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Amnésie et anamnèse : annonce du cycle
0:15 Bonsoir tout le monde, bonsoir chers amis, chers camarades, chers fidèles de tous âges et de tous sexes. Je suis bien content de vous retrouver, car cela fait bien longtemps. Je me demande même si vous vous souvenez de moi. Non, non, c'est parce que je vais parler de la mémoire, je vous rassure. Enfin, et de l'amnésie, on ne sait jamais. De l'amnésie et au contraire du retour de la mémoire, c'est-à-dire de l'anamnèse.
0:46 C'est le A privatif grec, on ajoute un N quand c'est devant une voyelle. Donc, aphone, c'est avec un A et anamnèse pour éviter un hiatus. Voilà. Je réserve pour la séance prochaine le traitement proprement philosophique en s'appuyant sur des textes du corpus philosophique. Ça ne manque pas sur la mémoire. Un peu moins sur l'oubli, comme par hasard.
1:17 Mais l'éloge de l'oubli étant une chose un peu plus récente. Je réserve donc tout mon philosophique des textes qui vont depuis Platon, qui disait que toute connaissance est remémoration à Nietzsche, à Bergson, le chef d'œuvre de Bergson est sans doute matière et mémoire, justement. Et Nietzsche, on vous a posté un texte important, puisque lui prend la défense de l'oubli, n'est-ce pas ?
1:57 Apparemment contre une tradition bien établie. J'ai dit que l'éloge de l'oubli était plus moderne, mais c'est un préambule très général. Mais c'est à nuancer, parce que dans la mythologie grecque, là je ne parle pas d'un philosophe, mais dans la mythologie qui est l'aliment de base à peu près de tous les auteurs classiques grecs, qu'ils soient littéraires ou philosophes, regardez combien de fois Platon cite Homère.
2:32 Dans la mythologie, il est question d'un des fleuves que nous devons traverser pour passer de vie à trépas. Vous savez que passer de la vie à la mort, chez les Grecs, c'est toujours traverser un fleuve. L'Achéron, l'Érèbe, le Léthé. Eh bien, le Léthé, c'est le fleuve qui procure l'oubli. Platon s'en sert bien sûr beaucoup dans sa théorie de la réminiscence, en particulier au 10e livre de la République.
3:07 Il faut que le patient, j'allais dire, le mort n'est-ce pas, boive l'eau du Léthé pour oublier tout de sa vie passée et se préparer à renaître dans un avatar nouveau, dans une réincarnation, si vous préférez. Voilà, je ne vais pas m'attarder là-dessus. Je réserve le traitement proprement philosophique de ces problématiques d'une manière un peu plus continue à la prochaine séance.
3:42 Mais d'abord, à titre de préambule, avant de commencer, les textes plus littéraires, même si l'exploitation philosophique peut s'avérer d'une richesse inépuisable, je commencerai d'abord par… Je profite de vous retrouver en direct pour vous saluer, pour espérer que vous êtes en bonne santé et pour prendre acte de cette longue interruption qui cumule celle des vacances, des grandes vacances.
Retour de Corse et mégalithes à figure humaine
4:16 Nous sommes en France, où elles sont encore, pour un certain temps, moins longues que lorsque je faisais mes études, mais tout de même plus longues que dans la moyenne des pays équivalents. et plus le confinement, ça fait un gros trou, tout ça, n'est-ce pas ? Alors, heureusement que c'est l'initiative de Philippe Moreau, que je salue à ce titre, pendant le début du Covid et avant que je ne fasse, que je ne m'offre un break encore, ce qui ne m'est pas arrivé depuis des années, de partir en vacances.
4:53 J'avais dans la tête l'idée un peu stupide que un retraité est presque toujours en vacances. Je ne me disais pas aussi clairement. Sinon, je me serais répondu les excellents contre-arguments de Bernard Friot contre cette vision des choses. Si vacances veut dire ne rien faire du tout, n'est-ce pas ? Être inactif. Mais je me suis aperçu que ça me faisait du bien tout d'un coup et que j'en faisais beaucoup plus que je ne le pensais. On a quand même tenu des lives hebdomadaires pendant toutes les dernières périodes avant mon départ, jusqu'à la fin août.
5:26 Et donc, j'ai pris un peu plus d'un mois en Corse. Je les salue ici parce que je crois que je ne serais pas parti. Vous savez que quelqu'un qui avait un infarctus à l'état de fantasme névrotique dans le style au décollage de l'avion, mon cœur va lâcher. Au premier contact avec l'eau, je vais couler à pic à cause des différences de température. Mon cœur ne supportera pas pour des choses idiotes qui se sont évaporées grâce à ceux qui sont venus me chercher chez moi à Cachan, avec leur voiture, avec une tente et un duvet.
6:02 Je salue ici Pauline et Yannick, mes camarades du PRCF qui sont en même temps des auditeurs fidèles de nos ateliers et qui ont eu la gentillesse, pardon si je les mets mal à l'aise, en leur déclarant toute ma gratitude en public et qui m'ont conduit de Paris jusqu'à la Côte d'Azur où là, on a embarqué, on a pris le bateau avec leur voiture et on a passé quelques semaines, j'espère inoubliables, en Corse. Ils la découvraient et moi, vous savez bien que la transmission, je vais dire, je me déclare rarement absent.
6:38 voilà. Donc, tout ça fait que je reprends des activités proprement philosophiques à titre personnel, je vais dire, comme disait Clouscard, c'est une citation que j'ai déjà faite dans un post que j'avais déposé il y a cinq ans au début des grandes vacances. J'entendais Clouscard dire avec son grand rire où nous étions en vacances au bord d'un torrent en Corse et il me disait il n'y a pas de vacances dans le concept.
7:12 Donc, mais enfin, je vais dire, j'étais en vacances de l'effort de communication, de l'effort de transmission, ça c'est sûr, à une exception près, vous voyez, comme quoi je me suis passé grâce aux éditions Materia Scritta que je salue aussi. Vous voyez que mon préambule essaye de ne rien oublier. puisqu'on va parler de l'oubli et de la mémoire, j'ai fait une petite intervention vaguement philosophique dans le cadre d'un festival où j'ai été programmé à Propriano dans le sud de la Corse dans une région qui est la plus dense au niveau archéologique de l'île.
7:52 Ce n'est pas puisqu'on y trouve des mégalithes qui sont les premiers d'Europe occidentale. Si je m'arrête, vous me direz, ça ne va pas, non ? Et Stonehenge, je sais quoi, et c'est encore plus... Oui, oui, oui, sûrement Stonehenge, voire Carnac, en Bretagne, que le plus grand alignement de toute l'Europe et sans doute le plus grand alignement de pierres levées au monde, dans le Morbihan, n'ont pas de forme humaine. Or en Corse, ce sont les premiers mégalithes avec la figure humaine. On voit même quelquefois des épées en relief, vous voyez, et même quelquefois des sexes, une petite paire de seins quelquefois pour figurer que c'est une femme.
8:30 Bref, qui sont comme ça, qui se dressent verticalement. J'ai fait une communication là-dessus, bien que ce ne soit pas ma partie, mais parce que le thème du festival, c'était le littoral, n'est-ce pas, la notion de littoral, et que le destin de la Corse est toujours partagé entre la mer, qui permet de communiquer avec le reste du monde, mais qui est aussi, justement, à cause de cela, la source de tous les dangers, de tous les périls.
9:00 On remarque souvent en Corse qu'on voit la mer du village, mais le village, on s'efforce qu'on ne le voit pas de la mer, car le danger est toujours venu de là. Sans compter que la mer, à l'époque, quand il n'y avait pas le tourisme, quand il n'y avait pas la prospérité, c'était là où il y avait le moins d'eau, parce que la Corse est très… Il y a plus de 100 sommets qui dépassent 2000 mètres, ça ruisselle de tous les côtés dès que vous montez un peu, mais au bord de la mer, il y a des plaines marécageuses quelquefois, la plus grande étant la plaine orientale. Je vais vous faire un cours de géographie, mais vous allez voir, c'est très important.
9:32 Il y avait le paludisme qui ravageait la côte, donc vous voyez, le peuplement le plus courant en Corse se situe entre 400 et 1000 mètres, en gros. Voilà. Il y a des villages plus hauts que 1000 mètres, il y a des agglomérations plus basses, surtout depuis le tourisme balnéaire, mais enfin, les villages traditionnels sont sur cette frange. Donc, ces mégalithes sont là et j'ai fait une petite intervention et si je me suis un peu attardé, c'est parce que j'ai dit tout de suite au public que j'allais leur faire un freestyle sur un sujet que je ne connais pas.
10:15 Ça les a fait rire et ça a permis de détendre l'ambiance sur le port de Propriano. et enfin, je ne les connais pas comme un spécialiste, je ne suis ni archéologue ni historien, je n'ai jamais fait une expérience de datation au carbone 14, tout ça a été fait, tout ça est très bien documenté, mais justement, plus vous vous intéressez aux spécialistes qui se sont attaqués à ce dossier, plus la mémoire se perd. C'est extraordinaire. Plus on a de traces mnésiques où on peut parfaitement savoir à quelle date le bronze est arrivé en Corse.
10:51 Mais les statues en question se situent à la fin du Néolithique et au tout début de l'âge du bronze, le dernier Néolithique, si vous préférez. Voilà, c'est-à-dire entre 1500 et 800 avant Jésus-Christ à peu près, oui. Donc, j'ai été frappé de voir que l'humilité et la modestie des vrais spécialistes, ce n'est pas qu'ils se gardent bien d'avoir une thèse.
11:22 Est-ce que ce sont des Sardes et des Corses qui sont allés en Méditerranée orientale dans une coalition qui a attaqué l'Égypte, le fait étant rapporté, alors formellement, cette fois, dans un pays qui avait accédé à l'histoire par l'écriture, je pense à l'Égypte pharaonique, ou est-ce que ce sont, au contraire, des peuples de Méditerranée orientale, les fameux peuples de la mer dont il est parlé dans les stèles de Ramsès II et d'un de ses descendants, ne compliquons pas, et qui ont émigré à suite à des catastrophes géopolitiques et militaires considérables, dont on ne sait pratiquement rien, mais constituent par les effets, en gros, avec l'écroulement des grands empires babyloniens, égyptiens, etc., ou leur entrée dans la décadence définitive, que l'on situe à peu près à partir du XIIe siècle, et qui seraient allés se réfugier en Sardaigne, en Corse, on ne sait pas.
