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Romantisme progressiste et romantisme réactionnaire
0:00 Bonjour chers amis, chers confinés, ça fait déjà deux mots que je peux utiliser sans me soucier de l'inclusivité. Confinés ou amis, l'orthographe française est ainsi faite qu'à l'oreille comme ça on peut le prendre aussi bien au masculin qu'au féminin. Chers camarades, idem, les plus fidèles, je ne cesse de vous exprimer ma gratitude pour être fidèles à nos rendez-vous de la confinitude, pour ne pas trop perdre de temps.
0:57 J'ai toujours le timing un peu à part deux, comme vous savez. Je passe directement en préalable, si vous voulez, aux trois textes sur lesquels je voudrais rebondir aujourd'hui, et qui vont s'afficher quand je vais en parler, je présume. Je crois que certains d'entre vous, grâce à notre site Facebook, notre page Facebook, en ont déjà pris connaissance.
1:29 C'est mieux de s'en imprégner un peu en amont, quelques jours avant. à telle enseigne que si je fais un commentaire qui se focalise sur telle partie et qui sacrifie un peu telle autre, au moins tout le contexte du texte soit pris en charge. C'est toujours mieux de s'imprégner du texte avant de travailler dessus. Surtout ce genre de texte serait dense.
2:00 Mais avant, je vous ai dit à titre préalable, je continue à répondre aux questions, parce que ce n'est pas pour revenir en arrière, c'est pour avancer. D'abord, il y a des questions que j'ai un peu sacrifiées. Je pense à Mehdi Brochet, à Jess Fincher aussi. Et quant à nos amis norvégiens, je les cite les trois, parce que les trois posent une question qui est en rapport avec la relation classicisme-romantisme.
2:33 Et si je peux me permettre, je vais commencer par citer la question de Mehdi. Je ne lui fais pas violence en mettant sa question en public, puisqu'il l'a posé lui-même publiquement la dernière fois, n'est-ce pas ? Or, je trouve qu'il exprime très bien, non seulement la problématique que j'essaye de faire émerger, la problématique immanente à la modernité, je vais y revenir, à notre modernité, il la reprend très bien.
3:13 Et en plus, il anticipe sur les malentendus qu'on pourrait faire sur les termes que j'ai employés, romantisme, classicisme, révolution, contre-révolution. Je ne suis pas là pour faire une distribution des prix, mais je suis très favorablement impressionné par l'aptitude dialectique de Mehdi, parce qu'il montre bien, et c'est un point sur lequel je voudrais insister aujourd'hui tout spécialement, qu'on n'est pas dans le manichéisme.
3:44 Je ne suis pas en train de dire le romantisme c'est contre-révolutionnaire, ou l'inverse d'ailleurs. Je ne suis pas en train de dire le classicisme c'est fasciste, et le romantisme c'est marxiste. Alors voilà, je trêve de bavardage, je cite Mehdi qui résume ça très bien, dans la question qu'il a posée la dernière fois, et sur laquelle je vais appliquer à répondre, puisque vous allez voir que la matière de sa question est reprise par nos amis norvégiens d'Algarbra, et en même temps ça permet de répondre à la question de Jess.
4:20 Mehdi. Alors, n'y a-t-il pas un héritage romantique progressiste et un héritage romantique réactionnaire ? Eh bien voilà quelqu'un, n'est-ce pas, qui n'est pas dans le manichéisme. Il a bien compris l'ambivalence du romantisme. C'est un terme, vous voyez, très important chez Freud, l'ambivalence. Ce n'est pas l'ambiguïté. L'ambiguïté c'est un peu, il y a de la fourberie, il y a de l'arnaque derrière. Il est ambigu, ça veut dire, il nous dit ça, mais ce n'est pas tout à fait ce qu'il pense. Ce n'est pas clair.
4:51 Ça pourrait être pris dans plusieurs sens. Non, l'ambivalence c'est que le sujet lui-même ne s'aperçoit pas. Il est contradictoire. Il croit vouloir ceci, il croit haïr alors qu'il est en train d'aimer et vice-versa, pour prendre un des exemples les plus simples, il est plus spectaculaire. « I hate and love her », comme dit un poète célèbre. Donc, le romantisme justement, c'est cette ambivalence. On va voir après, ce n'est pas non plus un opportunisme.
5:23 Il n'est pas les deux en même temps et à la fois. On va essayer de déterminer quand est-ce qu'il est romantique et quand est-ce qu'il est progressif, quand est-ce qu'il est réactionnaire. N'y a-t-il pas, je reprends le texte de Mehdi, n'y a-t-il pas un héritage romantique progressiste et un héritage romantique réactionnaire, correspondant, pour ce qui est du réactionnaire, au tournant irrationaliste de la bourgeoisie que le Lukács de la destruction de la raison voit très bien. Je rappelle que le grand Lukács, son livre le plus célèbre, et en même temps qu'il est un chef-d'œuvre, « La destruction de la raison », dont la réflexion sur l'ontologie de l'être social a été rééditée aux éditions Delga, que je recommande chaudement, Lukács, avec ce très beau titre, « La destruction de la raison », a découpé tout un processus historique qui commence exactement à l'époque dont je parle, dont je dis qu'elle correspond à l'émergence de notre modernité, sinon de la modernité en général, qui est un concept plus extensif.
6:35 Notre modernité, celle qui fait suite à la révolution industrielle anglaise et à la révolution politique française, bref, celle que les romantiques allemands, les idéalistes allemands, lesquels, les révolutionnaires, les progressistes, les réactionnaires sont les premiers à se ramasser dans la figure, cette modernité, elle leur éclate à la figure, c'est important, ce que nous allons voir. Il le prend donc à sa naissance, puisque c'est Schelling, en gros, la première grande étape de la destruction de la raison, jusqu'à Heidegger, jusqu'à notre époque, en passant par les doctrines, comme dit très bien Mehdi, irrationalistes.
7:17 Regardez à quel point les Schopenhauer et Nietzsche sont à la mode. Quel adolescent n'a pas été Nietzscheen, Schopenhauerien ? N'est-ce pas ? Quand on est adolescent, avec l'acné boutonneux, la figure du surhomme, on vous parle, on s'identifie facilement à Zarathoustra, à Dionysos dansant, n'est-ce pas ? On va voir, avec les textes que je vous ai préparés, Denis, d'ailleurs, que la réalité est un peu plus ambivalente, pour reprendre le terme de Mehdi.
7:49 Donc, je reprends du début, et je continue jusqu'à la fin la question de Mehdi. N'y a-t-il pas un héritage romantique progressiste, et un héritage romantique réactionnaire, correspondant au tournant irrationaliste de la bourgeoisie, que le Lukács de la destruction de la raison voit très bien, tout en sachant que le très jeune Lukács avait déjà vu dans l'âme et les formes le caractère réactionnaire et bourgeois du romantisme allemand.
8:19 Alors voilà, ce n'est pas le romantisme en général, mais non. Correspondant à une impasse de classe, à une situation sociale et historique objective. Simplement, ça c'est des rappels excellents que nous fait Mehdi, mais maintenant il peaufine la partie questionnante de sa question, si je puis dire, à titre redondant, simplement quid de la récupération du romantisme par la bourgeoisie dans sa phase d'ascendance, qui répudie la raison qu'elle comprend alors comme une menace.
8:50 Et là, il montre parenthèse, émergence de la philosophie de l'histoire et du marxisme. Voilà. Donc, merci beaucoup Mehdi. nos amis norvégiens m'ont écrit très gentiment qu'ils suivaient attentivement nos ateliers de la… non, non, non, non, le fait que nous soyons… nos attelés de la confinitude, dans la mesure où les questions que nous soulevons rejoignent apparemment totalement les préoccupations qu'ils sont en train de développer dans leur propre activité en Norvège, et Dieu sait si elle est féconde et courageuse.
Musique classique, luttes sociales et figure du réactionnaire
9:29 Je rappelle que… dans nos deux amis norvégiens, je pense à Agnès Nédregard, qui est présidente de l'Association des artistes plasticiens de Norvège, et donc les questions esthétiques ne lui sont pas extérieures, et ce qui ne l'empêche pas d'être marxiste-léniniste, et même, si je puis dire, clouscardienne, elle me corrigera si je me trompe, convaincue. J'ai un petit souvenir que je cite rapidement, des heures merveilleuses que j'ai passées à Bergen, en Norvège, grâce à leur invitation, pendant les deux journées splendides, dans une des villes les plus pluvieuses du monde, et au mois de mai, il faut aller au mois de mai, si vous voulez, dans ces parages, ce n'est pas juillet-août, on est très au nord, il faut aller au mois de mai pour avoir le plus de chances d'avoir de belles journées.
10:25 Et donc, arrivé à leur appartement, qu'ils donnent sur la rue, de la fenêtre, on voyait les ouvrages de Clouscard, n'est-ce pas, parler à celui qui est en train de marcher sur le trottoir, n'est-ce pas, s'afficher à la vitre de l'appartement, carrément. Voilà. Or, j'ai appris aussi, par un gentil message, que notre ami Rémi Cardinal, que je salue au passage, et qui est, je le dis pour ceux qui connaissent mal ce répertoire, qui est pianiste classique, mais qui est surtout fondateur, parce qu'il y en a des pianistes classiques, mais qui est fondateur, sur Facebook, d'une page que je vous recommande, d'un site qui s'appelle l'armée des romantiques, et qui s'est enrichie récemment à la faveur des événements que nous vivons depuis quelques mois, parce que je ne parle pas seulement du confinement, je parle depuis même les Gilets jaunes.
