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Pourquoi Napoléon en philosophie
2:51 Alors vous direz que j'ai ça à chaque fois, mais je suis quand même bien content de vous retrouver à chaque fois, et de plus en plus si vous voulez savoir. Mais je vous ai dit qu'entre-temps, je vous donnerai non pas comme des biscuits, mais très sérieusement des enregistrements de haute qualité, je parle du contenu, pour le reste c'est l'architecture technique, bon, c'est pas moi. Je tiens à remercier Amélie de m'avoir rappelé, parce qu'on a eu de grandes discussions pendant l'année Napoléon. C'est donc l'enregistrement qui va suivre. Je la remercie pour le choix de documents qu'elle a opérés, d'autant que je vous rappelle qu'Amélie est une excellente historienne et documentaliste.
3:37 Je la remercie. Je remercie Simon Verdun, que la plupart d'entre vous connaissent bien tout de suite. Il pense à Néo-fascisme, le film Michel Clouscard, et donc à ma préface. Non, non, voilà, je suis comblé. Pas que ces jeunes gens trouvent le temps de se distraire par un jour d'automne pluvieux pour venir jusqu'à Cachan faire cet enregistrement. Oui, je remercie Simon Verdun, qui a la gentillesse, donc, Donc, d'assumer la capture de notre enregistrement de ce soir.
4:13 Voilà. Alors, à partir de là, Napoléon, pourquoi Napoléon dans une série dominante philosophique ? Donc, pourquoi Napoléon ? Parce que, je vais prendre un raccourci, je suis invité à parler de la postmodernité. Et donc, pour s'y retrouver en matière de postmodernité, il faut rappeler ce qu'on appelle modernité. C'est comme ça que j'introduis Napoléon. Je vous dis tout de suite le résultat pour ceux qui en perdent ou se perdent dans mes méandres. C'est pour arriver que Napoléon a créé l'État moderne. En gros, en France, on va y arriver. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, c'est autre chose.
5:02 Mais avant il y avait l'Ancien Régime. Et là, à partir du moment où Napoléon prend les choses en main, je veux dire, on est dans cette fabuleuse parenthèse que je souligne souvent qui n'est ni l'ancien régime, qui n'est pas encore le nouveau régime dans lequel nous vivons et où les anglo-saxons règnent sur la planète, celui qui commence à partir de Waterloo. Entre les deux, il y a cette parenthèse où les jeux ne sont pas faits. C'est ça la période napoléonienne. Peut-être qu'il en serait sorti le pire de Napoléon. On peut dire le meilleur et le pire, on va y revenir. Moi, je ne suis pas en train de faire ni l'hagiographie.
Comprendre et non juger : quelle modernité ?
5:39 L'hagio, l'hagio, H-A-G-I-O. Il y en a qui m'ont demandé si j'étais géographe quand j'ai parlé de la géographie. Ni non plus, n'est-ce pas, la descente en flamme. Spinoza, Spinoza. Il ne s'agit ni de rire ni de pleurer, il s'agit de comprendre. La philosophie c'est ça. La philosophie s'occupe de ce qui est, non pas de ce qui devrait être, de ce qui doit être. Marx dans Capital, il passe son temps à dire comment fonctionne le capital. Il ne dit pas voilà comment devrait fonctionner une société communiste. Il le dit dans quelques lignes assez rares, le programme d'Erfurt de Gotha, c'est précieux, mais je vais dire, les 9/10e de son œuvre c'est vous aimez le capitalisme ? D'accord ?
6:18 Vous ne l'aimez pas, si vous ne l'aimez pas, il faut bien savoir comment ça fonctionne si vous voulez vous en débarrasser. La philosophie comme la science, c'est leur point commun, ils s'occupent de ce qui est. Ils ont des différences, mais ils ont ça de commun. Donc la modernité. Il y en a qui disent que la modernité, je relativise le terme, je fais un peu travail socratique, sinon on n'est pas en philo, qui font commencer la modernité au moment où on arrête d'être dans la chasse et la cueillette et que commence la vie de sédentaire. Les premières cités…
6:48 Moyen-Orient, Chine, on peut se disputer le pompon, c'est toujours à quelques chouïas près, dans les trois, quatre millénaires avant Jésus-Christ. Il y en a qui disent que, les historiens disent que les temps modernes, c'est quand finit le Moyen-Âge, qui commence la Renaissance. L'imprimerie, les grandes découvertes, les États-Unis, pardon, pardon, pardon, l'Amérique, l'imprimerie, les grandes... Le gouvernail à étambot, les grandes découvertes, la modernité. Non, allez, moi je suis précis, j'essaie de jouer carte sur table, Je parle de la modernité, je parle de la vôtre, de la mienne, de la nôtre, c'est celle qui s'échafaudent sur ces deux grands craquements que sont la révolution industrielle anglaise, la révolution politique française dans un mouchoir de poche qui s'appelle le XVIIIe siècle.
7:33 Je parle de cette modernité-là qui voit tout d'un coup la ville passer à la campagne, vous connaissez la suite, qui voit apparaître la société civile bourgeoise. Je rappelle ici que société civile bourgeoise, c'est une espèce de pléonasme quand on connaît un peu l'allemand, ça vient de la tradition de la philosophie politique allemande, die bürgerliche Gesellschaft, c'est comme ça que dit la société civile en allemand. Mot à mot, ça veut dire la société bourgeoise Bürgerliche Gesellschaft, mais chez eux, Bürger veut dire citoyen. On dit un Berliner Bürger, ça veut dire un citoyen de Berlin. Voilà, il ne faut pas faire de contresens.
8:10 Donc c'est un peu redondant de dire société civile bourgeoise. La société civile, surtout à notre époque avec la majorité des habitants qui résident plutôt à la ville qu'à la campagne. Bref, c'est cette modernité-là dont je parle, je ne vais pas tourner en rond. Vous voyez, à partir de Baudelaire en littérature par exemple, il dit « vous savez que j'ai du mal à m'attendrir sur les végétaux ». On voit que le romantisme est déjà passé. C'est la ville. Par contre, il est écrit...
8:40 J'ai écrit tableau parisien, deuxième grand chapitre, fleur du mal. Ça se passe à la ville. C'est fini la campagne, les petits… ça recommence maintenant avec les écolos. C'est pas moderne. C'est post-moderne. Voilà. Allez, j'y reviens. La modernité dont je vais parler, je suis sérieux, c'est celle qui commence à cette période dont nous parlons. Ce grand entracte entre l'Ancien Régime et le Nouveau Régime. Et je continue à répondre à la question pourquoi Napoléon en philosophie ?
La raison est l'essence, mais elle manque d'existence
9:15 Eh bien justement parce que je crois que personne ne l'a aussi bien justifié que Hegel avec son thème dit de la ruse de la raison. Alors ne me demandez pas la référence, il y en a plein, il n'en parle pas qu'une seule fois. Même si les passages les plus connus c'est la raison dans l'histoire. Mais je n'aime pas trop signaler cet ouvrage. Non pas parce qu'il est clair, je ne suis pas en train, un snob en train de vous recommander des trucs illisibles pour être sûr d'être dans Hegel. Non, non, non, les leçons sur l'esthétique, les principes de la philosophie du droit, bref, tout ce qui sont des cours, les cours, Hegel est un pédagogue sérieux. Il n'est pas en figurique quand il parle à ses élèves, il sait que c'est des débutants.
9:54 Donc c'est plus facile de lire les cours de Berlin que de lire, à mon dirai d'Iéna, la première philosophie de l'esprit de 1803 ou 1805, avec le vocabulaire de l'idéalisme allemand. C'est difficile. Là, non, c'est à la portée de tout le monde. Il parle de la ruse, de la raison dans plusieurs passages, mais ce qui est important, c'est ce qu'il en dit. Je vous rappelle, pour ceux qui veulent la référence, c'est dans la raison, dans l'histoire qu'il en parle, à la première partie, d'une manière la plus accessible.
10:24 Mais en gros, là on rentre en philosophie. La raison, je reprends sa citation, la raison, s'il y en a qui se perdent dans ce que je vais dire, sachez que chez Hegel, la raison c'est la liberté. C'est ce qui mène à la liberté. Voilà. Si vous gardez ça en tête, vous n'allez pas vous perdre dans ce que je vais dire, parce que ce n'est pas évident. Pour la plupart des gens, le lien entre raison et liberté. Mais je vous demande de l'adopter pour l'instant comme un axiome. Mais ce qui est sûr, c'est que la raison, et ça on le sait depuis l'Antiquité, depuis Aristote, qui connaissait bien ce problème, la raison, c'est l'essence, c'est la vérité de ce qui nous entoure.
10:59 Il y a l'apparence et puis il y a la raison qui est derrière, le rationnel. Rationnel vient de ratio qui veut dire raison en latin. Si vous faisiez encore du latin, on ne perdrait pas du temps, vous vous expliquez qu'il y a un lien entre rationnel et raison. Même s'il y a des confusions, parce que la raison qui est à l'œuvre dans une machine ou dans les sciences par exemple, dans la technologie ou dans les sciences, ce n'est pas la raison, c'est l'entendement. Mais on ne peut pas compliquer ce soir. Je sais qu'il y en a qui sont familiarisés avec cette distinction qu'on doit à Kant et qui est capitale, mais pour l'instant je garde la raison qui est plus en rapport avec la liberté, La faculté des fins qu'il raconte, je ne sais pas, qu'avec un ordinateur ou une automobile.
11:41 Et qui sont des avancées remarquables. Je ne snobe pas tout ça. Donc j'y reviens. La raison, c'est l'essentiel, c'est la vérité, c'est l'essence. Mais voilà le défaut. Le défaut de tout ce qui est essence. Vous voyez chez Platon le monde des idées, c'est bien joli, mais on ne vit pas dans le monde des idées. L'essence ce qu'elle m'a dit. Elle manque cruellement d'existence. D'accord ? C'est à ça que Hegel a bien réfléchi. Alors, pour que la liberté se fraye un chemin dans ce magma, dans cette vallée de larmes, en termes chrétiens, en termes de la dernière écriture, dans cette vallée de larmes, ou dans ce chaos, ou dans ce bain de sang permanent, quelle histoire ! Ça ne s'arrange pas par les tankies. Pour s'y retrouver, pour que la raison se fraye un chemin là-dedans, il faut qu'elle utilise quelque chose qui est Qui est déjà là. Sinon la liberté ça reste un idéal, un devoir être dans le monde des idées. Vous comprenez ce que je veux dire ? Et donc, voilà où on arrive à Napoléon. Vous croyez que je m'étais égaré ? Suivez bien, suivons bien. Et il prend l'exemple de Napoléon.
Le stratège, Guillemin et Hegel à Iéna
12:57 La raison, à ce moment-là, à ce moment de l'histoire, cherche, les choses sont mûres, je vais vite, vous connaissez la Révolution française, Hegel, Hölderlin, Beethoven sont nés la même année, 1770, Napoléon Bonaparte, né à Ajaccio, c'est ce que nous fêtons, 250e anniversaire en 1769, on n'est pas à un an près, on s'en moque, on n'est pas dans l'arithmétique là. L'essentiel c'est que c'est la génération qui avait 20 ans à la prise de la Bastille.
