argent que ça se passe.
1:14:51 Il reste bloqué. A cette habitude, là, c'est pas bon. L'argent me dispense de réfléchir à ce que je veux, parce que je peux faire tout ce que je veux avec l'argent, je n'ai pas besoin de me poser la question d'une volonté déterminée, comment on y revient ? Voilà, je reste encore dans le thème du nomadisme pour dire que j'ai commencé par Moïse, qui dit à Dieu « je ne veux pas être un prophète, c'est trop lourd à porter, laisse-moi faire paître mes troupeaux ».
Le désert, berceau des religions de la transcendance
1:15:32 Celui qui ne verra pas la terre promise, qui a conduit son peuple à terre promise mais qui est mort avant d'en fouler la terre. Il restait nomade jusqu'au bout, qui ne défend pas un territoire, mais qui défend l'inquiétude. Or, ça a commencé avec Abraham, rappelez-vous, Abraham s'en fut d'Ur en Chaldée, il faisait paître ses troupeaux sur une terre sans limite.
1:16:04 Mais ce que vous faites remarquer, j'ai commencé par Moïse, affirmant ce qui est commun aux trois religions de la transcendance, le Dieu unique, éternel, omniprésent, voilà pour sa positivité et voilà pour sa négativité, invisible, irreprésentable, immortel, etc. Ces trois religions du monothéisme sont toutes apparues dans un mouchoir de poche géographique qui s'appelle le désert.
1:16:43 Que voulez-vous faire dans le désert, sinon migrer ? Mokhtar import-export, comme on voit souvent dans les pays musulmans, n'est-ce pas ? La boutique. Eh bien oui, on peut produire sur les terres fertiles du tchernoziom de la Russie et de l'Ukraine, dans les riches plaines fluviales de Chine ou du Vietnam, les rizières, le Yang-Tsé-Kiang, la vallée du Nil. Mais qu'est-ce qu'on voulait faire dans le désert ? Sinon, vivre de ce qui passe, la caravane.
1:17:17 Et bien c'est de là que viennent les trois religions de la transcendance, parce que dans le décor du désert, et tous ceux qui y ont été, ce n'est pas parce que j'y ai été, il y en a qui y ont été en touriste et qui n'ont rien vu, n'est-ce pas ? Qui n'ont pas vu précisément ça, la révélation que c'est le néant, qu'il ne faut pas attendre de la nature le salut, que si le salut existe, c'est au-delà de ce qui est là. Le désert, il n'y a rien. C'est la mort. Ce n'est pas Tahiti où je casse une noix de coco, je bois, je mange, je me nourris.
1:17:56 Et puis après, je me tire du jus de coco pour cuire le poisson que je ramasse. Non ! Le désert, Mokhtar, import-export. Or les mathématiques ne se seraient jamais développées comme ça sans le zéro. Le zéro n'est pas une création arabe. Les arabes eux-mêmes le savent très bien dans leur histoire, en tout cas ceux qui savent, c'est une création des hindous, mais que le nomadisme, les caravanes arabes ont transmises à l'occident. En y ajoutant bien sûr l'algèbre qui est un mot arabe, qui veut dire un membre luxé qui a été remis, membre d'équations. Voilà, je suis un peu exaspéré par le fait qu'on dit les nomades.
1:18:40 Comme s'il y avait les musulmans d'un côté, les chrétiens. Mais non, c'est les mêmes, même exigence de transcendance. Abraham, oui, oui, nous sommes tous des enfants d'Abraham, des juifs, chrétiens ou musulmans. Mais il y a des puissances étrangères à cette géographie, étrangères au désert, des puissances qui viennent de loin, qui ont intérêt à opposer les arabes, les juifs et les chrétiens. Pardon les Arabes, les Juifs et les Chrétiens. Je devrais dire les musulmans, les juifs et les chrétiens en restant dans une différence religieuse car l'arabe n'est pas une ethnie.
1:19:15 Non, non, non, non, Ibn Khaldun, les plus grands écrivains en langue arabe, ne se considèrent pas comme arabe. L'arabe c'est celui qui est dans le bled avec trois chèvres et deux moutons dans le désert. C'est le fond du panier social. Voilà, je vais demander à Pierre-Alain, ou plutôt je vais regarder si les questions s'affichent.
