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Des danses populaires au jazz né de la servitude
0:00 Les injures du temps. Et l'art de la fugue est inaltéré. Bon, et bien toutes ces œuvres-là, quand on regarde de près, et maintenant je reprends mon propos, non seulement ça ne s'oppose pas à la musique populaire, mais on y retrouve des ingrédients inhérents à la musique populaire. Soit des rythmes de danse très connus à l'époque, la gigue, la bourrée, la gaillarde, l'allemande, la courante, c'est des danses à l'époque. Aussi familière au public de l'époque, n'est-ce pas, le menuet bien sûr, aussi familière au public de l'époque, une gigue par exemple, n'est-ce pas, qu'une salsa aujourd'hui ou un rock'n'roll.
0:42 Donc, vous voyez que la différence commence à s'estomper, c'est plutôt, la musique savante ne fait pas disparaître la musique populaire. Elle l'utilise, n'est-ce pas, voilà, et en l'enrichissant infiniment, je vais dire infiniment, indéfiniment, je voulais dire plutôt. Et donc, la question de Camille devient, quelle musique populaire au pluriel ?
1:15 Quelle musique populaire mériterait d'être prolongée en musique savante aujourd'hui ? Eh bien, il y a au XXe siècle, à l'époque contemporaine, un seul genre musical qui a pu répondre à ce challenge, c'est le jazz. Donc, on dit souvent, dans les milieux concernés en tout cas, que c'est la plus populaire des musiques savantes et la plus savante des musiques populaires. Le jazz, en effet, se développe sur des harmonies et des canevas qui sont fournis par la musique des Afro-Américains, les descendants d'esclaves, même des esclaves tout court, d'ailleurs à ses tout débuts, ce qu'on appelle la gamme du blues, qui est un des ruisseaux qui va donner le fleuve du jazz.
2:06 On n'est pas encore dans le jazz, le blues est encore un genre à part. Il n'y aurait pas eu le jazz sans le blues, mais le blues existe indépendamment du jazz. Le work song, le mot à mot, le chant de travail, vous savez, les trucs qu'on disait pour ne pas mourir de désespoir ou de fatigue sur les champs de coton à la récolte, d'où le côté l'obsession rythmique, le côté répétitif du travail. C'est intéressant de voir que la musique, le rythme qui fait danser toute la planète maintenant, les rythmes issus du jazz, sont venus au départ d'une contrainte et de la servitude.
2:45 Superbe dialectique. Le work song, bien sûr, à l'église, le spirituel, j'ai déjà parlé de tout ça, dans le très beau court-métrage que Alyosha Allard et Antilles le consacraient à l'exposition de cette thématique, et qui s'appelle « La fausse note », vous le trouverez sur notre site, bien sûr, ou sur YouTube. La fausse note, donc, où je rappelle que le maître disait à l'esclave, tu vas quitter tes frusques, là, de sauvages, et tu vas t'habiller, mettre des robes comme celle des sœurs Brontë, qui vont bien jusqu'aux chevilles, on est dans un monde puritain, avec des dentelles, et tu vas aller chanter au temple.
3:31 Et chanter quoi ? Le choral luthérien, parce qu'il voulait qu'on chante au temple. Vous savez qu'il y a une tradition musicale d'église chez les protestants, incomparablement plus riche que les autres, parce que Luther, quand même, le fondateur religieux, avait dit que le service divin le plus important, après la théologie, c'est « Frau Musica », « Dame Musica », et lui-même composait des chorales, vous voyez, Luther. Donc voilà, le choral luthérien, bien carré, comme ça, pas question d'avoir des sinuosités, des finasseries, ça c'est l'œuvre du diable et de la libido.
4:07 Donc, l'afro-américain était censé aller au temple, et là, bien sûr, il a chanté faux, génialement faux, c'est-à-dire que dans sa culture, certains intervalles de notre gamme n'existaient pas, et voulant superposer ce qui lui venait spontanément au gosier, et ce qu'on voulait lui faire chanter, ça a donné les harmonies du blues, ce qui est un miracle, c'est-à-dire un truc inattendu, qui n'était pas prévu, ni par la culture du maître, ni par celle de l'africain d'origine, n'est-ce pas ?
Racines russe et viennoise, Mozart, Balkans
4:37 C'est cette rencontre, cette impureté magnifique qui fait la richesse incomparable de cette échelle sonore. Donc, je commencerai par dire à Camille, il faut prendre exemple sur ce qu'a fait le jazz, car il a surgi au moment où la musique savante contemporaine, il y a deux grandes sources de la musique savante contemporaine, je vais vite, parce que c'est liminaire tout ce que je dis, donc je ne devrais pas perdre du temps pour la suite de notre propos, les deux grandes sources, je simplifie, mais quand on a ces deux-là, on a déjà pratiquement les trois quarts de ce qui est important dans la musique contemporaine, c'est la racine russe et la racine viennoise, pour aller vite.
5:23 Je m'explique. La deuxième moitié du 19e siècle voit l'éveil de ce qu'on appelle les écoles nationales en musique. Jusque-là, il y avait une musique européenne. Nietzsche l'a très bien vu dans un beau passage de Par-delà bien et mal. Mozart, par exemple, qui est un autrichien, donc qui est de langue allemande, a fait les plus beaux opéras italiens de son époque. Vous voyez ? C'est-à-dire qu'il excelle dans un genre qui n'est pas du tout germanique, au contraire, qui est l'opéra bouffe. Mais ça n'empêche pas de faire un opéra typiquement allemand, on ne dit pas un opéra, on dit un Singspiel, notamment un jeu chanté avec des clins d'œil au public, des petites balles süddeutsche, comme on dit, d'Allemagne du Sud et d'Autriche, des tyroliennes, des choses comme ça, des complicités avec le public, les publics des enfants du paradis, vous savez, celui qui n'a pas assez d'argent pour les places chères et qui va là-haut, et Mozart, en crachant du sang, riait en répétant les airs de la Flûte enchantée.
6:24 Avec son ultime opéra, il a eu le bonheur de mourir en apprenant qu'il avait un succès magnifique, tardif, magnifique, voilà. Donc, vous voyez encore un exemple, Mozart, pour beaucoup de gens, ça connote la grande musique, et pourtant, qu'est-ce que Mozart a fait comme chose populaire, des danses allemandes, la flûte enchantée qui passe son temps à faire des clins d'œil au public, je pense à l'air de Papageno, ça joue sur le mot Papagei allemand qui veut dire perroquet, parce qu'il est très bavard, et Papageno, dans l'air le plus célèbre, à une petite nana ou une petite épouse, ça m'irait bien avec une tranche de jambon et un verre de bière.
7:12 Vous voyez, c'est les paroles de fondé, on n'est pas dans le sublime de ces héroïnes, des autres opéras. Je pense à Fiordiligi, fleur de lys, dans Così fan tutte, et bien sûr à Dona Anna, dans Don Giovanni, non, non, voilà. Donc, ce n'est pas tranché à la hache, tout ça. Aujourd'hui, je réfléchis à des choses qui existent. Je pense aux musiques qu'utilise Kusturica dans ses films. Voilà quelqu'un qui parle du fond populaire, parce que la Yougoslavie, l'ex-Yougoslavie, ce sont des pays où la musique populaire n'est pas encore folklorisée, comme elle est depuis longtemps dans les vieilles nations unifiées, que ce soit la France, l'Angleterre, etc.
7:54 Vous voyez ? Donc, la musique populaire est encore très vivante, quand il y a une noce et un mariage là-bas, on ne met pas une sono, on ne met pas un DJ, on met des vrais musiciens qui arrivent du village d'à côté, et puis voilà. C'est de loin la meilleure des chénifies, la musique vivante. Et ça donne, n'est-ce pas, cette allant musical qui est caractéristique des… Or, il est significatif que le jazz d'aujourd'hui, en Europe, s'inspire souvent de ces échelles sonores-là.
8:27 Aux États-Unis, ça a été bien exploré, bien creusé. Alors maintenant, c'est au refrain, vous voyez, aux intervalles harmoniques, aux accords de seconde de Bulgarie, n'est-ce pas, à certains rythmes propres à la Serbie ou à la Croatie, que rebondit… Donc je crois que voilà, la musique savante d'aujourd'hui doit plonger d'abord ses racines dans le contraire du savant, dans le populaire. Et même si le populaire est de plus en plus extra-européen, surtout si je prends l'Europe occidentale, ce finistère, n'est-ce pas, cette pointe occidentale extrême de l'énorme Eurasie.
9:06 Et ce mouvement-là, je vais m'arrêter là, parce que Camille a suffisamment de culture pour prolonger ce que je dis à partir de là, de cette orientation, cette fécondation, ce renouveau de la musique européenne par des inspirations extra-européennes ou à la limite de l'espace musical européen avait commencé dès le XIXe siècle, avec la crise, au sens fécond du terme, pas au sens d'un blocage.
9:38 La crise remonte à assez longtemps. Je suis en train de dire, je parlais de la racine russe, je suis en train de dire que, on dit souvent que le sacre du printemps de Stravinsky, même s'il a été créé à Paris par les ballets Diaghilev, je vous l'ai déjà dit, à l'époque où la vie musicale de Paris, la grande musique, c'était les ballets russes, on se disputait pour avoir une place aux ballets russes, toutes les grandes premières de la musique du XXe siècle, le sacre du printemps, Petrushka, l'oiseau de feu, c'est des ballets, vous savez que les Russes sont d'immenses danseurs avec les Espagnols.
10:16 Alors je vais y revenir justement, vous voyez, la Russie, la limite de l'Europe et de l'Asie, l'Espagne, la limite de l'Europe et de l'Afrique, comme c'est étrange, ce sont justement les inspirations venant de ces deux pays qui vont renouveler et reféconder la musique européenne un peu épuisée par trois siècles de chefs-d'œuvre ininterrompus, qui vont du baroque, ce qu'on appelle le baroque, je n'aime pas beaucoup cette appellation, parce qu'à l'époque, les musiciens ne s'appelaient pas du tout comme ça, la musique, ils ont de l'Ancien Régime, et avec son inflexion vers le XVIIIe siècle, qui est un sous-ensemble du baroque, qui est le rococo, je n'aime pas non plus, c'est plus plastique que musical, comme notion, puis le romantisme, puis l'impressionnisme musical de Debussy, Ravel, je n'en ai parlé la dernière fois, et puis, ça se casse tout d'un coup, il y a la musique dite contemporaine, celle qui casse les oreilles de ceux qui ne sont pas habitués, celle où on dit que c'est laid, c'est dissonant, c'est pas beau, il n'y a pas de belle mélodie, enfin vous voyez tout ce que dit celui qui n'est pas habitué à ce que l'on trouble son confort et ses habitudes auditives.
La coupure entre musique contemporaine et écoute populaire
11:22 Or, cette musique contemporaine, et j'y reviens, et ça, ça va en plein dans l'essence de la question de Camille. Même, moi je l'apprécie beaucoup dans certaines œuvres, mais il faut lui reconnaître ce défaut général qui la traverse, c'est qu'elle s'est coupée, elle s'est coupée de l'écoute populaire. J'ai vu sur le marché de Bastia en Corse des poissonnières, là, qui écaillent le poisson, tout en chantant des airs de la Tosca, de Puccini, de Verdi, sans même savoir des fois qui est l'auteur, tellement que c'est populaire l'opéra en Italie.
11:56 Alors, maintenant, comme s'il y a une représentation de Verdi à Bastille ou à Garnier, d'abord, c'est réservé à ceux qui ont assez d'argent pour avoir une place. Bon, je dis à la décharge quand même qu'ils ont, depuis quelques années, on bloque quelques places pour les étudiants, c'est très bien, mais enfin, de manière générale, vous voyez, c'est encore assez, du point de vue strictement économique, assez élitiste, pas du tout la musique, mais ça, sa marchandisation, si je puis dire.
12:26 Alors que, à l'origine, vous voyez, en Italie, vous avez un bar, un petit bar, là, de quartier, avec le patron qui écarte un peu deux ou trois personnes, qui monte sur un escabeau avec son t-shirt un peu douteux des fois, avec des taches de gras, et qui entonne un air d'opéra parce qu'il a une voix de ténor, juste comme ça. C'est très populaire. Et vous avez la même chose pour la poésie chez les Russes. Dans un atelier, dans une usine, même en Sibérie, quelqu'un peut tout d'un coup, au moment de la pause, improviser une série de récitations de poèmes et tout le monde écoute d'une manière quasi extatique.
13:09 Il y a des documents là-dessus. Voilà. Bon. Donc, Camille, je ne veux pas fuir le débat. Pour l'instant, il y a une coupure totale entre musique populaire et musique savante. Mais parce que, à mon avis, le capital n'a pas du tout intérêt à ce que l'immense majorité de la population accède à l'héritage de 15 siècles de musique, donc il se contente de répéter incessamment les œuvres parues dans les dix dernières années.
13:39 C'est quand même extraordinaire, à part quelques radios de nostalgie qui remontent jusqu'à 30-40 ans à la rigueur. c'est lamentable. Voilà. Cet aplatissement de l'héritage musical qui est le vôtre. Je parle aux jeunes en parlant à Camille ici. Ne vous laissez pas cambrioler ce qui vous appartient de droit. L'hérédité, on n'y peut rien. L'héritage, si. Pas. Voilà.