13:32 Vous voyez qu'on parle de modernité, rien ne sera plus comme avant. Donc voilà que la raison, elle trouve une occasion avec ce stratège de génie, personne ne conteste, on peut être pour, contre, Napoléon moralement, politiquement, mais tout le monde, personne ne conteste qu'on n'avait pas vu un stratège comme ça depuis, Lui, les Alexandre, les Césars, ont toujours les mêmes consignes, mais un peu moins connu, Gustave Adolphe de Suède. Croyez-moi, une grande concurrence.
14:02 Gengis Khan, pourquoi pas ? Non allez, soyons sérieux, immense stratège. Ça ne veut pas dire, ne pensez pas à Bonaparte au pont d'Arcole qui se précipitait sous la mitraille, non ça c'est des imageries. Il y en a même qui pensent, c'est une hypothèse, je n'ai pas la confirmation, je ne suis pas assez historien. Les historiens que j'interroge eux-mêmes, même les spécialistes disent qu'on n'est pas sûrs. Qu'au pont d'Arcole non seulement c'est pas un acte héroïque, il voulait mourir. Parce qu'il avait appris que pendant qu'il était au feu, il y avait Joséphine là, enfin bref, je vais sombrer dans Closer donc je m'arrête.
14:35 Joséphine qui renouait avec ce que Nerval appelle le scepticisme et les folles orgies du Directoire. Voilà, il a voulu tomber. Non, un grand stratège c'est quelqu'un qui s'occupe de qu'est-ce que ces soldats ont aux pieds. Des vraies chaussures, une plaisanterie autrefois quand il y avait les services militaires, vous n'avez pas connu, pour ridiculiser un peu l'administration militaire, montrer le questionnaire qu'on posait aux élèves officiers. Il y a une question qui était « De quoi sont les pieds du soldat ? » Oui je sais, on a envie de rigoler. De quoi sont les pieds du soldat ? Et la réponse est « Les pieds du soldat sont l'objet de son inconstant ».
15:12 C'est ça les grands stratèges, c'est ceux qui pensent à ces choses-là. Qui pense à, comme César faisait dans toutes les tribus helvètes en Suisse, à en retourner une qui est de son côté pour combattre les autres. Vous voyez ? C'est un grand stratège. Donc la raison se sert de ce mec qui a… Je m'interromps parce que je sais que l'antithèse de ce que je suis en train de dire de la valorisation de Napoléon, c'est quelqu'un que je respecte énormément, qui s'appelle Guillemin. Vous connaissez Guillemin, l'historien ? D'accord ? A mon avis il n'a jamais été aussi mauvais que quand il parle de Napoléon.
15:43 Il est fantastique quand il parle de Pétain, mais il y a des révélations, Pétain contre l'impôt sur le revenu en 1905. En 1905, il y en a qui croient que Pétain, c'est tout d'un coup au moment de la guerre qu'il a tourné casaque. Non, non, c'est des mecs qui viennent de loin, ça. Ils n'ont jamais pu blairer la gueuse. Vous savez ce que c'est la gueuse ? C'est comme ça qu'on l'appelait la République. J'ai des réactionnaires, j'ai des contre-révolutionnaires. Comme une fois, je devrais vous répéter que nous ne vivons pas dans la révolution. Nous ne vivons pas dans la contre-révolution. Nous vivons depuis la prise de la Bastille dans un combat incessant entre révolution et contre-révolution. C'est ça notre vérité.
16:20 Et bien, ce Napoléon qui a le mérite d'exister est une occasion d'en finir avec l'Ancien Régime, où il fallait naître noble pour être noble. Napoléon n'est jamais revenu à ce truc-là, même quand il a pris le pouvoir, même quand il a fait des reculs par rapport aux avancées révolutionnaires, il a ce point commun avec quelqu'un comme De Gaulle. On reviendra sur ces parallèles entre bonapartisme et gaullisme, un phénomène assez rare. On peut peut-être chercher certains dix Perón en Argentine, qui serait aussi un équivalent.
17:01 On ne sait jamais si c'est de gauche ou de droite, mais ce n'est pas rouge ou de droite non plus. Vous voyez, c'est intéressant. Napoléon, comme de Gaulle, savait jusqu'où il ne faut pas retourner en arrière. Ça veut dire que chaque soldat de Napoléon avait dans son sac à dos, dans sa besace, il avait ce qu'on appelle le bâton de maréchal. Il avait l'espoir, si un jour il a la gloire et qu'il est vaillant sur le terrain, il pouvait devenir officier, ce qui était impensable dans l'Ancien Régime. Là, on est dans l'économico-social, et donc dans le politique. Donc, à ce niveau-là, la raison… parce que qu'est-ce qu'il dit Guillemin ? J'ai l'air de m'interrompre, je reviens, je fais un va-et-vient.
17:42 Guillemin, il dit « insiste sur sa vanité, sa cupidité, son ambition ». Tout ça, c'est vrai, mais c'est le champ psychologique ou moral, ça, on n'est pas dans le champ de la logique et de l'histoire. Heureusement qu'il y a ce Corse vaniteux – j'espère que mes compatriotes de Corse ne vont pas m'en vouloir – ambitieux et cupide, encore qu'il y en a d'autres qui se sont sucrés plus que lui, je vous le dis. Mais enfin, heureusement qu'il est là pour faire avancer l'État moderne, car ce que vous appelez les grandes écoles, la Banque de France, c'est les créations de Napoléon, enfin, c'est sous son règne, n'est-ce pas, que cela est advenu.
18:19 Jamais il est revenu à l'ancien régime avec le drapeau à fleur de lys. Non, il a gardé le bleu blanc rouge. Mais c'est important. Et c'est ce qui fait qu'un jour, un Hegel, en 1807, le jour de la bataille, enfin l'année de la bataille d'Iéna, pardon, met le point final à sa première grande publication, la première grande différence des systèmes de Fichte et de Schelling, vous l'oubliez, si vous l'avez pas, mais sauf les spécialistes et les agrégatifs de temps en temps. La philosophie, il met le point final, alors toute part de légende ça n'a pas dû être à une heure près, au moment où Napoléon entre dans Iéna.
18:56 Là, Hegel est à Iéna, c'est-à-dire que le philosophe qui va créer la philosophie de l'histoire met un point final au moment où Napoléon, où l'histoire frappe à sa porte un coup de canon. Voilà le rapport Hegel-Napoléon, c'est important. Et Hegel envoie une lettre à un ami en disant « C'est un sentiment extraordinaire de voir cet homme sur un cheval qui domine le monde, sous-entendu nous faisons tous des vœux pour le triomphe des armées françaises ». Parce que pour eux, tout le contraire de ce que pensait Guillemin, c'est le bleu-blanc-rouge qui arrive, qui va nous débarrasser de nos hobereaux, de nos comtes, de nos duchés. L'Allemagne était divisée en je ne sais pas combien d'États.
19:32 Il y a un roman de... Jean-Paul, où le héros dit « après quelques kilomètres, il arrive enfin en terre étrangère ». Vous voyez ? Non, quand même ! Il s'appelle Siebenkäs, c'est de Jean-Paul, le grand romancier de l'époque romantique. Voilà. Donc, Napoléon sait tout ça. Ça ne veut pas dire que son idéal, à lui, dans sa tête, c'est la liberté. Mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qu'il fait pour faire progresser la liberté dans le réel, C'est pas seulement dans l'idéal. La raison s'en sert, c'est ça la ruse de la raison. Elle fait croire à l'individu qu'il agit pour lui-même, pour ses ambitions.
20:10 Et quand il l'a fait, l'état moderne, elle le prend et elle le jette à Sainte-Hélène, après aux poubelles de l'histoire. C'est ça la ruse de la raison. Maintenant, je voudrais me tourner vers Amélie, par exemple, qui a rassemblé une documentation pertinente sur ce domaine, et qui connaît bien l'histoire du passage de l'Ancien Régime au Nouveau Régime. C'est pour ça que je voudrais demander quelles sont les questions dans lesquelles elle aimerait cibler notre propos sur Napoléon, ce soir ?
L'Angleterre à la tête de la contre-révolution
20:46 Justement, tu m'entends ? Beaucoup plus forte. Justement, je voulais que tu reviennes sur ce passage de l'affrontement, et là avec Hegel, tu vas le voir, entre la révolution et la contre-révolution. Napoléon s'inscrit dedans consciemment et inconsciemment, et on le voit par exemple avec son obsession sur les Anglais. Napoléon dit très bien plusieurs fois qu'il a compris que des changements sociaux, et notamment l'industrialisation anglaise, c'est ce qui a permis de faire sa révolution industrielle.
21:21 C'est pour ça qu'il a une obsession avec l'Angleterre et que l'Angleterre se met à la pointe de la contre-révolution en Europe. Et qu'à la fin, quand ils se débarrasseront de Napoléon, ils diront « bon, l'équilibre est revenu, c'est nous ». Tout à fait. J'ai l'air de quitter le champ, mais il faut que je récupère le dossier de l'Arc sur Hegel. On va le trouver, vous inquiétez pas. À travers l'histoire, il y en a un qui me semble tout à fait intéressant, c'est Napoléon, qu'on a appelé Robespierre à cheval. C'est-à-dire qu'en définitive, il était, c'est Madame de Staël qui dit cela, c'est presque la même génération, la même taille aussi à peu près.
21:55 Mais l'un réussit parce qu'il ose employer la force et qu'il capte les mythes nationaux, alors que le premier reste finalement isolé dans une position politique Et échoue en définitive à prendre des pouvoirs. Napoléon c'est Robespierre à cheval et que partout où il est passé finalement il a… Napoléon s'obespierre à cheval, va dire ça à Guillemin ! Voilà c'est exactement ça. Et du coup partout où il est passé finalement il a enlevé le pouvoir du clergé, qu'à ce moment-là toutes les terres ont été reprises, c'est d'ailleurs toute la bourgeoisie et une part du monde paysan qu'on retrouvera chez Balzac qui va acquérir des terres à ce moment-là.
22:31 Et ça, il l'a fait partout. Et même effectivement quand il sera empereur, même le Napoléon qu'on n'aime pas, même quand il devient empereur, déjà c'est lui qui se couronne le pape, il est sous sa domination. Lors du Sacre, le 2 décembre 1804, après une cérémonie religieuse où personne n'a été prise au sérieux, il vient l'épouvantable Notre-Dame, on va dire que de Murat à Talleyrand, une fois ardente animée, Présidé par Pie VII. Une fois la partie religieuse finie, on pousse Pie VII vers la sacristie et à ce moment-là, sur les Évangiles d'ailleurs, Bonaparte, devenu Napoléon, prête serment.
23:16 Il prête serment de défendre les conquêtes de la Révolution. Il prête serment qu'on ne touchera pas au principe de l'égalité, même s'il rétablit la noblesse, la noblesse d'Empire. Je rappelle que cette noblesse... Le noble n'est pas héréditaire sauf majorat et que le noble paie des impôts comme les autres. La noblesse d'Empire n'a pas de privilèges comme en avait la noblesse ancienne. Donc il maintient le principe de l'égalité, il maintient le principe de la destruction de la féodalité, de ces droits féodaux qui pesaient, selon les régions plus ou moins de façon importante, sur les paysans et ce qui avait entraîné la révolte du 4 août.
