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« Je est un autre » : l'inconscient exprimé par Rimbaud
0:00 On a changé de méthode. Je faisais un petit peu ce qu'il est convenu d'appeler le genre, au niveau des genres, le cours magistral, n'est-ce pas ? Ou si vous préférez la dissertation, si on devait donner des analogies en termes de genre, d'expression. Et depuis quelques séances, vous avez remarqué qu'on est passé aux commentaires de texte. Précisément à cause de la complexité de la chose. Pourquoi j'y arrive aujourd'hui ? À cause du concept qu'on a fait surgir à la dernière séance, qui est le concept d'inconscient. Il y arrive. N'est-ce pas ? Nous avons creusé la notion de sujet jusqu'à la voir se diviser la dernière fois. Le sujet moderne, c'est celui qui se divise.
0:36 Je vais encore reciter Rimbaud en matière de modernité, c'est pas la pire des références, comme vous le savez. C'est bien lui qui dit dans la Saison en enfer, dans la conclusion magnifique qu'il a conclu, il faut être absolument moderne. Et Rimbaud est celui qui est connu pour avoir dit « je » est un autre. Vous voyez, la notion d'inconscient comme elle est ici. Exprimée, pas développée, pas modélisée, théorisée. Il faudra attendre les développements que vous connaissez, Freud, etc. Mais elle est exprimée avant d'être modélisée. Vous voyez ? Au moment où la modernité surgit.
1:11 Je est un autre. Regardez l'audace de l'expression. C'est une faute de français. C'est « je suis un autre » si vous accordez le sujet et le verbe. Normalement, vous dites ça au CM2, vous faites taper sur les doigts. Trait de génie poétique. Au contraire, il veut bien montrer l'étrangeté à soi-même de l'autre. En en parlant à la troisième personne. Alors, la dernière fois, nous avons fait surgir cette scission du sujet d'une manière un petit peu abstraite.
La Cloche fêlée : la communauté, une abstraction concrète
1:46 Et le mot « abstrait » est important car elle résume un peu notre double conclusion de la dernière fois. Nous aurions fait un retour sur le premier texte sur lequel nous avons planché ensemble la cloche fêlée de Baudelaire, n'est-ce pas, qui a eu le mérite de poser le problème, le problème de la modernité, c'est-à-dire de la déshérence, du découplement de l'individu et de la société, qui est un malaise expressément typique de la modernité.
2:16 Et nous nous sommes aperçus que si on interprétait, vous savez que je n'aime pas l'interprétation, que j'aime ou que je n'aime pas, ce n'est pas ça qui est important, c'est toujours une discipline douteuse. La cuisine, un petit peu. Il faut faire de l'analyse. Mais on interprétait à tort la cloche fêlée comme une simple opposition abstraite de l'individu et de la société, de la société qui vit au rythme de la bonne cloche, celle qui a le gosier vigoureux, qui sonne les heures pour tout le monde au même moment, etc.
2:47 Et du pauvre air qui agonise au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts, on restait dans l'abstraction. Car il n'y a pas de société qui vit comme ça parfaitement selon la loi, selon la règle, et simultanément qui ne grille jamais, ne fût que d'un centimètre la ligne continue sur la route, la ligne jaune. Il faut, il faut, mais il nous arrive un peu de mordre, rien que quand on est impatient derrière un tracteur ou un pollo. Il n'y a personne. Il nous arrive toujours de faire des fautes de grammaire, ce n'est pas de ne pas accorder le participe passé ou le mal l'accorder, bref, de déroger.
3:23 Nous ne vivons jamais tous, même les plus respectueux de la loi, selon la loi. C'est une limite. Et donc, c'est un peu abstrait cette société, cette bonne société qui vit au rythme de la bonne cloche. Et nous avons vu qu'elle ressemblait plus à ce qu'on appelle une communauté qu'à une société. C'est plus restreint, c'est plus homogène la communauté, mais du coup c'est plus redoutablement exclusif. Nous avions vu, vous voyez, les applications modernes, actuelles. Modernes, je ne sais pas, c'est peut-être les archaïsmes dont nous souffrons aujourd'hui dans notre actualité.
3:56 Mais vous voyez les dégâts que peut faire le communautarisme, je n'ai rien contre aucune communauté, mais j'en veux au communautarisme. C'est un corse qui vous parle. Oui, parce qu'on finit par mettre les français dehors et ensuite les arabes dehors, comme ça se passe en Corse en ce moment. Ce n'est pas mon idéal, disons. Parce que je vous le dis, plus on se pense d'une manière homogène, et le plus souvent sur un mode fantasmatique, quand je commence à penser que je suis la germanité incarnée ou la corsitude incarnée, forcément on devient fantasmatique, ou la féminité incarnée ou la masculinité incarnée, c'est pareil.
4:26 On se semble en vie dans une fantasmatique qui exclut l'autre, n'est-ce pas ? Tu n'es pas corse toi. Bon, eh oui, on me l'a sorti à moi, je suis corse de père et de mère, on me l'a dénié, parce que j'avais trop vécu à l'extérieur. Ben oui, c'est comme ça. Donc, la communauté c'est plus restreint, c'est plus homogène, mais c'est terriblement abstrait. Quand je dis terriblement, je veux dire c'est concrètement abstrait. Non, je ne me moque pas de vous. Je suis en pleine dialectique, au contraire, ça va. Ça veut dire que c'est abstrait, mais pas seulement dans la tête. Parce qu'il y a une bonne abstraction, celle du savant, celle du mathématiens, celle du physicien, celle qui fait exprès de se séparer dans sa tête, sachant que dans le réel, ce n'est pas séparé.
Le cendrier d'Aristote, Procuste et la Terreur
5:04 Vous voyez ? Je vous donne un exemple. Prenez un cendrier, un cendrier en verre pour simplifier, cristal, un truc transparent. Il a bien une forme et une matière, comme tout objet. Là, je me sers d'Aristote, qui a très profondément réfléchi sur ce couple de la matière et la forme. La matière, hylè, qui donne le holz allemand, qui veut dire bois en allemand, parce que la matière, madeira, bois en portugais, a longtemps été la matière la plus immédiate dans l'artisanat quotidien. Donc, hylè, la matière, et la forme, si ça se disait, eidos, le même mot qui donne idée.
5:39 Je vous l'ai dit au passage. Parce que pendant des siècles et des siècles, on a traduit le mot eidos sous la plume de Platon, dans les textes de Platon, par idée, et dans les textes d'Aristote, par forme. Et après, on les a opposés. C'est le même mot, dans le texte original. C'est intéressant. Bon, je ne suis pas là pour développer ça, mais c'est bon de le rappeler au passage. Prenez le cendrier. Il a bien une matière et une forme qu'il faut bien distinguer. Vous êtes bien d'accord qu'avec la même quantité de verre et de cristal qu'elle a, on aurait pu faire un bol, un verre, autre chose que l'essence cendrier. On aurait pu lui donner une autre forme, bref, à la même matière.
6:11 En supposant qu'il n'y a pas de pertes, pas de copeaux, c'est la même quantité de matière. Pas de perles qui se perdent dans la fusion du verre. Voilà. Donc, il y a bien, dans notre tête à tous, la forme du cendrier et sa matière, le verre. D'ailleurs, la même forme, on aurait pu l'incarner dans du bois, dans de la pierre, etc. Ce qui prouve bien qu'il y a bien une distinction. Mais, nous rappelle gravement Aristote et il a raison, qu'on puisse les distinguer n'implique absolument pas qu'on puisse les séparer.
6:42 La distinction est dans la tête, elle n'est pas dans la réalité. Voilà ce que je suis en train de dire. Ce qu'Aristote est en train de nous faire comprendre. C'est capital pour comprendre les choses. Ça mène au nominalisme dans l'histoire de la pensée, qui évite le réalisme naïf, n'est-ce pas ? Qui croit que les distinctions que j'ai dans la tête correspondent à des distinctions réelles. C'est terrible ça. Ça peut faire des millions de morts. Voilà ce que je suis en train de dire. Vous vous rappelez Procuste dans la mythologie ? Celui qui attrapait sur les carrefours, sur les routes, où se déplaçaient les voyageurs.
7:12 Et les grecs commerçants étaient les grands voyageurs, les grands déambulateurs. Il attrapait le pauvre passant et l'installait sur une table comme celle-là, ou sur un lit, ça dépend des traductions. Et il fallait absolument que la mesure, la longueur du corps de la pauvre victime soit égale à celle de la table ou du lit. N'est-ce pas ? Si c'était trop petit, il l'étirait, il l'écartelait. Et si c'était trop grand, il coupait. Tout ce qui dépassait. Un bout de tête, un bout de pied, etc.
7:42 Et bien sûr, vous vous en doutez bien qu'il n'y avait jamais l'équivalence exacte entre la taille de la victime et la taille de la... On est dans l'abstraction, c'est terrible. Je vous dis que ça fait des millions de morts. Quand on veut que ça ne soit pas seulement dans la tête, la distinction, mais qu'elle soit devenue une séparation réelle. dans la pensée. Vous voyez ? J'ai une image de la vertu révolutionnaire absolue réelle dans ma tête. Non, ne pensez pas seulement à Robespierre, c'est quelqu'un de fantastique, il ne faut pas non plus voir que c'est des faux. Mais enfin, c'est vrai qu'on l'appelle incorruptible, n'est-ce pas ?
8:12 Vous vous rappelez ? Dans la réalité, il n'y a pas d'incorruptibilité, il y a toujours des petits arrangements. Pas toujours très graves si on les contrôle. Là, je ne suis pas en train de faire la morale. Pas. Et vous voyez, quand ça passe dans la réalité, on est tellement furieux de voir qu'il n'y a rien dans la réalité qui correspond à l'abstraction que j'avais, que, comme le dit Hegel terriblement dans son analyse de la terreur dans la phénoménologie de l'esprit, il y a un chapitre qui s'appelle la terreur, il dit qu'on finissait par couper les têtes comme des choux. Comme des tiges de choux.
8:42 Vous voyez ? Voilà, je referme cette parenthèse sur la distinction qu'il faut faire entre distinguer et séparer. Merci Aristote. C'est-à-dire une division qui n'est que dans la tête, c'est-à-dire, soyons maintenant rigoureux entre philosophes, nous connaissons mieux maintenant les rapports entre langage et pensée dans les mots. Parce que la tête sans les mots, il n'y a plus rien dans la tête, vous le savez, sans le langage. Si, si, il y a des affects, il y a des... C'est très à la mode, ça, les affects. Vous avez qu'à lire Lordon, ça, il s'y connaît mieux que moi.
9:12 Il y a des affects, il y a de la bouillie, des sentiments, ce que vous voulez, mais il n'y a pas de la pensée. Il n'y a pas la distinction qu'il y a entre 1789 et 1791. Ça, c'est de la pensée. Ce n'est pas évident, la pensée, cette distinction, il a fallu pour ça créer des chiffres. Allez avec les chiffres romains de faire la distinction. Vous allez voir, c'est déjà plus compliqué, ce n'est pas vrai ? Avec les chiffres romains, essayez de comparer deux grands nombres d'une manière exacte. Vous vous embrouillez vite. C'est pour ça que les Romains n'ont pas donné un seul grand mathématicien.
9:43 Vous voyez que l'importance d'avoir des signes souples pour avoir un sens développé. Il ne faut pas croire que j'ai ma pensée qui est royale, et puis je prends le langage comme ça pour vous la communiquer, comme je crois que je veux bien vous la communiquer. Non, non, le langage, ce n'est pas un esclave. Il y a un magnifique texte de Hölderlin qui s'y connaissait, en tant que poète en matière de langage, qui dit que c'est la pensée qui est l'esclave du langage. Elle ne se développe que là où le langage l'a amené, là où la parole l'a amené. C'est magnifique. Au commencement était le verbe.
Racine, Phèdre et le cycle crétois
10:15 Voilà. Ces rappels, donc, pour rappeler que cette scission, à l'intérieur du sujet, est-elle abstraite, est-elle réelle ? C'est bien l'enjeu que je voudrais essayer d'appréhender à partir d'aujourd'hui. Et pour cela, je vais continuer à me servir de texte, c'est-à-dire de flagrant délit où l'inconscient est exprimé, il n'est pas développé. Je vais vous lire des textes qui sont du XVIIe siècle, bien avant Freud et tout ça. Ce n'est pas des textes du tout. L'auteur, vous lui auriez parlé d'inconscient, il aurait ouvert des yeux comme ça, c'est Racine.
10:47 Vous voyez, je prends les textes classiques, exprès, bien clairs, enfin, je veux dire, ni trop modernes, ce n'est pas l'illumination de Rimbaud, ni encore moins du Mallarmé. Ce n'est pas non plus un texte de philosophe, qui peut être confus par l'abstraction, ce n'est vraiment ce qu'il y a de plus concret, des rapports entre pathos, entre figures, entre personnages, comment dire, entre caractères, en théâtre classique. Et je vais vous montrer à quel point les personnages qui sont en jeu dans la tragédie Phèdre, tout simplement, je prends exprès la plus connue, pour que vous la rappelez, tout Racine est consultable sur Wiki, je veux dire, n'hésitez pas à retrouver le texte, qui en plus est un des sommets de notre langue, et donc ça vaut le coup quand même, vous avez un double bénéfice.
11:32 Vous allez voir comment les personnages, c'est seulement lorsqu'ils se frottent à l'autre dans des conflits, que tout d'un coup leur vérité apparaît. La vérité que eux-mêmes se dissimulaient, eux-mêmes, ils avaient une idée d'eux-mêmes, dans leur conscience, qui est complètement prise à contre-pied, quand je dis à contre-pied, je dis bien une inversion, je ne dis pas qu'apparaît tout d'un coup un personnage différent de celui que je croyais être, non, apparaît l'inverse de celui que je croyais être, n'est-ce pas ? Je vais commencer, je vous rappelle le pitch très rapidement, n'est-ce pas, nous sommes dans le cycle crétois, comme on dit, l'un des plus mystérieux, l'un des plus troublants, dans la mythologie grecque, le cycle crétois inépuisable, vous savez, Ariane, vous savez que Nietzsche, sur son agonie, son lit d'hôpital, quand il était fou à l'hôpital, je dis fou, c'est pas un jugement de valeur, vous savez que j'ai un faible pour pas mal de fous, Gérard de Nerval, c'est pas, enfin, il écrivait, Ariane, je t'aime, signé Dionysos, et il envoyait ça à Madame Wagner, ça existe, ces documents, et oui, c'est que quand Thésée a tué le Minotaure, dans l'île de Crète, et lorsqu'il a émancipé le peuple grec, de la tutelle crétoise,
12:42 ben oui, il y a aussi, il n'y a pas que de la poésie là-dedans, il y a des problèmes économiques et politiques, pendant longtemps, c'est les crétois et les phéniciens qui régnaient sur les mers, n'est-ce pas, avant que Athènes et la ligue de Délos, n'est-ce pas, ne prennent la relève, et avant que les Romains ne mettent tout le monde d'accord, bon, ne souhaitons pas de génération, donc, le, c'est avec les crétois réclamaient chaque année, un tribut, comme on dit, avec un T, c'est-à-dire un impôt, les Athéniens, 14 jeunes gens, 7 garçons, 7 jeunes filles, ce qui doit symboliser l'impôt qu'ils devaient payer, sans doute en nature, n'est-ce pas, à la Crète, et c'est Thésée qu'a mis fin à cette dépendance, en allant faire un sort au Minotaure, qui était celui à qui on confiait les jeunes gens sacrifiés, qui les dévoraient, n'est-ce pas, je vous rappelle pour comprendre la suite que le Minotaure n'est rien d'autre, tout de même en termes précis, que le beau frère de Phèdre, mais oui, la mère commune à Phèdre et à Ariane, son soeur, pas Ariane ma soeur de quel amour blessé, son soeur, elles ont le même papa, Minos, la même maman, Pasiphaé,
13:53 mais Pasiphaé, Ô haine de Vénus, ô fatale colère, dans quels égarements l'amour jeta ma mère, égarements, ben tu parles d'égarements, la légende dit qu'elle s'était amourachée d'un taureau, Pasiphaé. Ben oui, il y a des démesures, sinon il n'y aura pas de tragédie pour corriger et purger toutes ces choses dégoûtantes. Toutes ces hubris, comme on dit en grec, ces transgressions monstrueuses de la mesure. Donc, et l'engendrement monstrueux de l'humain et du taureau a donné le Minotaure, pour dissimuler cette horreur, qui n'est pas tout à fait conforme à l'esthétique grecque, le Parthénon, le Phidias, l'Apollon du Belvédère, on le cache dans les sous-sols du labyrinthe.
