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Platon, dramaturge du dialogue
0:00 Comment voulez-vous parler après une telle prestation ? La réplique de Mélétos est excellente aussi.
0:33 Et je rappelle tout de même que c'est un bonheur de voir, si je puis dire, Socrate et Platon. Vous savez que nous n'avons rien par écrit de Socrate. Je me répète que c'est Platon qui le fait parler. Platon qui était son disciple pendant des années. Il le connaît bien. De même qu'Aristote a été après 30 ans à l'école de Platon. Quand Aristote parle de Platon, on peut être d'accord ou pas d'accord, mais enfin, il le connaît mieux que nous.
1:04 Mais le fait que... Je parle donc pour l'instant indifféremment de Socrate ou de Platon. Socrate à travers Platon. Platon est sans doute le plus grand artiste de l'histoire de la pensée. Donc je reviens ici à cette représentation artistique aussi. Nous avons affaire ici à une Vorstellung, comme on dit en philosophie allemande, d'une représentation. Quand les choses ne sont pas présentes, il faut bien imaginer un subterfuge pour les représenter.
1:38 Et quand un pays n'est pas là, il y a son représentant, l'ambassadeur par exemple, n'est-ce pas ? Un plénipotentiaire pour le représenter. C'est qu'il n'est pas présent. Et Platon est un des plus grands... Je dis tout ça pour rester près de la réussite scénique à laquelle nous venons de bénéficier. Platon est sans doute un des plus grands dramaturges de l'histoire. Le simple fait que cette œuvre absolument unique dans l'histoire de la philosophie écrite, qu'elle nous parvienne sous une forme dramatiquement dialogique, dialogos, de discours, n'est-ce pas, qui s'affrontent.
2:19 Et Platon va jusqu'à dire que la vérité est comme l'étincelle qui n'est présente dans aucun des cailloux pris à part, mais qui résulte de leur choc et de leur frottement. Donc vous voyez, je dis tout ça pour montrer à quel point la représentation dramatique d'un dialogue de Platon, non seulement ce n'est pas une trahison, mais c'est la restitution de ce qu'il y a peut-être de plus platonicien dans Platon. Et pour prolonger, parce qu'il faudra tout de même que j'arrive à notre thème de ce soir auquel on m'a convié, ce n'est pas à moi de choisir, je vais essayer d'en débattre qui est, en quoi l'initiative socratique est à l'origine d'une révolution, et dont les effets ne sont pas encore épuisés à l'heure où je vous parle, tant s'en faut, et ça je vais en parler tout de suite après.
Diogène Laërce fait entrer Platon dans l'histoire du théâtre
3:09 Mais je reste encore dans cette introduction pour faire la transition avec le spectacle et l'audition dont nous venons de bénéficier. C'est que Diogène Laërce, certains d'entre vous connaissent sans doute l'auteur de cet incroyable compil, n'est-ce pas, on dirait aujourd'hui, qui nous a laissé, « Doctrine et sentence des philosophes illustres sur une espèce d'histoire », on dirait aujourd'hui « histoire de la philosophie », des penseurs surtout, quoi.
3:41 On va revenir sur cette distinction. Il n'y a rien de tel que pour comprendre en quoi Socrate est une révolution que distinguer la pensée en général de la philosophie en particulier. Mais, oui, Diogène Laërce, dans cette œuvre, passe en revue un peu, c'est un peu les pensées, les phrases les plus célèbres, les citations de tous les célèbres écrivains de son temps, les penseurs de son temps, les penseurs parce qu'il y a aussi bien des physiciens que des astronomes, des mathématiciens, Pythagore.
4:14 Et puis, quand il arrive à Platon, c'est un des passages les plus longs de cet incroyable compil, si je puis dire. Il se passe quelque chose d'incroyable. C'est qu'il ne fait pas du tout surgir Platon dans l'histoire de la philosophie, et pour cause d'ailleurs, parce qu'il n'y a pas de... Platon est le premier système de philosophie écrite qui nous parvient. Je reviendrai après, pour l'instant, je le dis gratuitement. Il y a des pensées très profondes avant les Grecs, mais là on parle de philosophie, pas de pensée en général.
4:46 Vous voyez, j'insiste. Et donc, il y a une histoire des penseurs, essentiellement les présocratiques, comme on dit avant Socrate, Thalès, Pythagore, vous connaissez les noms. Ils sont faciles à retenir parce que... Enfin, je vous donne un moyen facile de les retenir dans l'ordre. C'est que chacun a une citation qui résume toute sa pensée. Par exemple, tout est nombre, ça c'est Pythagore.
5:16 Dites-moi, ça a eu de l'avenir jusqu'à aujourd'hui, à l'heure du numérique. Tout s'écoule, ça c'est Héraclite, chacun a une citation, je ne vais pas lire toute. Chacun a un principe. L'atome, chez Démocrite, rien n'existe que l'atome et le vide et tout le reste est commentaire. Le papier, l'or, le carton, l'amour, Dieu, c'est une combinaison d'atomes. Vous vous rendez compte, à l'époque, même Démocrite, cinq siècles avant Jésus-Christ, il faut le sortir.
5:48 Rien n'existe que l'atome et le vide et tout le reste est commentaire et combinaison, si vous voulez, de ces atomes. Alors vous voyez, c'est pratique pour les connaître. Un principe, l'atome, une citation, rien n'existe que l'atome et le vide, etc. Et donc, il fait cette histoire et est arrivé à Platon. Ça cesse d'être une histoire de la pensée pour devenir une partie de l'histoire de la littérature. Je reviens au théâtre. Qu'est-ce qu'il dit ? Il remonte au culte de Dionysos, parce qu'à l'origine de tout le théâtre, il y a le dithyrambe, l'hommage à Dionysos, une fête religieuse au départ.
6:26 L'art dramatique, je ne veux pas dire la tragédie, ça peut être comique, l'art dramatique, le théâtre. Drama en grec veut dire action. Quand ça bouge, que l'on rit ou que l'on pleure, quand ça bouge, ce n'est pas le lyrique où on est entièrement dans un sentiment de mélancolie ou au contraire de triomphe. Ça bouge. La différence, pour ceux qui s'intéressent au répertoire classique, qui est entre Schubert, qui est tout le temps dans un sentiment de désespoir, comme personne ne l'a eu, ou au contraire d'extase, à peine soutenable, la différence avec un Beethoven qui, lui, ne s'est jamais enfermé dans un sentiment, mais veut aller jusqu'au bout pour résoudre le problème.
7:06 Vous voyez, par exemple, c'est magnifique dans les deux cas, pour distinguer le lyrique et le dramatique. Donc là, Diogène Laërce fait surgir, Platon, dans une histoire littérature où il dit, il y avait le dithyrambe de Dionysos, c'est-à-dire qu'il y avait un officiant, un prêtre, qui venait devant la foule rassembler la cité. Je fais une parenthèse, je suis un peu exaspérant, mais c'est pour rester au centre de mon propos. Ne croyez pas que je m'égare, au contraire. Il est vraisemblable, vous voyez, je ne suis plus dans la certitude, mais il est vraisemblable qu'à l'origine du théâtre, il y ait le sacrifice.
7:45 Y compris, il y a très longtemps, le sacrifice humain, et que les tout premiers acteurs aient été le sacrificateur, sa victime, et en face, pétrifié la cité, la tribu, le peuple. Voilà, je passe. Fort heureusement, n'est-ce pas, la mise à mort est devenue représentée, et non plus présente. Donc, il y avait le sacrifice dionysiaque, et là, Diogène Laërce, puis Platon est arrivé et a inventé le dialogue, a ajouté une voix, et c'est ainsi qu'il fait rentrer Platon dans l'histoire des genres littéraires.
