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Mozart dans la bascule : le final de Don Giovanni
0:00 Bonjour à tous, nous vous revoici avec Dominique Pagani pour un nouvel entretien Musicosophie autour de la musique et de la philosophie. Et nous allons reparler de Mozart parce que Dominique n'avait pas tout dit. Bonjour Dominique, bonjour à toi. Bonjour Aymeric, j'espère qu'on me reçoit bien. Oui, oui, oui. Parce que j'ai des petits problèmes, il y a une petite inondation dans notre home d'enfant cette nuit, mais apparemment ça va pour les contacts.
0:36 Oui, je salue notre public. Oui, je fais une deuxième édition de Mozart, je remercie notre public pour sa fidélité. Ce n'est pas parce que c'est Mozart, parce que je n'ai pas moi un Bach. Allez, je vais prendre les trois B, comme on dit en Allemagne. Un Bach, un Beethoven, un Brahms mériterait chacun 50 numéros, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la question. Non, non. Mais c'est à cause du moment historique que nous avons pointé la dernière fois.
1:10 Ce que j'appelais d'une formule un peu elliptique, la bascule. Et je n'essaie pas de solliciter Mozart en le tirant vers la modernité romantique, a fortiori post-romantique. Non, Mozart reste dans l'Ancien Régime, mais sa musique, c'est ça que je voudrais essayer d'alimenter encore aujourd'hui, sa musique voit se profiler, non pas seulement tout ce qui va venir.
1:47 Je ne suis pas en train de faire de Mozart un prophète, même si je ne suis pas le seul, presque trivial de dire que c'est chez Mozart que commencent, n'est-ce pas, des éléments que la musique du nouveau régime ne cessera de développer. Il est évident que la scène finale de Don Giovanni, par exemple, avec le surgissement du commandeur, qui tout d'un coup, dès l'instant qu'il a frappé ses coups terribles à la porte et qu'il entre, la musique, tout d'un coup, opère une mutation par rapport à quoi ?
2:29 Par rapport au style de l'opéra bouffe qu'il y avait jusque-là dans Don Giovanni. Même si cet opéra bouffe, je parle de Don Giovanni ici, et j'insiste maintenant sur cette différence par rapport aux autres opéras du même genre chez Mozart, aux Noces de Figaro, à Cosi, etc. Même si le rythme de la progression dramatique est une frénésie un peu inquiétante dans Don Giovanni. Mais enfin, ça restait le style bouffe, n'est-ce pas ?
2:59 On a droit à tout, à la sérénade sous la fenêtre, à tous les morceaux obligés, comme on dit d'ailleurs en musique, n'est-ce pas ? Et voilà que tout d'un coup, il faut changer complètement de style et annoncer ce qui va donner bientôt les Verdi et les Wagner, avec la scène du commandeur. Je ne suis pas le seul à le dire, ça déjà. La force du destin. Oui, La forza del destino. Ça me fait penser à Toscanini.
3:32 Ce final pose à chaque fois, je m'attarde sur ce final de Don Giovanni, parce qu'il pose un problème redoutable à l'interprète. J'en parle non pas pour commencer à parler entre connaisseurs et amateurs et mélomanes des différentes interprétations. S'il y a quelque chose qui a été bien servi au disque, plus plus tard au CD, puis maintenant au streaming, c'est bien Don Giovanni. J'espère surtout au direct, c'est quand même le mieux quand on peut aller voir au concert. C'est tout de même Don Giovanni qui est un des opéras les plus joués du répertoire.
4:05 Non, non. C'est le problème, j'allais dire, historico-philosophique qu'il pose, ce final. Parce que pour l'interprète, ou bien il n'opère pas la rupture de style, qui effectivement est un petit peu… Il n'y a rien de moins classique que ce changement de genre, de style, tout d'un coup, et de feeling, on dirait en jazz.
4:38 Ça nuirait à l'unité de son interprétation de l'œuvre. Donc, ou bien il garde le même style en gros, mais au prix de gommer ce qui est stupéfiant dans cette scène finale, ou bien il met en exergue précisément ce qu'elle a de nouveau, et au prix d'une rupture de style, qui du point de vue strictement esthétique est préjudiciable.
5:08 C'est un dilemme que connaissent tous les grands chefs. Mais au point de vue même thématique, ces répétitions de certains thèmes qui sont développés en introduction ? Oui, voilà quelque chose qui annonce le futur. Oui, le leitmotiv est présent dans le Don Giovanni. Oui, bien sûr, on croit toujours que c'est Wagner qui a inventé le leitmotiv. C'est vrai qu'il a systématisé avec une souplesse qu'il est le premier à développer, à déployer. Mais dans les mélodrames, déjà du début 19e, au théâtre, le traître couleur de muraille était toujours accompagné un peu de la même musique qui le suivait.
5:46 Les personnages étaient déjà caractérisés. Et je suis sûr, on n'a pas les enregistrements, que dès l'époque de la commedia dell'arte, il est évident que lorsque Arlequin surgissait un peu comme dans les enfants du paradis, quand c'est Pierre Brasseur qui surgit pour jouer Frédérick Lemaître. Ce n'était pas la même musique que le Pierrot lunaire mélancolique et introverti que joue Barrault. Je ne sais pas, bien sûr. Oui, bien sûr. D'ailleurs, dès le premier accord de l'ouverture de Don Giovanni, tu fais bien de le remarquer, et même avant ce premier accord sur la partition, il est bien entendu, puisqu'il y a un si bémol, que nous sommes en ré mineur.
Ré mineur, le 20e concerto et la volière des vents
6:23 Or, ré mineur est toujours l'instance du tragique chez Mozart. C'est bien connu de la critique. Pour donner quelques exemples, son concerto le plus dramatique, le plus sombre, celui que la période romantique, bien sûr, a mis au-dessus des 27 autres. C'est une guirlande merveilleuse. Ça vaut ce que ça vaut. Là, je passe au subjectif et à l'anecdotique, puisque ça ne concerne que moi. Mais si je devais emporter sur l'île déserte, vous savez, c'est toujours ce qu'on dit, si on devait me condamner à ne choisir qu'une partie du répertoire de Mozart, ce qui serait déchirant, j'emporterais les 27 concertos pour piano.
7:05 Enfin, j'emporterais surtout les 12 derniers, parce qu'il y en a qu'il a commencés, il avait 6 ans, qui sont charmants. Les 12 derniers, non pas parce que c'est ce que je préfère, c'est subjectif, je ne vais pas vous embêter avec ça, mais parce que c'est ceux qui contiennent, d'une manière exhaustive, le plus des éléments les plus intéressants. Dans les différents genres, où Mozart a excellé, il y a des thèmes d'opéra, il y a des thèmes qu'on retrouve dans ses sonates, pour piano, ces thèmes de musique, de chambre, tout ça se retrouve, dans ces concertos.
7:39 Il y a en particulier une importance accordée aux instruments à vent, dans ces concertos. Je fais toujours la petite parenthèse concernant la tonalité de ré mineur, et donc le 20e concerto. Il y a en particulier un développement des séquences confiées aux instruments à vent, qui est tout à fait incroyablement nouvelle pour l'époque. À l'époque, en gros, un concerto, c'est un soliste avec, on dit un orchestre qui l'accompagne, mais à part quelques interventions des vents à la quinte et à la dominante, dans des fortissimis, la plupart du temps, l'orchestre se ramène à ce qu'on appelle le quatuor à cordes.
8:18 C'est un orchestre à cordes. Et voilà qu'avec Mozart, il y a une véritable, une volière. Il y a tout d'un coup des instruments à vent qui se mettent à dialoguer entre la flûte, le basson. Je pense à l'extraordinaire 22e concerto en mi-bémol, mais il y en a plein d'autres, le concerto en ut mineur. Voilà, mais là, donc, le concerto en ré mineur, sombre, et qui commence d'ailleurs par ce...
8:50 Je ne sais pas si on entend le piano. Sombre, mais ça là. C'est une espèce de groupetto, comme on dit, quand il y a plusieurs petites notes comme ça. Ce groupetto, c'est exactement le motif.
Le motif du Commandeur, Blok et le temps du mythe
9:22 Ce n'est pas un thème, ce n'est pas assez développé, mais l'élément motivique que Mozart retient pour les coups que frappe le commandeur à la fin des ordres. Je vais à la porte au corde, comme par hasard, et dans la même tonalité. Ça fait beaucoup de hasard. Voilà. Il y a un poème de Blok, Alexandre Blok, sur le commandeur, il le compare à moteur, le coup de motorique. C'est bizarre, ça doit être un souvenir. Je ne connais pas ce texte, j'aime beaucoup Blok. merveilleux poète russe, contemporain d'Essénine.
10:00 Qu'est-ce qu'il en dit ? Ça m'intéresse. Il faut que je retrouve le terme. D'accord. À cause de ça, de la partition, il dit ça ? Oui, exactement. C'est un côté motorique. D'accord, d'accord. C'est marrant, parce que c'est ce qu'ont dit les Russes en général de leur musique. Ils ont une obsession rythmique, un peu motorique. Ça fait « Do, na, na, pyrruchas, prustani, ta, na, stani, pyrruchas. » Et à un moment, tu vois le commandeur arriver et il dit « comme un moteur ». D'accord, d'accord. Bon, en tout cas, il surgit en ré mineur et sur ce motif-là.
10:35 Je répète. On sent un appel comme ça. Et je dirais un autre rapprochement apparemment un peu moins, un peu plus lointain, mais très proche tout de même du point de vue strictement musical. Que c'est un des thèmes les plus inquiétants, un des leitmotifs les plus inquiétants de toute la tétralogie de Wagner et qu'on appelle, c'est vrai que Wagner n'a nommé aucun de ces leitmotifs.
11:07 C'est plus tard la critique qui, pour les classer, leur a donné des noms. Le thème de l'oiseau de l'épée, ce qui est artificiel. Et bon, il arrive, n'est-ce pas, qu'on entende un thème sans qu'on voit du tout le rapport avec quelque chose, avec ce qu'il désigne dans l'action à ce moment-là. Ce qui veut dire qu'il faut faire des rapports un peu plus complexes que la relation bijective, dirait les mathématiciens, entre l'ensemble des leitmotifs et une idée et une seule. ou un personnage et un seul. De toute façon, ça vous entraînerait trop loin.
11:38 Toujours est-il qu'il y a un thème, un des plus, allez, terrifiant, il n'y a pas d'autre mot, le plus inquiétant, c'est le grattement du Nibelung. Enfin, on l'appelle, c'est moi qui dis grattement, il gratte par en dessous pour faire écrouler le palais des dieux. C'est l'enjeu gigantesque de ce qui est en dessous. Marx dirait ce qui est infrastructure, n'est-ce pas, et ce qui est au-dessus, le monde des dieux. Voilà. Et les Nibelungen étant des mineurs, n'est-ce pas, qui sont dans le sous-sol, c'est le monde du prolétariat, qui gratte, n'est-ce pas, ça terrorise la bourgeoisie, en particulier ce pauvre Nietzsche qui était volontaire pour aller se battre contre les communards, n'est-ce pas, pendant les événements de 70, 71, il a été refusé parce qu'avec sa myopie, n'est-ce pas, et ses migraines, on lui a dit, écoutez, brancardier à la rigueur.
12:32 Bon. Allez, laissons. Je t'ai trouvé, excuse-moi, je t'ai trouvé le poème de Blok. Merci. C'est une traduction à l'arrache. Allons-y. Tu connais mieux le russe que moi, l'arche-voix. Chagui Komandora mouches, saucoudrages dans les lumières de la nuit, noir, calme, comme un hibou, moteur, pacifique, pas lourd, le pas du commandeur. Ah, dis donc. Ah oui. Évidemment, c'est pas un coup. En France, ça pousse de gueule. Oui, oui.
13:02 Oui, j'imagine. Oui, mais quand même, il y a un discontinuisme très moderne là-dedans. Ré mineur. Je reviens à mon ré mineur. Tonalité de Don Giovanni. Tragique. qui, dès l'ouverture, n'est-ce pas, dès l'ouverture, n'est-ce pas ? Solenel, qui est en comme ça.
13:34 Or, comme on dit, les premières secondes de l'ouverture, avec l'accord de ré mineur, l'accord parfait là. Dès les premières secondes, Mozart annonce les dernières minutes de l'œuvre, c'est-à-dire la scène du commandeur. C'est intéressant. Mozart disait que quand il compose un morceau en général, dès qu'il couche la première note, il sait qu'elle sera la dernière. On avait vu ça lorsqu'on avait parlé de la phrase peut-être la plus intéressante de Lévi-Strauss sur la musique.
14:08 Je ne suis pas d'accord avec tout, mais alors celle-là est très pertinente. c'est que tout se passe comme si la musique, comme le mythe, ne rentrait dans le temps que pour en sortir. C'est le contraire des incipit. Voilà, ce n'est pas le vrai temps, le temps réel qui nous arrache et qui est imprévisible et qui est l'instance de l'inquiétude précisément où on ne sait pas ce qui va arriver. Je repense à la tétralogie et à l'extraordinaire scène des trois nornes, celles qui sont censées filer le câble du destin, donc un temps qu'on peut prévoir, donc un faux temps en gros quoi.
14:41 Et en matière humaine, en matière naturelle, on peut prévoir les éclipses d'ici un million d'années. La nature, elle est déterminée. Donc, elle est prévisible. Le monde humain, c'est un peu plus difficile parce qu'il y a la liberté ici qui vient brouiller les fils, les fils des Parques, si on est chez les Grecs ou des Nornes, si on est sur les bords du Rhin j'y reviens et chaque fois qu'elle se refile le câble pour que la deuxième prenne la relève, la troisième revient à la première et ainsi de suite en annonçant ce qui va se passer.