14:37 C'est inquiétant, toute cette mythologie-là, le cycle crétois, inépuisable, jusqu'aux opéras de Strauss, Ariane à Naxos, c'est le monde moderne, vous voyez, ça n'arrête pas, ou Gide qui a écrit une pièce de théâtre, la seule qui l'a écrite, qui s'appelle Thésée, vous voyez, ça n'arrête pas d'inspirer les auteurs au cours des siècles, on vient rôder autour du labyrinthe, Borges, le labyrinthe, c'est tellement de références que j'arrête là. Ou un navet, sur un film, un peplum, sur Thésée, ce que vous voulez. Les personnages, très rapidement, donc, on est bien après tout ça, c'est une vieille histoire de labyrinthe, tout en Méditerranée, bruit, des exploits de Thésée, mais Thésée est un peu vieux, décati, un petit côté Michel Piccoli, les tempes grises, il est rangé, Ariane, il n'y l'a plus, vous savez qu'il avait abandonnée à Naxos, parce que bizarrement, dès l'instant qu'il a tué le minotaure, je ne sais pas ce qui s'est passé au fond du labyrinthe, ne saura-t-on jamais, entre Thésée et le minotaure, mais tout se verrait-il qu'après, ça c'est misérable, Thésée ne fait que répéter, si on lit chez Freud à la pulsion de mort, Thésée ne fait que répéter des oublis, des amnésies, il commence par oublier, il fait une escale, à l'époque on ne pouvait pas naviguer en haute mer très longtemps,
15:47 on cabotait, donc il commence par faire escale à Naxos, sur la route entre la Crète et Athènes, et puis après on rembarque, c'est bon, on a bu de l'eau, de source, c'est bon, et puis au mince on a oublié Ariane, ben oui, c'est grâce à elle qu'il avait tué le minotaure, le fil, vous connaissez, ben bon, pas très reconnaissant quand même, un mec, je ne sais pas, oublieux, ben allez, une de perdue, dix de retrouvées Thésée, un séducteur, son fils y fait allusion dans Phèdre, lorsqu'il passe en revue les femmes de son père, Hélène à ses parents dans Sparte dérobée, Salamine témoin des pleurs de Péribée, tant d'autres dont les noms lui sont même échappés, trop crédules esprits que sa flamme a trompé, Ariane au rocher comptant ses injustices, et oui, toute seule avec les rochers, sur Naxos, assise, en voyant les voiles à l'horizon, ce qui a donné, excusez-moi, parce que je vous dis que ça inspire les créateurs, au milieu de la foule de ce que ça a inspiré, il y a un chef-d'oeuvre extraordinaire, d'une densité musicale et dramatique incomparable, c'est le Lamento d'Ariane de Claudio Monteverdi, n'est-ce pas, celui qui a créé pratiquement l'opéra, avant que ça devienne un petit peu la virtuosité vocale, bel cantiste, j'adore le bel canto, enfin, c'est un peu plus complaisant, il n'y a plus le vœu d'Ettarial,
16:57 si je puis oser ce barbarisme, là, c'est vraiment, on n'est pas loin de la tragédie grecque, il faut écouter, on a perdu cet opéra extraordinaire, qui s'appelait Ariane à Naxos, et on n'a gardé que ce Lamento, c'est-à-dire le chant de désespoir, que chante Ariane seule, sur sa grève, Ariane au rocher comptant ses injustices, c'est une splendeur, vous le trouvez dans Youtube, voilà, je referme la parenthèse, donc, tout ça est bien ancien, Thésée, il y a bien longtemps, qui ne pense plus à Ariane, et quand Ariane, elle était au ciel, elle est devenue une constellation, qui existe encore, on ne sait pas, on peut la voir, dans laquelle elle a emmené, là-haut au ciel, rien d'autre que, personne d'autre que Dionysos, parce que pendant qu'elle était en train de se désespérer, lui est arrivé, au moins, un coup magnifique, c'est quand même elle qui, qui nous a fait sortir du labyrinthe, elle mérite bien ça, mais Dionysos, en personne, le dieu de l'ivresse, vient la consoler, avec sa suite de Corybantes, et la amener au ciel, une constellation, et donc, quand Nietzsche, écrit Ariane, je t'aime, ça veut dire Wagner, c'est un Thésée, un peu coureur et oublié, mais moi, moi, je serais fidèle, du côté comme ça, c'est une des rares femmes qu'il a aimée, voilà, entre Lou Salomé,
18:07 et Cosima, Wagner, il tombait sur de drôles d'engin, le pauvre vieux, voilà, refermons cette tragique parenthèse, ou comique, comme vous voulez, donc, c'est de l'histoire ancienne, il est rangé avec la petite sœur, avec Phèdre, et Phèdre, elle n'a pas connu, tout ça, elle était petite, c'est important pour comprendre la suite, et voilà, lorsque la pièce commence, ça fait six mois qu'on n'a pas de nouvelles de Thésée, il est encore en train de courir, sauf que là, comme il est un peu vieux, on ne pense pas du tout qu'il est en train de courir la gueuse, comme on dit, non, on pense qu'il est mort, vous voyez, et donc, la première scène, son fils, c'est le premier caractère qu'on va voir, son fils, Hippolyte, dès la première scène, parle avec son confident, Théramène, le vieux grec, que Thésée a confié son fils à ce brave confident, ancien compagnon d'armes, etc., pour l'éduquer, et Hippolyte est en train de lui dire, ben moi, je vais chercher mon père, c'est grave, on n'a plus de nouvelles,
Hippolyte, le bon fils qui coupe son père en deux
19:17 le dessein en est pris, je pars, cher Théramène, et quitte le séjour de l'aimable, le Trézène, c'est pas Trézène, c'est Versailles, c'est pas Paris, c'est le petit pavillon de chasse, parce qu'on apprend, c'est son caractère, c'est important, Hippolyte, c'est quelqu'un qui fuit un peu la mondanité, la cour, les femmes, c'est pas son truc, il est un peu intimidé, jeune, c'est un ado, pourtant c'est le meilleur parti d'Athènes, c'est le fils de Thésée, quand même, le fils du roi, le beau gosse, un bon parti, le meilleur, il manque de pot, il n'aime pas les femmes, ni les hommes apparemment, je veux dire, ce qu'il aime c'est courser le sanglier, ou le cerf, ou le lion, parce que c'était infesté de lion encore à l'époque, regardez Hercule, la peau de lion, le lion de Némée, la Méditerranée, donc, voilà, il affronte des monstres, non, pas comme son père, pas les monstres qui encombrent la présence de l'homme sur la terre, non, c'est un peu la répétition à la chasse de ce que devrait être la guerre, le combat, oui, c'est intéressant, oui, bref, c'est quelqu'un qui fuit Paris pour la chasse dans les environs de Versailles, puisqu'on est à l'époque, c'est ça le modèle, vous savez, quand on parle de traverser la mer de la Crète à Athènes,
20:28 il faut penser au Grand Canal à Versailles, c'est 10 minutes, c'est le bateau, il faut penser à ça, mais en même temps, c'est infiniment loin, donc, il dit qu'il sera, et pourquoi, parce que je suis un bon fiston, vous voyez, dans sa conscience, je suis le bon fiston, depuis plus de 6 mois éloigné de mon père, faites attention à l'arithmétique, retenez bien ça, 6 mois, retenez, je vous ai déjà dit, vous croyez que je plaisante, quand j'ai dit que la seule différence entre la poésie et les mathématiques, c'est que la poésie est une science exacte, vous savez, Thomas, qui est un grand mathématicien, sait que ce n'est pas du tout une critique des mathématiques, que je fais, au contraire, c'est un hommage, un hommage à leur souplesse, mais la poésie, elle, elle tient à la rigueur, et vous allez voir que ces 6 mois-là, ce n'est pas une mesure faite au hasard, donc, depuis plus de 6 mois éloigné de mon père, j'ignore le destin d'une tête si chère, j'ignore jusqu'aux lieux qui le peuvent cacher, et le confident, qui vient de passer des mois et des mois à chercher Thésée, parce qu'il n'a pas attendu que le fils s'en occupe, son esclave affranchi, il est habitué à marner, sans demander rien à personne, donc il a déjà un peu fait toute la Méditerranée, pour voir où il est passé Thésée, il ne l'a pas trouvé,
21:38 n'est-ce pas ? Donc, je fais exprès de vous restituer le dialogue, pour montrer qu'il fait presque une petite psychanalyse, le confident, en faisant écrouler chacune des raisons que donne Hippolyte de partir, vous voyez ce que je veux dire, je vous le dis à l'avance, mais ne me croyez pas sur parole, revenons au signifiant, je ne veux pas interpréter, et en quel lieu Seigneur, l'allez-vous donc chercher ? Déjà, pour satisfaire à votre juste crainte, j'ai couru les deux mers que sépare Corinthe, il y a beaucoup de noms propres tout d'un coup, je vais demander Thésée au peuple de ces bords, où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts, je vous ai dit que c'est une mythologie redoutable, c'est que le crétois, on est déjà au bord du fleuve, qui sépare les hommes vivants, du monde des morts de l'Hadès, n'est-ce pas ?
22:18 J'ai demandé Thésée au peuple de ces bords, où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts, j'ai visité l'Élide, laissant le Ténare passer jusqu'à la mer, qui vit tomber Icare, ça aussi se termine mal Icare, vous le savez, c'est un fils lui aussi, qui est mal tourné, pas le fils d'un roi, le fils d'un esclave qui s'émancipe, Dédale, esclave de Minos, il s'est fait des ailes, il s'est émancipé, retenez Dédale, il y a Prométhée et Dédale, qui ont un côté marxien, c'est pas dans la mythologie grecque, des émancipateurs de l'humanité, voilà, et Icare c'est son fils, c'est un peu inquiétant, toutes ces références, passer jusqu'à la mer qui vit tomber Icare, sur quels espoirs nouveaux, dans quels heureux climats, croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?
23:02 Première raison, à quoi bon, j'y suis déjà allé, ou à l'eau, j'ai rien trouvé. Deuxième raison, qui sait même, qui sait, avec beaucoup de respect, par l'office du roi, si le roi, votre père, petit rappel, veut que de son absence, on sache le mystère, vous avez entendu, là, peut-être en train de courir, une bonne femme, foutez-lui la paix, hein, non, mais le dis pas comme ça, veut que de son absence, il sache, on sache le mystère, et si lorsqu'avec vous, nous tremblons pour ses jours, tranquilles, nous cachons de nouvelles amours, ce héros n'attend point, qu'une amante abusée, cher, Théramène, arrête, et respecte Thésée, laisse même pas finir, le fils, vous avez vu, il aime pas qu'on dise ça de son père, il aime pas qu'on parle de l'amour en général, il manque plus qu'on parle de maîtresse de son père, vous devinez que ça devient oedipien, il y a une agressivité, qui poli, vous voyez, complètement inconsciente pour l'instant, je suis un bon fiston, je vais chercher mon père, mais là déjà, vous voyez, il y a toute une moitié de son père qu'il aime pas, il adore son père, dompteur de monstres, ça, il fait raconter tout le temps l'histoire de Thésée, de Procuste, de Cercyon, etc., mais quand il s'agit des femmes, il le coupe, et il va jusqu'à dire, tu sais combien mon âme attentif à ta voix,
24:14 il parle à son confident, s'échauffait au récit de ses nobles exploits, les monstres étouffés, les brigands punis, et Procuste, et Cercyon, et Scirron, et Sinnis, et les os dispersés du géant d'Épidaure, et la Crète fumant du sang du Minotaure, ça, c'est du positif pour lui, mais quand tu récitais des faits moins glorieux, moins glorieuses, on parle du roi, il s'attaque à la gloire du roi, enfin quand même, on est à Versailles, vous vous en êtes compte, il s'attaque à Louis XIV, là, quelque part, à la gloire, enfin, souverain, et puis en plus son père, ça fait beaucoup dans l'éthique de la société dont on parle, c'est de transgression terrible, c'est un fils qui est en train de faire la morale à son père, qui dit à son père, tu devrais arrêter de courir les femmes et travailler, enfin, c'est le monde à l'envers, en général, c'est le papa qui dit ça à l'école, on ne sera pas toujours derrière toi, c'est le monde à l'envers, oui, on ne l'apprend jamais cet hippolyte-là, mais il est dans le texte, moi je ne l'interprète pas, je ne sais pas, c'est même conscient pour Racine, mais ça y est, Racine fait mieux que le penser, il l'exprime, et puis ce n'est pas fini, vous allez voir, ça va loin, donc, mais quand tu récitais des faits moins glorieux, sa foi, ça veut dire sa fidélité à l'époque,
25:24 c'est le même mot à latin, fides, sa foi partout offerte est reçue en 100 lieux, c'est là qu'a la liste salamine, témoin des pleurs de Péribée, à ses parents dans Sparte et dérobé, il finit par conclure, heureux si j'avais pu ravir à la mémoire une indigne moitié d'une aussi belle histoire, alors là ça s'appelle, en termes de 3D, une castration, ça c'est le fils qui castre le père, ça ne s'est jamais vu, c'est vraiment le monde à l'envers, je coupe mon père en deux, je garde l'exploit contre les monstres, et je coupe toutes ces histoires de coureurs de jupons, voilà, vous voyez, j'invente rien, et donc, dans la donnée, quand on expose la pièce en général, on a l'impression qu'il y a deux couples, c'est comme ça, qu'on se représente des personnages de Phèdre, même pour ceux qui le connaissent, je crois que c'est l'impression qu'ils ont gardé, de l'enseignement qu'on a tous reçu, il y a un couple de coupables, Thésée, qui est un coureur un peu négligent, Phèdre, n'en parlons pas, alors je vais arriver à Phèdre, qui est donc, la dernière en date de Thésée, avec laquelle il s'est rangé, depuis qu'il est avec elle, il paraît qu'il est assez stable, et fixant de ses voeux l'inconstance fatale,
Phèdre, une tragédie de l'aveu
26:35 Phèdre, depuis longtemps, ne craint plus de rival, dit Pauline rassurée, et puis il est un peu vieux aussi, avec Phèdre, il assure, et donc, mais ne voilà-t-il pas, qu'à peine le bruit court, que Thésée a disparu, que Phèdre tombe amoureux, de son beau-fils, dit Pauline, c'est terrible comme faute, on est contre, parce que là, c'est infidélité, de nouveau, à son époux, à son royal époux, triple crime, contre le roi, contre l'époux, et contre le père, contre la prohibition de l'inceste, heureusement, même s'il ne s'agit pas de sang ici, c'est énorme, comme crime, quand tu connaîtras mon crime, et le sort qui m'accable, je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable, c'est une tragédie de l'aveu, c'est que quelqu'un comme Roland Barthes a vu, que c'est une tragédie de l'aveu, Phèdre, c'est que toute la scène dont je vous parle, le confident essaye d'arracher, à Hippolyte, l'aveu qui ne part pas, pour aller chercher son père, et pour d'autres raisons, il va presque l'obtenir, jusqu'à ce que l'autre tourne un peu les talons, comme il allait juste le dire, puis après il y a l'aveu, je ne sais pas, je vais aller très vite, il y a l'aveu de Phèdre, à sa confidente, d'abord, bon, ça reste un peu dans le serail,
27:46 je ne sais pas, mais là, vous voyez, en lui disant tout ça, c'est la formidable, la presse tellement, en menaçant de se suicider devant elle, qu'elle finit par craquer, et lui avouer, mais avec cet argument, quand tu connaîtras mon crime, et le sort qui m'accable, je n'en mourrai pas moins, je n'en mourrai plus coupable, et oui, parce que dès l'instant que le crime est dit, exprimé, il est dans le langage, il est public, le langage, c'est la communication, c'est notoire, la femme de César doit être insoupçonnable, je dis le proverbe latin, vous comprenez ce que je veux dire, ça devient politique, voilà ce que je suis en train de dire, de l'instant que c'est dit, que c'est murmuré, dans Britannicus, par exemple, Britannicus, qui est une petite andouille, dit à Néron, qui est peut-être un monstre, mais qui est quand même autrement de la classe, dit à Néron, ouais, tout Rome connaît vos crimes, vos complots, et Néron répond superbement, Rome se tait, du moins, imiter son silence, vous pouvez penser ce que vous voulez, on sait bien, je sais bien que tout Rome, parce que je suis un tyran, et tout, mais Rome la boucle, une espèce de petite andouille, vous voyez, le crime c'est de le dire, à l'époque, et donc là, c'est une série d'aveux arrachés, donc j'en étais à l'aveu de Phèdre, à sa confidente, et puis alors encore pire, l'aveu des aveux,
28:56 Phèdre à Hippolyte, à son beau-fils, mais là encore, elle n'était pas venue pour ça, elle était venue pour la politique, puisque Phèdre, puisque Thésée est censé être mort, le problème de la succession se pose, là on est dans Corneille, on n'est pas en histoire de jupons, on n'est plus dans Racine, c'est un problème sérieux, c'est l'honneur, bon, le pouvoir, et il y a beaucoup de prétendants, il y a le fils de Phèdre, Thésée lui avait un enfant aussi, Hippolyte, lui c'est le fils qu'il a eu avec une amazone, parce qu'il est même allé courser la reine des amazones, c'est bien le seul mortel, qui a pu amadouer, la redoutable, le reine des amazones, jusqu'à lui faire un fils, c'est pour ça qu'il a un petit côté sauvageon, qu'il est toujours dans les forêts à courser le sanglier, n'est-ce pas, et à fuir les femmes, un côté un peu, c'est un amazon, si le terme existait, n'est-ce pas, voilà, et donc, elle est venue pour discuter un peu de la succession, et ça sort, ça sort comme l'inconscient, mais voilà, c'est ce qu'on va voir, je m'égare seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare, c'est un exemple, peut-être le sommet de notre langue, un des sommets, mais quand même, c'est une aveu de Phèdre et Hippolyte, et puis il y a l'aveu légitime à la fin, quand elle meurt, n'est-ce pas,