11:25 Il a fondé la convergence des luttes, mais des luttes L-U-T-H-S. Nous sommes ici entre musiciens. Vous avez tous vu, comme moi, ces images extraordinaires, et sans précédent, des musiciens, instrumentistes, choristes, de l'Opéra Bastille, de l'Opéra Garnier, sur les marches de leur palais, en train de protester contre la politique sociale qu'on leur impose, en particulier dans leur lutte contre le projet de réforme des retraites, et donc cette convergence des luttes, est une manière ici de prendre acte de cette émergence collective, parce qu'à titre individuel, il y en avait déjà, mais cette émergence collective des luttes sociales dans ce monde peu connu du grand public des musiciens du répertoire classique.
12:22 On dit très souvent aux jeunes, on leur fait croire, ce n'est pas que le classique, c'est pour les riches. Stupidité. Moussorgski ramassé dans un caniveau, n'est-ce pas, ivre mort, Mozart enterré à la fosse commune, n'ayant même pas sa famille assez d'argent pour payer un enterrement, mais fut-il minimaliste. Je ne parle même pas de Schubert, mourant à 31 ans dans un anonymat, une misère.
12:54 Alors que vous avez tous vu comme moi des vedettes du rap faire semblant de se bastonner dans des aéroports, et ceux-là, leur chiffre d'affaires tourne sur des milliards, n'est-ce pas ? Voilà. Mais moi, je ne suis pas comme ceux qui écartent un revers de main à la musique classique. Je ne juge pas le rap à travers eux, je juge le paradoxe, n'est-ce pas, de ceux qui croient que le rap, c'est une musique populaire et que le classique, c'est une musique élitiste. Voilà. Donc, Rémy Cardinale, lui aussi, n'est-ce pas, est très attentif à cette dichotomie de classicisme ou romantisme, d'abord, pas seulement parce qu'il a fondé l'armée des romantiques, mais parce qu'il perçoit très bien, je crois qu'il est attentif à notre problématique à ce niveau-là, le côté réactionnaire qu'il y a dans ce que j'ai appelé non pas le classicisme, qui n'a rien de réactionnaire.
13:49 Le classicisme, à son apogée au 17e siècle, à l'époque, ça ne veut rien dire, révolutionnaire, progressiste. Au 17e siècle, en général, on est conservateur. Voilà, tout simplement. Ce qui est très différent de réactionnaire. Je vous ai déjà dit que le réactionnaire est beaucoup plus dangereux que le conservateur, parce que le réactionnaire, c'est le conservateur qui a eu peur. Comme les émigrés à la Révolution quand ils sont revenus, ceux qui n'avaient rien appris ni rien oublié, comme dit une formule célèbre, ils ont eu peur et donc ils deviennent méchants.
14:20 Comme dit Spinoza, le magnifique début d'un de ses plus beaux textes, les hommes sont pour la plupart méchants. Ils sont malheureux. Ils sont devenus méchants parce que malheureux. Ils ont eu peur. Donc voilà, c'est le néoclassicisme, c'est-à-dire le retour au classicisme après le surgissement de la modernité et du romantisme, qui peut avoir une tendance réactionnaire, contre-révolutionnaire. Et maintenant, je vais essayer de mettre un peu de l'ordre dans tout ça, puisque ça tourne autour des mêmes questions.
La philosophie, fille de la crise
14:52 et pour ça, je vous ai préparé donc trois textes avant de les lire. Deuxième petit préalable, mais très court cette fois, c'est un rappel. Le rappel, c'est les problématiques que je résume, les problématiques que je suis en train de soulever. j'ai apporté une hypothèse dont je vous ai dit prenez garde parce qu'elle est personnelle, donc, vous l'exprimant, vous la transmettant, je ne fais pas comme d'habitude, je ne transmets pas le corpus d'un autre et donc vérifier et contre-propositionner.
15:33 Cette hypothèse, c'est que l'accès de la modernité au concept hegelien de savoir absolu qui, encore une fois, n'a rien à voir avec le fait de connaître toute chose de ce qui est stupide. Il y a des tas de choses qui n'est pas nécessaire de connaître. Je vous ai déjà dit qu'il y a de gouttes d'eau dans l'océan indien, après tout. Voilà. Je rappelle au passage que le cognitif pur, c'est une chimère complète. N'est-ce pas ? Aristote est un immense penseur, un des plus grands de tous les temps.
16:03 Son effort d'intelligibilité est colossal, un des plus grands d'histoire de l'humanité. Il n'empêche que, il commence son admirable métaphysique par cette bêtise. Ce n'est pas une bêtise. Enfin, je veux dire, vous voyez, par cette bévue idéologique, tous les hommes désirent naturellement savoir. C'est un début archi-célèbre. Tous les hommes désirent. Non, ce n'est pas spontané. On ne désire pas savoir. Il n'y a pas du cognitif pur. Si on cherche à savoir, c'est qu'on s'est ramassé un coup sur la tête. Sinon, on ne serait pas assez idiot.
16:33 Je suis en train d'anticiper sur le texte de Nietzsche que je vais vous lire. On ne serait pas assez idiot pour aller chercher à savoir et donc peut-être apprendre de mauvaises nouvelles, n'est-ce pas, si on n'y avait pas été contraint par une situation de crise. Voilà. Je ne veux pas rappeler à ceux qui sont familiers de mes interventions depuis le début que j'aime oublier que la philosophie est toujours fille de la crise, les grandes avancées de l'histoire de la philosophie. Les grandes articulations de l'histoire de la philosophie se sont toujours produites en période de crise.
17:05 Crise de la cité grecque, Socrate, crise de la monarchie féodale ou de la féodalité monarchique, comme vous voulez, au XVIIIe siècle, les lumières. Ce qui prouve bien que si les choses vont bien, on peut continuer comme ça sans se poser des questions et sans dire tout d'un coup, comme Socrate, qu'appelles-tu ?
17:36 Je vous ai raconté l'anecdote de ce gamin qui n'avait pas commencé à parler. Il avait déjà cinq ans et il ne parlait toujours pas. Les parents pensaient qu'il était débile, qu'il avait une déficience neuronale pour parler comme les ignares. Et tout d'un coup, l'enfant à table, tout le monde était un peu accablé et silencieux, dit « passez-moi le sel s'il vous plaît ». Stupéfaction à table, larmes de joie, n'est-ce pas, le cercle familial, euphorique. Mais enfin, pourquoi tu n'as pas parlé avant ? Je veux dire, on s'inquiétait et le gamin répond parce que jusqu'ici, tout était parfait.
18:10 Quand tout est parfait, on ne pose pas de questions. Donc, Aristote a tort de dire « tous les hommes désirent naturellement savoir ». Ce n'est pas naturel, c'est ramasser des coups. Voilà. Donc, encore une fois, l'hypothèse que j'apporte, c'est que ce savoir absolu, ce savoir qui, au détriment de la conscience, la conscience, notre conscience, la mienne, la vôtre, est pétrie de certitudes au départ.
18:40 On ne commence pas par la vérité, on ne commence pas par des certitudes. Quelle est la plus belle voiture du monde et la meilleure, d'ailleurs ? Eh bien, je dis n'importe quoi, c'est la 308 Peugeot. Pourquoi ? Parce que c'est celle de mon père, dit le gamin dans la cour de l'école primaire. À son camarade qui dit « mais pas du tout, c'est la Golf Volkswagen ». Pourquoi ? Parce que c'est celle de mon père. On commence par des certitudes. Ce ne sont pas des vérités. Mais là, les deux certitudes, s'annulent l'une de l'autre. Vous voyez ?
19:10 Voilà. Malheureusement, il y a des certitudes moins graves, plus graves que celles-là, pardon, et qui ont duré pendant des lustres. N'est-ce pas ? Et vous en savez déjà maintenant assez au travers des interventions que j'essaie de faire progresser pour savoir qu'à la racine de toutes les certitudes, il y a ce préjugé qui est au fond de toutes nos consciences de vouloir qu'il y ait un déjà-là. quelque chose de substantiel au sens hégélien du terme là où il y a quelque chose de construit.
Naturalisme, surnaturalisme, point de vue anthropologique
19:44 Je rappelle ici, pour ne plus avoir à le répéter, je le répéterai d'autres fois, mais enfin, avant un certain temps, mais parce qu'il y a longtemps que je ne l'ai pas sorti et puis il y en a qui ne l'ont pas entendu puisque je vois avec bonheur que beaucoup de nouveaux venus à notre attelage de la confinitude. Je rappelle que si vous vous embrouillez en philosophie sur toute la ligne, il y a quelque chose qu'il faut toujours retenir. C'est que tous les points de vue philosophiques, non, non, je ne suis pas en train de caser mon truc à moi, au contraire, vous allez voir que tous les points de vue sont recevables dans ce que je vais dire.
20:15 Tous les points de vue philosophiques se ramènent à un des trois suivants. thèses, la thèse naturaliste, c'est-à-dire que ce qui détermine tout, c'est la nature. Aujourd'hui, les sciences cognitives illustrent ce point de vue, la neurobiologie. mais aussi, celui qui dit, c'est toute sa grand-mère, celui-là, avec son agitation permanente et son bavardage.
20:52 La nature renvoie à natale, dès sa naissance, dans son hérédité, vous voyez. C'est la nature qui détermine. C'est les gènes. Pourquoi pas ? Je ne sais pas. Les gènes déterminent pas mal de choses. Il y en a pour qui et ça détermine tout. Voilà, ça, c'est le point de vue naturaliste. Thèse, l'antithèse, exactement l'inverse. C'est la thèse surnaturaliste. En gros, c'est l'ensemble des religions. C'est-à-dire, qui explique tout par l'intervention de quelque chose de surnaturel. Je vais très vite.
21:24 Qu'il ne soit pas bien chrétien, il ne s'y change rien à l'affaire, n'est-ce pas ? Lorsque Moïse reçoit les dix commandements, il le reçoit d'une surnature. C'est pour ça qu'il ne peut pas voir. Il ne peut pas voir qui lui parle, il peut entendre, mais il ne peut pas voir. Parce qu'on ne peut voir que ce qui est ici-bas, n'est-ce pas ? Il voit un buisson ardent, vous savez. Il voit une représentation. Bon.
