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La question de Lénine et le détour théorique
0:00 Je suis parti. Je fais un résumé à la demande de Dominique, un résumé de mon propos depuis le début, donc je tombe bien pour celles et ceux qui n'étaient pas là, que ça ne se reproduise plus. J'ai commencé par la question que Dominique a posée à l'occasion de l'intervention de Friot sur les salaires et plus généralement pour des avancées proprement révolutionnaires au niveau partage social.
0:35 Ce qui plaisait entre autres choses à Dominique dans les propositions de Friot, tu me corriges si je sollicite ta pensée, c'était pour une fois non pas des considérations abstraites mais des réponses envisageables à portée de main à la question posée par Lénine, bien sûr la fameuse question, que faire ? Je suis parti de là, d'un titre célèbre de Lénine, que faire ?
1:05 Et j'ai rappelé après avec un malin petit plaisir que cette question que faire qui semble renvoyer à une urgence pratique et envoyer un peu au rencard les labyrinthes et les recherches théoriques et les prises de tête, comme on dirait maintenant, etc. J'ai l'air de dire, avec un Marx mal compris et partiel jusqu'ici, les intellos, je transforme un peu la phrase, n'ont fait qu'interpréter le monde, il dit les philosophes, nous nous voulons le transformer, donc il est temps de faire et il faut arrêter de penser, c'est pas du tout ça.
1:38 Parce que le même Lénine, c'est là que j'enchaîne dans mon introduction, deuxième avancée, le même Lénine qui dit que faire, dit dans une phrase aussi célèbre, sans théorie révolutionnaire, pas de pratique révolutionnaire. L'agitation Donc si on veut non pas faire de l'agitation, mais de la pratique, si on veut transformer le monde et non pas rêver sa transformation, peut-être prendre appui un petit peu à ce qui s'est passé avec un rare domaine où ça a réussi, c'est les sciences de la nature et la technologie qui en y résultait, c'est-à-dire qu'il a bien fallu un détour théorique pour que notre puissance, pour que conformément au vœu de Descartes, l'homme commence à se rendre, pour que l'homme commence à se rendre maître et possesseur de la nature, pour reprendre le vœu de Descartes, il a bien fallu faire un détour par le théorique, donc il n'y a rien de plus concret, de plus pratique, n'est-ce pas, que ce détour par le théorique, étant bien entendu que je l'oppose complètement ici à l'idéologie, même si c'est dans un point de vue qui ne sombre pas dans le théoricisme de d'Althusser.
2:40 Donc voilà, je rappelle qu'à la question que faire, Lénine rappelle tout de suite qu'on ne répond pas par de l'agitation, par exemple le vent agite les branches des arbres, mais le vent est aussi passif que les branches des arbres, il n'est pas l'un la cause et l'autre l'effet, l'un actif et l'autre passif, c'est grammatical, c'est métaphorique bien sûr quand on dit le vent agite les arbres, mais en fait, je veux dire, le vent est le même que l'arbre, l'arbre est passif et que ces mouvements sont causés par le vent, de même le vent est causé par la différence de d'air chaud et d'air froid, etc. Donc je veux dire, il n'y a pas d'action dans la nature, il n'y a que des passions, des passivités.
3:24 Rappel fondamental, le pas en avant que j'avais fait après, à partir où mon Lénine dit que faire, eh bien, c'est ma petite malignité, que faire un détour théorique, c'est très urgent. Je rappelle par là que c'est une formule qui revient sous la plume, exprimée de manière différente par tous les grands philosophes du politique, à commencer par le grand initiateur, qui est quand même Platon, de la philosophie politique, quand Platon, dans la République, au début, commence par une discussion d'opinion, on dirait aujourd'hui, de café et du commerce, comme ça commence toujours admirablement chez Platon, très pédagogiquement, à ras des pâquerettes, est-ce qu'il faut enseigner la gymnastique à mon fils ? Il y a un dialogue, je crois qu'il commence comme ça.
4:00 Et après, on en est à l'idée, le même, l'autre, bon, quelques pages plus loin. Donc là, en berlifiquet côté par les questions de pouvoir, de politique, il y a au début de la République, est-ce qu'il vaut mieux la démocratie, la monarchie, etc., les discussions habituelles ? Tout d'un coup, Socrate dit, oh là là, je vois mon camarade qu'il nous faut entreprendre ici, si nous voulons résoudre nos problèmes, un immense détour. C'est ce fameux détour, la mise entre parenthèses, l'épochè, dira Husserl plus tard, la mise entre parenthèses du monde immédiat dans lequel nous vivons, mais à condition de ne pas s'oublier dans la parenthèse, et de rester dans un théoricisme qui contemple le monde de l'extérieur, celui de l'intellectuel, étant bien entendu, c'est un rappel que j'ai fait tout à l'heure, que chez un Descartes par exemple, s'il adore les mathématiques, c'est parce que, comme il le dit très bien, elles servent à diminuer le travail des hommes et à faciliter le travail mécanique.
4:45 C'est une visée pratique aussi, voilà. Petit rappel. Une fois que j'ai fait ces rappels, la question que faire, la meilleure façon d'être pratique, c'est de répondre, de s'astreindre à une reprise théorique, à des avancées théoriques, qui ne sont pas tout à fait des redites, je... Quel cheminement nous a amené à Rousseau ?
De la ruse au tombeau d'Ermenonville
5:15 Je suis passé par là, voilà, je suis passé par là, par le détour, puisque j'en suis au détour, c'est le thème du détour qu'est la médiation. C'est le détour au sens propre, un détour toujours tordu, au lieu d'aller tout droit, je fais un tour. Autrement dit, à la question que faire, un progrès, je réponds maintenant, rusons ! Les détours de la ruse, une ruse est toujours un détour, la force va directement à ce qu'elle veut, mais quand je n'ai pas la force, je fais... La ruse me contraint, très intelligemment d'ailleurs, à un détour, je contourne l'obstacle, comme vous voulez. Et c'est ce détour qui nous emmène à Ermenonville. C'est-à-dire à la tombe de Rousseau, en rappelant que nous sommes à un an de l'anniversaire de sa naissance, qu'il y a d'ailleurs pas mal de publications et d'agitations autour du nom de Rousseau, et pour prévenir les momifications habituelles dans lesquelles s'enferment les discussions, j'ai fait allusion à Popper tout à l'heure, que Rousseau me connaît, que les hommes de l'état totalitaire, etc.
6:05 Ou alors, oui, Rousseau, très bien, alors qu'est-ce qu'il est misogyne, enfin des trucs, l'anaconie, les trucs habituels, le papotage mondain, quoi. Il a abandonné ses enfants. Je n'y pensais pas, de quel droit ? Vous vous rendez compte, vous êtes comme maître à penser, c'est du propre, tiens. Alors que Rousseau dit admirablement, justement, moi je suis le mieux placé du monde de savoir comment il faut éduquer les enfants. Je connais l'incidence des conditions matérielles, moi. Bon, voilà, je n'ai pas eu le loisir comme M. Voltaire de naître fils de M. Arouet, notaire sur la place de Paris, d'aller à Louis-le-Grand, moi j'ai fait l'école buissonnière, enfin bref, passe.
6:37 Et de même qu'un alcoolique peut très bien enseigner à des jeunes dans une association, pourquoi il ne faut pas boire ? Il est peut-être mieux placé qu'un autre. Je me rappelle que je suis venu au secours d'un alcoolique une fois, pardon, je m'attarde un petit peu, avec un ami qui, quand je suis parti en Afrique, en est mort, malheureusement, mais le moment où il allait mieux, c'est quand je lui ai apporté les alcooliques anonymes que je connaissais. Je ne sais pas, j'ai sollicité à ce niveau-là qui ont été admirables, parce qu'ils se parlent entre eux, sans se culpabiliser. Voilà, moi, j'ai fait... Voilà. Rousseau intervient à partir du moment où j'ai parlé de détour théorique, car ce détour théorique a été produit dans le cadre d'un véritable détour.
7:11 C'est-à-dire, Rousseau se détourne de la discussion économique, politique, etc., celle du contrat social, de l'Émile, pour aller rêvasser au bord de l'eau. Je vais maintenant prendre la deuxième série de textes, qui ne sont pas moins rousseauiens, et qui comptent autant dans la coupe plus rousseauienne, on a vu tout à l'heure que c'est cette phrase qui apparaît dans les Rêveries, va constituer cette prose poétique autour duquel toute la modernité va essayer d'accéder. Chateaubriand, Proust, Gracq, ce que vous voulez, Nabokov, peu importe, c'est loin, Makin, la barre du choix. Voilà. Et ce détour, ce n'est pas un hasard, si je propose qu'on aille le faire à Ermenonville, c'est symbolique, bien sûr.
7:46 C'est pour être au bord de l'eau, car chacun sait, c'est un rappel, que la tombe de Rousseau est dans une île. L'île des Peupliers. Une île qui a eu un grand pèlerinage de gens de lettres, beaucoup de japonais. Sacré japonais. Autre exemple cité par Nerval, l'importance de cette tombe, c'est deux choses. Premièrement, ça va intéresser la modernité structuraliste, que c'est un des rares tombeaux qui soit un pur signe. Je veux dire qu'au moment de la Révolution, plus tard, bien après la mort de Rousseau, la Convention, une belle nuit avec des torches, une belle cérémonie, est venue prendre, au nom d'un décret révolutionnaire, les cendres de Rousseau pour les amener au Panthéon.
8:23 Donc c'est un des rares tombeaux qui soit pur signe. Ces cendres ne sont pas là. Il n'y a pas le côté fétichiste, le cadavre. Il n'y a rien de morbide là-dedans. Je vais dire, voilà, les cendres sont au Panthéon. Les cendres, on sait depuis Socrate dans le Phédon. Quand Criton dit à Socrate, comment tu veux qu'on t'enterre, ce n'est pas tout ça, mais comme c'est bientôt, tu vas voir la ciguë dans cinq minutes. On dit, comme il vous plaira, comme il vous plaira, comme si vous puissiez m'attraper. Bon, c'est pas mal. Et donc le tombeau de Rousseau, comme signe, qui vient nous rappeler à tout ce qui est enfoui dans son œuvre et qu'on nous dérobe, de ce tombeau, je voudrais faire surgir, justement, ce grand Rousseau qui s'érige comme une statue dans le Nerval tout à l'heure qui disait, tout a croulé, son image immortelle demeure debout sur les ruines.