30:06 elle prend un poison, j'ai voulu par un chemin plus lent, descendre chez les morts, pour disculper, parce que Thésée croit que c'est son fils qui a poussé l'attaque à son épouse pendant qu'il était absent, et donc elle vient disculper le fils en disant qu'elle a tout manigancé, et donc elle fait le seul aveu légitime, celui qu'elle doit, son royal époux à la fin, voilà, bref, c'est une tragédie de l'aveu, mais je reviens en arrière, à cette scène, où donc, première raison, je vais chercher, je pars, d'abord je pars, si je pars vraiment, je transgresse l'unité de lieu, vous savez ça, l'unité de lieu, il ne partira pas, il mourra avant, c'est une hubris, vouloir dès le début de la pièce, briser l'unité de lieu, c'est ça, et c'est intéressant de voir chez Racine, et c'est pas seulement dans Phèdre, il y a toujours des voiles gonflées dans le port, qui attendent que le héros parte, qu'il a une raison de partir, vous voyez, on n'est pas au centre du cercle, on n'est pas non plus à l'extérieur, on est classique, on n'est pas romantique, on n'est pas excentrique, mais on est borderline, comme on dit aujourd'hui, on est à la périphérie, les voiles sont dans le port, gonflées à craquer, prêts à vous recevoir, nos vaisseaux, nous vous attendons, et du pied de l'autel, vous y pouvez monter,
« Je fuirai ces lieux » : l'alibi et la mauvaise foi de l'inconscient
31:16 souveraine des mers, qui vous doivent porter, dans Mithridate, vous voyez, on est comme ça là-dedans, donc, pour l'instant, je suis encore dans ma conscience, un bon fiston, je vais chercher mon père, oui, mais voilà, moi, Théramène, j'ai couru toute la Méditerranée, et votre père est introuvable, et puis c'est pas sûr, qu'il veuille qu'on le trouve, là où il est, là où il est peut-être très bien, et, troisième argument, que donne, Hippolyte, pour dire que c'est scandaleux, de faire allusion au fait, qu'il soit en train, de faire la cour, à quelqu'un, loin de, de Trézène, et il dit, admettons même que ce soit vrai, moi, lui, il peut le faire, moi j'ai pas le droit, parce que lui, il a dompté des monstres, et tout, il le dit, un long amas d'honneurs, rend Thésée excusable, alors qu'aucun monstre, par moi, dompté jusqu'aujourd'hui, ne m'ont acquis le droit, de faillir comme lui, pauvre garçon, il s'en inflige, des trucs, vous voyez, il estime que n'ayant pas encore tué, ni aucun minotaure, ni aucun monstre, il ne peut pas se permettre, d'affronter la femme, c'est magnifique, vous voyez, et, là, l'autre l'arrête, l'autre, il voit qu'il exagère un peu,
32:26 puis l'autre, il a de l'admiration, pour Thésée le confident, il voudrait bien que le fiston, connaisse un peu les femmes, soit normal, soit un jeune homme, et là, vous voyez, c'est un vrai psychanalyste, il le pousse, ah seigneur, si votre heure est une fois marquée, le ciel de nos raisons, ne sait point s'informer, regardez comme il fait, alors là, carrément le psychanalyste, il va jusqu'à dire, en fait, en interdisant, à tout athénien, de s'approcher d'Aricie, qui est Aricie ? C'est le personnage que je fais intervenir maintenant, Aricie, c'est la dernière descendante vivante, de la famille, qui politiquement gouvernait Athènes, avant que le clan de Thésée, prenne le pouvoir, et Thésée a décidé, que aucun garçon ne devait l'approcher, pour pas que cette famille ennemie, fasse des rejetons, tout simplement, pour des raisons politiques, n'est-ce pas, que la race, et le clan s'éteignent avec elle, donc elle vit en résidence surveillée, la pauvre, n'est-ce pas, et privée de tout garçon, et voilà que, on va apprendre que, c'est d'elle, que Hippolyte est amoureux, il avait le choix dans tout Athènes, c'était le meilleur parti, il y a plein de filles qui demandent, n'est-ce pas, qu'est-ce que les yeux d'Hippolyte se détournent vers elle, et il va choisir celle qui est interdite par son père, c'est quoi, vous voyez, j'invente rien,
33:36 alors comment, on y arrive à son amour pour Aricie, très intelligemment, lorsque l'autre lui dit, lorsqu'il vient de dire, ne parlons plus des exploits amoureux de Thésée, enfin, en le suivrant, pardon, enfin, en le cherchant, je suivrai mon devoir, dit Hippolyte, et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir, ah, pour la première fois, il commence à dire un petit peu de vérité, à son insu, vous voyez, comme la langue dit plus que ce que je pense, dit plus de ma vérité, je fuirai, tout à l'heure, c'était, je pars parce qu'il y a quelque chose que je vais chercher, maintenant je pars parce que je fuis quelque chose qui est dans mon dos, ah, vous voyez, et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir, vous rappelez, j'avais parlé, peut-être du plus illustre, contemporain de Racine, Pascal, comme Racine, Jean, rappelle-moi, leur secte là, merci, les jansénistes, oui, jansénistes comme Racine, j'ai eu un trou, donc les deux appartenant, oui, même l'école de pensée, ce n'est pas des hasards, ce n'est pas, avec la prédestination, la fatalité, et je vous avais dit, la grande originalité de Pascal,
34:46 son apport unique dans l'histoire de la pensée, c'est que pour la première fois, à l'opposé même des sciences cognitives d'aujourd'hui, au lieu d'expliquer le behavior, le comportement humain, à partir de carottes qu'on agite devant le nez de l'homme, c'est pas, phéromones, vous connaissez, c'est votre génération, des stimuli, plus ou moins sensibles, plutôt plus que moins, lui, il explique notre comportement, Pascal, à partir de ce qu'on fuit, non pas à partir de ce qu'on ignore et qui est devant nous, mais à partir de ce qu'on sait trop bien et qu'on ne veut pas savoir, le divertissement, quand j'ai examiné les hommes, je me suis aperçu que tout le malheur venait de ce qu'il ne pouvait rester en repos dans une chambre.
35:24 Et voilà que Hippolyte, en bon janséniste, c'est pas, et je fuirai ces lieux que l'autre ne peut plus voir. Tac, l'autre il en profite, vous voyez, à chaque fois il y a le petit vers à la fin qui fait qu'on va plus loin dans la vérité. Et depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence de ces paisibles lieux ? Vous êtes bien à Versailles, on peut chasser et tout, vous n'aimez pas Paris. D'accord ? Vous êtes bien à Trézène, vous n'aimez pas Athènes. Bon, alors maintenant vous voulez fuir la campagne aussi ? Ce paisible lieu, si cher à votre enfance, et dont je vous ai vu préférer le séjour au tumulte pompeux d'Athènes et de la cour.
35:55 C'est pas un mondain. Quel péril, ou plutôt quel chagrin, vous en chasse ? Malin. L'autre répond, cette heureux temps n'est plus, tout a changé de face, depuis que sur ses bords les dieux ont amené la fille de Minos et de Pasiphaé. Ah, quand même, quand même, il commence pas à dire je fuis une femme. Mais il dit pas laquelle, il fait croire qu'il fuit, ça m'arrête. Un jeune guerrier comme ça, qui dit qu'il a peur de quoi ? Qu'il est menacé par une femme dont tous Athènes et Trézène savent qu'elle est mourante et qu'elle cherche à mourir.
36:27 Pas atteint d'un mal mystérieux depuis longtemps comme ça. Voilà, donc, et là, bien sûr, le confident lui montre de plus en plus ses contradictions. Et quel péril vous peut faire courir une femme mourante et qui cherche à mourir ? Phèdre atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire, au contraire de l'aveu. Lasse enfin d'elle-même et du jour qui l'éclaire, peut-elle contre vous former quelques desseins ? Il est coincé, là, il est politiquement. Tout s'écroule, à chaque fois les arguments, vous voyez, c'est un polar, hein. C'est un polar, ce dialogue.
36:58 Réponse, sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains, quand même. Hippolyte, en partant, fuit une autre ennemie. Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie, on y arrive. Reste d'un sang fatal conjuré contre nous. Dernier mensonge, je la fuis parce que c'est dangereux, c'est le plan politique opposé, une fille enfermée, en résidence surveillée, avec 20 guerriers qui la gardent de n'importe quoi. Et lui, qui course les sangliers dans la forêt, il a peur maintenant de la petite Aricie. En fait, quand même, c'est pas sérieux. Vous voyez ? La mauvaise foi de l'inconscient.
37:28 C'est terrible. Et depuis quand, Seigneur, craignez-vous ? Impitoyable, le confident. Et depuis quand, Seigneur, craignez-vous à la présence ? Euh, non. Et quoi ? Jamais l'aimable sœur, vous voyez, il dit qu'elle est aimable déjà. Elle est digne d'être aimée, Aricie. Alors qu'en principe, son père a dit, personne ne vous l'aimait. Jamais l'aimable sœur des cruelles Pallantides trempa-t-elle au complot de ses frères perfides. Et devez-vous haïr ses innocents appas ? Les appas, à l'époque, c'est les nibards, il faut être clair, c'est la langue racinienne bien codée.
37:59 N'est-ce pas ? Et devez-vous haïr ses innocents appas ? Si je la haïssais, je ne la fuirais pas. Vous voyez ? Bon, on passe à table. On passe à table. Mais pas tout à fait, parce qu'il ne va quand même pas jusqu'au bout de l'aveu. Mais on n'est pas loin. Et je vous dis quand même la dernière tentative analysante de Théramène et du confident, qui, lorsqu'il voit l'autre s'exciter en disant ce que je vous disais tout à l'heure, en admettant même qu'elle ne soit pas interdite par Thésée, il n'a pas le droit parce qu'il n'a pas dompté des monstres d'être amoureux d'une femme en général et d'elle en particulier.
38:35 Là, Théramène, lâche le morceau, il dit « Si votre heure est une fois marquée, le ciel de nos raisons ne sait point s'informer, Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer. » Ce n'est pas de la psychanalyse ? Son interdit la rend encore plus attrayante. Voilà ce qu'il dit. « Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer et sa haine, contraire ici, irritant une grâce rebelle, non, irritant une flamme rebelle, prête à son ennemi une grâce nouvelle. » « Enfin d'un chaste amour, pourquoi vous effrayez ? » Il le pousse un peu, il le pousse à devenir un homme.
Aricie : la pulsion sadique de l'innocente
39:09 Et ça se termine par une question. « La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ? » « Réponse, cher Théramène, je pars et vais chercher mon père. » Voilà, ce sera pas, mais enfin quand même. La fin du premier acte. C'est à le temps des dons. Voilà pour le premier personnage sympathique. Je vous ai dit, il y a un couple de coupables, Thésée, le coureur, l'inconstant, vieillissant et négligeant et Phèdre et ses crimes monstrueux du point de vue des mœurs et un couple sympathique d'innocents, la jeune Aricie, la pauvre victime, la cendrillon et enfermée et Hippolyte, le prince, qui n'est coupable de rien sinon d'avoir un père presque trop encombrant.
39:52 Et je suis en train de tout vous retourner. Je vous l'ai montré pour Hippolyte. Il y a une agressivité heureuse si j'avais pu ravir à la mémoire une indigne moitié d'une aussi belle histoire. C'est-à-dire, c'est-à-dire, c'est-à-dire où culmine sa castration du père par le fils. Mais quant à la petite Sainte-Nitouche, là, comme elle s'appelle, Aricie, je saute plein de passages, c'est dommage, c'est magnifique. C'est le moment où il n'est toujours pas parti, depuis le premier vers, il dit je pars, Hippolyte, mais il veut quand même faire ses adieux à Hippolyte avant de partir. Moment périlleux.
40:22 Et donc, on vient de lui annoncer, sa confidente, vient de lui annoncer que le prince qui arrive, Hippolyte, pour l'instant, c'est toujours réun officiellement de l'amour de Phèdre pour Hippolyte. C'est énorme comme crime. Donc, ça lui fait dire ceci. Alors, bien sûr, la confidente, elle aussi, qui sait très bien, un peu comme Théramène, c'est plus âgé que sa maîtresse, elle sait très bien qu'elle a repéré à haut regard, à tout haut soupir qu'Hippolyte est amoureux de sa maîtresse.
40:58 Et elle est toute très contente pour elle, attendez-vous à voir tous les cœurs de la Grèce arriver, à commencer par le fils de Thésée, vous n'allez pas votre revanche, bon, bref. Aricie répond, que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement un discours qui peut être à peu de fondement, vous avez entendu, j'aimerais tellement que ce soit vrai, ô toi qui me connaît, te semblait-il croyable que le triste jouet d'un sort impitoyable, cendrillon, je vous dis, un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs, dû connaître l'amour et ses folles douleurs, reste du sang d'un roi, noble fils de la terre, je suis seul échappé au fureur de la guerre, j'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison six frères, massacrés par Thésée, quelle histoire d'une illustre maison, le fer moissonna tout et la terre humectée but à regret le sang des neveux d'Érechthée Bon, alors tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi défend à tous les Grecs que de soupirer pour moi, c'est du précis, on craint que la sœur, de la sœur, pardon, les flammes téméraires ne raniment un jour la cendre de ses frères.
41:53 Mais, et elle va dire maintenant que ça l'arrange un peu, elle est un peu orgueilleuse comme Hippolyte, Hippolyte est censée ne pas aimer les femmes, elle va montrer que les hommes, l'amour, elle voit ça de très loin. Tu sais aussi de quel œil dédaigneux je regardais ce soin d'un vainqueur soupçonneux, tu sais que de tout temps à l'amour opposé, je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris. Mes yeux, alors mes yeux, n'avaient pas vu son fils. Non pas, alors vous dites, bon, il est beau gosse, donc elle craque comme...
42:23 Non, non, non, c'est pas ça, vous allez voir comme l'inconscient va apparaître. Alors peut-être quelqu'un d'entre vous, vous connaissez à peu près, presque un peu tous les personnages et la pièce, à votre avis, qu'est-ce qui lui plaît chez Hippolyte ? À part le fait qu'il soit beau gosse. Mais peut-être que beau gosse le résultat de tout ça. C'est quoi ? Avant qu'elle le dise. Je vous en ai dit assez, même pour ceux qui ne connaissent pas la pièce, pour le deviner. Oui.
42:54 D'une part, là tu es marxiste, toi. Ça se sent. Mais oui, ben oui, c'est déjà pas rien, le fils du roi. Il peut être que beau, même s'il est gros et qu'il manque une dent. Pardon ? Ah, là ça devient intéressant. Ça c'est le cas, mais ça c'est fait là. Ça c'est magnifique, ça va être l'aveu de Phèdre, Hippolyte, où elle va lâcher le morceau qu'elle aurait tellement aimé vivre à l'époque du Minotaure et que ce soit lui, lui, Thésée jeune qu'elle n'a jamais eu, c'est sa soeur qui a eu.
43:25 Bref, mélangeons pas tout. Non, mais qu'est-ce qu'elle aime ? Et ben précisément le fait qu'il n'aime pas les femmes, qu'il soit dur à conquérir. Elle aussi, elle a un petit côté sadique, elle aimerait bien apporter, être la première à apporter la douleur de l'amour dans le cœur de ce type qui n'est inquiet que lorsqu'un sanglier lui échappe. Mais vous allez dire que j'interprète. Vous avez bien raison de soupçonner et vous allez voir pourquoi. Je ne fais qu'au contraire que rester à la lettre même, à la surface même du signifiant, comme on dit, dans les cénacles parisiens.
43:59 Donc, les yeux, oui, il est beau gosse, mais non que par les yeux seuls lâchement enchantés, ça c'est le jansénisme, si je n'avais que pour sa beauté, je n'aurais aucune vertu. J'aime en lui sa beauté, sa grâce, tant vantée, présent dont la nature a voulu l'honorer. Bon, on apprend au passage qu'il est beau, qu'il méprise lui-même et qu'il semble ignorer. J'aime, je prise en lui de plus noble richesse, les vertus de son père et non point les faiblesses. Tiens, elle aussi, elle coupe Thésée en deux et d'une. Oui, les vertus de son père et non point les faiblesses. J'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.
44:31 Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée. Thésée, il soupire après n'importe quelle jolie femme, ce n'est pas la question. Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée. Pour moi, je suis plus fier, déjà elle est en rivalité avec la reine, avec Phèdre, je suis plus fier et fuis la gloire aisée d'arracher un hommage à mille autres offerts et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais, regardez ce que Freud aurait appelé une pulsion sadique. Chez cette petite innocente. Mais de faire fléchir un courage inflexible, de porter la douleur dans une âme insensible.
45:03 C'est quoi le sadisme ? C'est prendre plaisir à porter la douleur chez l'autre, je veux dire, il n'y a pas 36 définitions. De porter la douleur dans une âme insensible, d'enchaîner un captif de ses fers étonnés contre un joug qui lui plaît vainement mutiné, c'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite. Et là arrive ce vers extraordinaire, Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte. Hercule, c'est rien à côté d'Hippolyte. Quand même, vous voyez, j'invente rien.
L'aveu d'Hippolyte : un coup d'État et la commune loi
45:34 C'est dans le langage, dans le rapport à l'autre que tout d'un coup, l'autre que je suis, celui dont Rimbaud dit je est un autre, apparaît tout d'un coup. Je vous donne un dernier exemple, d'en fait toujours, un dernier exemple, c'est l'aveu d'Hippolyte lui-même, parce qu'il va venir, elle est en train de parler à sa confidente, et elle se prépare parce que Hippolyte va venir lui dire au revoir. Donc il va enfin partir. en principe, il ne faut pas le laisser partir comme ça. Mais en même temps, il est dur, enfin, c'est dur de lui arracher un aveu à l'autre andouille, vous savez, à Hippolyte.