Question : imaginer la force négatrice
1:19:45 Je suis content de retrouver Geoffrey Joux en 2024. Quelle fidélité ! Comment précisément imaginer la force négatrice contre laquelle à l'heure du silence des pantoufles, Les masses bien diverties en France, ça sonne comme Péguy ça, seraient obligées de révoluer. Désolé pour la naïveté. Non, non, non, c'est pas naïf. Comment précisément imaginer la force négatrice contre laquelle ?
1:20:19 Je vais me focaliser dans la question de Geoffrey Gio sur le mot « imaginer ». L'imagination au pouvoir, ça ne vous rappelle rien ? C'était mai 68 un slogan comme ça. L'imagination au pouvoir. Elle a été au pouvoir, l'imagination, bien avant mai 68. Regardez les cérémonies à Nuremberg dans les années 30, regardez les torches la nuit avec les uniformes, les aigles impériales.
1:20:52 Cela savait travailler sur l'imaginaire des gens. Au pouvoir, il y avait l'imaginaire, et il n'y avait que l'imaginaire, le contraire du raisonnable, de la raison et du rationnel. Je ne dis pas ça contre Geoffrey Jouard, il prend « imaginer » ici. Mais j'ai dit qu'il faut cesser d'imaginer et il faut produire de l'unité entre des gens qui s'entre-déchirent. C'est difficile. Et cesser de ce que Clouscard dénonce dans le capitalisme. « Le capitalisme finira par porter la guerre civile chez les pauvres », disait Clouscard.
1:21:29 Une de ses phrases… Les plus actuels. La guerre civile chez les pauvres. Évidemment, quand les riches s'en mêlent et se servent d'un pauvre qui est là pour abattre un autre pauvre qui ne lui plaît pas, quand on fait la guerre sans aucun cadavre, parce qu'il y aura toujours de quoi jaunir les cadavres, je vous l'avais signalé à l'époque de la guerre du Vietnam, n'est-ce pas ? L'opinion américaine commençant à s'inquiéter de voir tant de cercueils, les boys, revenir dans des cercueils.
1:22:08 Les autorités politiques américaines ont compris qu'il fallait, je cite l'expression de l'époque, qui est d'eux, c'est pas moi, hein, jaunir la guerre. Il fallait entraîner l'armée du Sud-Vietnam, corrompue complètement, avec milliers de paires de chaussures de Madame Nhu, en fait, laissons cette histoire obscène. Et de sorte que des Vietnamiens tuent des Vietnamiens, que des Slavs tuent des Slavs. Ah oui, ça vous rappelle l'actualité ? Ben oui.
1:22:41 Il suffit de leur donner autant d'armes qu'ils veulent. Et s'il y en a plein qui meurent, on leur redonne des armes, parce qu'il y en a encore qui sont vivants à tuer. Et oui, je suis sombre ici. Merci, Jo. Oui, donc, s'opposer à ça, c'est commencer par essayer d'unifier ce qui s'oppose. Voilà, pardon, c'est un peu abstrait à ma réponse, mais à l'heure du silence des pantoufles. Ceci dit, c'est un peu injuste, Geoffrey, parce que je trouve qu'il y a beaucoup de gens inquiets. Je suis frappé par le passé. Les gens sont inquiets de faux problèmes, Il n'y a jamais autant de sécurité. Je sais que ça scandalise. Mais regardez les chiffres, ne me croyez pas.
1:23:25 Les chiffres ne sont pas de judiciaires des années 20, 30, 40, comparés à aujourd'hui. Oui, bien sûr. Bien sûr qu'il y a des guerres atroces en ce moment, mais beaucoup moins meurtrières que celles qui ont opposé l'Iran et l'Irak, mais tout le monde s'en foutait de celles-là. C'est la plus meurtrière des guerres de l'après-guerre. Et j'ai diffusé une vidéo où un responsable d'un des plus grands think tanks américains se vantait que les Américains ont eu bien raison de vendre des armes aux deux côtés.
1:24:03 Il dit très bien, beaucoup de lucidité, c'est pas très moral mais c'est efficace. Vous croyez que j'en rajoute, mais je vous dis toujours que je suis en deçà de la vérité. Mais je fais une série d'ateliers sur le cycle de ce qu'on ne veut pas savoir, du sujet qui s'oppose à lui-même. Mon narcissisme ne peut pas supporter qu'on dise que je suis un monstre. Ben oui, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Ben décevait d'arriver des monstres dans ce cas-là. Voilà pourquoi je n'aime pas le mot Occident.
