Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Présentation : les réceptions françaises de Hölderlin
0:00 Musique Dominique Pagani, bonjour. Merci d'avoir accepté notre invitation. Alors on tenait à t'inviter aujourd'hui pour parler d'un grand monsieur qui s'appelle Hölderlin, contemporain de Beethoven, de Hegel, personnage illustre entre autres de l'idéalisme allemand et de la poésie allemande.
0:51 Et si tu viens ici, c'est pour nous aider à peut-être y voir un peu plus clair sur toutes les réceptions françaises du travail d'Hölderlin. Un vaste programme. Notamment à partir des années 30. Donc on a eu des interprétations qui ont mis l'angle sur l'aspect révolutionnaire de Hölderlin. D'autres qui ont axé sur l'aspect médical. Je pense à Laplanche, si je ne me trompe pas, qui était lacanien et qui a fait... Le problème du père chez Hölderlin.
1:21 Exactement. Et puis la réception heideggerienne d'Hölderlin et sa transmission dans une certaine intelligentsia... C'est de loin celle qui écrase toutes les autres de la bibliothèque française. Et donc, alors, Hölderlin, républicain, poète fou, surréaliste, tu connais toutes ces interprétations-là mieux que moi. Donc ce que je te propose, c'est que tu démarres peut-être sur cet auteur complexe et sur ce spectre de réception complexe.
1:51 Donc on essaie d'y voir un peu plus clair sur le personnage. Et juste pour terminer, c'est que nous sommes entre marxistes et souvent la poésie, la littérature a parfois mauvaise presse dans certains milieux marxistes. Elle ne fait pas avancer les forces productives. Tant pis pour cela. Mais ça permet peut-être de voir toutes sortes d'enjeux, des enjeux historiques, des enjeux majeurs en fait, dans toute l'histoire de la superstructure poétique, littéraire, intellectuelle, depuis la Révolution française jusqu'à maintenant.
2:23 Donc c'est peut-être un peu ambitieux, mais si déjà tu peux nous aider à voir un peu plus clair sur le personnage, son œuvre, son époque et son temps, et en quoi il peut être utile aujourd'hui de relire Hölderlin sous une certaine lumière, je pense que tu ferais beaucoup déjà. Oui, vaste tâche quand même. Merci beaucoup de poser ce poids au moins substantiel sur mes frêles épaules.
« Sophocle est républicain » : Hölderlin et la Révolution française
2:54 Je ne sais pas si je serai à la hauteur, mais je vais faire mon possible parce que tu as dit le mot-clé. Je vais surtout me raccrocher à cela. Tu demandes à clarifier. Dans toutes ces réceptions apparemment contradictoires, à clarifier. Si c'est celui dont les nazis conseillaient la lecture aux jeunes soldats qui partaient au combat parce qu'ils parlent de la terre allemande, je prends un extrême. C'est le Hölderlin de Heidegger, ça. Quand on regarde de près, je sais bien que pour Heidegger, le modèle, ce n'est pas le parachutisme, mais quand même, je veux dire, il y a des textes qui ne me trompent pas.
3:29 Ou bien, si c'est celui qui a écrit Hegel et la Révolution française, qu'on a du mal à trouver, il faut vraiment maintenant se reporter à Internet pour trouver un prix exorbitant comme par hasard. Parce qu'il y a, et je commence à répondre de manière quasi informelle avant de plonger dans la rigueur des textes, il y a, c'est presque faire un sacrilège que de rappeler les liens étroits que le dernier entretient avec la Révolution française.
4:08 Alors, je me réfère d'abord peut-être au dernier texte où il se risque, il se risque à exprimer encore sa pensée avant ce qu'on appelle le tournant de la folie. D'accord ? Oui, il fait encore des choses admirables, mais je veux dire, ce ne sont plus des essais, n'est-ce pas ? Parce qu'il ne faut jamais oublier, tu as fait allusion à l'idéalisme allemand, que ce qui est caractéristique de ce mouvement, c'est le passage permanent du genre poétique au genre philosophique et vice-versa.