46:05 Alors, j'aime beaucoup, Hippolyte, ce n'est pas la question, mais, donc, il arrive, il entre en scène, Madame, avant que de partir, j'ai cru de votre sort vous devoir avertir. Ah oui, je viens parler politique, moi je suis sérieux, j'ai cru de votre sort, vous ne le pas se... Vous voyez, il a déjà liquidé le père, on n'est pas sûr que Thésée soit mort. Il va revenir avant la fin de la pièce, ça va être la catastrophe, la catharsis, on dit au théâtre. Quand le chat n'est pas là, les souris dansent, donc on peut faire des flagrants délits quand on revient, des dons, hein. Qu'est-ce qui se passe depuis que je suis parti ?
46:36 Madame, avant que de partir, j'ai cru de votre sort vous devoir avertir. Mon père ne vit plus. Bon, ça n'est plus une hypothèse, c'est devenu un indicatif. Ma juste défiance, présager les raisons de sa trop longue absence, la mort seule, bornant ses travaux éclatants, dans sa tête, il est toujours admiratif, vous voyez. Pouvait à l'univers le cacher si longtemps. Les dieux livrent enfin à la Parque homicide l'ami, le compagnon, le successeur d'Alcide. Alcide est un autre nom d'Héraclès, comme vous savez, et Hercule, n'est-ce pas ? Bon, après tout, il est en train de parler à sa pire ennemie, donc je crois que votre haine épargnant ses vertus écoute sans regret ses noms qui lui sont dus.
47:10 Un espoir adoucit ma tristesse mortelle. Oui, je suis en deuil quand même. Je puis vous affranchir d'une austère tutelle. Dites donc, ça change vite la politique là. À peine mon père est mort ou son cadavre est encore chaud, eh bien, j'abolis l'interdit de Thésée, vous êtes libre. Vous pouvez fréquenter qui vous voulez. Et dans cette Trézène, aujourd'hui, mon partage de mon aïeul Pitthée l'antique héritage qui m'a sans balancer reconnu pour son roi, je vous laisse aussi libre et plus libre que moi. C'est le dernier vers. Vous voyez quel aveu.
47:40 Je vous laisse aussi libre et plus libre que moi. Vous pouvez disposer de vous, de votre cœur et dans cette Trézène, aujourd'hui, mon partage de mon aïeul Pitthée autrefois l'héritage qui m'a sans balancer reconnu pour son roi, ce qui est faux. Ce qui est faux, il est un des parties bien situées, mais il y en a d'autres. Je vous laisse aussi libre et plus libre que moi. Alors ici, bien sûr, modéré des bontés dont l'excès m'embarrasse, d'un soin si généreux honoré ma disgrâce, Seigneur, c'est me ranger plus que vous ne pensez sous ces austères lois dont vous me dispensez.
48:15 Et maintenant, on parle politique. Moi, j'entends le vent entre les portes. Il y a le bruit des voiles dans la mer. Parce qu'on a fini dans la Toudi, là, pratiquement, vous êtes libre, bon, il n'y a qu'à se dégager et partir. Vous voyez, il y a le vent. Là, en Méditerranée, il y a un vent à 13 heures qui est terrible. Il y a une lumière. Cette lumière qui est au Carrefour, au lieu dit de Delphes, quand Oedipe, avec la sueur et la chaleur, a tué ce vieillard qui lui barrait la route sans savoir que c'était son père. Attention à ces moments-là.
48:45 Du choix d'un successeur, Athènes incertaines parlent de vous, me nomment, et le fils de la reine. Ah bon, quand même, il y a trois parties, tout d'un coup. De moi, Seigneur, la petite coquette. Moi, moi. Je suis dans la course. Je sais, sans vouloir me flatter, qu'une superbe loi, semble me rejeter. Ben oui, un fils d'une amazone, c'est pas sérieux, il a un petit côté un peu animal, handicapé. La Grèce me reproche une mère étrangère, mais si pour concurrent, je n'avais que mon frère, c'est-à-dire le fils de Thésée et de Phèdre, quand même.
49:15 Madame, j'ai sur lui de véritables droits que je saurais sauver du caprice des lois. Bref, ça se réglera à l'épée. Un frein plus légitime m'arrête mon audace. Je vous cède, ou plutôt, je vous rends une place. Il joue à fond la collaboration en termes politiques. n'est-ce pas ? Le parti opposé de son père, quand même. Je vous cède, ou plutôt, je vous rends une place, un sceptre que jadis vos aïeux ont reçu de ce fameux mortel que la terre a conçu. Athènes, par mon père accru et protégé, reconnu avec joie un roi si généreux et laissa dans l'oubli vos frères malheureux.
49:46 Ça s'appelle du révisionnisme politique, ce qu'il est en train de faire. Il réécrit l'histoire en disant que c'est dommage vos frères malheureux. Athènes, dans ses murs maintenant, vous rappelle. Assez, les sorties. Trézène m'obéit, il fait un partage, vous voyez, géographique. Trézène m'obéit, moi ça me suffit, les petits pavillons de chasse là. Les campagnes de Crète offrent au fils de Phèdre une riche retraite. Si un jour vous allez passer vos vacances en Crète, vous comprendrez cette phrase. Les campagnes, c'est magnifique la Crète.
50:18 Les vacances, les vacances, les campagnes de Crète offrent au fils de Phèdre une riche retraite. L'Attique, c'est-à-dire la région d'Athènes, est votre bien. Je pars. Il fait dix fois qu'il dit je pars dans cette pièce. Et vais pour vous réunir tous les vœux partagés entre nous. Et donc, il tourne les talons. Cendrillon, de tout ce que j'entends étonné et confus, je crains presque, je crains qu'un songe ne m'abuse. Veillez-je, puis-je croire un semblable dessein, quel Dieu, Seigneur, quel Dieu l'a mis dans votre sein, qu'à bon droit votre gloire en tout lieu est semée et que la vérité passe la renommée.
50:52 Vous-même, à ma faveur, vous voulez vous trahir, n'était-ce pas assez de ne me point haïr ? Elle est maligne. Elle dit, franchement, vous faites presque un acte d'amour, c'était déjà pas mal de ne pas me haïr et d'avoir si longtemps pu défendre votre âme de cette inimitié. Là, elle l'a eu. Moi, vous haïr, madame, elle était sur le point de partir, elle tournait les talons. Avec que quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté, croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté. Oui, la reine des Amazones s'est considérée comme un monstre chez les Grecs. Quelle sauvage mœurs, quelle haine endurcie pourrait en vous voyant n'être point adoucie ?
51:22 Ai-je pu résister au charme décevant ? J'ai rarement vu un vers aussi étrange. Que veut dire décevant ici ? C'est bizarre. Ça ne veut pas dire qu'elle le déçoit. Vous voyez comme la phrase est bizarre ? Ai-je pu résister au charme décevant ? Ça veut dire votre charme, le fait que pour la rare fois je ressente les feux de l'amour, fait que je suis très déçu sur moi-même, sur l'image que j'avais de moi dans ma conscience comme étant un type qui était loin des ravages auxquels s'exposent les hommes dans l'amour, etc., et qui restait dans la vertu et loin de toutes ces... Bien, alors elle, bien sûr, qui a très bien compris qui se contente de dire quoi, Seigneur, pour qu'il développe un peu ?
51:56 Je me suis engagé trop avant, je vois que la raison cède à la violence. Puisque j'ai commencé de rompre le silence, Madame, il faut poursuivre. Voilà encore un aveu. Pénible, il faut vous informer d'un secret que mon cœur ne peut plus renfermer. Vous voyez devant vous un prince, un monument de narcissisme. Il expose, ne sais pas, son personnage. Vous voyez devant vous un prince déplorable, d'un téméraire orgueil, contre l'amour, fièrement révolté, aux fers de ses captifs ai longtemps insulté, qui les faibles mortels déplorant les naufrages pensaient toujours du bord, contempler les orages, hubris.
52:29 Hubris de croire qu'on est différent des autres, qu'on est en dehors de la loi, de la loi commune. De croire qu'on est sur le bord et que les autres sont dans leurs histoires. Je ne sais pas. La haine des masses, la haine écologique des masses. Excusez-moi, je ne peux pas empêcher de donner un coup de griffe à chaque fois. Mais il y a de ça, vous savez, dans l'écologie, la peur qu'il y en ait trop Bref, qui des faibles mortels déplorant les naufrages pensaient toujours du bord de ma résidence secondaire non polluée. Contemplaient les orages, et voilà la phrase capitale, regardez comme elle est importante pour comprendre l'inconscient.
53:03 Asservie maintenant sous la commune loi, par quel trouble me vois-je emporter loin de moi ? Et voilà que je vais être un autre. Par quel trouble me vois-je emporter loin de moi ? Comment m'aperçois-je que je suis loin de moi parce que je suis asservi à la commune loi ? Je ne m'aperçois pas la première fois que j'ai quelque chose d'humain, je suis un peu comme tout le monde. Ben oui, mais c'est décevant. Je pense être un héros moderne, romantique. Le mot n'existe pas, ni le sentiment. Bien sûr, parce qu'on ne s'en vante pas à l'époque.
53:33 La preuve, il va être châtié comme ça, de s'être cru hors du lot. Mais voilà, asservi maintenant sous la commune loi, je peux refermer, tout est dit, pour notre problématique. Je ne vous le dirai pas, malgré ma tentation, le plus beau texte c'est les aveux de Phèdre à Hippolyte. Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ? Là, on voit bien que dans sa tête, il était sincère quand il disait je suis un bon garçon, je suis un bon fiston, je vais chercher mon père parce que ce n'est pas normal, je suis le premier concerné, on n'a pas de nouvelles de lui, je vais aller voir.
54:05 Et maintenant, on est loin de tout ça. C'est quelqu'un qui est en train de prendre à contre-pied tout l'effort politique de son père, de donner le pouvoir au clan ennemi, alors que Thésée a veillé jalousement à ce qu'elle n'ait aucun descendant et que personne ne l'approche. C'est quand même extraordinaire, non seulement elle peut fréquenter qui elle veut, mais en plus, lui, qui n'est même pas le successeur institué et reconnu, lui décide, c'est un golpe, comme on dit en Amérique latine, c'est un coup d'État. Un coup d'État en bénéfice d'un autre en plus, vous voyez ?
Moi abstrait, anarchisme et homme sans qualité
54:37 Il décide de donner le pouvoir. Voilà. J'ai préféré, pour exprimer, la profondeur du Je est un autre de Rimbaud et donc de la négativité qui s'inscrit à l'intérieur même du sujet et qui est typique de la modernité, je peux redevenir abstrait. On l'a bien mérité, après, on ne peut plus concret, n'est-ce pas ? On ne peut plus incarner. Il y a de la chair et du sang, tout ce qu'on vient de lire, n'est-ce pas ? Je peux revenir, faire un bilan abstrait, de même que, parallèlement au texte de Rimbaud sur ce prince un peu caligulien, et même beaucoup, n'est-ce pas, qui détruisait l'univers entier parce qu'il voulait voir l'heure du désir et de la satisfaction, n'est-ce pas, l'heure de la vérité, et quitte à absorber comme un ogre, n'est-ce pas, presque la totalité de l'univers, je vous ai lu après le texte effrayant où Hegel analyse, n'est-ce pas, la forme abstraite de la liberté et je vous avais dit que c'était peut-être la première modélisation de ce qui s'est incarné dans le monde contemporain sous le terrible aspect des Khmers rouges, je ne sais pas, du génocide, je ne sais pas, c'est-à-dire de l'anéantissement total de tout individu vouloir un ordre, suspect de se faire jour,
55:48 etc. Bref, j'avais montré qu'il y avait bien un parallèle entre le moi abstrait et donc je reviens maintenant au texte dont nous sommes tous partis de la cloche fêlée, qui a eu le mérite, vous voyez, d'ouvrir, de poser le problème mais vous voyez qu'il s'enrichit au fur et à mesure qu'on a essayé de lui apporter une solution, à savoir qu'on avait déjà compris que la société de la bonne cloche n'est pas la société en général mais la communauté dans sa terrible abstraction, dans son homogénéité exclusive, au sens d'ailleurs la langue le dit, je fais abstraction de, c'est pas j'exclus, ça veut dire, vous voyez, abstraire c'est isolé par la pensée, c'est ça abstraire, il vaut mieux partir du verbe, abstraire c'est isolé par la pensée, sous-entendu, ce qui dans la réalité n'est pas séparable, ce qui est excellent dans l'ordre de la connaissance est terrifiant dans l'ordre réel, oui, ce qui me fait penser que je n'ai pas terminé mon histoire du cendrier tout à l'heure, c'est peut-être temps d'y revenir, si j'ai la forme du cendrier, ben oui, on a tous distingué la forme, mettons qu'il soit rond, circulaire, du cendrier et sa matière,
56:58 le verre, avec lequel on aurait pu faire un objet carré, octogonal, ce que vous voulez, il n'empêche que je ne peux pas avoir dans ma main gauche la forme et ici la matière, pour que j'ai dans ma main gauche, il faut que cette forme soit incarnée dans une matière quelle qu'elle soit, que ce soit du carton, de la paille, et inversement, toute matière, fut-elle malaxée, etc., a une certaine forme, même si ce n'est pas une forme très géométrique, etc., quitte à penser le chaos, voilà, c'est important de voir que ce sont des choses qu'on peut distinguer et qui ne sont pas séparables.
57:35 Donc, la première société, on avait vu, on a compris qu'elle était abstraite, mais ce qu'on a compris la dernière fois, grâce au texte de Rimbaud et à son explicitation par l'analyse hegelienne de la volonté abstraite et des ravages qu'elle opère dans le réel, lorsqu'elle se tourne vers l'action et qu'elle ne se contente pas d'être une théorie, comme il dit très clairement, on s'est aperçu que l'individu aussi, de même qu'il y avait une société abstraite, il y a aussi un individu abstrait, il y a aussi un moi abstrait, le moi, prenons-le à la lettre, qui ne prend conscience que de lui-même que dans la mesure où il fait abstraction de tout ce qu'il pense n'être pas lui, la négativité, je ne suis pas ceci, je ne suis pas un homme, je ne suis pas tout le sexe que je veux, je ne suis pas français, je ne suis pas ceci, c'est ce que dit Hegel, j'exclus toute détermination, soit, je vous rappelle le texte de Hegel, donnée immédiatement par la nature, je suis un mâle, non pas une femelle par exemple, soit par l'histoire ou des médiations, par l'actu, j'enlève toutes les déterminations, il reste la bouche d'un ogre, il y a encore la bouche d'un homme, voilà ce qu'on avait, le résultat quand on est arrivé
58:45 la dernière fois qui était important, la cloche fêlée, il ne faut pas croire que c'est seulement une société abstraite face à un individu abstrait qui cherche à s'en abstraire de la société, l'anarchisme pur si vous voulez, si vous voulez un exemple de là, mais l'anarchisme pris dans sa radicalité, je ne pense pas à l'anarchisme historique, il y a un excellent, enfin un excellent, il y a un anarchisme que je salue au passage avec lequel même je suis prêt à m'allier qui a souvent été compagnon de la classe ouvrière et des opprimés que je salue au passage et un anarchisme de droite aussi pensé à Céline, et voilà, il y a le pire et le meilleur dans l'anarchisme, vous savez, mais dans son concept d'un anarchisme absolu, c'est pour ça que je prends dans son concept le refus de tout arché, de tout principe, de tout ordre, alors là c'est exactement l'analyse que fait Hegel de la volonté formelle qui ne se donne jamais un contenu, vous voyez, qui à la différence de ses caractères admirables ne s'investit pas dans un profil, un caractère, Hegel a beaucoup réfléchi à cette opposition de la pensée antique où le moi ne se reconnaît qu'au travers d'un caractère engagé, on dirait aujourd'hui, n'est-ce pas, je suis un vieux romain attaché à la vertu et à l'héroïsme, je suis, n'est-ce pas, un oriental attaché à l'infini et à l'au-delà, mon royaume n'est pas de ce monde, à chaque fois il y a
59:55 un contenu déterminé, si vous voulez, alors que ce qui est propre de la modernité c'est ce que dit admirablement le titre d'un roman célèbre, l'homme sans qualité, sans caractère, sans propriété au sens chimique du terme, si vous voulez, sans vertu, au sens où on dit que, je ne sais pas, moi, l'acide a la vertu de faire des bulles sur le calcaire, la propriété, la qualité, voilà. C'est intéressant, cette opposition, vous voyez, si vous lisez les pièces aussi de Molière aussi bien que de Racine, Corneille, vous êtes frappé par la puissante unité de caractère des personnages par rapport au héros moderne et romantique.
Le moi haïssable des classiques : l'unité du caractère
1:00:31 Et là, puisqu'on parle du moi aujourd'hui, on est pas que Je est un autre, et que je vous rappelle, je vous avais fait un petit feuilleton, une petite tragique comédie du langage dans la Bible, n'est-ce pas, en trois actes, avec le premier acte, le paradis terrestre où Dieu donne à Adam le pouvoir de nommer les créatures, où Adam, c'est le moment paradisiaque, appelle les choses par leur nom, on n'a pas les problèmes que nous avons nous, qu'appellent-ils ceci, qu'appellent-ils cela. puis l'antithèse, la tour de Babel, où tout d'un coup, on a beau parler, on ne se comprend plus, confusion des langues, et enfin, rédemption, on est sauvé de la malédiction de Babel par l'épiphanie, où tout d'un coup, les apôtres se mettent à parler toutes les langues et pouvoir prêcher donc la bonne nouvelle chez les gentils du monde entier, voilà, car nul est prophète en son pays.
