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Dernière séance : déduire, et les leçons de Hegel
0:00 Bien, comme vous le savez sans doute et comme on vient de vous le confirmer, c'est la dernière fois que nous nous voyons dans ce cadre, en tout cas jusqu'à la prochaine saison, c'est comme ça qu'on dit dans les séries, jusqu'à la rentrée en tout cas. Et je suis d'autant plus porté à vous remercier de votre constance, de votre fidélité.
0:31 Et surtout que c'est la saison où ça s'égaye un peu là. Il y a l'appel du beau temps qui commence à se faire sentir, il y a l'appel des lointains, des plages, vous allez avoir droit à Michel Onfray avec France Culture. Tous les mois de juillet, c'est pour ça que je l'appelle le philosophe balnéaire. Il n'y a aucune raison de s'acharner sur lui à titre particulier. Et puis il y a les surveillants d'examens, il y a les examens eux-mêmes, ça fait beaucoup de raisons un petit peu de force centrifuge dans cette belle saison.
1:07 Alors que la dernière fois on a été un peu, pas arides, mais enfin je veux dire, je me suis servi du mythe de la caverne, un peu pour rassembler nos idées, si je puis dire, les miennes au passage, et essayer de synthétiser un peu ce qu'on avait vu cette année. Pour les autres, ce qu'on voit depuis 4 ans, je suis arrivé à un âge où je peux ressasser, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise. Je peux me répéter, et puis après tout, puisque la répétition, est le thème un petit peu de nos entretiens cette année, ça s'imposait très sérieusement, je vous avais déjà dit, et je le répète, que je m'efforce de faire à chaque fois une intervention qui soit à peu près complète, je veux dire complète, on n'est jamais exhaustif à ce niveau-là, mais je veux dire qu'il n'y a pas besoin d'une suite nécessaire.
2:06 Et en plus, je vous ai dit la dernière fois, qu'il reste une petite chaise ici, s'il y en a qui cherchent une place assise. Je vous avais dit que vous pouvez, en réfléchissant sur ce que j'ai pu dire, il y a 3 ans, il y a 2 ans, il y a 6 mois, vous pouvez déduire sans mon intervention, vous pouvez, ce n'est pas évident tout de suite, il faut s'entraîner un petit peu, mais vous pouvez déduire, pas induire, déduire, c'est-à-dire en réfléchissant, de voir les conséquences nécessaires, comme à partir d'un trinome du second degré.
2:51 Thomas est là, je le regarde, j'ai peur de dire des bêtises. On peut, rien qu'avec la forme canonique du trinome, sans aucun paramètre numérique, déduire le discriminant. Je me suis mis de le faire avec des terminales S une fois, c'était pour qu'il soit tranquille pendant toute l'année, ça n'a pas loupé. Donc, qu'est-ce que je veux en arriver ? Je veux dire que si vous n'y arrivez pas, c'est pas seulement par manque d'entraînement, et je vous l'avais dit de manière un peu évasive et allusive la dernière fois, je renfonce le clou, c'est parce que vous ne vous faites pas assez confiance.
3:32 J'aurais pu apporter, mais je n'ai pas envie de passer une séance de lecture non plus, il y a tellement de choses à lire, un magnifique texte que Hegel met comme préface à ses leçons sur l'histoire de la philosophie, qu'il faut bien distinguer de ses leçons sur la philosophie de l'histoire. Il y a les œuvres de Hegel qu'il assume, et puis il y a ses leçons. Les leçons, ce n'est pas écrits de sa main, c'est les cours, les notes prises par ses élèves, c'est les élèves studieux, c'est les Allemands, consciencieux. Et donc ce qu'on appelle l'esthétique de Hegel, il n'a pas écrit une ligne, il a fait un cours pendant toute une année, et puis il se méfiait de la censure.
4:08 Les paroles s'envolent, les écrits demeurent. Comme il était employé par le ministère des cultes, c'est comme ça que ça s'appelait, et non pas de l'éducation nationale, vous comprenez, il faut faire attention quand même. Après tout, ce monsieur, nos enfants sont entre ses mains, donc on lui flanquait un peu des censeurs par-ci, par-là. Bref, les leçons sont beaucoup plus accessibles comme langue philosophique que ces œuvres proprement dites, que la grande logique, qui demande beaucoup de travail, beaucoup d'efforts, que la phénoménologie de l'esprit, même que les œuvres de jeunesse qui se ressentent de cette langue complexe de l'idéalisme allemand, comme on l'appelle, alors que dans les leçons, il s'adresse à des étudiants, des fois des premières années, donc c'est beaucoup plus clair, c'est beaucoup plus progressif, didactique.
4:58 Ça ne veut pas dire que c'est plus facile. C'est un Hegel qui a du recul, etc. C'est le plus riche de contenus, mais la forme est plus accessible. Je ne vais pas m'attarder, ce n'est pas mon sujet aujourd'hui, mais simplement, je voudrais dire qu'il écrit au moment historiquement où les choses se remettent en place en Europe, pas dans le sens qu'il aurait voulu, lui, Hegel, c'est l'époque que les historiens appellent la restauration. On a jugulé les derniers soubresauts de la Révolution française. Les derniers soubresauts, c'est la Grande Armée, je veux dire, parce que Napoléon, qui est un peu comme De Gaulle plus tard, c'était ce genre de mec de droite, mais qui savent très bien qu'on ne peut pas retourner en arrière, indéfiniment, qui ont le sens de l'État.
5:40 Il aurait pu revenir au drapeau à fleur de lys, Napoléon, il a compris que le bleu blanc rouge était le définitif. Bref, c'était encore trop pour Metternich, pour la Sainte Alliance, c'est comme ça que s'appelait l'OTAN à l'époque. L'OTAN d'aujourd'hui, c'est la Sainte Alliance, c'est comme vous voulez. Ah ben écoutez, c'est les mêmes, c'est toujours l'argent anglo-saxon, le FMI, pardon, l'époque c'est l'Angleterre, Bank of England. Et la chair à canon, c'était les Prussiens, les Russes, les Allemands, c'est que c'est la Grande Armée, à la fin, il y avait plus de germanophones que de français, qui se battait sous le drapeau français.
6:15 Bon, ne nous attardons pas, donc, c'est la paix, voilà, et Hegel ouvre son cours, il y a l'année 1820 en gros, et avec un magnifique texte, je vous le recommande, la préface, il y en a plusieurs, il y en a d'autres, trois, il réessaye son goût, aux leçons sur l'histoire de la philosophie, en disant, voilà, les événements se sont éloignés, on peut revenir à la pure pensée. D'accord ? Donc, il sublime un petit peu l'amertume qu'il avait, et il voit l'avantage de l'inconvénient, il dit, bon, maintenant on n'a plus l'excuse de l'urgence, de militer, de prendre parti, de trancher, on n'est plus dans, parce que Kant a rappelé la philosophie pratique dans l'action, on revient aux intérêts purement théoriques, on en a un peu besoin.
7:03 Ça fait un petit peu longtemps qu'on a été bousculé dans l'urgence, des situations, imaginez l'Europe, le bourbier de l'Espagne, la terrible guerre d'Espagne, la plus grande connerie que fait Napoléon, et jusqu'à la Russie, n'est-ce pas ? Bon. Et donc, pourquoi j'en parle ? Parce qu'un moment donné, il dit, l'homme ne doit jamais sous-estimer la force de son esprit, rien ne peut lui résister. Et donc, ça fait écho à la phrase que je vous ai citée la dernière fois, sur laquelle je me suis attardé, qui est assez solennelle, dans la préface, une autre préface, beaucoup plus célèbre, à la phénoménologie de l'esprit, où il dit, quand j'ai parlé, vous vous rappelez des principes de la méthode de Descartes la dernière fois, j'ai parlé du second principe qu'on appelle le principe de l'analyse, où Descartes dit, il y en a quatre, vous voyez, ça va par cœur, quatre, c'est pas beaucoup, c'est pas comme la logique d'Aristote qui fait quatre volumes.
Diviser, « puissance absolue » de l'entendement
7:59 Le second a été de diviser par ordre mes pensées, en commençant par les, pardon, en autant de parcelles qui seraient requis pour les mieux résoudre, c'est ce qu'on appelle l'analyse, ramener le complexe au simple, les géomètres connaissent ça depuis l'antiquité, pour calculer l'aire, la surface d'un polygone régulier, on le divise en surface de figure dont on connaissait déjà la formule de la surface, en triangle par exemple, n'est-ce pas, il y a ainsi, par réduction successive, on ramène le complexe au simple, le nouveau à l'ancien, le composé à l'élémentaire, etc.
8:43 Et c'est comme ça que même le courbe, on peut le ramener au droit, n'est-ce pas, or c'est ça ce qu'on appelle l'analyse, que ce soit l'analyse en chimie, l'analyse de l'eau, n'est-ce pas, où on décompose ce qui se présente, ce qui est donné d'abord comme une totalité, l'eau, en ces éléments constituants, la molécule d'eau, on peut aller au-delà, il y a des atomes, non, c'est plus de l'eau, un atome d'hydrogène, ce n'est pas de l'eau, c'est intéressant aussi ça, ne le dites pas, il y a des parties plus petites de l'eau encore, il faut que ce soit les parties du même mot, ça ce n'est pas un problème physique, le mot, attention, il faut que ce soit encore de l'eau, qu'on appelle ça de l'eau, si on va au-delà de H2O, si on va dans H ou dans O, pris à part, on a bien affaire à des gaz, mais ce n'est plus de l'eau, même si l'eau, pour se présenter sous forme de gaz, on n'est qu'à mettre la casserole sur le feu, à partir de 100 degrés, on se rend très d'accord, l'analyse, en chimie, en mathématiques, bien sûr, ça a commencé comme ça, décomposé, un tout en ces éléments, constituants,
9:53 mais la phrase étrange, la voilà, car Hegel sait très bien que l'analyse, c'est ce qui a de plus opposé à l'idéologie qui est dominante à son époque, je dis idéologie, excusez-moi, c'est un anachronisme, c'est un terme qui viendra plus tard avec Marx, mais je veux dire, au courant, philosophique, littéraire, pictural, musical, juridique, historique, bien sûr, je parle du romantisme, le fabuleux océan verbal du romantisme allemand, comme dit un de ses meilleurs traducteurs, Armel Guerne, n'est-ce pas, et il sait très bien que l'analyse, ce n'est pas tout à fait dans le goût des romantiques, et donc, il amène ce passage que je vous recite, la puissance de diviser et la force et le travail de l'entendement, ce n'est plus la sensibilité, sensibilité, entendement, raison, ce n'est plus les sens, au contraire, les sens ne divisent pas les sens, ils accueillent le tout comme un tout, les sens ne disent pas ça c'est le haut, ça c'est le bas, ça c'est la gauche, ça c'est la droite, ça c'est l'analyse, il y a la tablette, voilà, je vois une tablette, ah non, ce n'est pas une, il y a quatre trucs, et puis quand je vois le haut,
11:03 il y a un haut du haut, une gauche du haut, et ainsi à l'infini, oui, l'activité de diviser est la force et le travail de l'entendement, virgule, de la puissance la plus prodigieuse qui soit, ou plutôt de la puissance absolue, c'est étrange comme passage, la mort, si nous voulons nommer ainsi cette activité redoutable, et ce qu'il y a de plus terrible, et tenir ce qui est mort, exige la plus grande force, ce n'est pas cette vie, ça je ne le vois pas dit la suite, ce n'est pas cette vie, là il est inromantique, ce n'est pas cette vie qui recule devant la mort et qui se préserve pure de la destruction, le narcissisme moderne, mais la vie qui assume la mort et qui la porte elle-même qui est la vraie vie de l'esprit, deux points, formule qui est devenue célèbre, l'esprit ne conquiert sa vérité qu'à la condition de se retrouver soi-même dans l'absolu déchirement, de ne pas avoir peur de l'analyse, de ne pas avoir peur de se faire débarrasser de la fausse monnaie s'il y a les fausses, on ne s'appauvrisse pas quand on vous débarrasse de la fausse monnaie, si vous croyez que c'est du plein
12:13 et que le chimiste vous dit mais il y a plus de vide que de plein là-dedans, comme pratiquement dans tous les corps qui nous environnent, n'est-ce pas ? Ça nous rappellera ce qu'on sait en philosophie depuis Socrate et depuis Platon, c'est que la saisie la plus immédiate, ce qui s'appelle le fond de la caverne, c'était bien interdit là-dessus, et qu'on croit être le plus concret parce qu'on n'a pas commencé à penser, à articuler, on n'a même pas commencé à parler, on n'a qu'à eu l'être, l'être, comme on dit avec un E à la Heidegger.