23:54 Et il consacre la vente des biens nationaux, c'est-à-dire l'avènement d'une nouvelle bourgeoisie qui est achetée à un prix comme le père Grandet, ses biens d'église et ses quelques biens de noble. Donc les conquêtes de la Révolution, il dit bien qu'il ne touchera pas et il ne touche pas. Et donc il ne veut pas revenir sur certaines choses et il a bien compris qu'il y avait deux mondes qui s'opposaient. C'est ce que Hegel comprend très bien. C'est le monde anglais. Et donc, en ce sens-là, Napoléon…
24:24 Et c'est le premier qui fait la paix. Je sais bien, je vais faire tomber les gens des nues ou les scandaliser. D'accord ? Mais je prends Tulard. Je suis sûr que tu connais très bien Tulard. Tu es meilleure historienne que moi-même. Mais sans doute, l'historien qui en sait le plus, qui a le plus d'informations portées sur Napoléon, quoi qu'on puisse penser des personnages. Tulard, quand on lui présente l'argument « oui mais quelle boucherie Napoléon, qu'est-ce qu'il a envoyé des mecs au casse-pipe », etc. Ce n'était pas non plus un sentimental, ce n'est pas la question. Mais je dis « mais non, Napoléon n'a déclaré aucune guerre, il n'a fait à chaque fois que défendre la France contre les guerres qu'on déclarait à la France ».
25:04 Et donc je reprends ce que tu as dit, mais en précisant, quand tu dis « l'Angleterre est à l'origine de toutes les coalitions anti-révolutionnaires », pas seulement anti-françaises. Antifrançaise parce que contre révolutionnaire. Il fallait donc en finir avec le régime révolutionnaire en France. C'est pour ça qu'ils ont replacé Louis XVIII après la chute de l'Empire. Je veux dire à nos contemporains, pour que ce soit bien clair, que ce que faisait l'Angleterre à cette époque-là, c'est ce que font les États-Unis actuellement. Les États-Unis, ils ont envoyé des bataillons en Ukraine, ils financent. Les Anglais, ils finançaient. Et la chair à canon, elle était prussienne, Elle était autrichienne, elle était russe à Austerlitz. Mon chat essaye de voler la vedette, c'est pénible à la fin.
25:52 Donc c'est très important de savoir, c'est le rôle financier. En nombre, les hommes, on ne va pas en voir, c'est seulement Waterloo qu'on verra enfin. L'armée anglaise, ce sera à l'agonie de l'armée française, qu'on verra sur le champ de bataille, le Iron Duke, le Wellington, l'inflexible. Et puis ils avaient débarqué aussi au Portugal. Elle a essentiellement un rôle financier, elle a chair à canon, ça vous rappelle quelque chose ? Quand ma génération est celle de la guerre du Vietnam, oui c'est pas parce que j'y suis né que j'en parle, laissons là l'anecdote, lorsque les Américains ont commencé à tordre le nez, je parle du public américain là, devant le nombre de cercueils qui revenaient du Vietnam, Les « our boys », comme on dit là-bas, les stratèges du Pentagone, on dit maintenant, Il faut changer de tactique. Et là je vous cite l'expression de l'époque, elle est dans la presse de l'époque, vérifiez, on ne me croyait pas sur parole.
26:50 Il faut jaunir les cadavres. Oui, vous avez bien entendu, on va fabriquer une armée sud-vietnamienne à notre botte, qui va damer le pion à ces salopards de communistes dans le Nord-Vietnam. Parce qu'il n'y a pas de raison qu'un État à 10 000 km de chez nous ait une option politique qui ne nous plaît pas. C'est absolument inadmissible. Vous me direz, la Russie ne se gêne pas, elle envahit l'Ukraine, mais l'Ukraine c'est sur sa frontière, avec des missiles nucléaires en Pologne.
27:25 Je vous parle là de la guerre du Vietnam, il faut jaunir les cadavres. Vous voyez ? On a failli noircir les cadavres là récemment au Sahel, comme Macron voulait absolument que les pays de la CEDEAO fassent la guerre au Niger. Vous voyez ? Non, non, ce n'est pas vieux tout ça, On n'est pas dans les archives. Ou en tout cas on n'est pas dans les archives. Il faut chercher seulement du passé, mais pour comprendre et éclairer notre présent. Voilà, donc j'y reviens. Je résume l'essentiel, la ruse de la raison. La raison c'est l'essence, mais il lui manque l'existence.
Les passions, la dialectique et la sagesse
27:58 Donc pour entrer dans le réel, la raison, c'est-à-dire en fin de compte la liberté, je reviendrai sur ses développements une autre fois, ça mérite à laisser en sa part, la raison se sert de ce qui est déjà là, c'est-à-dire des passions. C'est le terme que prend Hegel, rien de grand ne s'est fait sans passion, une citation célèbre. Des choses qui sont déjà là, et je vous ai dit tout à l'heure l'exemple de Marx, autant Marx a des différends avec Hegel, encore que je vous renvoie à ses dernières déclarations là-dessus, c'est dans la préface de la dernière édition du Capital, donc je parle du Marx, Althusser a beau dire, oui, il était un peu Hegelien dans sa jeunesse, mais heureusement qu'il est sorti.
28:42 Non, non, c'est le contraire. Il est bien plus Hegelien lorsqu'il écrit, lorsqu'il met le point final. C'est une œuvre en permanence « working through » comme on dit en anglais. Il a passé son temps à être à la tâche à Marx. Il est mort au travail. Vous savez que « Das Kapital », le dernier manuscrit de Marx, c'est le titre « Les classes sociales » et après il casse sa pipe. Bon, ça ne veut pas dire qu'on ne sait pas ce que Marx pensait, les classes sociales, on a quand même quelques indications.
29:12 Mais voilà, je vais dire. Et bien ce Marx-là dit bien sûr qu'il est en différend avec Hegel, qu'il a eu le mérite avant tout de sortir la méthode dialectique qui est détestée partout parce que précisément elle nous montre que rien n'est pérenne, que comme le dit, allez, je vais prendre la parole d'un grand poète, c'est quand même bien mieux dit que ce que j'étais en train de bafouiller, Aragon, rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force.
29:43 Il ne veut pas ne pas sa faiblesse ni son cœur, et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix, et quand il veut serrer son bonheur il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce. C'est ce qu'on parle de pas la dialectique, c'est de rappeler ça. Qu'il faut passer par le vendredi saint, je m'adresse aux chrétiens, pour qu'il y ait une dimanche de Pâques. C'est ce qui manque, à la post-modernité, il faut baiser, il faut jouir, c'est Philippe Sollers, les Deleuze, les machines désirantes.
30:15 Il faut d'abord que toutes nos illusions s'écroulent pour qu'on passe de la certitude à la vérité en termes hegelien. Je dirais, mais c'est un peu pareil ça. On est certains, le plancher des vaches, c'est ce que c'est là, je tape du pied, le plancher des vaches ça ne bouge pas. Ah oui ça ne bouge pas, on est en train de bouger à 30 km seconde autour du soleil. C'est bon, comme tout tourne à la même vitesse, on ne s'en aperçoit pas. On appelle ça l'immobilité. Il a fallu des millénaires pour savoir qu'on bougeait, eppur si muove, comme Galilée, pourtant elles tournent.
30:48 Donc, il y a loin de la certitude à la vérité. Mais ce n'est pas un passage comme ça, c'est un passage qui se fait par des tragédies. Comme nos certitudes s'écroulent, on est malheureux. Je croyais qu'elles m'aimaient. Je le vois au bras d'un autre, franchement. Oui, il faut passer par là, ça s'appelle l'éducation sentimentale. On n'est pas un homme, on n'est pas passé par là. Pourquoi les femmes réapparaissent, comme dirait Nerval. Voilà, donc je reprends ça d'abord de ton intervention qui est au cœur un peu de la question. Je résume la ruse de la raison, utiliser les passions, les choses subjectives qui sont là, des individus, des instances, des États, des collectivités, peu importe, pourvu que ça fasse avancer le schmilblick.
31:31 Et puis, mais ce n'est pas une providence. La liberté, ce n'est pas le bien. C'est là qu'on voit que le monde moderne, ce n'est pas le monde de Platon non plus. Platon mettait au-dessus de toutes les idées l'idée de bien, ce qui est magnifique chez lui. Ça prouve que le sommet chez Platon n'est pas cognitif. C'est une notion morale en dernière instance, le bien, en disant morale, à condition d'intégrer, je pense, la langue nordique, vous connaissez bien, c'est que bien et bon, c'est un peu pareil, good.
32:07 Et quand Platon dit dans le sixième livre, La République, à la fin, un des sommets du platonisme, après avoir ébahi ses interlocuteurs en disant que le bien est au-dessus de l'essence, au-dessus des idées, Platon a un truc au-dessus des idées qui est le bien. Et pour les achever, il dit, vous remarquerez que le bien ne donne pas seulement la possibilité à l'âme de connaître et à l'objet d'être connu. C'est un troisième terme, comme la lumière qui permet à l'œil de voir et à l'objet d'être vu. Mais en outre, elle donne aux êtres croissance et nourriture.
32:40 Oui, je reviens à ce qui est bon. Donc, il y a cette connotation du bien et du bon quand je parle de la raison. Et là on n'est plus dans le cognitif, on est au-delà de l'entendement. La science a toujours comme critère, heureusement pour nous, je ne serais pas vivant, moi, s'il n'y avait pas eu la science et les progrès, la science et les vaccins. Mais oui, les vaccins, le vrai et le faux, mais pas le bien et le mal, il ne faut pas être un immense savant et être un fiefé salopard, ça c'est vu dans l'histoire.
33:13 Qu'est-ce que je vous dise ? Et inversement, il peut y avoir un ignare qui ne sait pas du tout combien il y a de satellites autour de Jupiter, Il y a des sages qui savent ce qui est, qui peuvent donner de bons conseils. Je veux dire qu'un sages, un analfabète au fond de l'Afrique, il y en a partout, je pense au continent de l'oralité, l'Afrique peut très bien donner des bons conseils pour savoir quand est-ce qu'il faut faire la guerre, quand est-ce qu'il faut faire la paix, s'il ne faut jamais faire la guerre.
33:53 Et s'il faut que j'épouse Marinette, ou au contraire plutôt Chloé, ce n'est pas un prix Nobel de physique qui va être plus pertinent dans ces domaines-là que l'analphabète en question. Savoir et sagesse, il y a les deux dans Sophia, Philosophia, c'est ça la difficulté de la philosophie. Elle fait un bout de chemin avec la science parce qu'elle cherche à savoir, mais les CNRS aussi cherchent à savoir. On ne veut pas sur les mêmes domaines. Nous on veut savoir ce qui permet de nous rendre libre.
34:25 Vous savez quand il y a un procès, on demande à des experts de savoir s'il a toute sa raison, l'accusé. Parce que s'il ne sait pas ce qu'il fait, s'il n'a pas un minimum de liberté, on ne peut pas le juger. Si je vous mets un pistolet sur la table en disant « tu vas me répéter tout le temps que je suis le plus beau et le meilleur », ce n'est pas gratifiant. Mais si quelqu'un de libre me dit que je suis le plus beau et le meilleur, Et l'initiative de l'Union, c'est déjà… c'est plus gratifiant. Ça fait la lutte pour la reconnaissance. Vous retrouvez des choses familières et qu'on a vues pendant des cycles entiers dont je m'attarde pas trop.