1:01:16 Et de la même manière, je vais vous montrer qu'il y a une petite tragique comédie du moi, même une grande, si on passe simplement dans la séquence littéraire, cette fois, et non plus religieuse, littéraire qui va, par exemple, du classicisme, parce qu'on est là avec le XVIIe siècle et qui sont des références bien connues, aussi bien Corneille, Molière, on est un idéal type du classicisme, du refus de l'excès, de la mesure. C'est-à-dire, la représentation qu'on se fait du moi, en gros, de Racine, Molière, jusqu'à aujourd'hui.
1:01:51 On dit l'expression littéraire, je veux dire. Et je vous la donne en trois étapes, trois citations. Je commence par Pascal, au siècle classique. Le moi est haïssable. Il ne peut pas être plus clair. Je vous ai déjà dit qu'on ne saura jamais, vous savez que le modèle des classiques, c'est l'Antiquité, et en particulier grec. Racine passe son temps à dire, c'est le modèle, on peut essayer de l'atteindre, et encore, mais jamais de le dépasser. Bon, voilà. Donc, au mieux, Racine, c'est Sophocle, qui ne sont jamais à l'atteindre.
1:02:24 Tout ça, pour rappeler quoi ? C'est que dans l'Antiquité, on ne saura jamais, je vous ai dit, si Achille aimait les petits pois au lard, je ne sais pas, ou si Hector avait un grain de beauté sur la narine gauche, je crois, j'avais dit. Tous ces détails qu'on ne nous épargne pas dans un roman moderne de Balzac ou de machin, vous avez tous les détails de ce qui traîne sur la cheminée ou dans ma table de nuit, je veux dire, tant mieux, je veux dire, ce sont des moments différents et complémentaires. Ça fait la richesse de l'histoire littéraire, on passe d'un extrême à l'autre. Des fois, vous avez 100 pages de description de ce qu'il y a dans l'appart avant que ça commence l'action, je veux dire, on a tout, je veux dire, un gros meuble à tiroirs, c'est du Baudelaire, ça revient en même, encombré de bilans, de vers, de billets doux, de procès, de romances avec de lourds cheveux roulés dans des quittances.
1:03:07 C'est bien vu, ça se passe un mélange de sentimentalité et de papiers d'huissier. Bon, ça c'est le monde moderne. Le Bins, comment on dit, en langage familier. Donc, le monde antique ne s'occupe pas de particularités qui concernent tel individu dans un ici et dans un maintenant déterminé, tel individu réel, quoi. Nom, prénom, adresse, profession, origine, née à quel endroit, ça ne l'intéresse pas. Le moi est haïssable. C'est la vanité au double sens.
1:03:40 C'est présomptueux, premier sens de vaniteux, et c'est vain, c'est oiseux, inutile, ça ne sert à rien. Donc, le moi est haïssable. D'ailleurs, quand Montaigne, là c'est intéressant, quand Pascal parle de Montaigne, puisque c'est un feuilleton, tout ça, Montaigne, lui, il aimait bien parler de lui, il ne fait que ça, tout au long des essais. Il parle même de ses coliques néphrétiques, c'est magnifique, quand il parle de sa douleur pendant la douleur, il écrit.
1:04:10 Les coliques néphrétiques, c'est quelque chose. Et il dit, je suis la matière de mon livre, n'est-ce pas. Pascal dit, le sot projet qu'il a eu de se peindre. Vous voyez, la sévérité classique de Pascal, je veux dire, vous voyez, ça correspond à une architecture qu'est celle de Versailles, c'est pas le foisonnement baroque, je veux dire, c'est pas l'abondance du détail qui importe dans l'architecture classique. Regardez, les belles façades parisiennes, je ne sais pas, sont sobres. Il n'y a pas du trompe-l'œil comme à Florence, non plus. Donc, première étape, l'unité du moi.
1:04:44 Mais, parce que précisément, on ne s'encombre pas de détails, autrement dit, je vous lâche le mot maintenant, parce que le moi n'est pas exprimé dans sa totalité, il a une puissante unité. Vous voyez la tension qui commence à s'établir entre unité et totalité. Les caractères, vous voyez, l'avare, c'est un caractère d'une unité extraordinaire. À jamais, on voit ce que c'est que l'avarice incarné. C'est Harpagon, quoi. En fait, il enlève d'Harpagon tout ce qui ne concerne pas son avarice, ne nous intéresse pas tellement.
1:05:17 Est-ce qu'il était blond, est-ce qu'il était brun, vous vous en foutez, vous avez raison. Vous voyez, on ne le sait pas. Aucune importance. Quels sont ses goûts culinaires, littéraires, on ne saura jamais. Ce qui compte, c'est son rapport à l'avoir. Et voilà, et Roxane, la jalousie, et Andromaque, la fidélité, chacun est caractérisé par un trait de caractère, précisément, la notion capitale, le caractère. Le caractère, c'est ce qui spécifie, c'est entre genre et individu, l'espèce, n'est-ce pas, entre le vague du genre et la précision infinitésimale de l'individu qui faisait dire à Aristote, retenez bien cette phrase capitale pour la philosophie des sciences, il n'y a de science que du général et d'existence que de l'individu.
1:06:09 Comment avoir une connaissance scientifique de minou ? Je dis un nom propre pour parler de mon chat, pas du chat en général. C'est pas ? Eh bien, Aristote dit, on commence par le classer. C'est genre animal, espèce, félin, vous voyez, on emboîte comme ça, on se rapproche de plus en plus, mais sans jamais arriver, parce qu'arriver à l'individu concret, réel, il y a trop de choses. D'accord ? Regardez dans ce livre, il faudrait parler de la petite tâche qui est là en bas à gauche, c'est infini le réel. Il y a trop de détermination. Il n'y a pas de connaissance de l'individu, il n'y a connaissance que du général.
1:06:39 On ne peut qu'approcher par encadrement successif, il n'y a de connaissance que du général et d'existence que de l'individu. Si vous traduisez cette phrase, c'est-à-dire que vous la faites dire exactement la même chose, mais d'une manière négative, ça veut dire l'individu est inconnaissable. puisqu'il n'y a de connaissance que du général, l'individu est inconnaissable et le général n'existe pas. Donc, on ne connaît que ce qui n'existe pas. Aristote, c'est le nominalisme.
1:07:11 C'est dans les mots, dans le réel, il y a toujours une marge d'incertitude. Voilà. Enfin, la parenthèse. Donc, c'est une application un petit peu de ce point de vue, le fait que le moi soit haïssable et qu'on ne s'égare pas dans tous les détails qui sont attachés à l'existence réelle dans un ici et dans un maintenant psychologique, historique, tout ce que vous voulez, de Harpagon, se dégage une puissante unité de l'avare pour l'éternité. Voilà.
Le moi romantique : totalité et mal du siècle
1:07:41 Ça va le caractère classique. En général. Bien. Antithèse, maintenant. Le romantisme. Oui, l'antithèse du classicisme. Je passe à Hugo. L'emblématique du romantisme. Qu'est-ce qu'il dit du moi, lui ? Ah, lui, il dit... Le romantique, il parle d'eux. Ils font que ça dans leur oeuvre. N'est-ce pas ? Mais oui, mais Hugo nous prévient quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Donc, je peux parler de moi autant que je veux. En fait, je vous parle de vous. Pas beau, ça ?
1:08:11 Nerval, à sa manière, qui était un compagnon beaucoup moins connu, beaucoup moins glorieux à son époque, dans l'ombre un petit peu des grands, et qui a participé à la bataille d'Hernani. Il paraît qu'il se balançait où Genefranc disait l'expérience de chacun est le trésor de tous. Je lis ça, hein ? L'expérience de chacun est le trésor de tous. Bon, voilà, Hugo, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Là, le moi est réhabilité. Il faut en plus parler de soi que plus on en parle en vérité, comme seul un poète peut le faire, plus on arrive à l'universalité. Vous voyez ?
1:08:41 En fait, le poète n'est jamais que l'expression, le chantre, comme le griot. Le parallèle, elle a été faite, hein ? Par Hugo lui-même. Il ne pense pas au griot. Ça n'était pas très familier, mais il pense au barde, aux aèdes et des sociétés anciennes et traditionnelles. Et il veut restaurer, n'est-ce pas, cette fonction du poète qui est toujours à l'avant-garde d'un peuple. C'est important chez lui, n'est-ce pas ? Vous le trouvez très bien exprimé dans un poème comme Stella. Dans la fameuse lettre du voyant où Rimbaud passe en revue impitoyablement toute l'histoire de la poésie en deux pages et d'une lettre écrite à son professeur de rhétorique depuis les Grecs jusqu'à lui, en passant par Hugo, il dit Hugo a bien vu dans les derniers volumes, il fait cette concession quand même.
1:09:27 Fabuleux les derniers volumes. Les poèmes comme La fin de Satan, Dieu, je vous recommande, c'est des poèmes d'une actualité, d'une modernité. Insondable. Dans Hugo, il y a tout, absolument tout. Il y a aussi du déchet, quelqu'un qui écrivait plusieurs pages par jour sur 60 ans, c'est pas Mallarmé comme œuvre. Mallarmé, ça tient. J'aime beaucoup, mais quand même, c'est pas lourd. Donc, le fait que il fasse une exception, il dit Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo.
1:09:59 Il est sérieux, Le poème Stella vous donne les qualités et les défauts. Il le cite, c'est pas un hasard. Je ne sais pas si vous vous rappelez de ce poème. Je m'étais endormi la nuit près de la grève, un vent frais m'éveilla. C'était une seule poésie pure. Vous voyez ? Il n'y a pas que de l'éloquence et les choses ont proulé. Chez Hugo, il y a cette merveille. Je m'étais endormi la nuit près de la grève, un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve. J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin. Mais alors, ça tourne vite à la prophétie.
1:10:31 Parce que l'étoile devient l'ange liberté, le géant lumière qui guide les peuples. C'est très beau politiquement, mais ça devient tout d'un coup de la pensée mise en vers. Voilà ce que veut dire Rimbaud, n'est-ce pas ? Je suis l'ange liberté, le géant lumière, alors qu'au début, il n'y a que des choses concrètes. On croirait voir une âme à travers une perle, elle apâlissait l'écueil où la vague déferle. Lisez Stella, c'est pas long, c'est un court poème, vous avez toutes les qualités, incomparables, quand il le veut, c'est le meilleur, et les défauts. Donc, n'empêche que, on l'a bien vu pour le romantisme, c'est la littérature du moi, le romantisme, tout simplement.
1:11:06 Soit sous la forme de la confidence, du souvenir, n'est-ce pas ? de la nature qui est d'autant plus digne d'être aimée qu'elle renvoie le reflet de la personne qui parle, elle est heureuse comme lui au printemps quand il est amoureux, elle est en deuil quand il a un chagrin, la nature, en fait, c'est le paysage dont il parle. Vous savez que, je vous ai appris, nous avons appris ensemble à distinguer les deux, en tout cas, pour ma part, je m'y applique. C'est une boutade, je vous rappelle qu'il faut quand même quelques milliers d'années pour transformer la nature en paysage, avec beaucoup d'efforts de ce que Marx appelait la praxis, quand même.
1:11:38 Faire le bocage normand, il en faut des médiations, on tire des marécages et des forêts de nos ancêtres. Et comme dit Marx, il faut laisser en paix les forêts teutonnes. C'est redoutable de réveiller les forêts teutonnes, dit Marx, qui s'y connaissait. Donc, je vous parle de moi, je vous parle de vous, je vais vite, ça c'est l'antithèse. Et enfin, troisième étape, la modernité est la nôtre, la contemporaine à partir de Rimbaud, de Baudelaire en littérature, la révolution baudelairienne, mais que Rimbaud porte, n'est-ce pas, son paroxysme, je vais d'un autre. Vous avez les trois étapes du moi.
1:12:09 Le moi haïssable, on n'en parle jamais, on ne parle que de problèmes universels, le salut chez Pascal, n'est-ce pas, la passion, les ravages de la passion chez Racine, ou l'homme comme caractère qui n'existe que dans la mesure où il défend son honneur, comme chez Corneille, ou ce qui est humain chez Molière, c'est de se méfier des excès. Je prends l'exemple des femmes savantes. Il y a un petit côté anti-féminisme quand même dans les femmes savantes. Vous voyez, maintenant les femmes se mêlent d'astronomie, littérature, de grammaire et quoi encore.
1:12:40 Il ne faut pas exagérer non plus, mais ceci dit, celui qui critique ce côté-là chez les femmes savantes, ce n'est pas le héros de Molière, ce n'est pas, comment il s'appelle, Clitandre, le jeune héros positif de la pièce. C'est Chrysale, dont il est bien entendu dès le début, que c'est un vieil abruti, le père de famille, celui qui dit « Et en dehors d'un gros Plutarque à mettre mes rabats » Mes rabats, c'est mes chaussettes, ça fait tenir mes chaussettes. « Et hors, un gros Plutarque à mettre mes rabats, on devrait brûler tout ce meubles inutiles et laisser la science au docteur de la ville. » Bon, ça c'est un peu, voilà, c'est l'extrême de celui qui veut que les femmes ne connaissent que la cuisine.
1:13:11 Dans ma maison, on sait comme vont l'une, lune, mars, étoile filante, et on ne sait pas comme va mon pot dont j'ai besoin. Tout le monde dit, c'est un génie. Voilà. Et Clitandre, lui qui est agacé par les femmes savantes, mais qui est plus honnête, qui dit à la sœur de l'une d'entre elles, qui est la plus sympathique et la moins snob et celle dont il est amoureux, qui lui dit « Je respecte beaucoup Madame votre mère, mais je ne peux du tout approuver sa chimère et me rendre l'écho des choses qu'elle dit.
1:13:46 Son monsieur trissotin me chagrine et m'assomme et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme, un benet dont partout on siffle les écrits, un pédant dont on voit la plume libérale, ça veut dire qu'il se lâche, qu'il écrit un peu trop facilement, d'officieux papiers fournir toute la halle. Et j'aime que souvent, comment on dit, aux échos, oui, qu'elle sache répondre aux choses qu'elle sait sans citer les auteurs, sans dire de grands mots et clouer de l'esprit à ses moindres propos. Je consenss qu'une femme ait des clartés de tout. Ah, ça, c'est pas Chrysale. Je consenss qu'une femme ait des clartés de tout, mais je ne lui veux point la passion choquante de se rendre savante afin d'être savante.
1:14:21 Voilà. Il y a toujours un point de vue équilibré chez Molière. Cette grâce qu'à Molière d'un homme vivable, d'une humanité vivable. Je ne sais pas. Voilà. Tout de même. Donc ça, c'est le moi classique. Puis le moi romantique. Alors, vous voyez, je vous avais dit qu'une tension s'établit entre unité et totalité. Le classicisme et ou l'antiquité, qui en est le modèle absolu, n'est-ce pas, dégage l'unité en négligeant le détail dont l'ensemble donnerait la totalité.
1:14:53 C'est bien clair jusque-là. Le monde romantique va essayer d'exprimer le moi dans sa totalité. Comme pensée, comme sentiment, comme affect, etc. Mais là, ça devient infini. Vous avez compris, Aristote. Il n'y a de connaissances que de général et d'existences que de l'individu. Oui, mais l'individu, c'est parce qu'il y a trop de détermination, justement, qu'on ne peut pas le connaître. Ça demanderait un travail infini. Ça frôle la folie. Vous commencez à comprendre qu'un monde de la pathologie envahit la poétique à partir de la modernité et que le siècle du romantisme connaît le mal du siècle.
1:15:30 Le mal au sens pathos. Cette maladie qui n'est pas une maladie au sens ni physique. Ce n'est pas comme la peste qui est venue du Nil à des rats qui sont dans la haute d'Egypte. Mais non plus, n'est-ce pas, du fait qu'il y a quelques névrosés, c'est leur problème. Non, c'est collectif. Il y a un problème. Je vous ai parlé de romantiques allemands qui finissent presque tous morts ou suicidés alors qu'ils ont tous des caractères et des papas et des mamans différents et des vies et des histoires différentes. Si tout d'un coup, ils ont le même pathos, c'est qu'un problème qui dépasse le champ psychique et d'ordre historique. Ce que je suis en train de dire. Collectif, n'est-ce pas.
1:16:00 sociologique, on dirait aujourd'hui, plutôt que psychologique. Donc, le mal du siècle fait partie de ces phénomènes, n'est-ce pas, qui dépassent largement les contingences des individus et qui définissent une époque, un moment, on dirait en termes dialectiques, ce n'est pas un moment, un moment du devenir historique qui est précisément celui où la totalité pour la première fois a une chance de s'exprimer. Mais du coup, avec les conséquences que cela entraîne. On vient de le voir dans Racine, tant que je pense être un bon garçon, un bon fiston qui continue à faire comme son père, c'est-à-dire affronter le danger, bon, un peu édulcoré en coursant plutôt des animaux et du gibier que des monstres, mais voilà, mais enfin, je veux dire qui se méfie des excès, j'ai une idée, je suis loin de connaître ma totalité.
1:16:55 En fait, je suis amoureux comme les autres, je suis sensible à l'amour comme les autres, mais je le refoulais jusque-là. Avant que je m'aperçoive que, asservie maintenant sous la commune loi par quel trouble me vois-je emporter loin de moi. Ce trouble, c'est le jaillissement de sa totalité dans ce qui, jusque-là pour lui, était son unité, mais cette unité était abstraite. et le contact des deux fait précisément la tragédie. Ce qui est tragédie au siècle classique va être encouragé à l'époque romantique.