1:24:36 On fait comme si c'était une géographie, il suffit que je sois en France, donc je fais partie de l'Occident, donc je dois porter sur les épaules toutes les turpitudes, faites par une poignée. C'est pour ça que je dénonce l'Atlantisme, même pas l'Amérique, l'Atlantisme. Vous savez, les gouvernements baltes, polonais et ukrainiens, ils ne sont pas américains. Qu'est-ce qu'ils sont atlantistes ? Voilà, merci Geoffrey, c'est une bonne question.
Questions : Lévinas, l'enfer de Bosch, Job
1:25:12 Julien Belmond, oui je me répète, je suis trop content de retrouver, j'ai toujours peur que cela fasse un tour et puis ils s'en vont. Vous servez-vous parfois de l'éthique du visage de Lévinas pour fonder votre rapport à l'altérité ? Est-ce une philosophie qui vous parle ? On ne peut pas faire l'impasse sur un philosophe comme Lévinas, je réponds ici à Julien. Et j'en ai beaucoup parlé avec les camarades juifs, j'ai d'ailleurs à une époque, j'ai jamais autant discuté avec des juifs israéliens, que, c'est assez étrange, j'étais au fond de la jungle africaine, j'étais contrat local, comme on dit prof, avec le salaire des habitants du pays en question, même si le pays en question, pays pauvre, relativement au pays développé, n'hésitait pas à payer à moi-même.
1:26:03 Et à ma femme, à mes enfants. Le voyage, aller-retour et le logement, très beau logement, mais il y avait d'autres contrats locaux, des gens qui comme ça étaient professeurs, se contentant d'un salaire national de plusieurs pays. Il y avait des Israéliens qui étaient profs d'anglais, de maths, nous étions dans la même petite ville de Brousse, pour rien vous cacher, à Agboville, Le Mali, qui était à peu près entre 100 et 150 kilomètres nord d'Abidjan, en pleine forêt, en biotope amazonien. Ce n'est pas le Sahel, ce n'est pas le Niger et le Mali.
1:26:42 Donc, on discutait beaucoup de Lévinas, oui, des mains, du visage, ça parle beaucoup. Mais oui, mais ça reste très cérébral, C'est un peu phénoménologique. C'est pas une insulte, c'est une grande tradition. Mais je suis toujours étonné que quand on dit la phénoménologie, sans préciser, tout le monde pense à Husserl et donc à Lévinas, à ses disciples, à Merleau-Ponty, qui est une des plus belles figures de ce mouvement.
1:27:18 Alors quand même le premier qui écrit une phénoménologie, c'est Hegel, le chien crevé de la modernité philosophique. Je dis ça parce que vous savez, Julien doit le savoir, que Le siècle des Lumières, un philosophe allemand des Lumières, juif, avait dit que Spinoza avait été traité comme un chien crevé. C'est comme ça qu'est traité Hegel aujourd'hui. « Vous servez-vous parfois de l'éthique du visage, de Lévinas ? » Oui, non. Il ne faut pas faire l'impasse, il faut lire ces admirables textes, mais il ne faut pas en rester là, parce que c'est un peu confiné.
1:27:59 On ne peut pas embrayer sur le monde à partir de là. Une philosophie, je l'ai déjà dit, mais je profite de cette occasion pour le répéter de la belle question de Julien, la question généreuse en tout cas puisqu'il incite à lire un auteur intéressant. Une philosophie qui ne traite pas du mal perd son temps, perd du temps, qui ne traite pas du mal directement ou indirectement. Je ne dis pas qu'à chaque fois le cours ça va être aujourd'hui le mal, leçon 27 223, non.
1:28:43 Mais qui ne vise pas en dernière instance d'être délivré du mal. Sinon absolument, je ne suis pas en métaphysique, mais du moins de plus en plus, de mieux en mieux. Et pour ça, il faut être à plusieurs. Donc c'est bien de poser, et c'est bien le lien qui m'unit à quelqu'un comme Lévinas ou à d'autres, c'est quand même le rapport à l'altérité. Voilà en quoi, pour reprendre les termes de Julien, c'est une philosophie qui me parle, mais qui ne me suffit pas, et qui ne devrait pas suffire pour lever les hypothèques qui sont en train de ravager l'humanité.