15:13 À chaque fois, elle dit cette phrase rituelle « Weißt du, wie das wird? » C'est tout. Comment ça va devenir ? Tu vois, ce n'est pas évident à traduire. Je vais le traduire mot à mot, donc c'est un peu laid, mais sais-tu ce qu'il advient ? Comment cela va tourner ? Moi, je dirais en français un peu plus familier. Comment ça va tourner tout ça ? Comment on va sortir de ce confinement ? Bon, allez, revenons. C'est tenté qu'il ne dure pas une éternité parce que c'est…
15:45 Je sens que c'est un peu ce qu'il y a derrière la tête de nos pouvoirs. Ils ne vont pas nous donner une martingale. Tu ne le savais pas, mais en fait, on ne l'est pas. Pardon ? Tu ne le savais pas, mais on ne l'est pas officiellement. C'est parce qu'on est au couvre-feu. Oui, oui, oui. Bien sûr, bien sûr. Je ne sais pas. Tu aurais dit ça, il y a un temps. Je donne ici un sens générique extensif, n'est-ce pas, où chacun reconnaît qu'on est loin d'être venu au statu quo ante, n'est-ce pas ? Et que si ceux qui nous dirigent pouvaient décider de bonne fois pour toutes que c'est la forme définitive, la manière définitive de nous diriger, ils ne s'en priveraient pas.
16:24 Bon. Ils ne vont pas abandonner une martingale pareille. le début et la fin de Don Juan, n'est-ce pas, un 6 sur cette tonalité la plus dramatique qui soit de Ré mineur chez Mozart. Le 20e concerto, je l'ai dit. Bon. Avec le même motif. Ascendant, comme ça. Mais il y a aussi l'incroyable quatuor en Ré mineur.
Le quatuor en ré mineur, les cordes de l'Est et les bois français
16:55 Ici, je demande aux auditeurs de rechercher Mozart, quatuor en Ré mineur. Il est très bien servi à l'interprétation. Donc, en streaming, vous avez... En général, je ne veux pas recommander telle ou telle version spécialement, mais pour être sûr d'avoir une excellente version, choisissez toujours des quatuors à cordes d'Europe centrale ou de l'Est. Le quatuor à cordes, c'est l'affaire de l'Europe centrale parce que tout simplement, parce que ce qu'est la guitare en Espagne, c'est ce qu'est le violon, n'est-ce pas, à titre populaire à l'origine.
17:32 En Bohème, n'est-ce pas, les plus grands violonistes, quand ils ne sont pas russes, ils sont hongrois, quand ils ne sont pas hongrois, ils sont roumains. Je pense à Enesco, voilà, je veux dire, c'est une tradition. Tziganes, vous voyez, les Tziganes, c'est le violon. Bref, donc, les quatuor, je pense aux quatuor Borodin, par exemple, quoi qu'ils jouent, qu'ils jouent, qu'ils jouent du Beethoven, du Bartok ou du Mozart, se placent au sommet, mais enfin, il est très bien servi chez quelques quatuors germaniques, comme le quatuor Berg, ou voilà.
18:05 Et pourquoi, a contrario, on parle des bois français ? Nous avons d'excellents quatuors en France, mais nous avons d'excellents quatuors en France, sous-estimés, je pense aux quatuors Via Nova, dont j'ai bien connu le premier fondateur et le premier violon, d'ailleurs, Jean Mouillère, un personnage remarquable, un grand ami, et beaucoup d'humour, et dont la critique dit qu'ils ont fait la meilleure interprétation de l'œuvre de chambre de Schumann, l'œuvre de chambre d'un des plus allemands, qu'ils soient des musiciens, bien plus allemands que Wagner, contrairement aux apparences.
18:39 On dit souvent que la meilleure interprétation de l'ensemble de la musique de chambre de Schumann, y compris les œuvres avec cordes et pianos, c'est le quatuor Via Nova. Oui, mais par contre, la réputation des instrumentistes français dans le monde entier, dans le monde entier du répertoire classique, c'est effectivement les instruments à vent. En ce qui est de la flûte, par exemple, merci de me faire faire cette apparente digression, mais j'ai parlé de cette volière à laquelle, quelquefois, sur laquelle ouvrent les concerts aux pompiers de Mozart, où tous les instruments à vent semblent babillés, il n'y a pas d'autre mot entre eux, comme des oiseaux de paradis dans une cage, ou en liberté d'ailleurs, plutôt.
19:26 Quand on voit rien que pour la flûte, l'importance de noms comme Jean-Pierre Rampal, comme Maxence Larrieu, comme Michel Debost, vous savez, la chanson bien connue, y compris de notre public, People, « Il est cinq heures, Paris s'éveille » de Dutronc, c'est Maxence Larrieu qui fait précisément la partie de flûte, un flûtiste classique, ça a été enregistré en studio, je pense, parce qu'elle a été classée dans les dix plus belles chansons françaises du dernier demi-siècle, il y a pas si longtemps, n'est-ce pas.
20:00 Il y a donc ce quatuor en ré mineur, les... Oui, je finis quand même avec, puisque tu m'as ouvert là-dessus, les bois français, un clarinettiste comme Lancelot, et d'abord, les instruments, même la fabrique, il faut toujours repartir de la base matérielle. Charlie Parker, le plus grand saxophoniste de toute l'histoire du jazz et sans doute l'un des plus grands musiciens de tous les temps, mais ça, c'est une autre histoire, Charlie Parker jouait sur saxo Selmer, Selmer, c'est au boulevard Saint-Michel.
20:40 D'accord, voilà, je crois pas que Wagner, enfin que, à ma connaissance, Parker n'a pas mis des pieds à l'atelier, il a eu de très brefs séjours à Paris et c'est ses coachs qui a organisé ses déplacements, mais enfin, par exemple, le prestige, dans le monde des clarinettes et des hautbois, la référence reste la France, de la fabrication à l'interprétation, c'est intéressant à savoir, je pense à Pierre Pierlot, au hautbois, à Jacques Lancelot, à la clarinette, j'en passe.
21:15 Et si, pour donner une illustration, je m'arrêterai là, et à ceux pour qui la musique contemporaine ne fait pas peur, surtout lorsqu'elle est carrément sérielle et dodecaphonique, mais c'est une splendeur, vous écoutez, au moins le mouvement lent, si vous voulez, ce sera plus accessible, de l'extraordinaire quintet de Schoenberg pour instruments à vent, dans la version précisément où il n'y a que des instrumentistes français.
Dramatique, tragique, désolation : les tonalités mineures
21:46 La version édité par Musidisc à l'époque. Je reviens à notre ré mineur, Don Giovanni, le concerto en ré mineur, le quatuor, n'est-ce pas ? Et donc, Mozart sait exprimer le tragique, il sait exprimer la plus folle gaieté, la plus légère, la volupté, on l'a vu la dernière fois, la volupté qu'elle soit solaire, le plaisir, le bonheur qu'il soit solaire, on va mettre de l'ordre dans tout ça, comme dans les noces de Figaro d'un bout à l'autre, la folle journée, ou plus crépusculaire, plus secret, plus sensuel aussi encore, comme dans Così fan tutte, on connaît tous les modes du plaisir, de la joie, du bonheur, et c'est pourquoi, étant très limité dans l'illustration musicale, mais n'oublions pas que tous nos entretiens sont faits, et c'est pour ça que je remercie mon éditeur pour aboutir à un livre, qui est-ce qui a dit le monde a été créé
22:58 pour aboutir à un livre, c'est Mallarmé, non ? Oui, c'est Mallarmé, voilà, donc, un livre dans lequel que nos auditeurs soient sûrs, tout ça sera déposé, quelles sont les interprétations sans doute de référence, les œuvres que j'ai citées, leurs numéros d'opus ou de Köchel chez Mozart, souvent, je pense à une de ses œuvres les plus célèbres, qui sert de jingle, à Samsung, ou chez Bach, qui est le début d'une des œuvres les plus tragiques de toute l'histoire de la musique, là, je ne dis pas dramatique, dramatique veut dire qu'il y a de l'action, ça peut être de l'action gaie, mais la musique, la plus tragique, et même, sans doute, la seule œuvre du répertoire symphonique classique, Haydn, Mozart, Beethoven, qui termine dans son final en catastrophe sur un accord mineur qui ne résout même pas le problème, qui ne fait pas émerger la lumière, c'est d'une audace incroyable, dont le dernier mouvement est une espèce de chasse à courre où le compositeur
24:08 est à la fois chasseur et gibier. Parce que j'ai dit que, ré mineur, je ne suis pas le seul à le dire, est la tonalité du tragique chez Mozart, du dramatique chez Mozart, ut mineur, la tonalité du tragique, ça a été remarqué, et sol mineur, celle de cette symphonie, celle de la désolation, c'est les nuances importantes, sans aucune éclaircie. Donc, attends, ré mineur, parce que tu es comment ça disant que c'était tragique ?
24:40 Ré mineur, le dramatique, ut mineur, le tragique, et sol mineur, la désolation. Ça vaut ce que ça vaut, on passe de notion purement musicale comme la tonalité à un terme psychologique, on n'est pas dans les bijections mathématiques. Mais enfin, c'est pas si mal vu. pour être un peu plus concret et donc plus pertinent, je ferais remarquer qu'une des œuvres les plus tragiques de Mozart, donc ici, tragique, c'est ut mineur, c'est l'incroyable Adagio, pour corde, Adagio et fugue, qui commence par un Adagio, comme souvent d'ailleurs, les fugues sont précédés par une introduction, chez Bach aussi, par une introduction, un prélude, une fantaisie, d'abord fantaisie et fugue, prélude et fugue, toccata et fugue.
25:38 Après cette introduction très lente, très sombre aux cordes, il y a une fugue sur ce thème. Vous voyez, tout de suite, les chromatiques, sur lesquelles je n'ai pas assez insisté, ça mérite bien une deuxième séance, tout ça. Donc, il y a Adagio et fugue en ut mineur, il y a son concerto parmi les derniers concertos pour piano, en ut mineur, bien sûr, où le final lui-même, n'est-ce pas, et le fameux thème et variation est en mineure, et quant au sol mineur, il y a la symphonie dont je parle, et aussi, j'arrêterai ici provisoirement, je vais citer d'autres œuvres, mais pour ce qui est des tonalités, et aussi, le quintet pour cordes, nous sommes ici dans la quintet pour cordes, en sol mineur, qui est d'une audace chromatique, je le dis pour nos auditeurs pour qui ce sont
26:49 des termes techniques, que c'est tout simple, chromo, mais tu me corriges, je te sais meilleur helléniste que moi, ça veut bien dire un demi à l'origine, je crois, parce qu'en peinture, c'est le tout petit dégrade, pardon ? C'est une notion de couleur aussi. Oui, mais à l'origine, c'est bien, par exemple, une étude chromatique en peinture, c'est un dégradé de vert, de vert sombre à vert pâle, c'est les plus petits intervalles, quoi, en musique, voilà la gamme diatonique, et voilà, sur le même intervalle de do, c'est do à do, la gamme chromatique, autrement dit, il y a deux fois plus de notes puisqu'on a divisé chaque intervalle par deux, au lieu de faire je fais au lieu de faire voilà la gamme chromatique.
27:44 Le chroma, je viens de vérifier, c'est bien teinte, couleurs, taux chromes. D'accord, d'accord, d'accord. Donc, en tout cas, le point commun avec la peinture, c'est que c'est les plus petites différences, c'est les plus difficiles à discerner apparemment. Donc, c'est une instance subversive dans toute œuvre. Un chromatisme introduit une indécision. Dans quelle tonalité sommes-nous ? On dit que la musique contemporaine, celle du XXe siècle, celle que Schoenberg a poussé à son paroxysme, a été initiée par l'incroyable déchaînement chromatique du Tristan et Iseu de Wagner.
28:23 N'est-ce pas ? Quand on voit un thème comme celui-ci. les plus petits intervalles, le plus petit intervalle dans notre musique occidentale, c'est le demi-ton. N'est-ce pas ? Quand je fais le Ré, je passe de Do à Ré, ça fait un ton. Entre les deux, il y a Do dièse ou Ré bémol, c'est pareil.
28:58 C'est ça, le demi-ton, c'est le plus petit intervalle. Ce n'est pas le plus petit intervalle que l'oreille humaine peut percevoir. Les violonistes, n'est-ce pas, peuvent encore caser des quarts et des huitièmes de ton. Mais enfin, notre oreille les perçoit à peine parce qu'elle n'est pas habituée, c'est comme un muscle qu'il faut entraîner à force de n'avoir comme plus petit intervalle que celui qui est la dictature des claviers dans la composition comme dans l'audition musicale, fait qu'il y a longtemps qu'ils ont perdu l'habitude de percevoir, à part lorsqu'il y a des glissandi comme ça, dans les dessins animés, nous avons perdu l'habitude de percevoir des intervalles inférieurs aux demi-tons.
29:42 Or, je ne comprends pas pourquoi on n'insiste pas plus sur le fait que on dit toujours que ça commence à Wagner, à Tristan, l'exaspération du chromatisme. Mais on saute l'étape Mozart en matière de chromatisme. On accorde que Mozart est novateur pour ceci, ceci, cela, mais pas pour son harmonie. Or, si je prends cette variation d'un fameux sonate en la majeure, celle qui se termine par la célébrissime marche turque, que Mozart n'a jamais appelée marche turque, mais rondo alla turca, soit...