Ce qu'est une synthèse : Platon et le critère du beau
1:17:25 Et, maintenant, je vais faire une synthèse en arrivant au jeu avec un autre que je n'ai pas encore modélisé, si vous voulez, jusque-là. C'est le fait que, je vous rappelle un petit retour en arrière méthodologique. pour faire vraiment une vraie synthèse et non pas un attiéké, l'attiéké, c'est un plat de Côte d'Ivoire, excusez-moi. Il y a de la semoule, on trempe dans la sauce, on mélange un peu comme ça. Bon, ce n'est pas ça une synthèse. Si, OPS. Je m'excuse, mais c'est connu pour être partie des synthèses un peu hasardeuses.
1:18:01 Bon, la vraie synthèse, ce n'est pas l'attiéké, c'est vraiment le dépassement des contradictions qui étaient à l'œuvre, mais dépassement au sens de les assumer, non pas en leur tournant le dos, en s'occupant d'autre chose, sinon, il n'y a pas d'intérêt. C'est-à-dire en satisfaisant entièrement chacun des points de vue opposés, ce qui est beaucoup plus difficile. Et en même temps, en les faisant s'écrouler. Je vous en avais donné un exemple avec la manière dont Platon parle du beau, par exemple. Regardez, regardez. Thèse. Thèse empiriste, thèse des sophistes. Le beau, c'est relativiste, voilà.
1:18:34 Ici, à Athènes, c'est le Parthénon. Chez les Hottentots, chez les femmes callipyges, je veux dire, c'est pas tout à fait les mêmes Vénus, etc. Et donc, le beau n'existe pas, c'est pas assez relatif. Je parle des sophistes du 5e siècle avant Jésus-Christ, mais c'est extrêmement répandu aujourd'hui, et surtout avec la vogue de ce qu'on appelle le culturalisme. Ah, c'est pas dans leur culture. C'est pas dans leur culture. Oui, oui, oui. Tiens, ils mangent les hommes tous crus, c'est un cannibale. Oui, mais c'est dans leur culture. Bon, pourquoi pas. Toujours.
1:19:04 Puis les Allemands, ils n'aiment pas les Juifs et non, c'est pas dans leur culture. Les Juifs, c'est pas dans leur culture. Ben oui, on peut aussi, on peut le culturalisme, on peut comme ça, hein ? Les Allemands, les Allemands, les nazis, c'est vrai qu'il y a d'or l'Allemagne. C'est pour ça que je m'en méfie. Le relativisme. Et puis, il y a, au contraire, le dogmatique, le contraire du sceptique qui dit que tout ça est relatif, le dogmatique, le bon vieux athénien qui dit le beau, c'est le Parthénon, et puis c'est tout.
1:19:34 Ou bien c'est la Vénus faite par Phidias, là. Tout le reste, c'est barbare. C'est laid. C'est ça, en général, la discussion esthétique, si vous regardez bien, on peut raffiner un peu, mais c'est toujours ça. Un préjugé, et puis d'autres qui disent ça n'existe pas ton truc, mon vieux. Le vin t'apparaît sucré, il est sucré. Le vin t'apparaît amer, à l'autre, ben il est amer, voilà, il n'y a pas de vin en soi. Ça, c'est protagoras. Chaque individu est la mesure de toute chose. Platon, qu'est-ce qu'il fait ? Il voit ce qu'il y a de commun.
1:20:06 Pour l'instant, on a vu l'opposition des deux. On a l'impression que c'est inconciliable. Qu'est-ce qu'il y a de commun ? Le fait de regarder. Le fait de chercher la beauté à l'extérieur de soi, avec les yeux. Sauf qu'il y en a un qui nous regarde sans avoir jamais bougé d'Athènes, c'est le vieux dogmatique. Chacun voit midi à sa porte, comme on dit en français. Il n'a jamais bougé, il n'a jamais vu d'autre forme de beauté que le Parthénon, donc pour lui, c'est la beauté absolue. Voilà, on a tous été comme ça un peu. C'est l'enfant à l'école qui dit la plus belle de toutes les voitures, c'est, je dis n'importe quoi, parce que les modèles ont changé, c'est la, je ne sais pas, je dis la 504, je ne sais pas, pourquoi ?
1:20:41 Parce que c'est la voiture de mon père, donc c'est la plus belle, voilà. Oui, mais en face, il y a l'autre qui dit non, c'est les R16 Renault, pourquoi ? Parce que c'est la voiture de mon père, donc c'est le même critère pour deux visions différentes. Voilà, ça, c'est le dogmatisme. Tant qu'ils quittent un peu leur famille, ces jeunes gens, et la cour de récréation sert un peu à ça, c'est pour ça que l'école a du public. Et, alors que le, donc je donne un avantage quand même aux sophistes, aux relativistes, vous remarquez, je ne les mets pas tout à fait sur le même plan. Dans les deux cas, ce sont des empiristes, voilà ce qu'il y a de commun, c'est l'expérience sensible, c'est là que je me base pour définir le beau, sauf qu'il y en a un qui a une expérience limitée, et l'autre qui a voyagé, c'est un peu commerçant, à la grecque, qui a fait le tour de la Méditerranée, qui a vu que, bon, chez les Égyptiens, ils n'ont pas tout à fait le même point de vue que les Chaldéens, lesquels n'ont pas le même point de vue que les Perses, etc., ni que nous, voilà.
1:21:26 Donc il y a une expérience limitée, une expérience élargie, Platon, qui a l'œil de la pensée, voit qu'il y a l'expérience dans les deux cas. Donc cessons de chercher à l'extérieur, et, connais-toi toi-même, renvoie ping-pong, n'est-ce pas, de l'extérieur vers l'intérieur. Qu'est-ce qui est commun à celui qui aime la femme hottentote, et callipyge, comme on dit, et au modèle classique et grec de la beauté féminine, de la Vénus de Milo, qu'est-ce qu'il y a de commun ?
1:21:56 C'est le fait que celui qui dit c'est beau à chaque fois éprouve un plaisir. Oui ou non ? Un plaisir esthétique. Je n'ai pas dit le plaisir gustatif qu'on a à table, mais c'est un plaisir. Si je dis c'est beau, ça veut dire que ça me plaît, en gros, quand même. Vous voyez l'implication, elle est dans la rigueur. Et là, on a un tournant. Connais-toi toi-même. Si tu connaissais toi-même, tu saurais que là où il y a plaisir, un désir vient d'être satisfait. Comment veux-tu que tu aies plaisir à avaler de l'eau si tu n'as pas soif en douille ?
1:22:27 Eh oui ! Donc, en cherchant la nature du beau uniquement dans l'objectivité pure, on fait fausse route. Il ne faut pas oublier l'essentiel qui faisait dire à Spinoza, c'est joli, nous ne désirons pas les choses parce que nous les jugeons bonnes, nous les jugeons bonnes parce que nous les désirons. Ça, ça a l'air tout simple, mais si vous arrivez à méditer ça, vous avez toute la psychanalyse déjà là. Il y a souvent d'ailleurs du pré-Freud de chez Spinoza. Par exemple, l'âme est une idée du corps.
1:22:58 C'est le corps qui se pense à travers les idées que nous avons. C'est très intéressant. Même si ce n'est pas tout à fait le corps auquel pensait Freud, c'est un corps encore mécanique chez Spinoza, cartésien, enfin, je vais dire de l'époque, un peu géométrique, ce n'est pas encore le corps symbolique, mais on va y arriver. Ce n'est pas encore le sujet scindé qu'on voit aujourd'hui, mais quand même, je veux dire, l'âme est une idée du corps. Et surtout, l'idée que Pierre a de Paul exprime plus l'état du corps de Pierre que l'état du corps de Paul. Ça a l'air compliqué, c'est très simple, c'est joliment dit.
1:23:31 Ça veut dire, quand je dis, « Elle me plaît pas cette musique », je n'ai rien dit sur cette musique. J'ai parlé de moi. Ça exprime l'état de mon corps. C'est-à-dire, la manière dont mon corps à moi est affecté par cette musique-là. Voilà ce que dit Spinoza. L'idée que Pierre a de Paul ne nous apprend rien sur Paul. Voilà ce qu'il est en train de dire. Exprime plus l'état du corps de Pierre que l'état du corps de Paul. Voilà, j'ai vu un noir chez l'autre, là, vous voyez, à l'époque, vous savez, je ne sais pas, moi, au fond de la Russie, quand on voyait un noir, ce n'était pas évident.
1:24:03 Ce n'est pas un pays qui a eu des colonies et tout ça, vous voyez. Le fait qu'ils sont mal à l'aise quand on voit un noir, ça exprime la manière dont la vision d'un homme noir affecte mon corps. Du coup, on finit par imaginer qu'ils ont une odeur épouvantable. Vous connaissez tout ça, c'est familier, il y a plein de choses écrites là-dessus. Je vous recommande un excellent livre, ce n'est pas parce que c'est un ami, mais son titre s'appelle L'Afrique Fantasme, de François de Negroni, je vous le recommande si vous avez envie de vous instruire en riant.
1:24:35 C'est très érudit, c'est du sérieux, l'air de rien, mais ça fait rire. L'Afrique Fantasme. Donc, encore une fois, nous avions sous-estimé, c'est pour ça que Platon ici est indispensable, dans notre recherche du critère du beau, tantôt on dit qu'il existe, tantôt on dit qu'il n'existe pas, mais dans les deux cas, on confie l'existence du critère du beau uniquement à l'extériorité empirique.
Jugement de valeur et jugement d'existence
1:25:05 On oublie que c'est un jugement de valeur, c'est beau, et que la valeur suppose un investissement du sujet. On l'avait vu déjà ensemble, donc je n'insiste pas trop, je ne développe pas trop, mais vous vous rappelez. Et c'est pourquoi le jugement de valeur n'est pas spontanément scientifique, il est même très mal parti pour être scientifique. Lorsque les astronomes disent le soleil est une étoile et Vénus est une planète, ou Mars, est une planète, ce ne sont pas des jugements de valeur, ils ne disent pas c'est bien, c'est mal, c'est beau, c'est laid.
1:25:39 Ce sont des jugements d'existence, comme on dit. J'avais pris l'exemple du stade, je crois, si vous le rappelez bien. Quand je dis ce stade mesure 600 mètres, je fais un jugement d'existence, ou 400 mètres si c'est la piste d'athlétisme. C'est un jugement d'existence, si vous n'y croyez pas, vous mesurez, on va vite se mettre d'accord, c'est tout. On ne vous impose pas une opinion dogmatiquement. Par contre, si je dis ce stade est drôlement bien fait, aucun sens, si on ne se retourne pas du côté du sujet pour demander, tu as voulu faire quoi avec ?
1:26:09 Du hockey sur glace ou du foot ? Ce ne sont pas les mêmes critères pour savoir s'il est bien ou mal fait. Vous voyez ce que je veux dire ? Là, on n'est plus dans l'objectivité au sens empirique. On peut dire objectivement qu'un stade est bien fait une fois qu'on sait qu'il est fait pour le hockey sur glace et qu'on en déduit, qu'il a ce qu'il faut, qu'il ne fait pas trop chaud. Et voilà. Donc, je voudrais bien qu'on retienne ce que j'ai rappelé ici.
1:26:39 Ce que c'est qu'une synthèse, une vraie synthèse. Vous voyez, on a renvoyé dos à dos le dogmatique et le sceptique. Le vieil athénien sectaire et le bel esprit sophiste. On les a envoyés dos à dos et en même temps, on a satisfait les deux parce qu'on a un critère, ce que voulait le vieux. Et en même temps, ce critère n'est pas imposé de l'extérieur, il est bien lié au désir de chacun. Et la question devient y a-t-il un désir commun à tous les hommes ? Alors là, il y aurait un critère du beau.
1:27:09 Vous voyez ? Et on se termine par une question que je laisse bien sûr sans réponse. On ne fait pas le cours d'esthétique aujourd'hui. Mais si on posait la question du critère du beau comme ça, on irait déjà un peu plus loin qu'une discussion habituelle dont on dit que les goûts et les couleurs ne se discutent pas et on dit ça au milieu des coups et des douleurs. Voilà. Donc, je voudrais vous passer la parole mais auparavant, je vous donne un dernier, un dernier petit exemple. Je ne lis pas le texte textuellement, ce n'est pas un texte d'expression littéraire, c'est un texte de Freud.
Freud et l'oubli d'« aliquis »
1:27:39 Mais tout de même, un exemple pour montrer que l'inconscient, je vous l'ai dit la dernière fois, ce n'est surtout pas l'inconscient au sens qu'on connaissait bien avant Freud que ma respiration, ma digestion se fait inconsciemment sans que j'y pense et on avait vu d'ailleurs que fort heureusement, parce que si je m'en mêlais, bon sang, ça ne se passerait pas, ça ne se sentait pas aussi bien. Et donc, ce qui est scandaleux dans la conception de Freud, ce qui a fait scandale et qui continue à faire scandale peut-être même encore plus, ce qui n'est pas peu dire qu'à son époque, il n'y a qu'à voir les réactions d'un Deleuze ou d'un Onfray, ça fait maintenant deux générations qu'on met rageusement, n'est-ce pas, qu'on jette l'œuvre de Freud dans les foyers et de l'autodafé, ben oui, Deleuze a commencé par écrire l'anti-Oedipe et quant à Onfray, vous savez tout ce qu'il a commis, qu'il nous a appris que Freud avait des maîtresses.
1:28:26 Est-ce que vous saviez que Freud avait des maîtresses ? C'est épouvantable. Bon. Il faut perdre comme temps quand même. Revenons aux choses sérieuses. Ce qui est scandaleux et pour ça que c'est dur à avaler, c'est que Freud dit non, ce n'est pas que nous avons un inconscient physique, ça on le sait avant moi, on a un inconscient psychique. J'ai des pensées que je ne pense pas, j'ai des volontés que je ne veux pas. Ça c'est plus dur à encaisser. Et bon, parce que logiquement c'est scandaleux.
1:28:56 Ça veut dire, j'ai des volontés que je ne veux pas, il faudrait savoir où je veux ou je ne veux pas. Et on a vu là, on a vu maintenant. Hippolyte, on croyait qu'il n'aimait pas les femmes, qu'il ne les voulait pas, mais il les veut. Ben oui, ben voilà, du moment que son père est plus là, il les veut. Oui. Il n'a jamais appris le dit, plus Racine. Il n'a pas besoin de le penser, c'est pour ça que la forme est belle, parce que le contenu est élevé et profond. Je ne vous en dis pas plus sur l'esthétique. Je reviens à Freud, très rapidement, avant de passer la parole, parce que je pense que chacun a envie d'en parler.
1:29:29 Un exemple, c'est tout, un seul. Freud est sur les marches de l'université de la fac de médecine, avec un ami comme lui juif, et comme lui étudiant en médecine, c'est pour comprendre l'anecdote. Et ils sont en train de parler de quoi ? Des grands problèmes qui commencent à affecter les étudiants juifs à l'université, il y a la montée de l'antisémitisme, etc. Freud a commencé déjà à modéliser la psychanalyse un petit peu. Mais ils ne sont pas en train de parler de psychanalyse, ils sont en train de parler de ça, du problème de qu'est-ce qu'on va devenir. Et l'ami de Freud dit « Moi, je vais partir à l'étranger parce que ça devient invivable. »
1:30:00 Et puis, il fait une citation latine, à l'époque, le latin était très courant chez les étudiants, une citation, vous n'êtes pas du tout obligés de connaître le latin pour comprendre l'anecdote, qui consiste à citer un extrait d'Ovide où Ovide dit « Cet ingrat de patrie ne verra pas mes os, je ne mourrai pas ici. » Et quand il fait la citation, ça nous arrive à tous, on fait la citation, à moi, vous n'avez pas remarqué souvent, je la cite et je sens que ce n'est pas ça. J'ai déformé un mot ou j'ai oublié un mot. Vous voyez, la même citation, on sent qu'elle n'est pas tout à fait fidèle, on a la mémoire un petit peu vacillante.
1:30:31 Et il a oublié un mot. Et ce mot, le mot, retenez bien ça, ne retenez pas la citation, mais le mot qu'il oublie, c'est aliquis, qui veut dire un quelconque en latin. Mais vous ne le sauriez pas, ça ne change rien du tout à l'affaire. Pas besoin que je vous dise du connerveux latin. Aliquis. Alcun, ça vient de là. Aucun, etc. Aliquis, un quelconque, ça veut dire. Et donc, en le disant, il dit « Ah, ce n'est pas ça. » Et puis, il voit un petit sourire sur la bouche de son copain Freud et il dit « Je te vois venir, tu vas encore dire ce que mon inconscient, etc. » Il dit « Oui ! »
1:31:01 Oui, sous-entendu, pour Freud, il n'y a pas de hasard. Si on a fait cet oubli-là, ce n'est pas tout à fait au hasard. C'est pas ? Alors, il dit « Si tu veux bien te prêter au jeu, le jeu, ça consiste à, tu me dis tout de suite maintenant, tout ce qui te passe par l'esprit, sans réfléchir, sans critiquer, sans commencer par dire ça c'est important, ça ce n'est pas important, ce qui te vient à l'esprit lorsque tu penses au mot auquel tu n'as pas pensé. À Aliquis. Maintenant que je te l'ai, parce que Freud, il lui a restitué. Il lui a dit « Non, tu veux dire machin, ex ossibus, Aliquis, ultor. » Ah oui, c'est ça. Bon, ben voilà, c'est Aliquis, t'as oublié Aliquis.