Blocus continental et paix d'Amiens : lecture de Hölderlin
34:59 Donc voilà, premier résumé, la ruse de la raison. Deuxième, à l'époque, qu'est-ce qui s'oppose à la révolution ? La contre-révolution, elle est dirigée par l'Angleterre, mais pas par l'armée. Je répète, elle finance le système économique. Et une des... Une des bêtises, je retombe dans le champ psychologique, mais je vais dire une des erreurs de Napoléon, pire qu'un crime, une faute, c'est le blocus continental.
35:29 C'est le blocus continental qui fait que le tsar a rompu l'alliance avec lui, alors qu'il avait le tsar avec lui. Vous vous rendez compte, Russie, France, on prend l'Allemagne en tenaille, ça y est on en a pour… J'en arrive au plus scandaleux de ce que j'ai dit. Napoléon était là. C'est sous son règne qu'on a, pour la première fois, on a vu la paix depuis les guerres de la Révolution, puis plus tard, le Consulat et l'Empire. Mais vous, ça s'appelle la paix d'Amiens, 1802. Renseignez-vous. Je vais sortir du champ un instant pour vous montrer un texte qui célèbre cette paix, ce que ça représentait dans le monde. Vous voyez, vous avez un magnifique hymne de Hölderlin qui s'appelle « Fête de la paix ».
36:11 Et qui a été fait. à l'occasion justement de la paix d'Amiens, n'est-ce pas ? 1802, les gens retenaient leur souffle en Europe, ça y est, on sort du cauchemar. Et la guerre a recommencé, je vais d'abord à l'essentiel, parce que l'Angleterre ne pouvait pas tolérer, c'est connu. Tous les historiens et diplomates savent que l'Angleterre n'a jamais supporté qu'un État, elle a peut-être raison dans ses intérêts, je ne suis pas un jugement moral, il faut savoir ce qui est, ce qui a été. L'Angleterre ne supporte pas qu'il y ait une nation trop puissante sur le continent parce que ça la menace, puis sa concurrence, son marché, inondé l'Europe avec les productions de l'industrie anglaise, c'était ça, sans doute, et le blocus continental allait à l'inverse de cette finalité.
37:03 Alors, voilà les grands hymnes, on y arrive. Vous allez me dire, tu nous dis toujours un texte de Hölderlin, mais écoutez, trouvez-moi mieux, il est né la même année que, presque l'année que Napoléon après tout. Fête de paix, du ciel où retentissent encore les roulements paisibles, voyez comme après un orage on entend encore, tourner le cœur, un grand, un guerre, et s'éloigne, du ciel où retentissent encore des roulements paisibles, comme Beethoven l'a su mettre en musique à l'époque, qui est la même année que le dernier.
37:36 Des roulements paisibles qui errent dans le silence, toujours remplis et éventés, et eux, la salle, depuis qu'elle fut bâtie, abritant cette félicité. Sur les tapis plus verts s'exhale le nuage de joie, et dans les lointains scintillantes, couvertes de fruits mûrs, et de la couronne dorée des calices, en bon ordre, se dressent splendides en haies, sur le côté çà et là dominant le sol aplani, des tables. C'est une métaphore bien sûr. Car venant de très loin, des convives pleins d'amour se sentent à l'heure du soir.
38:09 Le soir c'est l'occident, je vous rappelle. C'est très familial, je ne me permettrais pas sinon. Lui il dit l'Hespérie, c'est le terme grec pour l'occident, le crépuscule. L'occident c'est là où ça tue. Je l'ai occidi, ça veut dire je l'ai tué, je plaisante pas. Que les structuralistes soient conscients Est-ce que je prends le signifiant la lettre ? Donc, se dressent splendides est sur le côté ça et là, dominant le sol aplani, les tables, car venant de très loin, des convives pleins d'amour, se sont alors du soir donnés ici rendez-vous.
38:44 Et, je dirais, mais quel rapport avec Napoléon ? Et l'œil faillant, je crois déjà, qui sourit de sa dure journée finie, je crois le voir lui, L majuscule, lui, le prince de la fête. Et quoi que tu renies sans peine ton pays lointain, c'est-à-dire de la Corse, et comme épuisé de ta longue route héroïque, abaisse tel regard oublieux que l'ombre légère effleure, et revêt l'apparence de l'ami.
39:15 C'est un Allemand qui parle de la puissance qui est en train d'envahir son pays. Et revêt l'apparence de l'ami, toi que l'univers connais, cette hauteur fait presque plier les genoux. Voyez le rayonnement ? Et il y a des armées françaises, argumentant avec le drapeau bleu, blanc, rouge, dans ces endroits où ils souffraient de vouloir qui remontait au XIIe siècle, de vétustes, un imbroglio juridique de Saint-Empire romain germanique auquel Napoléon a mis fin d'une signature. Il y a des mesures aussi, des mesures de monnaie ?
39:47 Mais ça je crois que c'est de la commande de la Convention qu'il avait fait avant lui, non ? Ah non, pas pour la monnaie, parce qu'il a créé l'Hôtel des monnaies, mais pour le système métrique, c'est pour le système métrique sur France. Jean-Benz, en Allemagne. Jean-Benz, en Allemagne, oui bien sûr, mais je ne peux pas, bien sûr, il n'y a que l'Angleterre qui a gardé les inch et les coudes. Jean-Benz, en Corruption du Mètre, c'est 94. Jean-Benz, oui voilà, voilà, et à l'époque c'était la longueur de l'échantillon qui était au Museu des Sèvres à Paris, parce qu'à l'Équateur c'est différent. Bien sûr, bien sûr, bien sûr. Le plus grand gouvernement qu'ait jamais eu la France, c'est la Convention, puis la libération un peu. Les périodes de contre-révolution sont beaucoup plus longues que les périodes révolutionnaires, malheureusement. Voilà. Donc, voilà ce que je voulais rappeler, c'est que si ça représente ça à ce moment-là pour les plus progressistes et des Européens, peut-être sur un malentendu.
La famille Bonaparte, l'Espagne et la Russie
40:39 Napoléon, lui, il satisfaisait ses ambitions. Il mettait en bon Corse, souvent comme à fait résulter, et je dis ça affectueusement. Mais sa sœur, son frère, enfin le beau-frère Murat, qui a épousé, c'était à mon roi de sa sœur. Napoléon lui a dit « elle est pour toi, mais tu seras roi de Naples, c'est extraordinaire, le royaume de Naples c'était des puissances, attention ! » Son frère Joseph, malheureusement, il a nommé roi en Espagne le plus catastrophique de ses frères dans le pays le plus délicat, le plus difficile.
41:13 Le seul où Napoléon a subi des revers parce que… C'est intéressant, je fais une parenthèse, l'Espagne et la Russie. Les deux pays où Napoléon a eu les plus grands échecs, si vous regardez bien. Or, ce sont des pays de guérillas. Vous voyez ? Dans un magnifique poème, dans la légende des siècles, Hugo dit « et Ney, Ney, le maréchal Ney, disputant sa montre à trois Cosaques ». Vous voyez, la sécurité était nulle part. Voilà, et l'Espagne, on regardait l'admirable tableau de Goya sur les révolutionnaires espagnols, enfin les résistants espagnols, en train d'être fusillés par nos soldats. Voilà.
41:49 Il y a toutefois une faute, une faute de Napoléon, et c'est celle qui va le perdre, c'est l'affaire d'Espagne. C'est l'affaire d'Espagne où là, Napoléon, alors que oui, ce principe lui existe, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce principe, il a été proclamé par la Révolution. Et là, Napoléon n'en tient pas compte, d'un trait de plume, il renverse les souverains espagnols et met à la place, Ce qui va susciter une réaction nationale du peuple espagnol avec toutes les horreurs que l'on connaît, qu'évoquait Goya dans les désastres de la guerre.
42:34 Général René plongé dans une cuve d'huile bouillante, autre général scié entre deux planches et de l'autre côté les viols, les pendaisons, etc. Bref, les atrocités de la guerre, là il le reconnaîtra à Sainte-Hélène, oui, Napoléon porte une responsabilité incontestable dans cette affaire. Mais, mais vous voyez qu'on n'en sort jamais. D'un autre côté, en intervenant en Espagne, il apporte.
43:05 Dans ce royaume règne des monarques absolus, complètement infiré, dans un royaume qui est complètement en décadence, où l'économie s'est complètement écroulée, où l'Inquisition sévit avec atrocité, il apporte les idées de la Révolution française. Il va supprimer les couvents, il va supprimer l'Inquisition, il va s'accueillir sur les libéraux, les afrancesados. Ces afrancesados qui s'appellent Moratín, le cœur de Hélène et de Las Lignas, qui s'appelle Goya lui-même, qui va être exilé ensuite quand la France sera forcée de quitter l'Espagne, il suivra le roi José.
43:48 Donc, pourquoi je fais cette petite digression sur l'asymétrie Espagne-Russie ? Parce qu'on le retrouve pour la danse, comme c'est curieux ! C'est les deux plus grands peuples danseurs d'Europe. C'est-à-dire l'un a la limite africaine, l'autre a la limite asiatique. Et après on dira que c'est le hasard qui gouverne l'histoire et la géographie. Pas ? Eh oui, c'est comme ça. Voilà, l'Espagne et la Russie. Mais sinon, je veux dire Napoléon…
44:19 Napoléon a encore une fois placé sa famille, avec plus ou moins de bonheur on vient de le voir, celui qui a duré plus longtemps c'est Jérôme, mais en Westphalie, et c'est l'autre, comment il s'appelle en Suède ? Bernadotte, n'est-ce pas ? Donc voilà, et encore des Bernadotte en Suède. Bon, voilà, donc il ne s'agit pas de faire un jugement moral ou psychologique sur Napoléon, il s'agit de voir quel est son bilan historique, sa fonction, son côté, Appelez ça comme vous voulez, la métaphore que vous voulez. Voilà, oui.
Le paradoxe de la ruse et la symphonie Héroïque
44:53 Pour revenir sur la question de la ruse, en fait, ce qui est intéressant, c'est que dans la ruse aussi, il y a aussi cette notion de paradoxe, de chose qui est faite de bric et de broc, et qui quelque part ne fonctionne pas vraiment. Par exemple, le fait que, comme tu l'as très bien dit, en fait, La conquête de l'universel, de l'unification en fait et le passage de l'ancien au nouveau régime, disons à la modernité, ce passage universel se fait par un individu, avec l'idée que l'histoire utilise des passions individuelles et des revanches individuelles, historiques, personnelles, pour arriver à un dessein non seulement national, mais aussi européen ou occidental.
45:34 Et il y a aussi, ce qui est assez intéressant, je trouve, c'est le caractère aussi désuet quelque part de Napoléon. Il y a une sorte d'anachronisme dans le projet napoléonien, vu qu'on sort tout juste de la Révolution française. Il y a le tableau, je ne sais pas si tu vois, de Maurice… je crois que Maurice… ah mince, j'ai oublié son nom. Un peintre ? Oui, c'est un peintre, c'est le tableau de la prise des Tuileries. Oui, oui, où on voit la fusillade des gardes suisses.
46:04 Dans le bâtiment du palais des Tuileries, et Napoléon qui est dans une salle, à l'arrière, des réaliers du Mât. D'accord, d'accord. En fait, on voit Napoléon qui regarde la couronne de France à terre, en fait. Et en fait, il y a toute cette idée de… voilà, Napoléon, c'est celui qui a récupéré la couronne de France. Donc ce qui est désuet, c'est d'être revenu à un semblant de cour d'ancien… Il y a ça, il y a le monarché. L'imagerie impériale à la Romaine, l'arc de triomphe qui devait être simple.