Néo-classicisme, contre-révolution et antihumanisme
14:10 Donc, je laisse la question entre parenthèses. J'espère qu'on aura l'occasion d'y revenir. Je reviens à notre corpus et donc, il faudrait qu'on ait le texte de la cloche fêlée maintenant. Vous allez voir pourquoi j'ai déplacé ma focale sur ce poème, toujours dans les fleurs du mal, bien sûr, pour reprendre notre discussion sur la modernité et sans recommencer à zéro. Vous allez voir ce qu'on va faire intervenir de nouveau. Je reviens ici à un problème qui était apparu au travers de la question et de ma réponse à cette question à la question de nos amis norvégiens qui avaient évoqué l'opposition classique, tout à fait légitime, du romantisme et du classicisme.
15:02 C'est en général ce à quoi on l'oppose. Et je leur avais dit qu'il avait mis en parallèle à la suite de mon exposé, il l'avait mis en parallèle avec l'opposition de la révolution et de la contre-révolution. Il y en a qui pourraient croire, ce serait un peu simpliste, que le romantisme c'est la révolution et puis le classicisme c'est la contre-révolution. j'ai nuancé ça la dernière fois en disant attention, il n'y a rien de contre-révolutionnaire dans la musique de Bach. Par contre, le néo-classicisme, c'est-à-dire le retour à des formes classiques après le romantisme, oui, là, il y a un côté contre-révolutionnaire.
15:43 Encore une fois, là, ce n'est pas un jugement de valeur esthétique, ça peut produire des chefs-d'œuvre. Il faut arrêter de croire que la droite, voire l'extrême droite, c'est mon beauf à la nuque épaisse. Non. La droite a travaillé, je le répète incessamment. Puisqu'on est parti de Baudelaire, je rappelle que Baudelaire dit quelque part, fait cette saillie sur une de ses notations, il dit il n'y a de vraiment valables dans la cité, dans la société, donc, que le poète, le prêtre et le soldat, même Marine Le Pen n'osera pas répéter ça aujourd'hui.
16:25 Le poète, le prêtre et le soldat. Vous voyez ? Bon, il assumait son côté contre-révolutionnaire, son maître, en pensée, c'était Joseph de Maistre qui était héritier lui-même de la tradition anglaise, la métropole de la contre-révolution, ce qui était le plus terrifié par les événements de Paris en 89, c'était bien sûr les Anglais. Donc, voilà, c'était un héritier de Burke, vous savez, Burke, celui qui, bien avant les post-modernes d'aujourd'hui, parce qu'on croit toujours que c'est un discours d'avant-garde, c'est le plus vieillot dans l'Europe moderne, si je puis dire, le discours contre-révolutionnaire, qui consiste, vous savez, il y a une négation de l'humanisme, la pensée post-moderne de Althusser, qui dit que le marxisme est tout sauf un humanisme, jusqu'à Lévi-Strauss, qui dit que, Foucault, qui dit que l'homme est une invention récente et fort heureusement amené à disparaître bientôt, c'est dans les mots et les choses, et Lévi-Strauss, donc qui est moins radical, mais qui dit quand même
17:35 qu'il a essayé d'examiner, non pas comment les hommes pensent dans les mythes, mais comment les mythes se pensent à travers les hommes, les mythes, les traditions imaginaires utilisent l'homme comme moyen, et même, pourquoi pas, jolie formule, comment les mythes se pensent entre eux, comment on peut retrouver dans un mythe, je ne sais pas, comme Tristan et Iseut, un mythe celtique du Moyen-Âge, comment on peut retrouver des éléments de structure qu'on retrouve aussi bien dans une tribu africaine au sud du Sahara ou bien au fond de l'Amazonie, voilà, laissons cela, le point commun, c'est que ça se pose à l'humanisme, je ne parle même pas, ai-je besoin de vous rappeler, vous êtes en plein dedans et votre génération, l'antispécisme, et tous ces mouvements qui disent que, en fait, la nature si sublime s'il n'y a pas cette horreur qu'est l'homme qui gâche tout, n'est-ce pas, l'antihumanisme contemporain qui est pour moi une des formes tranquilles du néonazisme, mais tranquille, avec une bonne conscience, et à majorité avec des gens qui se pensent à gauche.
18:36 Ça, c'est le secret depuis 68, c'est que ceux qui étaient, vous savez, à droite de De Gaulle, c'est-à-dire la droite atlantiste, n'est-ce pas, se sont fait passer pour étant des gens qui sont à gauche du PC. Bah oui, c'est les trotskistes, etc., les autres anarchistes, genre, comme Bendit, vous voyez, comme Bendit, tout le monde sait maintenant qu'il soutient, mais à l'époque, ça pouvait faire illusion, vous voyez, quand on vous dit qu'on est à gauche du PC, c'est qu'on est à droite de De Gaulle. Comme De Gaulle ne s'est jamais posé comme un homme de gauche, lui, il avait au moins cette clarté, comme un homme de droite, si vous êtes à droite de De Gaulle, vous êtes à l'extrême droite.
19:07 Soyons clairs. Je salue Foucault, vous voyez, je le critique souvent, mais il a dit au moins une phrase intelligente lorsqu'il a dit Mitterrand, c'est Vichy. C'est là qu'il faut s'apesantir. Donc, cette tradition contre-révolutionnaire anti-humaniste, pourquoi j'ai fait ce long détour par l'anti-humanisme ? Pour illustrer le propos du fameux Burke, B-U-R-K-E, l'anglais, qui est le maître à penser et l'original de toutes ces photocopies que vont être les contre-révolutionnaires français jusqu'à aujourd'hui, c'est j'ai rencontré des Hongrois dans ma vie, j'ai rencontré des Russes, j'ai rencontré des Français, j'ai rencontré des Italiens, mais je n'ai jamais rencontré l'homme.
19:58 Vous voyez, c'est entendu, l'homme en général, l'humanité, ça n'existe pas, il n'y a que des identités ethniques, vous voyez, c'est assez contemporain. Vous voyez à quel niveau de régression en est venue l'opinion depuis qu'ont reculé, depuis qu'on a fait reculer grâce à la guerre froide et à sa conclusion, n'est-ce pas, des discours un peu plus universalistes. Voilà. Ça nous amène loin, cette histoire de classicisme, romantisme.
Romantisme au sens strict et romantisme au sens large
20:29 Alors justement, comme je rentre maintenant dans le texte de la cloche fêlée, comme j'avais bien précisé à nos amis norvégiens que les fondateurs d'Algarbra, que j'ai oublié de préciser, j'en profite d'une petite parenthèse pour rappeler que je crois que nos amis norvégiens il y a un membre, un des deux membres qui était présent la dernière fois et que je salue, qui est présidente, c'est une femme, présidente de l'association des artistes plasticiens de Norvège.
21:12 Voilà. Et c'est de quoi elle parle à ce niveau-là. Donc, quand je leur ai dit que ce n'est pas le classicisme qui serait réactionnaire et contre-révolutionnaire, c'est le néo-classicisme, en l'occurrence à l'époque de Baudelaire du Parnasse, par lequel j'ai commencé avec le poème La beauté. Après, je l'ai nuancé en montrant que Baudelaire, parallèlement à ce côté plastique, minéral, je hais le mouvement qui déplace les lignes fixistes, hantées par le souci de nier le temps, la temporalité, le devenir, le changement, la révolution, à ce Baudelaire-là, se contrepointait un autre tout à fait différent, voire opposé, qui est bien connu, au contraire, pour exprimer la fluidité, l'évanescence, l'évaporation et le mouvement.
22:08 Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, quoi, de plus évanescent qu'un son et qu'un parfum. Voilà, ça on l'a vu, donc, je n'y reviens pas. Eh bien, c'est l'occasion, et c'est là que je vais entrer dans le texte de la cloche fêlée, de dire, il y a deux sens du romantisme que je précise dans mon propos. C'est à nous de décider, le sens de ces mots-là, je vais dire, on va voir après si ça fonctionne, mais je préviens à l'avance par honnêteté. Il y a le romantisme et donc le classicisme au sens strict. Alors, en France, c'est bien vu, il commence en gros en 1821 avec l'apparition des méditations poétiques de Lamartine et il se termine en 1853 avec l'échec, je vous l'avais signalé, d'une pièce de Hugo qui s'appelle Les Burgraves.
22:49 Voilà, on peut oublier tout ça, sauf pour ceux qui font l'agrég de lettres et pour lesquels c'était au programme. Mais si je prends le romantisme non pas au sens strict, précis, historique, mais au sens large, c'est-à-dire au sens où c'est la première incarnation jusqu'à nos jours de la modernité, dans ce cas-là, je fais intervenir une nouvelle détermination. Quand je l'aurai exposé, je procéderai à la lecture de la cloche fêlée et à son commentaire. Cette nouvelle détermination, cette nouvelle problématique, et j'en prends la responsabilité, consiste à dire depuis l'apparition du romantisme, je répète, première expression de la modernité.
23:30 tous les mouvements esthétiques, littéraires, musicaux, poétiques, plastiques, peu importe. On verra après que c'est aussi idéologique, mais pour l'instant, restons dans le domaine esthétique, qui est plus familier à un grand nombre de gens. Soit ont pour fondement une réaction anti-romantique, le Parnasse, je l'ai cité, l'art pour l'art, plus tard, à la fin du XIXe siècle, le néo-classicisme, soit dans la prose d'un Gide, dans le roman, d'un Valéry, dans la poésie.
24:10 Vous voyez, comme Valéry disait que le classicisme est un romantisme dompté, vous voyez, ça veut dire que le romantisme n'est rien d'autre qu'un classicisme qui n'est même pas encore bien mûr, qui n'a pas encore dompté son cheval, qui n'a pas encore débourré son cheval. Voilà. On peut dire aussi que par rapport à la veine romantique qu'il y a dans l'impressionnisme, dans la mélancolie d'un Pissarro, vous voyez, ou d'un Monet, et dans la déliquescence, pas du tout péjoratif, la déliquescence des contours, la réaction cubiste est un néo-classicisme.
24:52 Un géométrisme, là, qui tranche. Si vous regardez le chemin qui mène de Monet à Mondrian en passant par Cézanne puis Picasso à Juan Gris, il y a une logique. D'accord ? Et bien sûr, en musique, la vogue de la musique baroque, c'est-à-dire le retour à la métrique bien régulière, n'est-ce pas, dont j'ai souligné la parenté avec le rock and roll, et ce n'est pas seulement dans ma tête puisqu'elles ont surgi exactement, n'est-ce pas, au même moment dans les années 50.
25:23 Ce n'est pas le retour au répertoire baroque, la vogue du répertoire baroque est venue en même temps que la vogue de rock and roll. Donc, depuis le surgissement du romantisme, nous avons des mouvements qui sont soit des retours au romantisme et quitte à l'exaspérer, à l'approfondir et à le rendre de plus en plus incandescent, si je puis dire, soit au contraire des manières de le juguler dans un retour au classicisme de la forme stricte. Voilà. C'est une hypothèse que je fais, il y aura tellement d'occasion de l'illustrer que je ne vais pas le faire maintenant.
Lecture de La Cloche fêlée : les quatrains
25:58 Mais regardons une illustration déjà de cette hypothèse dans la cloche fêlée. Pourquoi j'ai choisi ce poème ? Parce qu'il contient les deux formes de romantisme, au sens strict et au sens large. Commençons par les quatre Alors, je le lis. Il est amer et doux pendant les nuits d'hiver d'écouter près du feu qui palpite et qui fume les souvenirs lointains lentement s'élever au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
26:28 Bien heureuse la cloche au gosier vigoureux qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente. Moi, mon âme est fêlée. Et lorsqu'en ses ennuis, elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, il arrive souvent que sa voix affaiblie semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts.
27:04 Ne l'ayant pas relu depuis bien des années, il est possible que j'ai transformé un ou un demi-mot, mais si vous avez le texte, vous rétablirez. Je crois à peu près que je restitue. Donc, singulier poème. Un sonnet. Alors là, il n'y a rien de plus classique que le sonnet. D'ailleurs, c'est typique, à l'époque du Parnasse, on revient au sonnet, c'est-à-dire une forme exigeante, très courte, 14 vers, donc c'est très dense. On ne peut pas se permettre, ce n'est pas la légende des siècles de Hugo avec des milliers de vers où on pouvait avoir du déchet de temps en temps, ce n'est pas grave, tant le souffle lyrique, qui ne rachète d'une manière générale quelques déchets comme ça.
27:42 Il ne va pas y avoir de déchets dans une forme aussi courte et aussi dense. Donc, c'est un sonnet, un sonnet, deux quatrains, deux tercets. De tercets. Or, le contraste entre le contenu des quatrains et celui des tercets est hallucinant. Dans les deux quatrains, vous avez le romantisme au sens strict, c'est-à-dire une petite, certaine mélancolie, mais qui n'est pas désagréable. La preuve, je le répète pour ceux qui découvrent mon propos pour la première fois, que je déteste l'interprétation.
28:15 Non, pas la vôtre ou celle de untel ou de telle critique ou la mienne. Non, non, l'interprétation en général comme besogne. Oui, je prends un mot péjoratif, comme cuisine. Non, non. Ici, on est dans l'analyse, c'est-à-dire que je m'efforce de restituer ce que le texte dit au lieu de parler à sa place. Quand je dis que la douce mélancolie des quatrains, il est amer et doux, il est amer et doux. Ce n'est pas moi qui dis que c'est doux aussi. Oui, ce n'est pas moi qui l'invente. Et bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux.