L'île Saint-Pierre, un exil contraint
9:06 Voilà, je me réfère à son tombeau, pas une toute petite morbide, mais comme un prétexte. Et pour rappeler que s'il est enterré dans une île, je reviens maintenant au bord et à mon détour. Oui. Je ne perds pas de vue mon détour, au contraire. Si, et c'est le bord de l'île, c'est pour rappeler que sa théorie du bonheur, Rousseau l'a formulée au suprême degré, à propos d'événements survenus dans une autre île, l'île bienheureuse, la fameuse île Saint-Pierre dans la lac de Bienne, au séjour de laquelle est consacrée toute la cinquième promenade dans les rêveries du promeneur solitaire qui est quand même sa dernière œuvre.
9:37 Donc l'île et l'isolement qui en résulte, on dit isola pour une île en italien. Je rappelle que isle, c'est le même mot que isoler. Et en même temps, là ce n'est pas un jeu de mots, c'est l'étymologie, maintenant je fais un jeu de mots, île exil. Je rappelle que l'île Saint-Pierre dans laquelle Rousseau, peut-être que je vais dire maintenant à élaborer, ce qui va constituer plus tard, ce qui se rappellera à Paris, un peu avant sa mort, la matière des rêveries du promeneur solitaire, qui sont même des souvenirs, et une première recherche de temps perdu.
10:09 Cette île-là, il y avait été non pas par goût du paysage, et c'est bien une île, c'est pas mal, je ne sais pas, Mme Bettencourt, elle est un peu petite, mais enfin, ça me suffit, non, c'est pas ça. Il y avait été contraint. Sa maison avait été lapidée à moitié. Je rappelle tout de même à ceux qui parlent un peu légèrement de la théorie du complot, parce que je ne voudrais pas qu'on soit condamné entre Meyssan et le réseau Voltaire d'un côté, et Sarkozy de l'autre, qui se dit, mais non, ce sont les théories du complot. Je veux dire, Sarkozy ou Le Monde, de Libé ou de Nouvel Obs, c'est le même... Je veux dire, je parle de Rousseau, vous savez que vous trouvez dans les manuels que Rousseau était un peu un paranoïaque, qu'il voyait des complots partout, c'est pour ça que j'en parle, et le complot des frères Grimm, et le complot de la coterie holbachienne, et Hume en Angleterre sont tous ligués contre moi, c'est vrai qu'il y a tout ça, d'un texte de Rousseau, mais enfin, que ça se rapporte à des dangers imaginaires, c'est un peu fort.
10:49 Sa maison est lapidée, le contrat social et l'Émile sont interdits dans 4 pays, le Royaume de France, les Pays-Bas, pourtant pays de la liberté de l'édition de l'imprimerie dans lequel Descartes allait se réfugier pour pouvoir être plus libre, et dans laquelle Nerval ira faire des enquêtes sur les contrefaçons de livres français, les Pays-Bas, payés par le ministère de l'Intérieur, ça on ne sait pas trop, Nerval a fait un peu jouer le rôle de flic pour l'étranger d'espion, dans la contrefaçon de livres, c'est trop mignon, en vrai, et sacré Nerval, c'est ses amis qui avaient trouvé ça pour sortir de l'asile, pour essayer d'une raison sociale.
11:21 Et alors, on arrive toujours au programme du livre avec lui, et alors, cet exil, cet île, c'est pas un hasard, il a été contraint et forcé, et il dit même, à un moment donné, après avoir le texte, je vais vous lire, où il parle du paradis auquel il a accédé, vous allez voir l'importance politique de ce nouveau bonheur que Rousseau exprime pour la première fois, bonheur laïque, même une étudiante qui a parlé d'extase laïque, c'est pas mal vu pour Rousseau, comme pour la Madeleine de Proust, c'est une espèce d'extase laïque, et en général, l'extase c'est Thérèse d'Avila, vous regardez, c'est divin quand même, la même chose, mais même habitus, mais sans Dieu, c'est nouveau, et cette cinquième promenade, à la fin, non seulement il ne la prescrit pas, il ne dit pas, allez les mecs, faites comme moi, rêvassez, on va progresser, non, il ne serait même pas bon que dans la présente constitution des choses, les hommes s'y dégoûtassent, des activités dont leurs besoins leur prescrivent le devoir, etc., et il ajoute, et c'est là que je prouve qu'il a été contraint à sa solitude, mais un individu qu'on a retranché du commerce des hommes, et non pas qui s'est retiré, qui s'est volontairement isolé, par goût de la solitude, à la martyre, non, mais un infortuné, j'ai dit un individu, un infortuné, qu'on a retranché du commerce des hommes, peut trouver des dédommagements,
12:32 etc., donc je précise bien que ce qu'apostrophe prouve à quel point la théorie du complot était injuste, interdit dans quatre pays, le contrat social brûlé en place publique, sa maison lapidée, excitée par les pasteurs de Genève, alors que lui, il pensait défendre Genève comme le pauvre Platon, il disait qu'il allait défendre la Sicile contre Athènes, tu parles, ça un peu plus, dans les deux cas, encore un parallèle, ça a mal tourné, et donc, contre, je vais dans l'île, s'il quittait l'île, il recevait un coup de mousquet, je veux dire, il a été obligé, et c'est important de comprendre pour ne pas passer à côté des rêveries, que lorsqu'il y était, il était persuadé qu'il devait y finir ses jours, c'est important pour comprendre le texte, que cet infortuné qu'on a changé de Berthedon, mais c'est pour toujours, il faut donc bien qu'il trouve un modus vivendi, voilà, c'est préalable, mis à part, je fais donc maintenant volte-face, je laisse le Rousseau qui prescrit, non, je ne laisse pas tout à fait, j'ai un dernier, le Rousseau du travail et de l'action politique avant de passer au Rousseau rêveur, plutôt rêvrieur, j'ai un néologisme épouvantable, mais je tiens à la nuance qu'entre rêverie et rêve, on va y revenir tout à l'heure, aux états seconds et intermédiaires, le Proust commence par
13:43 longtemps que je me suis couché de bonne heure, ça commence dans un état comme ça, les grandes avancées, et l'accord, l'accord au sens musical, l'harmonie qui gouverne toute la tétralogie de l'avenir qui dure quatre jours, il dit lui-même que l'accord fondamental, le mi bémol qu'on entend à la toute première note qui résonne dans la fosse, dans l'or du Rhin, le mi bémol grave, Wagner rappelle qu'il en a eu l'inspiration quand il était dans son bain en voyage en Italie, qu'ils étaient assoupis dans le bain, c'est intéressant, les flots du Rhin dans la baignoire vénitienne, tout ça, super, les rapports du nord et du sud, bon.
Liberté naturelle et civile, possession et propriété
14:27 Alors, avant de passer au Rousseau Réveur, je termine tout de même le passage du chapitre 8 de l'état civil, j'ai insisté sur tout ce qui... Après un nouveau détour ? L'opposition interne qui enrichit à chaque fois la compréhension du texte, c'est pour ça. C'est des retours en spirale, de se rapprocher du centre. Et alors, à propos de... Il ajoute, et ça, je l'ai sauté exprès, à propos des compensations, qu'est-ce que j'ai gagné, qu'est-ce que j'ai perdu en passant de l'état nature à l'état civil, et il y a une vraie étape comptabilité politique qui suit.
15:01 Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle. Et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre. Le fauve en vadrouille dans la brousse. Et à tout ce qui le tente et qu'il gagne, c'est la liberté civile. Vous noterez l'opposition, comme Socrate contre Calliclès, de la liberté civile contre la liberté naturelle. Ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la possession de tout ce qu'il possède.
15:32 Ah, excusez-moi, le contre-sens. Et la propriété, c'est un lapsus significatif de tout ce qu'il possède. Donc, il y a une opposition qui se fait jour, on va arriver à la théorie de la valeur et à Marx, entre la possession et la propriété pour la première fois explicité de cette manière. Je continue. C'est trop sérieux pour que je parle dans le dos de l'auteur. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, donc, il précise, il faut bien distinguer, ce n'est pas un rêveur qui parle là, la liberté naturelle qui n'a pour borne, on la mesure maintenant, on lui donne, comme on dit en mathématiques, un domaine de définition, qui n'a pour borne que les forces de l'individu.
16:07 Le fauve en vadrouille dans la brousse, il va aussi loin qu'il n'y a pas d'autres fauves qui lui fauchent la proie, je vais dire, ou qui le terrasse. Qui n'a pour borne que les forces... Bon, il est limité. Je ne vais pas très loin ma liberté dans la nature lorsqu'il n'y a aucun apport historique et social. Surtout quand c'est l'homme, là, de Prométhée, qu'il n'a ni griffe ni ne connaissait pas. Bon, bref. Qui n'a pour borne que les forces de l'individu, il faut bien distinguer, donc, cette liberté naturelle, de la liberté civile qui est limitée, par quoi ? Par quoi ? Par la volonté générale. Dis donc, si je veux aller à New York, il vaut mieux quand même avoir à disposition tout ce que la volonté générale a produit depuis que d'y aller à pied avec les bornes de l'individu dans la nature.
16:42 Quand même, ça étant ma liberté. C'est fondamental, ces textes-là. Je disais souvent à mes élèves, pour les piéger un peu, au bac, je parle des élèves à qui ça fait du bien, c'est bien débrouillé à l'oral de philo, je leur disais comme ça pour gagner le 18, on n'est plus libre dans la société ou la nature. Ça, sachant très bien que vous allez tous dire dans la nature, avec tout ce qu'ils entendent dans la télé en plus. Répète ça, est-ce qu'on est plus libre dans la société ou dans la nature ? Je suis sûr de mon coup, c'est un peu sophistique ou didactique, et c'était pour qu'ils me disent bien sûr, quand même, on est plus libre dans la nature, parce que là, je peux aller à droite, à gauche, faire ce que je veux.
17:13 Et alors, j'ai dit, mais qu'on part de l'eau, il faut manger pour vivre. Nous, nous sommes tous mis, ah oui monsieur, c'est un affect, c'est un vieux. Et c'était, je m'en souviens avec mes parenthèses, dans la parenthèse, mais c'est politique, c'est pour ça que je me permets de les faire, c'est partageable. J'ai eu à l'oral, c'est rare dans la vie d'un prof, un élève avec qui j'étais en seconde, 15 ans auparavant. Comme c'est un point qu'il a gagné, mais en Afrique, souvent, il doit abandonner l'école pour laisser s'occuper d'un petit frère parce que les parents sont décédés, il était un agent économique et 15 ans plus tard, avec un courage, il revient passer le bac. C'est pour ça que le gars je lui ai donné une bonne note depuis 15 ans quand même.