La turquerie et la Mitteleuropa comme médiation
30:12 Je rappelle qu'à l'époque de Mozart, les Turcs font le siège de Vienne. n'est-ce pas ? Ils font le siège de Vienne, un peu avant, mais que la chrétienté et l'Empire romain-germanique, le Saint-Empire, est sauvé par un grand militaire polonais, Sobieski, n'est-ce pas, au service de l'empereur, et que si on va chercher des viennoiseries chez le boulanger pour le café, ça vient précisément de l'époque où les Turcs faisaient le siège de Vienne avec leurs étendards sur lesquels il y a le croissant islamique.
30:54 Et donc, pour célébrer leur victoire sur les Turcs, les croissants sont devenus emblématiques de la boulangerie viennoise. Je referme la parenthèse. Mais, là où ça redevient musical et mozartien, c'est que ça explique cette proximité du monde turc et la fascination qu'il exerce, qui était extrêmement raffinée à l'époque. Il n'y avait pas la disproportion entre le monde développé de Chicago et celui sous-développé d'un pays d'Afrique subsaharienne ou d'Amérique latine. Je ne nomme aucun pays.
31:26 Quand je dis sous-développé, c'est jamais un jugement de valeur. Pour moi, un pays peut être sous-développé matériellement, économiquement, en production par unité de temps et être bien supérieur à nous au plan moral ou esthétique. Ce n'est pas... Soyez en clair. Donc, là où ça devient très important musicalement, c'est que la turquerie, comme on disait, devient un genre musical. Chez Mozart, on retrouve l'Enlèvement au Serail, qui est le premier grand opéra. Il y a des petites pochades.
31:57 Mais le premier grand opéra en langue allemande, qui aura un grand succès à ce titre, surtout avec Joseph II, sans doute le souverain qui a été le plus favorable à Mozart. Malheureusement, il est mort un peu tôt. Il y a donc l'Enlèvement au Serail. Il y a bien sûr les innombrables alla turca. Il y a même une marche turque de Beethoven dans Les Ruines d'Athènes. C'est le plus connu. Et le fameux passage, celui-ci, c'est ça.
32:33 Pardon, mon piano t'en prouvez. À la main gauche, ça fait ça. On dit que c'est les tambours qui terrifiaient les Viennois. Ah oui, oui. Par lesquels, oui, oui. Les tambours de guerre des Turcs, assez stylisés, qui faisaient le tour des remparts de Vienne. Bon, donc la Turquerie, mais c'est les plus connus. Comme tu dis, on le retrouve chez Beethoven. Le Saint-Empire, qu'on appellera plus tard, comme par hasard, l'Empire Austro-Hongrois, les Hongrois étant les descendants des Huns, il ne faut pas oublier que, et le rôle que joue Attila dans le Nibelungenlied, dans la référence épique la plus importante de la littérature germanique archaïque, médiévale, il ne faut pas oublier que nous sommes ici en Mitteleuropa, en Allemagne du milieu, et comme tout milieu, il y a une médiation entre l'Occident et l'Orient.
33:30 Ce n'est pas un hasard si la région est la plus médiatrice vis-à-vis de l'Orient en Europe, les Balkans. Zone sismique, je joue sur le mot exprès parce que malheureusement pour les habitants, elle est sismique au sens propre, n'est-ce pas ? C'est ici que la plaque africaine n'est-ce pas ? Télescope la plaque européenne, d'où l'instabilité tellurique de l'Italie, de notre côte d'Azur où il peut arriver un jour un big one et surtout des Balkans, bien sûr, où c'est beaucoup plus fréquent.
34:05 Mais c'est aussi le passage de l'islam à la chrétienté, de l'orthodoxie au catholicisme, je pense à la guerre entre serbes et croates, enfin, à l'affrontement entre serbes et croates sur lesquels, bien sûr, les sbires de l'OTAN n'ont cessé de souffler sur les braises, n'est-ce pas ? Ce sont des médiations extrêmement conflictuelles, ce n'est pas un hasard si la première guerre mondiale a commencé avec l'assassinat de Ferdinand à Sarajevo, n'est-ce pas ?
34:37 C'était le prétexte et l'étincelle, mais ça veut dire que le baril de poudre il est là quand même. Donc, c'est pour ça que je m'attarde un petit peu et j'ai donné les références chez Mozart, la plus connue, la marche turque, mais il y a aussi le final du troisième concerto pour violon, où il y a explicitement des variations sur un thème alla turca, ça veut dire sur le mot turc, et aussi dans Così fan tutte, rappelons-nous que nos deux jeunes hommes qui disent la mienne c'est la plus fidèle, c'est la plus belle, etc., et j'interdis qu'on dise qu'elles sont toutes les mêmes, Così fan tutte, lorsqu'on leur demande de disparaître et de revenir déguisés, ils reviennent déguisés en Bashi Bouzouk, ce qui au sens propre, au sens strict et non pas seulement dans la bouche du capitaine Haddock comme une insulte infamante, est une unité de l'armée ottomane, tout simplement.
35:35 Dans les Balkans, oui, voilà, dans les Balkans, les Serbes, les Illyriens, on disait autrefois, sont souvent, ont constitué des noyaux d'unité d'élite de l'armée ottomane. Donc, Mozart est au carrefour de toutes ses influences. J'y pense parce que tu as cité Beethoven, dans Beethoven, il y a souvent des refrains hongrois, pardon, de tziganes, comme dans le final du quatrième concerto ou dans la Sonate à Kreutzer où il est évident, puisque c'est, il y a une partie violonistique très développée, il est évident que le public viennois se régalait avec les connotations de tziganes.
36:21 Ça joue un peu le rôle des musiques africaines dans l'audience people d'aujourd'hui, n'est-ce pas ? Ça va, comme le jazz, savant et populaire à la fois à des formes plus people comme le reggae, etc. C'est à chaque fois l'origine africaine, n'est-ce pas, ici, qui est déterminante. Ce même rôle avec cette touche d'exotisme proche, c'était joué par les Ziganes dans l'Empire d'Autriche-Hongrie dont on ne sait pas on dit qu'ils viennent du sous-continent indien, enfin bref, voilà.
37:00 Linguistiquement, c'est vrai. Oui, bien sûr, linguistiquement, oui, bien sûr, et puis du point de vue capillaire aussi. Les cheveux. Oui, d'accord, oui. j'ai dit ça parce que j'ai vécu au Niger, comme tu sais, bien loin de tout ça. Or, les Touaregs au Niger, souvent, ceux qui les rencontrent pour la première fois, disent, parce qu'ils sont blancs par rapport, enfin, ils sont clairs, très clairs, parce qu'il y a des Touaregs noirs complètement, il y en a aussi, et puis il y a des Touaregs très blancs, plus blancs que moi, et puis il y a tout le dégradé entre deux, mais la plupart sont considérés comme des blancs dans les langues là-bas.
37:45 Lorsque Ibn Khaldun ou Ibn Battuta parlent des blancs et les compare aux noirs, les blancs, pour lui, c'est les Tunisiens et les Arabes, je veux dire. Et donc, les Touaregs… Ibn Khaldun était vraiment arabe, n'était pas berber. Oui, bien sûr, surtout que Ibn Battuta précise bien que l'arabe, ce n'est pas du tout une ethnie, c'est celui qui habite dans le bled, c'est social, c'est celui qui n'est pas l'habitant des villes. Donc, on dit que le Touareg, ceux qui les voient, disent, ils me rappellent des Pakistanais ou des…
38:18 Vous voyez, c'est intéressant, à cause des cheveux en particulier. Noir et plutôt brillant, lustré comme ça, ce qui n'est pas du tout le cas, ni du monde arabe, ni du monde noir. Voilà. Enfin, la parenthèse, ce n'est pas très intéressant en soi. Je reviens à… On est parti de ré mineur et de l'instance la plus tragique, voire la plus dramatique chez Mozart. Et je passe maintenant exactement à l'inverse. C'était pour introduire et revenir à ce fameux thème du bonheur.
Glenn Gould : « Pourquoi Mozart est devenu un mauvais musicien »
38:48 Et c'est pour ça que j'avais besoin d'une deuxième séance pour amener une problématique actuelle. C'est pour ça, sinon, je veux dire, ça mériterait 50 séances. mais cherchez un petit peu sur YouTube, vous tomberez, vous mettez Glenn Gould, Mozart. Mais non, pas une interprétation. Glenn Gould, il lui arrive de jouer Mozart, ce n'est pas sa tasse de thé. Non, c'est sûr.
39:19 C'est intéressant parce que je parle du compositeur dont je dis que c'est peut-être celui qui a le plus ouvert la porte à ce bonheur dont Saint-Just. Je résume l'essentiel. Il dit qu'il est une chose nouvelle en Europe. Et nous avons vu et nous avons venu revenir ce qui justifie cette proposition. Parce qu'on peut dire que le bonheur est aussi ancien que l'humanité. Mais oui, mais pas pour les masses.
39:52 Il était réservé un happy few, comme on dit. Vous voyez, dans happy. C'est plus la jouissance d'ailleurs. Oui, justement. Ils avaient un happy few. Justement, voilà. C'est ce qu'on a vu. C'est une construction sociale. C'est ce qu'on a vu la dernière fois. Il y a une espèce de châtiment immanent au crime. C'est les plaisirs qui sont réservés. Je dirais, c'est que quand on sucre le bonheur aux masses et qu'on le réserve pour une élite, cette élite, en fait, n'a pas le droit au bonheur mais seulement à la jouissance. Je reviens dans cette histoire de bonheur et à Gould.
40:25 Il y a en fait un interview où Gould, pendant plus d'une heure, porte ce titre. C'est le titre sur lequel vous le trouverez. Pourquoi Mozart est-il devenu un mauvais musicien ? Ah oui, je l'ai écouté. D'accord. En disant qu'il se répète, des motifs qui se répètent. Je commence par préciser que Gould est un des dix plus grands pianistes de sa génération. Et quand je dis un des dix plus grands, il y en a beaucoup pour qui c'est le plus grand.
40:58 C'est oiseux d'en isoler un seul. Mais en général, quand il y a un consensus autour d'un seul pour être le plus grand pianiste de son siècle et j'insiste sur pianiste ici, pas le plus grand musicien du piano, ce qui est encore autre chose. Parce que là, je le donnerai sans hésiter à Richter. Mais le plus grand pianiste, c'est-à-dire celui qui est le plus époustouflant dans les secrets de la chose pianistique, de son mécanisme.
41:32 C'est Horowitz en général qu'on prend, n'est-ce pas ? C'est la métonymie même du pianiste, n'est-ce pas ? Voilà. Mais Gould peut parfaitement prétendre au titre, en tout cas lorsqu'il est passé à Moscou dans les années 50 pour la première fois, complètement paranoïaque, c'était un paranoïaque. C'est important pour comprendre ce que je vais dire sur Mozart. C'est un puritain, c'est un canadien. C'est sa culture, moi ça, pourquoi pas ? Bach émane d'une culture puritaine, ça ne donne pas de mauvaise musique.
42:02 Le puritanisme, c'est bien anglais, ça naît d'abord en Angleterre les puritains, c'est pas exactement… Bien sûr ! Il ne faut pas confondre protestants et puritains. Oui, enfin, quand même. Non mais bien sûr, il y a des liens, oui, je connais. Dans l'ensemble, la réforme est plus puritaine, n'est-ce pas ? Oui, ça c'est certain. Bon, tu parles à un corse. Voilà, chez nous, la fille qui revient fille mère, c'est Ouna Poutana, n'est-ce pas ? Elle va se faire traiter de tous les noms comme fille perdue, etc., par sa mère, mais dès que le premier bambino arrive, c'est des larmes de joie et on s'arrange avec le bon Dieu.
42:40 D'accord ? On ne lui fait jamais de prière parce que le barbu, là, il n'est pas rassurant. Dieu jaloux, le Dieu des armées. Le fils, on ne va pas trop l'embêter avec nos prières parce qu'il a l'air tellement malheureux, le pauvre, qu'on ne va pas en rajouter avec nos problèmes. On s'adresse à la Vierge Marie, à la Madone. Elle, elle comprend tout. Ça, c'est le monde catholique. Il n'y en a pas dans le monde protestant de Madone. Allez, je fais en sérieux maintenant. La première étude quantifiée sur le suicide Durkheim. Durkheim, c'est le fondateur de la sociologie Durkheim nous indique, ça, c'est des mesures, ce n'est pas des opinions, que le record du taux de suicide en France, du monument lié au suicide, comme on se jette à la tour Eiffel ou aux tours de Notre-Dame, c'est la tour de la cathédrale de Strasbourg.
43:23 Et Durkheim explique très bien comme sociologue que dans le monde protestant, une déviation sociétale, on dirait aujourd'hui, une déviation dans l'ordre moral, une fille mère, par exemple, a beaucoup plus de mal à être réintégrée dans la société. Regardez dans un film américain, celle où celui qui a fait une faute, il finit mal toujours. Il n'y a pas pardon, comme on dit en Afrique. C'est important. J'ai l'air de parler comme ça gratuitement quand j'ai l'air un petit peu comme ça de tirer les choses par les cheveux.