28:45 Ce n'est pas malheureuse, c'est bienheureuse. Vous voyez, ce n'est pas l'interprétation. Donc, on a un bon feu de cheminée, on est à la campagne, on entend une cloche dans le lointain, dans le village. Tout va bien, les heures sont comptées, les gens sont chez eux. Ce n'est pas la guerre, ce n'est pas la famine, ce n'est pas l'épidémie. Ne parlons pas d'épidémie. Et donc, on peut être attentif aux souvenirs, les souvenirs lointains, lentement s'élever au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
29:17 Et bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux. Regardez bien l'image du gosier, là j'attire votre attention. Il faut prendre les poètes à la lettre. Les poètes ne sont pas des cachotiers, il ne faut pas lire entre les lignes. Il n'y a pas une pensée qu'il faudrait interpréter et retrouver. Non, tout est dit. Un poète qui n'arrive pas à passer par les mots pour exprimer tout ce qu'il a à dire, c'est qu'il aurait dû choisir un autre mode d'expression. Il aurait dû faire ébéniste. On ne sait rien. Donc, qu'est-ce qu'il dit ?
29:47 Bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux. Gosier, gosier, c'est l'organe de la communication, de la parole. La cloche s'adresse à toute la communauté. Et c'est pour ça qu'elle est religieuse. À l'origine, religieuse veut dire reliée. C'est ce qui fait un lien, surtout aux époques traditionnelles, entre tous les gens qui sont d'accord, pas d'accord, qu'ils soient clients, fournisseurs, maréchal-ferrant ou paysan, agriculteur ou éleveur, je veux dire, ils se retrouvent en gros à l'église le dimanche.
30:18 Donc, vous avez ici la présence du sacré dès le titre, la cloche fêlée. La cloche est à l'église. Donc attention, le titre nous met en garde. Ce n'est pas la cloche au gosier vigoureux, le sujet, c'est la cloche fêlée. Mais dites donc, si une cloche est fêlée, elle ne remplit plus sa fonction qu'il est de faire porter la voix au loin grâce à un gosier vigoureux. Vous voyez comme il faut être littéral. Il y a une tragédie de la parole et de la communication qui est très moderne dans ce texte.
30:48 D'accord ? Il y a déjà le fait qu'on est enfermé dans ce qu'on appelle aujourd'hui une bulle. Ce n'est pas le personnel, mais regardez. Bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux, ça c'est dans le monde traditionnel qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux pour faire six pieds, religieux, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente. Alors là, vous avez l'église et l'armée. Dormez, brave gens ! C'est la sécurité, c'est le contraire du malheur.
31:18 Je comprends pourquoi la cloche est bienheureuse, là, tout va bien. Vous avez l'église qui nous protège contre les tentations et contre le diable qui mène la guerre spirituelle et vous avez l'armée qui mène la guerre réelle, n'est-ce pas ? et qui veille au salut de l'Empire, aux frontières, le royaume, comme on voudra. Tout va bien. Point à la ligne. Fin des quatrains. Moi, mon âme, les tercets commencent par moi. Ça, c'était eux, eux, la bonne société, les braves gens.
Les tercets : l'âme fêlée et le cauchemar moderne
31:51 pas les poètes maudits, pas les marginaux, non, non, non, non. C'est la société civile de l'époque, si vous voulez. Et là, tout d'un coup, moi, mon âme est fêlée. Ah ! Alors fêlée, vous voyez, surtout associée comme épithète au substantif cloche, alors là, il n'y a plus de gosier vigoureux et là commence un crescendo épouvantable.
32:21 Je veux dire, ça commençait dans une béatitude de fin d'automne, je ne sais pas moi, ou non, il dit même pendant les nuits d'hiver, d'ailleurs. Je ne vois pas pourquoi je vais chercher l'automne. Il est amer et doux pendant les nuits d'hiver, d'écouter près du feu, qui palpitent et qui fument les souvenirs lointains, lentement, s'élever. Oui, il faut tirer ses levées sur ses levées, ça s'appelle une rime normande, c'est une tolérance en poésie. On n'est pas là pour faire une étude littéraire fouillée, mais tout de même, c'est bon à savoir. Donc, moi, mon âme est fêlée.
32:53 Et là commence un crescendo qui aboutit à l'opposé de cette mélancolie douillette et bien heureuse quelque part, à l'opposé dans un cauchemar, un thriller. Vous connaissez beaucoup le thriller, mais même la nuit des morts vivants, c'est rien à côté de l'image. Regardez les derniers vers. Quelqu'un qui agonise au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, vous voyez, qui pèse sur lui et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts.
33:24 Mais c'est épouvantable. C'est épouvantable. Mais comment on a pu en 14 vers passer du romantisme au spleen qui est pénible ou il n'y a rien d'agréable dans la mélancolie ? Je pense une fois au sens clinique. C'est la dépression grave en psychiatrie. Et puis, quasi inguérissable, chronique, ce n'est pas une déprime, c'est la grande dépression. Au moment où nous rentrons en dépression économique, on commence à avouer qu'on est en récession.
33:56 Vous allez vous entendre bientôt parler de dépression. Les mots sont un peu en retard sur des choses en ce moment. Donc, j'ai pris ce poème pour ça. Parce que vous avez déjà tout le siècle. La première moitié qui est sous le signe du romantisme, c'est les deux premiers quatrains, et la seconde qui annonce les angoisses du XXe siècle à la Kafka, à la Beckett, ce que vous voulez, qui sont de l'ordre du cauchemar.
34:28 Vous voyez un tableau aussi célèbre que le cri de Munch, vous savez, cet individu, cette forme vaguement anthropoïde, qui se prend la tête, qui semble exploser comme ça sur un pont. Le cri de Munch qui exprime tellement l'angoisse des quelques années qui ont précédé la montée du nazisme et la guerre. Je veux dire, ça n'a plus rien à voir avec… Il est amer et doux pendant les nuits d'hiver, d'écouter, près du feu, qui palpite et qui fume.
Obermann : « Même ici, je n'aime que le soir »
34:58 Vous voyez, vous avez ici tous les aspects de la modernité dans ce poème. Qu'est-ce qui s'est passé ? Eh bien, c'est une question qu'il faut poser. Car on peut maintenant la prendre avec une plus grande extension. Vous allez comprendre pourquoi après je vais passer à Senancour. C'est-à-dire, je ne suis pas l'ordre chronologique ou je le suis à l'envers. Je pars de Baudelaire, milieu du siècle et plutôt deuxième moitié. Parution des fleurs du mal, c'est 1857, vous voyez.
35:30 Et je régresse vers, même pas le début du romantisme, vers le pré-romantisme, ce qu'on appelait le pré-romantisme. C'est-à-dire, avant cette fameuse parution des méditations poétiques de Lamartine qui sont censées éloirer officiellement le début du romantisme littéraire français, il y avait, depuis Rousseau, qui est le grand fondateur, bien sûr, il y avait quelques références comme ça qu'on appelle le pré-romantisme. Je m'insurge contre le mot, vous savez que je n'aime pas la notion de précurseur.
36:02 Parce que si ça veut dire ceux qui ont fait un peu ce que les successeurs vont faire en plus et en mieux, c'est un contresens. Il y a bien des domaines où le pré-romantisme va plus loin que ce qui a suivi. Alors justement, c'est ce qu'on va voir et j'ai choisi le moins connu des trois entre Rousseau, Chateaubriand et Senancour. Je prends le moins connu parce que, non pas comme ça pour faire snob, mais parce que c'est celui qui a le plus analysé, le mieux exprimé avec une précision quasi chirurgicale ce qu'on a appelé après le mal du siècle.
36:36 Donc vous voyez, je passe à ce que je peux avoir le texte là. Je ne sais pas si on peut avoir le texte de Senancour. Merci. Alors, je lui laisse le temps d'apparaître. Celui qui commence par lorsque les frimats s'éloignent, je crois. C'est ça, non ? Même ici, même ici. Même ici, je n'aime. Mais ici, c'est la Fontainebleau, je vous signale. Même ici, je n'aime que le soir. Je ne le vois pas sur mon écran, alors peut-être que...
37:07 Mais... Ah bon, le public le voit. Bon, alors c'est ça l'essentiel. Je vais essayer, moi, de le rattraper sur... Voilà. Alors, voilà, une seconde, je vais même prendre ça. Le voilà. Alors, je me le prends ici. Voilà. Alors, je précise, pour ceux qui voudraient s'y reporter, que c'est extrait de l'unique roman publié par Senancour, Senancour, donc, qui est écrit fin 18e, vous voyez, et puis après, tout début 19e, on est vraiment, on remonte aux sources de la nouvelle sensibilité, qui a écrit un seul roman, Obermann, O-B-E-R-M-A-N-N.
37:52 Vous l'avez entièrement en Wikisource, si vous le cherchez. Sainte-Beuve, un des plus grands critiques du 19e siècle, enfin, un des plus référenciés, a dit, monsieur de Senancour aura une postérité discrète, mais fidèle. Ça veut dire, il n'est pas très connu du grand public, mais ceux qui le connaissent lui seront toujours fidèles. Voilà, j'espère que je fais partie de cette postérité fidèle et discrète.
38:22 Voilà, Nerval était un grand admirateur de Senancour, et quant à Senancour, bien sûr, son maître, c'était Rousseau, comme toute sa génération. Donc, je passe au texte. C'est un roman épistolaire, il écrit à un ami, c'est des lettres, comme ça, comme la nouvelle Héloïse, comme les... Voilà. Même ici, donc avant tout le monde, et je le dis, ça se passe à l'automne, donc au soir, il parle du soir, la fin de la journée, mais c'est aussi le soir de l'année, à savoir l'automne. Même ici, je n'aime que le soir.
38:53 Vous voyez la continuité avec Harmonie du soir de Baudelaire. L'aurore me plaît un moment. Je crois que je sentirai sa beauté. Mais le jour qui va la suivre doit être si long. Vous voyez, vous sentez venir déjà une lassitude, le mal du siècle, un ennui. J'ai bien une terre libre à parcourir. Je rappelle que Étienne Pivert de Senancour est un jeune gentilhomme. Ce ne sont pas les plus grandes familles, mais c'est un gentilhomme qui a du bien, une coïncidence intéressante, je vous en informe, fait qu'il a été propriétaire à une époque du domaine de Châalis-Ermenonville où il y a la tombe de Rousseau maintenant et que Nerval a immortalisé dans son œuvre en prose.
39:37 Voilà, je l'ai dit au passage. Donc, quand il dit j'ai bien une terre libre à parcourir, ce ne sont pas les soucis matériels qui sont son problème. J'ai bien une terre libre à parcourir, mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Vous voyez, il y a déjà un trait qui va devenir courant dans la modernité, c'est que dès que j'ai des vacances, je prends un charter et je vais sur une île de Polynésie dans un lodge, n'est-ce pas, ou bien dans la forêt amazonienne, ou bien en Afrique, ou bien, voilà, ou dans les yourtes de la Mongolie pourvu que ce soit n'importe où, pourvu que ce soit le plus loin possible de mes références culturelles, géographiques, historiques, climatiques, etc.
40:17 Tout ça a une date de naissance qui est l'époque dont je parle, la fin du 18e, du 19e. Donc, elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Je vous rappelle que Rousseau venait de créer la tradition de la beauté de la montagne. Mais oui, ça nous semble incroyable, ça n'existait pas. La montagne, c'était l'horreur. Un peu comme je vous ai dit que l'art gothique, c'était l'art laid, barbare pour les gens du 17e siècle. De la même manière, Madame de Sévigné, lorsqu'elle allait voir sa fille à Grignan dans la Drôme, toujours dans la Drôme actuellement, donc elle passait tout près des Alpes, elle tirait le rideau de sa diligence pour ne pas voir cette horreur.
40:57 Les Alpes, c'était la misère crétin des Alpes. L'expression existait il n'y a pas si longtemps avec des goîtres. Voilà, ces pauvres, il n'y avait pas encore le tourisme, il n'y avait pas les remontes-pentes et les stations de ski. Donc, ne pensez pas à Megève ici, mais Rousseau lance la poésie de la montagne dans la Nouvelle Héloïse, bien sûr, Rousseau est suisse. Donc, vous voyez, la montagne, il y a des contrastes, il y a des abîmes, il y a des cascades qui descendent du ciel et qui tombent dans des abîmes. Ça, c'est sauvage.
41:28 Mais non, ici, Fontainebleau, mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante, les formes en sont basses, les roches petites, les fameux grès de Fontainebleau, vous savez, où les amateurs d'alpinisme vont faire de la varappe après s'être équipé chez le vieux campeur. Équipé, pardon. La végétation, il n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire. Vous voyez, déjà, Nietzsche dira dans un magnifique texte sur la musique, on croit toujours que je réduis Nietzsche, enfin quand même, dans un texte, Nietzsche dit à la fin du XIXe siècle, il écrit, c'est un mot prophétique, je cherche une musique sœur du palmier.