1:31:33 À quoi ça te fait penser ce mot-là ? Alors, je dis « Bon, premier truc, je ne sais pas moi, premier truc qui m'a l'esprit, c'est de séparer A de Aliquis, et puis après, Aliquis veut penser à liquide, bien sûr, en allemand, c'est même radicaux, liqueur. Ça fait penser à liquide, et après, mais je ne sais pas si c'est important. Freud dit « Mais non, ne t'occupe pas de ce qui est important et de ne pas important. Continue ce qui te vient à l'esprit. » Sans critique, comme on dit, en méthode analytique. L'association libre, pour le dire comme il dit Freud.
1:32:06 Eh bien, après, liquide me fait penser à reliques, là aussi, c'est le même radical en allemand, et mes reliques me font penser « Tiens, à mes vacances à Naples, parce que j'ai visité l'église de Saint-Janvier, si vous avez été à Naples, vous savez que le patron de Naples, c'est Saint-Janvier. » Et je vous le dis, ça c'est dans la réalité, c'est pas dans leur histoire. On visite la relique de Saint-Janvier où on entretient une petite ampoule qui est censée contenir du sang du martyr de Saint-Janvier. Voilà. Et une fois par an, le jour de la Saint-Janvier, le sang doit couler. C'est le miracle de Saint-Janvier, un pays catholique.
1:32:39 Et s'il coule, c'est bon signe, on peut déclarer la guerre aux Turcs, ou on peut entreprendre un voyage, ou se marier, voilà. Si il ne se liquéfie pas, c'est plutôt mal barré, c'est plutôt mauvais. Voilà. Ça, c'est la donnée traditionnelle. Et puis après, je pense à mes reliques de Saint-Janvier, et je pense à d'autres saints, à Saint-Augustin, et puis je pense à quelque chose qui est très désagréable, dont je n'ai pas envie de parler. Il faut lui dire que ta maîtresse attend un enfant. Il dit, ça, alors comment tu as deviné ?
1:33:10 Vous n'avez pas compris, vous, comment il a deviné ? Pardon ? Oui. Tiède. C'est pas mal. Mais c'est déjà trop pensé. Je voudrais vous montrer que le type a fait de la poésie sans s'en douter. Il nous a fait un poème, l'autre, celui qui a oublié le mot et qui... Avec ses rapprochements-là. Regardez bien. À l'époque, dans la bourgeoisie de l'époque, au milieu des médecins, c'est pas le prolétariat de Vienne.
1:33:43 C'est un vrai scandale si on sait que sa maîtresse. Donc, on comprend pourquoi il a oublié le mot. C'est parce qu'il y avait pensé, ça lui aurait fait penser, on ne sait toujours pas pourquoi. Il aurait fait penser au principal souci, ce n'était pas les juifs à l'université, c'était bon sang, si je pouvais faire passer ce bébé ou si ça pouvait être... Bref, si ça pouvait se normaliser, ça m'arrangerait bien. C'était ça son vrai problème de la journée. Il le hantait et donc, il ne voulait pas penser, c'était son impensé. Bon, je vais rapidement. Il a déroulé un calendrier, ça vous met sur la voie.
1:34:14 Saint-Augustin, c'est août en allemand, auguste, saint-janvier. Il décline un calendrier. La bonne nouvelle, c'est que le sang se liquéfie. Si vous n'avez pas compris avec ça, franchement, et la mauvaise nouvelle, c'est qu'il reste durci dans la fiole. Ben voilà. Ben oui. Si il y a les règles, c'est bon, c'est que c'est une fausse alerte. Et sinon, c'est mal parti. Il ne pensait pas du tout. Lui, il pensait à ses vacances à Naples, à ses trucs comme ça. Il fait un poème. C'est-à-dire, il exprime, maintenant vous comprenez mieux ce que veut dire exprimer, et la profondeur de l'expression chez l'homme, l'expression symbolique.
1:34:51 C'est pour ça qu'on n'expliquera jamais le langage à partir que de stimuli et des choses comme ça, ou à partir des formes de communication du dauphin et des abeilles. On en est bien loin. Et quand je dis que c'est un poème, je veux dire, il fait une association symbolique en sorte qu'il y a un refoulé, n'est-ce pas, du contenu véritable qui lui gâche la journée et la période, quelqu'un le dit. et par contre, il ne s'allait dire en cheval de parler de ces équivalents symboliques qui sont ces vacances à Naples et le miracle de Saint-Janvier, etc., mais à condition d'oublier le mot qui l'aurait ramené à tout ça, s'il avait pensé, s'il s'était fixé dessus.
1:35:30 Voilà. Je vais vous restituer la parole, mais j'ai tiré cet exemple d'un livre que je vous recommande si vous voulez rire, parce que Freud, ce n'est pas marrant. J'ai un prof qui nous disait la psychanalyse, aujourd'hui on veut commencer la psychanalyse, c'est quelque chose de méchant. Et puis il frappait sur l'estrade. Elle parsème notre route de cadavre. Bon, celui-là il est marrant. Vous voyez ? Regardez le titre. Psychopathologie de la vie quotidienne. Pour une fois, il ne parle pas des zinzins, pour lequel il y a beaucoup de respect comme vous savez, mais il parle de vous et de moi. Une psychanalyse de tout un chacun.
1:36:01 Ce n'est pas les cas névrotiques, psychotiques, etc. C'est tous les petits, les petites névroses, pas graves, pas pathologiques que nous faisons toute la journée. Quand nous perdons, je ne trouve pas mes clés, bon sang, vous connaissez, on les retrouve, elles étaient sur la quittance EDF, évidemment. Qu'on n'avait toujours pas payé. Autrement dit, l'inconscient voit où allaient les clés. Ce n'est pas que je ne les vois pas, ce n'est pas que j'ai oublié, je me rappelle trop bien, elles sont là, mais je n'ai pas envie d'y penser. À un moment, je vais aller prendre un pot avec Marceline et qu'il faut que je passe à ma facture que je n'ai pas payée. Oui, voilà.
1:36:31 Je simplifie, mais en gros, ça marche comme ça. Donc, c'est bourré d'anecdotes qui, encore une fois, appartiennent à la normalité. Le cas pathologique ne faisant qu'exaspérer et donc faisant mieux voir des choses qui sont un peu plus confus dans le cas général, dans le cas normal. Voilà. Est-ce qu'il y a des questions sur ce moi moderne scindé ? Vous avez vu dans quel sens, n'est-ce pas ? Entre lui et lui-même. Oui. J'ai deux questions. Merci pour votre émission.
La mémoire, la forme sans matière et la coupure Baudelaire
1:37:03 notamment. Je me suis impressionné des faits que vous connaissiez par cœur des passages entiers. Je me garde bien de citer ceux que j'ai oubliés. Je veux dire. C'est aussi l'effet de génération qui fait que les générations sont grandes ou ne connaissent pas ? C'est très juste. Pardon de vous interrompre une seconde parce que c'est important ce que vous dites là. Je l'ai dit historico-politiquement. Je me fais juste une petite remarque. C'est une catastrophe. Non, juste une seconde. Je vous reparle tout de suite. C'est une catastrophe. J'ai enseigné. Je ne suis pas le seul. Vous avez remarqué que je ne suis pas tout à fait dans la pédagogie hyper-traditionaliste, etc.
1:37:36 Bon, n'empêche que il y a aussi l'inverse qui est une catastrophe. L'enseignement... Je ne veux pas dire laxiste parce que là, je parlerai comme la droite. Ce n'est pas du tout ce que je lui reproche. Mais l'enseignement qui détruit le patrimoine et qui fabrique l'amnésie en partie quand elle s'acharne contre le fait d'apprendre par cœur. Si vous n'apprenez pas par cœur à un certain âge petit, c'est comme un muscle, la mémoire. Vous ne pourrez pas en première année de médecine apprendre les QCM. Ça s'entraîne, la mémoire. Je donne un exemple entre mille.
1:38:06 Je te rends la parole tout de suite. Pardon, je te tutoie. Voilà, je veux dire, c'est très important ce que vous êtes en train de dire. C'est vrai que, générationnellement, l'érudition n'est pas... c'est plutôt une contre-valeur. C'est devenu un peu presque une contre-valeur, n'est-ce pas ? Je parle dans les médias et dans tout ça. Voilà. Je vous rends la parole. Mais je ne suis pas l'érudit. Moselle, j'aimerais bien... Non, mais j'ai de l'admiration pour les vrais érudits. Et c'est vrai, c'est ça, c'est pas sûr. J'avais deux questions pour être bien sûr de comprendre là où nous, nous étudions, on va dire aller là.
1:38:40 Ce qui t'arrange. La première chose, c'est une remarque très courte, c'est le fait qu'on ne puisse pas séparer la forme et la matière avec l'exemple du cendrier. Alors, je m'interroge, je me dis, alors si quelqu'un décide de faire un dessin très précis du cendrier, de le représenter en 2D, voire en 3D, une mention sur l'ordinateur, on aura bien la forme, on aura plus la matière. Donc, comment résoudre... Comment concilier, tout à fait. Et est-ce que ça en rapport, pour la première question, est-ce que ça en rapport avec ce que tu disais juste avant sur le fait que la pensée ne pouvait pas être séparée de la langue ?
1:39:19 Ce qui, à mon avis, enfin, ce qui, tu sais, fait débat dans l'histoire du livre, etc., mais qui est en même temps une question fondamentale qui n'est pas vraiment... il ne faut pas laisser la raison. Bien sûr. C'est bien de voir quel rapport entre pensée, langage et forme et matière. Bien sûr. Deuxième question, c'est pour être bien sûr de... Puisqu'il s'agit à la fin, si j'ai bien compris, de faire une sorte de synthèse entre la première partie, c'était l'analyse de la littérature classique, enfin, de la poésie classique...
1:39:52 Le moi est haïssable. Du moi, etc., du caractère exprimé dans la poésie classique. La deuxième partie, c'était la poésie romantique, et donc avec une autre forme d'expression, d'un affect. Avec une exigence de totalité, oui. Et alors, comment vous mène la synthèse ? C'est ça que vous avez... Très bonne question. Je vais la renvoyer à la fois suivante, mais ça me permet de faire un prélude. On fera la fugue la fois prochaine. La synthèse, c'est Baudelaire, à partir de la modernité poétique.
1:40:23 Je fais exprès de suivre le plan qu'on trouve dans les manuels. Ce n'est pas moi qui l'instaure. À savoir, Baudelaire dit, attention, le moi de Hugo, c'est le moi seulement conscient. Vous comprenez pourquoi j'en parle ce soir. C'est le moi de la conscience, le moi des sentiments, le moi des sentiments. Ça fait partie de la conscience. J'ai de la haine ou bien j'ai de l'amour. Je n'imagine pas que je puisse avoir en même temps les deux. C'est pas comme les politiques tout à l'heure. Et, ce qui veut dire quoi ? À partir de Baudelaire, on va remplacer le sentiment par la sensation. Ça va donner l'impressionnisme.
1:40:54 Voilà ce que je suis en train de dire. Le corps va enfin entrer en lice. Car l'âme, Baudelaire a dit qu'il était une poésie de l'âme. Et l'âme est bien plus proche du corps que ne l'est le cœur. Le cœur, c'est une partie du moi. Mais l'âme a lieu à la totalité. Vous avez le plus beau texte de Baudelaire là-dessus. C'est un texte critique. C'est un immense critique. C'est les notes nouvelles sur Edgar Poe. La préface qu'il a faite aux nouvelles histoires extraordinaires d'Edgar Poe. Il y a les histoires extraordinaires. Puis Poe a fait une suite, un deuxième recueil de nouvelles, les nouvelles histoires extraordinaires.
1:41:24 Prenez la préface aux nouvelles histoires extraordinaires. Cette préface s'appelle notes nouvelles sur Edgar Poe. Vous avez un paragraphe. Vous pouvez taper sur Google parce que tout le monde est sur Wiki. C'est admirable, cet immortel instinct du beau. Vous écrivez que ça. C'est admirable, cet immortel instinct du beau. Et on vous renvoie au texte, au paragraphe où commence le passage sur lequel j'attire votre attention. Un extrait des notes nouvelles sur Edgar Poe.
1:41:54 Ou Baudelaire. Et ça, ça répond à ta question. Je ne le fais que programmatiquement. On développera après. Montre qu'il y a une hérésie. Comme pour lui, la poésie est une religion. Une faute en poésie est une hérésie. Je vous vois comme image. Il y a une hérésie qui parcourt toute la poésie de son temps, y compris Hugo, etc. C'est l'hérésie de l'enseignement. C'est lui qui parle comme ça. Il souligne l'enseignement. La poésie n'a rien à enseigner. Vous voyez, on commence à comprendre. Il a compris que Racine exprimait sans savoir. Sans qu'il ait besoin de modéliser. Il n'enseignait pas.
1:42:24 Lui, ce qu'il veut, c'est divertir. Il veut faire plaisir à Madame Racine. Il le dit. Notre but est de plaire à votre altesse royale. L'essentiel est de plaire et de toucher, dit Racine. Et non pas de dire des choses profondes. Il est malin quand même. Donc, l'hérésie de l'enseignement. Il dit que la poésie n'a pas pour but d'enseigner, comme chez Hugo, l'émancipation des peuples. Il ne dit pas que la poésie ne doit pas faire du bien. Il dit que s'il veut qu'elle fasse du bien, il ne faut pas que ce soit son but au départ, avant le poème.
1:42:57 Que le poème fasse du bien, bien sûr, dit Baudelaire. Il ne lui demande pas mieux. Mais il fera d'autant plus de bien qu'il n'a pas été pensé pour faire du bien, mais pour faire de la beauté. On est en poésie, on est en esthétique, on n'est pas en politique. C'est important, la coupure Baudelaire. Il y a eu une médiation entre les deux, puisqu'on est un peu en histoire de la littérature, une réflexion philosophique sur l'histoire littéraire, voilà où on en est. Il y a eu entre les deux un passage qui a permis la coupure Baudelaire, mais qui ne pouvait pas la faire, parce qu'elle était une autre unilatéralité, par opposition romantique, c'était le Parnasse.
1:43:29 Le Parnasse qui a dit, il y en a marre des sentiments, de ceci, de cela. Il faut revenir à l'objectivité, aux choses dures, qui ont des formes claires bien déterminées, aux arts plastiques, et non pas à la bouillie du sentiment. Bref, les Banville, les Gautier, etc. Il faut revenir à l'art pour l'art, on disait. L'art pour l'art, et non pas l'art pour la politique, l'art pour ceci, pour cela, pour la morale, pour les bonnes mœurs. Maintenant, c'est tout juste Onfray. Je reviens à Onfray, n'est-ce pas ? Une belle œuvre, c'est une œuvre qui exprime de bons sentiments, elle est bien bonne. On sait bien que les bons sentiments font des millions de morts.
1:44:04 C'est Pascal, hein ? Ce n'est pas un monstre, Pascal, mais quand il dit l'homme n'est ni ange ni bête, mais le malheur est celui qui veut faire l'ange fait la bête. Précisément parce que il voudrait couper cette totalité qu'est l'homme en deux et ne garder par abstraction que la partie angélique. À ce moment-là, il fait la bête. Quand vous plongez un ballon dans une baignoire, il ne demande qu'à remonter et à vous sauter à la figure. Vous comprenez ce que je veux dire ? Si je refoule de moi la partie démoniaque, je veux dire que c'est la meilleure manière de la déchaîner.
Platon, la fleur de Mallarmé et la matérialité de la forme
1:44:35 Voilà. Donc, il y a eu le Parnasse qui, en soignant la forme, a mis Baudelaire sur la voie. Il faut faire un poème pour qu'il soit beau. Sans doute, l'art pour l'art. Mais, à partir de là, ce n'est pas vrai qu'il ait son contenu, l'art, dit Baudelaire. Il va jusqu'à dire qu'il fait une espèce de néo-platonisme. Vous savez que pour Platon, tout notre monde qui nous entoure, le monde empirique, n'est que le reflet d'un monde qui est au-delà, qui est transcendant au monde sensible, qu'il appelle le monde intelligible. Et si toutes les fleurs que nous voyons autour de nous ne sont que des copies de l'idée de fleurs, qui seules existent, c'est troublant, Platon.
1:45:12 Il ne dit pas, il ne dit pas, il y a le concept général de fleurs et les fleurs particulières, parce que ça, Aristote est d'accord. Mais Aristote est scandalisé que Platon ait jusqu'à dire que seule la fleur générale existe. Vous avez vu tout à l'heure qu'Aristote avait dit qu'il n'y a de connaissance que du général et d'existence que de l'individu. Et voilà que Platon dit non. Ce qui existe, c'est l'idée de fleurs. Ça doit être autre chose que généralité abstraite, l'idée chez Platon. Et pour vous montrer que je ne m'éloigne pas de ta question, Mallarmé, donc, je suis dans la succession de Baudelaire, immédiate, n'est-ce pas, surtout quand on lit un poème comme Brise Marine qui est encore très baudelairien, avant que Mallarmé soit quasi hermétique.