17:45 Il méritait d'avoir le bac. Enfin bref, il avait bien répondu sur le texte de départ, le texte de Rousseau, à l'époque, et je lui ai dit ça. Je préfère dire, on peut aller à gauche, à droite, on peut manger pour vivre, c'est une loi, oui, bon. Maintenant, il faut respecter le feu rouge, c'est une loi aussi, ah oui, et donc, la grande différence, il a très bien compris, je vous passe la maïeutique qui est un peu laborieuse, dans le premier cas, il n'y a pas d'exception. C'est la nécessité naturelle, là, il n'y a pas, je ne peux pas écrire, je peux vivre sans manger. Et je ne décliche pas l'anorexie et cette admirable nouvelle de Kafka qu'ils appellent un champion de jeûne, je reviendrai, il n'y a pas plus d'anthropologie que le jeûne, je suis bien d'accord, on n'a jamais vu un animal dire, servez-vous d'abord, servez-vous d'abord.
18:28 Et je rappelle tout de même au passage comment se fait l'anthropologie, le dressage, et si c'est si important, cette différence, c'est parce que tout d'un coup, le gars réalisé, qu'il vaut mieux être quand même sujet à des lois que je peux changer, que dans des lois où je n'ai pas ma voix au chapitre. Je me fais avoir sur toute la ligne, c'est une illusion, voilà, pour illustrer ce que disait Rousseau, que cette distinction entre la liberté naturelle qui n'a pour borne que les forces de l'individu qu'il faut distinguer de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et, deuxième distinction qui est corollaire de la précédente, c'est toujours Rousseau, et la possession, il faut distinguer la possession qui n'est que l'effet de la force, on y arrive, l'effet de la force ou le droit du premier occupant, ce qui revient au même, de la propriété qui ne peut être fondée, ça va être ça mon virage, que sur un titre positif, un titre par lequel je me fais reconnaître, on arrive à Hegel, vous voyez la reconnaissance, comme propriétaire, je vais y arriver, la lutte pour la reconnaissance à partir de là.
19:27 Voilà, le monde humain, le monde humain n'est valable que ce qu'un sujet reconnaît comme valable, un autre sujet que moi, si bien entendu, reconnaît comme valable, de même que moi, je le reconnais lui aussi, c'est réciproque, c'est important, cet aspect juridique de la chose. Donc voilà, le petit supplément au Rousseau du contrat social par lequel je voulais terminer le Rousseau politique provisoirement, bien sûr, pour passer maintenant au Rousseau, qui me semble, le plus profondément politique, mais qui est classé, bien sûr, dans l'imagerie habituelle, comme étant au contraire le poète, le rêveur, un peu comme valable. Voilà.
Le précieux farniente et la fuite de la domination
20:03 Et donc, j'en arrive à une éloge, puisque le titre de mon intervention, je l'avais proposé à Dominique, c'est « Valeurs travail et valeurs farnientes et chez Rousseau ». Pour la valeur travail, je viens d'y faire allusion, j'y reviendrai avec l'Émile, mais tout de même, éloge du rien faire. Quel était donc ce bonheur et en quoi consistait sa jouissance, celle qu'il avait à Saint-Pierre, dans l'île Saint-Pierre, à rêvasser, au bord du lac ?
20:35 Donc, le mot revient, le mot de mon début, le mot qui fait le lien entre Voltaire et Rousseau du XVIIIe siècle et de lumière, et qui est démocratique et qui est actuel. Et qui est le troisième, le terme médian que tu as rappelé tout à l'heure, « Bonheur ». Voilà, et qui rappelle le passage de « Le bonheur, la jouissance que j'ai avec Gabriel » Oui. Et « L'Or du Rhin ». Entre Sade et Robespierre. Voilà, voilà, le moyen terme. Et donc, ce bonheur, et alors là, on va voir la différence avec Voltaire, et en quoi consistait sa jouissance, je la donnerai à deviner, et là, il vise bien Voltaire, à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j'y menais.
21:06 Le précieux Farniente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulais savourer dans toute sa douceur. Clouscard me disait souvent, lui qui est parti, son père était mineur à Carmaux, disparu, élevé, enfant naturel, et venant de prolétariat paysan, avec une mère institutrice, bon, quand même, il va faire le passage. Clouscard me disait, elle est bien bonne quand la pensée bourgeoise parle de plaisir qui a se réalisé dans le travail et tout. C'est des conneries d'enfants gâtés. Je veux dire, dès que tu peux passer à l'as, le peuple le sait, tu gagnes trois minutes, trois minutes, alas, tu les prends.
21:40 Où vient de ce monde-là. Donc, je le donnerai à deviner, je le sais pour arriver à la retraite, bien sûr, je suis pas inquiet. Je le donnerai à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j'ai menée, le précieux Farniente, fut la première et la principale de ces jouissances que je voulais savourer dans toute sa douceur. C'est provocateur. Et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que l'occupation délicieuse, métaphore orale qui revient souvent chez Rousseau, on y reviendra, et nécessaire d'un homme qui sait, belle entité, se dévouer à l'oisiveté.
22:11 Provocation dans le temps du siècle où l'encyclopédie de publier les sciences, les arts, les techniques, les planches, les outils, les machines. Et Rousseau a participé à ça, il a fait l'article musique, il est dedans. Trahison, quand même, ce type-là, c'est pas vrai que c'est ce vôtre dans le... C'est incroyable, quand même, sur le divan, là. Voilà. Non, c'est pas sur le divan, on n'est pas dans le vol de... Et voilà pour ce qui est du bonheur, et voilà maintenant pour ce qui est de la hantise qu'il y ait du travail. Alors là, je reprends un texte qui est dans la lettre à Malesherbes, qui se rapporte à peu près au même contexte, de quoi je jouis quand je suis loin de vous et de vos complots, et seul avec le lac et la forêt.
22:50 Je prends exprès ça au ras des pâquerettes. Voilà. Oui, Malesherbes avait été un brave type qui était lié aux encyclopédistes, etc., aux Lumières, à la mondanité parisienne, lui-même Aristocrate, bien sûr, et qui aimait beaucoup Rousseau et qui trouvait qu'il souffrait beaucoup et qui voulait jouer un rôle d'interface, on dirait maintenant, entre lui et les Lumières, en disant, écoutez, expliquez-vous, vous vous expliquez mal, vous faites des amis. Qu'est-ce que vous trouvez dans la forêt ? On ne comprend pas ça.
23:20 Je veux dire, on est bien au coin d'un feu avec des tapis, du luxe, des belles femmes, de la musique de Mozart. Qu'est-ce que vous trouvez ? Parce que Mme Sévigné, pas loin auparavant, elle traverse les Alpes, elle tire les rideaux. L'horreur de traverser les Alpes. Je veux dire, c'est nouveau ce plaisir de la montagne chez Rousseau. On est tellement dedans depuis, jusqu'à avant d'avoir fait des imageries écœurantes, qu'on a oublié à quel point c'était révolutionnaire quelque part. Donc, réponse de Rousseau. Une journée de Jean-Jacques Rousseau à l'Hermitage.
23:52 En me levant avant le soleil, une unité de temps, il y a eu lieu, oui. En me levant avec le soleil pour aller voir contempler son lever dans mon jardin, quand j'ai voulu commencer une belle journée, mon premier souhait n'était que ni lettres ni visites. Voilà le Rousseau antisocial. Maintenant, qui va commencer. Antithèse totale. Le contrat antisocial. Les lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, ça me console de ma procrastination, autre maladie du siècle, si on en croit Internet. Je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns.
24:23 L'autre n'apparaît que sous la forme de l'agression, de l'importunité et ménager un plus long après-de-midi. Avant une heure, le champ lexical est celui d'un parano, si vous regardez bien. Mais un parano, j'ai montré tout à l'heure que ce n'était pas du délire pour être vrai danger tout de même. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate. Achate, c'est le chien. C'était le nom du chien d'Énée dans l'Énéide Pressant le pas, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi, soit ce champ lexical, avant que je n'eusse pu m'esquiver. Mais quand, une fois, j'avais pu doubler un certain coin avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie, je commençais à respirer.
24:57 Changement de tempo. Changement de tempo, là. On est parti de l'allégro furioso à Andante Cantabile. J'ai pu doubler un certain coin. Il faut, je vous souhaite, il est musicien, il faut savoir l'entendre avec les oreilles. Je me disais, je me sens, je me sens respirer en me sentant sauvé en me disant, me voilà maître de moi pour le reste de ce jour. J'allais alors, vous voyez, des frères de tempo, d'un pas plus tranquille, chercher quelques lieux sauvages dans la forêt. J'ai fait le même coup que le contrat social. J'ai arrêté la phrase au moment où on pourrait faire un contresens. Chercher quelques lieux sauvages dans la forêt, quelques lieux déserts où rien ne montrant la main des hommes, manifeste de misanthropie.
25:34 J'arrête la phrase là. Pas longtemps cette fois. Tout de suite, il y a la réponse. La réponse sur laquelle les guêles va s'engouffrer par la dialectique du maître et de l'esclave, mais écoutons plutôt. Où rien ne montrant quelques lieux sauvages et déserts dans la forêt où rien ne montrant la main des hommes, n'annonça, accent circonflexe, devinez quoi, la servitude et la domination. Donc, ce n'est pas la société que furent son premier mensonge, qu'on nous rabâche. Ce n'est pas la société, mais cette société précisément où règne non pas le droit et le contrat, mais la servitude et la domination.
26:05 État naturel et relation typiquement naturelle qui est celle de la force. La terre étant, on le sait depuis Newton, a une masse supérieure à la lune. C'est la lune qui tourne sur la terre et non pas l'inverse. C'est comme ça. Et je vais montrer que c'est l'essence du mal de réintroduire cet état de fait. Je vais expliquer sur un écologiste qu'il faut protéger l'environnement contre la nature. l'environnement humain, c'est-à-dire la cité, au sens du plus extensif, donc, contre ce rapport de force. Voilà. Ce que Rousseau, et on comprend le passage à la forêt tout de même, on comprend que c'est une médiation nécessaire, c'est ternaire.
26:38 Il y a, un, la mauvaise société, société de fait, celle dont je parle, Paris, la monarchie, la servitude et la domination. Trois, je saute le deux. Trois, la bonne société, celle du contrat social, celle qui, j'espère, commence à être mise en œuvre à partir d'une révolution. Et entre les deux, eh bien, Rousseau dans la forêt de Péjolac, forcé, chassé par la mauvaise société du commerce des hommes, au lieu de se replier, de devenir un aigri, comme on dirait les jeunes aujourd'hui, voilà qu'il va profiter de cet isolement pour penser le contrat social.