1:29:27 En tout cas, voilà. Merci beaucoup Julien. Encore Julien, l'enfer pour l'actualité et chronos pour la répétition. Bon sang, il y en a qui sont, Il y a un peu de temps de la synthèse. C'est bien ça. Alors, oui parce que Julien le sait, peut-être que tout le monde ne le sait pas, merci Julien, le tableau de Bosch, ce tableau est terrifiant, ce n'est pas qu'on voit à gauche d'un tableau horrifiant, j'ai fait exprès parce que c'est par opposition à l'identité, à moi je sais qui je suis, je suis un homme, Un Français, de telle classe sociale, de telle métier, de telle profession.
1:30:17 Et ça, vous voyez, c'est des corps démantibulés de Bosch. Tous ceux qui ont travaillé en asile psychiatrique savent qu'un symptôme qui revient tout le temps dans le délire schizophrénique ou paranoïaque, peu importe, le vrai délire psychotique extrêmement grave, c'est celui du corps morcelé. C'est fou comme les grands peintres, les grands créateurs pressent ça, le corps morcelé. Vous avez vu cette image incroyable dans l'enfer de Bosch, le tableau qui est à gauche, de cet appareil génital masculin, visiblement, en trois parties, avec à la place du phallus, je ne dis pas du pénis, le pénis je ne suis pas médecin, je ne m'y connais pas, Ça appartient aux spécialistes du corps, de la physiologie, de l'anatomie, dans le phallus.
1:31:14 C'est-à-dire lorsque le pénis devient symbolique, le sceptre des rois, les clochers des cathédrales, les églises, les mosquées, l'élan vers le haut, on dit « ériger » un monument. Et avec le verbe « ériger », on fait un substantif qui est l'érection. Et bien oui, je montre à quel point la question de Julien est, même s'il n'a peut-être pas pensé à tout ça, ce qui ne contredit pas du tout le fait qu'il puisse penser, mais c'est pour dire que l'enfer pour l'actualité est chronos pour la répétition.
1:31:51 Moi je ne dirais pas pour la répétition, mais avec un partitif, de la négation, avec un complément de nom. C'est la répétition de la négation, comme j'avais montré la dernière fois, que si je relève le doigt aussitôt après avoir enfoncé la touche, le son s'arrête, il ne rentre pas dans le temps. Vous voyez quelques fractions de secondes, vous l'avez entendu. Mais pour nous, pour notre oreille, il ne dure pas. Mais si je laisse le doigt enfoncer, c'est ça, chronos.
1:32:22 C'est la répétition du même son. Là il s'en va, dans les cas avec chronos il se maintient. Je peux même relâcher la main et appuyer sur la pédale, comme ça le son se prolonge grâce aux pieds. C'est une belle question, bien synthétique. J'ai eu l'impression, oui l'enfer pour l'actualité, pardon, J'ai eu l'impression d'entendre l'histoire de Job dans tout ce que vous avez dit. Mohamed, c'est très gratifiant, ce n'est pas une question, c'est une affirmation, mais je vous en remercie, elle est très gratifiant. Je vous dis, pour être honnête, que je ne pensais pas spécialement à Job.
1:33:11 Je ne pensais pas à Job, mais là où vous avez le pif, si je peux me permettre, c'est le fait que chaque fois que je pense à ces problèmes, presque invariablement, je pense à Job. Et là, je recommande un philosophe un peu comme je recommande à ceux qui ne connaissent pas Lévinas de rentrer dedans, n'est-ce pas ? Il y a un autre philosophe plus contemporain, plus actuel de l'époque actuelle, si vous voulez, je pense à René Girard, Jean Printte, la tradition juive, la tradition chrétienne, qui a fait un petit opuscule, en dehors de ses livres célèbres, mais qui est un chef-d'œuvre de densité philosophique et de qualité de lecture des textes.
1:34:04 C'est précisément les textes des Écritures. Le titre c'est « Sur la route des hommes pervers ». C'est pas long, c'est pas cher. C'est d'une densité, c'est tous ceux qui entourent Job. C'est l'establishment, c'est les honnêtes gens dont parlait Péguy qui sont là autour de Job, qui est sur son tas de fumier avec ses blessures, lui qui était un notable, qui trônait dans une belle villa avec des domestiques, des troupeaux, des épouses.
1:34:38 Il disait « Allez, avoue que tu as fait des conneries, c'est pas comme ça, mais ça veut dire ça tout le temps, c'est lancinant, avoue que tu as fait le mal, sinon Dieu ne se déchaînerait pas contre toi. » Et Job proteste tout le temps. Comme s'ils n'excluaient pas que ce soit une épreuve pour qu'ils disent « mon Dieu est un salopard, moi je n'ai rien fait, je suis innocent, et voilà qui m'accable de maux, ça ne vaut pas le coup d'être serviteur de Dieu. » Merci Mohamed.