21:54 Donc, je reprends. La thèse, c'est la nature qui fait l'homme, qui fait ce que nous sommes. Antithèse, c'est la surnature, c'est Dieu. Le dieu ou les dieux peu importe, qui font, qui font ce que nous sommes. Synthèse, pour moi, ce n'est pas pour moi, c'est l'homme qui fait l'homme. Ça, c'est le point de vue anthropologique, point de vue naturaliste, point de vue théologique, point de vue anthropologique. Voilà. Placez-vous dans un de ces trois.
22:25 Moi, je ne vois aucun inconvénient, on peut discuter, mais vous avez le découpage d'après tous les points de vue philosophiques. Voilà. Or, je suis en train de dire que pourquoi j'ai une préférence pour le point de vue anthropologique ? Parce que le point commun à la thèse et à l'antithèse qui ont l'air de s'opposer totalement, n'est-ce pas, aux néo-positivistes qui ne pensent que ce qu'ils voient dans ses éprouvettes, je caricature, ou dans ses équations, ou qu'ils pensent, moi, je n'ai rien contre les équations, au contraire, mais qu'ils pensent qu'avec ces équations, ils vont comprendre pourquoi Nerval s'est suicidé, s'ils voulaient.
23:00 ce qu'il y a de commun entre celui-là et celui qui dit « mais non, pas du tout, tout nous vient d'une intervention surnaturelle. » Le point commun, c'est que l'essentiel est un déjà-là, antérieur à vous, à moi, à l'homme, au sujet. Je fais un séminaire cette année sur le sujet et je voudrais montrer que si le nazisme a pu apparaître dans l'histoire et s'il se reconstitue maintenant, c'est parce qu'on fait trop bon marché de la notion de sujet.
23:35 Je le dis pour taquiner mon ami et camarade Léo, n'est-ce pas, qui s'inquiétait dans sa question la dernière fois, qui s'impatientait de ce qui semblait être un temps perdu, nos attelages de la confinitude et qui voulait qu'on revienne vite à la constitution du nazisme, ce qui est une très bonne intention, parce qu'on n'est jamais assez vigilant à ce qui est en train de se passer. Et c'est comme dit Hegel, la limite de toute philosophie, c'est de penser notre présent historique, ce qui est une des caractéristiques, malheureusement, dans notre présent historique, c'est la reconstitution du nazisme dans bien des pays et parmi les plus riches du monde.
24:19 Au point que dans certains pays, essentiellement nordiques pour l'instant dans l'Europe, n'est-ce pas, les seules forces politiques qui progressent sont l'extrême droite et ou les écologistes. C'est bizarre, comme c'est bizarre. Voilà. Ne me croyez pas sur parole. Mesurer, là, ce n'est pas une opinion, ça se mesure. En Allemagne, en pays scandinave, en Autriche, regardez bien, regardez bien de quoi sont faites les alliances gouvernementales.
24:58 Donc, vous voyez, si j'ai un penchant, moi, pour, je vous le dis, par honnêteté, je ne le renvoie pas tous les trois dos à dos, par contre, le troisième, pour moi, renvoie dos à dos le premier et le second. Le point de vue anthropologique satisfait autant le point de vue naturaliste, parce qu'il est matérialiste, de point de vue anthropologique, il s'appuie sur ce que l'homme a fait tout au long de son histoire, un homme plongé dans la nature au départ et se mesurant sans cesse avec elle et se formant dans la mesure où il informe la nature.
25:32 qu'on taille un silex ou qu'on construise un gratte-ciel de 200 mètres de haut ou qu'on envoie une fusée météorologique au-delà de l'attraction terrestre. Je veux dire, dans tous les cas, il faut, pour cela, n'est-ce pas, bien connaître les lois de la nature et s'en servir, il est souvent la retourner contre elle. C'est ce que Hegel appelle la ruse de la raison.
Un être devenu : le résultat pris pour l'origine
26:07 Donc, j'insiste là-dessus. Si je privilégie le point de vue anthropologique, c'est parce que c'est le seul qui ne s'appuie pas sur un déjà-là qui remplace l'être, l'ontologie. Voilà le point commun au premier et au second. Le premier a une ontologie, une ontologie naturaliste et le second a une ontologie surnaturaliste. Mais dans les deux cas, il y a « on » en grec, ce qui veut dire l'être. Il y a ce qui est d'abord. Et puis le sujet, c'est après. Non, pas pour nous, pas pour l'être humain.
26:38 L'être humain, c'est-à-dire, ne surgit que lorsque l'être naturel est surmonté un champ, un champ simplement, un champ, en sens agraire du terme, agricole du terme, et déjà une nature transformée, un « geworden sein ». « werden » veut dire devenir dans la philosophie allemande, « geworden » est le participe passé, « sein » c'est l'être, un être devenu, un résultat, pas une origine, un résultat.
27:09 Vous voyez l'illusion ? On en révise des choses, grâce à nos attelages de la confinitude. La différence entre l'erreur et l'illusion, comme je m'escrime à le répéter, avant d'exprimer une différence, il faut rappeler ce qu'il y a de commun. L'erreur, comme l'illusion, exprime du faux. Il ne faut quand même pas oublier l'essentiel. Les deux sont faux. Donc, entre 3 plus 5 égale 11, ça c'est une erreur. Et, je suis, la Terre est au centre de l'univers et je suis au centre de la Terre.
27:44 N'est-ce pas ? Ça c'est une illusion. Les deux sont faux. Mais tandis que dans le premier cas, une tasse de café aurait suffi à éviter de bafouiller. N'est-ce pas ? Tandis que dans le cas de l'erreur, pour être rigoureux maintenant, le vrai et le faux sont simplement différents. La somme de 3 plus 5 est différente de 11. Dans le cas de l'illusion, elle en est exactement l'inverse, comme c'est bizarre. Car rien ne ressemble plus à une chose que son inverse.
28:14 Mettez-vous devant le miroir et vous allez comprendre. Il n'y a rien qui vous ressemble autant que votre reflet. Pourtant, tout est à l'envers. Vous voyez ? Enfin, tout, presque tout. La gauche et la droite, disons. Pas le haut et le bas. Voilà. Ce qui fait que un des rares points où je donne raison à Althusser, je n'ai jamais dit qu'il était bête, c'est que quand il dit que le thème du renversement de Hegel par Marx ne change rien à la structure, parce qu'une chose, pour la mettre à l'endroit ou à l'envers, vous ne changez pas sa structure.
28:49 Je lui donne parfaitement raison. sauf que pour lui, c'est la preuve qu'il y a plus qu'un renversement de Hegel chez Marx. Il voudrait qu'il y ait une destruction totale de Hegel dans le Marx, n'est-ce pas ? Donc, il sollicite un peu le texte, alors que le dernier Marx passe son temps à parler d'inversion, y compris dans sa fameuse préface, la deuxième édition du Capital. Donc, je fais ces rappels erreurs, illusions, pour montrer ici un exemple d'illusions, n'est-ce pas ?
29:26 Je crois que je suis en train de parler des origines, la matière à l'origine, l'esprit à l'origine, et en fait, je suis dans le résultat. Je crois être à l'origine et je suis à l'arrivée, je ne suis pas au départ. Je rends hommage ici à tous ceux qui se sont fait torturer, massacrer, exécuter pour avoir soutenu en Amérique latine contre la formidable armada des dictatures armées par la CIA, ceux qui ont épousé c'était des chrétiens, la théologie de la libération.
30:01 Oh, ce n'était pas toute église catholique loin de là, la plupart collaboraient avec les pouvoirs, mais il y en a qui disaient est-ce que Dieu existe ? n'existe pas, c'est pas comme ça qu'il faut poser le problème. Dieu peut exister si nous le faisons exister chaque fois que nous étendons le domaine de la liberté, Dieu entre un peu plus dans l'existence, Dieu comme résultat de l'histoire, pas comme origine. C'est un peu moins paresseux que de mettre la résolution de tous les problèmes.
30:33 Spinoza disait qu'il y en a qui parlent de Dieu comme asile de l'ignorance, n'est-ce pas ? ceux qui mettent Dieu à l'origine, évidemment, vous me donnez à Dieu comme origine, il vous tire tout. Bon, voilà. Le point de vue anthropologique. j'ai fait, j'ai amené cette hypothèse que nos certitudes s'écroulent dans la modernité au profit de la vérité.
31:07 La vérité vient petit à petit, j'ai fait allusion au géocentrisme, au anthropocentrisme tout à l'heure, mais après Galilée, finit par se répandre tout de même l'idée que nous ne sommes pas au centre, spatialement parlant en tout cas, et après Darwin, n'est-ce pas ? Mais progressivement, je dis progressivement, il y a des États américains où il n'est pas interdit d'enseigner la théorie de l'évolution, vous savez, on peut toujours faire des régressions médiévalistes, je veux dire, inutile de vous préciser que ces États sont surtout dans le sud, enfin, il y a des choses merveilleuses dans le sud des États-Unis, à commencer par l'œuvre de William Faulkner, entre autres.
32:00 J'en profite pour rendre un hommage ici à Gregory Protche qui avait eu la gentillesse de participer à nos ateliers l'année dernière parce que son admirable talent de lecteur, lecteur de texte, j'avais déjà dit qu'un lecteur, un bon lecteur, c'est encore plus rare qu'un bon comédien et Gregory est le meilleur lecteur que je connaisse, vient de proposer sur le site, sur sa page Facebook, vient de proposer de lire un extrait d'une nouvelle de Faulkner, le prêtre, une merveille, je vous recommande les lectures, vous les trouvez sur YouTube de Gregory Protche, P-R-O-T-C-H-E, je le salue ici parce qu'il a eu des mots très gentils pour nos ateliers.