27:11 Il a fallu faire couper cet isolement pour penser la modernité et donc, je continue. J'allais d'abord d'un pas plus tranquille quelques lieux sauvages dans la forêt, quelques lieux déserts où rien ne montrant la main de l'homme, je lis vite, parce que je l'ai déjà dit, n'annonça la servitude et la domination, quelques asiles, vous voyez, asile, île, exil, quelques asiles où je puisse croire avoir pénétré le premier et où, petit, petit peu, où nul tiers importun devait s'interposer entre maman et moi, pardon, entre la nature et moi, il y a marqué. Voilà. C'était là surnouvelle.
Le paysage, luxe produit par l'histoire
27:44 Je vais arriver à une théorie de la richesse nouvelle que Rousseau apporte, une théorie de l'héritage que nous avons en commun. Jouir d'un paysage, ça n'était pas donné avant que la révolution industrielle qui se produisait à ce moment-là fasse reculer la nature. Voilà la grande thèse que je voudrais amener. et qu'il n'y aurait pas cet émerveillement devant le paysage si Rousseau n'avait une relation au paysage qui n'est pas celle du pygmée faisant 20 km dans la journée pour essayer de trouver un éléphant.
28:21 Après, il faut le tuer à la machette, en allant dessous. Il y a plusieurs. Bon. La production de l'existence. Donc, c'était là qu'elle semblait déployer la nature à mes yeux une magnificence toujours nouvelle, confusion typique à l'époque du vocabulaire qui n'est pas encore fixé entre nature et paysage. Je ferai une autre fois une exposé sur le concept de nature à l'époque qui a à la fois un sens polémique, un sens métaphysique, un sens scientifique, une confusion qui subsiste aujourd'hui. Et le sens politique. Il y en a même d'autres où tu parles, il y en a de nouvelles. Quand on te met la taxe sur le pétrole, le carbone et qu'on t'enlève quelques semaines après, il y a des enjeux politiques.
28:53 Il y a le rapport à la nature quand même. Bon. Donc, c'était là qu'elle semblait... Et là, il y a cette phrase que les critiques littéraires ont remarqué parce qu'il n'y a jamais de couleur chez Rousseau. Les spécialistes le savent. Il y a beaucoup de sons, le musicien. Il n'y a pas comme Chateaubriand il y a cascades. Bon. Ce n'est pas un enchantillon, ce n'est pas un peintre. Et dans la cinquième promenade, je pourrais le démontrer, il n'y a que des sons. Et on ne voit rien. Il y a eu de fermes les yeux. Il s'endort. Rideau. Par contre, par contre, exception, l'or des genêts et la pourpre des bruyères frappait mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur.
29:23 Là, c'est une allusion au... Même s'il n'y a pas pensé, c'est moi qui met de manière évidente en relation le poème célèbre de Voltaire Le Mondain où il dit le bonheur qui a joué des tapis du luxe, de la modernité, on dirait aujourd'hui la société de consommation, quoi. D'accord ? Et que c'est quand même bien la richesse. Ouais, on dit que Adam et Ève étaient communautaires, communistes, on dirait aujourd'hui c'est parce qu'ils n'avaient rien à partager, dit Voltaire, oui, c'est pour ça, avec des carnables. Bon. C'est un antithèse totale. Et là, tout d'un coup, Rousseau dit attends, j'ai mon luxe, moi, mon luxe, c'est un nouveau luxe que le prolétariat avait irrité maintenant. Parce que ça, tu peux l'avoir sans un sou, mon vieux.
29:54 Parce qu'il a fallu des millénaires d'histoire pour le produire, avant on ne pouvait pas en jouir parce que la nature nous terrorisait, maintenant on s'en émancipe. Voilà toute la voie off que je résituais l'or des genêts, la pourpre des bruyères, me frappait d'un luxe qui touchait mon cœur. La majesté des arbres qui me couvrait, etc. Mon imagination, je n'arrive maintenant au virage intersubjectif, ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée, il n'est pas venu à nature pour y être seul, pour s'isoler.
30:27 Je la peuplais bientôt d'être selon mon cœur et chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter, les hommes du Contrat. Je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas exclu, je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie. Superbe passage, Rousseau montre bien que même lorsqu'il est plus isolé au fond de la jungle, ce n'est pas pour faire Tarzan, pour dire voilà, il y a un Allemand au milieu des choses primitives, j'en dis pas, il se me l'a, non, non, non, ce n'est pas ça, ce n'est pas Hollywood, ce n'est pas pour faire une fiction, c'est pour rappeler tout de même qu'il faut aller à la limite de l'humanité pour retrouver le sens profond du lien humain, de la sociabilité qui va se faire jour dans le contrat, ce qui fait dire à Hölderlin à l'époque où il est emmuré dans la folie et dans la tour du brave menuisier, maintenant seulement dans un fragment clair, il me semble, tout de même, maintenant seulement je comprends l'homme alors que je vis loin de lui et dans la solitude.
31:20 Voilà, comme il dit ailleurs, l'esprit aime la colonie, il faut partir loin, s'exiler pour penser vraiment l'ici et le maintenant, ce détour, je parlais de détour tout à l'heure, donc il fallait ce détour qu'on soit le premier à faire, détour total de la pensée linéaire, je suis politique, je vais penser le politique, non, il fallait ce détour par le poétique et une poésie radicalement nouvelle qui est celle du paysage dont je crois qu'on a compris ensemble qu'il ne s'agit pas à la nature, c'est une surface de paysage, la nature, elle est en profondeur et ce qui rend le paysage toujours plus profond, bien plus profond que la nature, ce n'est pas péjoratif quand je dis que la nature, que le paysage est une surface, littéralement parlant, pendant le mot grec, une esthésis, une apparence.
32:02 Donc, l'aspect esthétique, politique de Rousseau et son aspect politique me semblent ici de plus en plus commencer à se nouer. On voit bien que le Rousseau poète n'est pas là pour un aigri qui se console des toutes les misères qu'ont fait les hommes, mais il reconstruit une humanité exemplaire et je suis au point de dire « Oh, si dans ces moments quelques idées de Paris, de mon siècle, de ma petite gloriole d'auteur venaient troubler mes rêveries avec quel dédain je la chassais à l'instant pour me livrer sans distraction au sentiment exquis dont mon âme était pleine.
32:33 Cependant, au milieu de tout cela, je l'avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois la contrister tout à coup. » Voilà. Et on va passer la conscience malheureuse. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, il ne m'aurait pas suffi, j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. La modernité commence, l'insatisfactibilité. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir. Un certain élancement du cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant j'en ai le besoin. Eh bien, monsieur, cela même était jouissance car j'en étais pénétré d'un sentiment très vif et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.
Le lien produit, l'éros rousseauiste et une question du public
33:10 S'en fout la mort et la maladie. Bon, tant pour la mort, c'est le taxi d'Abidjan qui est une allusion interne. Au taxi d'Abidjan, oui. Au vieux africain. Ça vous rassure, quand on monte à bord du taxi-brousse, il y a marqué comme devise au-dessus s'en fout la mort. Bon. Au pauvre à tort, j'ai remarqué aussi. C'est joli ça. Pauvre à tort. Il y en a pas mal. Est-ce qu'il veut dire que le pauvre à tort ou ce que... Oui, oui. Si on se lance sur ce détour-là... On est dans Rousseau, pauvre à tort. Voilà.
33:41 Donc, ce rousseau-là qui tout d'un coup se dévoue à l'oisiveté, je veux dire, je rappelle de ma structure ternaire qu'il y a, un, la mauvaise société, celle de fait dans laquelle nous émergeons tous qui est gouvernée par la servitude de la domination et où le rapport de force naturelle s'est réintroduit, je résume tout, à l'intérieur même de ce qui devrait être le lien intersubjectif, le lien surnaturel, pas au sens religieux, au sens anthropologique, c'est-à-dire le fait que ce soit artistique au sens technique, que ce soit un lien fait, produit et non pas trouvé déjà là, comme les branches, les fruits qui pendent aux branches des arbres.
34:13 Un artefact. Voilà. Non, mais surtout que l'homme adore consommer, de même que le raton laveur ne peut consommer que s'il a d'abord passé, l'homme ne peut consommer que ce qui porte la main d'un travail humain, d'où le cru, le cuit, le pourri, le tabac, la fermentation, je reviens tout à l'heure que ça porte dans toute culture, toujours une bière, une bière de mil, de maïs, ça dépend des endroits, voilà. Et même le corps nu, il y en a encore qui pensent, c'est l'histoire qu'on raconte aux enfants, que les hommes à l'origine ont inventé l'habit parce qu'il faisait froid en oubliant que l'on est dans la chaleur à ce moment-là, n'importe quoi. Bref, c'est des fariboles, tout ça, je veux dire. Le cache-sexe, c'est un premier habit bien avant, l'habit qui protège du froid, il y a une fonction symbolique de l'habit.
34:47 Et toi qui as été en Afrique, la parure du corps, il n'y a aucun continent au monde qui sait, peut-être les papous ici quand même, c'est aussi des noirs, qui savent mettre en valeur la parure du corps au-delà de son apparence lamentablement naturelle. Je parle du corps de l'homme, la parure de la femme, je ne m'en prie pas. Voilà. Et alors, en passant à cet éloge partout de l'oisiveté, je constate au passage que Rousseau met en garde Malesherbes dans la lettre à Malesherbes d'un contresens. Il dit, vous dites que je suis le plus malheureux des hommes, vous voudriez me consoler.
35:18 J'ai peur de... J'ai honte de vous contrer. Je suis le plus heureux des hommes. Il y a encore Rousseau contre les collègues à l'image qu'on en a. Quand je suis dans mon état, je suis le plus heureux des hommes. Je suis un jouisseur, je suis un fainéant. Vous ne pouvez pas savoir. Moi, j'ai trouvé la théorie du bonheur. Ce n'est pas un problème. D'accord. Et voilà ce qui fait que je n'en jouis pas assez. C'est un problème politique. Je veux dire, c'est quand même... Je ne saurais vous dire, monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimez le plus malheureux des hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous et c'est encore ce qui m'afflige.