L'épaisseur idéologique de la préhistoire
12:19 Le plus probable, ce sont les peuples de la mer qui nous permettaient d'enchaîner sur ce thème du festival du littoral. Et c'est ce... En travaillant le dossier, je me suis aperçu qu'il y avait, non pas seulement une épaisseur temporelle considérable, déjà lorsqu'on parle de la préhistoire ou de la proto-histoire, comme c'est le cas ici, mais qu'il y avait aussi une grosse épaisseur idéologique, une couche, si vous préférez, idéologique.
12:50 Alors là, dans les débats actuels, vous ne pouvez pas dire néolithique parmi les spécialistes qui s'occupent de la chose sans qu'il y ait de dispute. Il y en a qui réagissent, ce n'est pas idiot, après tout, je veux dire, pour dire que Néandertal, qu'on présentait comme une brute épaisse, qu'on refusait même l'intégration dans le genre homo, n'est-ce pas ? On ne devrait pas l'appeler homme de Néandertal, mais Néandertal tout court, etc.
13:22 Et par réaction, il y en a qui ont dit qu'il était tellement développé qu'à côté de lui, nous-mêmes, l'homo sapiens, on est presque des débiles. Voyons, on voit tout et son contraire. Qui est spécialiste ? Vous devinez qu'il y a un poids idéologique. Parce qu'à partir du néolithique, il y a l'agriculture. Le nomade devient sédentaire, n'est-ce pas ? Et vous savez qu'il y en a pour qui c'est la désolation d'avoir abandonné la chasse et la cueillette pour aller arracher, n'est-ce pas, de l'artifice à la nature.
13:53 Vous suivez mon regard. vous voyez qu'il y a des enjeux qui ne sont pas du tout scientifiques dans tout ça. Chacun s'appuie sur des données scientifiques. On trouve toujours, vous savez, de quoi étayer son dossier lorsqu'on tient. Je rappelle qu'il y a eu de très grands savants et de très grands physiciens à l'époque nazie. Je veux dire, la compétence scientifique, voire même la culture, littéraire, artistique.
14:24 Et l'intelligence, celle de l'entendement, pas de la raison, celle de l'entendement, celle du si alors, tel qu'on l'a en mathématiques, peut être considérable chez un individu et ne pas lui épargner, non pas la cécité, il voit plein de choses, mais l'aveuglement, ce qui est bien différent de la cécité du pouvoir aveuglement. L'aveuglement, ça n'est pas du malvoyant. Et un gars comme Heisenberg, par exemple, n'est-ce pas, faisait souvent l'éloge, n'est-ce pas, du régime du Troisième Reich.
« J'ai changé » : un énoncé dialectique
15:01 Alors que c'est, il ne me viendrait pas à l'esprit, et comment pourrais-je d'ailleurs, je n'y connais pas grand-chose, mais enfin, ses pairs, aujourd'hui, sont les premiers à reconnaître l'importance qu'il a eue dans l'apparition de la théorie des quanta. Vous voyez. Donc, c'est pour vous dire, je commence par tous ces enjeux, tout ce qui m'a mis sur la piste de consacrer quelque chose à cette histoire d'Amnésie. Mais pas seulement. Je vous ai dit que le traitement philosophique par les textes, je le renvoie à la prochaine séance, mais je ne vais pas dire qu'on ne va pas faire de philosophie aujourd'hui sur les thèmes qui nous occupent.
15:36 Et je vais commencer par le texte de Rousseau, qui ne soulève rien moins que le problème de l'identité. Je vais l'introduire avant de le lire par un exemple très simple. On ne peut plus simple. C'est tellement simple qu'il a souvent été donné en dissertation à des terminales, par exemple. L'énoncé « j'ai changé » exprime-t-il une contradiction ? Vous voyez, c'est simple. L'énoncé « j'ai changé ». Exemple, hier j'étais malade, aujourd'hui je suis bien portant.
16:10 Cet énoncé exprime-t-il une contradiction ? Je l'avais abordé aussi dans un atelier il y a quelques mois. Et je me rappelle que notre ami Tarek avait été partie prenante dans les réponses. Mais vous voyez bien, je ne vais pas perdre de temps à faire de la maïeutique là-dessus, je dis tout de suite le résultat des courses, n'est-ce pas ? Oui et non. Il y a bien une contradiction puisque l'énoncé affirme un changement.
16:44 « J'étais malade, je suis bien portant » et ça, ça peut se prouver scientifiquement. Je ne sais pas, j'avais de la fièvre, j'en ai plus, ça se mesure. Hier, aujourd'hui, j'en ai plus. Mais en même temps, c'est toujours le même sujet. J'ai changé, j'étais malade, je suis bien portant. Donc, l'énoncé affirme un changement et affirme quelque chose qui est invariant, qui ne change pas, qui se maintient. bref, l'énoncé est dialectique.
17:14 C'est l'énoncé tout simple, j'ai changé, il est dialectique. Alors, je vous ai dit que la partie qui a changé, on peut expérimenter scientifiquement dans les sciences dures, puisque vous aimez cette expression, les sciences de la nature, les sciences exactes, appelons ça pour l'instant comme on voudra, mais pourvu que ça désigne le même corpus, n'est-ce pas ? La mathématique et ses applications. la plupart du temps dans les domaines des sciences dites de la nature, de la physique à la biologie.
17:51 Donc, cet énoncé est dialectique la partie qui change est expérimentable, mais la partie qui se maintient, où est-elle ? Où est ce je qui était malade et qui est bien portant ? Il n'est pas dans tout ce qu'on peut en décrire, puisque ce qu'on en décrit, par exemple, le corps, la température du corps que je mesure, c'est justement ce qui change le corps. Vous savez qu'il n'y a pas une seule de nos cellules, on en a plus de 2 milliards. Il n'y en a pas une seule qui reste identique à elle-même à chaque instant du temps qui passe.
18:24 Nous sommes en métabolisme permanent. C'est un peu angoissant, mais ne vous inquiétez pas. Ça a toujours été comme ça dans le vivant. N'est-ce pas ? Ça n'empêche pas que si je rencontre un Philippe demain dans la rue, il me dira « Tiens, salut Dominique ! » Je veux dire, c'est un changement en partie, mais il y a une identité qui se maintient. Eh bien, cette identité, je suis en train de vous dire aujourd'hui qu'elle est suspendue en partie à un effort de mémoire.
18:54 je suis presque, je n'ai presque déjà assez pour entamer le texte de Rousseau, mais juste avant encore, après l'introduction, un petit avant-propos pour détendre. Vous savez, il y a une émission humoristique, une émission grand public qui s'appelait, je ne sais pas si elle existe encore, parce qu'il y a longtemps que j'ai fui la télévision, je ne regarde que des chaînes d'information sur Internet, ou bien sûr des débats, des forums, etc. Mais je ne regarde pas les chaînes générales, il y avait une émission qui s'appelait « Caméra cachée ».
19:28 Vous savez, on faisait croire des choses invraisemblables à quelqu'un qui ne savait pas qu'il était filmé et on le disait à la fin « Voilà, en fait, on était en train de vous mener en bateau ». De mon temps, ça existait aussi. Certains disent que c'était encore plus comique et ça s'appelait « La caméra invisible » pour ceux qui ont des cheveux blancs comme moi et qui s'en souviennent. Or, je me souviens d'un de ces épisodes où on faisait croire à quelqu'un qui avait l'habitude, n'est-ce pas, de venir presque chaque semaine à son pressing dans son quartier amener son linge avec l'accord de la production qu'avait les moyens.
20:07 On a changé pratiquement toutes les vitrines du quartier, vous voyez, l'apparence, l'apparence. Pendant un certain temps, on a mis des trucs devant. Bref, il n'y avait plus de pressing, il n'y avait plus le bar, etc. Il était caché par des échafaudages. Le gars a failli devenir fou. C'est bien ça la perte d'identité. Parce qu'il a rencontré des gens qui étaient complices de l'émission, bien sûr, de l'équipe de l'émission, qui disaient, il y avait bien un pressing là. J'y étais la semaine dernière.
20:37 Ah ben non, moi je n'ai jamais vu de pressing ici, vous voyez. Si les autres ne vous reconnaissent pas dans les éléments de votre identité, si le décor a changé, et si votre mémoire perd ses supports, vous n'êtes plus sûr de cette identité. Mais non, je laisse l'anecdote et je reviens à un des plus grands théoriciens du moi, de ce fameux moi pour l'instant qui était présent quand j'étais malade et qui est encore présent quand je suis bien portant.
Fichte et le moi pur
21:11 C'est un je impersonnel, chacun d'entre vous peut dire la même chose. L'un de ceux qui est le plus réfléchi sur ce moi en tant que moi pur, bien distinct comme sujet de tout ce qui est objet en face de lui, y compris son corps, parce que je vois ma main, donc ce n'est pas ça moi. N'est-ce pas ? Ça fait partie. Je vais dire mais ça ne se réduit pas à ça. Si je perds ma main, je reste moi. c'est Fichte. ma main, c'est assez compliqué la philosophie de Fichte, mais je rappelle une anecdote que j'avais citée dans un atelier, là encore il y a quelques mois, rapportée par Henrik Steffens, un voyageur norvégien qui avait les moyens à l'époque et qui se déplaçait, c'était le tout début du tourisme, à travers toute l'Allemagne romantique pour rencontrer un petit peu les représentants de ce fabuleux océan verbal pour parler comme Armel Guerne qui les a presque tous traduits que fut le romantisme allemand.