Non-savoir absolu et masse critique
32:51 Enfin, ce n'est pas seulement pour ça, j'ai l'admiration pour ce qu'il fait, mais j'en profite pour le... je n'ai pas osé le liker, même en rouge, parce que, comme il disait du bien de mes interventions, je n'allais quand même pas me décerner les couronnes à moi-même. Je referme la parenthèse. Donc voilà, j'ai amené cette histoire du savoir absolu, ce n'est pas moi, c'est Hegel qui l'a fait. Mais, mon hypothèse, c'est que, parallèlement au surgissement du savoir absolu, comme il implique beaucoup de désagréments pour parler sur le mode de l'euphémisme, parce que c'est beaucoup plus grave que ça, comme il implique des pertes de ce que je pensais jusqu'alors, de mes certitudes.
33:37 Ce n'est pas hasard si je n'ai pas dit tout à l'heure que les romantiques sont les premiers à se ramasser dans la figure, surtout le premier romantisme, je vais y arriver, à la question de Médie, à la richesse des problématiques qu'elle introduit. Le tout premier romantisme, ce qu'on n'ait pas en Allemagne, la Frühromantik, früh, c'est un peu comme first, si vous voulez, en anglais, le tout premier, avant qu'il s'abattardisse et qu'il devienne réactionnaire, avant qu'on voit dans tous les appartements allemands, un tableau avec une biche au bord d'un étang sur un fond de coucher de soleil.
34:15 Donc, comme le savoir, tout savoir implique des désagréments, des pertes, un non-savoir absolu dans l'inconscient se tient là, tapis, pour résister contre en nous la progression des savoirs. Notre ennemi est intérieur à nous-mêmes, elle n'est pas cherchée ici, le capitalisme. Je me rappelle les résistances des enfants, quand ils découvrent dans la cour de l'école que des grands leur disent comment on fait les enfants, justement, les résistances qu'il y a, parce qu'ils n'imaginent pas leurs parents se livrer à des abominations, ceux qui pensent à des abominations, et les résistances intérieures, ça n'a rien de coupable d'avoir ces résistances.
35:08 Et ça ne fait pas de ces enfants d'abominables l'hôpitalisme, ça n'a rien à voir. Donc, ça devient réactionnaire au sens politique du terme, n'est-ce pas, quand toute une partie de la société n'a pas intérêt à ce que l'autre accède au savoir absolu. Là, j'explicite, pour aller dans le sens de la question de Mehdi, et en même temps, je fais écho à ce qu'il dit en essayant d'alimenter sa question, en faisant intervenir une nouvelle notion, celle que je vous propose, c'est une métaphore de masse critique que j'emprunte à l'explosion nucléaire, n'est-ce pas, à la fission nucléaire, n'est-ce pas, l'explosion atomique se produit, n'est-ce pas, lorsque la charge d'uranium, de plutonium, a atteint ce qu'on appelle en physique la masse critique.
36:05 Je me sers, mais ce n'est pas mon domaine, donc je passe très vite. Par contre, qu'est-ce que c'est qu'en politique, en histoire, la masse critique ? C'est quand deux facteurs se rejoignent. C'est pour ça que j'ai pensé à une bombe nucléaire. Un physicien m'avait expliqué très rapidement, je vous dis grossièrement, parce que ce que j'ai compris est grossier par rapport à la théorie physique, que dans une bombe atomique, telle qu'il y a dans nos arsenaux, il y a une sécurité. Et la sécurité, elle consiste à séparer des parties de cette matière radioactive qui, lorsqu'elle se rejoigne, produisent l'explosion.
36:41 Donc, il y a des séparations qui fondent au dernier moment, quand on déclenche l'attaque nucléaire. On s'effondre pour qu'elle se rejoigne. Eh bien, c'est ce qui m'a inspiré, la jonction de deux choses que la classe dominante s'entend à maintenir séparée de peur que ça lui explose à la figure. C'est quoi ? c'est le savoir absolu conjugué avec un très grand nombre de personnes.
Tous sont libres : Hegel, Rousseau et le droit du plus fort
37:18 Vous voyez le rôle de l'école maintenant comme il est important. Vous voyez pourquoi il est urgent de détruire l'école comme on détruit l'hôpital. Tout ça est très actuel. Mais oui, tout ça se tient. Je ne passe pas du coq à l'âne. Enfin, quand même une école où on amène les enfants comme ça à toute l'histoire de l'humanité jusqu'au progrès jusqu'à la liberté. Une histoire qui ouvrait comme plan la magnifique formule de Hegel les orientaux historiques. Je pense à l'empereur de Chine à l'époque ou pharaon. Je ne parle pas des égyptiens et des chinois d'aujourd'hui qui sont souvent plus modernes que moi.
37:50 Les orientaux savaient qu'un seul est libre. Les grecs su que quelques-uns sont libres. Ceux qui avaient la chance de ne pas être des esclaves. c'était une minorité. Les modernes savent que tous sont libres. Si on enseigne ça dans les écoles, le pouvoir est foutu. Enfin, quand même. C'est bien ce que dit Rousseau dans le contrat social que c'est nous les plus forts. Ce n'est pas un hasard si le contrat social commence par des pages et des pages qui critiquent le soi-disant droit du plus fort.
38:20 Non pas pour dire que ce n'est pas bien, c'est méchant, c'est injuste, c'est un péché. Non, non, ce n'est pas du Rousseau ça. Ce n'est pas de la moraline, Rousseau. Il dit que ça ne se passe pas comme ça. L'histoire humaine n'a pas pu, les sociétés humaines n'ont pas pu se baser sur la loi du plus fort au départ, mais sur un contrat. Je l'avais un peu infléchi en disant que le terme de pacte un peu plus ténébreux que celui de contrat serait peut-être plus justifié ici, mais en tout cas certainement pas sur le naturalisme de la notion de force.
38:51 Je vous rappelle que la physique, science de la nature commencent par examiner la notion de force, qu'elle appelle énergie et tout, c'est une autre histoire. Mais c'est le concept qui gouverne toute la physique. Laissons là la nature, la force. Dans les sociétés humaines, comme dit Rousseau, le plus fort n'est jamais assez fort, le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître. Il peut l'être un certain temps, ça me dirait. Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître s'il ne convertit.
39:23 Attention, là ça bouge, c'est ça les révolutions. sa force en droit, c'est le droit qui doit régner la loi et non plus la force, s'il ne convertit sa force en droit et donc l'obéissance en devoir. C'est moi qui ajoutais. Et oui, à partir du moment où c'est le droit qui gouverne et non pas l'arbitraire de la force, c'est un devoir d'obéir à ce moment-là. Puisque j'obéis à moi-même. Voilà, donc l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.
39:54 Je paraphrase le contrat social pour dire mais c'est tout ça qu'apporte la modernité. Mais vous ne croyez pas que le pouvoir va laisser faire les choses comme ça. L'idéal pour le pouvoir c'est d'avoir à sa disposition la modernité technique. C'est ça le néopositivisme. Avoir un minimum de scientificité à son service. Il est sélectionné parce qu'il en a besoin pour la productivité, pour faire des machines, parce qu'il y a toujours un concurrent à crever chez les capitalistes. Pour que j'ai une marchandise moins chère que mon concurrent, plus compétitive, il faut que j'ai des machines qui produisent plus en moins de temps.
40:30 Je ne vais pas vous résumer tout Marx. Et c'est ça qui amène à la baisse tendancielle du taux de profit. Tendancielle, n'est-ce pas ? Et qui font que la crise, on croit l'avoir jugulée, mais elle revient toujours nous pendre au nez. Voilà. Donc, le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître si il ne convertit sa force en droit et l'obéissance en devoir. Donc, le savoir absolu fait l'objet d'une résistance. Le pouvoir a intérêt à un non-savoir absolu. Alors, là, j'en arrive maintenant, j'en arrive maintenant au partage que fait Mehdi entre romantisme réactionnaire et progressiste.
Lecture de Par-delà le bien et le mal : la valeur du vrai
41:09 Comment s'y retrouver ? Ça sert à quoi de dire, comme j'ai dit tout à l'heure, que c'est ambivalent ? On ne va pas en rester là, parce qu'on ne saura jamais quand est-ce qu'il est progressiste, quand est-ce qu'il est réactionnaire. À quoi le reconnaître ? Et là, je vais faire intervenir les trois textes. On peut commencer par le Nietzsche, je m'adresse à la régie et à notre ami Philippe. Donc, je ne sais pas si vous avez le texte devant vous.
41:58 Alors, je croyais l'avoir, moi, mais je ne l'ai plus. comment ça se fait d'ailleurs ? Ah ben si, si je prends le... Non, parce que là, j'ai une question de Geoffrey Stig, je n'ai pas le texte de Nietzsche. Mais enfin, j'ai le livre, donc ce n'est pas un problème. Bon, écoutez, je vous le lis, mais je présume que vous le voyez, c'est ça qui compte.
42:29 parfait. Donc, je le lis d'abord, n'est-ce pas, sans m'arrêter. Je vous montre ici, n'est-ce pas, que c'est extrait de Par-delà le bien et le mal et que c'est le tout début, n'est-ce pas, le tout début. il y a quelques lignes avant sur lesquelles je reviendrai après, avec un superbe humour d'ailleurs, mais là, on rentre dans le vif du sujet. La volonté du vrai qui nous induira encore à bien des aventures périlleuses, cette fameuse véracité dont tous les philosophes ont toujours parlé avec respect, que de problèmes elle nous a déjà posé.