46:36 L'abeille impériale. Donc en fait, il y a ce côté, et comme tu l'as très bien dit, une fois qu'il a accompli sa tâche historique, on liquide cette sorte d'anachronisme qui est quelque part un peu ridicule, mais à la fois qui a été vecteur d'une certaine modernité. Avec le capitalisme industriel anglais qui commence à émerger et qui en fait constitue, disons, C'est la principale force qui va balayer sur son passage toutes ces histoires de grande guerre napoléonienne. Est-ce que tu pourrais développer cette sorte de caractéristique fondamentale de la ruse ?
47:14 Tu as dit paradoxe. Voilà, c'est ça. À la fois on va à quelque chose de radicalement nouveau, en même temps on se sert de matériaux qui sont déjà là. On essaie d'assembler de manière un peu curieuse. Et ce tiraillement entre l'ancien et le radicalement moderne. Très volontiers, bien sûr. D'abord, ton intervention aurait réjoui Beethoven. Parce que Beethoven, lui, justement, a vu les deux côtés. Je fais allusion au fait que c'est très connu.
47:44 Il était des musiciens. Sa troisième symphonie, symphonie dite comme par hasard héroïque, il y a un souffle épique supérieur à ses autres symphonies, ce n'est pas peu dire. Il avait au départ projeté de la dédicacer au général Bonaparte, encore un allemand de plus, même s'il est d'origine ch'ti, parce que les aïeux de Beethoven, ça vient du monde flamand, enfin il a été né à Bonn, tout ça. Et donc, il était à la cour d'Autriche. Donc Napoléon rêvait de dédicacer, c'était d'ailleurs quand on écoute cette symphonie, et quand on écoute aussi le concerto L'Empereur, je le conseille aussi, pour voir vraiment presque le souffle de ce qu'il y a de plus, disons, de plus…
48:31 Je cherche un épithète, ce n'est pas ridicule, mais… Mais, je vais dire éternel, n'exagérons pas, mais de plus magnifique, un mot simple, chez Bonaparte, c'est la campagne d'Italie, je pense à des choses comme ça, où il prend une, deux, trois, quatre, cinq, six victoires, alors qu'il est à un contre quatre, je veux dire, bon, avec une armée qu'on appelait à l'époque l'armée des va-nu-pieds et des savetiers, mal équipés et tout. Donc ce Bonaparte-là, on voit tout d'un coup ce qu'il représente, comme dans le poème de Hölderlin, le prince de la fête, le faillon, on le voit dans le concerto l'empereur.
49:10 Je vous le dis, il faut l'écouter pour comprendre ce que je vais dire, après c'est la musique qui parle, le cinquième concerto pour piano de Beethoven dit l'empereur. Et pas dans les moments les plus tonitruants, au contraire presque, il y a des lointains, sublimes. Donc Beethoven voulait la dédicacer, je reprends mon fil vis-à-vis de ton intervention à Bonaparte. Et voilà qu'il apprend en 1804 qu'il s'est fait sacré empereur. Pour lui c'est une trahison, donc il reprend exactement ce que tu dis. Et ça y est, on recommence, je vais dire, et il déchire sa dédicace et il en réécrit une symphonie héroïque, composée non pas pour le général Bonaparte, mais en souvenir d'un grand homme.
49:51 Bien sûr, mais là tu es en train de soulever, en parlant d'autres philosophes, je rappelle à ceux qui ont l'audace de ne pas le savoir encore que Simon a écrit un excellent ouvrage aux éditions Delga sur l'importance de la référence néo-kantienne dans l'œuvre de Michel Clouscard. La critique du néo-kantisme, c'est exactement dans la pensée de Clouscard. Le néo-kantisme est vu comme une idéologie générique typique de notre époque dite post-moderne. Je ne trahis pas ta pensée en gros. Je résume, donc je simplifie bien sûr.
Liberté du vide et liberté du caractère
50:28 Donc entre philosophes qui sont en train de soulever le problème presque pas insoluble, parce qu'on est en philosophes pour les démêler au moins du rapport entre le particulier et l'universel, c'est-à-dire la dialectique du particulier et l'universel. Alors je prendrais trois termes pour y voir un peu plus clair, pardon pour ce passage un peu abstrait, mais on est en philosophie, abstrait au sens défendable, pas la mauvaise abstraction. Vous avez dans les principes de la philosophie du droit de Hegel un paragraphe plutôt, trois paragraphes, cinq, six, sept, que je vous demande de lire dans la foulée, hein, c'est lisible.
51:08 Même si c'est extrêmement sec, dur, c'est pas, c'est le vieux Hegel, il n'a plus ses preuves à faire, c'est alpha, beta, gamma. L'idée du droit, non, pardon, la philosophie du droit étudie l'idée du droit, c'est-à-dire le concept de sa réalisation, point, vous voyez, c'est un peu, enfin, dogmatiquement. Je vous rappelle que le premier ouvrage de Marx publié important, c'est quand même la critique de cet ouvrage, la critique de la philosophie du droit de Hegel. On est dans ces questionnements-là que nous remuons grâce à l'intervention de Simon. Or, dans ces cinq, six, sept paragraphes, ça c'est précieux de retenir paragraphes parce que vous pouvez prendre n'importe quelle édition, les pages c'est différent, mais les paragraphes sont les mêmes.
51:52 Il produit une magnifique synthèse, on y arrive, du particulier universel. C'est lorsqu'il dit, c'est quand il oppose deux conceptions de la liberté, comme par hasard, avant d'arriver au particulier universel. C'est la liberté de la révolte par opposition à la révolution. Celle dont Rimbaud, qui est l'image même du révolté, et qui l'a été, qui a incarné le révolté comme personne, dont Rimbaud dit justement à la fin de la Saison en enfer, car lui, il ne fait pas l'impasse sur l'étape, il dit quelle bêtise c'était.
52:34 Cela est passé, je sais aujourd'hui, saluer la beauté. Donc, dans d'autres Lénine appellerait ça la conception gauchiste de la liberté, ça revient un peu au même, révolté. C'est le libertaire, c'est pas, c'est un terme extensif, moi j'ai beaucoup de respect pour la tradition anarchiste compagnon de la classe ouvrière, et qui se fait trouer la peau à la commune, je ne mélange pas ça avec le libertarien qui est dans un ranch aux États-Unis, attend le mec des impôts avec son fusil, qui ne veut rien devoir à la société tout en lui piquant tout, hein.
53:09 Tous les acquis historiques, la science, la technique, non, ne mélangeons pas. Mais il y a quand même une tradition de la liberté, ce que Hegel appelle la liberté du vide. Alors maintenant je suis très précis philosophiquement, c'est la liberté qui consiste à penser que je suis libre dans la mesure où je refuse toute détermination. Je supprime en moi toute détermination. Je ne suis pas français. Qui vous dit monsieur que je suis un homme ? Ça s'est entendu récemment, n'est-ce pas ? Je ne suis pas un homme, je ne suis pas français, je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela. Rien, il n'y a aucune détermination, n'est-ce pas ?
53:41 D'ailleurs, le déterminisme est censé être le contraire de la liberté, vous voyez bien. Et Hegel dit que là, ça tourne en rond, parce que pour qu'il n'y ait pas de détermination… Au niveau théorique on peut rester comme ça, mais dans la réalité, la faim me détermine à manger. Et j'ai beau manger pour supprimer la faim, le lendemain j'ai encore faim. C'est l'objet qui gagne là, c'est pas moi. Je croyais m'affirmer par rapport à tous les objets et finalement quand je suis comme ça, pour être précis il dit, dans la mesure où il supprime toute détermination, il n'est pas lui-même sans détermination. Il est tout le temps en train de faire l'effort de supprimer ce qui le détermine.
54:20 C'est épuisant. Ça, c'est ce qu'il appelle la liberté du vide. Et là surgit un passage incroyable qui annonce les pires horreurs de nos époques. Je ne pense pas seulement, je ne parle pas pour une fois à la troisième Reich, non, je pense à ce qu'on appelle les Khmers rouges, que vous savez comment j'appelle les Khmers verts. Parce que la première grande décision c'est de vider la ville pour aller à la campagne. Non mais je vérifie, ne me croyez pas sur parole. Bon, Hegel, quel rapport ? Hegel, les Khmers rouges.
54:53 Il dit dedans cette forme de liberté. qui croit qu'être libre c'est refuser toute détermination, tout ce qui me limite, n'est-ce pas ? Si elle reste théorique, c'est la pure contemplation hindoue. Voyons, on se rapproche déjà de ce pays bouddhique, le Cambodge. Mais si elle se tourne dans l'action, alors c'est la furie de destruction. C'est incroyable ce passage, n'est-ce pas ? Il lève le voile sur ce qu'il y a des horreurs qui ne sont pas encore advenues.
55:23 Une furie de destruction, ce n'est qu'en détruisant que cette liberté a le sentiment de son existence, le sentiment comme un chien au bout de sa truffe, sentir. Cette liberté-là, il oppose à l'antiquité, maintenant j'en ai assez dit, je crois chacun des égants pour illustrer tout ça, il l'oppose à celui qui au contraire accepte une détermination. Ça c'est le monde classique, c'est le monde grec, il y a toujours la Grèce qui se profile dès qu'on parle de classicisme, n'est-ce pas ? Regardez à Versailles, presque tout est grec. Les références plastiques, la mythologie, les pièces de Racine.
55:56 Et du pied de l'autel vous y pouvez monter souverain des mers qui vous doivent porter. Chez les Grecs, on déteste tout ça, l'indétermination, l'infini, on n'est pas romantique. Ce qu'on aime c'est, je prends toujours l'exemple, si vous allez un jour en Grèce, allez-y avec votre copine ou mesdemoiselles, amenez votre copain, Mais allez donc au cap Sounion, 50 km d'Athènes, à l'est d'Athènes. Là vous avez, parce qu'à d'habitude on ne voit jamais l'infini, ce n'est pas l'océan, ce n'est pas la Bretagne.
56:28 Grèce c'est les criques, c'est une presqu'île, c'est des îles, c'est un monde bien déterminé, bien fini. Sauf là au cap Sounion, vous avez trois infinis, trois indéterminations, le ciel, le vent, la mer, la lumière. Et c'est là que les Grecs ont bâti le temple de Poséidon. Rectangle, carré, vous comprenez, ça veut dire on tourne le dos à la mer, c'est pas notre monde, c'est le monde des dieux, ça l'indéterminé. Nous c'est la cité, avec ses lois, la thémis, comme on dit la justice, les règles, voilà. C'est important ce qu'on est en train de voir. Donc ça c'est l'antithèse. Vous le retrouvez dans le théâtre classique, je vous ai dit qu'être classique c'est toujours dire que les Grecs, on ne peut jamais les égaler, Je dis le mot en posant la question qu'est-ce qui est caractéristique de l'idéal classique ? C'est précisément le caractère. C'est que les personnages de Racine, mais aussi bien de Corneille, mais aussi bien de Molière, sont avant tout des caractères.
57:32 C'est-à-dire qu'ils choisissent une détermination. Moi, je suis de l'avare. Moi, je suis de la jalousie. Hermione, n'est-ce pas ? Moi, je suis un monstre naissant. Ça, c'est Néron. Magnifique. Quand cette espèce de petite andouille de Britannicus, je sais bien oui ce héros, quel monde a de la sympathie, mais enfin, qui dit à Néron « Oui, tout Rome connaît vos crimes, etc. » Oui, mais comme répondait Néron, Rome se tait du moins, imitez son silence.