43:58 C'est là que je suis le plus sérieux. C'est une méthode comme une autre. Mais si vous voulez être objectif, prenez une comédie musicale emblématique comme The Showboat aux États-Unis, une comédie musicale Broadway, celle où il y a le fameux Old Man River, n'est-ce pas, que notre grand camarade Paul Robeson va rendre célèbre dans le monde entier, n'est-ce pas. Le Showboat où joue Ava Gardner, le film qui a été fait à partir de la comédie musicale, n'est-ce pas, par le simple fait, n'est-ce pas, qu'elle a été soupçonnée de prostitution, n'est-ce pas, elle finit mal dans le film, c'est tout, je veux dire, on ne s'en remet pas.
44:44 Donc, revenons à Glenn Gould, Canadien, protestant, paranoïaque, c'est-à-dire, il s'habillait en blanc avec des habits clairs par crainte d'une attaque nucléaire. Ce qu'il avait entendu dire que les couleurs claires, n'est-ce pas, rejetaient la chaleur complètement naze, je veux dire, il n'est pas, il y a beaucoup de grands créateurs et de grands artistes qui ont des lubies, je ne suis pas en train, Nerval avait des hallucinations autrement plus graves que celles de Gould, c'est pas, parce qu'il est excellent comme critique, bien des fois, il n'y a qu'à voir l'incroyable interview où il parle de celui qui aurait pu être son principal rival de Sviatoslav Richter, à l'époque, un des plus grands de ses contemporains et Dieu sait si les interprètes ne s'aiment pas trop entre eux, le plus grand hommage à Richter a été fait par Glenn Gould, par exemple, non, non, mais, là, pour Mozart, notre puritain, comme par hasard, qui n'a jamais réussi à bien jouer Mozart, allez, soyons clairs, il y en a qui vont peut-être penser, parce qu'il y en a qui ne connaissent que Gould, il faut dire au piano, je veux dire, parce qu'il est un peu plus
45:54 connu de ceux qui connaissent mal le répertoire classique que les autres grands pianistes classiques, si je dis Wilhelm Backhaus, c'est pas que de loin la référence pour Beethoven pendant longtemps, or, il y a deux musiciens sur lesquels Gould ripe, si je puis dire, où on trouve bien mieux que ses prestations, c'est précisément Mozart et Beethoven, c'est-à-dire sur la grande triade classique, Mozart, Beethoven, il y en a déjà deux sur trois, sur lesquels il n'est pas convaincant, dirais-je, sur le mode de l'euphémisme.
La modernité n'aime pas la modernité
46:32 Là où c'est, vous voyez à quel point j'essaie de de nuancer, on pourrait dire, donc, le style classique, ça ne lui va pas, détrompez-vous, pour moi, le plus grand disque de Gould, c'est précisément ses sonates de Haydn, alors là encore je suis sacrilège, mais comment, si les variations Goldberg, Gould, c'est Bach, enfin, oui, d'accord, ça c'est ceux aussi pour qui la musique s'arrête avant la révolution française, je veux dire, bon, après c'est les règnes des masses et du mauvais goût, vous connaissez cette thématique-là, j'en profite, au passage, pour citer une instance contemporaine que vous trouverez sur Facebook, une page Facebook qui s'appelle la convergence des luttes, que je recommande en particulier à nos camarades des luths, L-U-T-H-S, qui a été fondée par notre ami Rémy Cardinale, pardon de le prononcer à l'uso italien, non mais je suis sûr que Rémy ne m'en voudra pas, il réside à Marseille, c'est un immense pianiste en musique de chambre, en particulier, je l'ai entendu récemment dans Brahms, c'est une merveille,
47:45 et je l'ai entendu exécuter la Hammerklavier, vous savez, dont beaucoup d'interprètes disent qu'elle est injouable, il a fondé la convergence des luttes au moment des Gilets jaunes, et ce qui est une manière de rendre hommage à cet événement extraordinaire et qu'un vieux barbon comme moi n'avait encore jamais vu, c'est tout le personnel qu'on ne voit jamais de l'Opéra de Paris ou de l'Opéra Bastille sur les gradins, sur le parvis de l'Opéra, en train d'exprimer leur solidarité avec les Gilets jaunes, parce qu'on ne sait jamais ce que devient un petit rat de l'Opéra à 40 ans.
48:23 Oui, au moment des retraites aussi. Voilà, non mais vous comprenez. Le régime spécial, oui. Voilà. Il veut le faire danser jusqu'à 90 ans peut-être. Tu as très bien compris. Donc, eh bien danser maintenant comme dirait la célèbre fourmi. Bon, la fourmie de la Bundesbank, n'est-ce pas, aux Grecs. Donc, Rémy Cardinale a fondé la convergence des luttes dont un des axes, je n'aime pas le mot idéologique, dont l'axe théorique le plus important, théorique au sens fécond, c'est-à-dire qui permet de déterminer des vrais clivages correspondants à l'histoire réelle, c'est la critique du néoclassicisme en musique.
49:10 Et de montrer qu'il y a, il faut voir par exemple, c'est un combat qu'on retrouve chez Aragon lorsque Aragon réhabilite et ressuscite Hugo qui était, n'est-ce pas, considéré comme, voilà, un peu comme à l'époque les premiers critiques de Balzac disaient que Balzac a inventé le roman où on se met à table, n'est-ce pas, enfin bref, on n'aime pas les masses, n'est-ce pas, et surtout celui qui en fait partie, c'est celui qui aime le moins les masses en général, n'est-ce pas, c'est ce qu'ils disent, les gens sont terribles, les gens sont dégoûtants, ils oublient qu'ils font partie des gens, n'est-ce pas, dans le métro encore dernièrement, il y a une vieille femme qui me disait, parce qu'il y avait deux jeunes qui parlaient, mais ce n'est pas du tout provocateur, qui parlaient un peu plus fort dans leur coin, mais entre eux, sans embêter personne, rendez compte, comme les gens sont dégoûtants maintenant, je ne sais pas plus, je vais lui dire, madame, j'en fais partie, vous aussi, je suis désolé, voilà, la modernité n'aime pas la modernité, le romantique n'aime pas le romantisme, le romantique est baroqueux, comment s'appelle la figure de style où le même mot exprime deux sens différents dans la même phrase, il y a un nom, j'oublie là, comme ça,
50:20 mais il faudra que je retrouve parce que les figures de style, c'est comme la liste des syllogismes, c'est ce qu'on oublie plus, il y a la litote, si tu dis le faux, non, ce n'est pas la litote, c'est un terme très précis où on fait un jeu de mots, mais qui est permis parce que le mot change d'acception dans la même phrase, alors là, c'est ce que je viens de faire, n'est-ce pas, lorsque je dis le romantique n'aime pas les romantiques, celui qui a un discours en musique anti-romantique, il faut les interprétations authentiques, n'est-ce pas, de la musique de Bach, de Vivaldi, il faut les jouer sur instruments anciens, alors, il y a déjà ceux qui, en termes de répertoire, disent que la musique, que le commencement de la fin, c'est quand le piano apparaît, comme tout ce qui est imaginaire, comme tout ce qui est imaginaire et fantasmatique, ça varie, il y en a pour qui, dès qu'on quitte le Grégorien, on rentre dans la décadence de la musique, ah non, non, mais je parlais avec des gens comme ça, il y en a pour qui, dès qu'il y a deux voix, c'est fini, c'est des concessions au mauvais goût populaire, donc, dès le XIIe siècle, la musique est foutue, mais il y en a où comme ça aussi ?
51:29 Si tu fais du Nietzsche à partir de Socrate, c'est foutu, après Heidegger, après les présocratiques, Ah non, non, le record, c'est Heidegger, oui, après les présocratiques, là, c'est foutu. Puisque tu me tentes, je vais y aller de ma séquence, n'est-ce pas ? Les partisans de Heidegger, qui sont tous farouches, anti-marxistes, anti-communistes, n'en parlons même pas, qui disent, le goulag, il était déjà dans Lénine, et la preuve, c'est qu'il est déjà dans Marx, il est dans Hegel, regardez, vous parlez de Hegel, à Popper, Popper, pour Popper, Hegel, c'est vraiment, le discours fermé, le totalitaire, la grande totalité, bon, le vrai et le tout, vous voyez, la grande délite, bref, moi, je n'ai jamais compris, il n'y a rien de plus démocratique que la totalité, la totalité au pouvoir, ça veut dire que personne n'est mis de côté, moi, il me semble, je veux dire, le tout, c'est quand on est au complet, non ?
52:20 Passons, passons, passons. Mais il est déjà dans le camp, bon, en fait, c'est dans Platon, il n'y a qu'à voir la République, le premier goulag, n'est-ce pas ? Et là, tu as raison. Il nous reste parménide, le poème de Parménide. Les seuls qui trouvent grâce, c'est les présocratiques. Parce que là, on a une ligne et demie chez l'un, trois lignes chez l'autre, chez Aristote, on a quelquefois, quelques pages, ce qui est exceptionnel, comme le poème de Parménide, on a quelques fragments d'Héraclite obscur, et donc, c'est un peu comme d'Australie, c'est un peu comme Démocrite, ça commence à...
53:03 Voilà, on peut y faire dire à peu près ce qu'on veut, circuler, il n'y a rien à voir, Nartoun, Nable, nom d'une division SS, n'est-ce pas ? C'est effrayant comme travail d'escamotage, 25 siècles d'histoire de la philosophie, rejetée, n'est-ce pas, comme déclin de l'être, avec 14 accents circonflexes. Voilà, je m'arrête là, je vais m'énerver. Donc, il y en a comme ça pour la musique, n'est-ce pas ? Donc, le début de la fin, c'est le nouveau régime, c'est la musique romantique, il n'y a pas plus romantique que cette critique du romantique.
53:39 Les interprétations romantiques sont boursouflées, il faut décaper cette rouille, n'est-ce pas, des conventions. La rouille, c'est Toscanini, c'est Fournier, c'est Wilhelm Backhaus, c'est Yves Nat, c'est invraisemblable. Mais surtout, c'est complètement anti-historique, parce que c'est le romantique Mendelssohn qui, solennellement, devant une Allemagne musicale, émue aux larmes, n'est-ce pas, exécute la passion selon saint Matthieu de Bach, ressuscite ce répertoire que les contemporains de Bach avaient trouvé désuée, leur préférant à la naissance du style galant.
54:16 Je ne sais pas, Beethoven avait toujours le Clavier bien tempéré sur son piano, Schumann dit que Bach c'est notre père à tous, je veux dire, il n'y a pas plus romantique que la résurrection du répertoire pré-romantique. Le moderne n'aime pas la modernité. Alors, j'y reviens, celui qui fait partie des masses n'aime pas les masses. Alors, je ne vais pas reprendre le thème qui n'est pas idiot de la distinction chez Bourdieu, ça veut dire ça aussi.
La dissonance retardée et le classicisme viennois
54:49 Il faut que je me distingue. Plus je suis nul, plus je vais chercher un élément qui me distingue de ces masses dont je fais partie. Voilà, ma parenthèse ici est importante pour comprendre. Je reviens à Gould, où il y a ce mélange en même temps de hantise, n'est-ce pas, de la menace par la modernité de la souillure de la guerre atomique, etc. Il s'en prend à qui ? Au musicien peut-être le plus heureux lorsqu'il est.
55:23 C'est là que je vois la profondeur de ce passage chez Gould. Ce n'est pas un hasard, voilà ce que je veux dire. Si c'est un Mozart qui s'en prend. Autrement dit, quelqu'un qui est aussi pertinent que Gould. Je ne dis pas seulement un immense pianiste parce que ça, ça va tellement de soi que ce serait injurieux de ma part d'insister là-dessus à son égard. mais en plus qui est excellent critique en général. Pourquoi tout d'un coup il fait une telle bévue sur Mozart ? C'est parce que, justement, et il a raison si on prend détail par détail, si on prend détail par détail que souvent son écriture n'est pas aussi dense que celle d'un Bach ou d'un Telemann, que son harmonie, encore il faudra le regarder de loin, on a vu les chromatismes tout à l'heure, que son harmonie n'est ni celle d'un Rameau ni celle d'un Debussy, pour reprendre des époques très différentes.
56:23 Mais justement, le miracle de Mozart, il n'est pas là. C'est que même dans un thème apparemment aussi simple que on dirait une gamine qui chantonne sur une balançoire. n'est-ce pas ? C'est tout simple. Mais dès qu'elle a la variation. Vous voyez les chromatismes ? Oui.
57:02 C'est dissonance avec résolution retardée. Donc, c'est beaucoup plus... Oui, mais c'est dissonance retardée. De cette dissonance retardée émane une volupté. Et c'est ça qui fait que Gould ne veut pas entendre. Non, mais c'est son problème. Je veux dire, je ne suis pas ironique du tout. J'ai une profonde admiration pour Gould. Je lui dois parmi les plus grandes jouissances de ma vie. C'est quelqu'un qui, pour un pianiste, n'est-ce pas, a une excellente connaissance d'un répertoire non pianistique.
57:32 je parle de la musique de Wagner qu'il connaît très bien et dont il a fait d'admirables réductions pour piano. Écoute, peut-être un des plus grands moments de l'enregistrement pianistique de notre époque, c'est ces deux fugues, non pas de Bach, mais écrites par Wagner dans le crépuscule des dieux. Je le cite, on met Gould de Playing Wagner, ça suffit, vous le trouverez tout de suite. C'est le voyage de Siegfried sur le Rhin où il y a une fugue à quatre sujets ahurissante et encore plus époustouflante.