Pourquoi parler de Socrate et de révolution
8:22 Vous voyez, c'est pour rendre un dernier hommage à la merveilleuse représentation qu'on vient d'avoir. Alors, je passe maintenant à Socrate et la révolution. Ça peut paraître paradoxal. Pourquoi on parle politique tout d'un coup ? Pourquoi on va parler politique maintenant ? On ne sait pas que ça dérange, mais pourquoi on parlait à propos de Socrate, alors qu'on vient d'entendre Socrate dire lui-même, Athénien, je vais le dire plus mal que les acteurs, Athénien, moi, je ne me suis jamais mêlé des affaires politiques, vous l'avez entendu comme moi, des affaires publiques, des affaires de la cité.
8:54 Quand je parle, j'essaie de convaincre en privé. C'est un exemple tout à l'heure, avec un dialogue de Platon. Pourquoi ? Et pourquoi non seulement parler politique, mais parler de politique révolutionnaire ? Eh bien parce que cet aspect de Socrate comme étant un commencement, comme Bertrand nous l'a laissé déjà entendre, en ayant la gentillesse de présenter ma petite causerie, le fait que ce soit un début, un commencement Socrate, dont nous connaissons encore les effets, ce genre de commencement absolu, ça s'appelle une révolution.
9:38 Ce n'est pas une révolte. Je vais vous lire tout à l'heure un extrait de Maurice Merleau-Ponty, certains d'entre vous connaissent, un contemporain de l'époque de Sartre et de Camus, un peu moins médiatique et connu que Sartre et Camus, mais un immense auteur, et qui a écrit, je vous le recommande, je vous demande pardon, mais dans le train, j'ai renversé une bouteille de Weiss-Tidre sur ce livre, je suis désolé, bon bref, je ne sais pas m'occuper de mes affaires, moi non plus, je ne vais pas me comparer à Socrate, mais voilà, mais éloge de la philosophie, c'est vraiment, c'est une merveille, c'est un ouvrage.
10:12 Alors, avant de vous en lire des extraits, je n'aime pas faire de la lecture de texte pendant une conférence, mais là vous allez voir pourquoi c'est un peu exceptionnel, pour être à la hauteur du programme qu'on m'a assigné, Socrate et la Révolution. Mais en préalable, très rapidement, en quoi c'est un début ? C'est le début de la philosophie Socrate. Ça suffit, c'est sornette, enfin il y a une pensée hindoue-chinoise, bien antérieure à Socrate, Socrate c'est à peu près le 5e siècle avant Jésus-Christ, vertigineux, absolument d'accord.
10:49 Je vous dirais même que je préfère un penseur profond à un philosophe médiocre, je ne suis pas en train de dire que, faire un jugement de valeur, mais je dis que Socrate est le premier à inaugurer une manière de poser les problèmes et d'interroger qui est proprement philosophique, et qui n'est pas la pensée en général. Vous savez comment on les appelait ? Les prédécesseurs de Socrate, justement, qui étaient avant lui. Je n'ai jamais dit qu'il n'y avait aucune pensée profonde avant lui. Les pré-socratiques, on les appelle comme ça, pour dire qu'ils sont avant Socrate.
Des physiciens présocratiques au bien et au mal
11:20 Pour le sens, ça ne nous renseigne pas beaucoup, c'est uniquement chronologique. Mais vous savez comment on les appelait en Grèce ? Peut-être que quelques-uns le savent. Les ? Les physiciens. Bravo ! Enfin, les physiciens, vous, c'est pareil. Merci. Exactement. Parce qu'ils avaient tous écrit un ouvrage qui s'appelait Peri phuseôs, en grec, ça veut dire de la nature. Phusis, c'est la nature. Physique, c'est la science, c'est la nature. Dites-donc, on en révise des choses intéressantes. Enfin, aujourd'hui, vous ne classez pas la physique dans la philosophie.
11:50 Et la philosophie n'est pas au CNRS, que je sache. Ni au CERN de Genève. Là où il y a le plus grand accélérateur de particules en activité actuellement au monde. Donc, on les appelait les physiciens. Vous voyez, je resterai près de la pièce qu'on vient de voir. On ne dirait pas comme ça. Mais à un moment donné, rappelez-vous au début, Socrate dit qu'il a été accusé de s'occuper de choses bizarres, célestes, comme ça, qui se passent au-dessus de nos têtes.
12:32 Et il dit, j'ai tellement d'accusateurs dans l'ombre que je ne peux en nommer aucun, sauf un, rappelez-vous. Il le dit, un certain, il ne le nomme pas, mais on le reconnaît, un certain faiseur de comédie. Il ne faut pas être un grand initié pour comprendre qu'il parle d'aristophane, qui, effectivement, historiquement, je sais, fait partie des accusateurs de Socrate. Par ailleurs, un des plus grands auteurs de comédie qui existait. Or, le texte, l'oeuvre, l'ouvrage le plus connu, le plus emblématique, comme dirait le journaliste, d'Aristophane, s'appelle Les nuées.
13:06 Vous voyez qu'on ne s'égare pas à les nuées, ce qui est au-dessus de nos têtes, dans les nuages, les physiciens. Est-ce qu'à l'origine, il y a l'eau ou le feu ? Est-ce qu'il y a la terre ? Est-ce qu'elle était cubique, carré, ronde ? C'est incroyable qu'on ait pu accuser Socrate de ça, alors que Diogène Laërce, celui qui a fait la compil dont je vous parlais, disait très bien, c'était l'avis de tous les contemporains de Socrate, il a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. Il y a des dialogues de Socrate qui commencent par, il dit-moi, quelle est la meilleure manière d'éduquer mon enfant ?
13:42 On n'est plus dans les galaxies, là ! On est dans ce qui vous concerne, vous, moi, chacun d'entre nous. Et de même que, comme tout bon grec, on allait en cas de difficulté consulter l'oracle, l'oracle, auquel elle fait allusion, celui qui a dit que Socrate était le plus savant d'Athènes, puisque lui, au moins, il sait qu'il ne sait rien, parce que les autres ne savent même pas. L'oracle est à Delphes, Delphes dont les Grecs disaient que c'est le nombril du monde.
14:13 Je dis ça parce qu'il y a un grand poète allemand, dont chacun sait que je l'aime beaucoup, Hölderlin, enfin, que je l'aime beaucoup, c'est anecdotique, mais qui est un des plus grands poètes qui n'était jamais existé, qui disait que Francfort était le nombril du monde. Et maintenant, il y a effectivement la banque centrale. Laissons cela. a fait descendre la philosophie des cieux sur la Terre, en gros, allez, je ne veux pas vous faire perdre trop de temps, ça veut dire qu'on est passé d'un problème purement cognitif, quelle est l'origine, le feu, l'eau, le Big Bang, on dirait maintenant, à des problèmes moraux, ce qui n'est pas cognitif.
14:53 Le vrai et le faux, ça, ce n'est pas le monopole de la philosophie, ça intéresse le mathématicien, le vrai et le faux, le physicien, le biologiste, la science, la science, ça veut dire un mot scire qui veut dire savoir, tout simplement. Savoir, connaître, si vous dites que 2 plus 3 égale 7, c'est que vous ne connaissez pas la somme de 2 et de 3. Donc, savoir, ce n'est pas seulement une opinion comme au café du commerce. Non, non, savoir, ne peut être que vrai si c'est vraiment un savoir, une connaissance. Donc, ça, la philosophie n'en a pas le privilège, de discuter du vrai et du faux, mais du bien et du mal, ça, ça ne se travaille plus au CNRS.