58:02 Ce qui est important, le crime, c'est d'en parler, c'est de le dire. La femme de César doit rester insoupçonnable. Voilà. Alors je rappelle ces choses-là pour dire que l'antithèse de la liberté comme indétermination, c'est la liberté comme choisir un caractère. Je suis citoyen romain, je ne vais pas être crucifié. Je dis ça parce que l'horrible truand qui s'appelait Verrès, contre lequel plaidait Cicéron, avait crucifié un inspecteur des impôts qui venait voir un peu ses magouilles dans sa région, propréteur de Sicile.
58:34 Et il est mort sur la croix en disant « je suis citoyen romain ». L'homme antique, le classique, il est tout en plus enfermé dans un caractère. Alors, en tournant rond, il y a pourquoi l'un plutôt que l'autre, n'est-ce pas ? Le premier, j'ai un peu inversé la chronologie, le premier est plus tardif, n'est-ce pas ? La liberté indéterminée, c'est le monde moderne, c'est le romantisme, voilà. Mais parce que arrive la synthèse, et là je réponds vraiment à Simon sur le fond, donc la vraie liberté, dit Hegel, c'est le particulier, donc on revient maintenant aux deux termes là, Réfléchis sur lui-même et par là élevés à l'universel, c'est-à-dire l'individualité.
L'individualité, synthèse du particulier et de l'universel
59:17 L'individu comme synthèse du particulier et de l'universel. Mais à condition que ce particulier n'en reste pas ce qu'il est, moi je suis un révolté, et puis tout d'un coup, Rimbaud réfléchit sur lui-même, il dit quelle bêtise c'est. C'est un parcours, la vérité, c'est un parcours. Voilà, je ne sais pas si j'ai répondu en partie à ton intervention, mais c'est important effectivement de montrer que Napoléon, comme tout mortel, a son équation personnelle. Là, on retrouve, Guillemin a raison, Corse un peu ambitieux, cupide, voilà, assoiffé C'est un petit peu de pouvoir, très bien, mais en même temps, l'épopée napoléonienne ne se réduit pas à la psychologie du particulier Napoléon. Voilà. Ce qui est important, c'est le quotient de son œuvre historique.
Hugo et Balzac : du retour des cendres à la Comédie humaine
1:00:15 Et je ne voudrais pas trop prolonger, encore que ce soit notre sujet ce soir, mais le retour des cendres a été une cérémonie extraordinaire. Pardon ? C'est quoi ? La cérémonie où on a ramené de Sainte-Hélène la dépouille de Napoléon, pour être là où elle est maintenant, c'est aux Invalides, 1840 et quelques, j'ai un petit doute. Bon, donc Napoléon était mort depuis 20 ans déjà, mort en 21. Qu'est-ce que je suis en train de dire ? Je suis en train de dire, même Nerval que je connais bien, a fait un délire mystique où il s'identifie à l'Aiglon.
1:00:47 A l'époque, il y a plein de gens qui s'identifient à Napoléon. D'ailleurs, l'imagerie du fou dans Tintin, dans les bandes dessinées, c'est le mec qui a le chapeau de Napoléon. Victor Hugo écrit un autre texte, lui, capital pour notre propos. C'est un poème intitulé « L'Ode à la colonne », la colonne Vendôme. Pourquoi ? Parce que, à l'un des grands événements mondains de l'année civile parisienne, qui était le bal donné par l'ambassade d'Autriche, Des maréchaux d'Empire s'étaient vus refuser leur titre donné par Napoléon, duc II, prince II, etc. Ce qui a causé un véritable scandale.
1:01:34 Victor Hugo prend sa plume et dit dans ce poème, en substance, on a injurié la grande armée. Sous-entendu, on a injurié la mémoire de Napoléon. Le nom de Napoléon ne figure pas dans le poème. Mais tout le monde a compris. Parce que tout le monde sait ce qu'est cette colonne Vendôme. Tout le monde sait qu'elle a été faite avec le bronze des canons pris aux Russes et aux Autrichiens à la bataille d'Austerlitz. Victor Hugo, dans les années 20, 20, 21, 22, Lui est un adversaire résolu, un, de la Révolution, deux, de Napoléon. Il ne cesse d'écrire des poèmes dévastateurs, dénonçant le tyran, l'ogre, l'usurpateur, j'en passe, et des meilleurs.
1:02:24 En 1827, il bascule. Or, comme il est en 1827 le chef reconnu de l'école romantique, et ce depuis plusieurs années, eh bien le camp romantique va basculer dans le culte napoléonien. L'histoire du rapport de Victor Hugo à Napoléon est tout à fait extraordinaire parce que ça va culminer avec le retour des cendres en 1840. Victor Hugo va publier un poème consacré à ce retour des cendres dont je vous lis la première strophe quand même.
1:02:59 Sire, vous reviendrez dans votre capitale, sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, traînée par huit chevaux sous l'arche triomphale, en habit d'empereur. Par cette même porte où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime char, glorieux, couronné, saint comme Charlemagne et grand comme César. Et après, il va se passer quelque chose de tout à fait remarquable. C'est Les Misérables en 1862. Comme vous le savez, Les Misérables, ça commence à Waterloo.
1:03:37 Entendons-nous, le point de départ de l'intrigue des Misérables, c'est Waterloo avec le sergent Thénardier qui veut dépouiller le colonel de Pontmercy, etc. Et on connaît la suite. Et la première ligne du roman, lorsque Jean Valjean quitte le bagne et se rend vers Digne, où il va rencontrer l'évêque Myriel, il y a une date. C'est 1815. C'est-à-dire que le roman commence l'année de Waterloo.
1:04:10 D'où une identification possible entre le trajet napoléonien, la trajectoire historique de Napoléon et la trajectoire romanesque de Jean Valjean, où incidemment, vous savez que Victor Hugo s'était rendu sur le champ de bataille de Waterloo, il était en exil à Guernesey, donc il se rend en Belgique, il arrive à Bruxelles, de Bruxelles il va à Waterloo, et il va passer quelques nuits dans une auberge juste à côté de Waterloo, et là qu'est-ce qu'il va écrire ? Il va écrire la mort de Jean Valjean. Le principe d'Autre étude de femme est un principe qu'on trouve assez souvent chez Balzac. Vous avez plusieurs personnages qui sont réunis dans un salon et puis chacun raconte quelque chose. Et donc là, c'est un écrivain fictif qui est Canalis, si mon mémoire est bonne, qui dit ceci à propos de Napoléon.
1:04:56 Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un homme qu'on représente les bras croisés et qui a tout fait, qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs. Singulier génie qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part. Un homme qui pouvait tout faire parce qu'il voulait tout. Prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille et qui cependant devait mourir de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des boulets.
1:05:40 Un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l'action. Esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute. Politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie et qui respecta trois têtes, celle de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et de Metternich, diplomates dont la mort eut sauvé l'Empire français et qui lui paraissait peser plus que des milliers de soldats. Homme auquel, par un rare privilège, la nature avait laissé un cœur dans son corps de bronze. Homme rieur et bon à minuit entre des femmes et le matin maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à fouetter l'eau de son bain. Hypocrite et généreux, aimant le clinquant et simple, sans goût et protégeant les arts, malgré ses antithèses, grand en tout, par instinct ou par organisation. César à 25 ans, Cromwell à 30.
1:06:35 Puis, comme un épicier du père Lachaise, bon père et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des rois, des codes, des vers, un roman et le tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France ? Et après nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation, il nous a laissé plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire dans une mer de sang et de soldats.
Musset et Stendhal : l'enfant du siècle et Julien Sorel
1:07:08 Un texte qui vous dit tout du Napoléon mythique de la comédie humaine. Alfred de Musset, La confession d'un enfant du siècle de 1836. Et là, ce texte, ce roman, vous donne une autre dimension du mythe napoléonien qui est la mise en rapport de la figure napoléonienne, de sa mémoire avec le mal du siècle.
1:07:42 Parce que c'est la génération qui a 30 ans en 1830, qui donc en avait 20 en 1820 et 10 en 1810 et qui donc n'a pas participé à l'épopée napoléonienne. Ce sentiment d'avoir été frustré, d'avoir été privé de quelque chose, ce sentiment d'un monde qui est devenu plat, sans intérêt, médiocre, matérialiste, bourgeois, On a un mot pour la perspective romantique.
1:08:13 Ce que Balzac appellera, pour ce qui est de sa production littéraire, la littérature du désenchantement. Eh bien Alfred de Musset, dans la confession d'un enfant du siècle, va évoquer cette jeunesse à laquelle il appartient. Je vous rappelle que Musset est né en 1810. Il a 26 ans quand il écrit ça. Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse.
1:08:47 Conçue entre deux batailles, élevée dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps, leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevés sur leur poitrine chamarrée d'or, puis les posés par terre et remontés à cheval. Un seul homme était en vie alors en Europe. Le reste des êtres tâchaient de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de 300 000 jeunes gens. C'était l'impôt payé à César. Et s'il n'avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune.
1:09:27 C'était l'escorte qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde et s'en allait tomber dans une petite vallée d'une île déserte sous un saule pleureur. La tombe de Napoléon à Sainte-Hélène.
1:09:57 Comment est-ce qu'un livre qui parait en 1830 peut se déclarer chronique du XIXe siècle ? Tout simplement parce que pour Stendhal, le XIXe siècle, il est né avec Napoléon. Et le héros Julien Sorel, à qui s'identifie-t-il ? À Napoléon. Quel est le personnage historique vers lequel il se tourne en permanence ? Napoléon. Quels sont les ouvrages qu'il a constamment avec lui ? Le mémorial de Sainte-Hélène et la collection des bulletins de la Grande Armée.
1:10:33 Comment mieux mettre en scène l'influence du mythe napoléonien sur un jeune homme qui est né après la chute de Napoléon ? Ce qui est moins laid que de l'envoyer au bourreau. Je sais bien que je ferai couper trois têtes pour en sauver quatre. Et même quatre pour en sauver trois. Un futur Danton, peut-être. Moins la laideur.
1:11:06 N'ayez craint, mademoiselle, il n'y a plus de Danton. Que serait-il aujourd'hui ? Pas même substitut du procureur du roi ? Il serait vendu aux Jésuites ? Il serait ministre ? Car enfin, ce grand Danton a volé. Napoléon aussi a volé des millions en Italie. Sans quoi, il eût été arrêté tout court par la pauvreté. Et vous, avez-vous décidé s'il vaut mieux voler ou se vendre ?
1:11:36 « Mademoiselle, je crois que l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre doit passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard. » « Oh ! » « Voilà pour Stendhal. Stendhal, entre parenthèses, qui a commencé par être farouchement opposé à Napoléon, surtout après le couronnement, et ensuite qui se rallie à Napoléon au point qu'il va avoir des postes dans l'administration napoléonienne, qu'il fera la campagne de Russie. »
1:12:06 Il déteste tellement la restauration que Napoléon, du coup, apparaît pour lui comme une figure de référence. C'est pas un hasard ! C'est pas un hasard, oui. Voilà, quand on a une résonance pareille, ça va bien au-delà du Pékin du particulier. Voilà, je tenais à marquer le coup, je crois que je n'ai pas fait l'éloge de Napoléon, je n'en ai pas fait le procès non plus, je n'ai pas fait la descente en flamme, je n'ai pas dit quand même faites-en autant, non.