35:48 Oh, que le sort dont j'ai joui n'ait-il connu de tout l'univers. Chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix régnerait sur la terre. Les hommes ne songeraient plus à se nuire. Il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait d'intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul, de moi, de l'univers entier et d'imaginable, le monde intellectuel, pardon, de l'univers entier, tout ce qu'il y a, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau, le monde sensible, d'imaginable, le monde intelligible. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non.
36:18 Jamais les plus voluptueux, encore la dichotomie du libertin, jamais les plus voluptueux, ça c'est ça de Des Grieux, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices. J'ai cent fois plus joui de mes chimères qui ne le font des réalités. Il y a une proposition anti-Lacan, anti-Sollers, parce qu'il y a une émergence, Sade est un immense écrivain, je ne critique pas comme auteur, mais la posture moderne, un siècle après Sade, de se servir de Sade, pour faire croire que si Rousseau ne serait pas en proposition de société fermée stalinienne, qu'il ne veut pas de théâtre, de jouissance, des trucs comme ça, c'est parce que c'est un vieux Stal et qu'il a peur de la jouissance qu'il ne connaît pas les femmes, mais il est complètement passé à côté Je vous recommande, pour vous convaincre de l'Eros Rousseau, peut-être le passage que je connaisse de lui à ce niveau-là, c'est dans les Confessions, il y a un passage où il aide une nana, encore homme du peuple, elles sont effrayées, deux petites aristocrates qui traversent une rivière, des petites châtelaines, et il les aide parce que le cheval s'emballe à peur de la rivière.
37:15 Alors il les ramène à bon port, elle l'invite bien sûr, la bonne affaire pour Rousseau, il se trouve avec des princesses, il y a une journée, j'en dis pas plus, lisez, il n'y a pas un attouchement dedans, il dit putain j'essaye plus loin que tous les libertins aujourd'hui. Lisez, c'est admirable, avec le blanc et le rouge comme couleur fondamentale, le lait, les fraises, parce qu'il dit quelque part que la femme mange blanc, crème, j'en dis, là où l'homme mange rouge, le carne, le steak. Voilà, passons. Je vous recommande cet éclat pour montrer que, et c'est toujours un hommage liminaire à mon ami Clouscard, parce que Clouscard a joué par rapport au quartier latin des années décisives, de la façon de 70, où nous avons perdu une bataille ici dans la guerre, contre la contre-révolution, qui passait pour un type qui voulait brider les mœurs en dénonçant, comment il dit, le libidinal, le ludique, le marginal, sa sainte, ou plutôt sa malsainte trinité.
38:05 Alors que, quand on le sait que Clouscard il dit c'est de moi, je suis pour la jouissance, pour le partage, je ne fais pas la morale, tout ce que je veux c'est qu'on me pose des choses telles qu'elles sont, la reconnaissance. Voilà, faites ce que vous voulez mais posez-le comme tel, ce n'est pas une question de morale. Donc, je crois que cette éloge du rien faire me semble assez patente et je dois conjuguer maintenant, je peux enchaîner ?
38:35 Oui, je voulais, est-ce que je peux te poser une question là ? Bien sûr. Il y a juste une réflexion qui me vient. Ce rien faire, cette jouissance de lui-même, enfin tout ce que tu viens de décrire, il y a un petit paradoxe dans l'être social qui émerge quand même avec Rousseau, dont on parlera après, il ne songe pas justement, il est même en opposition avec l'idée de le partager avec l'autre. Rousseau ?
39:05 Oui. Mais non, à ce moment-là. Ce que je viens de te lire, je t'ai montré que dès qu'il est seul, il forme une société un siècle. Voilà, mais là, c'est le paradoxe que je voudrais. Il reproche la société dont il a été chassé et dont il est sorti pour aller dans les bois, pour aller à l'autre. Oui, mais cette jouissance-là... Il reproche à cette société-là d'être, de ne pas être pour le partage. Oui, mais justement, là, il ne partage rien de cette jouissance-là. Je comprends très bien ton objection et je vais répondre par Rousseau. Je ne suis pas d'accord, mais je ne dis pas dogmatiquement, ça va être ma chute. Ça va être ma chute. Parce que les derniers mots de cette promenade concernent exactement ce problème.
39:37 Je dis bien la chute, les derniers mots de Rousseau. Et donc, je ne le renvois pas aux calendes, c'est pour tout de suite. Mais pour ça, je continue d'abord. Je reviens au Rousseau politique et travailleur. Je vais, va et vient, je laisse sur sa rive, sur ses bords. J'aimerais bien faire une causerie sur la notion de bord, en partant de Racine. Il y en fera plein d'autres. Le charme l'a tiré sur ses bords.
40:07 Bravo, exactement. Et alors, si tu prends Phèdre, il n'y a que ça. Il y a un bord, tous les trois vers. Quel charme qui a fait ce bord redouté depuis que sur ses bords les dieux ont envoyé. Enfin, le merdier a commencé depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé. Le bord, c'est une région dangereuse, périlleuse, mais intéressante. Parce que le jeu en vaut la chandelle. C'est un lieu de risque. Et avec Rousseau, je vous ai amené au bord, au bord du lac, au bord de l'île On le laisse sur son bord et on revient en pleine société civile.
L'Émile : révolutions, aliénation et propriété par le travail
40:43 Là, et à propos du travail, et là, je prends l'Émile, où il y a maintenant l'éloge du travail le plus prosaïque qui soit, même pas le travail de l'artiste. Il y a bien la différence de ce qu'il demande. Lorsqu'il prescrit à la mère d'Émile, qui est une aristocrate, il ne faut pas oublier, que son élève doit apprendre un métier manuel, le scandale éclate. Et là, il y a ce passage quand même, c'est un des sommets de Rousseau, il me semble. Vous vous fiez, vous, la comtesse, la duchesse, le statu quo, vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, en voulant que votre fils ne travaille pas, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables.
41:19 C'est dit 20 ans avant la prise de la Bastille. Et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Un tantinet menaçant. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet, les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt de passer entre les gouttes. Nous approchons, c'est quelqu'un qui est prophète, nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Rousseau le premier à avoir vu que si chaque siècle a un nom propre et un numéro, numéro 16, la Renaissance, numéro 17, le grand siècle, le siècle du classicisme, le siècle de 14, le 18e, les Lumières, le 19e, c'est quoi ?
41:57 Le surnom. Il n'y en a pas. Vous remarquez ? La manière littéraire, regardez Lagarde et Michard, ça s'interrompt. Il n'y en a pas. Parce que c'est encore trop proche. C'est le siècle, si on regarde bien objectivement, on peut se mettre d'accord là-dessus. Il commence en 89, ce siècle, et il s'achève en 1917. C'est le bon découpage. C'est vrai que les grands changements ont lieu après ou avant 89. C'est un siècle très très long. De même que le 18e est très court puisque le 18e, intéressant, ce n'est pas des numéros, il commence à la mort du 14-1715, il s'achève en 89, il est exceptionnellement court. Ça va vite. Il se passe beaucoup de choses dans peu de temps, le siècle des Lumières.
42:28 Jusqu'à l'explosion de la Révolution, ça va vite. Et ça monte vite. Mais là, le 18e siècle, s'il y a un intitulé qui lui irait, à mon avis, je ne sais pas ce que vous entendez, c'est le siècle des révolutions, ça n'arrête pas. 89, 1830, 1848, la Commune, 17, ça n'arrête pas. La Révolution mondiale qui se préparait alors dont parlait Hegel, elle a commencé à être irréversible depuis la Révolution française, à se propager. Ce qui expliquerait pourquoi il faut un congrès de Vienne, une Sainte Alliance et maintenant un OTAN pour s'en préserver. Vous voyez qu'on revient à les choses actuelles tout de même. Donc, vous, s'adressant, nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions.
43:01 Qui peut vous répondre ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, c'est le passage que je citais tout à l'heure, les hommes peuvent détruire, il n'y a de caractère ineffaçable que ce qu'imprime la nature et la nature ne fait ni riche ni prince ni grand seigneur, pas de fondation naturelle au lieu de classe, à la division société en classe. Fondamental, ça. Beaucoup de gens qui en sont encore loin. Que fera dans la pauvreté ce publicain qui ne sait vivre que d'or ? Que fera dépourvu de tout ce fastueux imbécile qui ne sait point... série d'oxymore, identité, ce fastueux imbécile usé de lui-même et là...
43:41 Je suis un peu solennel, premier énoncé de ce que va devenir le fameux concept d'aliénation, à ma connaissance, peut-être avant, et qui met tout son être dans ce qui est étranger à lui. Alius, l'autre, dans ce qui est étranger à lui. Heureux celui qui sait quitter alors l'État qui le quitte, je rappelle que classe sociale ce n'est État à l'époque, au sens de tiers État. État de menuisier, État de tisserand, etc. Heureux qui peut alors quitter l'État qui le quitte et rester homme en dépit du sort. Qu'on loue tant qu'on voudra ce roi vaincu, Ben Ali, qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône, vous braque.
44:16 Moi, je le méprise. Je vois qu'il n'existe que par sa couronne et qu'il n'est rien du tout s'il n'est roi. Mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle. Et là, il y a cette phrase qui aurait été impensable en 2014, qui aurait été embastillée tout de suite, mais qui montre que ça fait des progrès, quand même, les idées au 18e. Du rang de roi qu'un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, on en a vu d'autres dans l'histoire de la royauté, il monte à l'état d'homme, s'il travaille, que si peu d'hommes savent remplir. Attention, l'homme, ce n'est pas l'homme empirique chez Rousseau. Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui sont à la hauteur du concept d'homme. Il monte à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir.
44:48 Du rang de roi qu'un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il suffit de naître, il monte à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. Voilà, alors, je saute un passage et j'en arrive au droit. L'homme et la propriété, l'homme et le citoyen pour montrer, si vous voulez, le fil conducteur par le père du vrai montrer que la réflexion de Rousseau qui a exclu la force comme légitimation va fonder un nouveau régime de propriété. Si ce n'est pas la force qui fonde le lien social, c'est que la propriété qui est au cœur du lien social doit elle-même être fondée sur autre chose que la force.
45:23 C'est pour ça que j'ai fini le contrat social tout à l'heure par le passage où il distingue bien la possession qui n'est fait que de la force et du fait et de la propriété qui différencie de la possession par ce titre un peu elliptique qui doit être reconnu sur un titre positif. Et là maintenant on voit que, on va voir dans l'Émile, c'est pour ça que c'est le texte qui vient compléter, ce titre positif qui fonde la propriété légitime maintenant, pas ce qu'on doit nationaliser, ce qu'on doit laisser à celui-là, c'est le travail. C'est le travail qui va être le fondement de la propriété chez Rousseau.