1:45:49 Mallarmé, dans un texte célèbre en prose, où il réfléchit sur ces problèmes-là, que je vous conseille, qui s'appelle Variation sur un sujet. Ce sujet, c'est la crise que vit la poésie de son temps, tout simplement. Ce n'est pas une exquise crise, comme il dit. Et dans un extrait de Variation pour un sujet qui s'appelle Crise de vers, donc ça s'inscrit assez bien dans notre séminaire, entre Crise. On n'est pas loin de la guerre de 14, ce qui s'approche avec quand Mallarmé écrit. Tout ce qui s'exprime par la modernité depuis Rousseau va s'engouffrer dans les carnages de 14.
1:46:22 Et la recherche du temps perdu de Proust finit avec des dirigeables au-dessus de la place de la Concorde. Rougeoyant de la bataille de 14-18. Ben oui. Alors que c'était parti des jardins de Combray. Donc, Mallarmé dit, je dis une fleur, c'est un passage célèbre. Sous-entendu, quand je dis une fleur. Sans préciser, je n'ai pas dit une tulipe, je n'ai pas dit, je ne suis pas dans l'Empirisme, je n'ai pas dit une rose, un chrysanthème, etc. Bref, les calices connus. Il dit les calices sus. C'est pas que vous compreniez, parce que c'est toujours un peu délicat comprendre du premier coup, Mallarmé.
1:46:53 Je dis une fleur, et hors de l'oubli, où ma voix relègue, sous-entendu, ne faisons pas attention, aucun contour en tant que les calices sus, c'est-à-dire bien loin de toutes les formes de fleurs connues, quoi, déterminées, la tulipe, la rose. Et hors de l'oubli, où ma voix relègue, aucun contour en tant que les calices sus, musicalement se lève, quand je dis fleur, une fleur, musicalement se lève, c'est beau, parce qu'au début, on voit quelque chose, maintenant, on entend musicalement. Vous voyez les correspondances de Baudelaire. Musicalement se lève, idée même, Platon, et suave.
1:47:25 Alors maintenant, il n'y en a pour le nez, en plus. Et pour la langue. Musicalement se lève, idée même, et suave, de point, l'absente de tout bouquet. La fleur absolue, c'est cette fleur-là, qui ne sera jamais tout à fait ni la tulipe, ni la rose, etc., qui correspond, et je l'ai dit tout à l'heure pour le Parthénon, à un désir. Et là, on revient à Freud. Freud fait des grands développements sur les odeurs. Vous voyez, on n'est pas loin des fleurs.
1:47:56 Grand développement sur l'odeur. Pourquoi le sens de l'odorat est-il à ce point amoindri chez l'homme, alors que chez les mammifères, il est capital ? Regardez la truffe d'un chien. Il sent de loin les choses, les effluves, etc. Les chats aussi. Les mammifères, c'est vital. L'odorat, et vous vous imaginez le rôle que joue l'odorat dans la sexualité des mammifères. Et Freud dit, ce n'est pas un hasard si ce sens est refoulé dans la culture humaine. Et s'il est sublimé, terme freudien, c'est-à-dire une fois qu'il a été refoulé, il revient symboliquement, mais sous forme sublime, dans toute l'histoire de la parfumerie.
1:48:32 qui remonte, comme vous le savez, comme les bijoux, comme tout ça d'ailleurs, à la plus haute antiquité et même à la préhistoire. Voilà ce que je suis en train de dire. Voilà ce qu'il est en train de dire. Ça nous entraîne loin, ta question. Donc bravo de l'avoir posée. Oui, oui. Alors, petite erreur. C'est très bien de la poser, je vais la dire naïvement, mais c'est la bonne naïveté, celle qui nous fait progresser. Parce que tu vas nous aider à comprendre ce qui fait s'écrouler, ce qui reste de naïveté dans ta question.
1:49:03 Tu vas nous aider à comprendre ce que Platon appelle la transcendance, le monde intelligible, la forme, l'eidos, l'idée. Ce n'est pas ton histoire de forme sur un design d'aujourd'hui, d'ordinateur, en 3D, en HD d'ailleurs. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas vrai que c'est immatériel. Je m'excuse de rester matérialiste. Ça ne se réduit pas à la matière non plus. S'il n'y a pas la forme, il n'y a aucun intérêt. Mais par contre, il y a bien des... C'est ionisé.
1:49:34 Il y a bien un écran. Pour que ça existe, pour que ce soit dans le monde sensible, il faut que ça passe par une matérialité. Fût-elle un peu moins familière à nous que la matérialité du menuisier ou du forgeron, bien sûr. Est-ce une façon de dire qu'il ne peut pas y avoir d'idée en soi tant qu'elle n'est pas mise en forme ? Tant qu'elle n'est pas, continue, exprimée. Il n'y a pas de in, il n'y a pas de ex. Ça, c'est la dialectique. Ça, c'est intéressant. Et on revient à penser et langage. Oui, et on revient aussi à la critique du cognitivisme.
1:50:04 Je te rejoins complètement parce qu'il y a aujourd'hui une obsession chez les cognitivistes de penser qu'il y a, par exemple, qu'on est naturellement avec le concept de chien, ce qui a fait dire à je ne sais plus quel philosophe que le concept de chien n'aboie pas. Spinoza. Magnifique nominalisme de Spinoza. D'accord ? Les concepts, c'est des concepts. Les réalités, c'est des réalités. Le concept de chien n'aboie pas. Et puisqu'on parle de chien, le même Spinoza dit il ne faut pas confondre quand on dit chien, le chien animal aboyant et le chien constellation céleste. C'est joli.
1:50:35 Il faut faire parler les mots avant de les utiliser. Sinon, on est dans la confusion, dans la propagande. Et on change de sens au cours de la conversation en gardant le même mot, ce qui est très dangereux. Je prends le mot démocratie, liberté. J'écrase le Vietnam, n'est-ce pas, sous les bombes, au napalm, au nom de la défense du monde libre. Et, vous voyez, pour ne pas qu'il y ait de jaloux, et en face, je me bats contre le communisme, mais dans le communisme en face, on parle aussi des démocraties populaires. On emploie aussi, on prétend aussi défendre la démocratie et la liberté. Donc, je veux dire, vous voyez, si on prend les mêmes mots avec des prédicats exactement opposés, il vaut mieux prendre d'autres mots.
1:51:08 Et que les sujets changent, aux sujets grammaticaux en même temps que les prédicats. Voilà. Est-ce que là, on n'en est pas à la dernière question ? On peut, on peut, une dame, vous pouvez les passer un petit peu, à la fin de la minute, s'il y a une question pour ce mot. Je suis arrivé un peu tard, j'avoue. Puisqu'on nous fait le bonheur de nous autoriser à poser quelques dernières questions. Oui ? Romain ? Aliocha, pardon.
Beethoven et l'inconscient comme totalité
1:51:39 Oui, et bien, au départ, il y a le moi classique. Le moi dont j'obtiens la puissante unité à condition d'en exclure tout ce qui en ferait une totalité. D'accord ? Je crois que c'est, tu comprends bien ça, je connais ta culture à ce niveau-là et même j'ai envie de la culture cinéphilique que je n'ai pas.
1:52:09 On parle d'érudition, j'aimerais bien avoir son érudition cinéphilique. Et je connais plein de films, c'est des films qui me plaisent, je n'ai pas d'ordre là-dedans. Et donc, unité au détriment de la totalité. Et c'est délibéré, on n'a pas, ce sera obscène pour un classique, n'est-ce pas, que la totalité de l'individu soit exprimée. Voilà. Obscène, c'est-à-dire, c'est ce qu'il y a là, devant, sur la scène, n'est-ce pas ? Il ne manquerait plus que ça.
1:52:39 Aujourd'hui, c'est parler de lutte de classe qui est obscène, par exemple, dans le consensus contemporain. Il faut que ça reste souterrain. Et comme les titans par rapport aux dieux. Et donc, deuxième phase, le contraire, on ne doit parler que du moi et si possible, dans sa totalité. Les romantiques, alors là, le moi, l'instinct, l'inspiration, et non pas seulement le moi raisonné des classiques, le moi de la conscience, clair à elle-même et transparente, pas du tout, en laissant exprimer, la grande coupure musicalement, c'est Beethoven.
1:53:11 C'est clair. Avec Beethoven, se déchaîne tout d'un coup, n'est-ce pas, des forces qui étaient tenues, n'est-ce pas, de la musique qu'on appelle maintenant baroque et que j'appelle moi classique, tout simplement, n'est-ce pas ? Ça, chacun ergotera comme il voudra, mais ce qui est sûr, c'est que les musiciens baroques ne se sont jamais appelés baroques, tenaient en tout cas sous le boisseau. L'évangile en dit, on ne met pas une lampe sous le boisseau. Et on ne met pas une lampe dans une armoire. Et voilà, et tout d'un coup, avec Beethoven, les forces se déchaînent. Si vous voulez parler plus rigoureusement, à partir de Beethoven, le rythme n'est plus un facteur indépendant, comme a dit un grand chef d'orchestre, n'est-ce pas ?
1:53:47 Parce que jusqu'à Beethoven, la métrique est constante dans la musique baroque, tida-dim, tada-dam, tida-dim, oui, grosso modo, 9,10e statistiquement, vous prenez, le 9,8e de la musique d'avant la révolution française, elle est soumise à ce qu'on appelle l'isométrie ou l'homométrie. Et à partir de Beethoven, il y a des trous dans la rythmique. On ne sait pas du tout si ça va aller à gauche, à droite, ou même si la musique va recommencer. Je ne sais pas, le silence et tout. Qu'est-ce qu'il y a eu entre les deux ? Bagatelle, la prise de la Bastille et l'épopée napoléonienne.
1:54:19 Je veux dire, c'est juste ça qui se passe d'un coup et qu'il n'y a plus ce vieux monde qui n'est pas si vieux. Il est celui de gens qui sont encore là mais où il y avait une place pour chaque chose et chaque chose à sa place comme dans les caractères de La Bruyère. Ben oui, c'est fini. Voilà. Donc avec ça, il faut refaire un monde. Je viens de résumer l'esthétique de Beethoven. L'ordre n'est pas donné chez Beethoven. On hérite d'un chaos. Vous le voyez dans les premiers mouvements des œuvres de Beethoven. Et on a le droit à un triomphe à la fin dont le plus célèbre l'ode à la joie, n'est-ce pas, par exemple, dans la 9e, on a droit à une synthèse, à une victoire sur le chaos mais parce qu'on a repris les morceaux épars ça et là alors que les musiciens d'avant, il y a de l'ordre dès les premières mesures, n'est-ce pas ?
1:55:01 Voilà. Je voulais un peu incarner ma réponse à ta question. Et la synthèse, ça consiste à dire c'est l'inconscient qui doit s'exprimer. C'est la totalité plus que jamais. Autrement dit, ce n'était pas encore le moi total, le romantisme. Il avait la prétention de la totalité et il confondait le moi avec la conscience. Un peu comme le jeune Marx naïvement quand il lit Hegel, n'est-ce pas, dit ce n'est quand même pas la conscience qui fait l'histoire. Hegel n'avait jamais dit ça. Hegel parle de l'esprit mais l'esprit ce n'est pas la conscience.
1:55:33 C'est la totalité du moi, précisément. Ce n'est surtout pas la partie seulement consciente du moi qui n'est que l'idéologie, qui est la petite fleur qui flotte à la surface mais dont les racines plongent dans une terre grasse pleine d'escargots comme dira Flaubert. J'ai répondu un peu à ta question ? Oui, mais définitif. C'est presque une antiphrase son définitif parce qu'il n'a pas de fin, précisément. Exprimer le moi dans la totalité, c'est constater tout d'un coup que rien ne vient le borner.
1:56:04 d'où le risque de pathologie, d'où la folie, la névrose, les Artaud, les Van Gogh, la modernité, c'est ça aussi. Ce n'est pas un hasard si ça commence avec le romantisme allemand qui est très proche de cette modernité post-baudelaireienne. En France, le romantisme a été retardé dans toute sa force parce que la langue française et le modèle classique faisaient que même le romantisme français reste encore très classique d'expression. C'est Rimbaud qui s'en est aperçu. Les romantiques sont étranglés par la forme vieille, comme il dit avec son impertinence de jeune.
Le beau et l'hypothèse d'un désir commun
1:56:34 Voilà. Je ne vais pas trop m'attarder parce qu'il est tard, mais je te donne la piste de réponse à ta question. Je sais que tu en sais assez pour prolonger avantageusement. Oui ? Je voulais revenir sur la dialectique du beau que vous avez évoqué. Le sophiste, Platon, et... Oui, en opposition, le dogmatique et le relativisme. Le dogmatique, il y a un beau en soi qu'on peut trouver si on est suffisamment sensible à ça et puis l'autre qui estime que, le beau, c'est un construit, c'est construit d'une complexion particulière, etc.
1:57:05 Vous avez dit que Platon, pour lever ses contradictions, à regarder ce qu'il y avait commun dans les deux, c'était le regard, le fait même que, par le regard, on recherche, donc à l'extérieur, ce beau qu'on cherche. Par le regard, très bien. Le fait même que soit le regard, le regard nous pousse vers l'extérieur, à l'inverse du connaître-toi toi-même. Mais même si le beau a l'air d'être au centre d'une opposition entre l'esprit, c'est relativiste, est-ce que c'est dogmatique, est-ce que c'est un en soi, en tout cas, l'idée du beau, ça a l'air d'être un en soi puisqu'on veut constamment le rechercher à l'extérieur. Donc c'est ça, c'est la première question. Et deuxièmement, je me demandais comment le connaître-toi-toi-même qui vient finalement comme synthèse du raisonnement de Platon sur cette opposition, comment l'idée du beau vient à cette question ?
1:57:45 Quel est le rapport entre le connaître-toi-même et le beau ? Eh bien, c'est un petit peu là-dessus qu'on s'est quitté quand on a parlé de ce problème. On a vu que, et c'est la médiation que tu oublies si tu veux retrouver la piste positive qui fait qu'on n'arrive pas à des impasses, c'est que le grand tournant, c'était quand on a dit c'est beau, égal, ça me plaît. J'ai un plaisir que ce plaisir me soit donné par le Parthénon ou bien par une forme d'art qui est exactement l'opposé. Dans les deux cas, si je dis que c'est beau, les caricaturistes romantiques, montrer les romantiques avec une bannière où il y a marqué le beau, c'est le laid.
1:58:20 N'empêche que, dans tous les cas, ça me procure un plaisir. Je vais au concert écouter une musique que les classiques trouvent laide, celle de Beethoven par exemple, trop bruyante ou je ne sais pas quoi ou trop dissonante. Bon, mais dans les deux cas, j'éprouve un plaisir, c'est pour ça que j'y vais. Si j'éprouve un plaisir, c'est qu'un désir est satisfait. Le tournant est là. Et donc, le désir, ça se passe in, pas ex. ça s'exprime à l'extérieur. On l'a vu avec mes exemples d'actes manqués, de psychanalyse, du copain de Freud sur les marches de l'université. Ça s'exprime, le désir, il s'exprime, mais ce n'est pas comme l'image qui me vient de l'extérieur, comme une perception des étoiles, par exemple, des étoiles sur ma rétine.
1:58:59 Ce n'est pas du tout pareil. Ce n'est pas un chemin qui va de l'extérieur vers l'intérieur, qui existe aussi. Là, c'est le contraire. C'est un peu comme le cri que je pousse en rêve dans la nuit. C'est quelque chose qui vient de l'intérieur et qui sort vers l'extérieur. C'est l'expression, justement. Le mouvement qui va de dedans vers dehors. Mais qui vient de dedans. Donc, ta question devient, pour arriver à l'ensoi au critère de Beau, ou bien nous avons tous des désirs qui nous séparent les uns des autres, et dans ce cas-là, arrêtons d'écouter politique et battons-nous.
1:59:29 Arrêtons d'aller écouter cet andouille de Pagani et faisons la guerre. Pour en finir avec la crise. Ou bien c'est dans le désir que nous nous rapprochons le plus. Ce que j'ai l'outre-cuidance de penser profondément. Ça va à l'inverse de tout ce que vous nous faites croire. Moi, je pense que nous désirons tous la même chose. Voilà. Mais que nous ne sommes pas au même moment de parcours qui nous relie à ce désir. Tout simplement. Nous ne sommes pas toujours tous au même moment comme un jeu de l'oie.
1:59:59 Au sens d'un jeu de l'oie, je ne dis pas qu'il y en a un en avance, en retard, parce que ça tourne en spirale comme ça. Mais au fond, si vous voulez, pour caricaturer un peu, prenons huit mecs. J'ai dit exprès des mecs, c'est-à-dire des hommes caricaturés, tels que nous sommes la plupart du temps. Je vais dire nous, mecs. Huit mecs ensemble à table dans un café parlant des nanas. Ça arrive souvent. Et disant, ah moi, ce que j'aime, c'est la petite brune bouclée. Ah non, non, moi, c'est la grande blonde aux cheveux flaves et rutilants comme disaient Hugo et Nodier. Ah non, non, moi, c'est la petite rousse irlandaise qui a des taches de rousseur.
2:00:29 Bon, chacun, apparemment, ils sont séparés par leurs critères d'appétence, n'est-ce pas ? Et puis, tout d'un coup, il y en a une qui passe. Je ne vous dis pas comment, si elle est blonde, petite, grande ou quoi. Ce qui est sûr, c'est que les huit se retournent méduser et la regardent en bavant. C'est tout. Voilà mon hypothèse. On peut inverser, des nanas parlant des mecs, je veux dire.
2:01:01 Merci Dominique, merci à tous. Merci à vous.