15:32 C'est ça, le sens profond de Socrate a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. Et pourquoi j'ai parlé de l'oracle ? Parce que lorsque, on allait consulter l'oracle, vous le savez, tous ceux, en plus, s'il y en a qui ont eu le bonheur de visiter le site, l'incroyable site de Delphes, à l'entrée du temple, il y avait marqué, oui, connais-toi toi-même, Gnôthi seauton. Alors, ça aussi, ce n'est pas le physicien et le mathématicien, eux qui veulent savoir.
16:03 Et attention, je n'ai aucun, ce n'est pas réducteur. Je ne serais pas là s'il n'y avait pas eu la science. Je veux dire, je ne serais peut-être plus encore en vie. Non, je n'ai rien à dire. Je distingue des domaines qui n'ont rien à voir et qu'on ne distingue pas. Des fois, on croit que le philosophe, c'est le même domaine que la science, mais en poussant plus loin, un peu profondément. Non, ça n'a rien à voir le vrai et le faux et le bien et le mal. Pour savoir le vrai et le faux, c'est intéressant d'interroger un mathématicien.
16:33 Mais pour le bien et le mal, il peut être plus utile d'interroger un analphabète, je veux dire, quelqu'un qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui est un sage au fond d'un village africain, en pleine forêt. Il s'agit du bien et du mal de savoir. Si, par exemple, je dois achever ma grand-mère, malheureusement, c'est longtemps qu'elle a disparu, les grands-mères, c'est périssable, ou bien la laisser en vie, n'est-ce pas ? Vous savez, c'est une vraie dont on discute, l'euthanasie.
17:04 Mais ça, ce n'est pas de l'ordre du savoir. J'espère qu'on en parlera encore dans 2000 ans sans avoir la réponse. Socrate a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. Ça a l'air d'être ronflant, mais non, ça veut dire précisément ça. Il nous a ramenés à nous-mêmes, connaît-toi toi-même. On peut vivre sans connaître combien il y a de satellites autour de Jupiter. Je n'ai pas dit on doit. Tout ça est très utile. Mais on peut. Mais aucun. Je parlais de village africain, pardon, mais j'y ai passé près de 40 ans au sud du Sahara.
17:37 Le village ne pourrait pas vivre 48 heures si on autorisait à jeter une vache, le cadavre d'une vache morte dans le puits du village. Vous voyez ? Donc, la question que puis-je savoir fait un compagnonnage entre le philosophe, le savant, le mathématicien, on y reviendra. Mais la question que dois-je faire, c'est à celle-là que Socrate s'était efforcé de répondre. Vous avez vu sa conclusion admirable, n'est-ce pas ? On lui avait proposé de s'évader à l'époque. La pièce le montre bien. Ses amis, Platon et tout, c'était l'establishment un peu, s'était cotisé pour dire « Attends, on te paye une caution, on te libère. »
Pensée en général et philosophie : « qu'appelles-tu ? »
18:13 Il me dit non, j'ai passé toute ma vie à justifier la loi de la cité, ce n'est pas aujourd'hui que je vais la trahir. Vous voyez ? La question que dois-je faire, il se l'est posée jusqu'au bout. Alors, je n'ai pas encore précisé ce qui fait maintenant la distinction, et je terminerai mon introduction là-dessus, qui est un peu longue, mais qui est importante, entre la pensée en général et la philosophie en particulier. Je vous ai dit, il y a des pensées vertigineusement profondes de bien avant le moment grec de l'histoire et Socrate, etc.
18:43 le Bhagavad Gita, le Ramayana, les grands livres de la pensée hindoue, le Tao Tö King chez les Chinois, le livre des morts tibétains, admirable, on lisait ça à l'oreille du mort pour guider les premières secondes de ce voyage dans l'au-delà. et la même chose chez les Égyptiens, d'ailleurs, tout ça est vertigineusement profond. Et l'enseignement du Bouddha est presque contemporain, enfin, contemporain des présocratiques est légèrement antérieur à celui de Socrate, n'est-ce pas ?
19:20 La différence, c'est quoi ? D'abord, je viens de citer des noms propres, je ne sais pas, des noms de Dieu, vous voyez, je ne sais pas moi, Allah, Jéhovah, Brahma, nous, alors que les présocratiques, déjà, transition vers Socrate, n'emploient pas des noms propres, mais parlent de l'être, de l'un, du devenir, vous voyez, déjà, c'est une évolution presque vers ce qu'on appellerait aujourd'hui la laïcité, si vous voulez, par rapport à des noms propres de Dieu, ce qui était une audace, mais surtout, on n'est pas encore en philosophie.
19:55 On est en philosophie à partir du moment où à la question qu'est-ce que, qu'est-ce que l'univers, qu'est-ce que le soleil, qu'est-ce que la lune, ça, ça existait avant Socrate. On remplace la question qu'est-ce que, elle est juste précis par la question qu'appelles-tu ? Quand la question ne porte plus sur les choses, mais sur les mots par lesquels nous, nous communiquons les choses. Qu'est-ce qu'une planète ? C'est une question d'astronome. Qu'appelles-tu une planète ? C'est une question de philosophe.
20:26 On dit, tu accordes de l'importance à quelque chose important comme ça, marginalement. Enfin, c'est quand même, c'est par rapport au problème que nous soulevons, ça paraît un peu marginal. Je vais être plus concret. Imaginez un astro, ça n'existait pas, un astronome, un astrologue chaldéen, vous savez, en Mésopotamie, bien avant le monde grec, qui monte sur un ziggurat, vous savez, ces pyramides que construisaient les Mésopotamiens pour mieux voir les étoiles.
20:58 Ce qui prouve que l'astronomie n'était pas très développée. Ils pensaient qu'à 30 mètres de haut, on allait mieux comprendre, n'est-ce pas, les explosions atomiques qui se passent à l'intérieur de l'étoile Sirius. Bon, et imaginez un de ces astrologues en train de se poser la question, qu'est-ce que la Lune, qu'est-ce que le Soleil ? Et au pied du ziggurat, un petit bonhomme, n'est-ce pas, ou un grand, comme l'admirable acteur qui a, comme Gérard, je crois, qui a rendu Socrate tellement présent ce soir, quelqu'un qui, restant au pied, ne s'adresse pas au Soleil.
21:39 Vous imaginez que le Soleil réponde, que le Soleil dise, ah, moi, je ne suis pas une planète, je suis une étoile. Non, jamais. Vous voyez pourquoi je parle des mots ? Il ne peut pas y avoir de dialogue, là, avec cette question, qu'est-ce que c'est ? Alors que le petit bonhomme qui est au pied du ziggurat dit, qu'appelles-tu ? Et là, l'astrologue peut lui répondre et un dialogue s'engage. L'enjeu est énorme. La démocratie commence. Ah, je glisse en politique.
22:09 Je ne suis pas beaucoup engagé, personne ne va être contre la démocratie, mais enfin, quand même. Je vais être plus précis, maintenant. Lorsqu'il y a eu le dialogue, là, entre Socrate et Mélétos, vous avez remarqué que Socrate arrive à le convaincre qu'il s'empêtre dans des contradictions. Mélétos, tu ne peux pas en même temps dire ça et en même temps le contraire cinq minutes après. Tu ne peux pas, comme Nietzsche, dire à la page 11 le contraire de ce que tu as dit à la page 10.
22:39 J'ai beaucoup d'affection pour ce grand ego de Nietzsche. Enfin, de là en faire le grand gourou décapant que certains dans de drôles intentions voudraient faire depuis que la contre-révolution est en place, c'est-à-dire à peu près depuis le milieu des années 60. Je me suis expliqué ailleurs là-dessus, je vous renvoie mes nombreuses vidéos dans lesquelles je me perds. c'est pour ça que... Mais soyons très précis.