22:16 L'idéalisme allemand, je préfère dire parce qu'il y a des poètes et des écrivains, des philosophes qui font de la poésie, des poètes comme Hölderlin qui font de la philosophie. Pensez à Nietzsche plus tard qui est encore dans ce courant-là, n'est-ce pas ? Nietzsche, donc. Un long poème que je citerai dans le cadre de cycle qui commence aujourd'hui, mais pas aujourd'hui. Un long poème dans Zarathoustra qui s'appelle Le chant de mélancolie où il y a un refrain où il dit ce refrain consiste à dire « Toi, l'ami de la sagesse, c'est entendu philosophia, mot à mot, toi, l'ami de la sagesse, allons donc, rien qu'un fou, rien qu'un poète. »
22:53 Vous voyez cette hésitation entre le genre poésie et le genre philosophie dans l'idéalisme allemand. Donc, ce Henrik Steffens, pour vous oublier le nom, ce norvégien, se balade et il nous fait part d'une séance à laquelle il a assisté à un cours de fichte. C'était tout nouveau, ces cours de grands philosophes avec les auditeurs qui étaient là. Il n'y en avait pas beaucoup. Quand il y en avait une vingtaine, c'était un grand succès. il n'y avait pas d'éducation nationale, il y avait un ministère des cultes, vous voyez, là encore, l'enseignement religieux et laïque n'était pas encore bien séparé.
23:28 Bref. Et oui, Hegel était employé par le ministère des cultes à Berlin. Donc, Fichte fait son cours à Iéna, petite ville de la Thuringe, comme on dit en français. Et voilà ce qu'il dit à ses élèves d'après notre Norvégien. C'est très rapide. Messieurs, rentrez en vous-mêmes. Il n'est question ici que de nous-mêmes. Messieurs, pensez au mur.
23:59 Et le Norvégiens rapporte Steffens que tous les étudiants regardent le mur. Avec succès. Il ajoute avec pas mal d'humour. Et ensuite, Fichte, deuxième temps, dit, maintenant messieurs, pensez à celui qui a pensé le mur. Et là, il y a un petit malaise dans la classe. Ils se regardent les uns les autres et ils n'ont pas un miroir pour se regarder non plus. C'est pas eux. Vous voyez, quand je dis que ce moi-là, ce moi pur qui ne se pose qu'en s'opposant à tout ce qui n'est pas lui, ce que Fichte appelle le non-moi, tout ce qui est objet, à cette paire de lunettes, ce piano.
24:40 Voilà. Donc, il me fallait passer par là pour introduire ce texte de Rousseau. Pourquoi ? Parce que c'est un texte de pathologie. Rousseau nous relate dans les Rêveries du promeneur solitaire son œuvre ultime. Non, c'est pas la cinquième que je cite très souvent. Non, non. Il exprime un bonheur sans équivalent. non, il relate un accident, un grave accident qui lui est arrivé lorsqu'il faisait ses promenades dans Paris.
25:13 C'est son œuvre ultime, elles sont écrites à la fin des années 70, 78 même, jusqu'à la dernière, la dixième. et elles ne paraissent, enfin, je prends la parution édité qu'en 82. Vous voyez, c'est un Rousseau tardif. Et là, il raconte un accident qui lui est arrivé pendant qu'il se promenait à pied près du faubourg du Temple où il a été renversé dans les embarras de Paris, comme on disait à l'époque, par un incident de rue par un énorme chien danois, il dit précisément.
25:48 Et bien sûr, le choc est terrible et quand il se réveille, donc après un évanouissement, donc une perte de conscience de soi, il en résulte d'un texte incroyablement moderne. Je vous mets au défi de le trouver auparavant, un auteur qui s'attarde à dire les impressions qui lui viennent après un évanouissement. Il y a quelqu'un qui était très attentif à son corps, c'est Montaigne, mais c'est des réflexions qui requièrent toute l'attention, toute l'intelligence et l'entendement.
Lecture de la deuxième promenade de Rousseau
26:18 Là, il ne s'agit pas de cela. C'est beaucoup plus discontinu. Mais, juger plutôt. Il était presque... Vous voyez, perte de connaissance.
26:52 Ce qui vient de m'arriver, ce n'est pas moi qui m'en souviens, mais je ne peux en avoir connaissance que par la mémoire de trois jeunes gens, de l'autre. Le chien danois, n'ayant pu retenir son élan, s'était précipité sur mes deux jambes et me choquant de sa masse et de sa vitesse. Alors, Rousseau est vieux à l'époque, c'est le dernier Rousseau, et il fait des petites promenades. On ne peut plus les faire très loin dans la forêt, mais il les fait dans Paris le plus souvent. Ici, près de Faubourg du Temple.
27:23 Et me choquant de sa masse et de sa vitesse, m'avait fait tomber la tête en avant. La mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps avait frappé sur un pavé très raboteux. Vous imaginez le sol de l'époque. Et la chute avait été d'autant plus violente qu'étant à la descente, il y avait donc une déclive, ma tête avait donné plus bas que mes pieds. Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et m'aurait passé sur le corps si le cocher n'eût à l'instant retenu ses chevaux.
27:53 Voilà ce que j'ai appris par le récit de ceux qui m'avaient le relevé et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. Et maintenant, écoutez bien cette phrase. L'état, vous voyez, ce n'est plus... Là, on vient de raconter une suite d'actions, d'actions au sens filmique, une petite dramatique. Mais maintenant, il s'agit d'état. L'état auquel je me trouvais dans cet instant, au moment où je reprends connaissance, donc, est trop singulier pour n'en faire pour n'en pas faire ici la description.
28:26 Décidément, le Rousseau qu'on avait bien connu dans la cinquième promenade qui, décrit avec une précision ahurissante, le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, décrit d'une façon avec une précision hallucinante le passage de la veille au sommeil en passant par la rêverie qui est un état intermédiaire. Ici, il y a la même chose à l'envers, la sortie de la perte de connaissance, du néant, auquel le sommeil ressemble en partie, à la conscience.
28:58 donc, la nuit s'avançait. On était au passé simple, maintenant on est à l'imparfait, ce qui exprime bien l'état, la longue durée. La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. On n'est plus dans Montaigne, ce n'est pas une réflexion sur l'état du corps, ça va très loin, chez Montaigne, et Montaigne parle de ses coliques et de sa souffrance avec beaucoup d'acuité et même d'humour, quelquefois.
29:31 Non, il ne s'agit pas de ça, là c'est les impressions au sens très moderne de l'impressionnisme, des vues, quelques étoiles, un peu de verdure. Cette première sensation, vous voyez, ce n'est pas une réflexion, ce n'est pas une pensée, c'est exactement ce qu'en langue anglaise on appelle impression, c'est-à-dire ce qui de l'extérieur s'imprime en moi. Cette première sensation fut un moment délicieux. Voilà quelqu'un, donc on va apprendre un peu plus loin qu'il a les dents qui saignent, s'est fracassé les dents, qui est un vieillard, qui vient de frôler la mort.
30:07 Cette première sensation fut un moment délicieux. Et là, on retrouve comme par hasard le même épithète qu'on avait, qu'on va lire plutôt, parce qu'il s'agit ici de la deuxième promenade, dans la cinquième promenade, lorsqu'il s'endort, lorsqu'il se remémore l'époque où il était au bord du lac de Bienne, au moment de sombrer dans sa rêverie délicieuse, justement, il dit, ces mille murmures, le flux et le reflux, me plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent, sans que je m'en fusse aperçu.
30:52 Je cite mot pour mot ce qu'il dit dans la cinquième promenade. Vous retrouvez délicieux la perte de la conscience du temps et la perte de la conscience de soi. dans une rêverie délicieuse. Pourquoi j'insiste sur ce mot qui n'attarde ? Parce que c'est une métaphore orale. Orale, buccale, si vous préférez. Nous allons tous commencer par la succion, n'est-ce pas ? Et d'après Platon, on devrait tous terminer l'itinéraire de la connaissance par là, puisque l'itinéraire humain du fond de la caverne au bien qu'il symbolise par le soleil dans l'admirable finale du sixième livre de la République, après avoir montré que ça termine la connaissance, qu'il n'y a plus rien à connaître.
31:42 Par contre, il ajoute à ceux qui l'écoutent, à ses disciples, il ajoute, vous remarquerez en outre que le soleil ne donne pas simplement à l'œil la propriété de voir, donc à l'âme de connaître, et à l'objet la propriété d'être visible, la lumière, à l'âme de connaître et à l'objet d'être connaissable. Ça concerne la connaissance, le puce d'aimer. Mais en outre, le soleil donne aux êtres croissance et nourriture.
32:15 Ah ! Vous voyez, délicieux, du coup, ça nous amène. Quel anamnèse de 1500 ans auparavant. Ce n'est pas le dernier stade de celui qui quitte le fond de la caverne pour arriver à l'absolu est une ascension. Je reprends cet étrange paragraphe comme il y en a qui est le premier de ce genre dans la littérature. La nuit s'avançait, j'aperçus le ciel, vous voyez comme c'est discontinu, quelques étoiles, un peu de verdure.
32:51 Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Vous voyez, il ne se pense pas mais il se sent quand même. Je naissais dans cet instant à la vie et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. C'est extraordinaire, ce ne sont pas les objets qui peu à peu lui rentrent dans la conscience, non. il dit que c'est lui-même sa propre existence, sa légère existence comme il dit très bien.
33:25 Alors qu'on pourrait penser qu'il est accablé par la douleur, non. Pas encore. Ma légère existence, tous les objets que j'apercevais, ça, ça s'appelle exactement ce qu'on appelle en psychologie de l'enfant un syncrétisme. Il n'y a plus de distinction sujet-objet comme il n'y en a pas dans le foetus maternel. n'est-ce pas ? Je veux dire dans le foetus par rapport à l'univers qui l'environne.
33:56 Je dis bien l'univers, ne croyez pas qu'il soit petit. Il est immense pour celui qui y est, n'est-ce pas ? Il est même infini. Donc, je répète, je ne me sentais encore que par là, je naissais dans un instant à la vie et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au moment présent, retenez bien ça. Je vous dis tout de suite pourquoi, parce qu'on va voir un texte de Nietzsche tout à l'heure qui lui a fait l'éloge de l'oubli, n'est-ce pas ?
34:29 Après celui de Rousseau, où Nietzsche insiste sur le fait que nous négligeons trop souvent le présent. Ce n'est pas le cas de Rousseau ici. C'est mon côté pervers, je fais des rencontres bizarres. tout entier au moment présent, je ne me souvenais de rien. Je ne me souvenais de rien. Alors là, c'est l'amnésie totale, n'est-ce pas ? Je n'avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m'arriver. Je crois que tous ceux qui ont eu un accident de la route et qui s'en sont fort heureusement sortis et en ce temps qui n'ont eu que le choc psychique, n'est-ce pas, ont bien connu cette impression, n'est-ce pas ?