Waterloo et la liberté de tous
1:12:37 J'ai montré qu'on n'a pas le choix. En étant moderne, on est postérieur à la donnée qui l'a renouvelée. Complètement. Je répète quand même, je voudrais conclure là-dessus, parce que je ne l'entends pas souvent. C'est rare que j'insiste sur quelque chose qui m'est propre, parce que je vous ai déjà dit mille fois que je ne suis pas un créatif, je suis plutôt dans la transmission des créations des autres, mais quand même. Là où j'insiste personnellement, c'est sur le fait que, vous je l'ai dit, on n'est pas en révolution, on est en contre-révolution, mais dans la lutte des deux, mais quelqu'un comme Napoléon est contemporain d'une époque où les jeux n'étaient pas faits.
1:13:18 Et donc Waterloo, c'est le début du monde dans lequel vous vivez, dans lequel nous vivons. C'est-à-dire un monde… Je ne suis pas raciste, je n'ai rien contre les anglo-saxons, pire que contre les Chinois ou contre les Russes ou contre les Tchadiens. Non, mais je constate, ce n'est pas qu'un certain des valeurs propres au monde anglo-saxon, en particulier à la libre entreprise, c'est-à-dire ce que Marx, on devrait rappeler comme étant la liberté du renard dans le poulailler ou du loup dans la bergerie.
1:13:53 Choisissez. Je ne sais pas si c'est ça la liberté. La liberté, ou bien elle est partagée par un peuple, ou bien ce n'est pas la liberté. C'est pour ça qu'on parle de la naissance de la démocratie en Grèce. Oui, pour 15-20% des citoyens, c'est des esclaves. Bon, mieux traités qu'à Rome, mais quand même. Et donc, je termine là-dessus. Je termine dans une citation de Hegel. Les Orientaux savaient qu'un seul est libre, l'empereur de Chine, le roi des rois en Éthiopie, Lion de la tribu de Juda, descendant du prêtre Jean.
1:14:25 Il bat tous les records de titres éthiopiens, j'aime bien. Le tsar de Russie, les orientaux savaient qu'un seul est libre, les grecs surent, on passe au passé simple, que quelques-uns sont libres, les citoyens en question, ou entre eux ce n'est plus la force mais c'est au parlement que ça se dessine sur l'agora. Les modernes, et chez Hegel s'est lié à ce qui inaugure l'ère chrétienne, les modernes savent que tous sont libres. Voilà. Napoléon n'a peut-être pas pensé tous les jours à dire qu'il voulait installer la liberté dans le monde, mais ce qu'il a fait nous a rapprochés beaucoup plus d'un monde plus libre que celui qu'il y avait à l'époque où il fallait naître noble pour être noble, et donc tout ce qui s'en suit officier.
1:15:09 Je termine ici, je termine sur ce détail, là je reviens au concret de l'individu Napoléon. Lorsqu'à 9 ans il est arraché à sa mère, comme tous les garçons qu'on sépare de leur mère, c'est toujours douloureux, et surtout à la Corse, Pour aller en Champagne-Lorraine, j'adore ces régions-là, je suis un corse pervers, j'adore les pays du Nord et de l'Est, vous le savez. Mais quand même, imaginez le pauvre Ajaccien, moi je suis de Bastia, quand ça va, mais Ajaccio, c'est tropique. Et qui se trouve à Brienne, à neuf ans, une école militaire, et là il est moqué, brocardé à cause de son accent, il ne parle même pas le français, aussi mal, par les fils de toute la noblesse française.
1:15:49 Il n'oubliera jamais ça Napoléon. Vous comprenez ce que je veux dire ? De son parcours jusqu'au moment où Barras lui donne le pouvoir dans le directoire en lui mettant Joséphine dans les bras, ou plutôt en le mettant dans les bras de Joséphine d'ailleurs, tout ce parcours-là, Napoléon a été robespierriste, comme l'a rappelé Amélie tout à l'heure, et est rentré en Corse après 15 ans. Il a mis 15 ans lorsqu'à 9 ans il a été arraché à sa mère.
1:16:19 Il a mis 15 ans à revenir en Corse après avoir fait l'école de guerre. Et là, il n'a jamais été autant anti-français. C'est-à-dire, pour lui, non pas contre la révolution française, le contraire ! La révolution n'avait pas commencé. On est au bord. On est, mettons, en 1788. Mais c'est en 79 qu'il revient en Corse. Et là, il en veut à ce monde de privilèges, de l'aristocratie, de l'ancien régime.
1:16:51 Lui qui était de très loin le meilleur en maths de sa classe, etc. Il ne pouvait pas être autre chose qu'un sous-officier. Voilà, je suis attentif à vos interventions. Je vais juste te faire... Amélie. J'enchaîne sur une autre question pour conclure. En haut à droite, ça va. Amélie. J'ai écrit la noblesse impériale. C'était très intéressant que ça commence comme ça parce que ça représente… C'est un peu l'intervention de Simon. Je renoue, bon ça y est, il retombe dans l'ornière, je renoue avec les couronnes, les symboles et les palais, etc.
Noblesse impériale, Haïti et Paoli
1:17:29 Mais ça c'est pire. Haïti, dossier haïtien, la retraite de Russie, la guerre d'Espagne et Haïti, c'est le principal du négatif de Napoléon, je suis bien d'accord. J'ai créé la noblesse impériale pour écraser l'ancienne, pas pour écraser la paysannerie française, et pour satisfaire le peuple d'où étaient sortis la plupart de ceux à qui j'en conférais les titres.
1:18:00 Et parce que le plus simple soldat avait le droit d'aspirer au titre de duc, dont je suis content, Merci Amélie, je souhaite être qui vient illustrer ce que je disais tout à l'heure sur les limites de l'ancien régime, et que c'était de passer à autre chose, d'accroître ce que Kant appelait la législation par liberté. Je crois même que j'ai eu tort, car c'était affaiblir le principe d'égalité qui plaisait tant à la nation. Mais si j'avais créé des ducs avec des titres français, on aurait cru que je voulais faire revivre les anciens titres.
1:18:37 Et d'ailleurs, l'aristocratie de l'époque, s'ils n'ont pas trompé, ils sont souvent ironisés sur la cour de Napoléon, qui était un peu les Tuileries, c'était pas Versailles, ça n'a jamais eu le lustre. Voilà. Merci beaucoup. Et du coup, je vais te faire enchaîner dessus, parce que même l'esclavage, on sait que c'est compliqué, parce que Napoléon était contre, mais après pour des raisons… Je t'interromps pour ce qui est du dossier, ce dossier sur l'esclavage, parce qu'on ne peut pas tout traiter en une seule fois, je ne vais pas abuser de nos amis, Et nos camarades. Je vous recommande les interventions de Tulard, c'est Jean, hein, c'est-à-dire Jean Tulard, historien, qui a fait ses dernières interventions à l'occasion, cette année, justement du 250e anniversaire de la naissance de l'Empereur, invité par les Corses, et qui a été très… qui a soulevé, qui a fait l'impasse sur aucune de ses difficultés, ni sur qui déclenche les guerres, Les Boucheries, le dossier haïtien, magnifique, croyait quelqu'un qui a visité la cellule du pauvre Toussaint-L'Ouverture à Pontarlier, sur la forteresse là-haut, sur le pic.
1:19:57 Donc voilà, pardon d'avoir interrompu, mais je vais dire si vous voulez voir le détail de ce dossier, je ne recommande pas quelqu'un de mon camp, C'est ni un marxiste, ni c'est un historien scrupuleux, au moins, Jean Tulard. Oui, sur ce point-là, je ne veux pas détailler, mais c'est… C'est spécifiquement pour des raisons économiques stratégiques puisque au départ Napoléon, ce que fera Toussaint Louverture va être du travail forcé. C'est ce qu'il voulait faire Napoléon mais il ne l'a pas fait, travail forcé, ce qui est déjà mieux que l'esclavage mais parce qu'on ne pouvait pas passer d'une économie à une autre dans une île sucrière. Oui je rappelle que l'économie c'est essentiellement la canne à sucre et que ça demande une main d'œuvre très abondante et que le travail forcé s'y renonçait à ça, les mecs pouvaient se jeter à l'eau.
1:20:34 Voilà, c'est ça. Et une autre ruse de la raison c'est que finalement au départ Toussaint Louverture c'est l'homme de Napoléon et par rivalité. Jean-Bendit, c'est le rival de Napoléon. Au départ, c'est son homme. Et par ruse de la raison, ça fait que lui va développer une des premières républiques noires. La première. Voilà. Donc ça, c'est marrant. Et donc, je voulais finir sur ce point de ruse de la raison, parce que je trouve que c'est un concept qui permet d'échapper, parce que Napoléon, c'est un des seuls personnages qu'on ne sait pas situer. C'est-à-dire qu'au départ, aujourd'hui, on dirait que c'est un personnage de droite.
1:21:04 C'est ça comme au départ. L'action française détestait Napoléon parce que c'est un droit. Encore maintenant, il n'y a qu'à voir comme de Gaulle, qui n'est jamais passé si près de la mort que sous les balles de l'OAS au petit Clamart. C'est ça exactement. C'est cette droite qui déteste la droite qu'ils ont de commun, Napoléon et de Gaulle. Qui déteste, qui a fait perdre la puissance avec ses guerres. Au départ, il déteste. Aujourd'hui, on a l'impression que c'est devenu qu'un personnage de droite. C'est un personnage qui divise et je trouve qu'avec la ruse de la raison, on sort des thématiques parce que la gauche le laisse totalement à la droite parce que s'ils prennent effectivement le critère...
1:21:36 Les femmes, l'esclavage, du coup on ne peut plus discuter alors que le concept de ruse de la raison me semble bon parce qu'on le voit aussi dans le monde anglo-saxon, et là il y a un film qui va sortir de Ridley Scott, Napoléon n'est vu que comme cet homme contre les libertés, militaire, face à l'Angleterre qui est la liberté, et c'est intéressant que si on prend la ruse de la raison, on voit pourquoi les Anglais soutiennent Paoli. Je ne sais pas si tu peux juste finir sur ça. Ça me fait penser à la commémoration de la Révolution française avec Mitterrand.
1:22:14 Elle ne me parle pas de cette horreur. Oui, mais ça reprend le même truc que pour Paoli, c'est que finalement on a fêté la Révolution, mais on a dit quand même les Anglais, leur révolution est mieux. Je pense que du coup, ça peut te faire finir sur Hegel avec ça. Je commence par quelque chose, je ne voulais pas en parler, mais parce que c'est intra-Corse. Quelqu'un de bien connu dans le monde corse a dit à notre ami François de Negroni, lorsque les éditions Materia Scritta, distribuées par Delga sur le continent, lorsqu'on a donc édité le projet de constitution pour la Corse rédigé par Rousseau, Donc il restait à projet.
1:22:58 Lorsque la Corse a perdu son indépendance sous les mâles de Louis XVI, sous les armées de Louis XVI, tu ne fais pas une constitution pour un peuple qui n'est pas souverain. Donc, ce projet de constitution pour lequel j'ai commis une préface, François me rapporte que quelqu'un qui est bien connu dans la politique insulaire lui a dit « Je ne vous pardonnerai jamais d'avoir publié cet ouvrage ». Parce que nous, notre référent c'est les Anglais. Paoli est enterré en Angleterre. Quiconque veut faire des recherches sur Paoli, les archives de Paoli sont à Londres.