4:46 On peut trouver des périodes incroyablement poétiques chez Hegel et des réflexions philosophiques de premier ordre, strictement philosophiques, chez Hölderlin. Je le signale parce que de plus en plus, et heureusement, dans les études hegelo-hölderliniennes, si je puis proposer cet axe, depuis les vingt dernières années, de plus en plus on insiste sur le fait que Hegel doit plus qu'on ne croit à Hölderlin. Et de même que dans ces mêmes années, Marx doit plus qu'on ne croit à Hegel.
5:18 Donc, il y a un petit syllogisme là, vous voyez, qui pourrait conclure ce que je viens de dire, et qui va un petit peu orienter ma réponse à ta question. Donc, je commencerai, oui, par un passage très clair, et manifestement avec une volonté d'être clair, par rapport à cet esprit qui, comme dit le grand acteur de l'époque de l'Hombre du Maman antique, semble, malgré les merveilles, les sommets de sa poésie, semble parfois s'enfermer dans l'obscurité de l'expression.
5:53 Il semble qu'on n'y comprenne rien, tu dois en savoir quelque chose, tous ceux qui ont lu Hölderlin, au départ, on se dit, mais on sent où il veut en venir. Donc, je le dis avant, je vais commencer par cette citation, par deux citations, celle-ci, qui est donc dans les... Je donne le titre maintenant, dans le dernier essai que fait Hölderlin, avant de sombrer dans la folie, avec des phrases qui n'en finissent plus, on sent des enjeux énormes, qui veut tout dire en une page, quoi. C'est les fameuses remarques sur les traductions d'Oedipe et Antigone.
6:24 Il venait de faire une traduction des deux tragédies les plus incontournables, comme il y a des journalistes de Sophocle. Et pour les présenter au public, il a fait cette fameuse préface. Je vous passe, c'est une problématique qu'on pourra développer dans le cours de notre discussion, mais qui se termine par une conclusion où il dit, on ne peut plus clair, Sophocle est républicain. Ce qui est un scandale à son époque, c'est un Allemand qui crie à l'heure où ils sont tous fliqués par la restauration.
6:54 Il faut comprendre, les idées françaises, c'est à peu près comme les idées soviétiques pendant la guerre froide. Ça sent le soufre. Jacques D'Hondt, l'immense Hegelien, va jusqu'à fonder le centre de recherche hegeliano-marxiste de Poitiers. Jacques D'Hondt, dont nous regrettons la disparition, allait jusqu'à risquer l'hypothèse qu'une bonne partie de la difficulté à lire Hegel, puisqu'on parle de la difficulté chez les derniers Hegel, de l'idéalisme allemand en général, que cette difficulté est due en grande partie aux efforts que fait Hegel pour semer la censure.
7:40 Donc j'insiste sur le fait que dire Sophocle est républicain, c'est faire une transgression dont on ne soupçonne pas l'audace. À l'époque, et dans ce lieu, dans le duché de Wurtemberg, où il y avait une particulière vigilance justement à la non-diffusion des idées françaises. Je mets des guillemets, chacun savait ce que ça voulait dire à ce moment-là.
Novalis et les Hymnes à la nuit : réactionnaire ou conservateur
8:10 Donc, Sophocle est républicain. Dans un autre passage, je faisais allusion tout à l'heure, enfin à l'instant, à l'obscurité des textes de Hölderlin. Alors à partir de maintenant, je vais faire comme, je vais essayer, pardon de faire comme Hölderlin, soyons humbles, mais sans la beauté, mais au niveau approche, de tout le temps passer du propre au figuré, du sens premier au sens métaphorique.
8:46 Je viens de dire l'obscurité. Donc je vais commencer par la première dichotomie, le jour et la nuit. L'œuvre la plus emblématique du romantisme allemand, ce sont les hymnes à la nuit de Novalis. Sans doute le plus romantique du romantique allemand. Mais très réactionnaire, très anti-révolutionnaire. J'ai une énorme admiration pour la poésie de Hölderlin. C'est un chef d'œuvre, les hymnes à la nuit. La nuit, je résume très vite, parce qu'il y a une logique un peu répétitive là-dedans, mais qui donne une cohérence à cette pensée.
9:25 De quelque manière qu'on veuille la présenter comme étant irrationnelle, en fait, il n'y a rien de plus logique que ces pensées-là. À savoir, la nuit précède le jour, comme la maternité, le ventre maternel, l'obscurité. De la gestation précède l'éclosion à la lumière du jour. Je commence à passer du propre au figuré tout le temps, vous voyez. Car c'est au sens propre que le nourrisson est pendant neuf mois dans l'obscurité. Ça, ce n'est pas une métaphore. Bon. Et vous allez voir où je veux en venir, c'est très précis.