45:53 Ça veut dire que je ne suis propriétaire que lorsque j'ai produit la chose ou lorsque j'ai produit un travail qui me permet d'acheter l'équivalent de la valeur de la chose, etc. Voilà en gros la théorie de Rousseau. C'est important parce que si vous dites qu'est-ce qui vous prouve que ce paquet de cigarette est à moi, je vais dire, faire expérience avec des élèves entre profs quelque part, 3 sur 4, je vais dire, ils vous disent on voit bien il est dans votre main, ils n'ont pas compris les positions de propriété, c'est normal, il faut commencer par là. Je dis oui, mais je peux l'avoir volé. Ah non, monsieur, on vous connaît, écoutez, on n'est pas là pour parler de moi, on peut l'avoir pris, etc.
46:26 Alors voilà, donc la seule manière, donc écarquillez les yeux, regardez-les au microscope, regardez ses propriétés physiques et chimiques, c'est pas dans l'empirisme que vous trouverez ce qui fait que c'est ma propriété dans ma simple possession. Écoutez bien, il faut cesser de le regarder, regarder mon rapport à l'autre et pas mon rapport à la chose. Est-ce que je l'ai produit ? Si vous me voyez le fabriqué, là, vous voyez que c'est moi, ou bien est-ce que j'ai produit en travail l'équivalent du prix auquel je l'ai acheté ? Voilà, la valeur auquel je l'ai acheté. On est dans l'ordre théorique, je veux dire. Mais c'est révolutionnaire que Rousseau relie la légitimation de la propriété par le travail.
46:59 Et du coup, il va arriver, c'est ça que je voudrais vous préparer, à une formule sur la propriété qui est bien plus riche que celle de Proudhon. Proudhon dit la propriété, c'est le vol. Il ne manquerait plus que le mineur qui atteint l'âge de la retraite quand il y arrive, malgré la silicose, c'est l'exemple que je prends toujours, et qui crache, pendant 40 ans, qui a craché ses poumons dans le bassin houiller, ou plutôt en dessous, ou au cœur du bassin, dans la veine, comme on dit, et qui s'achète à la retraite sa première télécouleur, ce qui va être traité par le gauchiste à l'époque de sale consommateur, qui a vendu la classe ouvrière pour un plat de lentilles, consommation, intégration.
47:33 C'est quand même extraordinaire. Lui, il en a produit de la valeur de quoi acheter des milliers de téléviseurs couleur. Il a bien, quand même, c'est bien légitime qu'il puisse s'en payer une de téléviseurs, un de téléviseurs couleur. Voilà. Donc, c'est ça, c'est ce problème que sert Rousseau, ici, dans l'Émile. L'homme et le citoyen, et le citoyen, quel qu'il soit, n'a d'autres biens à mettre dans la société que lui-même, premier capital.
48:05 Tous ces autres biens, y sont malgré lui. Et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Ça va loin. Dans le premier cas, ou bien, il ne jouit pas de sa richesse. Dans le premier cas, c'est ce fameux appartement inoccupé, pour prendre un exemple actuel. Dans le premier cas, il vole aux autres ce dont il se prive. Et dans le second, il ne leur donne rien. ainsi, la dette sociale lui reste entière tant qu'il ne paye que de son bien.
48:36 Réponse. Il évoque une réponse. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société. On attend souvent ça. Mais moi, c'est pas du vol. Mon père, il a travaillé toute sa vie. Il a eu ça, son héritage. C'est parfaitement compréhensible. Et Rousseau répond d'une manière très précise. Soit, il a payé sa dette. Il a bossé. Il a payé sa dette. Mais non, pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez nés sans bien. C'est beau, ça pète. Oui, je vais expliquer ça aux enfants de Sciences Po. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez nés sans bien.
49:08 Puisque vous êtes né favorisés. Il n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu'il lui doit. Car chacun se devant tout entier. C'est très juridique, ce passage. Car chacun se devant tout entier ne peut payer que pour lui. Et nul père, très belle formule, ne peut transmettre à son fils le droit d'être inutile à ses semblables. Et donc, conclusion, riche ou pauvre, puissant ou faible, et voilà la formule de Proudhon enrichi, tout citoyen oisif est un fripon.
49:39 C'est quand même différent, la propriété, c'est le vol. Le travail est venu comme médiation. C'était le but de la longue médiation que je viens de faire avec l'Émile qui était à la négation de la force, à la nouvelle légitimité par contrat, arrivée à la propriété basée sur le travail, la production et la praxis qui se légitiment les valeurs. Et ce que je voudrais, en revenant après au rêverie, c'est montrer ce qui fait la beauté du paysage c'est des millénaires de travail inconscient. Allons-y.
Productivité, oisiveté et inconscient de la praxis
50:16 Et l'oisiveté. Voilà, tout à fait. Et dont on peut et on doit profiter maintenant. Hölderlin dit dans un fragment « Et regardez les paysages donnés ». C'est merveilleux. Alors on pense que ça s'applique à lui le pauvre fou à la fin dans sa tour il n'a plus que ça à contempler de sa fenêtre. Mais non, c'est le destin de l'humanité moderne. On devrait travailler peut-être une heure par semaine vu la productivité ce qu'elle est maintenant. Je fais exprès de pour une formule provocatrice mais certainement beaucoup moins de 35. Quand on voit l'augmentation de la productivité entre les années 20 et maintenant et que dans les années 30 et maintenant on est passé de la journée de 40 heures obtenues en 36 tout de même à 35 heures où est passée la différence ?
50:50 Alors que la productivité a été multipliée par 127. Où est passée la différence ? Peut-être que on devrait comme dit l'autre menu visite vivre en repos philosophique comme vous. 127 c'est un chiffre hyperbolique. Vérifier, il me semble avoir entendu que c'est plus de 80 fois la productivité. C'est facile à comprendre. Je veux dire que tu vois l'état des ateliers de Fabrique de 1930 et la rationalisation outre que Taylor avec informatisation les petites mains coréennes de 14 ans qui mettent les fils de cuivre des moteurs et des circuits imprimés c'est prodigieux avec la rationalisation.
51:27 Je m'assure que je ne dise pas 127. c'était une hyperbole. C'est une hyperbole. C'est le mille e tre de Don Giovanni. Oui. 1003. Comme il en a séduit mille e tre. Très précisément. Voilà. Et je ne quitte pas l'Émile je ne reviens pas aux rêveries avant la phrase qui va me permettre de faire le va-et-vient de revenir au bord. Phrase capitale parce qu'elle fait médiation donc bord entre le rousseau politique et le rousseau poétique.
51:59 Autrement dit après on fait l'éloge du travail dans l'Émile là je suis dans l'Émile je ne suis pas dans les rêveries il va tout d'un coup parler comme s'il faisait allusion de lui dans les rêveries. Regardez bien alors qu'il n'est pas encore écrite. En après avoir fait l'éloge du travail manuel hors de la société pardon après avoir dit tout citoyen oisif est un fripon il pourrait dire quand même il exagère c'est un peu volontaire son truc pas rigolo tous les jours son monde il faut bosser attendez en dehors de la société l'homme isolé voyez que ça revient à l'île l'homme isolé a le droit de vivre comme il lui plaît Rousseau est clair c'est ça le contrat il va vivre comme il lui plaît mais dans la société où il vit au dépend des autres il leur doit en travail le prix de son entretien cela est sans exception travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social riche ou pauvre puissant ou faible citoyen oisif est un fripon j'ai fait exprès de sauter un mot lorsqu'il dit il leur mais dans la société où il vit au dépend des autres j'ai oublié l'adverbe exprès à quel point il condense tout ce que le marxisme va engouffrer sur cette brèche bientôt mais dans la société où il vit nécessairement au dépend des autres dans la production sociale
53:17 de leur existence les hommes rentrent en des rapports nécessaires indépendant de leur volonté rapports de production qui correspondent à un degré de développement des forces productives tout d'un coup cette même idée d'inconscient qui n'a rien à voir avec Freud qui est l'inconscient de l'inconscient comme disait Clouscard l'inconscient politique et historique de l'inconscient scientifique l'inconscient économique si vous préférez qui vient se glisser ici à savoir que c'est clair c'est l'exemple que je prenais l'autre jour quand j'emprunte au trottoir je ne cherche pas dans ma tête volontairement à entrer en relation intersubjective avec le Abdallah travailleur immigré qui a fabriqué le trottoir pour que je puisse marcher dessus avec du marteau piqueur j'y pense même pas donc Marx a raison de dire à les hommes dans la production de leur existence indépendants de leur volonté il y a une théorie de l'inconscient tout de même qui précède de beaucoup l'inconscient psy du champ psy l'inconscient PR praxis voilà je vois mon magicien Clouscard qui a donné cette belle formule qu'il a vis-à-vis de l'inconscient freudien l'inconscient de la production historique le même rôle à peu près que le qui joue le rôle d'inconscient de l'inconscient voilà donc voilà la phrase qui me permet de revenir
54:28 à je la répète elle est courte hors de la société c'est le cas dans l'île où je veux revenir l'homme isolé ne devant rien à personne a droit de vivre comme il lui plaît mais dans la société où il vit nécessairement au dépend des autres il leur doit en travail le prix de son entretien il y a un deal un contrat qui vient d'être passé je veux dire et qui me semble décisif c'est-à-dire que Rousseau est clair et lève toutes les contradictions apparentes du rousseauisme entre le rousseau rêveur le rousseau travailleur il a bien dit pourquoi dans une situation forcée celle de l'île il ne manquerait plus qu'il ait les inconvénients de la méchanceté des hommes mais qui n'est pas l'avantage les avantages que ça implique mais je veux dire il y est différemment peut-être qu'un autre il serait ennuyé dans l'île ou à regretter les salons les trucs ce qui est extraordinaire avec lui c'est qu'il passe en train à dire j'ai jamais été là j'ai connu un bonheur que les grands voluptueux au monde ne soupçonnent même pas donc je veux dire c'est important de voir que c'est pas un bonheur de l'île comme tu disais tout à l'heure on a partagé je vais oui c'était tu l'as toujours pas répondu non non non mais je vais dans l'ordre je te dis que ma réponse ma réponse était dans les rêveries c'est ça dans les rêveries et m'applique
La fin de la cinquième promenade : l'écriture comme partage
55:38 puisque les impatients je vais aller au devant comme je te dis là je suis tout à fait des rêves je ne suis pas impatient je voulais le mettre inquiet je veux te dire pourquoi je le remets le mettre plus tard c'était entre Philippe et moi je préfère même commencer par là je ne sais plus que pourquoi parce qu'il y a une incidence littéraire dans ce que je vais dire et même poétique mais justement il y a plus tard à cause de ça mais en fait c'est la clé du problème de la relation à l'autre à la fin du rêverie à la fin de sa cinquième promenade c'est ça clair lorsque il dit voilà comme j'ai vécu à Saint-Pierre il y a bien longtemps maintenant j'ai la maladie de la pierre les calculs néphritiques c'était dans le table la dernière phrase hélas c'est quand on commence à quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué tu vois les phrases son style est bien amélioré depuis le discours sur les sciences et les arts mais auparavant il est dire voilà c'est ce que j'ai vécu ah ce que j'aimerais y retourner votre classique ah si je pouvais et tout d'un coup renversement qui va répondre à ta question du partageable on est bien d'accord j'ai pas perdu le fil absolument pas délivré de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale mon âme si je retourne là-bas s'élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphère et commercerait d'avance avec les intelligences célestes on est en plein empyrée là c'est un vieux qui parle