58:11 Je parle de fugue, là. Mais effectivement, c'est dans le même album. C'est une merveilleuse interprétation de Siegfried-Idyll. Et, mais surtout, la fugue qui est dans l'ouverture C'est dans l'ouverture des maîtres chanteurs. On a de peine à croire à ce qu'on entend du point de vue strictement pianistique. Donc, je ne sais pas pour me dédouaner que je dis toute l'admiration que j'ai pour Gould et tout ce que je lui dois comme jouissance musicale.
58:41 Mais, il y a une forme, c'est celle-là qui correspond à l'époque de Mozart. Ce n'est pas n'importe quelle jouissance. Mais ce bonheur promu puisqu'il n'est plus seulement le privilège d'une minorité comme à l'époque baroque. Ici, je suis obligé de redevenir un peu musicologique. Mozart occupe la position médiane, donc la plus classique, n'est-ce pas, du classicisme viennois. Haydn, Mozart, Beethoven. Là, je suis vraiment dans les choses simples et grosses, n'est-ce pas?
59:14 Donc, quand on dit le classicisme musical, on pense d'abord à Mozart qui élève avec ses deux compères Haydn et Beethoven, mais chez lui, c'est sans doute l'acmé qui amène à leur perfection, ce n'est pas un jugement de valeur, ça ne veut pas dire que Beethoven c'est moins bien, mais à la perfection du point de vue strictement formel comme équilibre de toutes les forces en présence des genres aussi complexes à maîtriser que la symphonie, le concerto et la sonate.
59:45 Bon, je rappelle que tous les compositeurs n'ont pas fait de symphonie là, mais beaucoup n'en ont fait qu'une, je pense à, on n'y pense jamais, mais à notre Bizet qui a fait une symphonie qui est un bijou, on croirait un coup de mistral qui lave le paysage de toutes ses brumes, c'est une merveille la symphonie de Bizet en ut majeur. Beaucoup n'en ont fait qu'une, un assez grand nombre, en ont fait quatre, les quatre de Brahms, les quatre de Schumann, non mais c'est intéressant ces chiffres, il y a le club des neufs, le club des neufs bien sûr, n'est-ce pas, les neufs symphonies de Dvorak, les neufs symphonies de Bruckner, les neufs symphonies de Mahler qui sont bien sûr hantées, n'est-ce pas, par les neufs de Beethoven, n'est-ce pas, au point je vous ai dit, je crois que je vous l'ai dit la dernière fois que Mahler s'est empressé de commencer une dixième parce qu'il disait si je compose une neuvième c'est que je vais mourir bientôt.
1:00:46 Voilà, et on a donc une esquisse de ce qu'aurait été la dixième symphonie. Mozart en a fait 41. Mais il y a le modèle de Haydn. Encore, dans une musicologie plus savante actuelle, on a retrouvé des manuscrits comme ça, pas toujours achevés ou pas toujours diffusés. Il est probable qu'en fait, il y en a une cinquantaine, mais dans le catalogue officiel, je suis parti de là, en disant que dans le livre auquel devraient aboutir nos entretiens, il y aurait toutes ces nomenclatures.
1:01:17 Or, d'habitude, c'est un numéro d'opus, opus 105, opus 111 chez Beethoven, chez Mozart, on dit K. La symphonie en sol mineur, c'est la Köchel 550, l'avant-dernière. Celle qui y suit, la 41e et la dernière, c'est Köchel 551, la Jupiter. C'est un numéro d'opus. Pourquoi ? K. Parce que c'est M. Köchel, la musicologue, qui a placé les œuvres de Mozart dans l'ordre, qui a étudié leur chronologie. Voilà.
Quand l'espoir d'un lendemain meilleur s'est inversé
1:01:49 Et donc, j'y reviens ici. J'ai fait ce long détour par Glenn Gould pour dire qu'on n'en a pas fini avec cette forme de bonheur. C'est pour ça que j'ai planifié une deuxième séance avec Mozart. Elle est très particulière. Et c'est celle, sinon je n'y reviendrai pas, qui est la plus en rupture ou qui est la plus qui est symétriquement la plus opposée au temps que nous vivons depuis un certain temps.
1:02:25 Non, non, je ne pense pas seulement au confinement là. Je pense depuis le grand tournant contre-révolutionnaire des années 70, en gros. Je vais revenir à ces bascules où on passe d'une période en gros portée par l'espoir que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Allez, soyons simples. Quand on vivait beaucoup plus mal du point de vue strictement matériel, dans l'époque dite des Trente Glorieuses, n'est-ce pas ?
1:02:55 Il faut voir combien il y avait de toilettes à l'intérieur de l'appartement dans Paris dans les années 60. Regardez vos statistiques, c'est assez effrayant. La plupart étaient sur le palier dans les immeubles. Dans les années 60, je ne parle pas du Moyen-Âge là. Quand j'étais étudiant, j'étais étudiant rue Grégoire-de-Tours, un quartier hyper résidentiel aujourd'hui dans le 6e. Les toilettes étaient sur le palier. J'avais une chambre de bonne, j'étais étudiant. Maintenant, personne ne peut se payer une chambre d'étudiants ou quelques privilégiés. Des douches collectives dans les humains ?
1:03:27 Où je veux en arriver ? Que le passage des 30... Pourquoi c'est une époque plus heureuse malgré ces insuffisances ? C'est le moins qu'on puisse dire matériel. C'est parce que les parents de l'époque avaient franchi un seuil grâce au plus grand, au plus réel gouvernement qu'a eu la France depuis la Convention, depuis la Révolution française, à savoir celui qui est sorti du Front populaire et celui qui se met en place, merci Ambroise, Croizat et les autres, à la Libération, en particulier en 47-48, avec la création de ce dont on nous dépouille actuellement, la sécurité sociale et la retraite par répartition.
1:04:07 On est dans le sérieux, là. Je reviens au bonheur, cette fois diffusé dans les masses et non pas la jouissance réservée à quelques souverains. vous rappelez le triangle de Rousseau la dernière fois ? C'est pour y revenir, justement, à Gabrielle d'Estrées. Or, l'essentiel, même si, matériellement, c'était précaire, les parents se disaient « nos enfants, ils vont vivre mieux que nous ».
1:04:41 Quels parents peuvent se dire ça, actuellement ? Je n'entends autour de moi que dire « qu'est-ce que vont devenir mes enfants ? » N'est-ce pas ? Et pas du tout sur le mode des écologistes qui disent « quel monde allons-nous laisser à leurs enfants ? » C'est à quoi Negroni a superbement répliqué, en citant quelqu'un, d'ailleurs. « Quels enfants allons-nous laisser à notre monde ? » Voilà. À quels enfants allons-nous laisser le monde ? Quand on voit la Greta avec laquelle on nous bassine, n'est-ce pas ? Qui, pour nous culpabiliser de nous vautrer dans la consommation, n'est-ce pas ?
1:05:13 Prend un yacht de plusieurs milliards de centimes pour un matériau composite d'avant-garde, parce que je suis très content pour elle. Cette gamine, elle est responsable de rien, la pauvre. Autour d'elle, il y a les gens les plus riches de Suède qui la coachent. Les gens les plus riches d'un des pays les plus riches du monde. Non, non, mais j'ai dit un truc précis, j'en finis avec elle. Les douze membres de l'équipage, il aura fallu payer un billet d'avion pour revenir. Ils n'allaient pas faire la traversée sans elle pour rien comme ça, n'est-ce pas ?
1:05:43 Donc, douze billets d'avion pour en épargner un, c'est… On se fout du monde. Pauvre malheureuse. Si, je vais citer une phrase de Negroni, celle que je préfère à son égard, qui lui avait consacré un petit… un élément de pamphlet dont il a le secret. Lorsqu'il dit… Elle répète tout le temps qu'on lui a volé son enfance et sa jeunesse. Je crains qu'on lui ait volé sa maturité. C'est superbe.
1:06:13 Donc, oui, ceux-là ne disent pas que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Vous voyez, quand est-ce que ça s'est inversé ? Voilà le point autour duquel je n'arrête pas de tourner. Quand est-ce que ça s'est assombri ? Qu'est-ce qui fait que la figure de Siegfried… Je vous ai lu le beau texte de Nietzsche, où il oppose la figure de Siegfried à celle de Parsifal. Siegfried, le héros gai, celui qui discute avec les oiseaux en plein midi dans la vaste forêt, n'est-ce pas, qui est pétillant de jeunesse et tout d'un coup le lugubre final de la tétralogie, le crépuscule des dieux.
1:06:54 Qu'est-ce qui fait qu'on est passé, n'est-ce pas, de Dionysos à Schopenhauer ? Qu'est-ce qui fait… Oui, je montre qu'on a affaire à une structure, là, qui peut se reproduire à différents moments de l'histoire. Qu'est-ce qui fait qu'on est passé du bonheur qui s'exprime à travers la chanson « Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ? Qu'est-ce qu'on attend pour faire la fête ? » C'était un des refrains les plus chantés dans les années 50 par l'orchestre de Ray Ventura et de ses joyeux compagnons. Ce n'est pas des hasards, il n'y a plus des musiques comme ça.
1:07:25 Maintenant, c'est le martèlement soit du hard rock, n'est-ce pas, du métal hurlant, d'accord, vous allez vous mettre ça dans la tête, n'est-ce pas, où on force les jeunes à chanter les louanges des barreaux de la prison sonore dans lesquelles on les enferme, c'est-à-dire de la barre de mesure comme vous entendez une teuf comme on dit, n'est-ce pas, c'est-à-dire que vous entendez de loin parce que vos murs vous protègent de la teuf que font vos voisins, vous n'entendez que les basses, il n'y a que les fréquences graves, c'est terrible, c'est-à-dire qu'on a la pauvreté rythmique de cette musique, n'est-ce pas, qui ne bouge plus depuis 60 ans, mais je ne vais pas me répéter, je l'ai dit souvent et on le trouvera ailleurs.
Bonheur, jouissance et salut
1:08:07 Donc, quand est-ce que ça bascule ? Quand est-ce qu'on passe de cet jardin extraordinaire de Trenet, par exemple, n'est-ce pas, au ghetto sonore que j'ai dénoncé dans un autre numéro de Musicosophie ? C'est là que ça devient important. Mozart est dans cette bascule et je reviens maintenant à son époque pour introduire un texte de Rousseau que je n'ai pas eu le temps de présenter la dernière fois et qui est à lui seul justifié qu'on y revienne et qui est tout proche de celui où il dit il me fallait deux demoiselles dans les confessions.
1:08:48 Le thème du bonheur, maintenant je laisse la musique, je suis dans la littérature et c'est un classique de l'enseignement de l'histoire littéraire de dire que s'il y a un thème qui résume tout l'idéal des Lumières, c'est bien le bonheur. C'est même le seul thème sur lequel un Rousseau et un Voltaire qui par ailleurs ne peuvent pas se blairer pour parler très familièrement, n'est-ce pas, sont d'accord que c'est un idéal et c'est là que je vais être pour la première fois plus précis.
1:09:18 La jouissance, tout ce qu'on peut confondre le bonheur, j'avais dit quelques mots mais je le creuse ici, la jouissance peut être d'une intensité quasi infinie mais elle est rapide. C'est son rapport, c'est le rapport au temps qui distingue ici la jouissance du bonheur. Elle est fugace, elle est évanescente la jouissance. très beau texte de Rilke où il dit attendez cela le goût de, et c'est déjà parti, le goût de l'orange, n'est-ce pas, c'est beau, danser l'orange comme il dit, essayer de danser l'orange.
1:09:48 Et puis, il peut y avoir l'autre extrême à l'opposé de la jouissance, le salut, la béatitude des saints, n'est-ce pas, qui était valable pour un pascal au XVIIe siècle, bien avant les Lumières, mais ce n'est pas de ce monde. Ce qui caractérise le bonheur, ce sont ces deux déterminations. Une durée, une épaisseur de durée dans le temps, c'est ce qui exclut la jouissance, et un rapport positif et nécessaire au monde, et non pas à l'au-delà, et non pas à une béatitude promise au prix de la mort, etc.
1:10:28 C'est là qu'on voit que la phrase de Saint-Just est pertinente. Je reviens tout le temps, c'est mon repère pour Mozart. Le bonheur est une idée neuve en ce sens. C'est-à-dire que le rapport au monde, on est toujours aux gens, le monde est une vallée de larmes, souffrez, et vous serez consolés, n'est-ce pas, c'est tout le thème des béatitudes précisément dans l'Évangile. Texte admirable, mais enfin, je veux dire, qui est lié à une époque, n'est-ce pas, à une conscience tellement malheureuse qu'il fallait attendre la mort pour s'en délivrer. Je dirais la même chose du bouddhisme.
1:10:58 J'ai beaucoup de respect, non pas pour la mode du bouddhisme qui est pré-nazis, n'est-ce pas, vous savez, on ne diffuse pas assez les complicités historiques qu'il y a eu entre le régime nazi et le pouvoir du Dalai Lama au Tibet pendant la dernière guerre et les échanges qu'il y a eu. Mettez ça sur YouTube, ne me croyez pas sur parole. Il y a l'ancien SS qui a raconté ses mémoires et qui a fait un film, en fait, un film grand public hollywoodien. Mais oui, voilà, exactement.
1:11:30 et Harrer, et Schopenhauer était un fanatique du brahmanisme et du bouddhisme comme par hasard. Celui qui appelait les policiers pour dire, ils sont là, les manifestants, la barricade, elle est à deux rues de chez moi. Oui, il leur prête ses lunettes. Oui, ça se tient, ça se tient. Laissons cela. Mais, par contre, le bouddhisme en lui-même n'a rien de nazi. L'enseignement du Bouddha est tout entier, au contraire, dans la charité, dans le dépouillement.