9:57 Parce que bien sûr, la nuit, c'est l'image maternelle par excellence pour Novalis. Il commence par un hymne à la lumière. La lumière, c'est ce qui permet d'admirer les splendeurs de ce monde. Les hymnes à la nuit commencent comme ça. Profondément, je m'en détourne de la lumière vers la mystérieuse et l'ineffable nuit. Ça, c'est le pari romantique. Et de là, je ne veux pas être réducteur, de là à la division SS, Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard, on ne peut pas s'empêcher d'avoir un frisson.
10:31 Mais je ne veux pas faire d'amalgame. Novalis, ce n'était pas un nazi, c'était un réactionnaire. C'est déjà un peu plus dangereux qu'un conservateur. Un réactionnaire, c'est un conservateur qui a eu peur. Il y a eu des événements, il y a la Révolution française, il y a eu ces émigrés que, comme le dit l'admirable formule, n'ont rien appris ni rien oublié. Ils n'ont rien appris, ils sont toujours aussi attachés à l'Ancien Régime, mais ils n'ont pas oublié qu'ils ont eu peur. Ils sont devenus méchants. plus que les conservateurs traditionnels.
Conscience malheureuse et siècle des révolutions
11:01 C'est intéressant. Par beaucoup de côtés, je ne sais pas, moi, Descartes, Pascal Racine, on est conservateurs. D'accord ? Mais ce ne sont pas les réactionnaires. Vous voyez ? C'est important ces nuances. Donc, il y a dans le romantisme allemand un aspect profondément réactionnaire, et là encore, je le dis, je me permets de le dire, sans qu'il péjoratif pour l'instant. Ça n'empêche pas de faire des chefs-d'œuvre. Et même au niveau politique, ça relève de ce que Hegel appelle, ce n'est pas une insulte, la conscience malheureuse.
11:32 Le surgissement de la modernité, dont un des principaux effets, je vais un peu vite, parce que je sais que ça vous est familier, surtout dans le champ marxiste, un des principaux effets de la modernité, c'est que les réponses ont cessé de précéder les questions. Je vais vous dire à quoi ? La réponse religieuse a cessé de précéder les questions légitimes que peut se poser l'homme de ce qu'il fait un peu dans l'être.
12:02 Les questions, souvent, les réponses précédaient, quoi. D'accord ? Il y a des différences énormes entre Descartes, Spinoza et Leibniz, les grands métaphysiciens de l'apogée de la métaphysique au 17e siècle, du siècle classique. Ils ont tous en commun qui respire en Dieu, ces gens-là. C'est ça qui résout toutes les contradictions. Ce qui nous apparaît ici multiple et tout, et dans l'unité de la substance Spinoziste, par exemple, en Dieu. Voilà ce qui nous apparaît dans le temps est dans l'éternité divine. Voilà que quand tout d'un coup, c'est patatras après un siècle des Lumières, et après des pensées aussi radicales, mais ça c'est beaucoup moins connu que celle de Bonaventura.
12:40 Je suis navré de vous donner un pseudo, comme on dit maintenant sur YouTube, mais on cherche encore, on n'est pas sûr encore de l'identité de qui se cache derrière les fameuses veilles de Bonaventura. C'est un veilleur de nuit qui fait son journal, enfin on devrait dire son noctal, si je me permets ce barbarisme. Et il y a un texte de lui dans la quatrième veille, où il est d'un matérialisme radical, c'est écrit en 1802. Je ne parle pas, oui, mais d'accord, il y a déjà eu le matérialisme d'Helvétius, de La Mettrie, ah non, non, c'est beaucoup plus radical et angoissant.
13:15 Ce n'est pas seulement le matérialisme mécaniste, c'est tout n'est rien, je cite le passage, le temps fort de cette veille, tout n'est rien et disparaît dans la force de s'engloutir soi-même. Et il n'y a pas jusqu'à cette force d'engloutissement qui ne soit que l'illusion comme s'il y avait quelque chose. Car si cet engloutissement cessé, on reconnaît la négativité hegelienne à la même époque. Si cet engloutissement cessé, l'image du néant tout d'un coup surgirait, et ces pensées-là peuvent vous rendre fous.