12:44 On croit que sa pensée la plus concrète, c'est la plus abstraite et la plus pauvre. C'est ce qui me fait dire le plancher des vaches, ça ne bouge pas alors qu'on est en train de bouger à 30 km secondes autour du soleil, vous savez bien. Voilà. Bon. L'activité de diviser est la force et le travail de l'entendement, de la puissance la plus prodigieuse qu'il soit ou plutôt de la puissance absolue. Voilà. Je le répète d'autant plus volontiers que Hegel a été l'un des plus grands critiques de l'usage abusif de l'entendement.
13:16 L'entendement, c'est ce qu'on appelle l'intelligence au sens le plus abstrait, j'allais dire au sens le plus réducteur, mais j'ai fait exprès de citer ce passage de Hegel pour montrer que ça peut ne pas être réducteur du tout, c'est une force. J'y reviens un petit peu quand je disais ici il y a le haut, il y a le bas, mais dans le haut il y a cette ligne-là, mais je peux prendre le milieu, je peux prendre le milieu du milieu et il a cette formule saisissante, l'ici visé, qu'est-ce que ça veut dire ici ? C'est ici ou c'est là ? Il y a beaucoup d'ici dans cet ici. C'est lui, je le cite là, il y a beaucoup d'ici dans l'ici. Et en fait, il finit par dire cette formule saisissante, l'ici visé est le point, mais il n'est pas.
13:51 Et c'est parce qu'il n'est pas qu'on le cherche indéfiniment Le point est un non-être. Et ça c'est pour l'espace, on peut faire la même chose pour le temps, quand on dit maintenant, ce n'est pas le temps de dire maintenant, le maintenant est déjà passé. Les ingénieurs français fabriquent les horloges les plus fines du monde qui vendent aux Etats-Unis, à la NASA, etc. Ils comprennent très bien ce que je veux dire, parce que là, on mesure un milliardième de seconde pour certaines technologies où ces différences peuvent être décisives, ces différences apparemment infinitésimales.
Le mythe de la caverne : la montée et la redescente
14:25 Où je veux en venir ? Je reviens au mythe de la caverne. Je me suis attardé la dernière fois, longuement, je m'en suis servi pour réviser un petit peu. On avait beaucoup parlé de philosophie pratique au sens kantien, de la connaissance de soi, et pour ceux qui n'étaient pas là au début, on avait un petit peu laissé tomber l'effort théorique, cette grande partie de la philosophie qu'elle partage avec les sciences qui tente de répondre à la question que puis-je savoir. Non pas que dois-je faire, ce n'est pas l'ordre des valeurs, ce n'est pas l'ordre de ce qui doit être, mais l'ordre de ce qui est.
14:57 Voilà. Aujourd'hui, je vais faire l'inverse, par symétrie, n'est-ce pas ? Platon nous a servi, rappelez-vous qu'il avait mis à l'entrée de son école que nul n'entrée si il n'est géomètre. Donc, pour récapituler, la philosophie théorique, c'est une excellente référence. Platon, je dis entre parenthèses sur Platon, je me souviens, au corps, vous me dis, mais qu'est-ce qu'il nous raconte ? Je veux dire, la science a évolué depuis 2000 ans, il dit Platon qui est une référence scientifique. Je connaissais un physicien qui travaillait, au CERN, à Genève, dans les toutes premières années où le CERN travaillait, vous savez, c'est le plus grand accélérateur particule qui existe au monde, et qui me disait qu'il y a une véritable résurrection du platonisme dans la théorie des quantas.
15:43 Je ne tranche pas, ce n'est pas ma partie. Enfin, c'est quand même un physicien qui se connaissait un petit peu, qui me disait, Platon, quand même, les nombres antinaturels, bon, il ne faut pas traiter Platon par-dessus la jambe à ce niveau-là. Mais, on a vérifié la philosophie pratique jusqu'à arriver au soleil. Vous vous rappelez, tout le circuit, je ne reviens pas, sinon, c'est notre dernier entretien, il ne faut pas, j'allonge, démesurément, les digressions.
16:16 Du fond de la caverne au soleil, on a tout le parcours de la philosophie théorique, de la réponse à la question que puis-je savoir. Et puis, on a vu qu'après, il y a le retour du soleil au fond de la caverne qui est le grand Platon politique. Rien à voir. Il ne s'agit plus de savoir ce qui est. Il faut retourner dans la caverne pour dire aux autres, mais ce que vous voyez là, mais ce n'est pas ça, ce n'est pas ça qui est. ça, c'est le paraître, c'est rien, c'est pipo. Je simplifie, ce n'est pas rien.
16:46 Il y a des ombres d'ombre sur le fond de la caverne qui me rappellent quelque chose. Sinon, s'il n'y avait absolument aucun rapport entre le soleil et le fond de la caverne, il n'y aurait pas le trajet qui mène du fond de la caverne au soleil. Et Platon, le savait bien, lui qui disait toute connaissance est remémoration. Il arrive que sur le fond de la caverne, dans le monde sensible, dans ce qu'on voit, dans ce qu'on touche, dans ce dont je disais il y a à peine un quart d'heure, que c'est la connaissance la plus pauvre, la plus immédiate, qui se croit la plus concrète, en fait la plus abstraite, au sens propre, qui fait le plus abstraction du réel dans sa complexité.
17:20 Il n'empêche que, il se passe des choses sur le fond de la caverne qui rappellent, par analogie, par correspondance, je vous avais cité les correspondances de Baudelaire la dernière fois, exprès, en vous disant que toute la poésie dite moderne, ce n'est pas moi qui le dis, ce qu'enseigne la littérature, l'université, que Baudelaire inaugure la tradition de la poésie moderne, se place sous l'égide d'un platonisme. La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles, voilà le fond de la caverne, ce n'est pas la géométrie grecque, de confuses paroles, l'homme passe à travers des forêts de symboles qui l'observe, pas qui, qui, c'est les symboles qui observe l'homme, c'est plus inquiétant, ce n'est pas l'homme qui regarde les symboles comme dans un musée.
18:08 L'homme passe à travers des forêts de symboles qui l'observe avec des regards familiers. l'homme est familier aux symboles. C'est un peu inquiétant, en général, c'est plutôt l'homme qui est un peu étonné devant les symboles. Vous imaginez Oedipe devant le sphinx, devant l'énigme. Et là, les symboles regardent l'homme, on les connaît. Donc voilà, il y a ces deux grandes arches, vous voyez, la philosophie de la connaissance, du fond de la caverne, du monde des copies vers le monde des modèles, je ne reviens pas, et puis après, la redescente.
Être moderne : la dédivinisation et l'idée de liberté
18:48 La redescente, j'ai été un peu expéditif, c'est ça que je vais développer aujourd'hui, mais pas avec Platon. Je vous l'avais dit la dernière fois, pour actualiser la réponse à la question que dois-je faire, il faut quitter l'Antiquité et redevenir moderne. Il faut comme dire un mot dans la conclusion de la saison en enfer, allez, donnez-moi la citation, vous la connaissez. Merci, il faut être absolument moderne. C'est Rimbaud qui vous le dit quand même.
19:18 Écoutez ce gamin, qui est le plus mûr d'entre nous. Tenir le pas gagné, comme il dit quelque part. C'est tout de suite après. Absolument moderne. Absolument, ça ne veut pas dire aller voir une exposition de peinture cubiste. Vous le dire, ce n'est pas bobo. J'adore cubisme, ne faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Mais l'engouement de certains pour le cubisme ne peut n'avoir rien à voir avec le génie d'un Picasso ou d'un Braque.
19:49 Il faut être absolument moderne en assumant les conséquences. Donc, je vous avais dit pourquoi le mythe de la caverne il sert quand on est paumé à réviser tout le programme de philosophie mais d'une manière abstraite. On ne peut pas demander à Platon non plus, n'est-ce pas, qui vient d'un monde esclavagiste, etc., d'actualiser les questions telles qu'elles se posent aujourd'hui, deux siècles après la révolution française, le siècle des Lumières et 20 siècles après l'apparition du christianisme qui dit qu'on doit s'abaisser devant rien et que s'il y a un dieu, il n'est jamais là, il est au-delà.
20:25 Ce qui est pratique, on ne le voit jamais. C'est comme ça qu'on est sorti de l'Antiquité. Dans l'Antiquité, on tremblait tout le temps devant le divin. On ne peut pas faire deux pas sans rentrer dans un bois sacré ou sans être guetté par l'hubris. Vous savez, l'hubris, c'est quand il y a le mélange de l'humain et du divin, la transgression d'une limite. Le divin est omniprésent. Croyez-en, quelqu'un, et je ne suis pas le seul dans cette salle, qui a vécu de longues années en Afrique, on côtoie le divin tout le temps, le sacré.
20:56 Dans ces cultures-là, je ne suis pas en train de faire de l'exotisme, c'était comme ça dans nos campagnes il n'y a pas si longtemps. Et c'est encore comme ça dans le Berry, il paraît. J'espère qu'il n'y a pas de Berrichon, encore que ça n'a rien de péjoratif. Il paraît que dans le Berry, c'est encore là où il y a plus de sorciers. On fait les sorts pour les vaches du voisin. Voilà. Et chez moi, en Corse, il y a encore des pleureuses qui viennent après, quand il y a un décès, elles s'arrachent les cheveux devant le mort, après elles baillent un peu, elles donnent un café, puis elles racontent les papotages de la journée.
21:26 Après avoir été en transe. Bon. Non, sérieux. Avec le christianisme, ce qui est nouveau, ce qui est révolutionnaire. Je n'ai pas dit avec l'Église catholique ou l'Église protestante. L'institution fait tout pour récupérer après, pour empêcher la religion d'aller jusqu'au bout de son message. Mais, il est dit dans Matthieu, dans l'Évangile de Matthieu, qu'il ne peut pas y avoir de père chrétien ni d'Église chrétienne. Sauf au sens de l'Église qui veut dire l'assemblée de tous ceux qui croient à la parole de la bonne nouvelle.
21:57 Donc, le fait de dire Dieu n'est pas in herbis et lapidibus, comme on dit en latin, il n'est pas dans les herbes mais dans les pierres. Ce n'est plus le divin, c'est Dieu. Ce n'est plus la nature divinisée, il n'y a plus des sources, pardon, des nymphes derrière les sources. Donc, les sources sont rendues à leur H2O. Il y a une dédivinisation du monde qui commence avec le christianisme. Parce que, précisément, l'élément divin s'est retiré de l'ici-bas pour aller vers l'au-delà.
22:29 C'est une dialectique qu'il faut comprendre, ce n'était pas du tout une intention. Je ne dis pas que les prophètes qui ont prêché les premiers éléments du Nouveau Testament avaient ce santé comme mission de dédiviniser le monde. Au contraire, ils étaient persuadés de porter la parole du vrai Dieu. Mais objectivement, dans l'histoire, ça a créé une civilisation, vous la connaissez, c'est la vôtre, c'est la nôtre. Une civilisation technicienne, celle qui va être sanctionnée par un Descartes qui dit que rendre l'homme maître et possesseur de la nature, vous ne pouvez pas être maître et possesseur d'une source quand vous pensez qu'il y a des naïades derrière qui peuvent se venger du petit barrage qu'on va faire.
23:12 Même si ça revient un peu, quand il y a un tsunami, on dit que la nature s'est vengée. On recommence à la personnifier. Bon, il faut être équitable avec elle. Donc, je vous avais dit, à la place du soleil de Platon, pour que ce soit moderne, pour actualiser le mythe de la caverne et pour pas qu'il ne soit vraie seulement formellement tout le programme de philo la connaissance comme l'action, mais pour que le contenu lui-même soit actualisé, il faudrait remplacer le soleil qui, d'après Platon, représente le bien.
23:48 Le soleil est l'équivalent dans le monde sensible, dans la représentation de ce qui, au niveau de la pensée, conceptuellement, de l'idée au sens platonicien, l'eidos. Vous savez, ce mot étrange qu'on traduit par forme chez Aristote et idée chez Platon. Et bien, en plus, pour compliquer le tout, pour ne rien simplifier, ce terme que Platon oppose au monde sensible, l'idée, ce qui est le plus éloigné du sensible, vient d'un mot qui veut dire le contour visuel. Vous voyez ? Vous savez, quand on dit les singes anthropoïdes, ça veut dire quoi ?
24:20 Qui ont le look de l'homme. C'est bien ça que ça veut dire. quand on a les symptômes paranoïdes. Là, je passe en psychiatrie non plus, en anthropologie. Ça veut dire que ce n'est pas vraiment la parano, mais ce n'est pas loin. Vous voyez ? Ça en a l'aspect. Dans l'aspect, il y a spectacle. Vous voyez ? En anglais, spectacle, c'est les lunettes aussi, quelque part. Le visuel est là. Bon, même si c'est la vision de l'âme chez Platon, ne compliquons pas.