23:10 Le questionnement moral de Socrate en quoi il est fondateur et en quoi le fait d'interroger les mots auxquels donc à quelqu'un qui parle, donc à quelqu'un qui parle, s'adresse à quelqu'un qui peut lui répondre. L'engagement d'un dialogue, je parlais de démocratie, me fait penser à une autre formule très célèbre de Platon, donc celui par lequel la pensée de Socrate nous est parvenue. La tradition dit, ça a été vérifié, que Platon avait marqué à l'entrée de son école, qui s'appelait l'Académie, parce qu'il avait acheté le jardin d'Académos, dans l'Athènes, et il avait marqué à l'entrée que nul n'entre ici s'il n'est géomètre.
« Nul n'entre ici s'il n'est géomètre » : les demandes d'Euclide
24:00 Ce qui veut dire, regardez comme il y a la logique tout de suite qui s'enchaîne, on ne va pas faire de la géométrie, ça il fallait le faire avant de rentrer, d'accord ? Mais, avant de rentrer, si vous n'avez pas fait de la géométrie, il vaut mieux attendre, parce que c'est un excellent entraînement à penser des choses qu'on ne voit pas. Essayez de voir un point avec les yeux, au moins il y a des nouvelles. Je vois trois pommes, je vois trois livres, je ne peux pas voir trois. Je peux le penser, c'est facile, penser trois, mais il ne peut pas le voir.
24:30 C'est ce que Platon appelle le monde intelligible par rapport au monde sensible que les sens nous montrent. Mais enfin, les sens-là, c'est du platonisme scolaire, on pourra toujours y revenir une autre fois. Et ce n'est pas bien compliqué. Par contre, le fait qu'il ait marqué que nul n'entre s'il n'est géomètre donnaient cette importance aux disciplines mathématiques qui venaient d'apparaître comme disciplines. Il y avait d'admirables calculs faits par les Babyloniens, par les Babyloniens en arithmétique surtout, les Égyptiens en géométrie.
25:01 Au sens propre, géométrie, ce n'est pas étude de la Terre. Géo, c'est la Terre. C'est mesure de la Terre. Vous voyez, c'est que quand le Nil avait cessé de déborder, était revenu dans son lit, il fallait redistribuer les terres à leurs propriétaires. Il fallait bien, il valait mieux quand même connaître la formule de la surface du carré. C'était plus rapide que par 50 degrés à l'ombre. Une fois qu'on avait mesuré un côté, on pouvait déjà calculer le périmètre en le multipliant par 4, c'était bien pratique. Bon, voilà, ça c'est de l'arpentage. Ce n'est pas de la mathématique pure où on fait des définitions.
25:34 C'est une mathématique déjà appliquée à quelque chose de pratique et de vital d'ailleurs, qui est l'agriculture. C'est avec seulement les Grecs, en particulier autour du nom d'Euclide, est-ce que c'est un individu, une équipe, peu importe, en tout cas c'est une manière immortelle liée à son nom, que sont apparus le premier corpus de mathématiques théoriques. D'accord ? Et à l'époque de Platon, c'est Thalès et Pythagore qui lancent ce mouvement. Où je veux en arriver ? Pourquoi je parle des mathématiques alors que je parle de démocratie ?
26:05 Mais quel rapport ? On y est en plein. Pour la première fois, avec le système d'Euclide, par exemple, apparaît un discours où l'on dit, voilà, je ne sais pas si c'est vrai ou faux ce que je vais dire, mais je vous demande au moins, je vais tout vous démontrer, je ne vais pas vous parler gratuitement. C'est des démonstrations en mathématiques qu'on connaît. Un théorème n'est pas un théorème si on ne le démontre pas. Par contre, au départ, il faut quelques propositions qui ne sont pas démontrées. Vous le savez tous, ça s'appelle des postulats, des axiomes, des définitions.
26:37 On commence d'abord par là, que ce sont des propositions non démontrées, mais avec lesquelles, après, on démontre tout le reste. Le but du jeu étant qu'il n'y en a pas trop au départ, sinon c'est facile, n'est-ce pas ? Mais qu'il y ait un tout petit nombre de propositions premières et après, une infinité de propositions dérivées. Je le dis pour ceux que ça intéresse, pour être un peu plus concret que par exemple, toute la théorie des entiers naturels, 1, 2, 3, 4, etc., jusqu'à l'infini, a été mise au point formellement par l'italien Peano au XXe siècle, à partir de 5 axiomes seulement.
27:11 0 est un nombre, tout nombre est un successeur, le successeur d'un nombre est un nombre, 0 n'est le successeur d'aucun nombre, j'oublie toujours le 5e, c'est comme les merveilles du monde, excusez-moi, mais faites-moi confiance, il y en a 5. On n'a toujours pas vu le rapport avec la démocratie, j'y arrive. Comment il les appelle, Euclide, ces notions premières, axiomes, postulats, définitions ? Des demandes. Vous me direz, alors, et alors, bon, avançons quoi.
27:42 Mais attends, vous ne vous rendez pas compte, des demandes. Je te demande de m'accorder que par un point, on peut mener, sinon je ne peux pas continuer. Naissance de la démocratie. Il faut qu'on soit d'accord sur des énoncés ensemble. Il ne s'agit pas de te convaincre de mon opinion comme au café du commerce. Vous savez, là où il y a 60 millions de sélectionneurs de football, n'est-ce pas ? Non ! Il ne s'agit pas de te convaincre que j'ai raison. Il ne faut pas que tu me convainques que ton opinion est la bonne.
28:12 Mais il faut que tous les deux, d'abord, on se mette d'accord avec nous-mêmes. Et là, je fais allusion dans la pièce à la contradiction. Il ne faut pas se contredire. On n'a encore aucun contenu de vérité, mais on a la forme de la vérité. Celui qui ne nous roule pas dans la farine, c'est celui où on ne peut pas déceler une contradiction. Donc, vous voyez, ça nous fait réviser des choses importantes. Et alors, pour ne pas abuser de votre temps, je vais essayer maintenant de résumer.
28:44 là, c'est une révolution. Cette révolution, c'est la rationalité qui apparaît. La rationalité qui n'est pas le discours de lui, d'elle, de moi, de nous, de vous, qui n'est pas le discours des hommes contre les femmes, des femmes contre les hommes, des Hutus contre les Tutsis, des Corses contre les Français. Quelle époque où on nous enferme chacun dans des identités. vous vous rendez compte comme au MEDEF, ils doivent se rouler les pouces pendant qu'on se chamaille dans les identités. Mais quel bonheur. On peut faire nos affaires et faire la guerre.
29:16 Dites donc. C'est toujours comme ça que se sont résolues les grandes crises économiques, à ma connaissance. Peut-être que vous avez d'autres exceptions. mais les deux seules guerres mondiales que nous connaissions pour l'instant, en tout, émanées de l'Occident. Je me trompe peut-être, mais enfin, vérifiez dans les livres d'histoire. C'est grave ce que je suis en train de dire, n'est-ce pas ? Tant qu'on dialogue, on ne se fait pas la guerre. Et donc, je vais surtout insister sur un dialogue de Platon qui résume un petit peu tout ce que je voudrais concentrer, pour que ce ne soit pas trop abstrait, mais qu'on ait un cas concret, qui est un sujet bien particulier, qui est précisément l'art oratoire.