43:11 Je rappelle ici, non, je le lis d'abord en entier. L'histoire en est déjà longue, et pardon, et quel problème singulier, pernicieux et équivoque. L'histoire en est déjà longue, et cependant, il semble qu'elle ne fasse que tout juste de commencer. Dont acte. Nietzsche a bien conscience que la modernité se démarque bien de ce qu'il y avait avant. Le simple fait qu'on se pose ce problème de la valeur vérité, ce n'était pas évident dans les temps passés. L'histoire en est déjà longue, et cependant, il semble qu'elle ne fasse que tout juste de commencer.
43:44 Quoi d'étonnant si nous finissons par nous méfier, par perdre patience, par nous détourner, excéder. Si ce sphinx, la vérité, nous enseigne finalement à poser des questions à notre tour. Qu'est-ce en nous qui veut trouver la vérité ? Non plus qu'est-ce que la vérité, comme tous les philosophes ont posé la question. Non, non, mais qu'est-ce en nous qui veut la vérité ? Voilà la question qui fait surgir Nietzsche. De fait, nous nous sommes longuement attardés devant le problème de l'origine de ce vouloir.
44:17 Et pour finir, nous nous sommes trouvés complètement arrêtés devant un problème bien plus fondamental encore. Nous nous sommes interrogés sur la valeur de ce vouloir. À ceux qui s'embrouillent, je rappelle qu'on est déjà à la troisième question. Première question, qu'est-ce que la vérité ? Question que critique Nietzsche, qui est celle de tous les philosophes depuis l'origine de la pensée. n'est-ce pas, de la pensée philosophique. Deuxième question, qu'est-ce en nous qui cherchent à vouloir connaître la vérité ? Troisième question, nous nous sommes longuement attardés dans le problème de l'origine de ce vouloir.
44:48 Et pour finir, nous nous sommes trouvés complètement arrêtés devant un problème bien plus fondamental encore. Voilà le troisième. Nous nous sommes interrogés sur, et c'est souligné, la valeur de ce vouloir. Est-ce que ça vaut le coup de chercher la vérité ? Voilà ce que pose Nietzsche. Ça, c'est moderne. Autrement dit, est-ce que ce n'est pas mieux le non-savoir absolu que le savoir absolu ? Mieux en valeur, pas plus vrai. On s'en fout de la vérité, dit Nietzsche. Si la vérité est insoutenable, pourquoi on la chercherait ?
45:18 Et oui, moi, quand je commente un auteur, je m'identifie à lui. Et donc, j'ai été l'avocat de plein de diables. Et puis, il y a des diables bien plus dangereux que ce pauvre diable de Nietzsche, croyez-moi. En particulier, il y a des diables plus dangereux qui sont les Nietzscheens de la guerre froide. Les Deleuze, les Foucault, les Derrida. Les gens passent qui sont plus médiatisés encore, mais qui ne valent pas la peine qu'on en parle. Donc, nous allons voir après pourquoi je distingue bien Nietzsche, des Nietzscheens de la guerre froide.
45:56 Nous nous sommes interrogés sur la valeur de ce vouloir en admettant que nous voulions le vrai, en admettant que nous voulions le vrai, en admettant que le philosophe soit de bonne foi. Pourquoi pas plutôt le non-vrai ou l'incertitude ? Vous voyez que ce n'est pas une fantasia pagani d'avoir formulé l'hypothèse que le non-savoir absolu surgit au moment où le savoir absolu surgit. Au point qu'il y en a même, et Nietzsche a au moins le mérite de tomber le masque et de poser la question, et oui, oui, il y a un non-savoir absolu et peut-être c'est ça qui vaut le coup.
46:30 en admettant que nous voulions le vrai, pourquoi pas plutôt le non-vrai ou l'incertitude ou même l'ignorance dont le néo-kantisme est en train de couver ses griffes-là. Je salue ici notre camarade Simon Verdun qui a fait un admirable ouvrage qui a sa thèse de doctorat, n'est-ce pas, sur les figures du néo-kantisme dans l'œuvre de Michel Clouscard. Michel Clouscard ayant montré que le néo-kantisme, pas le kantisme, n'est-ce pas, qui reste progressiste dans son mouvement d'ensemble, mais, dans sa visée première, mais le néo-kantisme, n'est-ce pas, qui se sert de Kant uniquement à titre négatif pour verrouiller tout accès au savoir.
47:17 Celui-là, oui, on voit ici que son acte de naissance, en admettant que nous voulions le vrai, pourquoi pas plutôt le non-vrai ou l'incertitude ou même l'ignorance. Est-ce le problème de la valeur du vrai qui s'est présenté à nous ou bien est-ce nous qui nous sommes offerts à lui ? Nietzsche a conscience et il a raison que Stennera à savoir faire résonner la langue allemande dans la pensée philosophique à son époque. Qui est Oedipe ici et qui est le Sphinx ?
47:48 Il semble que ce soit un rendez-vous de questions et de problèmes et le croirait-on. Il nous semble en définitive que le problème n'avait jamais été posé jusqu'à présent. C'est pour ça que je ne quitte pas la modernité. Que nous sommes les premiers à le voir, à l'envisager, à l'oser. Le terme est souligné. Car il comporte un risque, je vous avais dit, que l'accès au savoir absolu n'est pas sans risque. Car il comporte un risque et peut-être le risque suprême.
48:21 Eh bien voilà ! Alors, soyons Nietzscheens, n'est-ce pas ? Et au lieu de poursuivre la chimère du vrai, non pas la chimère au sens que le vrai serait impossible à atteindre, mais il vaudrait mieux ne pas l'atteindre. N'est-ce pas ? Ce n'est plus un critère cognitif là. Nietzsche n'a pas démontré que tel philosophe dit quelque chose de faux. Il dit qu'ils ont bien tort, n'est-ce pas, de combattre le faux et de vouloir le vrai. Je pense ici à la préface l'admirable, avant-propos, ce n'est pas une préface, une suite de réflexion comme ça, presque apparemment dans le désordre, mais admirable d'Oscar Wilde dans le portrait de Dorian Gray, ce roman célébrissime, où il dit à un moment donné « Tout art est à la fois surface et symbole.
49:16 Danger de plonger en dessous de la surface, danger d'interroger le symbole. » Vous voyez, la même idée, à la même époque exactement, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, de cette agonie de l'Occident qui n'en finit pas d'agoniser avant de se précipiter dans les estuaires de la mort, de la guerre de XIV. Vous voyez. Alors, mettons un petit peu de l'ordre là-dedans. Je reprends très rapidement le texte, je ne fais pas un commentaire au sens littéraire, mais tout de même, il y a des choses sur lesquelles il faut que je revienne. Donc, je le reprends au début.
Œdipe, le Sphinx et le propre du romantisme
49:48 D'abord, surgit la figure du Sphinx. Si ce Sphinx, la vérité, nous enseigne finalement à poser des questions à notre tour. Alors, dernière fois, je vous avais cité cette phrase de Hölderlin, qui va être notre troisième auteur tout à l'heure. Hölderlin, qui dit le roi Oedipe a un œil en trop, sans doute. L'homme moderne est celui qui a un œil en trop, qui voit trop, qui sait trop. Il eut mieux valu pour Oedipe ne pas savoir la vérité, n'est-ce pas, car elle est insoutenable.
50:21 La preuve, c'est qu'il s'arrache les yeux, d'où l'allusion de Hölderlin, qui connaît mieux que personne. C'est grec, n'est-ce pas ? C'est le point commun qu'il partage avec Nietzsche. Je le dis au passage, il y en a qui sont furieux quand je dis ça, mais Nietzsche connaît moins bien Kant qu'un honnête agrégatif de philosophie aujourd'hui, lorsque Kant est au programme, je vous le dis. Il n'a pas une culture philosophique très détaillée, ce qui ne contredit pas ce qu'il est en train de dire là, ce n'est pas la vérité qui l'intéresse. Par contre, il a une compétence philologique admirable, en particulier en philologie grecque, et ça l'a amené à avoir des pertinences philosophiques que je ne discute pas à ce niveau-là.
50:59 Ce n'est pas qu'ils sont indéniables. Il a frôlé le problème de l'inconscient. Donc, la figure d'Oedipe et donc du sphinx. Oedipe est celui qui a tué le sphinx, en répondant que la réponse à la question du sphinx, c'est l'homme, point de vue anthropologique. Tout de même. Bon. En admettant, oui, j'insiste sur l'évolution du questionnement.
51:31 Les philosophes disent qu'est-ce que le vrai ? Puis Nietzsche dit qu'est-ce en nous qui veut trouver la vérité ? Il faut qu'il y ait une partie masochiste en nous. Si le vrai est redoutable, ça doit être une pulsion masochiste qui nous acharne à trouver la vérité. Bon, moi, j'ai déjà résolu tout à l'heure le problème. Je vous ai esquissé une solution en disant qu'il a fallu qu'on se ramasse un coup pour poser la question. Pourquoi on pose ? On ne pose pas de questions quand tout va bien.
52:03 En admettant que nous voulions le vrai, pourquoi pas plutôt le non-vrai ? Alors, ici, on va pouvoir départager quand est-ce que le romantisme est réactionnaire, quand est-ce qu'il est progressiste. La dernière fois, j'avais distingué un romantisme au sens strict, celui qui, historiquement, surtout en France, on fait commencer aux méditations poétiques de Lamartine et finir, tout ça, très académique au sens péjoratif, cette fois, en 1853, avec l'échec de la pièce de Hugo intitulée « Les Burgraves », et le romantisme au sens large dans lequel nous sommes encore plongés en tant que modernes.
52:42 N'est-ce pas ? Et je voudrais ici que vous ayez plus confiance en vous-même. J'allais dire conscience, mais ça revient un peu au même. C'est-à-dire, sur votre capacité de répondre aux questions que vous me posez en raisonnant à partir de ce que j'ai pu en dire déjà. en poussant jusqu'au bout la cohérence de ce que je dis. Peut-être que je me plante sur toute la ligne, mais il y a une cohérence. Je vous donne un exemple.