Rousseau, Newton de la morale selon Kant
24:53 Toujours est-il que l'idée de bien qu'incarne le soleil dans le monde sensible, il faut le remplacer pour être moderne par l'idée de liberté. Voilà. Je ne le démontre pas, sinon on tourne en rond et on ne progresse pas. C'est notre dernière séance. Je m'excuse pour les tout nouveaux venus. Donc, si je le remplace par l'idée de liberté, je laisse tomber la référence platonicienne et je me sers de Rousseau. Arbitrairement, parce que j'ai un petit faible pour Rousseau.
25:25 Ça m'arrive, il a des côtés agaçants aussi. Mais je ne suis pas là pour vous parler de ce que je kiffe, comme vous diriez à vos heures. De ce que je ne kiffe pas. Non, non. Pourquoi ? Parce que quand Kant a dit de Rousseau, c'est le Newton de la morale. Il ne faut jamais oublier cette formule. Là, je vais le réintroduire Rousseau. C'est précis, ce ne sont pas des phrases ronflantes, ça ne veut pas dire qu'il est aussi fort que Newton. Non, c'est le Newton, mais de la morale. D'abord, c'est le Newton.
25:55 Analysons. Allez, l'analyse, on divise. La phrase de Kant, c'est Newton. Pour Kant, c'est un des plus grands hommages qu'on peut faire. Newton, à son époque, c'est la culmination de la visée théorique, quand elle se rapporte à ce qui est extérieur à nous, à la physis, à la physique, à la nature. Voilà. C'est la génération immédiatement après Newton, Kant. Et la physique newtonienne restera la référence absolue jusqu'au premier, je ne dis pas craquement parce qu'elle n'a pas craqué, aux élargissements que lui font subir, que lui impose la théorie de la relativité au tout début du XXe siècle et un petit peu plus tard, la théorie des quantas.
26:34 Mais, je vous avais dit la dernière fois et je le répète, on ne le répète jamais assez, on n'est pas en philosophie. On est en physique. On n'est pas là pour se jeter des arguments à la gueule, on est là pour échanger des renseignements. C'est une phrase de Bachelard. Dans un congrès de physique, on se lance à la figure des arguments, de philosophie, on se lance à la figure des arguments. Dans un colloque de physique, on échange des renseignements. Ce n'est pas toujours vrai. Entre équipes de nobelisables, il peut y avoir des coups fourrés. N'est-ce pas, Erwan ?
27:05 Non, mais, ce qui est sûr, c'est que Newton reste valable. Voilà ce que je veux dire. On ne prend pas ce qui est l'ancienne physique et on la jette à la poubelle. Ce n'est pas comme ça, en physique. Ça reste valable, mais elle n'est plus universelle. Elle a un domaine de définition qui circonscrit son domaine d'application. En gros, les objets qui ne vont pas trop près de la vitesse de la lumière, on peut très bien leur appliquer. Ça en fait beaucoup, dans l'univers. À commencer par les astres qui nous entourent. On peut leur appliquer. la physique newtonienne, elle marche très bien.
27:36 Donc, c'est énorme l'hommage. Rousseau est le Newton. Mais attention, non pas de la connaissance, mais de l'action. Car la morale, c'est la réponse à la question. Non pas que puis-je savoir, mais que dois-je faire ? Vous voyez comme tout se tient. Il ne s'agit pas d'observer les choses et de les analyser, quitte à les consulter, pour voir ce qui est de l'ordre de l'être, mais au contraire, de les transformer.
28:07 C'est la phrase célèbre de Marx, jusqu'ici, les philosophes ne pouvaient qu'interpréter le monde, ça c'est l'ordre théorique, nous voulons le transformer. C'est l'ordre pratique. Eh bien, Rousseau, ce serait le Newton de ce passage théorico-pratique. Et c'est pourquoi vous ne trouvez pas chez Rousseau les développements abstraits et complexes que vous trouvez chez les grands métaphysiciens du siècle précédent. Vous voyez ?
La Lettre sur la vertu : la morale n'est pas un savoir
28:37 Je vous recommande un texte incroyable parce qu'il n'a été traduit en français qu'en 1972. Vous savez, Rousseau, c'est le genre d'auteur où tout a été traduit, écrit, publié, dans toutes les éditions possibles et imaginables. Il y a eu le tricentenaire, il n'y a pas si longtemps, en 2012. Tricentenaire, à cette occasion, il y a eu des publications comme jamais. Il a fallu attendre 1972 pour publier 3 euros. Je n'ai pas d'action. 3 euros, une petite collection de chez Flammarion, très bien faite, les mille et une nuits, des textes fondamentaux comme ça.
29:12 et vous avez, pour 3 euros, deux textes, indépendants l'un de l'autre. Un texte sur le rapport de la société et de l'individu et un autre, peu près sur le même thème, qui s'appelle, et c'est ça que je vous recommande, la lettre sur la vertu. Lettre parce que c'est pour réponse à quelqu'un qui lui a posé une question toute simple, la question qui entre, le XVIIIe siècle, siècle du libertinage, c'est pas ? siècle de Fragonard en peinture. Vous connaissez le verrou de Fragonard ? C'est pas la vertu, ça. C'est merveilleux.
29:42 siècle de Marquis de Sade, siècle de Liaisons dangereuses et donc siècle obsédé par la vertu, ce va ensemble. Regardez Diderot qui était un grand libertin comme il larmoie sur la vertu dès qu'il parle peinture. C'est pas quand il parle des tableaux de Greuze. Dans la lettre sur la vertu, je suis en train d'illustrer que nous avons quitté la philosophie théorique et Rousseau insiste sur le fait qu'il ne va pas faire des développements abstraits.
30:15 Ne vous attendez pas, c'est pas son interlocuteur, de trouver ici des dissertations métaphysiques. Ni tout cet appareil de mots que beaucoup de lecteurs y chercheront sans doute et qui ne sert qu'à rendre l'homme plus vain sans le rendre meilleur ni plus éclairé. Cette affectation de doctrine cette affectation, cette posture, on dirait aujourd'hui, de doctrine ne siérait ni à l'auteur ni à l'ouvrage dans une matière où il n'est plus question de sentir où il est plus question de sentir la vertu que d'apercevoir et que les plus simples entendent toujours mieux que les plus savants.
30:51 vous voyez que notre dernier entretien retrouve les tout premiers. On a commencé par quoi ? Nous, on retient dès 2014 que la philosophia, la recherche de la sophia, je parle grec, pas pour heideggeriser, mais pour respecter l'ambivalence du terme, pour rappeler que si on traduit en français, il faut au moins deux mots, c'est savoir et sagesse. Là, je fais des rappels. C'est-à-dire que le mot lui-même dit que vous devez vous occuper et du théorique que puisse savoir et de la sagesse plus pratique.
31:22 Or, j'avais dit dès le début, faites attention, autant pour le savoir. Attention, il faut s'accrocher, il faut commencer. Depuis 2000 ans, Euclide, depuis la découverte du calcul infinitésimale du XVIIe siècle, j'en reste qu'aux mathématiques. Le prodigieux développement des mathématiques au XIXe siècle, les non-euclidiennes au début du XXe siècle. Alors que, on n'attend pas tout ce temps-là pour décider dans un village au fond de l'Afrique ou de l'Amazonie qu'il faut interdire à quiconque dans le village de jeter une vache morte dans le puits du village.
32:00 Vous êtes d'accord ? Ça, ça se fait pas, comme dirait un caïra de banlieue. Ça se fait pas. Voilà, ben oui, là, il y a des urgences. Si tout d'un coup, on roule et que je vois quelqu'un qui est au bord de griller un stop et je vous dis stop, vous allez pas me répondre, qu'appelles-tu stop ? Non, mais c'est là qu'on voit le décalage entre le théorique et le pratique. Tout à l'heure, je vous disais, Hegel disait, bon, la guerre est terminée, on a pu excuser l'urgence de l'action, il faut revenir à la prise de distance théorique.
32:35 Mais non, avec Rousseau, je vous dis le contraire. que, puisque, prenons une problématique très courante de nos jours, vous savez, l'euthanasie, comment on appelle ça, les soins de dernier, merci, les soins palliatifs, etc. Est-ce qu'il faut que j'achève ma grand-mère ? Ma grand-mère, le pauvre, j'en parle il y a longtemps qu'elle est décédée. C'est périssable, la grand-mère.
33:07 Est-ce qu'il faut que je l'achève ? Ou est-ce que, j'abrège ses souffrances ? Ou bien, je lui laisse la vie ? Il y en a là-dedans qui tranchent dans des plateaux télé, moi, j'admire. Moi, à mon avis, dans 2000 ans, on discutera encore de ces trucs-là. Enfin, quand même, vous avez la réponse, ou ? Ou si vous l'avez, j'espère que vous en changerez demain matin, comme moi. Je ne sais pas, des fois, je me sens que je vais, des fois, je ne sais pas. On n'est plus dans le théorique. Et surtout, ce n'est pas l'agrégé de médecine qui est la plus haute autorité.
La liberté, la gravitation à l'envers
33:37 Lui fera ce qu'on lui dit. Si vous voulez, je l'achève, je sais comment faire sans la faire souffrir. Ce n'est pas la question, mais c'est vous qui décidez. Vous voyez, ce n'est plus la compétence théorique qui compte. C'est une autre compétence, la compétence morale. Et là, Kant dit Rousseau, c'est Newton de la morale. Alors, je continue le parallèle. Allez, allons-y. Newton, c'est quoi ? Avant tout, dans la mémoire populaire, et pas seulement, c'est quand même la loi de la gravitation universelle. Une petite phrase de rien du tout, où les corps s'attirent en fonction directe de leur masse et inverse du carré de leur distance. Bon, point !
34:08 Tous les mouvements de l'univers, de l'époque pratiquement, n'est-ce pas ? Compte tenu par une seule formule, une seule loi. Quelle puissance ! L'esprit humain, il avait raison, et il avait là. L'univers ne peut pas résister. Au questionnement théorique humain, à l'entendement. Ce n'est pas la raison, ce n'est pas la sensibilité, entre les deux, c'est l'entendement, le malin. Mais je fais comme ça. La gravitation. Il est grave, le mec.
34:39 Ça veut dire, il est grave. Ça veut dire, il est relou, il est lourd. Mais la langue ne se trompe pas. Elle en sait des choses, la langue. Elle en sait plus que ceux qui l'utilisent. Commencez par moi. Elle a les réponses aux questions qu'on lui pose, la langue. Ce que parler veut dire. Donc, voilà la direction de la gravitation. Je suis dans la représentation, je ne suis plus dans la science, vous savez que dans la science, il n'y a plus de bas et de haut, heureusement.
35:12 Je suis en train de montrer l'Australie et en bas, là en Australie, il y a un mec qui dit c'est le haut, mais en montrant le bas. Ça indique le centre de la Terre. Voilà. Ce qu'on sait depuis Newton, que ce soit en Australie ou ici, n'est-ce pas, c'est la densité, les masses accumulées depuis le temps qu'il y a des choses qui tombent sur la Terre, qui viennent des confins de l'univers, ça finit par faire une grosse densité. Le centre de la Terre est plus dense, n'est-ce pas, que le sable du Sahara à la superficie, vous vous en doutez. Rousseau est le Newton de la morale.
35:46 Eh bien, continuons le parallèle. Ça, c'est la direction de la gravitation. La liberté, c'est le sens inverse. Vous voyez la phrase de Kant comme elle est profonde. C'est la même chose mais à l'envers. C'est Newton à l'envers. c'est aussi puissant dans la libération que Newton est puissant dans la soumission. Newton n'est pas insoumis. Newton exprime la soumission des objets à la loi de la gravitation universelle. Mais ça, c'est l'ordre de la nature. La loi de la cause et de l'effet où ce qui compte, c'est la force, pas le droit.
36:19 Alors que là, on va parler de quelqu'un qui a écrit le contrat social. On n'est plus dans la force. Je m'attarde sur cette différence parce qu'on passe trop souvent par-dessus les premières pages du contrat social. Parce qu'on est impatient de voir ce qu'il dit du souverain du Parlement, etc. Or, les 50 premières pages pratiquement du contrat social Rousseau se débat avec le concept de force. Et plus précisément, il règle ses comptes à la prétendue loi du plus fort.
36:50 Ce n'est pas un hasard s'il commence par là. Je voudrais montrer l'enjeu philosophique et pas seulement politique. On vient de voir que dans l'ordre de la nature, la force est le concept fondamental. C'est par le concept de force qu'on commence un cours de physique, un cours de débutant. On peut l'appeler les formes d'énergie, comme vous voulez.
37:20 c'est la force. Après, on construit tous les autres concepts physiques à partir de ce concept primordial de force. La force qu'il faut pour mouvoir le livre sur la table. Je viens de faire ce qu'on appelle un travail en physique, c'est-à-dire un déplacement d'un corps dans l'espace qui suppose une certaine force. Voilà. Mais j'aurais pu le faire plus vite parce que là, c'est pas seulement le travail. J'ai fait une augmentation de puissance.