56:48 il y a un pied dans la tombe et dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps les hommes se garderont je le sais de me rendre un si doux asile où ils n'ont pas voulu me laisser mais ils ne m'empêcheront pas du moins de m'y transporter on y arrive chaque jour sur les ailes de l'imagination pour l'instant on n'a pas répondu à ta question c'est une imagination qui pour l'instant n'écrit pas mais après cette imagination avec les promenades ça devient une écriture non ? et d'y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l'habitais encore si j'arrête là toi je ne réponds pas à ta question et tout d'un coup et c'est la chute ce que je ferais de plus doux serait d'y rêver à mon aise en rêvant que j'y suis ne fais-je pas la même chose alors tout d'un coup retour au présent en rêvant que j'y suis là les amigas parce que ce bonheur j'en parlais c'est un passé là maintenant je suis malheureux tout le complot je fais même plus retournement total à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone tiens je joins des images charmantes qui la vivifient leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases et maintenant plus ma rêverie profonde et plus elle me les peint vivement je suis souvent plus au milieu d'eux
57:58 et plus agréablement encore que quand j'étais réellement dans l'écriture c'est à dire quand je m'adresse à l'autre car c'est pas pour ça qu'on écrit toute parole avant de signifier quelque chose il a quand signifie pour quelqu'un il y a un côté bouteille à la mer quand on écrit c'est ça la manière dont le bonheur est partagé quelque part Rousseau je vais répondre très précisément est en train de comprendre que ce bonheur qu'il a est un bonheur qu'il doit à la praxis c'est pas aussi conscient que je le dis ça commence à naître mais à la praxis qu'il a fallu beaucoup d'efforts humains je dis souvent aux écologistes pour illustrer ce que je suis en train de dire juste ce propos là qu'on a une dette quand on bénéficie de la beauté du paysage on a une dette à l'égard des autres voilà ce que je suis en train d'illustrer quand on me dit venez signer la pétition vous avez vu la belle chapelle romane dans le champ de blé il paraît qu'on va la raser faire un parking McDo c'est évident que je signe d'accord moi même j'adore ces chapelles romanes c'est imaginaire il y a même le cas analogue je vais dire je simplifie ça peut arriver tous les jours je vais signer d'accord mais ma grande différence avec tous ceux qui vont signer c'est que je signe pas pour la nature je signe contre elle parce que ce que je préserve là ce que j'appelle romaine ça n'a rien à voir avec la nature c'est le travail humain et tu signes pas c'est de la sueur matérielle c'est de l'art c'est de la sueur dans tous les sens
59:08 de la sueur de l'âme et du corps tout de même il y a l'architecte il y a l'ingénieur il y a celui qui a fait les vitraux les relations les cultures et le champ de blé n'en parlons pas quel calvaire il fallait casser les cailloux faire pousser les épis et donc je vais dire je vais signer pour protéger ce patrimoine et non pas la nature mais non pas une hérédité ça c'est naturel mais un héritage dont je revendique pour vous pour lui pour moi tu vois le partage maintenant dont je revendique la copropriété universelle c'est pas grave c'est une esthésie c'est une apparence c'est une surface c'est beau le monde poétique on frustre personne c'est intéressant ces problématiques et là où tout d'un coup là se retournent très moderne quand il dit que j'ai plus de jouissance en écrivant les jouissances que je vivais dans l'ici et le maintenant autrefois j'ai plus plus de bonheur à les écrire que quand je les vivais je vois un courage un cours à Proust plus tard quand il dit souvent à Proust ça m'en est déçu quand on voit j'avais tellement rêvé de venir que quand on l'a vu bof et donc c'est que l'objet visait autre chose je fais une parenthèse par Proust tu vas voir tu es d'accord que je tiens mon fil pour le partage oui je ne sais pas je t'ai satisfait
1:00:18 mais tu es d'accord qu'il y a une problématique de réponse insatisfait mais d'accord il y a une amorce un appel d'air de réponse que je vais creuser parce que c'est pas encore c'est familier cette histoire de c'est l'unique objet de mon propos de linkage entre l'art et le concept entre le domaine esthétique et le domaine politique économique arbitrairement opposé alors que Samuel montre très bien comment il y a toute une logistique une économie implacable et impitoyable derrière l'art et il y a aussi une autre économie que je suis en train d'essayer de dévoiler non pas du marché de l'art mais de l'oeuvre d'art elle-même en l'occurrence ici de l'oeuvre littéraire et poétique à savoir et c'est pour ça que j'en étais à Proust je vais citer un passage de Proust qui si on ne sait pas de qui c'est en changeant un peu le style pour pas qu'on le reconnaisse parce que c'est assez reconnaissable ce n'est qu'une seule phrase que je vais vous dire mais vous doutez que cette phrase est longue je vais dire si quelqu'un la cite maintenant je vous garantis que dans Libé dans le monde etc on va le taxer de marxisme-mécaniste si on ne dit pas que c'est Proust
Proust : la beauté des jeunes filles de Balbec
1:01:29 ce qui serait savoureux dans le cas de Proust vous ne trouvez pas ? je fais allusion à quoi ? je t'ai dit tout de suite le propos que je vais illustrer je le rappelle je vais illustrer comment l'histoire et en particulier son moteur qui est la lutte des classes pour revenir à des fondamentaux basiques maîtrise et servitude servitude et domination on parlait comme Rousseau se retrouve jusque dans l'apparence du plus intime du physique du plus détail de la cosmétique presque non pas sur cette surface qu'est la peau de la jolie femme je pense que la jolie femme c'est très objectif c'est pas assez le gâcher dans la tête mais c'est l'objet de désir je peux être le haut tantôt à la femme qu'elle y pige je l'ai dit tout à l'heure peu importe celui que l'autre trouve jolie voilà l'objet du désir donc pas seulement sur la peau mais c'est pas une surface suffisante il faut mettre encore une surface ça s'appelle le maquillage ou le bronzage j'y arrive nous sommes au bord de la mer
1:02:40 bronzage nous sommes à la jetée à Balbec la première fois que le narrateur il est gamin encore il est un peu en convalescence avec sa grand-mère là et il voit prendre pour première fois la troupe des jeunes filles dont on surgit plus tard à Albertine etc on sait pas encore les jeunes filles et il dit très bien le passage voilà c'est à l'âge ou il est ado un peu comme chez Chérubin dans Figaro entre deux sexes entre deux âges il fout la merde un peu partout et il dit bien qu'elles avaient une beauté de groupe beauté de genre il y a une beauté qui se replait de l'une à l'autre indépendamment des particularités individuelles on s'attarde pas là dessus parce qu'on se comprend nous sommes gens qui avons vécu et qui vivons et il y a un moment donné pour fouiller ce truc commun pour pas le substantialiser Proust on peut pas le dire sans doute la classe à laquelle elles appartenaient dans lesquelles les pratiques de sport et de confort étaient une chose nouvelle nous donne l'idée qu'un certain niveau d'aisance économique peut produire en abondance de beau corps de belle forme un mec écrit un texte comme ça que la beauté de je sais pas moi j'ai des modèles d'il y a 40 ans Lauren Bacall je sais pas quoi maintenant c'est le mannequin c'est plus l'actrice je crois je sais pas
1:03:50 je le connais pas mais c'est déjà un petit peu c'est déjà dit pour les vedettes de la chanson de showbiz etc je veux dire que cette beauté soit pas liée à son fond d'elle-même au contraire il y a une extension plusieurs fois millénaire de la plus-value ça ne s'était jamais dit avant Rousseau tu m'en verras alors Proust c'est devenu tellement je veux dire par là que tous les grands auteurs sont marxistes et qu'en gros ceux qui disent que le marxisme est dépassé veulent dire que rien n'est dépassé le bouddhisme est actuel on regarde bien c'est pas ton plus vieux que le marxisme le bouddhisme machin le chamanisme le monifime tout est rien n'est dépassé il n'y a qu'une chose qui est dépassée c'est le marxisme de ce point de vue là ah ben oui forcément parce que tous les grands auteurs tu prends Flaubert etc je veux dire quelque part ils ont bien vu les classes sociales par les romanciers les cinéastes quand ils sont bons etc le cinéma américain sait très bien voir les classes sociales quand même et même ils ont pris part dans le conflit en quoi ils sont idéologiques mais bien sûr oui oui bien sûr bien sûr et Citizen Kane c'était tout à l'heure pas mal je veux dire à propos de la quête de l'objet du désir jusqu'à Rosebud quand même donc je tenais à cette chute tu m'as fait anticiper je voulais arriver par là pour montrer tout de même que le plus haut bonheur que conçoit Rousseau dont on avait pensé
Robinson, la médiation et l'automne de Senancour
1:05:00 à travers son texte que c'était cet état d'extase au bord du lac mais non c'est le bonheur qu'il a de s'en rappeler c'est très proustien les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus premièrement et deuxièmement de les exprimer pour l'autre dans l'écriture dans la transmission je ne vais pas j'ai co-partage mais je me dis déjà ce que la transmission on avait convenu une visée pédagogique et didactique tout de même sans laquelle l'écriture sans l'écriture cette visée pédagogique se ramènerait à un apprentissage frustre voilà ce que je veux dire c'est le plaisir de raconter le plaisir qui se distingue du plaisir du libertin à raconter c'est pas celui de Crébillon très bien Crébillon fils tu parles celui qui a dit il avait une jambe bien faite il la montra pardon j'adore c'est curieux quoi on ne penserait pas maintenant tu vois les mecs à le 18ème siècle il voit le bas de soie il avait la jambe bien faite il la montra bon bref par exemple tu me parles de Crébillon mais une deuxième allusion c'est dans Nerval Nerval est inépuisable Nerval vous savez ce courtisan d'un Crébillon qui dit ah vous avez été sofa dans une vie antérieure mais dites-moi c'est fort galant et dites-moi étiez-vous brodé et Nerval qui dit moi je m'étais brodé sur toutes les coutures enfin donc revenons à nos moutons
1:06:12 cette idée d'une partageabilité je vais même plus loin je dis qu'il y a c'est pour conduire de répondre à la question décisive de Dominique celle du partage et qui est la question actuelle que dans le fait d'écrire et d'écrire quoi ? de transmettre non pas une trouvaille scientifique ça aussi c'est du partage des cartes etc transmettre un patrimoine c'est pas un patrimoine de savoirs de technologies l'art c'est un patrimoine esthétique le bonheur j'ai essayé de restituer par l'écriture le bonheur que j'ai éprouvé devant une surface je ne suis pas physicien dans le décor je ne m'occupe pas de l'origine des vents, de machin, de l'eau et des lacs glaciaires de Suisse c'est pas mon problème je m'en tiens à la surface et à ce qu'elle me renvoie d'accord ?