13:47 Et le romantisme allemand est dévasté par une hécatombe d'auteurs sombrés dans la folie et dans le suicide, ou comme chez nous, celui qui ressemble plus romantique allemand, dont il a été le passeur par ses traductions, je pense à Gérard de Nerval, lui c'est les deux, c'est la folie et le suicide. Donc je suis sérieux. Je veux dire, l'escapisme, c'est une conscience malheureuse dont parlait Hegel, c'est un concept pertinent. D'accord ? On sort du champ psy, là, quand des gens aussi différents les uns des autres individuellement, psychologiquement, tous les coups ont le même destin, c'est qu'il se passe quelque chose à l'échelle collective.
14:18 Donc voilà, c'est la disparition de la transcendance. Je fais une petite médiation par Freud pour rester sur ce terrain du traumatisme collectif. Freud qui disait qu'il y a eu, plusieurs grandes blessures narcissiques pour en arriver à la modernité. La première, le passage du géocentrisme à l'héliocentrisme. Mince, moi qui me croyais au centre de l'univers, voilà qu'on me dit que je suis en banlieue à la périphérie, c'est pas possible. Je croyais habiter à l'île Saint-Louis, on me dit que je suis à la Courneuve.
14:50 Ça fait un coup. Et que je suis surtout un point de poussière perdu dans l'immensité, comme dit admirablement Pascal à la même époque. Qu'est-ce que l'homme dans l'univers ? Un néant à l'égard du tout, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. C'est pas rassurant. Le silence éternel, ces espaces infinis m'effraient. Je fais exprès de citer les auteurs du XVIIe, parce que la révolution scientifique, dont Freud dit que c'est une blessure narcissique, a précédé visiblement la révolution dans les idées sociales et politiques liées au siècle des Lumières.
15:32 D'accord ? Et que Rousseau pousse jusqu'à l'expression la plus radicale, par exemple. Voilà, je veux dire, il y a une continuité. C'est tout ça, l'héritage des romantiques allemands. C'est tout ce processus, ou plutôt le résultat, ce processus, ce résultat, dont Hegel dit simple éternellement, le résultat n'est rien sans son devenir. C'est pour ça que je le rappelle, ce devenir. C'est pas le moment d'en avoir l'amnésie opportuniste que l'idéalisme allemand apparaît sur ce fond-là.
16:03 D'une part, des Lumières, et d'autre part, d'essayer de sortir du malheur dans lequel la modernité est plongée, sans que ce soit une régression. C'est compliqué. Voilà. La plupart, c'est souvent des régressions. Pas poétiques chez Novalis, mais politiques, oui. Je fais la pub au passage. Il a écrit « Europe ou la chrétienté ». Je vous conseille de ce texte peu connu de Novalis, où vous voyez déjà ce que mon autre camarade, hélas décédé, que j'ai eu la chance de pratiquer pendant quelques années, Arthur Adamov, le dramaturge, qui s'est converti, vous voyez ma métaphore, inconsciente, qui s'est inscrit au Parti communiste à l'époque où tout le monde désertait.
16:46 Même si j'en étais à l'époque des jeunes théologiens. C'est-à-dire en 1956, quand tout le monde, après la Hongrie désertait le Parti communiste, Arthur Adamov, qui à partir de cela, son nom était très célèbre. On parlait de Ionesco, Beckett, Adamov, la grande triade du théâtre de l'absurde, qui s'est inscrit au PC. On l'a oublié d'ailleurs. Tu demandes maintenant, sous juge, si on connaît son nom. Or, Adamov a écrit une pièce qui s'appelle « Sainte Europe ». Au moment où on commençait à nous bassiner que la construction européenne, Sainte Europe, vous devinez le rapport avec, à l'époque de Hegel, la Sainte Alliance, la Restauration.
17:25 J'en profite pour caser que nous ne sommes pas en période révolutionnaire, nous ne sommes pas sous le poids de la contre-révolution. Nous sommes en permanence, depuis la prise de la Bastille, dans un conflit entre révolution et contre-révolution. Étant bien entendu, je terminerai ma petite parenthèse sur ce point capital, que les temps de contre-révolution ont été beaucoup plus longs que les temps révolutionnaires. je veux dire, juste après la Révolution française, il y a quand même la Restauration. Bon, après, elle saute, elle explose avec 1830. Le roi revient. Puis après, il y a 48.