1:12:04 Or, qu'est-ce qu'il peut y avoir de mieux dans cette misère infinie du monde de l'Inde que de retirer son épingle du jeu, ce que fait admirablement l'enseignement du Bouddha, de supprimer tout désir pour supprimer toute souffrance. Mais enfin, c'est la chirurgie. Ce n'est pas la guérison, c'est la chirurgie. Vous avez mal à l'estomac, on va vous l'enlever. Vous voyez, c'est des consciences malheureuses en fait, ça. Autrement dit, on obtient bien la paix. C'est un peu comme l'ataraxie du stoïcien aussi, même si c'est très différent.
1:12:34 Mais enfin, il y a ça de commun. C'est que c'est négatif à chaque fois. Oui, bien sûr. La solution. Ce n'est pas le cas du bonheur. Le bonheur, il y a un rapport positif au monde. C'est pourquoi je ne dis jamais rien contre le plaisir. Sauf lorsqu'on veut réduire le bonheur au plaisir. Là, je suis platonicien tout d'un coup, c'est tout le thème du Philèbe. « Surveille ta langue, m'écriai-je. » Ou même du Gorgias. Lorsque dans la République, Glaucon dit à Socrate « Quand tu parles du bien, je présume que tu ne parles pas du plaisir.
1:13:04 Surveille ta langue, m'écriai-je. » Donc, le bonheur. Mais il ne l'oppose pas au plaisir. Il ne dit pas qu'il faut le bonheur contre le plaisir. Moi, je ne dirai jamais un mot contre le plaisir, surtout quand c'est ne nuit à personne, quand c'est au détriment de personne. Mais un plaisir qui dure, c'est une exigence de plus que le plaisir et non pas de moins. N'est-ce pas ? C'est tout contraire du puritanisme. Ça donne le bonheur et en plus, un rapport nécessaire au monde.
Sexualité heureuse chez Mozart et staccato de Gould
1:13:35 Là, ici et maintenant. Donc, pour les masses. Eh bien, souvent, on dit quand même « Quel relou ce Rousseau ! » Je fais exprès de prendre un mot d'argot. N'est-ce pas ? Qu'est-ce qui est pénible ? On voit son côté ex-protestant de Genève. Les femmes doivent rester à leur place. L'homme mange rouge là où la femme mange blanc. C'est vrai que Rousseau dit ça. Oui, l'homme mange de la barbaque, le chasseur sanguinaire et la femme mange des petits suisses et des crèmes et de la crème chantilly.
1:14:09 N'est-ce pas ? Mit Sahne, comme on dit, n'est-ce pas, dans les pays germaniques. On ne peut pas vous servir un café sans crème à Bruxelles. Je connaissais une copine, je ne donnerais pas le nom, mais qui avait un caractère assez vache parce qu'elle disait « Les Belges, ce sont des Allemands qui parlent français. » Oui, c'est vrai qu'à Bruxelles… Je vous le café, oui. Oui, voilà. Même dans la Belgique Wallonne, j'allais dire Wallonne, je vais me faire insulter, dans la Belgique Wallonne, n'est-ce pas ? Dès qu'on vous sert un café, on vous donne un petit godet de crème.
1:14:41 On pourra illustrer ça avec ses enfants. Oui, tu connais bien. Tu connais bien. Bon. Donc, ce Rousseau-là, un peu mauvais coucheur, disant que Molière est immoral, enfin, je veux dire, c'est facile de le snobber au profit de Philippe Sollers. Vous voyez, il faut baiser, c'est pardon, je cite Philippe Sollers. Ah, pardon. Je ne parle pas en mon nom. Littéralement, plus sensible à sa lettre. Heureusement qu'il l'a dit parce qu'avant lui, on ne baisait pas, apparemment, d'après lui.
1:15:12 Il a fallu attendre mai 68, tout d'un coup, pour que l'homme découvre la sexualité, sans doute. Il y en a qui vont croire ça, n'est-ce pas ? Quand on écoute justement la musique de Mozart, ça fait rigoler. je rappelle que dans Così fan tutte, il y a un air domestique de la merveilleuse Despina, n'est-ce pas, qui est beaucoup plus coquine que sa collègue Suzanne dans Figaro et qui fait cette air qu'à 15 ans, une fille doit savoir tout faire.
1:15:44 Je m'arrête là. On est dans Mozart et dans Da Ponte. Oui, che sapete che cosa è amor Oui, puisque tu me tentes, on est dans ce qui déplaît à Gould chez Mozart, soyons clairs, la sexualité. Heureuse, heureuse, pas je cherchais de mettre à l'hurlant, non, je reviens puisque tu en es là au Noces de Figaro puisque tu cites un des plus beaux airs du répertoire, n'est-ce pas, cette cavatine à la romance.
1:16:33 Je rappelle que Mozart est un génie essentiellement mélodique et là où les autres embêtent un béton ce n'est pas une mélodie ça, c'est un thème, attention, c'est du mélos en termes d'analyse temporelle mais ce n'est pas une mélodie, ce n'est pas un air, ce n'est pas la femme marioso. Le génie de Beethoven c'est qu'avec ça, avec rien, c'est rien, ni rythmiquement, ni mélodiquement, il crée un univers. C'est tout à fait l'inverse du procédé viennois, du viennois je vais dire de souche, Mozart, Beethoven, il a habité à Vienne mais lui il vient de Bonn et sans doute de Hollande qui explique aussi sa gaieté populaire à Beethoven, son côté Bruegel dans ce paysan, moins aristocratique que la musique du Mozart par exemple, alors que Mozart, là où tous les autres vont faire un développement, c'est ce que fait Beethoven admirablement, c'est pas sur un rien du tout comme ça, il fait un développement cosmique, Mozart, lui, au moment où les autres font un développement, lui, ce sont de nouveaux thèmes qui surgissent, une fécondité mélodique extraordinaire, de nouveaux airs, c'est extraordinaire.
1:17:44 Alors je donne un exemple en vitesse pour me faire comprendre parce que je n'ai pas l'illustration sonore là, écoutez simplement entre autres le final du concerto en La majeure, le 23ème, un des plus sensuels, vous voyez encore, on voit de nouveau la connotation La majeure et sensualité, comme je l'avais dit pour les œuvres, pour clarinettes. Donc écoutez le final du concerto en... Son final est une fontaine miraculeuse de nouveaux thèmes, on dirait qu'il a une espèce de corne d'abondance où il tire autant de thèmes qu'il veut, des mélodies qui sont toutes aussi belles les unes que les autres, les unes en éclats de rire, les autres en pamoison, c'est époustouflant.
1:18:27 Donc, cette merveilleuse romance que chante Chérubin, or Chérubin, son air principal dans toutes les notes de Figaro, ce n'est pas celui-là, même si celui-ci est merveilleux, c'est Non so più, cosa son, cosa faccio, c'est-à-dire un adolescent entre deux sexes, entre deux âges où rien n'est encore bien déterminé, qui se tape à peu près tout ce qui est féminin dans le château mais sans y toucher comme ça, comme un gamin et qui donc est insupportable au comte.
1:18:59 Trouverais-je partout ce maudit page ? Vous savez que chaque fois qu'il soulève un linge, Chérubin est caché dessous dans la chambre de la comtesse, il tripote un peu la fille du jardinier, la Barberine, n'est-ce pas ? La comtesse, Suzanne, merveilleux Chérubin, c'est Mozart. On connaît la salacité des lettres à sa sœur, etc. C'est pas la salacité, mais espiègle, spiègle, gamine, espiègle. C'est pas ? Donc, puisque tu…
1:19:30 Oui, il dit toujours dans ces lettres, il dit « je passe à part », « blague à part ». Mais oui, mais c'est toi qui m'as branché sur Chérubin, donc je termine quand même ma chute sur Chérubin. C'est que cet air-là, « Non so più cosa son, cosa faccio, qui est l'air d'un adolescent, je ne sais plus ce qui m'arrive, de temps en temps, j'ai les joues chauffées, bon, qui vit sa puberté, soyez dans ma sang, se termine par « je parle au mur, à l'arbre, à l'oiseau, au soleil, moi tout seul ». Et chacun savait qu'il faisait allusion à la masturbation.
1:20:00 À l'époque, c'était connu, il y avait un public, n'est-ce pas, autrement moins puritain que celui que le politiquement correct, le tristement politiquement correct d'aujourd'hui, contre lequel je fais tout scouper depuis tout à l'heure. Et je ne suis pas pour le laxisme moral. Non, non, non, non. J'ai bien dit que lorsque le bonheur fait du mal à personne, je ne parle pas du viol, ni des âmes, ni des corps, ni des deux à la fois, hélas.
1:20:33 Il n'y a aucune raison, n'est-ce pas, de le restreindre. Alors, cette forme de bonheur, puisque je ne peux pas l'illustrer musicalement, on n'en a pas ici, la logistique, je tiens à… Juste pour terminer sur Gould, quelles sont les raisons qui… Peut-être que tu pensais que tu avais déjà terminé. Je veux dire, la confirmation du fait qu'il y a un fondement puritain chez lui, qu'il est connu emblématiquement pour une interprétation admirable du répertoire baroque et en particulier de Bach, c'est-à-dire où il n'y a rien des jouissances qu'on ne va découvrir qu'à partir du romantisme comme par hasard.
1:21:17 Voilà où est la cohérence de mon propos sur Gould. Il n'a jamais dit un mot contre Chopin, même si ce n'est pas le plus grand interprète de Chopin, il le joue très bien, n'est-ce pas ? Et puis il joue très bien Brahms, par exemple, qui est un des plus romantiques du romantique, plus que Wagner qui est un post-romantique, n'est-ce pas ? Brahms, et plus que Beethoven qui est au fond un classique qui ne se laisse jamais enfermer dans un sentiment mais qui le bouscule pour arriver à une solution dramatique. En général, un triomphe en majeur dans les finales.
1:21:49 Brahms, qui est vraiment un romantique même tardif et même attardé, se diront certains, il joue un des plus grands disques qui soient, les dernières pièces les Intermezzi, les Scherzi de Brahms par Glenn Gould. Mais c'est avec Mozart qu'il réussit le moins bien. Écoutez cette sonate ! Écoutez celle-là, on croirait une farce, une caricature. tellement qu'il la torpille, n'est-ce pas ?
1:22:20 Il le fait avec un staccato prodigieusement exagéré, n'est-ce pas ? Je réponds à ta question en ce moment. Beaucoup de gens s'attachent à Glenn Gould à cause de son staccato, n'est-ce pas ? Parce que si je fais… Là, je suis legato où je lis… Oui, une invention à la mineure de Bach à deux voix. Ça chante là, c'est lié. Mais si je fais…
1:22:51 C'est ça le staccato. On ne laisse pas résonner la note, n'est-ce pas ? Elle est piquetée. C'est statistique ce que je dis. Gould sait admirablement faire un légato si tout d'un coup il se sent d'humeur à nous l'octroyer. Mais d'une manière générale, et là, je ne le reproche pas à lui parce que lui, c'est un immense musicien, mais la plupart des interprètes baroques qui n'ont pas son génie, précisément, systématiquement raccourcissent la note.
1:23:21 Comme s'ils avaient peur qu'on en jouisse trop, à peine. Que ce soit dans les cordes… L'art du clavecin, c'était de jouer très lié parce que, comme de toute façon, on n'avait pas la pédale, il fallait retrouver… Mais voilà. Tu vois que ça se tient. Bien. Donc voilà, je ne sais pas si j'aurais pu attaquer… Non, si, pardon, je… Mais ce n'est pas un hasard si le musicien qui réussit le moins bien, c'est celui où le bonheur est le plus intense. Mais ce bonheur très particulier sur lequel je ne cesse d'insister et que je vais illustrer maintenant par un exemple emprunté à la littérature, en l'occurrence de nouveau les Confessions, dans la mesure où je ne peux pas le rendre d'une manière sonore.
Lecture des Confessions : la journée de Thoune
1:23:56 Si vous voulez, c'est juste le temps parce que mon ordinateur s'est mis en stand-by. Voilà. Que je le… Voilà. Ça va prendre trois secondes. et je retrouve ici ce truc incroyable des confessions qui commencent par une belle matinée d'été et de juin même. Vous voyez, ce n'est pas l'été qui finit et qui annonce l'automne. Ce n'est pas… Je me rappelle de Clouscard qui attendait désespérément les pluies d'après le 15 août en Corse pour balayer cette poussière de l'été.
1:24:33 et après commence la plus belle saison dans les pays méditerranéens pour ceux qui connaissent ce qui se passe début d'automne. Voici. Donc, où je voulais en arriver ? On est bien d'accord ? On est ici. Voilà. Alors, les confessions. Voilà.
1:25:07 Je me suis assez attardé. J'en ai encore quelques temps. Je peux lire le texte ? Bien sûr, bien sûr. Bon. Rousseau, c'est l'époque où il est encore à Chambéry. Il est tout jeune. Je m'étais insensiblement éloigné de la ville. La chaleur augmentait et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. Quel programme ? Vous me direz bon, c'est assez banal. Non, non, mais non, pour l'époque, on n'avait jamais, on ne s'était jamais attardé sur ce genre de notation. Avant, je vous mets au défi de trouver dans Racine et Dieu sait si pour moi les deux plus grands poètes de la théorie française c'est Rimbaud et Racine.