35:07 Il y a un moment où tout d'un coup, on a du mal même à se rappeler les derniers instants avant le choc. Pas la moindre idée de ce qui venait de m'arriver. Je ne savais ni qui j'étais, ni où j'étais. Attendez, je vous ai dit que le problème de l'identité était mis en question, était suspendu à une mémoire qui fonctionne. On en a la preuve ici. Amnésie, je ne suis plus qui je suis.
35:38 Je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau. Sans songer seulement que ce sang ne m'appartient en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant. Je parlais de délicieux et voilà un nouvel épithète ravissant qui sonne on ne peut plus paradoxal pour quelqu'un qui vient d'être victime d'une chute, c'est-à-dire d'un mouvement qui va du haut vers le bas.
36:16 Je rappelle que cascade, cadavre, tout ça vient d'un radical cadere qui veut dire tomber en latin tout simplement. Ce n'est pas les feuilles caduques. Nous sommes en automne. Donc, ici, ravissant, non, le radical, c'est avis. avis, c'est les ailes en latin. La faune avicole, c'est une ferme avicole, c'est une ferme qui élève des poulets, des canards, des pintades. Donc, vous voyez, je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte.
36:53 Je sentais dans tout mon être un calme ravissant. Être ravi, c'est être emporté vers le haut. comme on dit que Ganymède a été emporté par un aigle sur ordre de Zeus qu'il avait trouvé tellement beau qu'il a voulu qu'il serve d'échanson à la table des dieux. C'est lui qui servait le vin à l'Olympe à la table des dieux. Un berger. Un poème de Goethe qui porte le titre de Ganymède si ça vous intéresse et une très belle mise en musique par Schubert.
37:24 Je sentais dans tout mon être un calme ravissant auquel chaque fois que je me le rappelle, chaque fois, alors maintenant que depuis cet accident, je me rappelle l'état dans lequel je suis revenu à moi, je ne trouve rien de comparable dans toute l'activité des plaisirs connus. Encore quelque chose qui annonce la cinquième promenade qui parle pourtant pas d'un accident et d'une chute, mais d'une rêverie au bord du lac à la limite de l'endormissement. Vous voyez ?
37:54 Le contraire, une sécurité absolue. Au point qu'on peut s'endormir tranquillement. Au point, pour parler comme Rousseau dans la cinquième promenade, au point qu'appeler par l'heure et le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans effort, sous-entendu tellement que j'étais bien. Mais pas seulement bien, mais quelque chose qui est au-delà de tous les plaisirs connus. Ici, je saute le texte que vous savez, que vous avez, n'est-ce pas ? Alors, je ne vais pas faire, je sais que ça peut agacer Philippe, je le comprends, je vais envoyer certains textes et en fait, j'en commente quelques-uns, mais je fais exprès, je ne veux pas vous saouler avec trop de textes, on les verra la prochaine fois dans le traitement philosophique.
La cinquième promenade : tout est dans un flux continuel
38:36 Mais ici, je veux illustrer simplement ceci, n'est-ce pas ? La nature très particulière de ce ravissement dans cet état commun à l'endormissement sur le lac et au contraire, l'éveil, l'éveil à la vie, comme il dit lui-même, après son évanouissement. Dans la cinquième promenade, on trouve ceci, je vous le dis oralement, vous ne l'avez pas. Mais vous pouvez vous y reporter tout ça sur Wikisource. Tout est dans un flux continuel sur la Terre, le contraire du stable.
39:07 Rien n'y garde une forme constante et arrêtée. Bon, ça, c'est des réflexions que font tous les sages depuis 2000 ans. Et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. je fais une parenthèse, bouddhique, si vous voulez bien. On a souvent rapproché la cinquième promenade de certains états d'extase, brahmanique ou bouddhique, plutôt bouddhique d'ailleurs. dans l'enseignement du Bouddha, je parle du texte officiel, ce n'est pas de l'institution bouddhisme, n'est-ce pas, qui avait d'excellentes relations avec le Troisième Reich.
39:43 Mais oui, je ne fais pas d'amalgame, c'est comme ça. Le Troisième Reich était fasciné, n'est-ce pas, par le Dalai Lama, déjà. Bon, alors, les expéditions ont été envoyées à l'époque, laissons cela de côté. Mais dans l'enseignement du Bouddha, qui a aussi peu à voir avec le bouddhisme institué, n'est-ce pas, que l'évangile selon saint Jean, avec le fait de mettre du plomb fondu dans l'anus et les yeux des juifs à l'époque de l'inquisition catholique, on trouve le noyau de l'enseignement du Bouddha, c'est ce qu'il appelle les quatre nobles vérités.
Les quatre nobles vérités et l'instant de Faust
40:20 Oui, ce n'est pas long à retenir. C'est comme Descartes. C'est un peu brutal ma comparaison, mais Descartes dit qu'il y a quatre principes dans sa méthode. Eh bien là, il y a quatre nobles vérités. La première, c'est Dukkha. Je ne vous traduis pas pour l'instant, en disant en gros, le changement, puisque Rousseau parle de cela, n'est-ce pas, tout est dans un flux continuel sur la Terre. Dukkha. Deuxièmement, l'origine de Dukkha, d'où vient le fait que tout est dans un flux perpétuel ?
40:50 D'où vient que, comme dit Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ? D'où vient que, comme le dit Hegel dans la phénoménologie, la manifestation, le phénomène, si vous préférez, laisse passer le temps, la manifestation et le mouvement de naître et de périr, mouvement qui lui-même ne naît ni ne périt jamais. Donc, première vérité, Dukkha. L'impermanence, voilà le terme le plus exact. Deuxième, l'origine de Dukkha.
41:21 Troisième, la cessation de Dukkha, comment sortir de ce flux perpétuel. Et quatrièmement, quatrième noble vérité, le chemin qui mène à la cessation de Dukkha. Voilà. Alors, je ne l'ai pas traduit parce que, quelquefois, on ne trouve pas impermanent, mais souffrance, parce que c'est lié, bien sûr. Et Rousseau, ça nous permet d'y revenir tout de suite, va nous le confirmer. Aussi, n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ? Toujours, en avant ou en arrière de nous, nos affections rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être.
41:59 Point comme je l'étais imaginé. Je crois que tout le monde en est convaincu. Il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe. Là encore, c'est profond, mais ce n'est pas propre avant le souverain. C'est une idée de réflexion. Pour le bonheur qui dure, je doute qu'il soit connu. Par contre, ce qui est très actuel au XVIIIe siècle et à son époque, c'est que le thème central de cette réflexion, c'est le bonheur. Pas le plaisir, pas seulement la jouissance, le bonheur. À peine est-il dans nos plus vives jouissances, les plus vives, cette fois, dans la jouissance, un instant où le cœur puisse véritablement nous dire et c'est souligné, je voudrais que cet instant durât toujours.
42:43 Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant ou désirer encore quelque chose après ? avant de vous lire la suite, je reviens sur cette phrase soulignée en italique. Je voudrais que cet instant durera toujours. Phrase qu'on n'avait jamais vraiment, qu'aucun bonheur, aucune jouissance n'est assez forte pour qu'on puisse la prononcer, parce que c'est exactement ce qui va constituer le sujet, le pitch de l'immense Faust de Goethe et la génération d'après.
43:16 on voit ici à quel point Rousseau est fondateur d'une modernité. C'est le fameux Goethe qui disait avec Voltaire un monde fini, avec Rousseau un monde commence. C'est que Faust fait un pacte avec le diable, ça que je crois que vous le savez à peu près tous. Mais quels sont les termes du pacte ? Du côté du diable, c'est très simple, c'est la même chose qu'il veut, c'est l'âme du pêcheur, bien sûr. Il veut grossir sa clientèle. Du côté de Faust, le diable, c'est je te donne mon âme, aucun problème, parce que j'ai été déçu par tout le reste, par la philosophie, la médecine, la connaissance.
43:52 Si et seulement si tu me fais éprouver une jouissance telle ou un bonheur tel que je puisse dire à l'instant « Verweile doch, du bist so schön, reste, tu es si beau. » Et bien sûr, pendant 40 ans, le diable, malgré tous ses moyens, Dieu sait s'il en a en matière de jouissance, il n'arrive pas. Et c'est tout à l'honneur de l'immense inquiétude humaine. C'est pas ? Certains en font un reproche, un grief à l'homme et nous donnent un exemple, on va le voir avec Nietzsche aussi d'ailleurs, c'est pas ?
44:27 Le contentement animal, vous savez, je vous ai déjà dit que chaque fois que j'ai vu à Lyon, j'en ai vu souvent, il roubillait. C'est pas ? Alors allons-y. On vient de voir, donc, pour les listes assez classiques, le malheur d'être toujours dans ce qui ne dure pas, dans ce qui disparaît, dans l'état fugitif. Je reprends le texte. Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette, vous voyez l'image, assez solide, pour s'y reposer toute entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé, la mémoire, ni d'enjamber sur l'avenir, l'imagination, sans avoir besoin de rappeler le passé, ni d'enjamber sur l'avenir, l'instant, reste, tu es si beau.
Un bonheur suffisant, parfait et plein
45:11 Où le temps ne soit rien pour elle. Bon sang, on est hors du temps, dis donc. Où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer sa durée, et sans aucune trace de succession, mais que tout ça est précis. sans aucun autre sentiment de privation, ni de jouissance, de plaisir, ni de peine, de désir, ni de crainte. Vous voyez que ce n'est ni un plaisir, ni une peine, mais ce n'est pas un plaisir non plus.
45:43 C'est au-delà de désir, ni de crainte, que celui seul, que la sensation d'exister, de notre existence, il dit. Et que ce sentiment, le sentiment d'exister, seul, puisse la remplir notre âme toute entière, tant que cet état dur, celui qui s'y trouve, peut s'appeler heureux. Et voilà pourquoi je vous lisais ce texte que ne vous êtes pas sous les yeux, parce qu'il ajoute « non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie ».