Le Gorgias : deux manières de persuader
29:53 Vous vous rappelez qu'on accuse Socrate d'être un orateur, ce qui le scandalise. Il dit, non, je n'ai pas le talent, moi, de ceux qui font des beaux discours, des machins, pour séduire les jeunes gens. Non. Et justement, il y a un dialogue dont le sujet et qu'est-ce que c'est que la rhétorique, l'art oratoire, appelez ça comme vous voulez. Un dialogue qui met aux prises Socrate avec l'un des plus célèbres sophistes de l'époque, Gorgias, mais qui gagnait un argent fou. Là, il y a eu de très belles allusions au fait que ceux-là faisaient payer leur enseignement une fortune.
30:26 C'est pas ? Alors que Socrate n'a jamais demandé un sou pour sa maïeutique, c'est pas ? Pour son art d'accoucher les esprits, comme il disait. Je rappelle que maïeutique, vient d'un mot, maïa, qui veut dire sage-femme, et de même que la sage-femme ne crée pas l'enfant, mais l'aide à venir au monde. Socrate disait qu'il ne crée pas le savoir. Il en serait incapable, mais qu'il aide, celui avec lequel il parle, d'accoucher du savoir qu'il a en lui.
30:58 Donc, ce dialogue se passe face à Gorgias, chacun avec ses jeunes gens, ses disciples. Ça compte, parce que vous savez qu'avec une homosexualité assez répandue dans l'establishment d'Athènes, à ce moment-là, ils sont tous avec leurs jeunes gens, comme ça, vous voyez, et donc avoir tort ou se faire réfuter, là, c'est un petit peu dur au niveau mondain. Et Socrate demande à Gorgias, comment il faut t'appeler ? Je suis un orateur, Socrate.
31:29 Alors, en quoi consiste ton art ? C'est quoi l'art oratoire ? Il dit, c'est l'art qui se rapporte au discours. Socrate ne perd pas beaucoup de temps, je vous fais gagner du temps parce qu'il y a des pages. Quelle discipline ne s'applique pas au discours ? Géologie, n'est-ce pas ? Biologie. À chaque fois, il y a logos, logos, logie, ça veut dire discours sur, discours sur la terre, discours sur la vie, biologie, n'est-ce pas ? Discours sur mes origines, généalogie, il y a toujours une logie.
32:00 Ah oui, c'est vrai, c'est pas assez précis. Donc, c'est un discours qui se rapporte au discours mais dans le but de convaincre et de persuader. On a fait un progrès, on a une détermination. Vous voyez comment procède Socrate ? Il ne retient rien d'autre que ce que l'autre dit. Et on va voir s'il tient, s'il continue à remplir son contrat. Bon, alors dans ce cas-là, on peut appeler Géomètre. Quel rapport ? dit Gorgias. Je ne suis pas mathématicien, je suis orateur.
32:30 Attends, il dit, mais les mathématiciens aussi, ils font des discours pour convaincre, ça s'appelle une démonstration. Oui ou non ? Et là, ça commence à se gâter. Parce qu'au départ, je ne vous ai pas dit, j'aurais dû commencer par là. La première réponse, Gorgias, qu'est-ce que c'est que ton art ? Il ne dit pas ce que c'est, il dit, c'est la plus belle des choses qui existe. Voilà, je suis passé un peu vite, mais Socrate lui dit, tu ne m'as pas encore dit ce que c'est, mais tu m'as dit que c'est la plus belle des choses. Et maintenant, on s'aperçoit que c'est quelque chose de sordide.
33:01 Parce qu'il y a deux manières de persuader. Une, prenons les avocats marrons, il y a d'excellents avocats, des avocats véreux, comme on dit, n'est-ce pas ? Celui qui se moque de la vérité, dont le seul but, c'est de faire acquitter son client. Donc, une persuasion indifférente à la valeur vérité. Ou bien, comme le géomètre, le mathématicien, celui qui démontre pour arriver à la solution. Vous voyez, vous avez un très bon exemple ici de comment la contradiction n'est pas quelque chose de marginal dans ce qu'on a vu tout à l'heure.
33:35 Il faut que chacun soit d'abord d'accord avec lui-même pour se prêter ensuite à une véritable « dia logos dialectique ». Que ça veut dire d'abord ça, « dialectique », qu'on peut toujours ergoter et remplir des milliers de pages, mais ça veut d'abord dire ceci, n'est-ce pas ? Donc, je rappelle la belle image qui vient de Platon d'ailleurs, c'est que quand on frotte deux cailloux l'un contre l'autre, l'étincelle ne vient pas de celui qui est dans ma main gauche ou de celui qui est dans ma main droite, mais de leur rencontre. Voilà. Donc, j'en arrive au texte de Merleau-Ponty dont je fais allusion, pourquoi j'en parle ?
Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie : Bergson et les persécutés
34:09 Alors qu'il ne commence pas à parler de Socrate. Je vous le dis tout de suite, c'est une communication faite dans les années 50, qu'on appelle la leçon inaugurale qu'on doit faire au Collège de France quand on, pour la première fois, n'est-ce pas, on y parle à cette magnifique assemblée qu'est le Collège de France. Et il commence par faire l'éloge d'un philosophe qui avait une énorme importance à l'époque et qui était Bergson. Excusez-moi, mais avec, voilà, Bergson.
34:41 Alors, je vous dis tout de suite, juste pour votre information, que Bergson était la coqueluche de ce qu'on appellerait maintenant les milieux réactionnaires. Je ne suis pas en train de dire du mal de Bergson. Je suis en train de dire du mal des Bergsoniens. C'est très différent. Bergson ne vaut beaucoup mieux que les Bergsoniens, croyez-moi. Il faut être honnête. Et Bergson, juif, vous allez voir pourquoi je me permets de le préciser, c'est parce que ça a une importance pour comprendre la suite, a beaucoup défendu l'intuition contre le concept, n'est-ce pas, l'imagination contre la raison, a fait comprendre que le temps, la véritable profondeur du temps de la durée qu'on a à l'intérieur lorsqu'on écoute une séquence musicale, n'a rien à voir avec le temps des physiciens, des mathématiciens.
35:25 Bref, des choses qui réjouissaient ceux qui sont agacés par le progrès des sciences, par le progrès en général. Voilà pourquoi les réactionnaires étaient ravis qu'une pensée spiritualiste, quasi religieuse, profonde, équilibre, qui vengait de trois siècles d'inadmissibles attaques matérialistes. Je ne prononce pas pour un camp ou dans l'autre. il se trouve que le régime de Pétain a voulu lui décerner les honneurs. À lui qui était un juif. N'est-ce pas ? Voilà, je vous dis ça pour le contexte pour comprendre et maintenant, je vous lis, je crois que beaucoup d'entre vous feront le rapport à Socrate avant qu'il ne soit précisé par Merleau-Ponty lui-même.
36:02 N'est-ce pas ? La philosophie ne peut être un tête-à-tête du philosophe avec le vrai. Jusqu'à là, il parlait de la philosophie en général, il n'a pas encore parlé de Bergson. La philosophie ne peut être un tête-à-tête du philosophe avec le vrai, comme je parlais de l'astrologue tout à l'heure. Un jugement porté de haut sur la vie, sur le monde, sur l'histoire, comme si le philosophe n'en était pas du monde, de la vie, de l'histoire. Et elle ne peut pas davantage, la philosophie, subordonner la vérité intérieurement reconnue à aucune instance extérieure, fût-ce la cité.
36:39 Parce que ce qu'on a vu tout de même, c'est la mise à mort du premier philosophe par la cité. Ça commence comme ça l'histoire de la philosophie. Et on dit que ce n'est pas politique. Il lui faut passer outre à cette alternative. Bergson sentait bien cela. Son testament de 1937, vous voyez les époques, son testament de 1937, après avoir déclaré que ses réflexions l'avaient, je cite Bergson, il cite Bergson, amené de plus en plus près du catholicisme, ses convictions, l'avaient amené à être convaincu qu'il fallait qu'il se convertisse au catholicisme, de leur religion, de ses proches, n'est-ce pas, au catholicisme.