1:06:50 c'est ça la rêverie et dans le fait de la transmettre je fais appel à l'autre mais pas seulement c'est pas seulement un système de code ça aurait été déjà assez compréhensible dans les années 60-70 ce qu'on appelle la subjectivité était assez courant par contre ce qu'il y a de plus avec Rousseau c'est qu'il y a une restitution de la jouissance que j'ai obtenue au bord du lac il y a 30 ans je l'ai obtenue je continue ma thèse par la médiation du travail des autres qui a transformé la nature en paysage ou qui me permet même au cœur de la jungle où aucune feuille ne doit son aspect à la main de l'homme même là prenons le Paris-Dakar quand il est au cœur du désert tiens d'accord je fais abstraction de tout le matos des hélicoptères je présume que je suis perdu j'ai perdu les autres là je suis tout seul dans le Ténéré région que nous connaissons bien et quelque part je ne suis pas dans la nature je suis comme Robinson dans son île Robinson il fait un calendrier il fait son truc il a tout l'héritage culturel il a le langage il a la pensée il a la plus haute technologie de l'époque la technologie anglaise et les 100 premières pages de Robinson c'est le travail harassant qu'il fait pour aller arracher du bateau les râteaux la boussole les sextants bref les forces productives qui dans certains rapports de production lui ont permis même au cœur d'une nature apparemment vierge on n'est jamais en contact immédiat avec la nature ça c'est fondamental pour comprendre Hegel
1:08:00 on n'est jamais en contact immédiat sauf fantasmé voilà il y a toujours une médiation et Hegel une parole troublante il dit la mort c'est l'être là devenu immédiat de la nature sauf au moment de la mort on le contact avec la matière immédiat sinon vivre être vivant c'est prendre une distance avec la nature pas de blague quand même et le premier objet qui fabrique Robinson c'est une table et une chaise je n'ai pas oublié mais toi ça ne m'étonne pas que tu t'en sois rappelé parce que c'est la table de la commensalité sans doute le premier convive ça ne peut être que vendredi si je me rappelle bien puisqu'il n'y en a pas d'autre avant et Hegel a bien remarqué car ce livre a eu un succès fou fin 18ème c'est pas hasard il arrive au bon moment quand Marx parle des Robinson quand il se met à table sans mauvais jeu de mots je veux dire c'est pas hasard si quand la relation humaine est enfin reconstituée on quitte le moment du singleton où je suis seul sur mon île immédiatement s'installe quoi la relation de maître à esclave la première relation fondatrice c'est très lucide comme roman c'est pas du tout idyllique ou écolo soit dit en passant voilà je le rappelle au passage donc maintenant qu'on
1:09:28 que j'ai apporté cette thèse je l'avoue qui ne va pas de soi il faut creuser que l'écriture de la beauté la transmission de la beauté pour peu qu'elle réussisse ça il faut être grand artiste pour peu qu'elle réussisse c'est-à-dire que le beau ait pu être exprimé autant que faire se peut et peu importe le support ici s'il est pictural musicale littéraire poétique pour l'instant je veux dire est quelque part une restitution d'une plus-value qu'on a reçu oui je ne réduis pas ça je dis qu'il serait impensable c'est une des déterminations du beau voilà ce que je veux dire je veux dire je l'enferme là-dedans mais je veux dire quelque part je rappelle que c'est pas un hasard si l'attrait pour le paysage et le grand lyrisme du paysage en littérature apparaît fin 18ème quand la nature commence à reculer dans sa réalité non plus dans les textes avec les premières cheminées d'usine et ce n'est pas un hasard dire si la poésie des nordiques est bien meilleure que la nôtre sur la nature les anglais les machins je veux dire pendant longtemps surtout au début quand on comparait les romantiques français à Coleridge ou aux allemands autant on a d'autres qualités mais qui ne sont pas celles-là justement et
1:10:38 que c'est là où la société la révolution industrielle elle était la plus avancée qui a eu la poétique de la nature du paysage landscape on va parler comme Coleridge la plus développée il y a un très beau texte de Senancour sur le paysage qui est en appendice dans la collection folio à Oberman il y a un superbe texte et c'est un grand disciple de Rousseau si je me permets de citer Senancour deux titres je ne vais en parler plus après en tout cas ce soir c'est un titre tellement sous-consommé pardon pour cette expression marchande même Sainte-Beuve avait annoncé monsieur Senancour aura toujours une postérité discrète mais fidèle et bien j'en fais partie et Gracq aussi d'ailleurs apparemment et alors Nerval qui le cite dit ceci et il m'apprend dans le même texte angélique que dans les fameux soupers célèbres d'Ermenonville on a appris c'est un point d'histoire que les illuminés se réunissaient pour préparer la révolution dans le château d'Ermenonville entre autres c'était un de leurs grands lieux de réunion qui préparaient la réforme des sociétés vieillies etc venait Robespierre au château d'Ermenonville et puis Senancour je rappelle au passage donc Senancour dit cette phrase qui pour moi résume d'une manière on ne peut plus concentrer
1:11:48 ce linkage que je fais entre l'esthétique du paysage et la praxis c'est bien ça qui est en discussion là au point où j'en suis c'est un passage où il part de l'automne à Fontainebleau là c'est Senancour et tout d'un coup il dit pourquoi il préfère l'automne c'est un mal du ciel et il dit le printemps est plus beau dans la nature mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce admirable passage on voit très bien l'homme a tellement fait c'est ça la différence le printemps plus beau dans la nature le printemps plus lié à des valeurs de vitalité de régénérescence si les chrétiens ont décidé de mettre Pâques en avril c'est des vieilles fêtes païennes c'est ça alors qu'enfin de la végétation tout ça on le sait on reste en gros dans l'univers biologique et naturaliste mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce mystérieux intéressant à creuser voilà je referme l'intervention de Senancour toujours discrétiques courtes je la trouve superbe elle méritera d'être creusée il faut beaucoup de travail pour fabriquer ce qu'on croit être
1:12:59 la nature qui est en fait le plus souvent j'ai pris mon exemple à la limite dans la jungle tout à l'heure ou dans le désert les deux cas limites où j'aurais pu prendre l'Antarctique où des corps même n'expriment rien de fabriquer mais même là j'ai montré qu'on y arrivait à des catégories qui supposent l'histoire le travail la praxis la théorie le pratique etc mais a fortiori dans l'univers que nous fréquentons 9,9 jours sur 10 où on regarde autour de toi c'est pour ça que je dis aux écolos il faut protéger l'environnement moi je suis pour je ne suis pas pour m'étendre sous les yeux des chapins en espérant avec délice mais il faut le protéger contre la nature précisément parce que cet environnement en histoire de la chapelle romane dans le champ de blé il est avant tout constitué par les humains avec de la sueur humaine et il a constitué une richesse je dirais un patrimoine humain dont je jouis quand je me balade même en voiture à pied ou à cheval c'est un autre problème ou même lorsque j'y pense ou que j'en rêve dans mon lit comme disait Rousseau quand la maladie de la pierre l'empêchait de se servir de ses jambes je veux dire par là qu'il y a une espèce d'algèbre de l'équilibre de restitution de la richesse oui si je peux me permettre juste de faire une précision même c'est qu'en fait le patrimoine dont tu parles il est dans le sujet aussi bravo mais continue
1:14:09 continue ça m'arrange c'est pour ça il constitue la véritable intériorité c'est ce que Clouscard va appeler la psyché c'est ça son concept de psyché c'est cette quantité de valeurs accumulées que l'histoire a mis dans le décor qui soit naturel urbain alors là ou forestier importe peu maintenant ou dans le chemisier de la fille ou comme disait Proust tout à l'heure dans cette espèce de je ne sais quoi qui courait de l'une à l'autre mais qui était liée à leur classe sociale ou le sport intéressant Proust ou la diffusion de richesse c'est vrai je me rappelle je te rappelle les Jeux Olympiques de Tokyo je te rappelle la rafle de médaille américaine c'est sans précédent les nouveaux dieux du stade en Paris match je fais des images je te voyais des nouveaux Siegfried comme ça à part Spitz qui était brun qui est sans doute le plus grand champion de natation de tous les temps les 9 médailles d'or 9 records du monde donc c'est superbe mais les nouveaux dieux dans la création sportive il y a toujours cette discussion parce que le premier article de Clouscard c'est la sociologie du sport entre les gens qui sont des dieux par nature et ce que nous apprend Proust il faut attendre un Proust pour ça et non pas Althusser qui devrait quand même tu redisciatler c'est qu'il faut beaucoup de praxis pour produire les jambes comme vous les aimez les regards comme vous les aimez et les boucles comme vous les aimez il faut beaucoup de praxis d'accord parce que sinon
1:15:20 les scènes de ménage entre Cro-Magnon et sa femme vous avez dû se régler votre mort voilà je veux dire et cette espèce d'épaisseur temporelle que je voudrais restituer à la notion de beauté est liée à l'épaisseur temporelle de l'histoire de la praxis elle-même voilà ce que je suis en train de dire tout simplement et que je voulais illustrer par la phrase de Senancour que le printemps est plus beau dans la nature mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce il parle avec beaucoup de précision je trouve un effet apaisant