17:56 On croit que ça y est, 48, c'était le plus grand espoir. Et en plus, avec pour la première fois, l'apparition de la classe ouvrière à la pointe des problèmes sociaux, économiques et politiques, ce qui était nouveau. et voilà que ça verrouille, la répression en Allemagne, bien sûr, en particulier, sur ce qu'il faut appeler avant l'heure, les soviets de Dresde, de Leipzig, etc. et en France, bien sûr, avec la garde nationale. Et puis, le verrou ressaute à la commune de Paris.
18:30 D'accord ? Et puis, il y a 1917, et ainsi, au point que je propose, moi, d'appeler le 19e siècle, qui n'a pas de surnom comme le siècle des Lumières ou bien le siècle du classicisme ou la Renaissance. Je propose de l'appeler le siècle des Révolutions. Ça n'arrête pas. Cette alternance, révolution, contre-révolution. Bon. Et donc, c'est une des raisons de la complexité, je suis parti du thème de la complexité, de l'obscurité, des textes qui vont illustrer notre propos, notre entretien.
Le séminaire de Tübingen et la génération de 1770
19:03 C'est important. C'est qu'il ne faut pas demander aux gens d'être plus certains et plus sûrs qu'ils ne le pouvaient à ce moment-là avec toutes ces contradictions. Premièrement, donc, j'avais dit, je reviens à cette métaphore centrale dont je suis parti, où j'ai commencé mes va-et-vient entre le sens propre et le sens figuré, pour résumer, à savoir l'obscurité, donc son antonyme, le lumineux. Alors là, je vais prendre un texte qui s'appelle Le pain et le vin, une des grandes élégies chez Hölderlin, si vous regardez le volume de la Pléiade, qui a été traduit pour la plus grande partie par quelqu'un que j'ai connu dans la Drôme aussi, Philippe Jaccottet qui est mort maintenant.
19:51 C'est un poète délicat. Dans son volume de la Pléiade, c'est justement, il suit un peu la chronologie, ce qui fait que le volume a l'air un peu confus comme ça. Il y a tous les genres, la correspondance de Hölderlin, etc., à une certaine époque, puis la correspondance, les poèmes, etc. Et vers la fin, il y a les grandes hymnes et les grandes élégies. C'est ça dont je parle avant les fragments de l'époque de la folie. Donc, le pain et le vin, on va y arriver tout de suite.
20:29 Voici. Évidemment, il y a des connotations chrétiennes. Il ne faut pas oublier que Hegel, Hölderlin, Schelling, d'abord, ce sont des petits apprentis séminaristes, au séminaire de Tübingen. Si, quand même, je vous rappelle, ce n'est pas par vocation religieuse qu'ils sont entrés au séminaire de Tübingen. C'est leur maman qui leur a dit d'y rentrer d'abord. Mon fils, il faut être pasteur. L'enjeu, c'était sortir de la misère qui n'est pas loin à l'époque. Qu'est-ce que c'est un petit intellectuel allemand ? Il n'y a même pas la grande richesse française de plusieurs siècles du pays le mieux doté par le climat pour son agriculture.
21:04 Vous savez, les Allemands disent « Glücklich wie Gott in Frankreich ». Heureux comme Dieu en France. Ce n'est pas un hasard. Bon, le pain noir, le pain de seigle, etc. Il n'y a pas encore la révolution industrielle à ce moment-là qui va faire que l'Allemagne tout d'un coup va plus qu'équilibrer, n'est-ce pas, son handicap par rapport à la France et l'Angleterre et au niveau industriel. Mais là, c'était l'agriculture et c'est pauvre l'Allemagne à ce niveau-là. Il est morainique et glaciaire. Donc, pour échapper à la misère paysanne, quand on regarde de près la biographie d'un Beethoven, puisque tu as eu la gentillesse de rappeler que Beethoven, Hegel et Hölderlin sont nés tous les trois en 1770, un an après la naissance de Bonaparte.