46:14 Et Rousseau parle à l'époque de l'apogée du libertinage. Il parle à l'époque des liaisons dangereuses de Laclos, un livre admirablement écrit et que je vous recommande, sans doute le chef-d'œuvre du point de vue strictement écriture de la littérature libertine. Bien sûr, les œuvres du Marquis de Sade, un peu aussi à Casanova, si on descend un peu du peuple de la people, n'est-ce pas ? Mais les opéras de Mozart, qui, étrangement, sont toujours à la limite de ce libertinage. Et je pense à Don Giovanni, bien sûr, « Il dissoluto punito », le libertin puni, châtié, et, bien sûr, encore plus ambiguë, avec une conclusion vraiment d'une incroyable ambivalence, son Così fan tutte, qu'on pourrait traduire par toutes les mêmes, n'est-ce pas ?
47:02 Si je n'avais pas peur de me faire traiter de sexisme, ce n'est pas moi, c'est le texte de l'époque. C'est un curé défroqué qu'il a écrit au XVIIIe siècle. Et croyez-moi, les hommes sont encore plus ridicules que les femmes dans cette pièce, si ça peut rassurer nos amis IES. Donc, Rousseau, à l'époque, vraiment, où l'être humain, dans un certain milieu, je rappelle toujours tout de même que le libertinage n'est pas l'apanage du paysan, c'est quand même de la immense majorité de la population qui trime, c'est tout de même le comte Almaviva dans le Barbier de Séville, c'est le marquis de Sade, n'est-ce pas ?
47:39 Et c'est Choderlos de Laclos, les grands libertins sont des grands aristocrates. Ça se passe dans le boudoir. Enfin, mais il n'empêche que, pour la première fois, une partie de l'humanité s'octroie avec le discrédit de la religion battue en brèche par tout un siècle de lumière, de philosophie, de rationalisme, d'émergence, de développement de la pensée scientifique dans le sillage de Newton, n'est-ce pas ? Auquel Voltaire rend hommage dans les lettres anglaises.
48:10 Eh bien, vous imaginez jusqu'où ça a pu aller, la jouissance. Vous avez bien sûr en peinture, vous avez un tableau comme Le Verrou, n'est-ce pas ? C'est bien connu de Fragonard, je vous le dis pour vous chercher dans Google Images, n'est-ce pas ? Vous mettez Fragonard, le verrou, voilà. Ça se passe de commentaires, le tableau se passe de commentaires et puis vous avez un peu plus… Égrillard, ce n'est pas le mot, tout ça est très fin, mais enfin, je veux dire un peu plus voyeur, n'est-ce pas ?
48:43 Les nymphettes, si je puis dire, de Boucher, un des peintres les plus célèbres de l'époque, Boucher comme un Boucher, qui a peint pas mal de très très jeunes filles, c'était des commandes de vieux marquis, n'est-ce pas ? Salaces, qui mettaient ça dans leur alcôve, voilà, bon, bref, je veux dire, donc, eh bien, malgré tout ça, Rousseau, pour lui, c'est rien à côté de ce qu'il éprouve au bord de son lac, en matière de jouissance, d'intensité, de jouissance, pas d'élévation de l'esprit à des réflexions, non, ce n'est pas des réflexions, c'est des sensations.
49:17 C'est le mot qui revient tout le temps, et tant que cet état dure, celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel celui que l'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein qui n'en laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état, de nouveau le terme état, où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau, que je laissais dériver au gré de l'eau, aucune action même du corps, vous voyez, aucun effort musculaire, dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
50:11 Je tenais à finir le paragraphe avec ces quatre désignations qui sont toutes liées à la présence de l'eau et à son murmure à l'oreille. Car quand vous fermez les yeux dans l'état de rêverie, et on a prouvé que c'était le cas pour l'embryon à l'intérieur du ventre maternel, il perçoit les sons s'il ne voit pas grand-chose. Donc, je vous le dis, parce que ça donnera plus tard la grande dichotomie des arts plastiques, des arts de l'œil, n'est-ce pas ?
50:41 Sculpture, architecture, peinture, ce que vous voulez, dessin et graphisme, Dieu sait, c'est une richesse infinie, et des arts du temps. Principalement la musique, la poésie, puis plus tard le cinéma, l'opéra, etc., qui mélangent les deux. Donc, d'un bonheur suffisant. Tels est l'état que je me suis trouvé souvent, je répète, à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau, voilà la présence de l'eau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis, donc je ne sais plus dans le bateau, mais sur les rives du lac agité, donc qui fait de bruit, ce fameux bruit, ce flux et ce reflux, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, comme il dit avant, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
51:28 Je continue un instant le texte que vous n'avez pas. De quoi jouit-on dans une pareille situation ? Il y a vraiment la jouissance. De rien d'extérieur à soi, nous revenons à l'objet, là vous voyez la disparition de l'objet. Mais ce n'est plus le moi abstrait de tout à l'heure qui n'est moi que négativement en s'opposant à tout ce qui est devant lui. C'est un moi extrêmement plein, il le dit lui-même, à qui il ne manque rien. de rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence.
52:00 Tant que cet état dure ne sursautait pas, on se suffit à soi-même, virgule, comme Dieu. C'est la culmination du texte. Alors bien sûr, je ne suis pas Dieu parce que tant que cet état dure, Dieu peut se le permettre dans l'éternité, n'est-ce pas, dans son concept en tout cas, par définition, si je puis dire, nous n'avons pas ce privilège. Et il ajoute le sentiment, vous voyez, ce n'est pas une pensée, le sentiment, sentir, de l'existence, dépouillé de toute autre affection, je n'existe pas comme homme, comme femme, comme français, comme musicien, comme écrivain, comme philosophe, de toute autre affection, et par lui-même, ce sentiment de l'existence, est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur.
Rousseau refuse de détourner de la vie active
53:04 Donc, il y a des sensations intérieures et des sensations externes. Mais la plupart des hommes, agités de passion continuelle, vous allez voir pourquoi je prolonge jusqu'à un passage capital, connaissent peu cet état et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants, n'en conserve qu'une idée obscure et confuse. Je n'exclus pas que ceux qui sont familiers avec le bouddhisme zen au Japon puissent faire des comparaisons avec cet état.
53:35 N'en conserve qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Et là, Rousseau se dégage de cet état, redevient le grand politique que nous connaissons. C'est là qu'il n'est ni zen ni Bouddha, mais qu'il est contemporain à lui-même, au moment où on approche, comme il le dit, dans l'Émile de l'état de crise et du siècle des révolutions. Je cite, « Il ne serait pas même bon dans la présente constitution des choses.
54:06 Qu'avides de ces douces extases, ils, les autres hommes, ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. » Pas question de décroissance pour Rousseau, malgré tout ce qu'on peut lui faire dire dans ce sens. Alors vous me direz, mais ça, je vais parler français, excusez-moi, c'est un faux cul, faites ce que je dis, faites pas ce que je fais, ça veut dire vous, vous ne devez pas aller dans cet état de béatitude, je le réserve pour moi.
54:37 Mais attendez, regardez la suite et je vais terminer là-dessus. Mais un infortuné qu'on a retranché, non pas qui s'est retranché par amour de la solitude, qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici, bas, d'utile et de bon pour autrui ni pour soi. Voilà pourquoi il est dans une île. Vous savez qu'on pouvait lui tirer dessus à vue s'il en sortait. Il était décrété de prise de corps. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine comme une bête qu'on a mis en cage dans cette île et qui ne peut plus rien faire ici, bas, d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut, non pas doit, vous voyez, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines et de l'huitième siècle en allant bas du choix, des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter.
55:33 Voilà. Alors, merci beaucoup. Donc, je suis très content qu'on ait passé une heure entre la longue introduction et la lecture du texte de Rousseau, parce que dans la cinquième promenade en particulier, ce bonheur lui est venu par le souvenir, par le souvenir du moment le plus heureux de sa vie. N'est-ce pas ? Et lorsqu'il, la deuxième promenade où je suis parti avec l'incident du chien, n'est-ce pas ?
Nietzsche : l'oubli comme condition du bonheur
56:06 L'état de ravissement de félicité dans laquelle il se trouve ne surgit qu'au moment où la conscience lui revient. Nous allons faire le mouvement exactement inverse maintenant avec le texte suivant qui vous a été communiqué et qui est, cette fois, de Nietzsche. Dans le plus petit, comme dans le plus grand bonheur, décidément, la modernité, est tracassée par le thème des bonheurs.
56:44 Dans le plus petit, comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur. Deux points. La possibilité d'oublier et l'éloge de l'oubli. Alors là, Nietzsche prend un contre-pied de 2500 ans de tradition philosophique. N'oubliez pas que chez Platon, toute connaissance est remémoration ou connaître c'est se souvenir comme on voudra, ou toute connaissance est réminiscence, je ne vais pas prendre les traductions.
57:15 On verra la prochaine séance en détail. La possibilité d'oublier, la possibilité d'oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir, décidément, ces textes font écho, les choses aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. Ici, je suis obligé de faire parenthèse. C'est quoi l'histoire ? C'est ce qui se bat pour restituer notre mémoire collective.
57:47 Si on prend Nietzsche à la lettre, n'est-ce pas, le travail d'historien va en sens inverse de ce qui doit nous rendre heureux. C'est vrai que si je suis dans une espèce d'extase et qu'on me dit que tout ça, je la dois au travail de mon esclave, évidemment, ça risque de me gâcher un peu le paysage. C'est une métaphore que je fais, n'est-ce pas ? Si vous lisez les extraordinaires chapitres consacrés à ce que Marx appelle l'accumulation primitive, dans le premier livre de Capital.
58:29 C'est-à-dire l'histoire jamais écrite avant lui, jamais développée avant lui d'une manière systématique et rationnelle. Il y avait des témoignages isolés par-ci, par-là. Mais jamais on n'avait parlé de l'accumulation de la pratique primitive comme le principe même des praxis passés. Le passage du mode d'exploitation esclavagiste au mode d'exploitation féodale, etc.