42:04 Il annonce ce que va être le jazz, ce que va être la musique exotique, il annonce tout ça alors que ça n'existait pas de son temps. Il essaie d'exorciser sa tentation wagnerienne. Il est mort de sa relation à Wagner, c'est moi qui vous le dis. Vous n'êtes pas obligé d'y souscrire, mais plus vous vérifiez, plus vous verrez que le problème mérite d'être posé. Bon, je cherche une musique sœur du palmier, une musique qui s'en irait rôder avec les beaux fauves dans les couchants mordorés du désert ou dans les jungles. Vous voyez, carrément, on voit toute cette vogue-là à sa naissance avec Senancour, à sa genèse.
42:40 N'est-ce pas ? La végétation, il n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire. Vous avez déjà le vitalisme d'un monde épuisé. Voilà la clé. N'est-ce pas ? Le monde moderne, celui du savoir absolu, je ne vous en ai pas la dernière fois. Celui qui en sait trop, celui qui fait dire Hölderlin, exactement contemporain de Senancour, le roi Oedipe a un œil en trop, sans doute. Le roi Oedipe a un œil en trop. L'homme moderne a un œil en trop. Vous savez, je fais allusion à ce détail qui n'est pas un mince détail dans Sophocle, c'est quand Oedipe connaît, reconnaît, quand il est forcé de reconnaître, quand il ne peut plus nier, nier l'épouvantable vérité.
43:26 N'est-ce pas ? Aucun polar n'a osé, n'est-ce pas, faire cette perfection du roman policier, à savoir que c'est celui qui mène l'enquête qui est le coupable et il ne le sait même pas. Mais oui, il faut y penser, c'est ça, Sophocle. Mais quand il sait à la fin qu'il a épousé sa mère et qu'il a tué son père, à chaque fois, bien sûr, sans savoir, avec plein de guillemets, n'est-ce pas ? Il s'arrache les yeux. Et il a bien raison, je m'entends. Je veux dire, c'est rationnel, il y a des raisons à cela, car ses yeux ne lui ont servi à rien.
44:00 Vous voyez cette belle critique d'un certain empirisme ? Ce n'est pas avec mes yeux que je vais découvrir ma vérité. J'aurais dû écouter l'oracle de Delphes qui dit « connais-toi toi-même ». Ce n'est pas avec les yeux qu'on retourne le regard à l'intérieur. Ce n'est pas avec l'œil du corps. C'est avec ce que Platon aurait appelé l'œil de l'âme, n'est-ce pas ? Voilà. Bon, la réflexion. Ce que les mathématiciens symbolisent avec une flèche qui se recourbe sur elle-même et qui fait qu'on peut dire A égale A et pas seulement A égale B.
Jouir n'est pas être heureux ; le besoin d'infinitude
44:30 La réflexion, le retour sur soi. Donc, le roi Oedipe a un œil en trop peut-être. Et donc, il y a un besoin. Vous voyez, vous voyez comme bien des racines de l'écologie qui se croient quelque chose d'aujourd'hui qui n'aurait pas existé s'il n'y avait pas les abus de l'industrie d'aujourd'hui remontent à une époque où l'industrie était à peine embryonnaire, existait, mais c'est tout juste si elle existait. Il y avait des gens ce besoin. Et comment il dit ?
45:00 La végétation, il n'y a pas en général cette force, cette profusion. Ce n'est pas la vie, ça. C'est le vitalisme. C'est l'idéologie de la vie. On n'y entend bruire aucun torrent dans les profondeurs inaccessibles. Voilà le contraste du haut et du bas qui a passé à Fontainebleau, vous vous en doutez. Voilà. malgré les quelques amoncellements de grès, n'est-ce pas ? Là, l'allusion à Rousseau, la Nouvelle Héloïse c'est évident, on n'y entend bruire aucun torrent dans les profondeurs inaccessibles.
45:31 C'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici. Rien ne me satisfait. C'est des phrases curieuses. Ça n'existait pas, ça, avant la modernité. Opprimé, quand on est opprimé, c'est qu'on est mal. Eh bien non, lui, rien ne m'opprime, donc rien ne me satisfait. Il y a un côté. Alors vous, vous allez dire il est masochiste. Non, c'est la modernité qui est comme ça. Ce n'est pas cet individu-là. Je crois même que l'ennui augmente. C'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux.
46:02 Point du tout. Là, il raisonne un petit peu, il fait le philosophe. Souffrir ou être heureux, ou être malheureux, ce n'est pas la même chose. C'est subtil, vous voyez. Et jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose. Un rappel subtil que la jouissance, qui peut être infiniment intense, mais sur un si petit intervalle de temps, est bien loin du bonheur qui suppose une longue durée, la répétition, qui se conjugue à l'imparfait, dans les récits, dans les mémoires, qui couvre une période de temps dilatée.
46:33 Tous les jours, nous allions, etc. C'est le bonheur qui se rappelle à la mémoire. Ma situation, regardez, parce que ce passage est incroyable, ma situation est douce. Ben oui, je suis un gentilhomme, ça va, je n'ai pas de soucis matériels, je suis jeune encore, je n'ai pas encore les afflictions du corps. Si Rousseau, dans la dernière phrase de la cinquième promenade, après s'être à la Proust, n'est-ce pas, avoir fait revivre par la magie de la plume et de l'écriture, n'est-ce pas, le meilleur moment de sa vie, sa rêverie au bord du lac à l'île Saint-Pierre bien des années auparavant, dit qu'il s'y rend en imagination, il n'a pas d'autre moyen de s'y rendre, mais que c'est de plus en plus difficile avec ses souffrances physiques parce qu'il était accablé par des coliques néphritiques et finit par cette chute magnifique qui clôt cette pièce admirable.
47:19 Hélas, c'est quand on est prêt de quitter sa dépouille qu'on en est le plus offusqué. Donc, ma situation est douce, on a affaire à un jeune homme, je mène une triste vie. Je suis ici, on ne peut mieux, libre, tranquille, bien portant, pas de maladie, à l'époque, il faut en apprécier, sans affaire, indifférent sur l'avenir dont je n'attendra rien et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Me dis donc. Mais il est en moi, écoutez, parce que le mal du siècle, personne l'exprime comme ça, une inquiétude qui ne me quittera pas.
47:55 C'est un besoin que je ne connais pas. Donc, il le ressent, mais vous voyez, il n'en a pas le concept. C'est un besoin que je ne connais pas. Je pense à Verlaine, vous savez, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville. Tout le monde connaît cette arriette oubliée, cette belle chanson, quand on disait à Verlaine qui était un grand poète, il disait, mais non, moi je n'ai écrit des chansons, avec son effacement et son humilité. Eh bien, cette petite chanson, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville, quelle est cette langueur qui pénètre dans mon cœur. Il y a tout d'un coup ce passage, c'est bien la pire peine de ne savoir pourquoi.
48:26 Vous voyez, c'est un besoin que je ne connais pas comme il dit ici. C'est bien la pire peine de ne savoir pourquoi sans amour et sans haine, mon cœur a tant de peine. Ce serait un chagrin d'amour, je comprendrais, n'est-ce pas ? J'aurais de la haine pour quelqu'un qui m'a ruiné ou qui m'a pris ma femme ou les deux. Bon, maintenant, c'est mon amour, je veux bien. Je suis un exilé politique. Non, il n'y a rien de tout ça. C'est bien la pire peine de ne savoir pourquoi. Sans amour et sans haine, mon cœur a tant de peine.
48:58 Et ça, c'est deux générations plus tard, c'est dans le cours, on surprend ça à la naissance. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas. C'est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables. là commence à avoir une nouvelle idée. Périssable, fini, terminé, déterminé, c'est un appel d'infinitude. On a besoin d'infinitude. Ça, c'est typique du romantisme.
49:28 Et ça, ça restera bien au-delà du romantisme au sens strict. Que serait le surréalisme sans l'infinitude ? D'accord ? Parce que le romantisme, au sens strict, je reviens un peu à nos romantiques français, dit qu'il faut exprimer le moi, ce qui était absolument déplacé dans le classicisme. Je vous rappelle que quelqu'un comme Pascal, qui est dans la prose, est une des apogées du grand style classique, du grand siècle, a fait cette phrase célébrissime, le moi est haïssable.
50:05 Et il en veut à Montaigne de s'exposer toutes les pages, de parler de ces coliques, de ces magnifiques montagnes, c'est pour vous dire que ce n'était pas dans le goût et dans les valeurs du XVe siècle. On parle de choses qui intéressent tout le monde et non pas de soi. Le moi est haïssable. Là encore, c'est un néoclassicisme, c'est une référence à la Grèce, comme dit Hegel, dans le monde grec, on ne saura jamais si Achille avait un grain de beauté sur le genou gauche ou s'il aimait les pois avec du lard, on ne saura jamais tout ça. Alors que dans un roman de Balzac, vous savez tout ça, dès les 50 premières pages, vous savez tout ce qu'il y a sur la cheminée, des comptes, une perruque, tout ce que vous voulez.
50:43 Voilà. C'est magnifique dans les deux cas, ce n'est pas la question. Mais voilà, l'individu comme tel, c'est moderne, l'Antiquité ne connaît pas, il est ce que Hegel appelle l'ombre ineffective qui compte, c'est le citoyen, ce n'est pas le particulier. Précisément parce que chacun sait à l'époque qu'il n'a rien de particulier, c'est ce que ressent tout le monde. Voilà. Donc, encore une fois, là, on surprend quelque chose à la naissance, c'est cette infinitude qui commence à poindre, n'est-ce pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte ce sentiment au-delà des êtres périssables.
L'amour n'est pas infini : la mesure grecque et le cap Sounion
51:19 Vous vous trompez, il parle à son ami, mais il parle au lecteur, vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même parce qu'on dit, bon, le mec, ce qu'il lui faut, c'est une bonne femme, un grand amour, puis voilà, c'est une femme, il lui faut un mec, peu importe, les sexes ici, on s'en fout, ce qui lui manque, c'est l'amour, c'est une aventure, c'est un amour partagé. Vous vous trompez, je m'y étais trompé moi-même, ce n'est pas le besoin d'aimer. Alors, une concession, regardez, il y a, sous-entendu, je l'avoue, une distance bien grande du vide de mon cœur actuel, sous-entendu, à l'amour qu'il a tant désiré, il y a une distance bien grande, mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être.
52:02 L'amour est immense, il n'est pas infini, me dites donc. Prenez les mots au sérieux, immense, ça veut dire qu'on ne peut pas mensurer, qu'il n'y a pas de mesure, donc c'est déjà indéterminé, c'est déjà infini. Et lui, ça ne lui suffit pas, il dit, l'amour est immense, il n'est pas infini. Vous voyez, donc, ce qui pour les Grecs était interdit, le Grec, le modèle de tous, qui va être classique plus tard, ou néoclassique, à savoir la mesure, le métron, l'équilibre dont j'ai dit la dernière fois que c'est un équilibre périlleux, ce n'est pas, je ne vais pas recommencer mon couplet sur l'extrême centre en politique, c'est tout le contraire, c'est périlleux.
52:38 Si vous voulez le garder dans la mémoire avec une image, une métaphore qui vaut ce qu'elle vaut, c'est un équilibre, c'est un juste milieu, mais c'est celui d'un funambule qui, s'il fait un millimètre à gauche et un millimètre à droite se tue. C'est là qu'on voit la périculosité de cette quête de la mesure chez les Grecs, je ne la prends pas à la légère, c'est un héroïsme aussi, n'est-ce pas ? Et comme dit Hölderlin, on peut aussi bien tomber vers le haut que vers le bas. Donc, l'infini, ce n'est pas pour nous, c'est pour les dieux, laissons-leur ça, ils sont immortels, nous on est mortels, voilà, et voilà que le héros moderne, lui, il a cet hubris, le plus grand des péchés, si on devait parler en termes chrétiens, mais ce n'est pas le cas chez les Grecs, la plus grande des fautes, c'est précisément de vouloir s'égaler au dieu, de mélanger l'humain et le divin, d'être hubris, ça veut dire, vous voyez, vous vous retrouvez dans un hybride, il y a quelque chose de monstrueux d'accoupler des choses qui ne sont pas faites pour aller ensemble, c'est ça un hybride, biologiquement parlant, l'humain, ce n'est pas le divin.
53:43 Je ne peux pas m'empêcher ici de vous rappeler à chaque fois ce souvenir que j'ai, c'est rare que je vais dans l'anecdote, mais personnelle, mais vous voyez, ça m'est apparu avec une telle clarté quand je suis allé voir, quand je suis allé au cap Sounion à 50 kilomètres d'Athènes, à un endroit où la Grèce est moins, où le décor de la côte grecque est moins découpé qu'ailleurs, c'est une côte très découpée, un peu comme souvent en Méditerranée, on voit rarement l'infini comme en Bretagne avec l'océan, il y a une péninsule, une presqu'île, trois îles en face, vous voyez, c'est un monde assez clos quelque part, mais voilà qu'au cap Sounion, vous n'avez que de l'infinitude, celle du sans contour apeiron, comme dit Anaximandre, n'est-ce pas, chez les présocratiques, sans périphérique, sans contour, apeiron, qui n'a pas de périmètre, il y a trois comme ça, apeira, au cap Sounion, le vent, la mer, le ciel, la lumière, quatre, pardon, il n'y a que ça, et c'est là que les Grecs ont choisi l'endroit pour ériger le temple de Poséidon, là,
54:53 face à l'océan, mais en lui tournant le dos, laissons cette infinitude au Dieu, ce n'est pas chez nous, nous on va faire un temple avec des angles droits, des colonnes, voilà, c'est comme ça, ça c'est chez nous, ça c'est la leçon de la sagesse, de la métron, de la mesure, ici nous avons, vous avez l'antithèse, il faut bien prendre au sérieux ces oppositions que je suis en train de faire entre en antiquité et temps moderne entre paganisme et christianisme, n'est-ce pas, car nous avons hérité des deux choses, vous ne pouvez pas vous balader dans Versailles sans avoir une référence néo-hellénique, que ce soit dans les statues, dans les colonnes, vous voyez, et dans les allusions mythologiques, à chaque pas, et pourtant c'est plus de 25 siècles après Platon, voilà, on exagère un peu, ils ont un siècle après Platon, si je remonte à Versailles, donc, et cette référence à l'antiquité commence dès la renaissance, dans la culture européenne, donc il faut prendre au sérieux, pourquoi ?