37:50 Vous voyez, tous les concepts, c'est-à-dire le rapport au temps, parce que faire un kilomètre en trois secondes et le faire en trois heures, c'est pas la même puissance. C'est le même travail. J'ai le déplacement sur trois kilomètres, c'est pas la même puissance. Tous les concepts physiques fondamentaux sont dérivés du concept de force. Au point, je l'ai souvent dit, dans une conversation avec Erwan, que je remercie d'ailleurs pour ses lumières, j'avais un collègue de physique, à l'époque où Erwan n'était pas né, un agrégé, qui me disait, donne-moi, le concept d'énergie, je t'en tire toute la physique.
38:22 C'est entendu, c'est pas évident le concept d'énergie, mais il faut partir de là. C'est la force. Il n'y a rien de péjoratif dans la nature. Que le soleil soit plus fort que la Terre, soit une masse plus grande qui fait que c'est la Terre qui tourne autour et non pas l'inverse. Puis la Terre fait pareil avec la Lune. n'a pas la possibilité de dire je commence à être fatigué de tourner autour de la Terre. Pour me changer les idées, je vais tourner autour de Vénus. C'est quand même plus sympa. Non, elle ne peut pas. C'est la force.
Convertir la force en droit : possession et propriété
38:54 Et voilà que Rousseau dit dans le contrat social, dans ce passage de la première page, le plus fort, attention, le plus fort, c'est pas César, c'est pas Napoléon, c'est pas juste César, c'est pas c'est pas le général de Gaulle c'est carrément Macron. Ben oui, on dit Jupiter. Il ne faut pas manquer aux exagères. Le plus fort, dit Rousseau, attention ça, c'est du nucléaire, mais moral, n'est jamais assez fort pour être toujours, toujours le maître, il peut l'être un moment, pour être toujours le maître, s'il ne convertit sa force en droit et l'obéissance en devoir.
39:41 Jusque là, je n'obéissais pas par devoir, j'obéissais parce que je n'avais pas le choix, parce que je n'ai pas envie de sentir le fouet. Donc, le plus fort n'est jamais assez fort, pour être toujours le maître s'il ne convertit la conversion. Quoi ? La force en droit, dis donc, l'état de droit, c'est encore ce qu'il ne vaut pas. Il y a des vaches sur les plages chez nous, ben oui. On n'a pas le droit de laisser divaguer les animaux dans les pays civilisés.
40:13 Oh, je vais me faire encore engueuler par mes compatriotes. C'est filmé ? Oui. Le passage de la force au droit, c'est une conversion. Il n'y a pas de passage continu. Ce n'est pas une force un peu moins. Non, le droit, ce n'est pas la force. La grande différence, c'est que c'est des rapports entre les choses, la force. C'est un rapport entre les paramètres matériels des êtres.
40:45 Alors que le droit, c'est un rapport non pas entre des quelque chose, mais entre des quelqu'un. Vous avez un magnifique passage du contrat social dans le livre 1, mais dans le chapitre 8, cette fois, donc bien au-delà du commencement, où Rousseau oppose, après avoir distingué l'état de nature et l'état civil, je ne reviens pas à ce texte que je cite assez souvent, mais une conséquence où il oppose, il distingue, il oppose d'ailleurs, la possession et la propriété.
41:17 Le contrat social est une œuvre d'une rigueur. Ce n'est pas le Rousseau des rêveries ou de la nouvelle Héloïse, ce n'est pas le romanesque. c'est une sécheresse démonstrative implacable. Et il dit la possession n'est que l'effet de la force. Soyons clairs, un lion possède une antilope dans sa gueule. C'est ça la possession. Ou plutôt, je vais dire un guépard. Vous devinez pourquoi ? Parce que le guépard, il ne va pas la garder longtemps. C'est parce que c'est un guépard. Ah oui, d'accord, c'est le champion de vitesse, mais enfin d'abord, c'est 70 à l'heure, il ne fait que quelques secondes, ça ne dure pas longtemps.
41:50 Il n'est pas très doué. Je dis ça parce qu'il est en voie de disparition , le guépard. Il ne fait qu'un petit parent. Il n'a pas les griffes rétractiles le seul félin qui ne les a pas, au point il y en a qui hésitent à le classer dans les félins. J'ai l'air de le plaindre, moi j'adore, les guépards. Mais dans l'évolution, ce n'est pas le plus doué des félins. Alors que la panthère, on la voit un peu partout, en forêt, en désert, etc. Parce que s'adapte beaucoup mieux à son biotope, comme on dit. Donc, il fait 30 essais, le guépard, avant enfin d'attraper la petite gazelle que ces petits affamés attendent dans la tanière.
42:25 Et quand il l'a, le lion, jusque-là roupillé, ouvre un oeil, voit que le guépard a travaillé pour lui. Et d'un coup de patte, il l'enlève. C'est ça la possession. Ce n'est pas le droit. C'est le plus fort qui l'emporte. C'est tout. Selon que vous soyez puissant, misérable, comme dit La Fontaine, n'est-ce pas ? À propos du lion, justement, dans les animaux malades de la peste. Et il oppose ça à quoi ?
42:56 Allez-vous deviner à quoi il va opposer la possession ? Bien, à la propriété, bravo. La propriété est un droit. La différence, c'est que pour avoir le statut de propriétaire, il faut que vous me le reconnaissiez. Ça se passe entre quelqu'un. Vous voyez ce que je voulais dire tout à l'heure ? Qu'est-ce qui vous dit que ceci est à moi ? Est-ce que c'est le microscope que ça va se voir ?
43:28 Est-ce que c'est en scrutant sa nature chimique, physique, que vous allez déduire ? C'est à toi. Non. Parce qu'il serait à Hugo, je veux dire, il ne changerait pas de composition chimique, le fascicule. il faut sortir du bouquin pour voir s'il était à moi ou pas. Je disais ça parce que j'avais des élèves en coup de voix, on me disait, non, mais monsieur, on vous connaît, on sait qu'il est à vous, je peux l'avoir volé. Ah non, monsieur, vous n'êtes pas voleur. Qu'est-ce que vous en savez ? Il est voleur.
44:00 Donc, ce n'est pas quelque chose d'empirique, ce n'est pas l'expérience sensible. La propriété n'est pas une notion empirique. Le droit, vous voyez, je suis en train de creuser les différences énormes. Vous voyez, vous disiez la force, le droit, bon, bien sûr, ce n'est pas pareil, c'est vilain la force, le droit, c'est quand même mieux. Non, mais c'est beaucoup plus grave, c'est qu'il y a, comme dirait une expression de Kant, un infranchissable abîme entre les deux. Il n'y a pas de passage continu de la force au droit. La nature ne peut pas fabriquer un droit.
44:31 Et inversement, le droit a besoin de choses qui existent, c'est le cas de la nature, pour s'exercer, pour régner. Je ne sais pas. Vous voyez, on est dans les grandes problématiques politiques, là. C'est qui commence à se profiler. Donc, il faut sortir de la vision de la chose et voir, accéder de deux à trois. Allez, je parle un peu comme Pythagore, mais non, je n'ai pas la mystique des nombres, c'est très simple. Il faut sortir de moi, un, ça, deux, sujet, objet, il faut qu'il y ait un deuxième sujet qui me reconnaisse comme propriétaire de ça.
45:06 et inversement, moi, je le reconnais comme propriétaire de son t-shirt, de sa femme, éventuellement. C'est important ce qu'on est en train de dire. le mariage est un sacrement dans le domaine religieux et une institution. Ce n'est pas un instinct. L'accouplement, oui. La reproduction est de l'ordre de la nature. Au service de l'espèce, le mariage est une institution. Je ne fais pas des différences d'éminence, de valeurs.
45:39 Ce n'est pas du même ordre. Il faut qu'il y ait un troisième terme qui vienne valider. l'institution. Voilà pourquoi je tenais à faire une symétrie à l'ordre théorique qui nous a occupé avec Platon la dernière fois. Le monde sensible, puis la mathématique, puis la dialectique, puis la contemplation du soleil. et que je tenais à faire ce parallèle avec Rousseau. Je n'ai pas pris mon couple Platon-Rousseau au hasard.
46:11 Je vous ai déjà dit qu'il y a une vingtaine d'années, il y a 15 ans, le temps passe, il y avait un très beau sujet d'agrégation qui était sorti en philo, cité et décadence chez Platon et Rousseau. Cité et décadence chez Platon et Rousseau. Donc mon parallèle n'est pas pris au hasard. Les deux expriment la fin d'un monde et le début d'un autre. La fin de la cité qui est en train de passer à l'Empire sous Platon, la fin de l'Ancien Régime, la fin de plusieurs siècles d'édifices de l'ordre féodal, monarchique, féodal comme vous voulez, d'abord féodal, puis qui s'était parfait dans la monarchie absolue.
46:48 Vous savez que quand une chose est parfaite, c'est qu'elle est au bord de son déclin. Je vais faire plaisir à Caroline parce qu'elle aime bien cette phrase, je sais, mais c'est La Bruyère qui dit qu'il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature. Tous ceux qui ont déjà savouré une figue parfaitement mûre comprennent ce que La Bruyère veut dire. Ça va être la saison bientôt. Il y a dans l'art un point de perfection comme, regardez la comparaison, empruntée à la nature, comme de bonté ou de maturité.
47:23 Voilà pourquoi je pensais qu'il y a des fruits dans la nature. Un point ! Avant, ce n'est pas ça. La figue n'est pas encore tout à fait sucrée. Après, elle risque de pourrir. Il y a donc un moment, c'est beau, un truc là. Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature. Qui le sent a le goût parfait, qui aime en deçà ou au-delà a le goût défectueux. Ça, c'est le XVIIe siècle. Il y a donc un bon et un mauvais goût et on dispute des goûts avec fondement.
47:54 La Bruyère. Voilà. La propriété, c'est un droit. Ça se reconnaît. On est passé du binaire au ternaire. De la relation sujet-objet à la relation un sujet, un objet, un deuxième sujet. Un tiers. Vous voyez qu'on n'est pas loin. Ici, avec Rousseau, il y a vraiment une coupure.
L'humanité sur la tête : des Francs à Clovis
48:26 Au point que Hegel avait dit à partir de Rousseau, l'humanité marche sur la tête. C'est vraiment une coupure, ça. Marcher sur la tête. Il ne dit ça pas tout à fait de Rousseau. Souvent, il le rapproche, mais il dit ça de la Révolution française. Il dit avec la Révolution française. C'est l'audace d'avoir fait marcher l'humanité sur la tête. C'est les idées de liberté. C'est les idées, c'est dans la tête les idées qui vont diriger le monde. C'est extraordinaire, ça. Le pharaon, c'était la force. C'était celui qui avait eu la victoire sur le champ de bataille qui régnait.
48:56 Ah, il y avait des hommes libres avant. Oui, oui, oui. Les hommes libres, ça ne veut pas dire la démocratie à l'époque. Ça veut dire des égorgeurs. Les francs. Francs. Ça veut dire les francs. Frei, en allemand. Ça veut dire ceux qui n'ont pas été vaincus à la bataille. Le vaincu, il est esclave. Et moi qui ai gagné, je suis l'homme libre. Clovis, c'était un franc. C'est un égorgeur. Mais oui. Un égorgeur jusqu'à ce qu'il rencontre l'évêque Rémy. Enfin, jusqu'à ce qu'il rencontre Clotilde. Soyons clairs.
49:26 Je ne sais pas. Je ne sais pas si la musique adoucit les mœurs. Mais apparemment, la femme, oui. Parce que quand il a fait ce deal, vous savez, moi je veux bien devenir chrétien, mais si ton Dieu me fait gagner la bataille, et Clotilde, elle avait dit, tu ne m'épouses pas si tu ne viens pas chrétien. Il est habitué à piller les monastères, les couvents, parce qu'il y avait de l'or. Oui. C'est ça les Vikings, les gens qui dirigent le monde aujourd'hui. les Vikings ont créé la civilisation de l'offshore.
49:58 Écoutez bien ce que je vous dis. Mais je suis sérieux, ce n'est pas une métaphore, l'offshore, vous savez, les dracars, c'est offshore. Les paradis fiscaux, c'est offshore. Mais oui. Je fais une petite parenthèse intéressante. Il y a des continuités historiques assez effarantes. J'ai une admiration pour toutes ces civilisations. Qu'est-ce que je serais sans les pays nordiques ? Ce n'est pas la question. Mais tout de même, il faut voir, ils ont cette caractéristique. Il paraît qu'il y avait une grande densité, je ne sais pas, historien, démographique, à l'époque des Vikings, et qu'ils ont fui ces terres un peu ingrates, ces climats, pour arriver à Deauville.