58:59 Bon, bref. Donc, si je prends Nietzsche à la lettre et je n'ai pas tranché, c'est peut-être Nietzsche qui a raison. Je vais vous montrer à quel point il y a plein de points sur lesquels on peut lui donner raison. Dans ce cas-là, réfléchissez bien que quand il dit en dehors de toute perspective historique, mais lui, chez lui, ce n'est pas une allusion prise au hasard. Nietzsche mène un combat acharné de contre-révolutionnaire, mais déclaré. Lui, il n'est pas comme les Nietzscheens d'aujourd'hui qui se pensent à gauche.
59:30 Il y en a, je vous le dis comme ça. Je vous renvoie un petit livre, un petit ouvrage, mais très dense d'Aymeric Monville, qui s'appelle « Misère du Nietzscheïsme de gauche », n'est-ce pas, et qui sera beaucoup plus développé sur ce point. Au moins, Nietzsche, il est honnête. Il combat ce qu'on appelait à l'époque les mouvements socialistes. Il y a plein d'autres passages où il est tournant en dérision L'égalité sociale, pour lui, c'est des revendications d'esclaves, de gens faibles, d'êtres inférieurs, et j'en passe.
1:00:08 Je ne simplifie pas. Je le vois de loin, mais je ne simplifie pas. L'homme qui est incapable de s'asseoir au seuil de l'instant en oubliant tous les événements du passé, bon sang, vous comprenez pourquoi je vous ai lu de Rousseau avant. Mais Rousseau, bon sang, le père du contrat social. On sait plus où on en est là. Parce que pour Nietzsche, c'est incompatible, n'est-ce pas, avec le fait de penser la révolution, alors que Rousseau, qui dit qu'on approche de l'état de crise et du siècle des révolutions et qui en fait la théorie dans le contrat social, et qui est l'apogée d'un itinéraire qui commence par le discours sur l'origine de l'inégalité.
1:00:49 Vous savez, c'est sulfureux, ça, à l'époque. Ce Rousseau-là, on vient de le voir, fait un éloge absolu d'une espèce d'extase hors temps, où on est tout entier dans l'instant, et voilà que, sur ce point, ils sont d'accord. C'est tout de même intéressant.
L'homme qui ne pourrait rien oublier
1:01:37 un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu'un devenir. Celui-là ne croirait pas à sa propre existence. Il ne croirait plus en soi. Il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. finalement, en vrai disciple d'Héraclite, vous savez, celui qui avait dit on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, il n'oserait même plus bouger un doigt.
1:02:09 Ici, je suis obligé de dire pour mes auditeurs philosophes, bien sûr, dont certains reconnaîtront l'allusion, bouger le doigt, c'est une allusion à un disciple d'Héraclite, Cratyle, dont Platon parle à plusieurs... Pardon, oui, qui est le titre d'un dialogue de Platon précisément sur le langage et auquel Aristote consacre pas mal de chapitres dans sa métaphysique ou dans le traité de l'âme. Or, Cratyle était tellement héraclitéen à penser que tout s'écoule.
1:02:45 On ne peut même pas dire Socrate est malade parce qu'il est déjà bien portant, on ne peut pas dire il est jeune, il a déjà vieilli, on ne peut pas dire maintenant, parce qu'entre maintenant, on n'est déjà plus dans le même instant. N'est-ce pas ? Il en était arrivé, je cite Aristote, à se taire et à bouger l'index, à montrer les choses du doigt, vous voyez ? Il montrait le défilement du phénomène. Voilà, c'est un peu compliqué. Donc, un homme qui ne voudrait sentir les choses historiquement serait pareil à celui qu'on forcerait à s'abstenir de sommeil.
1:03:15 C'est une des tortures préférées de la CIA. Ils font entendre un hard rock avec 3000 watts à leur supplicié, n'est-ce pas ? Et il le réveille dès qu'il s'endort. Ou à l'animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, souligné en gras, vous voyez, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux comme le démontre l'animal. On dirait, mais il vient de dire que l'animal est stupide, l'animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin.
1:03:47 Mais enfin, les contradictions chez Nietzsche, et je ne dis pas ça ironiquement, Nietzsche est le premier à revendiquer après tout la contradiction, mais enfin, c'est plutôt, j'ironise plutôt contre ceux qui le prennent sérieusement à la lettre, n'est-ce pas ? Et qui oublient souvent de tourner la page lorsqu'ils sont extasiés par la page 2, ils oublient qu'à la page 3, il va dire le contraire. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux comme le démontre l'animal. En français, on dit l'imbécile heureux.
1:04:18 Mais il est encore impossible de vivre sans oublie. Là, je lui donne raison. Ce serait affreux si on avait à chaque instant, vous voyez ? Tenez, je viens de passer un mois en Corse, écoutez, je n'avais pas été depuis des années, je ne vais pas vous raconter ma vie. Je pensais mourir avant de revoir la Corse, je ne vais pas vous raconter mes états d'âmes, mais c'est des névroses qu'on a après un infarctus. On a l'impression que bon. Et quand j'étais là, quand j'ai repris contact avec les torrents, avec l'eau comme on saut au bord de la mer, merci Pauline et Yannick, encore une fois, sans lesquels je n'aurais pas pu y accéder, si j'avais pensé à ce moment-là, je ne sais pas moi, à l'atrocité des souffrances d'un homme sous la torture au camp de concentration, mais c'est épouvantable si on se souvient à chaque instant de tout.
1:05:07 Il a raison, Nietzsche, de dire il est possible de vivre presque sans souvenir de vivre heureux, pardon, excusez-moi, il y a un homme qui ne voudrait sentir les choses qu'historiquement serait pareil à celui qu'on forcerait à s'abstenir de sommeil ou à l'animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir, presque, et de vivre heureux, comme le démontre l'animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli.
Rumination, ressentiment et morale de la santé
1:05:38 C'est subtil. Ou plus simplement encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens, n'est-ce pas ? Insomnie s'oppose au sommeil et dans le sommeil il y a l'oubli, n'est-ce pas ? Sommeil réparateur, comme on dit si bien, de rumination, ruminée, vous savez que Nietzsche est l'adversaire en morale de ce qu'il appelle le ressentiment, et là je lui donne raison, de sens, et on peut dire que presque toute la post-modernité est un immense ressentimentalisme contre la modernité.
1:06:19 Je vous ai déjà dit que le propre de la modernité c'est de détester la modernité. Ou plus simplement encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens, le sens s'oppose au signe, historique, on revient de nouveau à la critique, pas précisément du matérialisme historique, auquel Nietzsche ne connaissait pas grand-chose, mais aux disciplines historiques, qui nuient au vivant et qui finissent ou surtout par l'approche historique de notre essence humaine, et qui nuit au vivant et qui finit par le détruire.
1:06:55 Là, on retrouve la constante, l'invariant de Nietzsche. Et là, on voit sa cohérence malgré toutes ces contradictions. Vous voyez, j'essaie d'être nuancé en parlant de Nietzsche, il en a bien besoin. Il disait d'ailleurs, regarde moi, je m'appelle nuance. Mais qu'est-ce qui est invariant ? C'est que ce n'est pas le problème du vrai et du faux qui est important pour Nietzsche. C'est pour ça que je suis sévère avec ses disciples qui, pour le bon usage des puissances atlantistes pendant la guerre froide, on en fait une machine de guerre anti-marxiste, anti-progressiste, anti-démocratique, tout ce que vous voulez.
1:07:29 Bon. Pourquoi ? Parce que lui, il est cohérent. L'important pour lui, ce n'est pas le vrai et le faux. Ce n'est pas ce couple-là. C'est le vivant et le mort. C'est surtout le sain et le malsain, la santé et la maladie. Nietzsche est hanté en bon moderne. Vous voyez dans quel contexte de pathologie collective nous vivons actuellement. Nietzsche est hanté, n'est-ce pas, par ce qu'on appellerait en français le côté maladive, par les pensées maladives, par le pathos dans la pensée, dans le discours, dans la théorie.
1:08:07 N'est-ce pas ? Quand on a compris que les combustibles fossiles détruisent la couche d'ozone, qu'elles contribuent au réchauffement de la planète et donc menacent la vie sur terre, la vie de l'homme en tout cas, parce qu'il y a des crevettes géantes qui ne se sont jamais si bien portées par 400 degrés, l'eau bout à 100 degrés, si vous voyez ce qu'on voit à 400 degrés dans des sources sous-marines à 10 000 mètres de profondeur.
1:08:42 renseignez-vous, ne me croyez pas sur les paroles, n'est-ce pas ? Mais allez donc expliquer aux écologistes que ce n'est pas la planète qu'il faut protéger, mais l'humanité, là je suis d'accord avec eux, il faut protéger, il faut lutter contre toutes les menaces, n'est-ce pas, qui sont à un attentat aux conditions nécessaires à une vie saine, mais une vie de l'homme, ce qui n'est pas la vie ni du moustique, ni des crevettes, ni des mouches, je m'arrête là parce que ça va être scatologique.
1:09:19 C'est ça la grandeur de Nietzsche, c'est que l'important, c'est le bien, pas le bien au sens de la moraline, pas le bien du catéchisme, non, le bien de se sentir bien, comme dans les langues nordiques, il y a le même mot pour good, c'est bon, c'est bien, donc c'est pas le bien opposé au mal, on est über Gut und Böse, comme d'un des titres et les plus célèbres de Nietzsche, on est avec Nietzsche, par-delà ce bien et ce mal de la moraline, la morale de Nietzsche est une morale de la santé, mais de la santé de l'âme et du corps, vous voyez, et il fallait arriver jusqu'à cette fin de paragraphe où plus simplement encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique, qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, donc c'est pas le carbone qui nous détruit, non, c'est un excès de mémoire, collective ici, n'est-ce pas, c'est plus les souvenirs à la Proust ou à la Rousseau, le temps où j'étais au bord du lac de Bienne, non, la mémoire collective,
Contre Nietzsche : la reconstitution historique face à l'émotion
1:10:30 alors que, pour ma part, je maintiens, je l'ai déjà dit, mais c'est l'occasion de le répéter ici, que la démonstration en termes dialectiques marxistes, bien différente de la démonstration, de la dimension rationnelle, celle de la raison qui n'est pas celle de l'entendement, telle qu'on peut le voir en géométrie ou en algèbre, qui est nécessaire, capitale, et contre laquelle j'ai rien à dire, mais qui est dans les sciences historiques, la vraie démonstration consiste simplement à reconstituer, à faire l'effort de soudure, de reconstituer une séquence historique qui a été oblitérée, censurée, passée sous silence, n'est-ce pas ?