21:42 Je ne dis pas Napoléon. Je parle de Bonaparte. Je dis parce qu'il y a un poème d'Hölderlin qui s'appelle « Bonaparte avant » qui devient Napoléon. Et quant à Beethoven, on sait qu'il avait projeté de dédicacer sa troisième symphonie dite héroïque au général Bonaparte. C'est-à-dire, dans l'esprit des intellectuels allemands, celui qui allait apporter le drapeau tricolore et nous libérer de nos tyranneaux, d'une Allemagne dispersée en une multitude de micro-états. Peu importe que ce soit la vérité historique du point de vue de Napoléon, mais du point de vue des intellectuels allemands, c'était ça.
22:15 Ça représentait ça. Et donc, Napoléon est né un an avant. et au vération de Naltan, je dirais le poète Bonaparte, mais je reviens au pain et au vin. Oui. Donc, leur maman leur disait « Fais pasteur mon fils, tu vas échapper à la misère, tu auras une petite femme, les pasteurs peuvent avoir une épouse, par rapport aux prêtres catholiques. »
Un nocturne : le marché, la lyre, les fontaines, le veilleur
22:45 Voilà. Ils faisaient tout ça en se disant « Si je peux tout d'un coup m'échapper, juste avant d'entrer dans les ordres, c'est-à-dire être précepteur, grâce au diplôme que j'ai obtenu dans mes années séminaristes. C'est tout ce qu'ils ont fait, compris Hölderlin, précepteur dans une famille qui pouvait les rémunérer. Donc, voici donc le pain et le vin. Et on va voir qu'on va aller autre chose que du vin de messe, quand même.
23:15 Vous voyez, tout autour, la ville est en repos. La ruelle éclairée devient calme et ornée de torches. Les chars s'en vont avec le bruit sous rentre des joies du jour se reposer les hommes. Je suis désolé, mais toutes ces traductions sont un peu précieuses, surtout dans la réception française et heideggérienne de Hölderlin. J'essaierai de corriger quand je peux. Bon. Voilà un poème donc nocturne, hyper rare chez Hölderlin.
23:47 Je vous rappelle que je parle de la dichotomie obscurité-lumière. Or, la référence à la nuit qui est emblématique chez Novalis et qui gouverne pratiquement tous les romantiques allemands, la nuit comme divinité première, avec tous les merveilles et les dangers que ça peut receler, les dangers de la confusion, chez Hölderlin, c'est très rare. Et voilà que dans ce poème il commence par l'un des plus beaux nocturnes de l'histoire de la poésie de toutes les cultures.
24:17 Tout autour, je reprends et je continue, tout autour, la ville est en repos, la ruelle éclairée devient calme et ornée de torches, les chars s'en vont avec le bruit. Des joies du jour, les hommes, sous, rentrent se reposer et gains et pertes pèsent une tête sensée. On pense au tableau de Holbein où on voit le peseur d'or qui fait les comptes le soir. Bon, on est en plein dans la bourgeoisie mercantile allemande la fin d'un jour de marché.
24:47 Bien contente chez soi, vide de raisins et de fleurs et d'œuvre de la main le marché affairé est en repos. Vous voyez cette tournure négative. Il ne dit pas le marché est désert. Il dit qu'il est vide d'activité. Vide de raisins et de fleurs quand il n'y en a plus et d'œuvre de la main le marché affairé est en repos. Mais la lyre résonne loin et tout d'un coup on entend un son. Je vous rappelle encore un passage que je fais de nouveau du figuré au propre que la musique n'est pas un art dont la jouissance cesse quand on ferme les yeux.
25:26 Certains disent bien au contraire. La plupart des accordeurs de piano sont aveugles. Ils ne sont pas distraits par la multiplicité splendides du monde de la lumière éclairée par Apollon et sont concentrés sur l'intériorité. Donc, ce n'est pas un hasard. La première connotation poétique après ces histoires de marché, de fin du jour, du travail, c'est le son d'une lyre. Mais la lyre résonne loin des jardins.
25:58 Peut-être que là-bas, là-bas d'où vient ce son, bien-aimé, sans joue, enfin, joue de la lyre, un homme solitaire qui a perdu ses amis, dont les amis sont lointains et dont il garde le souvenir et du temps de sa jeunesse. C'est des banalités, en gros. Quelqu'un qui joue un berger seul dans la solitude avec ses troupeaux loin de la ville avec son pipeau joue une mélodie en général assez mélancolique qui culminera dans le fameux solo du corps anglais de Tristan au troisième acte quand c'est le berger qu'on voit au lever de rideau devant la mer immense.