50:40 Regardez comme l'herbe est grasse, féconde, une belle femme, du camembert, du calva, des pommes. Et là, les rois de France ont une des rares idées géniales, ce n'est pas des dirigeants politiques français, mais alors ça, c'était l'idée de génie. C'est de dire aux Vikings, on vous donne cette province-là, elle est belle, attention. Mais vous nous protégez de vos cousins, des prochaines vagues. Et ça a duré jusqu'à aujourd'hui. Parce que c'était des bosseurs, les Vikings, attention, c'est des bosseurs. Ils sont mis en valeur. Oui, ça fait du pont dessiné, beurre.
51:11 C'est une belle réussite. Il a l'air d'aller un peu vite, mais c'est ça, l'histoire de Normandie. Normandie, ça veut dire homme du Nord. Norvège, ça veut dire les chemins du Nord. Norway, on dit en anglais. Norway, north way. C'est sérieux ce que je dis là. Voilà, ça c'est la force. C'est les guerriers qui sont venus subjuguer, les petits saxons là, qui étaient en Angleterre. Je dis ça parce que quand vous lisez les romans arturiens, les saxons sont toujours considérés comme petits et presque noirs de peau à côté des grands Vikings blonds.
51:45 Non, mais je vous dis les romans. Les terras de cour arturiennes, je n'invente rien. Et voilà que tout d'un coup, Rousseau, c'est la folie, ça. C'est le droit qui va régner, mais depuis quand ? Je reviens à Clovis. On n'est pas encore dans le droit à la Rousseau, mais ce n'est plus non plus tout à fait la force. Oui, je reviens à ma distinction de l'antiquité. Et du Dieu chrétien qui n'est jamais là, qui est au-delà.
52:15 Vous connaissez la phrase célèbre qu'a dit l'archevêque de Reims au premier sacrement de ce qu'on appellera bientôt les rois de France, n'est-ce pas ? Vous savez qu'un roi de France n'est pas légitime s'il n'a pas eu l'onction de la fiole qui est à Reims. Pas d'une fiole en général, celle qui est à Reims. C'est comme ça. Ça reste de paganisme, de christianisme. Il faut que ce soit cette huile-là. Il faut la refaire de temps en temps. Et qu'est-ce qu'il a dit, Rémi ? En le baptisant. Parce qu'il a gagné la bataille, l'autre.
52:45 Donc il dit, ce Dieu-là, moi je me le mets dans la poche. « Baisse la tête, fier Sicambre ». On humilie le guerrier. « Baisse la tête, Sicambre » c'est la tribu des francs. « Brûle ce que tu as adoré et adore ce que tu as brûlé ». Ça c'est une conversion. Ça c'est une révolution. « Brûle ce que tu as adoré ». Les idoles païennes, machin, les Wotans, les Frickas, les dieux germaniques, tout ça c'est fini. C'est un autodafé, on brûle. Un sacrifice humain, il faut l'éviter.
53:15 Et adore ce que tu as brûlé. Jusqu'ici tu brûlais des couvents, tu brûlais des images du Christ et des saints. Maintenant il faut les adorer. Voilà. Je veux en revenir. Le plus important, ce n'est pas tout ça, ce n'est pas une affaire de religion. C'est que le barbare a cessé d'être nomade. Il s'est mis à bêcher. Car les moines lui ont dit « Ora et labora ». Prie et travaille. Et ça fait l'Europe la vôtre, la nôtre, celle de nos grands-pères.
53:45 Parce que maintenant il paraît qu'il faut de nouveau trotter et mondialiser. Ben oui. Moi quand j'avais votre âge, on disait aux mineurs de Lorraine « Bon, écoutez, il faut bouger un peu, il faut s'adapter. Maintenant le charbon, pardon, l'acier c'est un Fos-sur-Mer. C'est fini la Lorraine. » Nicolas, toi qui es breton, tu dis à la Bretagne, terminé, mon vieux. Qu'est-ce que t'en dis ? Tu n'es pas d'accord ? En fait quand même. Moi je me rappelle, le gars il était là, vieux mineur. Enfin, il disait, « Mais monsieur, moi c'est ma patrie là, Lorraine.
54:17 Puis c'est beau de faire de l'acier, monsieur, c'était magnifique. Vous ne comprenez pas le journaliste abruti là. C'est beau l'acier. Il disait, « Mais si c'est un petit, il faut faire autre chose. » résultat, il n'y a plus d'acier, ni à Fos-sur-Mer, ni en Lorraine. Je le rappelle au passage. Pour ceux qui ont cru qu'on jouait le jeu, qui ont été assez bêtes pour y croire. Rousseau est le Newton de la morale. On est en train de dire que dans le mythe de la caverne, il y a une espèce de continuité qui vient de se briser.
Coupure entre théorique et pratique ; le sentiment de la vertu
54:49 avec mon intervention. Avec mon rappel de l'intervention qui était celle de Rousseau. Rousseau est cette coupure qui se manifestera encore chez Kant comme un infranchissable abîme entre quoi, entre la raison théorique et la raison pratique. Rien de ce que j'ai appris dans l'ordre théorique, je reviens à ce que j'ai dit tout à l'heure, où un vieux sage en Afrique dans un village est peut-être de meilleurs conseils pour savoir si je dois achever ma grand-mère ou pas qu'un agrégé de médecine ou de chimie, etc. Même le chimiste serait d'accord.
55:21 Il a des compétences de chimie, ça ne donne pas des compétences morales nécessairement. On peut être un immense savant et une crapule ou un type très bien. C'est indifférent. Ce ne sont pas les mêmes variables du tout. Elles ne sont pas concomitantes. Donc, encore une fois, Rousseau nous rappelle ça. Le passage que je vous ai lu est quand même saisissant. On ne peut pas être plus explicite. Ne vous attendez pas de trouver ici des dissertations métaphysiques. Je saute le passage que je vous ai lu et je vous dis ceci.
55:55 La nature nous a donné des sentiments et non des lumières. Et comme on ne peut sans injustice nous demander compte de ce que nous n'avons pas reçu, nous aurions trop à nous plaindre si tant de savoirs était nécessaire pour connaître la vertu. Vous me demandez ce que c'est que la vertu. D'ailleurs, dans les tout premiers, il disait vous cherchez à m'embarrasser plus qu'à vous instruire en me demandant qu'est-ce que la vertu. Je pourrais vous dire en deux mots que c'est ce que nul ne peut apprendre que de soi-même et que vous ne saurez jamais si votre cœur ne vous a répondu d'avance. D'ailleurs, pourquoi renouveler une question si souvent et si bien résolue ?
56:25 Ouvrez Platon, Cicéron, Plutarque, Épictète, Antonin, consultez le vertueux Shaftesbury et son digne interprète. Faites mieux encore étudier la vie et les discours du juste. Méditez l'évangile ou plutôt laissez tous les livres rentrer en vous-même. Écoutez cette voix secrète qui parle à tous les cœurs. On n'est pas dans l'ordre mathématique. Autant j'ai défendu la rationalité dans l'ordre de la réponse à la question que puis-je savoir, il ne faut pas noyer le poisson. Autant pour répondre à la question que dois-je faire, il faut rappeler quand même qu'il s'agit ici de valeur.
57:02 Et donc, on va laisser la morale de côté, la vertu, pour s'orienter vers la morale subjective, ce qu'on appelle la morale objective depuis le XIXe siècle, le droit. par exemple. Je reviens un petit peu ici au contrat social. Autrement dit, je dérive du bien avec tous les points d'interrogation qu'un tel mot peut induire au juste, la justice, le juste et l'injuste qui n'est pas tout à fait la même chose.
57:34 Je vais faire un parallèle avec le christianisme tout à l'heure. Vous voyez, méditez bien ce diptyque. l'antiquité grecque accorde une confiance extraordinaire à la rationalité pour résoudre tous les problèmes. Le vrai, le juste, le beau, le bien, tout ça va du même côté pour un grec. Le christianisme brise ça. L'idée qu'il est dit « laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux leur appartient des tons. » Les petits enfants, ce n'est pas les scribes, ce n'est pas les intellos, ce n'est pas les prix Nobel.
58:05 c'est une autre approche. Donc, quand je parle de christianisme, je ne parle pas du tout ici, bien sûr, de l'institution cléricale. Je vous ai dit une fois que Descartes incarnait beaucoup plus le christianisme alors qu'il a été combattu comme un athée par l'Église, n'est-ce pas ? avec son mécanisme. Et il n'empêche que le fait qu'il dise qu'il affirme le principe d'inertie, c'est-à-dire que pour expliquer tout ce qui est matériel autour de nous, il suffit de la matière et du mouvement sans faire intervenir des âmes, des esprits, des inclinations, des virtus, tout ce qu'il y avait, toute cette fantasmagorie qu'il y avait dans la physique post-aristotélicienne où les corps lourds tombent vers le bas parce qu'ils ont envie de rejoindre leur lieu naturel qui est le bas.
58:58 En fait, c'est l'équivalent dans l'ordre physique de la dédivinisation par le christianisme, dédivinisation de l'ici-bas dont je vous parlais tout à l'heure. Voilà. Il nous reste un quart d'heure, non pas avant la fin, mais avant la demi. Je voudrais, puisque c'est le dernier entretien, donner, une fois n'est pas coutume, non pas terminant en queue de poisson en sacrifiant l'essentiel de vos questions parce qu'on n'a plus le temps, mais donner un peu plus de place à vos questions.
Rousseau moderne et le procès en totalitarisme
59:35 Donc, je vous le dis maintenant parce que j'ai encore un quart d'heure d'intervention, essayez de penser aux questions. Alors, ça peut être dans le désordre, mais si ça ne se rapporte pas exactement à ce que j'ai dit aujourd'hui, je le signale qu'à partir de la demie, la parole sera à vos questions. Je reviens à Rousseau pour que ce soit complet parce que c'est rare qu'on ait une pensée aussi complexe. Ça a l'air simple, à lire Rousseau. C'est extrêmement difficile. Pourquoi ? Parce que précisément, avec lui, on tient tous les bouts de ce qu'on a rappelé depuis plusieurs séances entre nous, la modernité.
1:00:10 Je ne parle pas au niveau littéraire, c'est évident, on vous trouve dans tous les manuels à quel point on trouve chez Rousseau les premiers effluves de la grande vague romantique qui va bouleverser l'Europe. Je n'aime pas le mot précurseur parce qu'un précurseur, c'est quelqu'un qui est, d'après la langue, qui fait un peu ce que les successeurs vont faire beaucoup. Rousseau, quelquefois, va bien plus loin que les romantiques et annonce même ce qui vient après les romantiques. En termes de modernité littéraire, le corps et l'impression et la sensation chez lui tiennent souvent plus de place que le sentiment.
1:00:44 Voilà, c'est pour ça que je ne faisais pas petite parenthèse, ce n'est pas mon sujet donc je ne m'attarde pas trop. Par contre, je reviens au tout début de mon intervention, c'est bientôt les vacances. Nous allons nous disperser, nous allons être à l'inverse du politique. Les vacances, ce n'est pas le haut lieu du politique, c'est le moment où on est sur une plage ou dans un coin de campagne au bord d'un torrent ou en train d'attendre que ma grand-mère ait fini les ragoûts comme elle seule sait les faire.
1:01:15 Oui, dans le bocage poitevin. Oui, pourquoi tu ris ? C'est bien. Je veux dire, on en est chacun à nos finalités personnelles, individuelles, heureusement encore. ce n'est pas comme au bureau, on doit tenir compte. Il paraît que dans les spaces, merci Open Space, il paraît qu'il y a des disputes pour savoir qui va être à la fenêtre. Oui, il n'y a plus tout ça. Il y a la campagne, il y a l'air pour tout le monde.
1:01:51 Or, chez Rousseau, vous avez les deux. C'est pour ça que j'insiste sur Rousseau aujourd'hui. C'est l'homme du contrat social au point qu'il est dénoncé par les anglo-saxons comme étant le germe du totalitarisme moderne. Même si certains disent que... Mais non, c'est Platon déjà. Allez, je vous rappelle la séquence, la séquence heideggerienne. Le goulag, il était déjà dans Lénine avant Staline. D'ailleurs, il était déjà dans Marx. D'ailleurs, il est déjà dans Hegel.
1:02:22 D'ailleurs, il est déjà dans Kant, dans Descartes, dans Platon. Qu'est-ce qu'il y a avant Platon ? Rien. Parce que la philosophie est le système qui ne soit pas revenu, c'est Platon. Si, avant lui, il y a les présocratiques. Eh, voilà. Alors là, Heidegger, ceux-là, ils sont bien. Ben oui, il y a trois lignes chez l'un, deux lignes et demie chez l'autre. Nostradamus, on peut interpréter, faire des trucs, on est tranquille. Il n'y a pas la froide et progressive nécessité du concept, c'est comme les règles d'histoire.