1:25:41 Donc, ce n'est pas péjoratif. Mais enfin, à part quelques vagues allusions au décor dans Mithridate, venez fuir l'aspect de ce climat sauvage qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage un peuple tout entier vous attend à genoux à Rome sous un ciel plus heureux et plus digne de vous. C'est un peu vague. On se doute que le ciel est bleu si c'est un ciel heureux. Voilà, il n'y a aucun état et on ne s'attardait pas. Et là ? Souveraine des mers qui vous doivent porter, c'est celui-là. Oui, exactement. C'est une merveille. Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait.
1:26:14 On dit Rousseau, c'est le sentiment, voire le sentimentalisme. Excusez-moi, mais la chaleur, ce n'est pas un sentiment, c'est une sensation. Rousseau est plus moderne que bien des romantiques qui lui ont succédé. Ce n'est pas le sentiment. Le corps est présent. Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait et je me promenais sous des ombrages. Donc, encore une sensation, ombre-lumière, chaleur-fraîcheur, dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux, des sons, des lumières, c'est extraordinaire.
1:26:46 Des pas de chevaux et des voix de filles. Dites donc, le rire aigu des filles chatouillées, ce vers dans le cimetière marin de Valéry, qui est quand même un peu somnolent sur une plage, n'est-ce pas ? On comprends ce que veut dire Valéry, le rire aigu des filles chatouillées. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas moins de bon cœur. Il commence à y avoir cette tonalité, qui n'en riaient pas moins de bon cœur. Je me retourne, on m'appelle par mon nom, M. Rousseau.
1:27:16 J'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, Mlle de Graffenried, nous voici dans un autre état, on dirait à l'époque classe sociale aujourd'hui, Mlle de Graffenried et Mlle Galley, qui n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Voilà pour ce qui est du pitch. Ils trouvent deux jeunes femmes, n'est-ce pas, embarrassées, parce que les chevaux ont peur de traverser la rivière. Alors, je passe, ils disent pourquoi, en fait, Mlle Graffenried accompagnait Mlle Galley, aristocrate, accompagnée de sa demoiselles de compagnie, qui est en fait une autre aristocrate, mais qui a eu des petits problèmes de mœurs quelque part à Fribourg, en Suisse, et que donc, on a confié à la compagnie de Mlle, laissons cela, je ne sais pas, c'est du marivaudage, de bonnes copines, quoi.
1:28:14 Mlle de Galley, voilà l'important, amène Mlle de Graffenried voir le château de ses parents pendant l'absence de sa mère, qui est au-delà de cette rivière, et c'est précisément cette rivière que les chevaux n'arrivent pas à franchir. Je vous passe la description des deux jeunes filles dont il résulte que sont chacune ravissantes. bon. Toutes deux s'aimaient tendrement et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvaient qu'entretenir longtemps cette union si quelqu'un ne venait pas la déranger.
1:28:48 Elles me dirent qu'elles allaient à Thoune, vieux château appartenant à Mme Galley, elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux, mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut le corps. Je recours à un autre expédient. Je pris par la bride le cheval de Mme Galley qui est en tête des deux, puis le tirant après moi, je traversais le ruisseau ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe. Vous voyez la scène ? Rousseau mouillé jusqu'à la taille, enfin jusqu'à mi-jambe, pardon, et les deux jeunes filles sur leur cheval.
1:29:19 Et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulais saluer ces deux demoiselles et m'en aller comme un benet. Rousseau, mauvais dragueur. Elles se dirent quelques mots tout bas. Les Mlle de Graffenried s'adressant à moi. Non pas, non pas, me dit-elle. On ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher. Il faut, s'il vous plaît, venir avec nous. Nous vous arrêtons prisonnier. Le cœur me battait.
1:29:51 Je regardais Mlle Galley. Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée. Prisonnier de guerre. Montez en croupe derrière elle. Nous voulons rendre compte de vous. Mais Mlle, je n'ai pas l'honneur d'être connue de Mme votre mère. Vous voyez, dans les mœurs de l'époque, ça ne se faisait pas. Je n'ai pas l'honneur d'être connue de Mme votre mère. Que dira-t-elle en me voyant arriver ? Sa mère, Mlle de Graffenried, n'est pas à Thoune. Nous sommes seuls. Nous revenons ce soir et vous reviendrez avec nous.
1:30:22 Et voilà la journée qu'elle programme à passer dans un château avec deux ravissantes jeunes filles de l'aristocratie, n'est-ce pas, sans leur maman. Franchement. L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt, c'était tout nouveau, l'électricité, que celui que ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval Mlle de Graffenried, je tremblais de joie. De nouveau, le corps est là. Et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort qu'elle s'en aperçut.
1:30:52 Et elle me dit que le sien lui battait aussi par la frayeur de tomber. C'était presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose. Je n'osais jamais. Et durant tout, trajet mes deux bras lui servirent de ceinture très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletterait très volontiers et n'aurait pas tort. Vous voyez qu'on est très loin du Marquis de Sade. D'accord ? Mais est-ce que c'est un moins de jouissance ? C'est ce qu'on va voir. N'est-ce pas ? C'est ça la problématique incroyable de ce texte.
1:31:23 Alors, je vous passe parce que c'est assez long. Donc, on arrive, on se sèche et bien sûr, on prépare le déjeuner. On passe d'une jouissance à l'autre. N'est-ce pas ? Et puis, il n'y avait pas à l'époque l'épicier du coin sur lequel on pouvait faire le ravitaillement pour préparer un gueuleton. Non, non. Ce n'est pas en Suisse. Ensuite, il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, toutes en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangère. La grangère qui doit garder le château quand elles ne sont pas là.
1:31:53 Et le pauvre marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises. Mais malheureusement, on avait oublié du vin. Troisième jouissance. L'alcool, pensons. Le dionysiaque. On avait oublié le vin. Cet oubli n'était pas étonnant pour des filles qui n'en buvaient guère. Mais j'en suis fâché car j'avais un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Comme je suis un timide, si il y avait du vin, ça m'aurait un peu arrangé. C'est mignon même.
1:32:26 Tout à l'heure, tu m'as arrêté sur… Tu as essayé de me faire un distinguo sur protestant puritain. Moi, je veux bien. Mais c'est un classique du film américain. Je reviens dans les cultures puritaines, enfin, les cultures de religion évangélique. disons. Où il y a des endroits un peu à côté de la ville, à l'extérieur, où il y a une belle vue sur la rivière, où les voitures se donnent rendez-vous et où les jeunes gens flirtent dans la voiture. On a vu ça plusieurs fois. Je prendrais par exemple, n'est-ce pas, le Comme un torrent, l'admirable film de Minnelli, Comme un torrent, avec une de mes actrices préférées, dont je ne retrouve pas le nom, la Rousse, là, comment elle s'appelle, peu importe.
1:33:11 Or, juste avant de prendre la fille dans ses bras, dans la voiture, il y a une petite fiole de whisky dans la portière qu'il faut boire. Ça, c'est les cultures puritaines. On ne peut pas passer comme ça instantanément. Non, mais c'est important, il faut noyer l'inhibition quelque part avec un artifice, le filtre de Tristan. Donc, ils comptaient là-dessus, n'est-ce pas ? Et d'ailleurs, Gustelle fait deux mois entre elles deux.
1:33:41 Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs on n'en trouva point tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Intéressant, au niveau documentaire, le vin était rare. Comme elles m'ont marqué leur chagrin, je leur dis de ne pas être si fort en peine et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'énivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osais leur dire de la journée. Vous voyez qu'on n'est vraiment pas dans les liaisons dangereuses. Mais je crois que les fripons voyaient de reste que cette galanterie était une vérité. Nous dînâmes dans la cuisine de la Grangère, les deux amis, je fais moins de commentaires, je lis parce que ce texte, les deux amis assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table et leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds.
Une sensualité diffuse et la dilatation du temps
1:34:18 Quel dîner ! Quel souvenir plein de charme ! Comment pouvant si peu de frais goûter des plaisirs, des plaisirs si purs, si vrais, vouloir en rechercher d'autres ? Jamais souper des petites maisons. Alors là, on passe aux maisons de prostitution. Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas. Les casins, comme on disait. Oui, voilà, ils sont passés. Je ne dis pas seulement pour la gaieté, attention, regardez la précision, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.
1:34:52 Texte extraordinaire. Après le dîner, Freud, le premier à dire, ne confondait jamais la sexualité, ne la réduisait jamais à la génitalité. Ici, elle est diffuse dans tout le corps, ce n'est pas dans les aliments qu'on goûte. Après le dîner, nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème, et je la sentais venir. Je ne caricature pas.
1:35:24 Je vous dis, c'est quand je plaisante que je suis sérieux pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés. Et pour tenir notre appétit en haleine, nous allons, ça ne suffit pas, nous allons dans le verger achever notre dessert avec, allez, avec quoi ? Avec la couleur de la tentation. C'est quoi la couleur de la tentation ? Blanche-Neige, c'est quoi ? Le cerise. Mais voilà, mais c'est le rouge. Le rouge. Je dis ça parce que ceux qui en agrégation de lettres étudient la figure du conte, et quand ils prennent l'exemple de Blanche-Neige, si Blanche-Neige quitte la route qui mène chez la grand-mère pour prendre le raccourci par la forêt, dans le conte, on dit que c'est la route des fruits rouges.
1:36:03 Et en pays germanique, qui est l'origine de ce conte, on sait très bien que les fruits rouges, les framboises, les groseilles, les baies, comme on dit en allemand, Erdbeer, c'est les fraises. Mot à mot, baies de terre, les Johannisbeeren, les baies de Jean, de Saint-Jean, les groseilles, etc. Bref, donc, il manquait cette couleur, n'est-ce pas ? Le blanc, la pâleur, c'est la pureté, c'est la virginité, et sur le blanc, des gens, il faut que la thématique désigne la femme à l'époque, la sensualité, la femme, les lys et les roses, n'est-ce pas ?
1:36:43 Après le dîner, on fit une économie, au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elle s'est apportés et pour tenir notre appétit en haleine, c'est un raffinement, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montais sur l'arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Il ne dit pas si c'est en les soufflant ou en les jetant avec la main. Une fois, Mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visais si juste que je lui fis tomber un bouquet dans le sein et de rire.
1:37:23 Je me disais en moi-même que mes lèvres ne sont-elles des cerises comme je les jetterais ainsi de bon cœur. Il y a un déchaînement de sensualité, ce texte, si on regarde bien. La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée et cette décence, nous ne nous l'imposions point du tout. Donc là, on a quitté le puritanisme. Elle venait toute seule. Nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs.
1:37:54 Enfin, ma modestie, d'autres diront ma sottise, ça c'est Sollers, fut telle que la plus grande privauté qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de Mademoiselle Galley. Dans les circonstances que je vous passe parce que l'autre avait disparu pendant un instant, bien, son amie rentra et me parut laid en ce moment. Enfin, elle se souvint qu'il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre car le regard de Mademoiselle Galley m'avait tellement ému le cœur.
1:38:26 Mais je n'osais rien dire et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant, nous disions que la journée avait tort de finir. Mais loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue. Vous voyez le bonheur ? Sa dilatation dans le temps. De la faire longue par tous les amusements dont nous avions su la remplir. Je l'ai quittée à peu près au même endroit où elle m'avait pris. Avec quel regret nous nous séparâmes, avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir. Le futur, l'avenir, tout d'un coup, se déploie.
1:38:59 Cet heureux présent, n'est-ce pas, ouvre une porte sur l'avenir. Douze heures passées ensemble nous valaient des siècles de familiarité. Quelle dilatation temporelle ! Le doux souvenir de cette journée ne coûtait rien à ces aimables filles. La tendre union qui régnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs et n'eût pu subsister avec eux. Nous nous aimions sans mystère et sans honte et nous voulions nous aimer tous. Toujours ainsi. L'innocence des mœurs a sa volupté qui vaut bien l'autre parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement.
1:39:34 Ici, on voit bien que c'est bien la relation au temps qui distingue le bonheur du plaisir. L'innocence des mœurs a sa volupté qui vaut bien l'autre parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus. Là, il écrit ça, il est vieux, il a la maladie de la pierre, il est rue Plâtrière, disait-on à l'époque, rue Jean-Jacques Rousseau aujourd'hui dans le Marais. L'Europe aristocratique défile pour le voir et il récuse les 9-10e des visiteurs. Ce qu'il est entre ses sondes de ces souffrances et il s'enchante au sens propre, incantare comme une incantation par ses souvenirs.
1:40:09 Il va écrire les confessions puis les rêveries, n'est-ce pas, qui en seront le bouquet final. Donc, je veux dire, donc, qu'est-ce qui reste de tout ce qu'on a vécu ? C'est là qu'on voit la vérité. On ne va plus tricher à ce moment-là, c'est pas, de ce qui vaut la peine d'être vécu. Pour moi, je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucun plaisir que j'ai goûté en ma vie. Et quand on lit les confessions, on sait qu'il s'est éclaté physiquement avec l'italienne dans le bateau à Venise.
1:40:41 Ou avec Madame de Larnage près de Lyon, enfin, laissons cela allez lire les confessions. Donc, ne me touche plus que celle d'aucun plaisir que j'ai goûté en ma vie. Je ne savais pas trop ce que je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que si j'étais maître de mes arrangements, mon cœur se serait partagé. J'y sentais un peu de préférence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse Mademoiselle de Graffenried, mais à mon choix, je crois, j'aurais mieux aimé pour confidente.