26:32 Donc, la lyre résonne loin de jardin. Peut-être que là-bas, bien-aimé, en joue un homme solitaire d'amis, lointain, dont il garde le souvenir et du temps de jeunesse. Et les fontaines, vous voyez tout de suite sur la musique qui est quelque chose de temporel et non pas de spatial. Si je ferme les yeux, il n'y a plus d'espace, il n'y a plus un objet étendu dans la spatialité, mais il y a le temps. C'est une durée, le son de la lyre. De même pour les fontaines qui sont une métaphore de l'écoulement du temps aussi depuis toujours.
27:03 D'ailleurs, les premières horloges, c'était de l'eau qui coulait, la clepsydre, avant que ce soit le sable. Et les fontaines, toujours source, je fais toutes ces interruptions pour montrer l'incroyable logique qu'il y a dans le poétique. On croit toujours que le poétique, c'est le petit bonheur de l'inspiration, la fantaisie opposée à la sèche rationalité des sciences et de l'entendement. Non, il n'y a pas plus logique. Ce n'est pas que l'enchaînement qu'on est en train de voir. Après l'écoulement temporel du son de la lyre, voilà le ruissellement des fontaines.
27:35 Et les fontaines, toujours sources et fraîches, font leur bruit au bord des herbes odorantes. Calme dans l'air à la brune, résonne le carillon des cloches. De nouveau, une connotation sonore. Et, gardant les heures, un veilleur appelle le nombre. À l'époque, il n'y avait pas... Il y avait un veilleur de nuit qui passait dans les villes allemandes. C'était un personnage emblématique. Le veilleur de nuit dans le théâtre, dans la poésie, dans l'opéra, je pense, au deuxième acte des maîtres chanteurs. Il y a un veilleur qui passait avec son cor et qui sonnait les heures.
28:07 D'accord ? Le seul qui veille quand tout le monde dort. Ce personnage auquel s'identifient les fameuses veilles de Bonaventura dont j'ai parlé où c'est ce veilleur de nuit qui fait son octal. Voilà. Donc, et gardant les heures, un veilleur appelle le nombre. À présent aussi, vient un souffle. Il anime les sommets du bois et voit le double de notre terre. L'astre d'argent, la lune, vient en secret aussi. la fantasque, la nuit, vient pleine d'étoiles.
Le jour sensé et l'ambivalence de la nuit
28:38 C'est pas possible, Hölderlin est devenue vraiment un novalisien, romantiquement. On est bien loin des lumières. La nuit, vient pleine d'étoiles et bien peu soucieuse de nous, scintille l'étonnante là-bas, l'étrangère entre les hommes, au-dessus des crêtes. Tristement, splendidement, elle monte. Prodigieuse, la faveur de la Très-Hauté, personne ne sait de quand et quoi lui advient d'elle, d'où elle vient la nuit. On dit bien la nuit des temps, qui a précédé le Big Bang, qui a précédé l'arrivée et la lumière.
29:12 Ainsi meut-elle le monde et l'âme espérante et les hommes. Aucun sage ne comprend ce qu'elle prépare. On dirait qu'il fait un hymne à l'irrationalité. C'est clair. Aucun sage, aucun savoir, n'est-ce pas ? Ne comprend ce qu'elle prépare, car ainsi le veut le Dieu suprême qui beaucoup t'aime. Et là, il y a ce retournement. Écoutez bien. Et c'est pour cela que toi, tu préfères le jour sensé. On est plus structuraliste. Ce n'est pas le sens détruit au profit du signe. Tout d'un coup, il faut maintenir le sens.
29:45 Pour ça, il faut éviter la confusion. C'est pour ça que je tenais à ce passage. Mais aucun sage ne le comprend ce qu'elle prépare, car ainsi le veut le Dieu suprême qui beaucoup t'aime et pour cela est encore plus aimé qu'elle de toi le jour sensé. Bon, c'est clair. On a pris le parti des lumières Non, on est dans l'entre-deux dont je vous parlais, dans l'hésitation. Mais, vous voyez, typique de Hölderlin, mais, mais parfois, pas toujours, un œil clair aime aussi l'ombre.