1:23:31 L'Angleterre, c'est de bonne guerre. Chercher à enfoncer un coin contre la France en jouant à fond le principal ennemi de la France en Corse, qui était Paoli à ce moment-là. C'était un grand homme, attention, c'est un homme des lumières, tout ça, mais il n'a jamais franchi, il a toujours détesté dans la révolution, l'attitude de la révolution à l'égard du clergé. Non, à ce niveau-là, Paoli reste un homme de l'ancien monde, sur ce point-là, pour le reste. Aux États-Unis, il y a plus d'une ville qui s'appelle Paoli, il faut le savoir.
Jaffa et le dernier texte de Hegel sur l'Angleterre
1:24:02 Voilà, donc je réponds d'abord ça. L'honnêteté, par ailleurs intellectuelle, dans la mesure où je peux en faire preuve, c'est pas moi de décider, m'oblige aussi à rappeler qu'il y a presque pire que Haïti, enfin, c'est Jaffa, mais on en parle peu curieusement, Mon-mèmpe, c'est une mine de Poulion. Napoléon, pendant la campagne d'Egypte, il remonte ce qu'on appelle la Palestine aujourd'hui, donc Jaffa, les oranges de Jaffa.
1:24:32 Là on est bien loin, les pestiférés de Jaffa, il y a un beau tableau. Et là il y a une révolte des Palestiniens contre les Français. Et Napoléon dit à Berthier, vous me liquidez. Il ne faut pas oublier ça, Napoléon c'est quelqu'un qui n'a pas d'état d'âme à ce niveau-là. Voilà, je veux dire, même s'il a mis tout ça au service, tu vois, impossible n'est pas français, bon, très bien, et que jamais la France ait eu une telle extension, même si elle est sortie rétrécie à sa sortie de scène, il faut quand même rappeler ça, c'est ni le bien ni le mal, c'est, comme il dit, je fais dire Hugo à son personnage dans Ruy Blas, je suis une force qui va.
1:25:20 Tu vois où ? Très bien. Je tiens quand même à dire que ce que je regrette de cette époque, ce n'est pas le personnage de Napoléon, c'est le fait que les jeux n'étaient pas faits. Qu'on n'allait pas s'y cessez le système républicain dont Napoléon a repris un grand héritage, les grandes écoles, l'égalité de naissance, et un modèle plutôt centralisé où la volonté générale a une certaine importance face à la libre entreprise. C'est ça qui est important. Et donc, je lirai ici en lisant un extrait de l'ultime texte de Hegel lorsqu'il prend la plume avant de mourir alarmé par le projet de réforme du Parlement anglais. Il dit ceci, c'est très court, je vous rassure, mais il dit ceci, c'est une citation du dernier texte écrit de Hegel.
1:26:14 C'est bien une opinion à peu près unanime des historiens pragmatiques que si dans un peuple, l'intérêt privé, on parlait de l'Angleterre et du monde dans lequel nous vivons depuis que l'Angleterre l'a emporté au Waterloo, le monde anglo-saxon, même si c'est les États-Unis qui ont pris la relève après. C'est bien une opinion à peu près unanime des historiens pragmatiques que si dans un peuple intérêt privé et de sordides avantages financiers s'immisce de façon prépondérante dans l'élection des administrateurs de l'État, une telle situation doit être considérée comme annonciatrice de la perte inéluctable de la liberté politique de cet État, de la ruine de sa constitution et de cet État lui-même.
1:26:58 Vis-à-vis de la fierté dont les Anglais font preuve à l'égard de leur liberté, on dirait qu'il était entendu. Nous, Allemands, nous devons faire les remarques suivantes. Bien que l'ancienne constitution de l'Empire allemand ait été un agrégat informe de droits particuliers, j'en ai pas dit tout à l'heure, elle n'était que le lien externe des Länder, c'est les régions allemandes, mais dans ces derniers, la vie politique en ce qui concerne la désignation des sièges et les droits de suffrage n'était pas marquée par l'absurdité de la vie politique anglaise, Au moins par cette corruption qui pénètre toutes les classes du peuple. Je donne un exemple que je trouve dans Marx, dans des extraordinaires notes dans le Capital. Il faut lire ces notes où il cite des rapports d'inspecteurs du travail anglais, là, ce n'est pas des opinions.
1:27:43 Il dit par exemple que… Deux exemples. Lorsqu'il s'agit, à la suite de lutte syndicale, de passer de la journée de 14 heures, à la journée de 13 heures. Lutte énorme pour gagner une heure. Il y en a... Tout le patronat anglais a dit « mais c'est dans la quatorzième heure qu'on fait tout le profit ». Je suis sûr que tu connais. C'est là comme ça qu'on fait tout le profit.
1:28:14 Maintenant, ils n'ont jamais fait autant de profit et c'est 8 heures. Premier exemple, que ce n'est pas la liberté. C'était vraiment ça. Deuxième, le travail des enfants. Ça a été des luttes énormes là aussi. Il faut voir tous les épisodes, ça ne s'est pas fait une fois. Mais dites-vous bien que votre enfant, votre gamin, votre garçon de 6-7 ans est au four, au four de la sidérurgie là, où la vie est précaire. C'était comme ça. Bon, lorsque ça a été réduit, puis un minimum de temps, puis après, puis un 11 ans, puis 12 ans.
1:28:50 L'argument de ceux qui voulaient garder les enfants au travail, pas les ados, les enfants, disaient mais au moins ils ne font pas les voyous, c'est les quakers, les gens qui ont une bonne conscience, le monde libre, les démocraties contre le populisme, déjà, c'est abject. Voilà, donc c'est sérieux ce qu'on est en train de voir. C'est pas… comment dire un mot ? Moi, ce que j'aimais, c'était la liberté libre. J'adore cette phrase ! C'est pas la liberté libre, ça !
Droit formel et monde libre
1:29:30 Et comme ce qui se passe en ce moment au niveau planétaire, c'est une remise en question un peu de ce modèle qui règne depuis Waterloo, je sais pas où ça va aboutir. Je suis jamais dans la prophétie. Mais c'est important de situer les vraies problématiques. La Chine est une dictature, on est une démocratie, mais c'est quoi ça ? Alors les Ouïghours, on a des camps de concentration. Tout le monde a oublié que les Ouïghours ont égorgé des mecs au couteau dans une gare, dans le public, là.
1:30:02 Je veux dire, il n'y a pas si longtemps. Et sans doute comme tout ce qui est islamisme, je dis mais islamisme parce que les musulmans sont les principales victimes de l'islamisme en nombre de morts, il n'y a qu'à voir à Bagdad chaque fois qu'il y a une réunion, ou en Syrie, l'époque actuelle est excellente pour réfléchir, pour remettre sur le tapis cette notion de qu'est-ce que ça veut dire la liberté, la démocratie.
1:30:32 Et parce que pendant un moment on a dit oui les communistes, les marxistes, ils critiquent le droit formel, c'est comme ça qu'on arrive au pire. Je prends ça au sérieux, c'est important qu'il y ait un droit formel, c'est important qu'il y ait une constitution, etc. Mais on comprend mieux aujourd'hui ce que veut dire formel quand ça cache les pires crimes. Trois millions de morts en Corée, là aussi c'est loin Et puis des bombardements, tout le monde a oublié. Je l'ai oublié, mais c'est des bombes au phosphore en Corée, c'est épouvantable. Il y a eu plus de morts qu'à Hiroshima, les bombardements en Corée.
1:31:08 3 millions de morts au Vietnam. Je sautais des tas de... le nombre de guerres faits à l'Union, les dictatures d'Amérique latine. Quand j'avais votre âge, on parlait espagnol, tous les chefs d'État d'Amérique latine parlaient espagnol. Mon œil, oui il parle espagnol, mais il s'appelait comment ? Tu sais toi ? C'est l'anglo-saxon allemand. Allemand. Au Brésil, le dictateur c'était Hugo Banzer, au Paraguay c'était Alfredo Stroessner.
Le Napoléon d'Abel Gance
1:31:43 Je ne plaisante pas. Et tout ça, c'était le monde libre, au niveau nominal. Voilà, je termine là-dessus. Je termine par en disant « Vive l'Empereur », je termine là-dessus. Vive la République. Le monde avait changé et Lucien ne savait rien de ce monde. On voulait oublier le sang de la révolution, la terreur et les guerres de l'empire. La France avait restauré le pouvoir de l'ancien régime et de la noblesse de cour. On aspirait désormais à la réussite et à l'enrichissement personnel. Alors les jeunes provinciaux accouraient par milliers vers la capitale, bien décidés eux aussi à se forger un nom.
1:32:28 Mais désormais loin des champs de bataille. Dans tous les cas, s'il fallait rater sa vie, il valait mieux la rater à Paris. Dans le Napoléon d'Abel Gance, dont Abel Gance disait lui-même, je vais vous lire quand même une citation d'Abel Gance. Ce n'est pas pour réaliser un film historique banal que j'ai tenté de ressusciter dans le langage des images la prodigieuse figure de celui qui se proclama lui-même une parcelle de rochers lancée dans l'espace.
1:32:58 Mais parce que Napoléon est un abrégé du monde. C'est un être dont les bras ne sont pas assez grands pour serrer quelque chose de plus grand que lui, la Révolution. Napoléon est un paroxysme dans son époque, laquelle est un paroxysme dans le temps et le cinéma pour moi est le paroxysme de la vie. Voilà le projet d'Abel Gance. Napoléon Bonaparte, le général Bonaparte, entre de nuit dans la salle déserte de la Convention nationale. Et les ombres des grands révolutionnaires vont se lever, vont apparaître progressivement sur les sièges de la Convention. L'ombre de Robespierre, l'ombre de Marat, l'ombre de Danton, l'ombre de Camille Desmoulins.
1:33:47 Évidemment, ils sont tous décédés. Ils se sont tous mutuellement guillotinés. Mais ils revivent. Ce sont les fantômes de la Révolution qui s'adressent à Napoléon Bonaparte. Alors c'est un film muet, donc ce sont des cartons. Dans la version originale, ce sont des cartons qui s'intercalent et que demandent et que disent ces chefs de la Révolution à Napoléon Bonaparte. Napoléon, veux-tu reprendre dans tes mains l'épée de la Révolution ? C'est la transmission. C'est la Révolution qui transmet à Napoléon Bonaparte, non pas simplement un héritage, mais une mission à accomplir.
1:34:37 Et le deuxième propos, c'est « Souviens-toi, Napoléon, si tu trahis ton serment, le serment que tu fais est là maintenant, si tu trahis ton serment, ta chute sera inexorable ». Ça, c'est une scène prodigieuse parce que c'est pour Abel Gance, Napoléon et la Révolution ne font qu'un. Pourquoi ne font-ils qu'un ? Parce que pour Abel Gance, il l'a dit, la révolution c'est le paroxysme de l'histoire. Et ce paroxysme de l'histoire, il appartient maintenant à une figure elle-même paroxystique, qui est Napoléon Bonaparte, et qui donc va partir pour la campagne d'Italie.
1:35:25 Donc dans cette vision, et j'emploie vision dans les deux sens, vision conception et en même temps esprit visionnaire d'Abel Gance, vous avez le point culminant de tout un aspect du mythe napoléonien du 19e siècle.