55:57 Parce que c'est notre héritage, c'est notre névrose, oui, non, non, pas la névrose, parce que vous me direz, mais Baudelaire c'est un mec, il est malade ce mec, la cloche fêlée, au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, ce serait l'heure, là, c'est un névrosé, et lui c'est dans le cours, c'est un névropathe là, quoi, qu'est-ce qu'il y a, cette personne est douce, il a tout, il a la fortune, il est jeune, et puis, il passe en tête malheureux, il est maso, quoi, ne faites pas de la psychologie, c'est du temps perdu, le psychologisme, c'est pas, comme si c'était des questions d'individus, lui il est comme ça, moi je suis pas comme ça, non, c'est nous qui l'exprime, nous comme modernes, notre héritage, c'est les deux, nous avons une jambe qui veut aller à droite, et une autre qui veut aller à gauche, quand vous arrivez à un carrefour, ça fait mal, et vous comprenez maintenant, pourquoi j'ai commencé par la beauté, je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre, le plus grec des poèmes de Baudelaire, que j'ai cité, le plus minéral, le plus arrêté, le plus statuaire, le plus plastique, celui où il y a le moins de développement temporel, il n'y en a même pas du tout, je hais, le mouvement qui déplace les lignes, voilà, il y a un contour là pour l'éternité,
La jouissance n'a rien de moderne : le libertinage
57:07 et ça ne bouge plus, vous comprenez pourquoi j'ai commencé, et j'ai commencé par là, parce qu'il n'y a pas plus opposé à ce qu'on est en train de voir, cette espèce d'aspiration que rien ne peut remplir ici, donc je reprends le texte, vous vous trompez, je reprends au point de suspension, vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même, ce n'est pas le besoin d'aimer, il y a une distance bien grande, du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré, mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être, l'amour est immense, il n'est pas infini, je ne veux point jouir, ça, ça, tout le 18e siècle, vous savez, on n'a pas attendu le monde moderne pour jouir, parce qu'il y en a encore qui croient que c'est à partir de 68 qu'on a fait la libération sexuelle, c'est incroyable, il ne faut vraiment n'avoir jamais lu les Liaisons dangereuses, le Marquis de Sade, ou simplement Racine, dans Racine, vous avez Néron qui fait une séquence sado-maso en deux vers, oui, oui, dans Racine, oui, qu'on étudie dans les classes, quand il fait enlever Junie la nuit, en pleine nuit, pour des raisons politiques, on lui a conseillé comme ça, c'est la politique qu'il a fait enlever, et puis voilà qu'il a vu arriver la nuit dans son palais,
58:17 avec des licteurs qui l'entourent, plein de sueurs, des gardes assez rudes, vous imaginez, des gardes prétoriens, et cette fille à moitié nue qu'on a arrachée de son lit, et Néron en tombe immédiatement amoureux, n'est-ce pas, comme souvent chez Racine, c'est des pauvres types, les héros raciniens, ils ne peuvent être tombés amoureux que de la personne qui est en leur possession, ils sont possédés par leur possession, vous voyez, comme Pyrrhus avec Andromaque, la captive, ici c'est Néron avec Junie, donc il dit ceci, quand je passe dans ma chambre, je pense à elle, j'employais les soupirs et même la menace, ça dit que quelquefois, mais trop tard, je lui ai demandé grâce, maso, en deux vers, vous voyez, on n'a pas attendu le monde moderne pour ce qui est de la jouissance, la tradition du libertinage, les libertins, l'apogée, la littérature libertine, c'est précisément le 18e siècle, et vous remarquerez que les grands héros du libertinage sont tous des aristocrates, je le dis au passage, quand Philippe Sollers se dit, il faut baiser, le sentiment, c'est des conneries, attention, je le réduis un peu,
59:27 d'accord, je sais que lui, son rêve, c'est d'avoir une aventure sentimentale avec une journaliste de France Culture en Irlande, c'était, il y a un temps pour ça, mais, il ne faut pas faire le malin, je veux dire, les grands libertins, ce sont des aristocrates, c'est, Don Giovanni, le comte, Alma Viva, il est comte, n'est-ce pas, c'est le marquis de Sade, et c'est, Madame de Ceci, ou dans les Liaisons dangereuses, Des Grieux, etc., voilà, donc, ça existe depuis longtemps, la libération sexuelle, depuis toujours, si vous savez, la vie des empereurs romains, mais ça n'était pas répandu dans la société civile, c'est ça qui nous vaut à notre époque, c'est pas la libération sexuelle, vous aviez l'équivalent, des, je ne sais pas moi, des BDX, vous aviez ça sur tous les boulevards, à l'époque de Baudelaire, c'était des cartes postales, en gros, des dessins, des gravures, graveleuses, ça toujours existait, mais c'était sous le manteau, c'était réservé, parce que vous pouviez se le payer, un peintre comme Boucher, à l'époque de Louis XV,
1:00:37 vous mettez Boucher comme ça, peinture, sur les images, vous verrez, des filles de 16 ans, à l'époque, il n'y avait pas la néo-moraline anti-pédophiles, je ne parle pas de ceux qui agressent, les enfants, je parle de ce qui était courant à l'époque, c'est que le marquis commandait, surtout quand il était devenu un peu vieux, n'est-ce pas, des tableaux, on l'envoyait, une jeune vierge comme ça, dans une tenue au moins légère, dans sa chambre, dans son alcôve, voilà, c'est vieux tout ça, c'est pas ça qui est moderne, allez, laissons la jouissance et revenons au bonheur, l'amour est immense, je ne veux point jouir, ça, ça je connais, je n'ai pas besoin, je veux espérer, je voudrais savoir, il me faut des illusions sans borne, on revient à l'incommensurable, l'illimité, Baudelaire disait, dans le voyage, un de ses plus beaux poèmes, celui qui clôt toutes les fleurs du mal, le plus long, n'est-ce pas, faut-il partir, rester, ça sert à quoi de partir,
1:01:47 parce qu'on retrouve partout, je ne sais pas, le même malheur, et il dit, notre condition, un oasis d'horreur, dans un désert d'ennui, je ne sais pas, il faut bercer notre infini, dit Baudelaire, c'est le vers auquel je vais, bercer notre infini, sur le fini des mers, l'horreur, infini sur le fini des mers. Bon, alors, que m'importe ce qui peut finir ? Voilà, c'est là que j'ai arrêté cette lettre-là qui continue.
L'automne et la volupté de la mélancolie
1:02:22 Je vous renvoie, bien sûr, à Obermann. C'est la lettre 18 ou 28, je ne m'en rappelle plus très bien. Je crois que c'est 18, oui, c'est ça. 18, pour vous repérer, parce que c'est divisé en lettres et vous avez un sommaire, vous retrouverez facilement. Et texte suivant, mais toujours quand il est à Fontainebleau, le précédent commençait, je rappelle, par même ici, je n'aime que le soir. Celui-ci commence par faire allusion au soir, non pas de la journée, mais de l'année à l'automne.
1:02:53 Lorsque les frimas s'éloignent, c'est-à-dire lorsque le printemps revient, c'est notre saison, n'est-ce pas, lorsque l'hiver se retire, je m'en aperçois à peine. C'est la saison du bonheur pour tout le monde, lui non. Le printemps passe et ne m'a pas attaché. L'été passe, je ne le regrette point. Là, j'entends toutes les femmes hurler. J'ai l'air sexiste, mais vous savez, quand vous voyez une touriste sur un rocher en Corse, en Grèce, peu importe, là, offerte au soleil, mais avec une confiance que n'aura jamais éprouvée aucun homme, si vous lisiez Freud, vous aurez peut-être quelques clés pour comprendre pourquoi cette confiance absolue dans le rapport au soleil.
1:03:32 Vous voyez ? Allez, cessons d'être ringardisables. L'été passe, je ne le regrette point, mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées. Voilà, la seule saison qui trouve grâce à lui, c'est celle de la mort. Je me plais à marcher sur les feuilles tombées. Enfin, quand même, c'est étrange, l'époque, au dernier beau jour, dans la forêt dépouillée. Et c'est là qu'il reprend l'analyse du mal du siècle, d'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur.
1:04:05 Cette volupté de la mélancolie, voilà, ce avec quoi Baudelaire tranchera avec le spleen qui n'a plus rien d'agréable, c'est un cauchemar. Mais là, au moment de son surgissement, il y a encore une volupté de la mélancolie. Vous voyez le piège qui se referme sur le sujet moderne. Il peut être tenté. Par quoi ? Par quelque part des images de sa destruction. Vous me direz, oui, mais attends, tu prends des névrosés, là, vous voyez, il a toujours le même contresens. On va faire de la psychologie. Oui, les Baudelaire, les Senancour.
1:04:36 Je vous conseille de lire le projet de lettres à Jules Janin de Baudelaire. C'est dans Wikisource aussi, pour vous débarrasser de cette idée. Jules Janin était un auteur très connu à l'époque, même plus connu que Baudelaire et que Nerval, bien oublié aujourd'hui. Encore qu'il ait une rue dans le 16e arrondissement. Et Jules Janin avait écrit un article en disant, il y en a marre de ces poètes maudits, de ces modernes, toujours à se plaindre, malheureux, le spleen, etc. Et Baudelaire lui a fait un projet de lettres, mais tellement en colère qu'il ne l'a pas envoyé. C'est un projet de lettres.
1:05:06 Dans lequel il dit, vous êtes heureux, monsieur. Je vous plains. Il faut qu'il ait tombé bien bas pour avouer une chose pareille. Bon. Or, il faut avouer qu'ici, il ne s'agit pas de psychologie. Je prends Balzac. Balzac, c'est l'opposé de Senancour, de Nerval. Ce n'est pas mélancolique, Balzac. C'est quelqu'un qui est beaucoup plus attentif, n'est-ce pas, à un rapport d'huissier, n'est-ce pas, qu'à un décor. Même si c'est admirablement rendre un décor quand il veut.
1:05:39 Eh bien, justement, dans son ouvrage, le seul vraiment où il y a des paysages dignes des sommets du romantisme, je pense au Lys dans la vallée. Lui aussi, il traite de l'automne à un moment donné. Il parle de sa région à la Touraine. Il dit, ne me demandez pas pourquoi j'aime la Touraine. Je l'aime comme un artiste aime l'art. Je saute des lignes. Et puis il dit, au printemps, l'amour, il bat des ailes à plein ciel. À l'automne, on songe à ceux qui ne sont plus. Et il y a cette phrase sur laquelle j'attire votre écoute.
1:06:11 Le poumon malade, c'est actuel, ça. Le poumon malade se repose sur des touffes d'une bienfaisante fraîcheur. Mais dites donc, le poumon malade, qu'est-ce qui lui fait du bien ? Qu'est-ce qui est bienfaisant ? Je reprends le mot de Balzac, c'est de regarder la végétation en train de mourir. Je reviens à Senancour. D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets qui le fait vivre de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine.
1:06:46 Je m'attache à la saison heureuse. Vous vous rappelez Baudelaire ? Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir, donc qui tourne le dos à la nuit qui vient. Du passé lumineux recueille tout vestige. Eh bien, je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus. Je suis déjà proustien. Je suis déjà en quête du temps passé. Car comme dit Proust, le vrai paradis ne se forme que dans la mémoire. Un intérêt tardif, un plaisir qui paraît contradictoire, m'amène à elle, la saison heureuse, lorsqu'elle va finir une même loi morale.
1:07:21 Vous voyez sa rigueur d'analyse, c'est ce qu'il rend original par rapport à tous les autres préromantiques. Je vous dis, c'est chirurgical son approche du mal du siècle. Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, quand j'y pense abstraitement, et m'en fait aimer ici, concrètement, ici et maintenant, le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Eh oui, la nature va mourir, mais elle va revivre au printemps, et moi je verrai le prochain printemps, donc c'est bon. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence, excusez-moi j'ai un parasite, voilà, de l'existence périssable, zut, qu'est-ce que j'ai fait ?
1:07:55 Qu'est-ce que j'ai fait ? Excusez-moi, oui c'est bien, voilà. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable, lorsque, averti de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare des choses, elle subsiste sans nous, mais à la chute des feuilles, la végétation s'arrête, elle meurt, nous nous restons pour des générations nouvelles. L'automne est délicieux, vous voyez, la saison de la mort, le mot délicieux, l'automne, j'ai des parasites que je vais vous enlever, voilà, l'automne est délicieux, parce que le printemps doit venir encore pour nous, analyse très fine.