1:02:56 Voilà. Je referme cette parenthèse. On tient tout avec Rousseau. C'est l'homme du contrat social et en même temps, c'est pour ça que je parle des vacances. Personne n'a été aussi vacancier, c'est un terme faible, puis ça fait un peu n'a été aussi out que lui. là. Je fais l'allusion, bien sûr, au rêverie du promeneur solitaire. Solitaire, comment on peut écrire le contrat social d'être un rêveur solitaire ?
Question du public : bonté naturelle et Contrat social
1:03:27 Il se fout de nous, le mec. Les fameuses contradictions de Rousseau, n'est-ce pas ? On va les lever aujourd'hui, c'est pour ça que je m'attarde. J'ai promis à Sébastien. Sébastien ? Il n'est pas là, Sébastien ? Merci. Tu as posé une très bonne question sur Facebook. Tu peux la résumer ? C'est celle que je fais sur Facebook. Pardon ? C'est celle que je fais laissée sur Facebook. Oui, oui, tout à fait. Comment on passe d'une période ? J'ai vu un extrait. Tu peux te lever parce qu'il y a la puissante carrure d'Adam qui fait obstacle à ta voix.
1:04:00 C'est dans le discours sur les inégalités où il dit œuvre de jeunesse. Voilà, où il dit la société pourrit l'homme qui est naturellement bon. Ça, est-ce qu'il semble a priori contradictoire avec le contrat social ? Avec le contrat social. Voilà, je te remercie. Il y en a des contradictions chez Rousseau. Il y en a. Mais alors celle-là, c'est celle qui traverse en diagonale, son œuvre. Comment on peut être l'auteur qui dit tout est bon sortant des mains de l'homme. L'absurde, tout est bon sortant des mains du créateur, tout dégénère entre les mains de l'homme.
1:04:32 Donc, c'est à sa naissance que l'homme est bon. Je vous rappelle que nature, c'est bien de N-A-T, natal, naître. Le naturel, dans le langage de la représentation, celui de l'idéologie, ce n'est pas la nature de la physique. C'est ce qu'on a par naissance. Je vous dis ça pour vous rappeler que nous ne sommes pas nés dans la nature. Nous, les hommes, nous sommes nés, il y avait un landau. Avant même que l'enfant soit né, il y avait déjà le landau qui était prêt dans la chambre. Vous voyez ce que je veux dire ? Ce n'est pas la nature.
1:05:03 C'est un monde qui a une histoire, qui a un héritage. Il y a un toujours, déjà, complexe. Un toujours, déjà, complexe. Ce n'est pas un commencement simple. Donc, ce Rousseau-là, comment on passe de ce Rousseau naturaliste à celui qui va jusqu'à dire ça, j'ai apporté ça. C'est le texte dont je t'ai parlé dans ma petite réponse. Ou on dirait, c'est pas possible, c'est pas le même type. Où Rousseau fait parler carrément l'État.
1:05:35 L'État, la société. Par rapport à celui qui s'en plaint, qui dit quand même moi je perds ma liberté dans la collectivité. Ce n'est pas comme particulier que nous sommes tous débiteurs les uns des autres. Dites donc. Il y a le FMI qui dit qu'on a une dette à l'égard, pas moi, de l'Allemagne, du FMI. Rousseau, c'est le contraire. Nous sommes tous débiteurs les uns des autres. Schäuble me doit de l'argent.
1:06:06 C'est ça qu'il dit Rousseau là. Madame Merkel vous doit du blé. Ou elle en doit aux Grecs. Mais comme membre de la société à laquelle chacun doit tout. D'ailleurs le prix dont on paye tous les secours qu'on reçoit est lui-même un don de la société. Un homme peut-il rien posséder sans le concours et le consentement des autres ? Sans ce contrat tacite qu'ils ont passé ? Jamais Rousseau n'était aussi clair même dans le contrat social que le contrat social qui se représente d'une cérémonie imaginaire où on signe le contrat social.
1:06:37 Non, c'est un contrat tacite qui existe depuis l'aube des temps. C'est ça que Rousseau est le premier à avoir compris. Ce n'est pas un devoir être. On devrait faire une société qui marche selon les termes du contrat. C'est le contrat qui est premier. Et quand ça ne va pas c'est qu'il est violé. Mais l'humanité ne serait jamais apparue s'il n'y avait eu que la force. Voilà ce que dit Rousseau. Ce n'est pas le contrat tacite. Dans l'état de nature, rien n'existe que le nécessaire. Et tout le superflu qu'on voit parmi nous n'est point la somme des travaux des particuliers.
1:07:09 Quand j'ai dit le superflu, ne croyez pas qu'il est en train de penser au luxe. Le superflu, c'est à partir du moment où vous mettez les radis le dimanche dans une famille ouvrière ou paysanne en rond autour du saucisson. Ou l'inverse. Pour faire un peu la différence, c'est dimanche, il y a des potes. C'est superflu ça. Je veux dire, du point de vue nutritif, qu'est-ce que ça change ? Du point de vue humain, tout est là, vous êtes d'accord ? Quand même. Puis on met une nappe un peu mieux que d'habitude. Ça ne nourrit pas plus. Biologiquement, ce n'est pas du plus.
1:07:42 L'homme se nourrit de l'homme. Voilà ce qu'est en train de dire Rousseau. Toute anthropophagie mise à part. Donc, eh bien oui, vous me parlerez, c'est l'état qui parle à l'individu, vous me parlerez, je le prévois, des désordres de l'état social où le bien public sert de prétexte à tant de maux. Mais il faut distinguer l'ordre civil de ses abus et de ce que tous ne rendent pas à la société ce qu'ils lui doivent. On ne peut pas conclure que nous ne lui devons rien et ce n'est pas à elle qu'il faut nous en prendre si, ne faisant rien de ce qu'elle leur donne, nous nous rendons malheureux en l'offensant.
1:08:19 On croira que ce n'est pas le même, n'est-ce pas, Sébastien ? Alors, mais un avantage infiniment supérieur, on arrive maintenant à ce que Rousseau juge, le détour indispensable par le social, mais un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques, physique, je vous rappelle que c'est nature tout de même, et que nous tenons incontestablement de l'harmonie du genre humain et celui de parvenir par la communication des idées, vous comprenez, j'ai attendu la dernière séance, pour vous dire que nous ne nous entretenons pas ensemble pour rien, la communication des idées et le progrès de la raison jusqu'aux régions intellectuelles, d'acquérir des notions sublimes de l'ordre de la sagesse et de la rectitude morale, de nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances, Rousseau, dont on dit qu'il passe son temps à faire l'apologie du sentiment et d'humilier la raison au profit du sentiment, affirme là, n'est-ce pas, qu'il faut, l'expression est claire, nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances.
1:09:19 Vous vous rappelez le soleil chez Platon qui donnait aux êtres croissance et nourriture. De nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances, de nous élever par la grandeur de l'âme au-dessus des faiblesses de la nature et d'égaler à certains égards, on arrive à une limite, par l'art du raisonnement, les célestes intelligences. Enfin, de pouvoir, à force de combattre de vaincre nos passions, Rousseau, vaincre nos passions, dominer l'homme et imiter la divinité même.
1:09:49 Ainsi, ce commerce continuel d'échanges, de soins, de secours et d'instructions nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nous-mêmes, nous éclaire quand nous avons besoin d'être éclairés et met en notre pouvoir des biens d'un prix inestimable qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus. voilà les vrais dédommagements qui consolent un honnête homme au sein du malheur des pertes de la nature et des abus de la société. Je saute ce passage-là.
1:10:19 Oui, regardez celui-ci, par contre. Je crois donc qu'en devenant un homme civil, c'est un jeu impersonnel, en devenant un membre d'une collectivité, j'ai contracté une dette immense avec le genre humain que ma vie et toutes ces commodités que je tiens de lui, du genre humain, doivent être consacrées à son service. Je vois de plus que si je puis me procurer une sorte de bien-être exclusif et quelques plaisirs douteux en sacrifiant tout à moi seul, je ne pourrais m'assurer un état de paix et une félicité durable que dans une société bien ordonnée.
Les abus, les régressions, et la propriété mise en question
1:10:51 Ce devoir sacré que la raison m'oblige à reconnaître n'est point proprement un devoir de particulier à particulier, mais il est général et commun, comme le droit qui me l'impose. Alors il y a un mot qui revient plusieurs fois, là c'est abus. Et là, c'est un mot qu'il avait déjà utilisé, on est en philosophie, je suis obligé d'interroger les mots dans leur littéralité, dans le contrat social, dans un passage que vous avez déjà cité, qui est justement le fameux passage où il exprime le passage de l'état de nature à l'état civil.
1:11:21 Et ne commencez pas à croire qu'il y a 10 000 ans, 10 millions, 4 millions d'années, il paraît qu'on vient de trouver au Maroc l'homo sapiens le plus... si vous suivez un petit peu l'actualité... Oui, les Marocains ont marqué un point, là. Il paraît que les Algériens fouillent pour en trouver un plus vieux, maintenant. C'est bonne guerre. Oh, les Corses, on a été partagé. On va finir par trouver l'homo bastiensis. J'ai dit ça parce que les Corses se vantent d'avoir inventé l'écriture et qu'on la refilait au Mésopotamien par charité.
1:11:51 je l'ai vu dans une librairie à Bastia. Bon, donc, ne croyez pas qu'on est en train de parler du passage du État civil, ce qui s'est passé, ceux qui suivent un petit peu ce que je dis se rappellent que j'avais insisté là-dessus une fois. Ce passage à l'état civil se fait à chaque instant, en ce moment, quand nous parlons. À chaque moment, nous sommes sollicités par deux législations différentes.
1:12:22 Pardon de revenir toujours à l'exemple le plus banal, mais c'est parce que je l'ai sous la main et qu'on n'a pas besoin de matos et d'audiovisuel pour l'illustrer. Mais quand je suis à table et que j'ai dit à quelqu'un, en général une dame, parce que j'ai été élevé comme ça, vous aussi j'espère, servez-vous d'abord, je vous en prie, alors que j'ai faim, pas de raison, le service était un peu long, j'ai la dalle. Je prends sur moi, ben oui, il y a deux législations, une de la nature, j'ai faim, j'ai envie de manger, et puis une qui vient de la société. À chaque instant, nous reproduisons le passage de l'État civil ou bien la régression de l'État civil à l'État de nature.
1:13:01 Lorsqu'on fait de nouveau dépendre les relations entre hommes de la force et non du droit, c'est une régression à la force qui est l'élément fondamental de l'ordre naturel comme on l'a vu tout à l'heure. En fait, vous savez, chacune de ces choses l'a prise à part, mais vous ne voyez pas, nous ne voyions pas, nous n'avions pas vu la connexion de tout ça. C'est pour ça que j'insiste aujourd'hui là-dessus. C'est une des plus fantastiques je ne parle pas de Macron là, ça fait, non, non, sérieusement, ça fait presque trois générations.
1:13:31 Maintenant qu'il y a une régression par rapport au point où l'humanité a été arrivée par des luttes, ce n'était pas tombé du ciel. Je fais une parenthèse mais ça commence à me fasciner quand on me dit qu'il y en a marre des privilèges. Il paraît que la retraite par répartition, le fait de négocier par branche, que tout ça, c'est des privilèges dont les Français seraient plus friands que les autres. Privilèges, vous savez ce que c'est, on a fait la révolution à cause de ça, les privilèges. C'est de naissance. On n'est pas nés avec ça, ça a été conquis de hautes luttes, il y a eu des morts dans ces combats.
1:14:05 Comment on peut appeler ça des privilèges ? C'est scandaleux. Je le rappelle. Et lorsqu'on revient, ce n'est pas au combat de chacun contre tous, on vous l'enseigne dans les écoles de commerce. Il faut être performant. faire la peau aux concurrents. Si c'était une école de commerce, ça ne passe pas trop mal parce que si ça se passe mal, le papa va intervenir et va arranger les choses. Mais quand c'est les pauvres gamins qui ont quitté l'école au BEPC et qui se disputent pour savoir qui est-ce qui va être vendeur chez Darty, et qu'on les met en concurrence, c'est encore bien plus grave.
1:14:38 C'est ça que j'appelle des régressions. Il y a des moments où il faut passer par là. C'est honorable que quelqu'un prenne sur lui, se batte pour s'affirmer. Ce qui n'est pas normal, c'est qu'au XXIe siècle, on en soit là dans la cinquième puissance économique mondiale. Qu'un Chinois qui en a été encore à enfoncer le fumier dans la terre, le fumier humain avec ses pieds, comme ça se faisait, il n'y a pas si longtemps, comme ça se fait dans quelques régions reculées de Chine. Bon, je veux bien que lui, il passe par-dessus ou par-dessous certains règlements, mais tout de même, je ne sais pas, passer certains seuils économiques, c'est scandaleux qu'on en revienne là.