1:11:18 Au profit de quoi ? De l'émotion. Maintenant, on vous montre les réfugiés, etc. Il suffit de deux ou trois d'une femme avec un enfant, il y a de quoi immédiatement déclencher un processus émotif parce que les chiffres sont abstraits, mais on ne s'attarde jamais sur le fait que notre civilisation dont nous sommes si fiers, nos valeurs, comme on dit souvent en s'opposant à des pays qui seraient soi-disant des dictatures autoritaires qui s'opposent à nos valeurs, nos valeurs, c'est la chaise électrique pour des gamins de 14 ans innocents.
1:11:54 Ces trois millions de morts au Vietnam, ces trois millions de morts en Corée, je m'arrête là parce que c'est un million de morts en Indonésie, tous communistes, je veux dire, ce n'est pas une perte pour certains, après tout, c'est peut-être un gain. Mais c'est pour vous dire, ça c'est précis, c'est une reconstitution, ce n'est pas du sentiment, c'est une mesure. Et là, je paraphraserais Prévert, oui, Jacques Prévert dans Les enfants du paradis qui a fait les admirables dialogues, vous savez, quand les auteurs minables de cette pièce dans laquelle Frédérick Lemaître, acteur qui existait, dont Nerval fait un compte rendu d'ailleurs, Frédérick Lemaître, joué par Pierre Brasseur, n'est-ce pas, est en retard, les auteurs sont furieux, les auteurs nuls, lui, il a besoin d'argent, donc ils jouent leurs pièces, ils sont trois à l'avoir écrite, un acte pour chacun, comme dit, il surgit sur scène, débraillé, au moment où l'un des auteurs disait aux acteurs qui étaient présents, en attendant Frédéric, est-ce que vous pourriez répéter cette scène avec un peu plus de, comment dirais-je, un peu plus de sentiments ?
1:12:57 Et on entend la voix tonitruante de Pierre Brasseur et Dieu sait s'il avait un organe, n'est-ce pas, on l'entend tout d'un coup du fond de la scène surgissant et disant, c'est ça, du sentiment, encore du sentiment, toujours, de l'émotion, encore de l'émotion, excusez-moi, c'est pas le sentiment, c'est l'émotion, toujours de l'émotion, vous n'avez que ça, ça ne fait pas un drame, il n'y a pas d'action, oui, c'est de l'émotion, voilà. Je vous rappelle au passage parce que toute la monstruosité médiatique de l'époque que nous vivons, je parle de la médiation dominante, n'est-ce pas, parce qu'après tout, moi-même, je suis dans les médias, en faisant timidement quelques vidéos, n'est-ce pas, mais c'est tellement en marge, n'est-ce pas, du, comment on appelle ça, du mainstream, n'est-ce pas, pour prendre encore des métaphores liquides, cette espèce de, de, de cloaca maxima, comme disaient les Romains pour le principal égoût qu'il y avait dans Rome, n'est-ce pas, qui charrie, n'est-ce pas, de la sentimentalité avec le cynisme le plus abject pour passer sous silence les vraies souffrances de millions de gens, n'est-ce pas,
1:14:11 provoquées par ceux-là même qui nous demandent de nous attendrir très sélectivement sur des victimes quand ce sont des victimes occasionnées, lorsque c'est vrai, par des pays qui ne s'alignent pas exactement sur ce que nous leur demandons de faire. voilà. Donc, je vais terminer par un troisième texte. Je reviendrai sur le Nietzsche. J'ai d'autres textes extraits de Zarathoustra, cette fois, qui n'ont pas des considérations inactuelles, comme c'est le cas ici.
1:14:44 Vous voyez pourquoi inactuel ? Ce qui est actuel, l'autre jour, c'est les sciences historiques, ce n'est pas vraiment dans les sciences humaines et les sciences sociales. Et on a vu qu'il est nécessaire de passer par là, car ce serait affreux de ne vivre que de mémoire, que de souvenir à chaque instant, que d'être envahi, que notre présent soit envahi à chaque instant par le passé. Ce sera un peu comme si notre espace privé était à chaque instant ouvert sur tout le monde extérieur, comme si on habitait dans la rue.
Un amour de Swann : Swann prisonnier d'une soirée mondaine
1:15:16 Donc, je passe maintenant à bien sûr quelqu'un qui est incontournable en termes de mémoire, c'est... Vous voyez que je trouve que c'est le bonheur qui est comme un... des processus de surgissement ou d'incompatibilité avec ou sans le bonheur, n'est-ce pas ? Il s'agit d'un extrait d'un amour de Swann, donc extrait de l'unique œuvre, enfin l'unique œuvre magistrale de Proust, la recherche du temps perdu, la deuxième partie, enfin la fin de la première partie qui s'appelle Un amour de Swann qui est la seule où il parle du principal personnage de Swann, son personnage principal, à la troisième personne.
1:16:05 Donc, tout le reste de la recherche, le narrateur parle lui-même à la première. Donc, je vous dis très rapidement le pitch, si Philippe, j'ai le temps. Bon, eh bien, ça me suffira, je vais essayer de mordre un peu, disons que j'ai besoin d'un quart d'heure au maximum. Donc, perdons pas de temps, le Swann, qui fait partie, bien sûr, du sommet de l'establishment, est invité à une mondanité, n'est-ce pas ?
1:16:37 L'aristocratie ou de la très grande bourgeoisie parisienne, comme très souvent. Je vous rappelle que Proust était un rentier et il est victime à ce moment-là d'une grande souffrance parce qu'il sent qu'il a perdu Odette, c'est le thème de son roman, Un amour de Swann, il a perdu la femme qu'il aimait, il sent qu'elle s'éloigne et qu'elle est irratrapable et la scène commence quand ils sont en quasi-rupture et il est fou de rage de se trouver prisonnier de cette mondanité parce qu'à l'époque, ce n'était pas des chaînes hi-fi, n'est-ce pas ?
1:17:17 Il y avait un vrai pianiste, un vrai violoniste qui est en train de jouer une sonate pour piano et violon dans le salon et il ne peut pas sans faire de bruit, sortir de sa chaise et s'en aller et donc par courtoisie, valeurs essentielles dans ce monde-là, il reste et j'enchaîne sur le texte. Mais le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pouvait pas s'en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour, il parle des gens, incapable, s'il l'avait connu, de s'y intéresser et de faire autre chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme une folie.
1:18:00 Il le lui faisait apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui. Allez, mon vieux une de perdu, dix de retrouvé. Vous savez, on a tous connu ces moments-là où on se sent terriblement seul parce qu'on n'a personne à qui parler de quelque chose dont on a l'impression que ça n'arrive qu'à vous, n'est-ce pas ? Il le lui faisait apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité. Il souffrait surtout et au point que même le son des instruments lui donnaient envie de crier. Il souffrait de quoi ? De prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais.
La petite phrase de la sonate de Vinteuil
1:18:33 Je suis sûr que beaucoup de gens se reconnaissent ici, Ansoine, où personne ou rien ne la connaissait, d'où elle était entièrement absente. Point à la ligne. Mais tout à coup, magie de la musique, c'est moi qui l'ajoute, magie de la musique, mais tout à coup, ce fut comme si elle était entrée. Cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il portait la main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente.
1:19:03 Une attente qui se prolongeait sans qu'il cessa de les tenir. C'est affreux, mais j'interrompe cette phrase de Proust qui est pourtant une phrase musicale. Je l'interrompe. Parce qu'il y a très peu d'auteurs, non pas qui parlent de la musique, il y en a plein, mais qui savent donner la parole à la musique comme si on était en train de l'entendre, qui restituent une séance, une séquence musicale par des mots. Il y en a très peu. Je dis deux ici, Julien Gracq et Proust, il y en a d'autres, mais très peu. Mais tout à coup, ce fut comme si elle était entrée et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la main à son cœur.
1:19:34 C'est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente. Une attente qui se prolongeait sans qu'il cessa de les tenir. Les notes hautes. Dans l'exaltation où il était, le violon, d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée de l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces, le chemin ouvert pour qu'il pût passer comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eut le temps de comprendre et de se dire c'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas.
1:20:16 Dans le roman, Swann et Odette ont eu ce qu'ils appellent l'hymne national de leur amour. Chacun connaît ça. Il y a un morceau de musique qui est propre à un couple, à un souvenir qui nucléait un peu leur amour. C'est le cas de cette petite sonate de Vinteuil. Ne le cherchez pas dans le dictionnaire d'histoire de la musique. C'est un musicien inventé par Proust. On a pensé à Fauré et à tout ce que vous voulez. Moi, je trouve qu'il y a pas mal de Brahms aussi. Il y a pas mal de Brahms dans Fauré d'ailleurs. Brahms, Fauré, c'est Brahms moins le protestantisme, plus la jouissance catholique.
1:20:52 Bref, c'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas. Tous ses souvenirs, vous voyez, c'est notre thème, du temps où Odette était éprise de lui et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour avec la fausse mémoire que nous avons en permanence, le souvenir volontaire, comme dirait Bergson, et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour à maintenir invisible dans les profondeurs de son être tous ses souvenirs, trompés par ce brusque rayon du temps d'amour qu'il crure revenu, s'était réveillé et à tire-d'aile était remonté et lui chantait éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.
1:21:31 Et voilà comme le bonheur nous revient comme ça, comme chute de cet extraordinaire passage. Je n'ai pas tout à fait fini, je n'ai pas mis des minutes, c'est que, j'ai sauté les passages, si souvent la petite phrase elle avait été témoin de leur joie, il est vrai que souvent aussi elle l'avait averti de leur fragilité, donc s'ils l'avaient bien écouté, la petite phrase, au temps où ils étaient heureux, ils auraient dû savoir que l'amour c'est précaire. Et même alors que dans ce temps-là il devinait de la souffrance dans son sourire, dans son intonation limpide et désenchantée, aujourd'hui, aujourd'hui qu'il est malheureux comme ce n'est pas possible, aujourd'hui il y trouvait plutôt la grâce d'une résignation presque gai.