1:08:38 Et là, il y a cette phrase sur laquelle j'attire votre attention, je commence par la lire d'abord, le printemps est plus beau dans la nature. Qu'est-ce qu'il y a de plus beau qu'un printemps comme saison ? Mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus doux. Alors, attention, il faut bien prendre la phrase à la lettre, le printemps, c'est ce qu'il y a de plus beau. L'automne n'est pas plus beau, mais il est plus doux. Pourquoi ? Parce que l'histoire est restituée, Senancour est contemporain.
1:09:09 Mais oui, de Hegel, le savoir absolu, c'est de comprendre qu'on a une épaisseur historique, alors que tous les siècles auparavant, les gens vivaient dans leur siècle comme d'une éternité, comme s'il n'y avait jamais eu de choses différentes avant. Il n'y avait pas de théorie de l'évolution dans l'Ancien Régime. On pensait que les animaux tels qu'on les voyait ont toujours été comme ça depuis la création par Dieu du monde. Ça fait remonter à loin, n'est-ce pas ? Il a fallu qu'au XVIe siècle, qu'on voit des cannibales, enfin ce qu'ils appelaient des cannibales, des sauvages comme ils les appelaient.
1:09:40 Ils avaient bien raison de se sauver, c'est de l'axoïen, des sauvages, quand on voit ce que l'envahisseur leur a fait. Et donc ça a posé le problème, est-ce que ce sont des hommes ? Parce que zut, s'ils aiment leurs enfants, ils ont des vertus, ils ont des qualités morales, et pourtant ils ne sont pas chrétiens, ça posait un problème terrible, vous voyez, à l'époque. Ça veut dire qu'on voit toujours, on était auto-centré. Et bien tout ça s'est écroulé à la fin des XVIIIe, au début XIXe. Il y a des brassages, les bateaux vont et viennent. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a inventé la mondialisation.
1:10:12 Pensez à Hölderlin à Bordeaux. Donc, je répète, l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce. Il y a une dimension de passé, de récollection, on dirait Hegel quelque part, de récollection. La verdure qui naît, l'oiseau qui chante, la fleur qui s'ouvre, tout ça c'est le printemps. Et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d'obscurs asiles, et ces herbes fécondes, fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance.
1:10:44 Bref, saison du bonheur. Je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l'année. Et maintenant, le rapport est fait explicitement entre le soir, fin de la journée et le soir, et l'automne, fin de l'année. La saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix. Pas encore le bonheur et la jouissance, mais au moins la paix. Où je dorme en paix sur la terre de l'homme. Voilà. Lisez cet admirable livre qu'il y a eu Obermann de Senancour.
Semper eadem : le besoin de se mentir
1:11:16 Vous avez des réflexions sur bien d'autres choses que tout ça. Voilà. Et même des visions politiques et scientifiques très intéressantes. Mais là, pour l'instant, ce qui m'intéressait, c'est son expression de la modernité. Alors, je vous ai proposé aussi un autre poème de Baudelaire qui s'appelle Semper eadem.
1:11:46 Je crois que vous le voyez. Vous allez le voir. Alors là, je vais aggraver mon côté sexiste. Ce n'est pas moi. C'est de Baudelaire. Non, j'ironise pour ceux qui font tout le temps des anachronismes. Bien sûr, on parlerait comme ça maintenant à une femme. Ça pourrait choquer. Ça, je le conçois parfaitement. Moi-même, je m'en abstiens. Et puis, sans avoir attendu le féminisme pour ça. Je suis bien élevé quand même. Mais, à l'époque, ça allait de soi qu'on dit « sois belle et tais-toi ».
1:12:16 La principale qualité d'une femme, c'était de plaire. Bref, elle est une bonne épouse. Bon, ici, il ne s'agit pas d'épouse. Il s'agit d'une maîtresse, visiblement, vous allez voir, à laquelle l'auteur s'adresse. Et, vous voyez, ça commence dans l'air qui fait parler sa maîtresse de lui. N'est-ce pas ? Et elle dit ceci, enfin, il lui fait dire ceci, « D'où vous vient, disiez-vous ? » Donc, Baudelaire parla à sa maîtresse quand il dit « disiez-vous ? »
1:12:47 « D'où vous vient, disait-elle à lui ? » « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange ? » Baudelaire est un homme du spleen. « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, montant comme la mer sur le roc noir et nu. » Immédiatement, la réponse de Baudelaire. Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, vivre est un mal. C'est un secret de tous connus. Alors, vous voyez, ce n'est pas le mégalo qui dit « moi, j'ai un secret que personne ne connaît ». C'est le contraire. C'est un secret de tous connus mais que personne ne veut savoir.
1:13:18 Vous voyez comment on retrouve en histoire du savoir absolu qui, lorsqu'il apparaît, engendre un non-savoir absolu. J'ai rarement vu un texte qui est aussi clair à ce niveau-là. « Une douleur très simple et non mystérieuse et comme votre joie éclatante pour tous. Cessez donc de chercher ô belle curieuse et bien que votre voix soit douce, taisez-vous. » Enfin, il ne lui interdit pas de parler. Il lui interdit de poser ce genre de questions sur sa mélancolie. « Et bien que votre voix soit douce, taisez-vous. Taisez-vous, ignorante. » Alors là, c'est le passage, je ne sais pas, épouvantablement macho.
1:13:50 « Taisez-vous, ignorante, âme toujours ravie, bouche au rire enfantin plus encore que la vie. » « La mort nous tient souvent par des liens subtils. » « Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge. » C'est dit en toutes lettres. Être moderne, c'est pouvoir vivre de la négation de ne pas savoir ce qu'on sait. Bon sang ! « Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe. » Ah, le songe, c'est mieux que le mensonge. Vous voyez ? C'est justement parce que ce n'est pas la vérité.
1:14:23 Dans un autre poème qui s'appelle « La Voix », Baudelaire est consolé par une voix qui lui dit « Garde tes songes, les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous. » Bon, vous voyez, la même thématique ici. « Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge, plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils. » On ne peut pas mieux incarner avec autant de clarté de franchise. Pour une fois, le masque tombe. Ce besoin de se mentir à soi-même.
1:14:56 Donc, Baudelaire est ici conscient ce qu'il est exceptionnel, mais la plupart des gens qui font comme lui ne sont pas conscients. Ils croient vraiment, n'est-ce pas, qu'ils vont trouver le salut dans la forêt, dans le permalien, j'en sais rien. je fais allusion à Chateaubriand qui était déjà plus lucide que nos écolos et pourtant, Dieu sait si c'est un enchanteur au niveau du décor naturel, n'est-ce pas, qui a dépeint les forêts de la Louisiane de l'époque, les jungles, n'est-ce pas, qui bordent le Mississippi comme lui.
1:15:27 Eh bien, il fait dire à son héros René, dans son récit autobiographique, en grande partie de René, il lui fait dire « À un moment, je crus que les bois me seraient délicieux. » Vous voyez ? Avec une légère auto-ironie. C'était l'époque où je croyais encore que mon humeur était fonction du décor dans lequel je vais aller. À un moment, j'ai cru que les bois me seraient délicieux. C'est intéressant de comparer ça à ce que dira Baudelaire deux générations plus tard.
Subjectivité collective : la fusion du texte et de la musique
1:16:00 « Grand bois, vous m'effrayez comme des cathédrales, hurlez comme l'orgue. » Voilà. Bref. Oui, c'est intéressant. Les tuyaux d'orgue et les troncs des arbres. Bon, passons. Voilà. Je ne voudrais pas déborder l'heure qui nous est impartie. J'aimerais bien avoir vos questions. Mais je tenais à y répondre. simplement, je vais prolonger un peu ma petite prolongation parce que j'ai débordé une vingtaine de minutes le calibrage de l'heure.
1:16:34 Je voudrais juste répondre à notre ami, Gess, que j'ai un petit peu apparemment d'une manière désinvolte et dit « Je vous répondrai ce soir oralement. Je n'ai vu son message que dans l'après-midi. » Et donc, je vais revoir très rapidement son message. Vous allez voir. Ah, d'accord. Ça, c'est les questions d'aujourd'hui. Formidable. On a de la chance d'avoir des interlocuteurs comme ça.
1:17:06 Pour l'instant, je regarde justement ce que dit moi. Ça va venir. Il faut que je mette ici le nom. Voilà. Vous me laissez. Quelques secondes, voilà. Mais alors, je ne comprends pas. Voilà, je recommence. Ah, voilà, d'accord.
1:17:40 Il m'avait posé comme question. Je ne voudrais pas trahir la littéralité de sa question. Ah, il va se finir. Voilà. Alors. Mais je ne la vois pas. Donc, en fait, il a dû me la poser sur Facebook. J'aimerais bien qu'il soit là pour me la reposer et ne pas perdre de temps.
1:18:10 désolé, j'ai un brouillage entre bien la question. Je vais m'occuper des questions qui s'accumulent et entre-temps, n'hésitez pas à envoyer la vôtre. Notre webmaster me la communiquera sur un autre écran de monitoring avec toutes mes excuses si vous voulez bien. Je sais que la question était intéressante. C'est pour ça que ça m'ennuie de la zapper, comme dirait les jeunes.
1:18:41 Donc, on va revenir à, voilà, aux questions. C'est où ça ? Voilà. Loïc Chantry. Bonsoir Loïc, ça fait plaisir. C'est vrai, on ne se voit plus avec le confinement. Non, je dis ça parce qu'il me semble que l'époque où on se donnait rendez-vous dans un café, dans un petit restaurant asiatique, il me semble que c'était avant personne Jésus-Christ depuis le confinement. Je ne sais pas que ça remonte à un passé qui ne reviendra plus.
1:19:12 Bon, allez, je ne vais pas en rajouter déjà que c'est de plus en plus incertain la période où ça va s'arrêter. N'en rajoutons pas. Ma question est peut-être stupide. Quel lien faire ou non entre la subjectivité collective et les goûts musicaux populaires ? Ah ben voilà, mais comment stupide, mais comment, mais comment ? Si tu lisais les admirables pages de Nerval sur les chansons populaires, il parle surtout de celles du Valois, mais après, il généralise à toutes les régions de France. Mais comment, mais comment ?
1:19:42 La chanson, c'est l'union de deux choses bien différentes. Du texte, avec des mots, qui a été des concepts même, quelquefois, les mots, le langage, bref, et la musique. La musique ne parle pas, le langage parle, mais la musique dit des choses, n'est-ce pas ? C'est curieux tout ça, n'est-ce pas ? Je peux vous dire le contraire, la musique parle sans qu'on ne sait jamais ce qu'elle dit, si vous préférez, mais ça revient au même en tout cas.
1:20:12 Je vous mets au défi de transcrire d'une manière univoque et précise, n'est-ce pas ? L'air de À la claire fontaine, l'air, sans les paroles. n'est-ce pas ? Or, la fusion de ces deux choses complètement hétérogènes, le langage qui parle d'abord à l'esprit, n'est-ce pas, à la conscience claire, et la musique qui parle à l'âme plutôt qu'à l'esprit, vous voyez, un peu plus primitif, le plus instinctif, le moins conceptuel, de tout temps, il a été question de leur opposition et ou au contraire de leur fusion.
1:20:45 Bien sûr, dans l'histoire de la musique, l'incarnation la plus grandiose de cette fusion, c'est l'opéra. Pas tellement ce qu'il est devenu un peu par la suite une espèce de virtuosité vocale, bon, moi j'aime bien, je veux dire, mais je pense au moment de son surgissement sous Monteverdi, n'est-ce pas, dans la Venise qui fait le pont entre le XVIe et le XVIIe siècle, avec des œuvres comme l'Orfeo, n'est-ce pas, mettant les grands problèmes mythologiques comme le mythe d'Orphée, Orphée, ou bien Ariane on a perdu malheureusement ce chef-d'œuvre que devait être Ariane, comment je sais que c'est un chef-d'œuvre parce qu'on a gardé que le Lamento, lorsque Ariane échevelée, abandonnée, seule sur le rivage de Naxos et qu'elle voit les voiles de Thésée parties au loin en ayant oubliées alors qu'elle lui a sauvé la mise et la sauvée de la mâchoire du Minotaure, quand même.
1:21:39 Ça se fait voir. En banlieue, ça se fait voir. Eh bien, l'opéra Fusion. Depuis toujours, à l'époque, il y avait des théoriciens qui disaient en italien « prima le parole dopo la musica » ou bien « prima la musica dopo le parole ». Est-ce qu'il faut faire d'abord la musique et après les paroles ? Vous voyez ? Vous voyez comme ça tracasse. Il y a un très bel ouvrage sur Wagner, un des plus étranges et un des mieux renseignés fait par un anthropologue qui s'appelle « Le mythe de l'androgyne »
1:22:12 chez Wagner dans lequel il va jusqu'à dire que la musique, c'est l'élément féminin et le texte, c'est l'élément masculin et que leur fusion est androgyne chez Wagner. Il est très aidé par le fait qu'il se passe des choses étranges des fois chez Wagner. Je continue à répondre parce que, pour le populaire, j'y arrive. parce que, par exemple, lorsque Siegfried, après avoir franchi les flammes, après avoir tué les dragons, puis franchi les flammes, deuxième épreuve en bravant l'intérêt des flammes qui veillent sur le sommeil de la Valkyrie endormie par son père pour la punir d'avoir fait ce que lui ne pouvait pas faire, lui le roi des dieux.