1:15:17 Je ne dénonce pas des états de fait, je dénonce des régressions. Donc la progression, pour y revenir, c'est celle que j'indiquais à l'instant quand je parle, quand je rappelle ce que c'est que l'état de droit. et c'est pour ça que Rousseau est si mal vu, quelque part, dans une certaine idéologie dominante, c'est parce que c'est le seul à mettre en question la propriété et non pas la possession. Rousseau n'a jamais dit que s'il arrive au pouvoir, il va vous prendre votre brosse à dents.
1:15:52 Ça, c'est la possession. Mais le rapport de propriété, que veut dire, n'est-ce pas, la notion de justice sociale si la propriété reste telle qu'elle était. C'est pour ça que c'était l'homme à abattre dès le 18e siècle. Pourquoi les hommes de progrès comme Voltaire, comme Diderot, pourquoi Rousseau était pour eux l'homme le plus dangereux ? Parce que c'était le seul à aller jusqu'au bout. Lui, qu'on va faire passer pour un conservateur, c'est curieux, on retrouve des problématiques d'aujourd'hui.
1:16:22 On ne sait plus très bien si celui qui est le plus réact ou celui qui est le plus révolutionnaire. Rouge, brun, vous avez entendu parler de tout ça. pour ne pas tomber dans ces confusions-là, je me rapporte à Rousseau. Rousseau a toujours été clair. Donc je reviens à l'homme du contrat social et à l'homme des rêveries. J'ai assez parlé du contrat dans d'autres interventions, je n'insiste pas, sur la propriété, sur le fait qu'il n'y a pas de nature vile et de nature noble, il n'y a pas des esclaves par nature.
1:16:52 Je dis ça parce que la dernière fois que je m'y attarde pour aller assez vite, Aristote, il avait lu dans Aristote que Aristote disait il y a des hommes nés pour commander et des hommes nés pour obéir. Ah, c'est des natures, c'est des ontologies, c'est des identités. Tu as une tronche d'esclaves, ça se voit tout de suite, ce n'est pas comme moi. Ou l'inverse, il y en a qui s'humilient. Et Rousseau, commentant ce passage, dit dans le contrat social Aristote avait raison mais il prenait les faits pour la cause. Il avait raison à l'envers.
1:17:23 Tout homme né dans l'esclavage est né pour obéir, c'est certain. Les esclaves oublient tout dans leurs fers jusqu'au désir d'en sortir. Ça s'écrit en toutes lettres dans le contrat social. Les esclaves oublient tout dans leurs fers jusqu'au désir d'en sortir. La force a fait les premiers esclaves, je continue à le citer, leur lâcheté les a perpétués. Vous voyez, on parle beaucoup de la servitude volontaire aujourd'hui. la force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués. Et je fais une dernière citation toujours dans le même passage.
1:17:55 S'il y a des esclaves par nature, ce qui donne hélas raison à Aristote au niveau empirique, c'est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. Vous saurez introduire l'histoire là où on ne voulait voir que la biologie. C'est ça qui fait son actualité. Il n'y a pas des Hutus et des Tutsis, des Corses et des Français, des jeunes et des vieux, des femmes et des hommes. Il y a une histoire. Il y a bien des différences dans tout ça, mais des différences de moments et non pas des différences de nature.
La cinquième promenade : le farniente de l'île Saint-Pierre
1:18:27 Donc, je n'insiste plus, je reviens aux rêveries. Le contraire. Moins je vois d'hommes, mieux je me porte. Je résume un petit peu. C'est la rêverie qui culmine à la fameuse cinquième promenade où il n'a passé que quelques semaines dans une petite île au milieu du lac de Bienne, où il s'est précipitamment réfugié parce que ses œuvres étaient brûlées en public. Il était décrété de prise de corps, ça veut dire que si on saisit de lui, on l'arrête et on le met au fer et on le condamne à mort par les trois plus grandes puissances d'Europe, la Prusse, la France, l'Autriche.
1:19:03 Et donc, il se précipite dans l'île Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Enfin, c'est lui qui était au milieu, il n'est pas tout des fois au milieu, mais ne raffinons pas. On ne va pas faire de la psychanalyse. Et là, il passe quelques semaines, mais, retenez bien ça, pensant qu'il va y passer toute sa vie, qu'il est condamné, parce que s'il franchit, en dix minutes, vous abordez la Suisse, ce n'est pas non plus l'océan Pacifique, la Suisse.
1:19:33 En dix minutes de bateau, vous abordez le continent, quoi. c'est une toute petite île. Et il pensait qu'il allait y rester jusqu'à la fin de ses jours. Il était à peu près seul avec sa gouvernante, comme il appelle son épouse, à qui il est resté fidèle toute sa vie, qui est une analphabète, une servante d'auberge à qui il est resté fidèle toute sa vie, Thérèse. Je fais une parenthèse pour ceux qui sont des grands lecteurs de Clouscard. Clouscard me dit, j'aurais dû faire comme Rousseau, épouser une brave paysanne. Voilà, je cite Clouscard finissant, ce n'est pas bête ce qu'il a fait Rousseau.
1:20:09 Voilà. Au lieu de ça, je suis allé chercher les maîtresses de Lacan. Ce qui est vrai. Bon, c'est épique. Ben oui, écoutez, Don Quichotte, chez Clouscard, que j'aime bien. Donc, je ferme la parenthèse avec son épouse, le petit gouverneur de l'île, qui l'invitait de temps en temps à prendre le thé avec qui faisait un peu de musique. et il n'avait rien à faire.
1:20:40 Et quand il dit qu'il s'est là, dans ces périodes-là, qu'il a été le plus heureux de sa vie et d'une jouissance qu'aucun homme de ce siècle ne peut imaginer, il sait très bien, il est provocateur, qu'il parle du siècle où la jouissance est une valeur, le siècle des libertins. On entend parler que de gens qui disent moi, les jouissances, je connais, moi, Casanova, moi, le marquis de Sade, la jouissance, vous n'allez pas me... je pourrais vous faire un speech sur la jouissance. Et Rousseau dit en quoi consistait cette jouissance, c'est son mot, je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la nature de la vie que j'y menais.
1:21:14 Deux points. Le précieux Farniente, Farniente. Rousseau, qui prescrit dans ses autres œuvres qu'il faut apprendre un travail manuel pour se libérer de la contrainte et par justice sociale. Et c'est cette phrase une des plus belles socialement qu'on ait jamais écrite lorsqu'il demande que son élève apprenne un métier manuel. Il dit il ne s'agit pas d'apprendre un métier pour un métier mais pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Apprendre à être cuisinier, menuisier, pas seulement pour gagner sa vie mais pour vaincre les préjugés avec lesquels on regarde celui qui fait la cuisine ou celui qui fait mes meubles.
1:21:49 Vous voyez ? Il s'agit moins d'apprendre un métier pour un métier que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Ce même Rousseau-là fait tout d'un coup l'apologie du rien faire du tout, du farniente dans une île. Les bouquins de Corse comme moi ça va bouleverser. Rousseau prend le maquis comme on dirait chez nous mais c'est ça qu'il fait. Et il arrive à un état qu'on dirait presque aujourd'hui zen. Je ne vais pas le citer.
1:22:19 Vous savez, le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles me plonger dans une rêverie délicieuse. Métaphore orale comme un nourrisson. Une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fût s'aperçu. perte de notion du temps au point qu'appelait par l'heure et le signal convenu Vincent m'appelle pour la soupe. Au point qu'appelait par l'heure et le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort. On va dire tout le monde. C'est du propre. Le citoyen de la société nouvelle c'est quelqu'un qui se vautre dans une somnolence au bord du lac.
« Qu'on a retranché » : une solitude imposée
1:22:53 Rousseau rappelle, oui, mais... Et là il y a le passage qui va unifier toutes les contradictions. Dans ce qu'il dit je ne donne pas bien que je dise que c'est le moment le plus heureux de ma vie je ne le donne pas en exemple. Parce que n'oubliez pas que je parle de quelqu'un qui était dans une situation où il ne pouvait plus espérer faire quoi que ce soit d'utile ni pour lui ni pour ses semblables. Et c'est là qu'il dit hors de la société non, je confonds avec un passage de l'Émile excusez-moi il ne serait pas même bon dans la cinquième promenade que les hommes d'aujourd'hui plongés dans ce genre de rêverie s'y dégoûtassent des activités dont leur vie leur prescrit le devoir.
1:23:38 Donc il dit ne faites pas comme ça. Il faut produire si vous voulez qu'il y ait une justice sociale comme dit Clouscard il y a deux classes sociales dans l'histoire mondiale. C'est la dernière séance donc je vais très vite. Il y en a dix mille quand on raffine. mais il y en a toujours deux les mêmes. Il y a la classe qui produit puisqu'elle ne consomme et la classe qui consomme puisqu'elle ne produit. L'avantage avec ce critère c'est que c'est mesurable. Ce n'est pas des subjectifs ce n'est pas des invectives morales il n'y a pas des salauds il y a la classe qui produit puisqu'elle ne consomme et qui consomme puisqu'elle ne produit.
1:24:11 Donc Rousseau ne fait pas l'apologie du parasite qui sombre dans la somme non, non, c'est dans la rêverie pendant qu'on nourrit pendant que Thérèse fait la vaisselle. et que des paysans font pousser les plantes dont ils se nourrissent. Donc il dit bien ça il ne serait pas même bon dans la présente constitution des choses je le cite littéralement qu'ils s'y dégoûtassent à ces activités dont leur vie leur prescrit le devoir. Mais, et voilà le passage décisif un infortuné qu'on a retranché du commerce des hommes peut trouver dans cet état des dédommagements que la fortune ni les hommes ne les sauraient ôtés.