53:13 Il m'est arrivé plusieurs fois dans les ateliers de dire « Le propre de la modernité, c'est de détester la modernité ». Tous mes auditeurs un peu habitués sont familiarisés avec cette formule. « Le propre de la modernité, c'est de détester la modernité ». Si je dis maintenant que le romantisme est la première expression de la modernité, raisonnons, appliquons ce que je viens de dire, faisons comme les mathématiciens, remplaçons le sujet par le prédicat, comme les logiciens.
53:43 Dans ce cas-là, le propre du romantisme, c'est de détester le romantisme. Eh bien voilà ! Le propre du romantisme, c'est de s'évader du mal du siècle. Et là, je garde mon Nietzsche. Et je garde même, vous voyez l'ouvrage, par-delà le bien et le mal. Mais je prends un autre passage où on va parler musique qui me permet de répondre à quelqu'un qui voudrait que j'intervienne un jour sur les rapports Nietzsche-Wagner. Eh bien, je lui donne en partie satisfaction avec la petite séquence qui va suivre, n'est-ce pas ?
Le Midi comme école de guérison contre la musique allemande
54:17 Où il n'est pas question de Wagner, nommément. Mais Nietzsche, il n'y a pas pratiquement pas une page de Nietzsche où il ne soit pas question de Wagner, n'est-ce pas ? Mais là, il n'est pas nommé, mais vous allez voir tout de suite de quoi il s'agit, de qui il s'agit. Je tiens, le paragraphe 255 de Par-delà le bien et le mal. Vous ne l'avez pas ? Je vous le lis. Je tiens qu'il faut user envers la musique allemande de beaucoup de prudence. Voilà, il ne faut pas trop consommer la musique allemande.
54:48 la musique allemande à son apogée, surtout au XIXe siècle, pendant la période romantique. C'est les Italiens, d'abord, historiquement, je vais, je dis à grands traits, les XVIe, XVIIe, XVIIIe de Monteverdi à Mozart. C'est les Italiens qui règnent en maître à Haydn-Mozart, à la première école de Vienne, Haydn-Mozart-Beethoven. Puis, il y a la cassure avec Beethoven, il y a la cassure avec la Révolution française, c'est pareil. Beethoven est né en 1770. Bonaparte, 1769, ça ne s'invente pas, c'est la génération qui a 20 ans à la prise de la Bastille, Hegel et Hölderlin, en 1770, comme Beethoven.
55:27 Bon, ça, c'est la cassure. Ce n'est pas l'Ancien Régime, ce n'est pas le nouveau, c'est le grand mouvement qu'il y a eu entre les deux quand les jeux n'étaient pas encore faits. Ça, voilà. Or, la musique allemande commence à ce moment-là avec Beethoven, elle commence à régner sur tout le reste de la musique. Il y aurait une renaissance fabuleuse de la musique française grâce à l'impressionnisme, on l'a vu l'année, au premier attelage de la Confinitude avec Debussy, Fauré, Ravel, etc. Je tiens qu'il faut user envers la musique allemande, donc la musique romantique, donc Wagner, qui est le point d'orgue, n'est-ce pas, de cet immense élan du romantisme, mais qui n'est pas romantique, qui est déjà post-romantique, on y reviendra, mais on n'est pas en histoire de la musique.
56:06 Un homme qui aime le midi comme je l'aime. Alors, changement de décor, on était chez les Allemands, dans la brume, le brouillard et le romantisme, dans le flou. Nietzsche dit admirablement dans la volonté de puissance, les romantiques ont toujours confondu le plaisir de s'endormir avec celui de se réveiller, entre chien et loup. Et voilà que là, on passe à la Grèce, modèle jamais atteint, mais irremplacé de tout classicisme et de tout néo-classicisme, n'est-ce pas ?
56:38 Je vous ai dit la dernière fois, vous vous promenez dans Versailles, pratiquement, presque 20 siècles, enfin 20 siècles après la cité grecque, et à chaque mètre, vous vous heurtez à quelque chose qui évoque la Grèce sous forme plastique, sous forme de citation, sous forme de mythologie. Je tiens qu'il faut user envers la musique allemande de beaucoup de prudence. Et maintenant, voilà l'antidote à la musique allemande selon Nietzsche. Un homme qui aime le midi comme je l'aime.
57:08 Le midi, midi. Connais-tu le pays où fleurit le citron ? Tous les écoliers allemands connaissent l'admirable romance de Mignon, extraite du Wilhelm Meister de Goethe. Il y a toujours quelqu'un qui veut aller en Méditerranée chez les Allemands. C'est encore ce qu'il vous le dit. On les voit arriver à la saison, n'est-ce pas ? Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn ? Connais-tu le pays où fleurit le citron ? Là où les oranges brillent dans le sombre vert des feuilles. Un homme qui aime le midi comme je l'aime.
57:41 Comme une grande école de guérison. Ah, dites-donc, le romantisme, c'est le mal du siècle, la maladie. Regardez comme les mots se font écho, là. On est dans la rigueur. On n'est pas en mathématiques, on est plus rigoureux, on est dans la poétique. Un homme qui aime le midi comme je l'aime, comme une grande école de guérison pour l'âme et pour les sens. Pas les guérisons des maladies du corps, allez voir le médecin pour ça. Heureusement qu'il y a la biologie et les sciences positives. Non, non, non, non. Non, non. C'est quelqu'un qui est mort fou qui parle, là.
58:14 Les maladies de l'âme, il connaît. Un homme qui aime le midi comme je l'aime, comme une grande école de guérison. On commence mieux à comprendre l'attrait de Nietzsche pour le monde grec. Ce n'est pas un problème de vérité, de vrai et de faux. Et l'un qui a raison l'autre qui a tort, c'est que ça fait du bien à l'âme, alors que le romantisme fait mal, comme le savoir absolu. On commence à voir clair. Un homme qui aime le midi comme je l'aime, allez, j'enchaîne, comme une grande école de guérison pour l'âme et les sens, comme une profusion de lumière, on est loin.
58:48 Nietzsche disait Wotan, le roi des dieux dans la mythologie évacique, wagnéro, germanique, Wotan est le dieu du mauvais temps. Donc, comme une grande école de profusion, de lumière et de soleil qui transfigure toute chose en s'épanchant sur des êtres souverains, plein de foi en eux-mêmes, ils pensent bien sûr à la statuaire de l'époque classique. Cet homme-là se méfie un peu, c'est une litote de la musique allemande qui, en le faisant retomber dans son mauvais goût, risque de compromettre aussi sa guérison.
59:25 Un méridional de cette espèce, il pense à lui bien sûr, méridional de croyance, c'est souligné, et non d'origine, s'il lui arrive de rêver à l'avenir de la musique et au moyen de la libérer de l'emprise du Nord, bref, de la musique romantique allemande, et alors là, je m'arrête parce que c'est extraordinaire si on fait un jour une histoire de la musique comme je l'espère, ensemble. Nietzsche va anticiper là. Alors, les quelques lignes que je vais vous lire sur les grands événements qu'il n'a pas vus il est mort avant qui vont constituer la musique moderne et contemporaine, y compris le jazz.
Une musique plus qu'européenne : le Sacre du printemps
59:58 Mais jugez plutôt. Un méridional de cette espèce, méridional de croyance et non d'origine, s'il lui arrive de rêver à l'avenir de la musique et au moyen de la libérer de l'emprise du Nord, entendra en lui les premiers accents d'une musique plus profonde, plus puissante, plus cruelle. Attention ! Attention à ceux qui pensent que Nietzsche est un homme de gauche. Je salue ici Aymeric Monville, co-fondateur des éditions Delga, qui a écrit un superbe essai qui s'appelle « Misère du nietzschéisme de gauche ».
1:00:34 Pas exagéré non plus. Je sais bien que pour écarter De Gaulle du pouvoir, il va falloir se prétendre à gauche du PC, n'est-ce pas, pour être à droite de De Gaulle, à droite d'un homme de droite, c'est-à-dire l'extrême droite a fait croire qu'elle était à gauche du PC. Misère du Nietzscheïsme de gauche. Je répète, un méridional de cette espèce, méridional de croyances et non d'origine, entendra donc en lui une musique plus profonde, plus puissante, plus cruelle, peut-être plus secrète, une musique plus qu'allemande, c'est souligné, plus qu'allemande, qui, en présence de la mer bleue, la musique allemande, en présence de la mer bleue et voluptueuse et de la clarté du ciel méridional, cesseraient d'apparaître expirantes, fanées, palies.
1:01:21 Voilà comment il parle des musiciens romantiques. Expirantes, voyez le mal du siècle, l'Occident, le coucher de soleil, le déclin, harmonie du soir, Baudelaire, la cloche fêlée, rappelez-vous, qui cesseraient d'apparaître expirantes, fanées, palies, comme le fait toute musique allemande. Wagner n'est pas nommé, il règne sur tout le passage. Wagner a écrit le Crépuscule des Dieux. Une musique plus qu'européenne, vous voyez, il anticipe sur le fait que le renouveau de la musique classique se fera par les limites géographiques de l'Europe.
1:01:57 L'équivalent de ce qu'ont été les demoiselles d'Avignon dans l'histoire de la peinture contemporaine, la rupture totale avec ce qu'il y avait avant, est faite par un Espagnol, limite africaine de l'Europe. L'équivalent en musique, c'est le sacre du printemps de Stravinsky la Russie, limite asiatique de l'Europe. L'Europe se renouvelle par ses limites, par là où elle regarde ailleurs qu'en Europe.