1:22:50 Lorsqu'il découvre la Valkyrie, il ne sait pas que c'est une femme, il n'en a jamais vu, il a été élevé dans la forêt comme un sauvageon. Il n'a jamais vu les femmes, il a vu des femelles dans la forêt, il ne sait pas ce que c'est qu'une femme. Et il voit un guerrier en armure en train de dormir, il croit que c'est un guerrier. Il s'approche et il n'arrive pas, il voit qu'il dort profondément. Donc avec son épée, il fait sauter les lacets de sa cuirasse et il voit tout d'un coup une poitrine qui jaillit et il dit Das ist kein Mann, un hurlement, ce n'est pas un homme. Vous voyez, c'est bizarre Wagner des fois.
1:23:20 Après, il roule un patin, n'est-ce pas ? Et c'est ça qui va réveiller la Valkyrie comme la Belle au bois dormant. La scène qui suit, même Nietzsche, n'est-ce pas ? Même à l'époque où il détestait Wagner, disait cette scène-là, elle dépasse la sphère des orages. Bon, le réveil de la Valkyrie, troisième acte de Siegfried. Eh bien, cette fusion-là, j'ai pris la forme la plus développée, la plus grandiose, mais en miniature, la chanson populaire. Les meilleures sont celles qui font une fusion parfaite, n'est-ce pas, du texte et de la musique.
La chanson populaire, de Nerval aux Feuilles mortes
1:23:52 Regardez ce refrain connu de tous les Français et pas seulement, puisque c'est devenu un standard de jazz aux États-Unis. Là-bas, on l'appelle Autumn Leaves et chez nous, les feuilles mortes. C'est une chanson. Vous voyez ? Bon, pourquoi elle est devenue un standard de jazz qui n'est pas beaucoup de chansons françaises qui deviennent un standard de jazz ?
1:24:25 Parce que le grand amour de Miles Davis, c'était Juliette Gréco à l'époque où il était à Paris. Allez, laissons-là. L'anecdote, eh bien, comment peut-on faire mieux que la fusion ? Cette mélancolie du temps qui passe, mais la mer efface sur le sable, pas des amants, désunis, tout est dit avec une simplicité de mots. il ne faut pas que la chanson populaire ait des paroles trop compliquées, des jeux de mots comme on le fait quelquefois dans la chanson française, dans la chanson dite à texte. Mais non, Clouscard a fait de très belles réflexions là-dessus.
1:24:57 Il faut que les paroles soient simples, mais pas l'immense Billie Holiday, n'est-ce pas, se contenter de dire « il fait froid et je suis seul ». C'est ça la chanson populaire. Et il faut trouver des musiques qui ont une simplicité apparente aussi et qui collent complètement. Alors là, je te renvoie, si tu veux une réponse détaillée à ma question parce que dans le cadre du temps qui nous est imparti, je ne peux pas trop développer. Tu lis dans Gérard de Nerval, dans son oeuvre la plus connue « Les Filles du Feu », le recueil, dedans il y a Sylvie, alors que moi je suis plutôt traité d'Angélique dans notre feuilleton des ateliers.
1:25:30 Dans Sylvie, Sylvie a une suite qui s'appelle « Chansons et légendes » du Valois. Ensuite, tu vas dans les œuvres complètes de Nerval dans Wikisource et tu regardes « Musique » au pluriel. Nerval, on le sait peu, a été le parolier des grands compositeurs de l'époque, de Berlioz par exemple, de la Damnation de Faust ou des ouvrages comme ça. Vous voyez ? Il sait de quoi il parle. Eh bien pour lui, nulle part, la fusion n'est allée aussi loin entre le langage, entre ce qui sort de la bouche et ce qui rentre dans l'oreille, ce n'est pas que dans la chanson populaire.
1:26:12 Comment c'était ? « Dessous le rosier blanc, la belle se promène, blanche comme la neige, belle comme le jour, au jardin de son père, trois cavaliers l'ont pris et Nerval dit c'est presque une tragédie en miniature en quelques secondes. « Dessous le rosier blanc, la belle se promène, blanche comme la neige, belle comme le jour, au jardin de son père, trois cavaliers l'ont pris. » ou bien « La belle était assise près du ruisseau coulant, etc. » Il prend plein d'exemples.
1:26:42 Donc, bien sûr, mais cette subjectivité collective, je reviens à ta question, et les goûts musicaux populaires, mais il n'y a pas plus collectif que… J'irais bien chercher le texte, mais j'ai peur de perdre du temps. Lisez. Ça existe en wiki, c'est plus rare, c'est plus… il faut vraiment le connaître. Lisez un ouvrage musicologique de Wagner, je ne parle pas de ses œuvres musicales, une étude, qui s'appelle Beethoven, tout simplement, une étude sur Beethoven, dans lequel, des années, on trouve le meilleur et le pire de Wagner, mais le meilleur.
1:27:15 Alors, dans le meilleur, à un moment donné, Beethoven dit qu'il est à Venise, il a un souvenir d'une chose qui lui est arrivée à Venise, Venise où il a composé Tristan. Bon, il sort, et il dit « J'entends au loin le chant d'un gondolier, et puis un autre qui lui fait écho en pleine nuit, en pleine nuit comme ça. Compositeur n'a jamais été, jamais arrivé à la cheville, n'est-ce pas, de cette musique populaire. C'est dans Wagner ! » Voilà, donc je te rassure, quel lien faire ?
1:27:47 Le lien qui me fait vous dire souvent par réaction contre le relativisme que le capitalisme entretient, le capitalisme rêve que chacun de nous soit enfermé dans une bulle en concurrent, n'est-ce pas, et qu'il n'y ait rien de commun entre vous et moi, ou entre lui et elle. Pas. Ce capitalisme qui faisait dire à Proust qu'il vient d'une société qui fréquentait un milieu assez friqué, même s'il ne se réduit pas à ça, bien sûr, mais qui lui faisait dire à ce moment de désespoir « Chaque personne est bien seule. »
1:28:20 Même s'il parle de sa grand-mère qui voit dans le regard du médecin qu'il n'a plus rien à en foutre, qu'elle est condamnée, elle est vieille, tant qu'il pourrait. Chaque personne est bien seule. Bon, eh bien, moi je vous dis au contraire, nous aimons tous la même chose. Ça vous fait sursauter à chaque fois, mais pas du tout. Moi j'aime les petites brunes bouclées, lui il aime les grandes rousses, je dis n'importe quoi. Moi j'aime le pays des vignes, pour parler comme un poème célèbre, et l'autre aime les pays du Nord et le plat pays qui est le sien, avec ses brumes. Pourquoi pas ?
1:28:50 Mais ce ne sont pas des individus différents, ce sont des moments différents de la même subjectivité, pour reprendre ton mot. L'essentiel étant le parcours qui mène de l'un à l'autre. C'est ni circulaire, ni linéaire la vie. C'est en spirale. Ça semble revenir en arrière et ça progresse en même temps. Donc la subjectivité collective, il y a quelque part, et je reprends ce que je disais tout à l'heure en répondant à Camille, c'est marrant, vos questions sont parallèles.
1:29:23 C'est que les plus grandes musiques savantes, je reviens à Bach, sont faites en sublimant les racines populaires. La gigue, la sarabande, la bourrée. Voilà. On en reparlera, c'est un sujet inépuisable. Mais lisez, lisez le passage sur Venise la nuit, dans le Beethoven de Wagner, et lisez ce que Nerval dit des chansons populaires. Voilà. Si vous le voulez bien, et si vous avez du mal à le trouver, je vous enverrai les liens sur notre page Facebook juste après.
La logique du sujet : qui tue ?
1:29:59 Léo. Bonsoir Léo. Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu. Va-t-on poursuivre les ateliers sur la logique du sujet ? Oui, alors Léo, dès que ce n'est pas politique, ça, ça ne l'intéresse pas. Non, je caricature Léo. Excuse-moi, parce que je te sens penser. Tu vas me dire, mais j'ai jamais pensé ça. Non, mais si, je te sens penser. Voilà. D'accord. Le militant. Nous sommes en pleine militance. Pardon pour le barbarisme. Je ne l'ai pas. En plein. Il faut travailler Baudelaire pour comprendre Marx. Baudelaire cite. Marx cite à chaque page Shakespeare, la Bible.
1:30:29 Il faut faire comme Marx. Il faut écouter BFM Business. Je sais que ça fera râler Friot quand je dis ça. J'aime beaucoup Bernard, qui a une bonté infinie. Mais enfin, ça fera les... Comment tu peux écouter les choses aussi obscènes ? Oui, mais il faut faire comme Marx. Marx, il dévorait les publications des économistes bourgeois. Il faut sortir du b.a.-ba de l'abstraction. Voilà. Je suis un peu sévère, là. Alors quoi ? Tu es impatient ?
1:30:59 On est en plein dans la logique du sujet. Tu veux que je reprenne la logique du sujet ? Je vais te faire en 10 secondes. Et sur l'actualité et en plein. Qui tue en ce moment ? Qui fait les hécatombes par lesquelles commencent tous les flashs d'actualité ? Mon ex-épouse allemande disait qu'à la fin de la guerre en Allemagne, les journaux ressemblent à des cimetières. Il n'y avait que des croix pour ceux qui étaient tombés au front. Maintenant, c'est comme ça la putain d'information. D'accord ? Mais qui tue ? Voilà. Qui ? Je suis en train de poser la question du sujet. On a tous appris à l'école primaire.
1:31:29 Le sujet, c'est ce qui répond à la question qui est-ce qui tue ? Non, non. La réponse précède la question. C'est le virus. Non ! Ça, tu le sais. Je sais que je prêche un convaincu. Ce n'est pas le virus. En Corée, en Chine, il est presque éteint. En quelques cas, il y aura quelques répliques comme ça. L'immensité de ce qu'ils ont dû gérer. Je pense que nous, on appelle l'apocalypse avec 60 millions d'habitants sur 1,4 milliard. Ils sont arrivés à avoir moins de morts maintenant que nous.
1:32:01 Maintenant, l'Italie a dépassé la Chine en nombre de morts globaux. Sainte Europe, comme disait Adamov, un grand communiste. Arthur Adamov, renseignez-vous. C'est un titre d'une de ses pièces, Sainte Europe. Déjà, dans les années 60. Donc, qui tue la misère de ce qu'est devenu l'hôpital public ? Misère humaine, misère matérielle. Le fait qu'on ait besoin de pays qui n'y a pas si longtemps montré du doigt comme étant voie de développement.
1:32:36 Tiers mondes, émergents. On ne peut pas trouver quelle expression pour les désigner et qui viennent maintenant nous sauver la mise. Voilà Poutine qui téléphone à Trump pour dire vous voulez un avion pour équiper. Nous, on a du matériel pour les personnels de santé parce que aux États-Unis, si vous n'avez pas la carte de votre mutuelle qui coûte une fortune, vous pouvez crever sur place, l'ambulance repart sans vous avoir soignés. Qui tue ? Voilà la question du sujet, la logique du sujet. On est en plein là.
1:33:07 Et pour ça, il faut analyser le sujet. Il faut passer par un Rimbaud qui dit « je » est un autre. Parce qu'on pourrait dire « c'est moi qui tue ». Oui, mais attends, c'est compliqué le moi. Ce moi qui était haïssable, je reprends, je vais t'empêcher, je vais faire la littérature. Classicisme, romantisme, modernité d'avant-garde. Classicisme, Pascal, le moi est haïssable. Romantisme, Hugo, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Donc, je peux parler du moi tant qu'on veut, c'est ça le romantisme. Il étale son moi.
1:33:38 J'en parle ironiquement, mais ça fait du chef d'œuvre aussi. Enfin, ça s'y met. Hugo, vous avez tout, vous avez du déchet parce qu'il y a des sommets fantastiques. Donc, thèse, ne jamais parler du moi, mais de ce qui est collectif. Ça reprend la question de Loïc. Après, parler du moi, mais quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. synthèse, Rimbaud, oui, il faut parler de soi, mais attention, je est un autre. Le vrai je, ce n'est pas le moi dont je suis conscient. Vous voyez ?
1:34:08 Voilà. Donc, je ne reprends pas la logique sujet parce que je ne l'ai jamais quitté. D'ailleurs, je ne me souviens pas avoir jamais quitté un seul sujet. Je répète toujours la même chose depuis le début. voilà. Bastien Castillo, je le salue. Je ne crois pas que son nom me soit familier, mais si c'est un nouveau venu, j'en suis d'autant plus content Alors, qu'est-ce qu'il dit ? Je n'ai pas vu sa question. Castillo.
Savoir absolu, scission et évasion
1:34:38 D'accord, merci. Donc, dans Critique du libéralisme libertaire, parle du romantisme à Soit de Clouscard, bien sûr, comme moment de la scission du noumène et du phénomène, la négation du savoir absolu. Bien. Ça, pour l'instant, c'est une paraphrase de ce que je me suis permis de développer la dernière fois où j'ai dit que, et j'ai bien prévenu que c'était une hypothèse que j'apportais, que je ne transmettais pas quelconque on en discutait avec Clouscard, mais enfin, on était bien seuls.