37:22 Il ajoute ces mots qui posent notre problème. On va enfin y arriver. « Je me serais converti » Excusez-moi, il y a un effacement, voilà. « Si je n'avais vu se préparer depuis des années, 1937, la formidable vague d'antisémitisme qui va déferler sur le monde. » On n'a pas encore entendu parler des camps à ce moment-là, n'est-ce pas ? J'ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés.
37:54 On sait qu'il a tenu parole jusqu'à refuser, malgré la maladie et l'âge, il était déjà vieux, les facilités que voulait donner à ce juif illustre, un pouvoir honteux de ses propres principes. Admirable texte de Merleau-Ponty, n'est-ce pas ? Donc, point de baptême, secret, malgré la légende, malgré l'assentiment sur le fond, c'est ici qu'on voit comment Bergson concevait nos rapports avec la vérité. L'assentiment aux vérités que peut porter une institution, ici la cité, ici dans le cas de Socrate, ou une église, ne saurait le délier, le philosophe, de ce pacte d'histoire qui est passé entre lui et les persécutés de demain.
38:35 La conversion serait une désertion et l'adhésion au christianisme manifeste, les publics, les églises, etc., ne peut pas prévaloir sur le dieu qui est caché dans la souffrance et persécuté. On dira, si le philosophe pense vraiment qu'une église détient les secrets de la vie et les instruments du salut, il ne peut mieux servir les autres qu'en la servant sans réserve Oui, dit Merleau-Ponty, mais c'est sans doute l'hypothèse qui est vaine par le choix même qu'il a fait.
39:06 Bergson atteste qu'il n'y a pas pour lui de lieu de la vérité où l'on devrait aller la chercher coûte que coûte et même en brisant les rapports humains et les liens de la vie et de l'histoire. Grand texte. Notre rapport, alors, je vous demande d'être encore plus attentif, parce que je me réjouis que vous soyez, mais encore plus au passage qui vient, parce qu'il est un peu plus abstrait mais il est magnifique. Notre rapport avec le vrai passe par les autres. Je vous dis tout de suite qu'on va voir trois termes, ça en fait déjà deux.
Moi, les autres, le vrai
39:36 Notre rapport avec le vrai passe par l'autre, les autres. Ou bien nous allons au vrai avec eux ou ce n'est pas au vrai que nous allons. Mais le comble de la difficulté est que si le vrai n'est pas une idole, les autres à leur tour ne sont pas des dieux. Il ne suffit pas pour moi d'être avec les copains au café du commerce en train de discuter du match de l'OM contre le PSG, n'est-ce pas, pour être dans le vrai.
40:11 Mais le comble de la difficulté est que si le vrai n'est pas une idole, les autres à leur tour ne sont pas des dieux. Il n'y a pas de vérité sans eux, donc on persiste, mais il ne suffit pas pour atteindre au vrai d'être avec eux. Donc il y a trois éléments. Il y a moi, les autres, le vrai. C'est ce triangle sur lequel nous fait réfléchir admirablement Merleau-Ponty. On peut faire des combinaisons si il y a moi avec les autres sans le vrai, c'est l'opinion, c'est le café du commerce.
40:41 C'est le côté sympa, moi je ne méprise pas. Il y a le côté sympa le café du commerce. On peut éblouir les copains, payer la tournée. Bon, ça va. Ce n'est pas le lieu de la vérité. ça c'est moi avec les autres sans le vrai. Ça peut être aussi le moi avec le vrai sans les autres. Je respecte. C'est le mystique, le religieux, l'ermite. Vous voyez la colonne au milieu, l'embryon de colonne. Il y en avait qui montaient très haut et sur lesquels vivaient, vous savez, ceux qui vivaient en haut d'une colonne avec une corde, on donnait de la nourriture là-haut et qui vivaient loin du monde.
41:15 en haut d'une colonne, on dit un style, en grec, stulos, une colonne dont vous les appelez les stylites. Voilà. Je respecte. Ce n'est pas la philosophie. Vous voyez ? C'est profond. Donc, vous voyez, il faut vraiment les trois. Il n'y a pas de vérité sans eux, mais il ne suffit pas pour atteindre au vrai d'être avec eux. Je vais sauter des passages qui nous feraient perdre du temps.
41:49 Le philosophe n'acceptera jamais de se vouloir contre les hommes ni les hommes contre soi ou contre le vrai ni le vrai contre eux. Ça, c'est à la mode. Le vrai contre l'humanité. L'humanité, c'est ce qu'il y a de pire. La nature, c'est divin. L'homme, c'est l'enfer. C'est ce que j'entends dans les médias. Excusez-moi. Voilà quoi. L'homme, c'est vraiment l'animal qui a pourri l'être, n'est-ce pas ? L'existence et le cosmos. J'ai vu un gamin, le pauvre gosse, il avait 19 ans à une soirée, la gentillesse m'a invité, on m'appelle sur un balcon comme ça, où il y avait la soirée, il ne porte pas le portable à ta tempe, tu vas attraper une leucémie.
42:32 C'est terrible, n'est-ce pas ? l'aliénation dans laquelle on affaire, mais les pauvres gosses, il disait, pour moi, ce qu'il y a de pire au monde, c'est l'homme. C'est terrible quand on a 19 ans de sortir un truc comme ça. Donc, quand Merleau-Ponty dit que le philosophe n'acceptera jamais de se vouloir contre les hommes, ni les hommes contre soi ou contre le vrai, ni le vrai contre eux, il veut être partout à la fois, au risque de n'être jamais tout à fait nulle part. On l'a bien vu avec Socrate.
43:02 Son opposition n'est pas agressive, il sait que cela annonce souvent la capitulation, mais il comprend trop bien les droits des autres et du dehors pour leur permettre n'importe quel empiétement. Voilà. Et alors là, il ne parle pas de Socrate. On y vient. Si nous avons rappelé ces quelques mots de Bergson qui ne sont pas tous dans ses livres, c'est qu'ils font sentir ce qu'il y a de mal aisé dans les rapports du philosophe avec les autres ou avec la vie et que ce malaise est essentiel à la philosophie.
La septième lettre de Platon et le détour philosophique
43:33 La mise à mort qu'on vient de voir, la mise à mort de l'homme le plus sage de la cité par la cité. Une petite parenthèse ici, Platon, qui était un jeune, je vous ai dit, de l'establishment, je ne dis pas un blouson doré, mais il aurait pu finir comme ça. C'est une famille aristocratique, s'appelait d'ailleurs Aristoclès. Platon est un surnom parce qu'il avait un large épaules au stade, il était costaud. Je fais comme ça parce que j'aimerais bien en avoir le quart de ses épaules. Platon se destinait, comme les jeunes gens de ce milieu-là, à une carrière politique.
44:08 Il avait tout pour ça. Au lieu de ça, il s'est consacré entièrement à la philosophie et il s'est admirablement, n'est-ce pas, pas dissimulé, loin de là. Enfin, je veux dire, il a rendu tout au long de son oeuvre un hommage à Socrate qu'il fait parler comme Agatha Christie fait parler, Hercule Poirot, ou à peu près, n'est-ce pas, pour démêler les problèmes, les énigmes les plus difficiles. Or, dans ces dialogues en particulier, je commente ici le fait que, le malaise, la tragédie qu'on vient de voir.