1:24:51 Et j'avais, rappelez-vous pour ceux qui ont de la mémoire souligné quoi dans la phrase pour ceux qui ont de la mémoire mais un infortuné qu'on a retranché du commerce des hommes sur quel mot j'avais souligné je vous ai demandé mentalement de souligner douze fois au moins douze pardon voilà ça c'est des gens attentifs le Q apostrophe non pas un infortuné qui s'est retranché comme Lamartine souvent sur la montagne à l'ombre du vieux chêne au coucher du soleil tristement je m'assied ça c'est le romantique plaisir de la solitude Lamartine c'est un aristocrate je quitte mon château j'ai rien contre ça j'aime beaucoup et puis de temps en temps j'ai besoin seul solitude je regarde mon domaine je regarde l'automne feuillage jaunissant sur les gazons épars c'est pas ça Rousseau il n'a pas voulu être seul un infortuné qu'on a retranché du commerce des hommes moi l'homme le plus sociable moi l'auteur du contrat social on m'a obligé de me réfugier sur d'être un Robinson malgré lui mais un infortuné qu'on a retranché du commerce des hommes peut trouver dans cette rêverie des dédommagements
Pas de lendemains qui chantent : l'hominisation à chaque instant
1:26:01 que ni la fortune ni les hommes ne lui sauraient ôter là vous avez tout ensemble vous avez le droit d'aller en vacances maintenant vous l'avez mérité heureusement qu'il y a des moments où on est en dehors de toute relation sociale et c'est là qu'on pense le plus profondément à la relation sociale même si on n'y pense pas et c'est ce qui fait dire et je conclurai comme ça avant vos questions à Hölderlin n'est-ce pas lorsqu'il est fou que toute l'Allemagne défile et qu'il ne reconnait plus personne il écrit sur un fragment maintenant seulement je vis je comprends l'homme alors que je vis loin de lui et dans la solitude voilà bonne vacances maintenant j'attends vos questions d'abord il y a quelque chose que je récuse qui est en filigrane dans la question c'est pas ta thèse mais pour l'interpréter comme ça moi j'attends pas les lendemains qui chantent parce que tu dis quelle patience d'attendre la société idéale c'est ce que tu as dit je sais pas parce que une vie d'homme c'est une vie d'homme ou alors il n'y a que des générations sacrifiées dans l'histoire tant qu'il n'y a pas de société idéale c'est que les problèmes ne sont pas réglés dans ce cas là c'est un sacrifice de toutes les générations c'est pas sérieux c'est pas comme ça qu'il faut poser les choses
1:27:11 c'est pour ça que j'ai dit tout à l'heure c'est pas tout à fait la même chose mais il y a un rapport que le passage de l'état de nature à l'état civil il s'est pas produit il y a quelques millions d'années il se produit à chaque instant chaque fois que des parents élèvent un enfant ils le font passer de l'état de nature à l'état civil ils relancent le processus d'hominisation de l'animal c'est pas seulement génétique l'homme voilà ce que je veux dire si tout d'un coup je suis un enfant sauvage je veux dire on va douter de savoir si je suis un homme parce qu'ils vont me trouver ils parlent pas ils griffent dès qu'on l'approche vous voyez on oublie le processus d'hominisation il n'est pas seulement génétique il est surtout ce qu'on ressentait tout à l'heure le commerce des intelligences la relation de sujet à sujet et non pas seulement une relation de sujet aux glucides aux protides et aux lipides ou aux bactéries donc j'insiste là-dessus premièrement c'était en filigrane dans la question il y a une relation
1:28:23 de justice vis-à-vis de l'état présent des choses à chaque moment de l'histoire on va pas faire une déprime en 1905 parce que j'ai pas d'automobile c'était rarissime ce qu'il y avait les automobiles donc c'était pas d'accord ni non plus je pourrais dire pareil pour l'eau courante pour l'électricité etc justement ça me fait ta question me fait revenir à la notion d'abus que j'aime aborder sur laquelle j'ai un petit peu glissé avec l'histoire de la rêverie ça me fait revenir un peu en arrière quand Rousseau dit ce passage où il dit qu'on a tout gagné en passant de l'état moralement en passant de l'état de nature et l'état civil je rappelle le passage ce passage de l'état de nature et l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct regardez la rigueur de ce passage et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant quoi qu'il se prive dans ce nouvel état de plusieurs avantages
1:29:33 qu'il tient de la nature il en regagne de si grand il y a une vraie balance deux points ses facultés s'exercent et se développent c'est extrêmement concis par exemple le langage fait que l'instinct devient la pensée ses facultés s'exercent et se développent ses passions s'ennoblissent la sexualité devient amour mariage ou Éros comme on a vu tout à l'heure son âme toute entière s'élève à tel point dites donc il y a un crescendo là on a l'impression vraiment que c'est dommage qu'on ne l'ait pas fait avant le passage à l'état civil on a tout gagné et puis là tout d'un coup il y a cette note grave qui avertit de ce qu'il y a de négatif dans ta question à très juste titre son âme toute entière s'élève à tel point que si les abus et voilà le mot de cette nouvelle condition ne le dégradait souvent au-dessous de celle dont il est sorti c'est grave ce que dit Rousseau comment peut-on être en dessous de l'animal là Rousseau fait la théorie du mal il n'y a pas de mal dans la nature il n'y a pas de bien non plus il n'y a pas de mal je vais donner l'exemple
1:30:45 des chiens sauvages dans la savane africaine qui dévorent le fœtus en train de sortir de la fameuse gnou courante dans la savane ça nous paraît épouvantable surtout si on est gamin elle a si petit à nourrir il n'y a ni ni mal là-dedans on fait ce qu'on peut sur le rapport de force comme on a vu tout à l'heure tandis que chez l'homme les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti si je reprends cette phrase complexe point de vue syntaxique vous voyez elle était l'indicatif tout c'était au conditionnel et à l'hypothétique son âme toute entière ses passions s'enoblissent ses facultés se développent son âme toute entière s'élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti virgule et maintenant je dis la suite il devrait il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais de l'état de nature il devrait mais grâce à ta question tu me rappelles qu'on ne peut toujours pas le bénir je ne sais pas si on y a gagné quelque chose vu l'état les ravages que font le mal humain dans l'histoire il devrait bénir
1:31:55 sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais pour Rousseau c'est irréversible exactement comme dans la Bible vous le savez le retour au paradis terrestre est interdit par l'ange qui a l'épée de feu on peut en sortir on ne va pas y rentrer il devrait sans cesse bénir il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais la phrase finit une chute d'un antithèse à la Rousseau et qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et un homme on ne peut pas aller elle ne peut pas être plus précis que Rousseau à ce moment là sur le fait que l'anthropologique vient de l'état civil avant l'anthropologique et du zoologique un animal stupide et borné qui n'est pas méchant dit bon Spinoza beaucoup travaillait ce problème vous savez que Hobbes avant Spinoza avait dit sa phrase la plus connue bravo homo homini lupus n'est-ce pas l'homme est un loup pour l'homme à quoi Spinoza répond avec cet humour qui n'est qu'à lui et cette profondeur homo homini Deus l'homme est un dieu pour l'homme on ne va pas Spinoza enfin quand même regardez le Moyen-Orient
Homo homini deus : la reconnaissance, de Spinoza à Hegel
1:33:06 c'est un truc du terrorisme on peut dire ça l'avantage avec Spinoza c'est que ça contient ce que dit Hobbes et que la réciproque n'est pas valable c'est parce que l'homme est un dieu pour l'homme qu'il est monstrueux c'est que l'homme attend énormément de l'homme ce que tu dis c'est une perfection tu vois le rapport et là ça annonce ce qu'on a vu avec Rousseau tout à l'heure que c'est la reconnaissance par l'autre qui m'humanise préféré c'est ce qu'il fera dire à Hegel c'est un peu plus lourd dingue c'est allemand celui-ci est germanophile une conscience de soi n'étant soi et pour soi que lorsqu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi ah bah oui c'est écrit en tout cas dans la phénoménologie et heureusement qu'il ajoute virgule c'est à dire pour autant qu'elle est reconnue il y a une traduction anerkannt reconnue pas connue laissons à la science la connaissance voilà le progrès qu'on a fait par rapport à la dernière fois Platon le mythe de la caverne laissons aux savants l'itinéraire du savoir mais nous philosophes continuons à nous battre pour la reconnaissance du savoir pour la défense du savoir
1:34:16 contre la barbarie voilà en quoi on n'est pas dans les régressions d'accord le savoir ne suffit pas à instaurer la valeur ni le droit d'accord mais il est indispensable pour quitter la barbarie donc quelque part j'aime bien la formule de Goethe qui réconcilie Voltaire et Rousseau Voltaire qui insiste sur l'entreprise un peu on dirait aujourd'hui il faisait fabriquer des bas en soie dans sa propriété à Ferney en Suisse et il se servait des marquises de ses amis qui venaient au vert chez lui pour faire la promotion à Versailles vous voyez c'est le même entrepreneur il faut cultiver son jardin c'est la grande conclusion de Candide qui est magnifique soit dit en passant voilà il ne faut pas attendre société parfaite bien donc il a la tête économique Rousseau la tête politique donc je conclue avec Goethe avec Voltaire un monde fini avec Rousseau un monde commence il faut les deux pour créer la modernité il fallait Voltaire la termite qui ronge le bâtiment qui est négatif qui contribue
Loisir, division du travail et liberté comme sens de l'histoire
1:35:26 à supprimer l'ancien monde et il faut après Rousseau quand ce monde s'est écroulé pour construire quelque chose par dessus c'est le contraire tu soulèves une difficulté qu'on appelle un cercle en logique pour arriver à l'efficience théorique il faut que les problèmes matériels soient résolus sinon c'était ma boutade tout à l'heure qu'appelles-tu stop c'est trop tard il faut avoir pris la distance avec les urgences de l'action mais en même temps et là tu as parfaitement raison je ne l'avais pas dit tout à l'heure donc c'est très bien ta question une fois qu'on a pris l'urgence de l'action est-ce qu'on n'est pas influencé par ce confort est-ce que notre pensée n'est pas courbée tropisme tropos c'est la courbe en grec est-ce qu'on n'est pas déjà sur la pente de l'idéologie et non pas de la pertinence théorique je crois que je ne trahis pas ta question et bien le problème existe depuis longtemps puisque Hegel cite souvent une phrase d'Aristote ça remonte à loin une phrase pré-marxienne d'Aristote dites donc ça n'arrive pas souvent et oui pré-sociologique
1:36:37 Aristote sociologue Aristote vous le devinez sans doute cette phrase vous ne voyez pas en Égypte allez je dis le début dit Aristote c'est en Égypte que les mathématiques ont commencé à se développer parce que là-bas la caste des prêtres jouissait de loisirs c'est ta question exactement Aristote avait vu ça c'est pas l'agriculteur qui est sur la glèbe en sueur qui se presse parce qu'il va y avoir les premières pluies il faut vite travailler la terre pour qu'elle soit fécondée c'est pas lui qui va trouver les lois de la géométrie c'est-à-dire la mesure de la terre pas le travail de la terre c'est pas la géologie non plus en profondeur c'est sur la surface la mesure de la terre on se contente d'arpenter c'est-à-dire arpenter car il mesure volontiers à l'empan l'homme comme dit Hölderlin dans sa magnifique poème le pas de l'homme est la mesure du monde oui le scribe de Pharaon je crois que j'en ai parlé à propos d'une intervention sur l'histoire est-elle une matière comme on m'a demandé de causer là-dessus à Saint-Dizier
1:37:47 je rappelle qu'à l'origine l'histoire n'a pas une visée proprement théorique tu as raison c'est pas pour savoir la vérité de ce qui s'est passé que les premiers historiens ont commencé à écrire les premiers historiens c'est l'écrit qui disait le pharaon a flanqué une raclée aux Hittites c'est ça le début de l'histoire parce que c'est le plus beau c'est le meilleur c'est le plus fort et qu'il a avec lui Amon-Râ où la déesse t'as dit Nicolas me corrigera vous connaissez bien l'Égypte voilà et c'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris pour ceux qui veulent des religions synthétiques donc c'est un biais pour répondre à ta question il y a une division allez parlons en termes plus modernes et plus marxiens il y a une division nécessaire du travail Marx dit le jeune Marx en particulier la première division sociale du travail finissez ma phrase c'est l'homme et la femme vous voyez que le problème du genre ça ne date pas d'aujourd'hui il était parfaitement conscient
1:38:59 et les premiers hommes encore plus conscients que lui je parle dans nos ancêtres néandertaliens qu'au huitième mois de la grossesse la femme n'allait pas suivre les mecs à courser le mammouth c'est pas possible donc il y a une division de fait il n'y a pas d'horribles machos qui ont dit toi tu vas rester là t'occuper de la cuisine et des gosses non ça c'est des Caroline Fourest ça c'est des femmes privilégiées qui luttent contre les hommes pauvres j'aime pas le féminisme des femmes riches qui en veulent aux hommes pauvres qui voilent leurs femmes dans la poussière des déserts si on veut les dévoiler il n'y a qu'à leur donner le niveau de vie de San Francisco ce sera vite réglé quand la femme viendra avec sa cadillac avec un boulot parce qu'elle est ingénieure et qu'elle gagne trois plaques chercher son mari il ne va pas lui dire j'allais gosse non il ne pourra plus être corse le mec non je suis sérieux donc voilà il y a une division du travail qui est imposée au départ par la détresse il ne faut pas oublier le tragique originel sinon on ne comprend rien à l'histoire au contraire c'est une bonne nouvelle l'histoire est destinée
1:40:10 dans son principe pas dans son effectuation à nous éloigner de cette détresse plus l'homme augmente sa technicité plus il prend une distance avec les contraintes que lui impose l'être je dis l'être plus généralement que la nature ici n'est-ce pas la maladie le décalage il y aura toujours de l'entropie il y aura toujours de la caducité raison de plus pour faire tous les efforts possibles pour empêcher la dent du hasard comme disait parmi idée de devenir n'est-ce pas s'incruster dans les desseins de l'homme n'est-ce pas bien sûr il y a donc au départ il y a une nécessité l'histoire on n'est pas passé de l'état de nature à l'état civil et de la nécessité à la liberté un 31 décembre à minuit il y a 4 millions d'années voilà ce que je suis en train de dire c'est là qu'on voit que la notion d'histoire est importante et donc vous voyez je réponds maintenant à ta question avec une formule que vous connaissez bien les orientaux savent qu'un seul est libre les grecs savent que quelques-uns sont libres les modernes savent que tous sont libres ça prend du temps je rappelle
1:41:21 je rappelle que dans cette phrase les orientaux c'est pas les orientaux géographiques les hégéliens n'ont jamais dit que les orientaux sont condamnés à tout ignorer la liberté ou de le réserver qu'au roi des rois ou pharaon ou à l'empereur de Chine non c'est les orientaux historiques c'est-à-dire ceux qui étaient bien en avance sur nos huttes enfumées de Gaulois il y a quelques milliers d'années voilà il y a donc un sens à l'histoire ce sens c'est la liberté c'est la seule manière d'assigner à l'histoire un sens qui est non pas seulement qui n'est pas totalitaire mais qui est le contraire même du totalitaire à la liberté mais il faut faire en sorte qu'il y ait le maximum d'individus libres mais pour ça il faut se détacher des contraintes qu'il y a au départ mais elles sont au départ d'où le contresens de ceux qui remontent vers l'origine plus on revient vers l'origine plus on va retrouver des contraintes t'as fini Jean ?
1:42:17 Jean nous ramène aux vérités profondes pas d'autres questions on peut avoir une question rapide dans ce cas là je vous invite au débonnaire enfin je vous invite bon demet bon Bonnes vacances. Merci à vous.