1:02:29 Et ça, c'est déjà un appel au non-savoir absolu, mais qui donne des chefs-d'oeuvre. Je ne suis pas en train de faire le procès esthétique. Le sacre du printemps est un chef-d'oeuvre absolu. Et là, je réponds à Jess Fincher. Et oui, je cumule les réponses aujourd'hui, parce que je m'en veux d'avoir été un peu expéditif la dernière fois et pas avoir répondu à toutes les questions. Qui me demandent par quoi commencer dans la musique classique contemporaine. Bon, il y a des choses qu'on ne peut pas contourner. Ce n'est pas très original ce que je vais dire, mais pourquoi pas commencer par cette bombe atomique qu'est le sacre du printemps.
1:03:07 Ce n'est pas moi qui dis, c'est un historien de la musique qui parle de l'époque où a surgit le sacre du printemps. Fin 19e, début 20e, 1913, création à Paris. Création à Paris de quoi ? De ce ballet écrit par ce jeune russe qu'on ne connaît pas encore. Or, qu'est-ce qu'on écoutait en musique à ce moment-là ? Ce par quoi j'ai commencé cet attelage de la confinitude, on écoutait les musiques impressionnistes françaises. On s'éclatait avec l'irrisation, le clair de lune, l'ouate, n'est-ce pas ?
1:03:42 Les brouillards, pas romantiques, mais quand même post-romantiques, impressionnistes, où le corps est plus présent que chez le romantique, où la sensation est plus présente que le sentiment. Ça, c'est très bien. On était dans les infimes délicatesses et nuages et voilà que tout d'un coup un russe, un pop-off, un barbare, un moujik, un cosaque arrivent et, je cite ici mon historien de la musique, lance en pleine mêlée de ceux qui disaient maintenant, il nous faut en sortir un peu de cette décadence musicale, maintenant, il nous faut des barbares.
1:04:15 Et il dit, je fais ici à l'allusion à la histoire de la musique, que vous trouvez en livre de poche chez ce collabo, c'est beaucoup dire, disons qu'il s'est bien porté, sous pétain, mais il fait une excellente histoire de la musique, une des meilleures dans ce format-là, Émile Vuillermoz, n'est-ce pas ? et il dit, pendant que les tacticiens préparaient un renouveau de la musique qui aille au-delà de l'ouate, du clair de lune, de l'irrisation, de l'impressionnisme, il nous faut des barbares. Igor Stravinsky répondit présent, et jeta en pleine mêlée la bombe au sacre du printemps.
1:04:48 L'explosion fut atomique. Au dernier accord, il ne restait rien de l'harmonie, du contrôle. Voilà. Donc, il faut commencer par là. Je commence par dire oui, c'est une musique qui casse les oreilles, si j'ai bien compris. D'abord, elle a fait scandale. Scandale, mais au sens propre, ça se bagarrait dans la salle. Ça se bagarrait dans les Ballets de Diaghilev. Et il y a même Florent Schmitt, un compositeur de l'époque, qui a crié cette phrase célèbre « Silence au putain du 16e ». Je cite. Il y avait des gens, ceux qui sont abonnés au concert, qui vont comme ça, parce qu'on a payé notre abonnement, sans plus.
1:05:25 Et qui, tout d'un coup, on les aurait violés, violentés. n'est-ce pas, par cette musique sauvage. Et qui disaient « Mais qu'est-ce que c'est que c'est que c'est une musique barbare, sauvage ? » Et là, Florent Schmitt a dit « Silence au putain du 16e ». Vous voyez, ça a eu été la bagarre. Eh bien, si je ne vous en parle, ce n'est pas pour insister là-dessus. Même si c'est inoubliable, c'est une rupture inoubliable. C'est pour dire que c'est devenu un classique. Maintenant, avec le recul, on l'a tellement entendu, mais c'est d'une beauté, d'une perfection formelle. Ah, ce n'est pas les formes d'avant. Voilà. Donc, Jess, le sacre du printemps.
Ignorer le bien et le mal : cruauté contre pitié
1:05:56 Voilà. Il y a, je vous l'ai dit, il y a trois racines à la modernité musicale. Je ne quitte pas ma problématique. Je l'illustre par la facette musicale. Mais mon polyèdre, c'est le même, c'est la modernité. Donc, revenons à la musique ici pour l'instant. Restons-y. Il y a donc celles qui se renouvellent en fuyant l'Europe, en essayant de la fuir, en étant fascinées par ce qui est extra-européen. Et là, je continue le texte de Nietzsche parce que c'est incroyable comme il est pertinent alors qu'il est mort juste avant que cette musique-là ne commence à gagner le public.
1:06:34 Juste avant. Donc, une musique qui cesserait d'apparaître expirante, fanée, pâlie, comme le fait toute musique allemande, une musique plus qu'européenne, je m'étais arrêté là, qui affirmerait sa valeur même en face des couchants mordorés du désert. Vous voyez, on a quitté l'Europe même en face des couchants mordorés du désert. Allez, on va aller plus loin. Qu'est-ce qu'il y a après le désert ? Il y a la jungle, n'est-ce pas ? Du désert, une musique sœur du palmier, tout est dit, une musique sœur du palmier, qui se sentirait chez elle parmi les grands et beaux fauves solitaires.
1:07:14 Il s'en irait rôder avec eux où l'on retrouve la cruauté, soit dit en passant. Il s'en irait rôder avec les beaux fauves solitaires. Oh, ce rêveur imaginerait une musique dont le charme le plus rare serait de, c'est souligné, de tout ignorer du bien et du mal. on a marre de souffrir, de se dire je suis un misérable. Parce qu'attention, il y a eu le mal du siècle, on l'a vu avec Senancour, on l'a disséqué de manière chirurgicale, ça s'est aggravé avec Baudelaire, avec le spleen qui est encore plus névrotique et avec Kafka carrément.
1:07:51 Écoutez, je vous résume, dans le journal de Kafka, il y a cet extraordinaire incident, dans le combat entre toi, il parle à lui, dans le combat entre toi et le monde de prendre parti du monde. Kafka, c'est toujours le coupable qui parle et dire qu'on a la pensée libérale libertaire qui est toujours à l'affût, n'est-ce pas, a voulu faire de Kafka en pleine guerre froide l'antitotalitaire, par exemple, c'est-à-dire l'antisoviétique, soit dit en passant.
1:08:21 Alors que Kafka n'accuse jamais un pouvoir, un système, etc., il s'accuse lui-même dans toute son œuvre. c'est un artiste accompli. Donc ici, c'est l'inverse, c'est cette culpabilité, n'est-ce pas, en finir avec la culpabilité, en finir, la cruauté veut en finir avec la pitié et la volupté avec la culpabilité. Vous voyez ? Retenez bien ça parce qu'on va continuer avec d'autres textes tout à l'heure, retenez bien ça.
1:08:51 L'antonyme de la cruauté, c'est la pitié, n'est-ce pas ? Vous savez qu'il y a eu quelques pouvoirs sans pitié un petit peu après la mort de Nietzsche. Une musique, donc, je répète, une musique sœur du palmier qui se sentirait chez elle parmi les grands et beaux fauves solitaires et s'en irait rôder avec eux. Oh, ce rêveur imaginerait une musique dont le charme le plus rare serait de tout ignorer du bien et du mal, si ce n'est que peut-être… Nietzsche ne peut pas secouer tout ça parce que lui, il est nourri jusqu'à la couenne de la musique qu'il critique.
1:09:24 C'était un excellent pianiste et il jouait toutes les œuvres des romantiques, Schumann et Chopin, ils connaissaient ça très bien, ils les avaient sous les doigts. Si ce n'est… Donc, une musique… Si ce n'est que… pas dire qu'une vague nostalgie de vagues ombres dorées, de tendres faiblesses, a quand même, vous voyez, qui reste dans le souvenir, l'effleurerait parfois une musique qui absorberait en elle venue de très loin… Maintenant qu'on est au fond de l'Afrique avec les grands fauves, maintenant qu'on est loin de l'Europe…
1:09:56 Qui absorberait en elle venue de très loin les teintes d'un monde moral déclinant. Voilà l'Occident. Je l'ai occis, je l'ai tué. Je l'ai occis, j'y ai mis fin. L'Occident, c'est ce qui décline. Le mot, le mot, ce n'est pas mon opinion. C'est ce que dit le mot. C'est le coucher de soleil du monde, de l'histoire, l'Occident. C'est ce qui tue et c'est ce qui meurt. Ce n'est pas un hasard. Si l'Occident termine ce siècle qui n'en finit pas, celui qui commence par la prise de la Bastille, il est long.
1:10:26 Je vous ai dit qu'un siècle, c'est… En anthropologie, c'est jamais 100 ans. On s'en fout de l'abstraction. Ce siècle-là, il y en a des très courts. Le XVIIIe siècle, ce siècle des Lumières, il commence à la mort de Louis XIV, en 1715 et il finit en 1789. Il est très court. Eh bien, le XIXe siècle, c'est l'inverse. Il commence en 89. Il reste encore 10 ans avant d'arriver à ce qu'on appelle le XIXe siècle. Il commence en 89 et il finit en 1914. Je dirais même en 1918. Il est très long.
1:10:56 Il n'arrête pas de décliner. Ce n'est pas un hasard si je vais commencer par Harmonie du soir, notre attelage. Donc, je répète ce dernier paragraphe. Oh, ce rêveur, imaginerait une musique dont le charme le plus rare serait de tout ignorer du bien et du mal, si ce n'est que peut-être une vague nostalgie, de vagues ombres, dorées, de tendres faiblesses, l'effleureraient parfois. Une musique qui absorberait en elle, venue de très loin, les teintes, d'un monde moral déclinant, devenu presque inintelligible.