1:35:15 J'ai eu l'impression, dans ton histoire de Job, je suis content de dire à Mohamed qu'il faut qu'il sache que c'est plus qu'une impression. Merci beaucoup. Le dénuement de Job. Les questions ne sont pas nombreuses, mais elles sont riches de contenu, apparemment. Vous voyez que j'ai l'impression avec un sujet comme ça, celui de la détermination interne, je la résume une dernière fois, n'est-ce pas ? C'est ça le sujet qui nous occupe.
Ce que les hommes ont fait, ils peuvent le défaire
1:35:57 Ce qui nous détermine, et ça ce n'est pas une mauvaise nouvelle, c'est des choses qui viennent de nous, donc qu'on peut changer. Ce n'est pas encore la limite. La liberté, mais entre le déterminisme physico-chimique, biologique dans lequel voudraient nous enfermer ceux qui… non pas les sciences dures, les sciences dures s'occupent à juste raison des galaxies, n'est-ce pas, de la rotation de l'amibe quand on lui envoie un rayon lumineux, que sais-je, non, ou des racines d'un trinôme, non, il ne s'agit pas de ça.
1:36:34 Mais lorsqu'il s'agit de… Je critique ceux qui prennent ce modèle des sciences de la nature pour étudier l'homme, ce qui est très différent. Alors que l'homme est précisément une négation de cet ordre-là, et que l'homme ne commence, ne serait-ce que lorsqu'il fait éclater les premiers galets, Je sais pas. Ne commence qu'en mettant en question la donnée naturelle. C'est de la caverne à la maison sur pilotis il y a des millions d'années.
1:37:14 Et puis voilà, je reviens à mon histoire de résidence avant d'arriver au beau palais dans lequel a habité Job, disons à la belle demeure qu'a habité Job avant que la main de Dieu ne s'abatte sur lui, puis ne le relève à la fin. C'est un très bel exemple. Je remercie beaucoup à Mohamed pour ça. J'insiste sur la détermination qui vient de nous et je vous répète que c'est une bonne nouvelle. Je vous dis tout de suite par qui, par quoi et quel passage me l'a inspiré. C'est ce passage que je cite par ailleurs pour d'autres choses, pour l'éducation, le travail, je pense à un extrait de l'Émile de Rousseau.
1:37:56 Lorsqu'il insiste auprès de la mère de son élève qui est une aristocrate, comme vous savez, donc ça a très bien fait d'avoir comme élève un enfant dont la maman est aristocratique, donc qui est plein de préjugés. C'est le terme important à l'époque. Et c'est le fameux passage où la mère dit « mais comment, L'aristocratie, il n'est pas question qu'on travaille, pas seulement avec les mains, même un travail prescrit par Voltaire comme le commerce ou l'activité de la libre entreprise, si vous voulez.
1:38:30 Voltaire est beaucoup plus près du monde libéral qui va venir que Rousseau. Il a la main économique, Rousseau a la main politique. Manuel carrément, je cite, « Amitié à mon fils, mon fils artisan, monsieur, y pensez-vous ? J'y pense mieux que vous, madame, qui ne voulait jamais en faire qu'un lord, un marquis, et peut-être même un jour moins que rien. Moi, je veux lui donner un rang qu'il ne puisse perdre. Je veux l'élever à l'état d'homme. Et quoi que vous puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tout ce qu'il tient de vous. »
1:39:06 Vous voyez que ce n'est pas un homme qui a une donnée naturelle. Il parle au futur. Il aura moins d'égaux à ce titre. Si vous en faites un homme, ce sera plus rare de trouver des homologues. Ce n'est pas que trouver des marquis, des princes, ça on en trouve à la pelle. Moi je vais l'élever à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. Et quoi que vous puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tient de vous. Vous fiez à l'ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables.
1:39:37 Il écrit ça. Il n'y a même pas une demi-génération de la révolution. Sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables et qu'il vous est impossible de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le monarque devient sujet, le riche devient pauvre, les coups du sort sont-ils si rares ? C'est le texte, que vous puissiez compter d'en être exempt, qu'on admire tant qu'on voudra, Le roi vaincu qui veut s'enterrer sous les débris de son trône, vous voyez comme Harpagon se raccroche à sa cassette, ou l'oncle Picsou à ses trésors, ce roi qui s'accroche à son trône, au moment d'une révolution de balai, qu'on admire tant qu'on voudra, ce roi vaincu qui s'enterre en furieux sous les débris de son trône, moi je le méprise, je vois qu'il n'est roi que par sa couronne et qu'il n'y a rien sans elle, mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle.