1:35:09 Encore maintenant, jugez vous-même cette hypothèse, c'est qu'au moment où le savoir absolu au sens, bien sûr, que ça a chez Hegel, c'est tout le contraire de quelqu'un qui sait tout. Mais ça veut dire ce savoir que la modernité imprime que le sujet le veuille ou non, logique du sujet, Léo, ce savoir qui fait s'écrouler toutes ces certitudes en les remplaçant par la vérité. Et c'est cette perte de ce que j'étais avant le savoir du faux sujet, ce qui fait dire à Hippolyte dans le Phèdre de Racine, lui qui pensait qu'il ne serait jamais amoureux, c'est pour les autres.
1:35:51 Moi, l'amour, ça ne m'intéresse pas parce qu'il m'intéresse et de chasser la biche ou sanglier dans les bois avec mon confident. Et voilà que quand il tombe amoureux la première fois, il lâche cette phrase extraordinaire que seule la plume de Racine peut exprimer Périclore car le propre de l'idée c'est de s'extérioriser de l'Église lorsqu'il dit « Asservi maintenant sous la commune loi par quels troubles ! » me vois-je emporter loin de moi. Voyez, voyez, la dépossession, je ne suis plus celui que j'étais.
1:36:22 Ma vérité, je l'obtiens au détriment de ma certitude. J'étais certain que l'amour n'était pas fait pour moi. J'étais un petit con, si vous préférez parler français. asservi maintenant sous la commune loi par quels troubles j'emportais loin de moi. La modernité va exploser dans cette scission. Mais oui, j'étais un autre que celui que je croyais, que celui que je pensais. Donc, le savoir absolu c'est quand l'essentiel de ces certitudes se sont écroulées et je vous ai dit la dernière fois que comme c'est redoutable et que c'est désagréable et que c'est perte, surtout le moment le plus délicat où j'ai la perte de ma substance, pour parler en termes hégéliens, de ce que je croyais être, n'est-ce pas, avant que le savoir absolu m'en dépouille.
1:37:12 Mais je n'ai pas encore ce que le savoir absolu va m'apporter, non plus dans la théorie cette fois, non plus dans le savoir. Et là, je rappelle Léo. Je vais lui faire plaisir. Mais dans l'action politique. Hegel, contemporain de la Révolution française, le salut, il n'est pas dans le savoir. Il est dans l'action, dans la mise en œuvre du savoir absolu. Ce qui fait dire à Marx, jusqu'ici, les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, nous voulons le transformer. Mais il y a une période intermédiaire qui est la nôtre, celle de la société civile bourgeoise.
1:37:46 Au sens, excusez-moi, mais en allemand, la société civile est une traduction un peu aléatoire de l'expression allemande « bürgerliche Gesellschaft » « Gesellschaft » veut dire société, « burger », c'est bourgeois, c'est l'habitant du bourg, le citadin, la ville. « bürgerliche Gesellschaft » vous voyez pourquoi c'est difficile à traduire, parce que ça peut faire des contresens en français. Si on disait la société bourgeoise, on pourrait croire que c'est la société des bourgeois, des privilégiés. Non, c'est la société moderne, en gros, la société civile. N'est-ce pas ?
1:38:16 Et on l'oppose à l'État. Laissons cela de côté pour l'instant. Mais la société civile bourgeoise, tant qu'elle est là, elle nous met dans une situation où nous avons tous les malheurs du savoir absolu, au point qu'on passe son temps à fuir la réalité. Et là, c'est le thème de l'évasion que j'ai développé la dernière fois. On va s'évader de tous les moyens, géographiquement et historiquement. Toute l'intelligentsia européenne va s'évader dans le zen, dans le brahmanisme, dans le bouddhisme.
1:38:47 Regardez, il y a de pagodes en Occident et en Californie, n'en parlons pas. Plus c'est riche, plus il y a des bouddhistes. Je ne dis pas un mot contre le Bouddha lui-même qui lui s'est mis à prêcher quand il avait la révélation de la pauvreté. Lui qui était un fils de prince. Donc voilà, mais le dernier chapitre, il n'est plus de l'ordre de la connaissance. Il y a donc un moment le plus tragique qui entre les certitudes qui s'écroulent et qui ne sont pas encore compensées par la nouvelle société.
1:39:22 Qu'appelle Hölderlin de ses voeux dans toute sa poésie ? Une Grèce mais élargie à toute la société et pas seulement à une poignée d'hommes libres par rapport à une majorité d'esclaves. Je cite Hölderlin un fragment troublant. Il voulait, il, les Grecs, il, au pluriel, voulait fonder un empire de l'art. Vous savez que les Grecs ne disent jamais la Grèce, il n'y a pas de nom propre dans la phénoménologie qui dit la religion esthétique. Il voulait fonder un empire de l'art mais le national par eux fut chômé, négligé, selon l'entendu, et la Grèce, beauté lamentable, sombra.
1:39:55 Le national, oui, la partition entre hommes libres et esclaves, c'est quelque chose aussi, je ne sais pas. Les orientaux, savent qu'un seul est libre, les Grecs, savent que quelques-uns sont libres, les modernes doivent savoir que tous sont libres. mais comme on n'en est pas là, en attendant, l'accès au salut, y compris politique, passe par une descente aux enfers. Et là, vous comprenez tout ce qui se passe. Tous les titres comme celui de Rimbaud qui est le plus emblématique, Une saison en enfer, mais un peu avant Rimbaud, une génération avant, un type comme Nerval, quand il raconte sa folie, la vraie, la clinique, c'est la fois à laquelle il était soigné, un livre qu'on doit à son médecin qui a dit si vous pouvez mettre vos visions par écrit, ça fera peut-être du bien, ce qui était une excellente idée pour l'époque.
1:40:40 Nerval dit à la fin, comme conclusion de Aurélia, je vous renvoie, on peut comparer toutes les épreuves que j'ai subies en analogie avec ce que les anciens appelaient une descente aux enfers. vous voyez. Donc, ça se tient, tout ça. Donc, la question, je la continue, je ne l'ai même pas achevée, mais l'essentiel est dans cette attaque, ce coup d'archet qui est très intéressant de Bastien.
1:41:10 Dans Critique, du libéralisme libertaire, Clouscard parle du romantisme comme moment de la scission du noumène et du phénomène. La négation du savoir absolu était liée à cette scission ? Oui, bien sûr, parce que c'est insupportable comme situation. Et la négation de cette scission s'exprime d'abord dans l'action, dans le comportement, par l'évasion. Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d'aller là-bas, pas ici et maintenant. D'aller là-bas, c'est toujours ailleurs que ça se passe. Vivre ensemble, aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble.
1:41:43 Pas besoin de donner un nom ou de chercher sur une carte. Vois sur ses canaux dormir ses vaisseaux dont l'humeur est vagabonde Vous voyez, il faut que ça vienne de loin. Vois sur ses canaux, il y en a qui ont dit qu'ils voulaient nous emmener en Hollande. Dormir ses vaisseaux dont l'humeur est vagabonde C'est pour assouvir ton moindre désir qu'ils viennent du bout du monde. Il y en a qui croient que la mondialisation, c'est leur génération qu'il a inaugurée, n'est-ce pas ? C'est pour assouvir ton moindre désir qu'ils viennent du bout du monde.
1:42:15 Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la vie entière d'hyacinthe et d'or. Le monde s'endort. Encore un crépuscule ! On s'évade. Bientôt dans le sommeil et dans la rêverie. N'est-ce pas ? On s'évade. Autre titre de Baudelaire, n'importe où pourvu que ce soit hors du monde. C'est dans les poèmes en prose, dans le Spleen de Paris que vous trouverez ce poème qu'il y a pour titre, en traduction d'Edgar Poe d'ailleurs, Anywhere out of the world. N'importe où pourvu que ce soit hors du monde. Mais bien sûr, c'est l'expression de ce que Hegel a premier défini à l'aube de toute cette époque comme la conscience malheureuse.
Le sujet collectif : réconcilier société civile et État
1:42:49 Si on n'est jamais satisfait de ce qui est là, c'est qu'il y a un malheur. Ce n'est pas le cas des Grecs. Et une autre question que je me pose est, face au mal que Baudelaire exprime et à la reconstitution du nazisme, la seule solution n'est-elle pas de poursuivre la tâche révolutionnaire par l'action d'un sujet collectif ? Eh bien, puisque Bastien propose la bonne réponse en même temps qu'il pose la question, que je m'efface derrière lui, c'est exactement ma conclusion. D'accord ? Mais pour ça, il faut réaliser qu'il y a du malheur.
1:43:21 Il ne faut pas faire des alliances avec certains sociaux-démocrates, mais aussi les écolos, les féministes, féministes bourgeois, le jour où les salaires des femmes seraient égales à celui des hommes, on reparlera de féminisme. Ce n'est pas le même, celui-là. Ah, on ne peut pas tout réduire à l'économie. Vous savez, quand ça commence comme ça, c'est un truc pas clair. On parle des femmes africaines, c'est pas clair, chez les Africains, qui ont été égales. Donc, voilà, face au mal que Baudelaire exprime, la seule solution n'était pas de poursuivre la tâche révolutionnaire.
1:43:51 Si, mais ça, il ne faut pas que ça reste un devoir-être, Bastien, c'est ma seule réserve. Il ne faut pas dire « il faudrait ». Pourquoi ça ne se fait pas ? C'est une échec de l'Alliance, c'est quoi ? Lénine disait « il faut utiliser tous les moyens ». La grève, la manifestation, mais aussi la manifestation parlementaire, l'élection. Lui, il ne disait pas l'élection, piège à cons, Lénine. Ce n'est pas un gauchiste.
1:44:22 Mais il sait très bien qu'il y a des moments où c'est la rue qui décide. comme les journées d'octobre 17. Voilà. Donc, bien sûr. Mais je te renvoie à une autre question qui est immanente à ta réponse et qui n'est pas tranchée par ta réponse. C'est pourquoi il n'y a pas l'amorce de la tâche révolutionnaire pour mettre en place le sujet collectif ? Quand je dis sujet collectif, et je crois que ce n'est pas du tout l'idée de Bastien, je me mets en garde contre un contresens fait souvent par les anti-marxistes.
1:44:58 qui considèrent que tout le monde serait pareil. Certainement pas. Encore que quand chacun a des vraies différences, une richesse intérieure, porter le col mao pour tout le monde, ce n'est pas ça qui me dérange personnellement. Ce qui compte, c'est la vraie différence, pas la différence indifférente, comme dit très bien Hegel. Mais, le sujet collectif, c'est le sujet qui, encore une fois, accorde la liberté à l'ensemble du corps social. Donc, qui laisse la particularité se développer jusqu'à l'infini.
1:45:32 Mais, sauf lorsqu'elle compromet la volonté générale. C'est ce difficile équilibre qui est la tâche politique de la modernité. Réconcilier la société civile et l'État. La société traditionnelle de l'Ancien Régime essaye de réconcilier la société civile et la famille. Regardez la tragédie d'Antigone. L'intérêt de la cité, Créon, veut qu'on, pour avertir les autres de jamais faire pareil, le plus grand crime, c'est de se révolter contre la cité.
1:46:06 C'est que, nous, on dirait, c'est qu'on laisse le cadavre du frère d'Antigone pourrir aux oiseaux sauvages et aux bêtes de proie et elle, au nom de la communauté traditionnelle plus naturelle que la cité, la famille, pas naturelle, mais plus naturelle ou moins spirituelle, moins historique que la cité, celle de la famille et que le lien du sang, il y a un conflit entre le particulier et le privé, mais qui est une, ce qui n'est pas, Sophocle n'est pas Hannah Arendt, Sophocle, ce n'est pas un gauchiste qui parle des malheurs de la pauvre Antigone individu face à la méchante société, mais non, mais ça, c'est des anachronismes, ça, c'est une Robinsonade, aurait dit Marx, c'est plaqué sur, il y a 2500 ans, les conflits de la guerre froide, où il fallait lutter contre le totalitarisme barbare, non, c'est une communauté qui est en conflit avec une autre communauté, non pas un individu contre la communauté, c'est la communauté familiale Antigone contre la communauté politique, elle le dit admirablement, ton Zeus a interdit, j'ai enterré mon frère, mais mon Zeus à moi, le Zeus en bas, du monde des morts, voilà, donc,
1:47:16 ça, c'était la tâche de l'Antiquité, résoudre la famille qui est attachée à la tradition et la société civile qui vient toujours remettre en question, avec les croisades, il y a de nouvelles mœurs qui arrivent en Europe, etc., bon, je ne vais pas m'égarer, mais par contre, le monde moderne, c'est le rapport de la société civile et de l'État, je vous renvoie à ces riches problématiques avec une dernière précision, parce que, on a tellement bientôt les deux heures, c'est que, quand je parle d'État, je parle de la volonté générale à la Rousseau, je prends collectif dans le sens des questions qui m'ont été posées et par Léo et par Bastien, et non pas de l'appareil d'État au service du privé qui nous dirige depuis si longtemps, la plus grande arnaque du capital, c'est ça, c'est que, quand on est mécontent, de nous faire croire qu'il faut en vouloir à l'État, alors que ce qui nous opprime, c'est l'appareil d'État au service de quoi ?
1:48:13 De l'absence d'État qu'est le privé. Voilà, je vous laisse sur cet apparent énigme ou paradoxe, comme vous voudrez, et je vous remercie d'avoir été présent et je vous souhaite une confinitude heureuse. Jusqu'à la prochaine fois. Merci Philippe.