1:22:10 Alors vous voyez, ça m'incite à penser que le souvenir, la mémoire, peut faire renaître le bonheur au sein même de la souffrance, de ses chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait sans qu'il fût atteint par eux entraîné en souriant dans son cours sinueux rapide, de ses chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance d'en être jamais délivré, Proust est lucide, elle, la petite phrase de musique, semblait lui dire, comme jadis de son bonheur, qu'est-ce que cela, tout cela, n'est rien.
1:22:42 Alors vous me direz, mais alors ils avaient raison, les gens, tout à l'heure dans la mondanité, ils avaient raison de dire mais c'est rien ton histoire, on a tous connu ça. Alors regardez la suite. Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable quand il croyait la lire dans les visages des indifférents. Lui, ce qu'on ne redit pas, qu'il considérait son amour comme une divagation sans importance. Et voilà l'explication.
1:23:12 C'est que la petite phrase qui est ici le support, n'est-ce pas, le substrat du souvenir, la trace du passé, c'est que la petite phrase au contraire, quelque opinion qu'elle put avoir sur la brève durée de ces états de l'âme dont parlait Rousseau, il voyait quelque chose non pas comme faisaient tous ces gens de moins sérieux que la vie positive mais au contraire de si supérieure à elle que seul il valait la peine d'être exprimée miracle de l'art en général et de la musique en particulier.
1:23:43 Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait, latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent comme les notions de lumière, du son, du relief, de la volupté physique qui sont les riches possessions dont se diversifient et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous. Proust est lucide et il ne croit pas à la vie après la mort apparemment. Peut-être les perdrons-nous. Peut-être s'effaceront-elles si nous retournons au néant.
1:24:14 Proust est un moderne et c'est la fin. Nous périrons. Mais nous avons, écoutez bien ce mot, pour otage ces captives divines. Voilà comment ils appellent les souvenirs du bonheur. Nous avons pour otage ces captives divines qui suivront notre chance. Et cette chute, je crois qu'elle se passe de commentaire, elle est claire, et la mort avec elle, à quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être même de moins probable.
Dédicaces et réponses aux auditeurs
1:24:46 Je crois qu'on peut laisser la parole au public maintenant. Bon. S'il n'y a pas de questions, je voudrais en profiter non pas pour continuer les textes, comme vous retournez d'ardard à un corpus, mais ajouter quelques précisions dans mon préambule de tout à l'heure avant que je lise les textes. Je voudrais dédier la séance d'aujourd'hui à quelques personnes avec lesquelles je suis en retard, en retard de réponse à des questions qu'ils m'ont adressées, soit à titre collectif sur notre page Facebook, soit à titre personnel sur ma page Messenger, en les remerciant, non pas seulement de leur fidélité, ça, ça ne concerne que leur relation à moi, mais en les remerciant de la force de leur implication dans la chose philosophique.
1:25:40 Je pense ici, je parle ici à la cantonade, mais je dédie, dans le désordre, mais je dédie cette séance par-delà la Méditerranée à un jeune auditeur algérien qui a une remarquable culture littéraire et philosophique, Fouad Amami. Je remercie aussi Sébastien Brunois en l'assurant de mon soutien tant que je peux et dans la faible mesure de mes moyens.
1:26:10 Et je leur remercie de l'immense enjeu qu'ils mettent dans leur rapport au texte et dans leur quête de sens. Voilà. J'en profite aussi pour répondre à des questions plus précises et plus techniques, je pense, à la fidélité de Khaled Koudak que nous connaissons bien, nous, membres du bureau de l'association parce que nous avons fait des séances en Zoom à plusieurs avec eux entre l'Algérie et la France.
1:26:41 Et de ces s'ils vivent une époque, n'est-ce pas, qui permet de poser des questions fondamentales eux aussi, des moments importants dans l'histoire de leur pays. qui m'interrogeait sur la manière de pouvoir rentrer en possession de l'ouvrage d'Alexis Managou, Le Paganis en détour, n'est-ce pas, aux éditions Delga, et de savoir s'il y avait une version PDF.
1:27:11 Je le conseille de se mettre directement en relation avec les éditions Delga. Je n'ai pas d'autres moyens personnellement. Et, sinon, je vais voir moi-même avec les éditeurs s'il n'y a pas quelques petites exceptions à faire pour ceux qui n'ont pas un rapport facile avec la chose, avec l'objet livre, avec le réseau libraire, tout simplement. Vu la lenteur des acheminements des commandes, avec la suspension des vols, avec le Covid entre l'Algérie et la France, tout ça n'est pas simple.
1:27:47 Donc, je crois qu'on va pouvoir trouver des mesures dérogatoires pour peut-être, mais ce n'est pas à moi de prendre la décision, c'est l'éditeur, n'est-ce pas, qui est le seul gestionnaire du texte, de pouvoir transmettre un PDF de l'ouvrage. En tout cas, je le remercie de tenir le prix qu'il mette à rentrer en possession de ce texte. Voilà, je réponds aussi à ceux qui m'ont demandé pourquoi je ne parlais pas de Spinoza.
1:28:24 Apparemment, ils n'ont pas suivi tous mes ateliers, ce que je comprends, parce que, je veux dire, il y a à boire et à manger, mais j'en parle souvent, j'en ai parlé encore récemment et j'ai même cité une phrase de Hegel qui disait que tout philosophe a deux philosophies, celle de Spinoza et la sienne, c'est rare qu'on rende un hommage aussi substantiel, c'est le cas de le dire, aux philosophes de la substance. Donc, je renvoie simplement à, j'encourage la personne qui m'a posé cette question à consulter les vidéos qu'il n'a pas encore visionnées et j'en profite maintenant.
Le site et les chemins sahéliens de la praxis
1:29:06 Donc, au cas où ce serait chercher l'aiguille dans la botte de foin, ce ne sera plus le cas dans une quinzaine de jours à peu près car une autre personne en particulier, je pense à Camille qui a eu la gentillesse de me prévenir par courrier, sur Messenger ou sinon sur notre page Facebook n'est-ce pas, que notre site n'était plus consultable, ne répondait plus sur le net.
1:29:42 Alors, il a été suspendu parce qu'il y avait entre le Covid, les vacances et section occulte qui avait besoin aussi de la même. qui a eu beaucoup de raisons de rupture. Mais, je rends hommage ici à Pierre-Alain Giraud qui, depuis l'Islande, vous le connaissez parce qu'il a participé avec beaucoup de discrétion déjà à nos lives, auquel il est très fidèle, pas seulement, mais pratiquement à toutes les vidéos.
1:30:13 je signale aussi que Pierre-Alain, je sais que ça le gêne quand on illustre toutes ses compétences a joué un rôle très important dans le court-métrage réalisé par Aliocha avec, pour titre, La fausse note, sur la consommation musicale contemporaine. Il a aidé au montage et au tournage lui-même avec une deuxième caméra. C'est un excellent monteur. Or, il est en train de travailler pour vous et justement, il va faire en sorte que si vous cherchez Pagani Spinoza, grâce à son référencement, et ce travail avait déjà été fait en amont, mais il le prolonge, grâce à son référencement, la chose va être beaucoup plus rapide que vous ne le pensez.
1:31:03 Encore une fois, dans un horizon de 15 jours. Et en plus, il a rassemblé beaucoup de documents qui n'avaient jamais été réunis pour l'instant sur un seul site. Et en particulier, je l'annonce en avant-première, c'est un feuilleton, mais à l'origine, c'était pour le dixième anniversaire de la mort, de la disparition de Michel Clouscard. j'avais posté quelques fragments d'un feuilleton qui aurait pour titre, c'est un titre que je propose, mais on peut en trouver un autre, les chemins, non pas les chemins de la praxis, mais les chemins sahéliens de la praxis.
1:31:41 c'est-à-dire une illustration des développements, des moments de la praxis tels que les développe Michel Clouscard, une illustration au sud du Sahara, avec une très riche illustration iconographique accompagnée de textes, de citations, d'auteurs de toute époque et de tout genre. ça peut être des citations de philosophes d'aujourd'hui.
1:32:12 Je sais que Bachelard a un moment donné, parce qu'on voit une espèce d'étendue infini au Mali, et Bachelard qui dit je n'habite pas dans l'infini parce que dans l'infini on n'est pas chez soi. Ce qui est un hommage au petit village qui se protège de l'infini, avec l'angle droit qui est si spécifiquement humain, ou le cercle de la case, n'est-ce pas, sur les stèpes immenses. Ça va de Bachelard, mais aussi bien à l'Ancien Testament, puisque je montre une mosquée comme on en trouve quelquefois dans le désert, c'est-à-dire un petit cercle de pierre avec une ouverture où on laisse d'abord les sandales, n'est-ce pas, et je cite bien sûr la première phrase que dit l'Éternel à Moïse avant même les dix commandements avant même de lui dire je suis celui qui suis et commence par dire enlève tes sandales car tu es sur une terre sainte.
1:32:59 Donc ces feuilletons sahéliens de la praxis magnifiquement illustriées par des photos que le serviteur sera incapable de prendre ont enfin été regroupés dans leur ordre, dans l'ordre que je souhaitais, c'est-à-dire de la chasse et de la cueillette à l'agriculture et à l'architecture et uniquement dans le c'est immense dans le décor et dans les matériaux de l'Afrique subsaharienne en particulier de la zone sahélienne.
1:33:34 Je rappelle que Sahel est un mot d'origine arabe qui veut dire rivage et que ici l'océan c'est le désert. Ce n'est pas hasard si les chameaux sont appelés pour poursuivre la métaphore marine les vaisseaux du désert. Voilà, il me reste combien de temps Philippe si je peux développer ? Bon, je vous remercie en tout cas si on est encore en ligne je vous remercie d'être rassemblés à nos retrouvailles et dans notre périodicité va être de 15 jours dans une quinzaine de jours nous vous annoncerons la suite de cet atelier sur les bienfaits et les méfaits respectifs de l'amnésie et de l'anamnèse.
1:34:23 Merci à tous et merci à la Régie.