44:57 Platon nous a laissé quelques lettres. C'est très très rare qu'on ait une correspondance qui date de 2500 ans. C'est exceptionnel, mais Platon avait été l'objet d'une telle vénération déjà de son temps qu'il devait avoir heureusement beaucoup de copies. On a gardé quelques lettres. Et dans la septième lettre, je vous donne la référence, tout ça est documenté en Wikisource, la septième lettre de Platon qu'il écrit au sien où il raconte ses déboires politiques. Il a eu un échec politique, il avait été recruté comme consultant, on dirait aujourd'hui, comme super consultant à la cour de Denys, Tyran de Syracuse.
45:32 Tyran voulait dire roi à l'époque de la cité en Sicile de Syracuse. Et puis au bout de quelques temps, Tyran a vite vu que s'il suivait des conseils de Platon, je ne sais pas, ça n'allait pas du tout avec son mode de vie. Il l'a condamné, il l'a vendu comme esclave, vous voyez. Et heureusement que Platon avait des relations avec la famille, il a été libéré moyennant de l'argent. Et dans cette lettre, il raconte un peu ses déboires politiques. Où je vais en arriver ? À ce que vient de dire Merleau-Ponty sur le fait que ce n'est pas seulement Socrate qui a eu des problèmes avec la cité, c'est structurel de toute la philosophie lorsqu'elle avance dans ces grandes périodes.
46:06 c'est que dans cette lettre, il dit, étant dit que mes yeux, étant dit que je restais attiré par la carrière politique, je fus comme contraint de me détourner vers la philosophie. Et quand il dit contraint, il emploie un mot grec dont tous les spécialistes savent que ça veut dire presque la force d'une damnation. Vous voyez ? C'est intéressant. Il a fallu un malheur, une tragédie pour que ce jeune fils de famille se détourne tout d'un coup face à ce qu'il appelle dans la République admirablement un immense détour.
46:42 Dans la République, là où il veut régler le problème politique et où il finit par comprendre que pour ça, mon camarade, il dit à celui avec lequel il dialogue, il nous faut faire un immense détour. Donc, le philosophe moderne est souvent un fonctionnaire, toujours un écrivain, y compris Merleau-Ponty, la preuve, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une contrepartie. Ce qu'il dit entre d'emblée dans un univers académique où les options de la vie sont amorties, voilà ce livre dans une bibliothèque, n'est-ce pas, et les occasions de la pensée voilée.
47:16 Alors, Merleau-Ponty ne voudrait pas. On croit qu'il est en train de dire du mal de l'écriture. Sans les livres, une certaine agilité de la communication aurait été impossible et il n'y a rien à dire contre eux. Mais, tout ça pour commenter le fait que Socrate n'en a laissé aucun. Mais, ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or, la philosophie mise en livre a cessé d'interpeller les hommes comme Socrate faisait dans la cité. Dis-moi là, toi, toi qui es un artiste, tu vas me dire ce que tu appelles le beau.
47:49 Tu dois savoir ça. Vous voyez ? Là, dans la rue, comme il disait tout à l'heure, chez les marchands. ce qu'il y a d'insolite et presque d'insupportable en elle, en la philosophie, s'est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, voyons quoi, c'est révolutionnaire, c'est que c'est encore aujourd'hui, Merleau-Ponty nous appelle à renouveler la geste socratique. Il faut se rappeler que même les philosophes auteurs que nous lisons et que nous sommes, puisqu'il écrivait, n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas, qui n'enseignait pas, du moins dans les chaires d'État, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait dans la rue, qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs.
Hegel : Platon, pivot de la révolution mondiale
48:38 Il faut se rappeler Socrate. C'est une révolution. Voilà. Autre petite illustration, petite illustration différente, mais dans son testament philosophique et même politique, puisqu'il s'agit des principes de la philosophie du droit, le philosophe Hegel, qui a tellement compté dans la jeunesse de Marx. Vous voyez, on parle de révolution.
49:11 Hegel, qui est réputé, sur un point pour être un conservateur pour d'autres, au contraire, pour le plus décapant des philosophes, mais laissons cela, ça nous entraînerait bien loin. Hegel, dans la fin de la préface de son dernier grand ouvrage livré au public, les principes de la philosophie du droit, en tout cas, dont chacun s'accorde à dire que ce sont des testaments politiques, c'est les mirages, c'est les rafales. D'accord. Je commence à m'habituer. Hegel dit, tout d'un coup, au moment de finir sa préface, il ne reste plus que deux pages, tout d'un coup, il invoque Platon.
49:52 À 2500 ans d'intervalle, celui qui initie l'histoire des systèmes philosophiques, Platon, et celui qui est censé la clore, Hegel se voit comme si une immense table d'un grand banquet, ils étaient chacun à deux bouts, n'est-ce pas, et se saluaient. Mais soyons plus précis, il dit ceci, il parle de la république de Platon, de l'ouvrage politique par excellence de Platon, celui où il faut savoir comment il faudrait changer la cité pour que ça aille mieux. Ça n'a pas perdu son actualité. Hegel dit, en général, ce livre passe pour l'exemple typique de ce qu'on appelle l'utopie, voilà ce qu'il faudrait faire pour avoir une cité idéale, etc.
50:36 Voilà, n'y a qu'à n'y a qu'à, n'y a qu'à, ce qu'on appelle en philosophie, en termes un peu plus abstraits et techniques, un devoir être. Il y a la science qui étudie l'être, ce qui est, les étoiles, que ça plaise ou pas, ça se passe comme ça. Et puis, il y a ceux qui, je ne sais pas, disent, voilà ce qu'ils devraient être, n'est-ce pas, parce que Hegel critique comme Spinoza d'ailleurs. Et, et Hegel dit, c'est un contresens. Ça ressemble à une utopie, voilà ce qu'il faudrait faire. Mais en fait, il dit dans cet ouvrage, Platon exprime l'essence du monde politique dans lequel il vivait, quelquefois même à son insu.
51:10 Et il a prouvé qu'il était un grand esprit parce que, il dit, le sens dans lequel il a orienté son initiative, toute sa philosophie, et là, je cite, vous allez voir, le rapport avec la révolution, est le pivot de la révolution mondiale qui se préparait alors. Deux points, et là, il y a la phrase la plus célèbre de Hegel, le réel est rationnel, le rationnel est réel. Vous voyez, quand je rapproche, et je remercie Bertrand d'avoir programmé cette problématique du lien entre l'initiative socratique, l'apparition de la philosophie, et que la philosophie est donc révolutionnaire dans son essence même, dans le fait qu'elle vient comme ça semer la zizanie, vous avez bien vu, quelque part, mais pas la zizanie comme ça pour avoir un malin plaisir de...
Le dogmatique et le sceptique
52:03 le philosophe n'est ni un sceptique ni un dogmatique. Je voudrais vous passer la parole, mais je ne voudrais pas le faire avant d'avoir terminé sur ce... cet étrange compagnonnage qui fait que, depuis ses origines jusqu'à aujourd'hui, le philosophe est toujours flanqué, si je puis dire, de deux personnages qui sont complètement opposés, celui qui à la question que puis-je savoir dit tout, le dogmatique, et puis celui qui dit rien, le sceptique. N'est-ce pas ?