1:41:14 Quoi qu'il en soit, il me semble en les quittant que je ne pouvais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne reverrai de ma vie et que là finiraient nos éphémères amours ? Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes. Pour cette fois, je ne vis pas avec le même plaisir qu'à l'ordinaire et je me gardais lui dire comment je... Pardon. Oui. Oh, mes lecteurs, ne vous y trompez pas. Et c'est la conclusion. J'ai peut-être eu plus de plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisée furtivement que vous n'en aurez jamais dans les vôtres en commençant tout au moins par là.
Les Noces de Figaro, un mariage indéfiniment retardé
1:41:52 C'était tout la tonalité qui règne dans les noces de Figaro. Qu'est-ce que c'est que les noces de Figaro ? C'était un mariage indéfinément retardé parce que le maître de maison, tout se passe dans le château du comte Almaviva. C'est intéressant de voir que les neuf dixièmes des personnages, si j'excepte Bartholo et Marceline, les neuf dixièmes des personnages, c'est le personnel du château, c'est les domestiques. Jardiniers, chambrières, cuisiniers.
1:42:23 Quand ils se réunissent tous pour chanter, vous savez, c'était la coutume qu'une domestique avant de se marier demandait l'autorisation au seigneur, à son maître, à son employeur, si je puis dire. Et ils blémissent de stupeur presque enragé de voir que le comte, de dépit de voir que Suzanne aime son mari, son futur mari, prend le linge blanc qu'on offrait, c'était la coutume, n'est-ce pas, très archaïque, le linge blanc qu'on offrait au comte, il le prend, il le jette par terre devant toute la domesticité réunie du château.
1:43:02 Et tout le château sait très bien que le comte exerce son droit de cuissage en trouvant toujours un prétexte à retarder le mariage. C'est donc les noces de Figaro, ce n'est pas la musique des noces, c'est tout le contraire. Les noces, elles auront lieu après le baissé final de Rideau. c'est toute l'alternance de joie et du mariage prochain et d'angoisse qui soit retardée. Même le duettino, je rentre dans le détail de la partition, le petit duo qui est une merveille, il n'est pas petit par ses qualités musicales, entre Suzanne et le comte, le seul moment où elle ment, où elle fait croire au comte qu'elle va céder ses faveurs à son harcèlement, n'est-ce pas ?
1:43:49 C'est ce jour où le comte dit « Mi sento dal contento pieno di gioia il cor » Vous voyez, le comte, il croit, ça y est, c'est arrivé, n'est-ce pas ? Et pendant ce temps, Suzanne dit au public, sotto voce, « Excusez-moi si je mens, mais il faut que je sauve mon fiancé ». Bon, je donne le change. Mais c'est une merveille en A majeur, en Ré majeur. Je recommande ici pour ceux qui auraient plus de facilité à découvrir tout ça en vidéo parce que la dramatique aide un petit peu à la partition.
1:44:28 Je conseillerais à ceux qui sont plus exercés en musique d'écouter les grandes versions audio, même sans image, n'est-ce pas ? Mais enfin, là, pour une fois, les deux sont réunies. Une qui est parmi les sommets de la version musicale, je pense à Karl Böhm qui a joué les Noces. Je ne sais combien de fois et qu'il a enregistré, je ne sais combien de fois, mais il y a une version en particulier en vidéo avec Kiri Te Kanawa, qui est d'origine maori, d'ailleurs, on a les énormes. Kiri Te Kanawa qui fait la comtesse, Mirella Freni qui fait Suzanne, les voix de rêve, Fischer-Dieskau qui joue le comte d'une manière qui n'est pas du tout ridicule et caricaturelle, mais qui est presque inquiétante, quelque part, qui rappelle qu'il est quand même le maître.
1:45:10 Je ne sais pas. On ne parle que dans son grand air, n'est-ce pas ? Dans lequel il modifie Figaro. Donc, et Figaro par Hermann Prey qui nous vient des écuries de l'Allemagne communiste de l'époque, qui n'est pas de l'Est. Je dis au passage qu'il y a une très belle version chez Deutsche Grammophon que vous trouvez en streaming, Les Noces de Figaro, version Karl Böhm.
1:45:40 Et vérifiez bien qu'il y a Fischer-Dieskau, n'est-ce pas, le plus grand bariton du siècle et vous ne pourrez pas vous tromper. C'est une très belle version mise en scène par Ponnelle qui fait en plus une direction d'acteur parce que souvent les chanteurs, ils sont même merveilleux même quand ils ont la voix qu'il faut, ce ne sont pas des acteurs. Et là, il y a une direction d'acteurs admirable un peu ce que fera Chéreau pour Le Ring avec Wagner.
Crépuscules de Così, Baudelaire et les filles-fleurs
1:46:10 Donc, voilà, je voulais rendre un hommage à cette mélodie du bonheur dans Les Noces de Figaro. Je l'ai fait pour Cosi la dernière fois. Mais dans Cosi, il y a déjà un côté crépusculaire voluptueux qui annonce les éternels crépuscules qui vont se multiplier jusqu'à la poésie décadente. ce n'est pas péjoratif, c'est Baudelaire, c'est Mallarmé, c'est attention. Justement, quand tu parles de Baudelaire, le thème du vert paradis des amours enfantines.
1:46:40 Oui, mais voilà, c'est quand même rare chez Baudelaire. Et tout ce que l'idylle a de plus enfantin. Voilà, parfait. Mais tu vois, il l'évoque comme un passé, comme un paradis perdu. Oui, mais ça fait un peu passer aux textes de l'histoire. Sinon, son présence, sa réalité, c'est plutôt voici, venir les temps où vibrant sur sa tige, chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir. C'est un coucher de soleil sur Paris avec des odeurs d'encens, avec un violon frémit comme un cœur qu'on afflige. Bon, ce n'est pas tout à fait les rires d'enfants, mais tu as raison, ce vers inoubliable.
1:47:10 Alors, regardez la connotation puisqu'on en est là, Baudelaire-Wagner. Vous savez que c'est Baudelaire qui a révélé Wagner. C'est Nerval le premier, mais il était inconnu, personne n'y prend garde avec sa discrétion suicidaire. Mais c'est Baudelaire le premier qui tape sur la table. Lisez la fameuse lettre de Baudelaire à Wagner, vous mettez lettre de Baudelaire à Wagner et vous tombez dessus, qui se termine par un post-scriptum bouleversant. Ça donne les larmes aux yeux où Baudelaire dit « Je ne vous donne pas mon adresse afin que vous ne croyez pas que j'ai quelque chose à vous demander. »
1:47:40 Un des plus grands hommes de ce siècle qui s'abaisse à dire ça, c'est extraordinaire. Oui, mais une autre connotation, c'est celle-là, précisément. c'est que dans le testament de Wagner, que Baudelaire n'a pas pu entendre parce qu'il est mort avant les grandes œuvres, il n'a connu que les grands opéras romantiques de jeunesse, Tannhäuser Lohengrin, Lohengrin qui l'adorait, Lohengrin qui nous a donné le poème « Élévation » dans les fleurs du mal. Mais ne nous égarons pas, dans la scène des filles fleurs qui batifolent dans le jardin du magicien, dans le jardin enchanté, où Klingsor, le prêtre défroqué pour aller vite, à transformer le désert en jardin des délices dans lequel il fait pousser d'étranges êtres qui sont fleurs par en bas jusqu'à la taille, n'est-ce pas ?
1:48:29 Et avec une poitrine et un visage et des bras au-dessus des filles fleurs dont la fonction est de séduire les chevaliers du Graal, pour en faire après une armée des ténèbres et d'éteindre un jour le Graal. Bon, voilà. Eh bien, les filles fleurs qui entre elles sont comme les filles du Rhin. Il y a d'ailleurs une intertextualité musicale. Allez, je vais très vite. Les trois, les trois servantes de la Reine de la Nuit dans la flûte enchantée. Trois voix de femmes. Soprano, mezzo.
1:48:59 Les trois nornes chez Wagner. Les trois filles du Rhin et les filles fleurs. et entre... Je reviens à la jeunesse de Wagner. Le chœur des fileuses dans le vaisseau fantôme. Pardon, voilà, on clore la liste. Vas-y. Non, non, je dis juste chez Freud, c'est la naissance, la vie, la mort. La symbolique, c'est le... Mais bien sûr, c'est le babil enfantin. Il y a trois filles de Lear aussi. C'est le babil enfantin. On revient à la volière, quelque part.
1:49:30 Donc, voilà, le vert paradis des amours enfantines. Lorsque le vieux Wagner assiste à la répétition dans la grande salle vide de Bayreuth qui est sa hantise. Qu'est-ce que Wagner sent le regard de l'autre, n'est-ce pas, de la foule ? Et assiste pour la première fois à l'audition complète. Il vient de la composer de la scène des filles fleurs. Il a fait... Bravo ! Il s'applaudit lui-même. N'est-ce pas ? C'est le vert paradis des amours enfantines qu'il a enchanté tout d'un coup.
Chérubin, la bascule et la conclusion sur Marx
1:50:00 N'est-ce pas ? Donc, oui, bien sûr. Mais vous voyez, ce n'est pas... Je reviens à la différence. Les Noces, Così, j'ai régressé d'un cran, dans la chronologie, uniquement, pas en qualité. Mais les noces garderont toujours quelque chose de ce bonheur solaire, de cette folle journée, de la jeunesse éternelle. Et ce n'est pas un hasard. Si le paysage le plus mozartien de toute la distribution, j'y reviens, c'est quand même Chérubin, encore une fois, entre deux âges, entre deux sexes.
1:50:36 Je dis entre deux sexes parce qu'il y a une scène extraordinaire, sans doute la plus riche en création de nouveaux thèmes musicaux, le fameux final du deuxième acte que je vous recommandais d'écouter la dernière fois, ou un thème en chasse un autre, c'est inépuisable, qui est la scène où la comtesse et Suzanne, donc, on est entre femmes, décident d'habiller Chérubin, de le déguiser en fille. Je suis sérieux. D'accord ? Et elles disent qu'il est trop mignon pour être un garçon. Vous voyez, c'est très ambigu, c'est très, entre deux sexes, c'est très 18e, tout ça, n'est-ce pas ?
1:51:12 Et, et bien sûr, le comte surgit et frappe à la porte au moment où elles sont en train. Comment il dit ? Chanteur, il colle, le col défait, la poitrine nue, mais en fait, qu'est-ce que c'est que c'est qu'il soit en nude ? Il pète ? Non ? Bon, et, le jeune Chérubin, qui est un adolescent, à ce moment-là, a juste le temps de fuir par la fenêtre. Et comme il est léger comme un oiseau, il ne se blesse pas, n'est-ce pas ? Voilà, c'est pour vous dire toutes les péripéties.
1:51:43 Mais, donc, entre deux âges, entre deux sexes, Mozart est dans la bascule. Et dans cette bascule, il a tenu tout ce que devrait être, je terminerai là-dessus, le monde d'après. et je conclue donc sur Marx. Marx dit, les hommes, toujours dans la préface de 59, n'ont jamais soulevé des problèmes, nous, de poser des questions que lorsqu'ils avaient déjà, que lorsque l'histoire leur avait donné déjà les moyens de leur trouver une solution.
1:52:14 c'est dans la préface de 59, il faut que les forces productives, c'est le cas après la révolution industrielle anglaise qui vient de se produire juste avant la maturité de Mozart et la révolution française qui va l'étendre au territoire et tendanciellement, n'est-ce pas, aux autres couches de la société, qu'une possibilité de jouissance étendue, étendue je n'aime pas le terme des masses parce qu'il est indifférenciant mais étendue au peuple au pluriel n'est-ce pas ?
1:52:49 et aux populations qui composent le peuple si vous préférez c'est à ce moment-là que la jouissance se transforme en bonheur et qu'on peut enfin parler de ces époques-là lorsqu'on a un recul comme Rousseau tout à l'heure à l'imparfait à la longue durée je vous remercie de votre attention j'espère que vous ne m'en voulez pas de vous avoir bassiné pendant deux séances sur Mozart mais encore une fois j'en ferai 50 que je ne m'estimerai pas avoir fait et de très loin la moitié du chemin et c'est magnifique de leur faire entendre aussi dans les mots avec Rousseau et puis j'y pense déjà bon anniversaire puisqu'on se verra ah ben merci j'y pensais plus c'est samedi prochain c'est un an d'avance mais voilà c'est ça c'est de base c'est samedi prochain c'est très gentil d'y penser tout le monde le sait puisque tu es né un 6 février donc tout le monde le sait mais la signification de ta naissance est inverse je choisis une grande date fasciste pour naître non non si j'avais choisi je me souviendrais bien je suis né bien loin de là à 10 000 kilomètres de là loin de la vietnam non mais je ne sais pas
1:54:01 de la flagonerie que dire que je pense que tu inverses justement ce symbolisme là justement oh mais sans doute sans doute c'est pas à moi de faire ma psychanalyse mais je veux dire la continuité de toute ma pensée malgré tous ses détours c'est le plus jamais ça oui tout à fait et puis jusque dans ton refus des attitudes convulsées et comme dire en pli du ressentiment qui n'est pas un sentiment de gauche contrairement à ce que on croyait de l'Inde je me suis plutôt de droite voilà ni puritaine ni libertine voilà et ben on conclurera là-dessus c'est assez heuristique d'ailleurs comme conclusion à lundi a priori merci pour tout Aymeric de couple merci c'est Dominique