Profond et hospitalier : Nietzsche, les femmes, les racines de la musique moderne
1:11:29 que veut dire la musique de Wagner sur une île de Polynésie. Une musique assez hospitalière et assez profonde pour accueillir ces fugitifs attardés. Bon, je vais faire le mauvais esprit juste pour cette dernière phrase. Je ne peux pas m'en empêcher. Ce n'est pas parce que j'ai comme ça quelques correspondants, quelques commentaires de mes vidéos qui ont dit « Mais qu'est-ce que vous allez chercher Freud ? » Un psychanalyse, c'est nul.
1:12:00 Nietzsche, voilà, la volonté de puissance, voilà, l'inconscient. la volonté de puissance n'est rien de déterminé. On ne sait pas du tout si c'est la volonté d'une classe sociale, le pouvoir, comme chez Marx, n'est-ce pas, ou la volonté de tuer mon père, n'est-ce pas ? Non, non, c'est la volonté de puissance. C'est ce qu'il a hérité de l'archi-contre-révolutionnaire Schopenhauer, celui qui appelait la police pour dire que les manifestants ils sont là, les barricades ils sont là. Eh bien, ce Nietzsche-là, n'est-ce pas, Freud aurait souri à la dernière phrase.
1:12:32 les teintes d'un monde moral déclinant devenu presque inintelligible une musique assez hospitalière et assez profonde. Qu'est-ce qui peut être à la fois profond et hospitalier ce qui n'a jamais réussi à Nietzsche ? La femme. Voilà, j'arrête ici pour l'instant, n'est-ce pas ? Je dis ça parce que les deux seules femmes qui vraiment l'ont bouleversée dans sa vie c'est Madame Wagner, Cosima. Il n'y a qu'à voir la lettre qu'il lui a envoyée, la lettre où il ne fait que bredouiller. J'ai beaucoup d'affection et d'admiration pour Nietzsche. Ici, il ne bredouille pas, il écrit admirablement.
1:13:03 Mais quand il parle à Madame Wagner, il bredouille après la mort de Wagner. Une lettre lamentable. Il essaie de se rattraper. Et puis, Lou Salomé, bien sûr, n'est-ce pas ? Entre la statue de la commandeure, Madame Cosima Wagner, et la Russe, comme l'appelait avec mépris la sœur de Nietzsche, quand un Allemand réactionnaire s'en fait beaucoup à l'époque, dit la Russe, n'est-ce pas ?
1:13:33 C'est à peu près comme un partisan de l'Algérie française qui parlait des bougnules à peu près, ou le nègre pour un membre du Ku Klux Klan, n'est-ce pas ? C'est ça la Russe. Lou Salomé. Donc, fantastique texte, admirable, mais d'une beauté en plus, n'est-ce pas ? Ou les musiques qui vont compter au XXe siècle ? La racine russe, je reprends, et Jess, n'est-ce pas ?
« L'ignorance ne s'apprend pas » : Nerval et Hölderlin
1:14:03 Et la racine, j'en développerai une autre fois, la racine viennoise, la seconde école de Vienne, celle qui prolonge les acquis de Wagner tout en rompant avec lui, je pense à Schoenberg, Berg, Webern, et la racine espagnole. Voilà. Très rapidement. Les deux autres textes sont… Donc, premier texte, Nietzsche, un fou. Les deux autres textes, Nerval et Hölderlin, deux autres fous. C'est un trio de fous que je vous sers cette fois-ci.
1:14:35 Oui ? Ah, d'accord. Et c'est pas pas mal. D'accord. Oui, je viens de le voir, mais je n'avais pas compris que c'était technique. Je crois que c'était technique. D'accord. On n'est pas en ligne, là. Si ? Bon, alors, dans ce cas-là, puisqu'on doit interrompre provisoirement le propos dans un quart d'heure, je vous recommande, dans ce cas-là, de bien prendre connaissance des deux autres textes.
1:15:15 Je vais faire… Je vais infléchir ce que je viens de lire de Nietzsche, qui est très fondé. C'est très cohérent de dire si la vérité est insoutenable, si le savoir absolu est un savoir de l'insoutenable. Bon sang, pourquoi en faire une valeur ? Il vaut mieux se battre pour le non-savoir absolu. Eh bien, je vous annonce à l'avance le programme. Je vais vous citer un texte de Nerval où il dit cette phrase que je vous ai souvent répétée, mais hors contexte, et cette fois, dans le texte, je me place dans son contexte. et son contexte, c'est une crise de folie grave.
1:15:46 Il est en train de raconter ces crises. Son médecin lui avait dit « mettez vos visions par écrit, ça vous fera du bien ». Et au pire de ses visions, il dit « j'essaye de me raccrocher à des croyances de mon enfance, à la religion ». Et puis il dit « mais quand même, pour une génération qui a connu les révolutions, le siècle des Lumières, ne pas comme ça, faire comme si rien n'avait jamais existé, comme si on n'avait pas vu ces certitudes-là s'écrouler. » Et là, je paraphrase, et maintenant je le cite mot pour mot. Il a cette formule admirable.
1:16:17 « L'ignorance ne s'apprend pas ». L'ignorance ne s'apprend pas, M. Nietzsche. On ne peut pas faire exprès de ne pas savoir ce qu'on sait. On aimerait bien. N'est-ce pas ? Et voilà sur quoi je développerai la prochaine fois le texte de Nerval. Et je conclurai cette grande séquence des trois fous par un texte de Hölderlin que je vous recommande, mais surtout pas dans les traductions, on le trouve le plus souvent sur le net, sauf sur un site que je vous recommande, que je laisserai sur notre page Facebook, parce que je n'ai pas la source là, mais où il y a une traduction de Gustave Roud et celle qu'on trouve dans la pléiade à peu près, qui est quand même mieux.
1:16:58 Il s'agit de l'hymne, la grande élégie, qui s'appelle « Le pain et le vin ». « Brot und Wein ». Le pain et le vin. Voilà. Donc, je rappelle au passage à ceux qui sont familiers avec la philosophie de Hegel, je sais que dans mes followers, il y en a quelques-uns, que dans le… aussi bien dans la préface que dans l'introduction, Hegel aborde le problème post-nietzschéen, vous voyez, je dis bien, alors qu'Hegel est avant Nietzsche, post-nietzschéen, de cette conscience qui voudrait, n'est-ce pas, s'enfermer dans un non-savoir, qui voudrait fuir ce qu'elle sait.
Hegel, la peur et la conscience de soi
1:17:41 Eh bien, écoutez, je vais terminer les dix minutes qui nous restent. On a dix minutes, Philippe. Voilà, je vais terminer, merci, les dix minutes qui nous restent par cette citation. vous allez voir qu'elle est très explicite et que Hegel n'est pas si incompréhensible que ça. Alors, attendez, voilà.
1:18:15 Voilà, alors, allons-y. C'est bon. Là, il faut que je change, voilà. nous y voici. vous me donnez deux minutes.
1:18:46 Pardon pour ce temps mort. Voilà, je vous le sers maintenant. Alors, il faut que je m'approche parce que… Voilà. Vous trouvez ce texte à la page 184 de la phénoménologie de l'esprit dans la traduction d'Hyppolite. Un sous-chapitre que Hyppolite a mis entre parenthèses car les titres ne sont pas de Hegel, la peur.
1:19:16 La peur. Vous voyez comment on y arrive ? qui est une des conclusions du célébrissime chapitre sur le maître et l'esclave. Il fallait dire un moment où l'esclave a préféré rester en vie quitte à rentrer dans la servitude parce qu'il a senti la peur du maître absolu par les ailes de la mort sur le champ de bataille. Donc, je vous lis ceci maintenant. Cette conscience a précisément éprouvé l'angoisse non au sujet de telle ou telle chose.
1:19:49 Ce n'est pas l'angoisse de perdre son emploi, l'angoisse de perdre la femme que j'aime, l'angoisse de perdre les deux comme ça arrive souvent en même temps. L'angoisse non au sujet de telle ou telle chose, non durant tel ou tel instant, mais elle a éprouvé l'angoisse au sujet de l'intégralité de son essence car elle a ressenti la peur de la mort lorsqu'elle a eu le couteau sur la gorge, le maître absolu. Dans cette angoisse, elle a été dissoute intimement, a tremblé dans les profondeurs de soi-même et tout ce qui était fixe a vacillé en elle.
1:20:28 Mais un tel mouvement pur et universel, une telle fluidification, le contraire de la statue, absolue de toute subsistance, c'est là l'essence simple, c'est presque ironique de la part de Hegel, de la conscience de soi, c'est ça la conscience de soi, elle commence par cette conscience de la mort, l'absolue négativité, le pur être pour soi qui est donc en cette conscience même alors qu'elle n'y était pas. Voilà. Donc, lisez ensuite un autre passage dans l'introduction où Hegel, je n'ai pas le temps de vous le chercher, mais où Hegel dit très précisément qu'en vain, la conscience veut s'échapper dans des modes d'évasion qui lui fassent oublier ce qu'elle sait, et il dit cette phrase terrible, la pensée vient troubler l'absence de pensée, la conscience veut se réfugier dans une inertie sans pensée, vous voyez comme c'est actuel tout ça, une inertie sans pensée, ne rien dire, s'il n'y avait pas le confinement, je serais bientôt sur les plages à ne penser à rien, comment il dit Rousseau dans la lettre à Malesherbes,
1:21:40 lorsqu'il est dans son extase dans l'île, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas, la conscience veut se réfugier dans une inertie sans pensée, mais la pensée vient troubler l'absence de pensée, voilà, bref, comme dit Rimbaud, ce sera ma conclusion pour aujourd'hui, on ne s'évade pas, reprenons les chemins d'ici. Merci. La prochaine fois, en vous remerciant pour vos questions, je commencerai par y répondre dès le début de ma prochaine intervention et je remercie bien sûr Philippe, sans lequel on ne pourrait pas faire tout ça, on ne pourrait pas se retrouver et sortir de nos confins respectifs.
1:22:26 Merci.