52:33 Dans les deux cas, dans les deux cas, ils ont en commun que la recherche philosophique est inutile, si je sais tout, pourquoi je vais chercher à savoir. Tu vois ? Et l'autre qui dit toute recherche est inutile parce qu'on ne peut rien savoir. Donc, en fait, il s'épargne l'essentiel qui est la recherche. Un bel exemple de dialectique. Si vous voulez faire de la dialectique, essayez de voir ce qu'il y a de commun entre deux camps qui ont l'air de s'opposer de bout en bout. Regardez ce qu'il y a de commun. Allez, puisque c'est important, je vais donner un deuxième exemple. Qu'appelles-tu la beauté ? Alors, le dogmatique va dire « Regarde le Parthénon, c'est ça la beauté ! »
53:06 D'accord ? Socrate va dire « Le coucher de soleil, il n'est pas beau là. Si, il est très beau, ça n'a rien à voir avec le Parthénon. » Ah oui, c'est vrai. Zut ! Bon, vous voyez, Socrate s'agissant. En même temps, il ne peut pas le nier, sans se contredire. Ça, c'est le dogmatique. Il n'a pas dû voyager souvent dehors d'Athènes. Et puis, il y a le sceptique qui sans doute n'a plus voyagé. Qui dit « En Afrique australe, il y a des femmes calipiges, comme on dit, vous savez, qui ont des formes énormes et c'est ça qui sont les critères de beauté.
53:38 Donc, le critère de la beauté de la Vénus de Milo, ça, c'est valable pour vous. Ça, c'est le sceptique qui parle comme ça. C'est très à la mode, le relativisme. Ça, c'est valable pour nous, mais pas pour les Bantous. Bon. Comme si les Bantous n'avaient pas envie que leurs enfants soient en bonne santé. Je lui demande, pardon, mais je suis passé 34 ans au sud du Sahara, et ça me fait mal au cœur quand j'entends ça. Quand je voyais des hommes d'affaires qui me disaient « Dites-moi, Pagani, vous qui, vous connaissez bien l'Afrique ? Euh, Est-ce qu'il faut laisser un pourboire, tout ça. Bon, de toute façon. Mais, dites-moi un peu quelle sont leur mentalité, là, vous voyez, parce que pour le business, ça peut servir.
54:16 Je leur disais, écoutez, ils voulaient ce que je viens de vous dire. Ils voulaient que les enfants soient en bonne santé, que leurs épouses aussi, qu'ils étaient déçus quand je disais tout ça. Oh mince ! Ils me demandaient une particularité, une identité, et je leur sors l'universel. Quelle déception ! Vous voyez, c'est sérieux, hein ? Donc, je tenais à rappeler, n'est-ce pas, je vais continuer avec ça en deux mots pour en finir, le sceptique et le dogmatique.
Contre l'extrême centre
54:47 Le sceptique est un peu plus voyagé, il relativise, et arrive le philosophe. Vous allez voir qu'il ne fait pas un petit compromis entre les deux, comme essaye de faire Macron en ce moment. de la France. Non ! Ce n'est pas un attiéké, comme on dit, c'est un plat de Côte d'Ivoire, on prend un peu d'une sauce comme ça, on fait un... Non, ce n'est pas ça, ça c'est les centristes. Ça c'est l'extrême centre. Tous ceux qui ont eu collaboré à l'époque, pendant la guerre, on les a retrouvés quelque part dans des divers modérés, non inscrits, sans étiquette.
55:22 Vous vous rappelez ceux qui ont connu cette époque-là, n'est-ce pas ? C'est toujours le centre prenez un segment AB, prenez le point au milieu, le centre M, prenez AM en peinture rouge et MB en bleu, vous allez voir que le milieu est violet, on ne sait jamais à qui on a affaire. méfiez-vous. C'est pour ça que je dis l'extrême centre. Ils se font passer pour des modérés et des extrémistes, vous faites attention. Voilà.
55:53 Vous croyez que je suis en train de faire une critique révolutionnaire marxiste, mais non, c'est dans l'évangile ce que je viens de dire. Ce n'est pas toujours contradictoire. enfin, dans l'évangile, il y a cet admirable passage dans l'épître de Jean, je ne sais quelle église de Smyrne, je crois, où il dit écoute ce que l'Esprit dit aux églises, tu n'es ni froid, ni bouillant, tu es tiède et c'est pour cela que je te vomis. Ce n'est pas beau ça ? Voilà. Donc, le philosophe va dire toi tu cherches, tu dis c'est le Parthénon et toi tu dis il n'y a pas de beauté, il y a autant de beauté que d'individus, le relativisme.
Du plaisir esthétique au désir : connais-toi toi-même
56:29 En fait, tous les deux, vous avez un point commun, c'est que vous les cherchez avec les yeux. Oui ou non ? Sauf qu'il y en a un qui a vu que la beauté d'Athènes et l'autre, il a vu un peu des beautés par tout le monde, comme elles se contredisent, elles sont différentes, du coup, il n'y a plus de beau. D'accord ? Et le philosophe, il va dire attends, quand tu dis c'est beau, là vous allez voir, on va remplacer les choses par des mots, les choses qu'on voit par des mots qu'on dit. Quand tu dis c'est beau, c'est que ça te plaît ? Ben évidemment ! Je fais un petit amorce de dialogue à la Platon. Si ça te plaît, c'est que tu éprouves un plaisir ? Ben oui, enfin tu me fais répéter.
57:00 Si tu éprouves un plaisir, c'est que l'objet beau vient de satisfaire en toi un désir. Vous connaissez un plaisir qui n'est pas lié à un désir ? Bois sans soif, le capitaine Haddock, quand il insulte, c'est des bois-sans-soif. Pour que la boisson, pour que boire soit un plaisir, c'est qu'on a soif, n'est-ce pas ? Vous le savez tous que la première gorgée est la meilleure, plus on avale de l'eau, moins elle est délicieuse. Voilà ! C'est mathématique, ça implique, vous savez, on dirait les mathématiciens.
57:30 Si j'éprouve un plaisir, c'est qu'un désir est satisfait. Seulement ! Et c'est ça le plaisir esthétique, c'est la différence avec tous les autres. Le plaisir que j'ai à tenir dans mes mains un marteau que j'ai acheté, mais parce que je sais ce que je veux faire avec, c'est enfoncer un clou sans me donner un coup sur le pouce ou sans que le manche aille d'un côté et le métal de l'autre. Ça, je sais, je connais le but de ce marteau. Mais là, pourquoi cette chemise me plaît ? Je ne sais pas. Vous voyez ? Ça, c'est intéressant. Mais c'est humiliant.
58:00 L'objet, c'est plus que moi. La chemise, c'est quelque chose de moi. C'est pas un désir de moi dont je n'étais pas conscient jusque-là, mais que l'objet me révèle. Voilà. C'est pour vous dire le progrès que c'est. Et donc, je termine mon exemple sur la beauté. Il y a le dogmatique qui dit le beau, c'est le parthénon. Le sceptique qui dit le beau, ça n'existe pas. Et il y a le philosophe qui introduit le rationalisme et qui, du coup, renvoie dos à dos, met à gauche, si vous voulez, et le dogmatique et le sceptique comme étant des empiristes, ceux qui ne se basent que sur ce que voient les sens, pour aller chercher à l'intérieur de soi, connais-toi toi-même, quel est le désir qui te fait dire que ça te plaît.
58:41 Voilà. Je ne voudrais pas abuser du temps que nous avons. Et d'ailleurs, j'ai oublié de dire que ce temps-là, je vous le dois, je le dois à l'UPSD, que je remercie infiniment. Je suis toujours très content. À l'âge que j'ai, j'ai toujours peur de mourir avant de voir Saint-Dizier pour une nouvelle fois. Donc, je préfère avoir des bonnes surprises que des fausses joies. C'est malin aussi, ça. Mais voilà, encore une fois, merci mille fois de votre présence. Et j'aimerais beaucoup avoir quelques-uns de vos commentaires sur aussi bien la pièce et le bilan philosophique que j'ai essayé plus ou moins confusément d'en tirer.
59:23 Voilà. Merci mille fois en tout cas.