1:40:35 Écoutez la phrase qui suit « du rang de roi » le sommet dans la hiérarchie sociale donnée de la servitude et de la domination. « Du rang de roi qu'un lâche, un fou, un méchant peut remplir comme un autre, celui qui perd sa couronne et s'en passe, est alors, il passe à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. Il ne s'agit pas d'une nature humaine toute faite donnée et qui n'a plus qu'à déguster.
1:41:06 « Je suis né d'être humain donc je suis un homme ». Non, pas encore. Je suis un animal vagissant. L'animal subsiste, l'homme finit par exister, par se projeter à l'extérieur par sa production. Donc, j'en arrive au plus important. Je vous rappelle la bonne nouvelle. Tout ce que les hommes ont fait, c'est la suite, les hommes peuvent le détruire. Il n'y a de caractère ineffaçable que ce qu'imprime la nature. Et la nature ne fait ni riche, ni prince, ni grand seigneur.
1:41:47 C'est de ces déterminations-là dont je vous entretiens, celles que nous ne voulons pas savoir. Mais non, tout ne serait dû pas à des problèmes de classe. Je veux bien. Mais si on commençait par faire le bilan de tout ce qui vient de la division de la société dès la naissance en destins différents opposés à cause de la division sociale du travail, on pourra peut-être commencer à parler d'égalité ou d'inégalité, cette fois insurmontable.
1:42:20 Je compare des sauteurs au sens olympique. Je dis ça parce que je ne m'y connais pas beaucoup, mais j'ai beaucoup parlé avec les grands sportifs, Michel Clouscard, René Comer, François de Negroni, qui disaient tous que le saut est une des épreuves les plus techniques. Bien sûr, il y a une partie don, Moi je veux bien ce qu'on appelle la détente, il y en a qui ont une détente, Brumel, l'extraordinaire Brumel, le sauteur soviétique, c'était longtemps une spécialité russe, le saut, posait son pied d'en bas à la verticale sur le panier de basket, ça c'est la détente.
1:43:02 Mais celui qui a la meilleure détente du monde et qui ne s'entraîne pas, je reviens pour l'histoire de piano tout à l'heure, sera dépassé en hauteur par celui qui s'entraîne comme un fou. Qui fait 1m50, 1m60, 1m70. Donc pour savoir qui est doué et qui ne l'est pas, commençons par donner les mêmes conditions à tout le monde et on verra bien ce qu'on a de vraies hiérarchies de valeur. On en est loin. Voilà, c'est une bonne nouvelle. Occupons-nous des déterminations qu'on peut changer, c'est-à-dire celles qui viennent de nous à l'intérieur.
1:43:40 Je souffre de ce que je ne veux pas savoir. Rappelez-vous le président Schreber, une des grandes psychanalyses de Freud, celui qui dit que Dieu l'a choisi pour sauver le monde à condition qu'il veut bien se changer en femme, c'est Dieu qui l'exige, et qu'il serve de femelle à Dieu, qui par chacun, car Dieu c'est le soleil, je parle du délire du président Schreber qui existait, un honorable docteur de la science allemande, Et s'il veut bien se transformer en femelle de Dieu, et Dieu, par chacun de ses rayons, le pénètrera là où vous pensez.
1:44:21 Et le président ajoute « C'est scandaleux que Dieu se serve de moi ». Oui, il ne veut pas savoir que ça vient de lui, ça vient de Dieu, de l'extérieur, c'est jamais moi qui suis en question. Il faut assumer nos déterminations. Ce qui nous paralyse, mais à cause de nous, parce qu'on a par ailleurs des contraintes, Pour lesquels nous n'y sommes pour rien. Si je mets ma main sur la flamme, sur le gaz, c'est sûr qu'elle va brûler. Mais je ne parle pas de ces déterminations-là.
1:44:54 On continuera l'exploration passionnante de ces déterminations par des cas précis la prochaine fois. Je remercie encore une fois Pierre-Alain et je vous remercie d'être aussi fidèle. Et je suis impatient de vous retrouver sans doute à peu près dans une quinzaine de jours, un peu plus, un peu moins. Et encore une fois, très bon début de 2024.