30:17 Et tente, l'œil clair, tente pour le plaisir, avant que ce soit l'urgence, le sommeil. Ou bien il jette aussi volontiers un homme fidèle son regard dans la nuit. Oui, finalement, il sied de lui à la nuit de lui, consacré couronnes et chants, parce qu'elle est sacro-sainte. Alors, aujourd'hui, on dirait aux migrants, il dit aux errants. Vous voyez, vous voyez les métaphores comme elles s'enchaînent. Le jour, c'est solide, c'est un palais que l'on voit, le Parthénon, éclairé par la lumière d'Apollon, c'est stable, mais ce n'est pas l'errance.
30:51 L'errance, c'est la nuit, c'est fantastique. Un jour, j'aimerais bien développer ça, un autre de nos entretiens, sur le fait que la migration est peut-être la détermination première de l'anthropologie. Depuis les jungles d'Afrique jusqu'à nos civilisations, quand même, nous sommes tous des descendants de fabuleuses migrations. Avant d'en arriver, comme en Allemagne, à la stabilité des géraniums sur les fenêtres. Donc, oui, il sied à la nuit de lui consacrer couronnes et chants, parce que aux errants elles sont sacro-saintes et aux morts.
31:27 Mais demeure soi-même éternelement dans le plus libre des esprits. Mais il lui faut aussi à nous, afin que dans le temps qui hésite, vous voyez, que dans la ténèbre, pour nous, quelque chose soit tenable. Si nous sommes condamnés à la nuit, il faut que quelque chose soit tenable. Nous accorder l'oubli et l'énivrement sacré, accorder la parole fleuve, qui, comme les amants, soit sans sommeil et plus pleine coupe et de vie plus audacieuse, sainte mémoire de rester, comme les amants sont entendus, réveillés toute la nuit.
32:02 Il faut résister au sommeil dans la magie de la nuit. Magnifique. Je vous rappelle que le symbole de la philosophie, qui n'est pas une discipline spécialement nocturne, c'est quand même la chouette. C'est un oiseau qui veille quand tout le monde dort. La chouette d'Athéna, bien sûr, le symbole d'Athéna. Et donc, voilà, j'ai fait ce passage capital où il dit clairement que plus que la nuit, le jour est cher à ton cœur. Parce que précisément, on y garde le sens.
32:33 Donc, qu'on ne fasse pas d'Hölderlin un militant des ténèbres. Même si là, il reconnaît cet admirable passage qu'il faut passer par les ténèbres à condition de ne pas y perdre la mémoire. Et alors, comme je déteste l'interprétation, je crois que mes auditeurs savent, parce que je le répète souvent et que j'y préfère l'analyse. La d'automation, toujours un côté cuisine et subjectif qui serait déplacé devant la gravité des enjeux que nous soulevons. Je vais confirmer ce que je dis, ce lien d'Hölderlin comme ça, à la nuit ou à la lumière ou à la nuit uniquement, comme un, en attendant le retour du jour, en attendant la fin d'une période de conscience malheureuse.
33:16 Je résume un petit peu. En attendant, on le verra après. Encore que, je réfléchis, excusez-moi, je le fais en temps réel, mais ça vaut le coup parce qu'il y a tellement de passages, je vais essayer de prendre le plus bref et le plus clair. Pardon, mais je veux dire, vu les difficultés que je rencontre avec cette traduction, c'est un de mes livres dont je peux me permettre de le critiquer quand même. Mais j'avais oublié qu'on y retrouvait 15 traductions différentes et je ne vais pas tomber sur la meilleure.
33:52 Je vais reprendre le début ce poème sans m'arrêter cette fois, maintenant qu'on a quand même commencé à en voir la formalisation, enfin, un minimum de formalisation et de rationalité et j'enchaînerai à partir du moment où je viens de m'arrêter. Donc, dans une traduction qui est beaucoup plus claire, tant s'en faut, sacrifié à la profondeur du contenu.
34:23 Le pain et le vin, la ville autour de nous s'endort, la rue illuminée accueille le silence et le bruit des voitures avec l'éclat des torches s'éloigne et meurt. Rassasiés des plaisirs du jour vers le repos s'en vont les hommes et, satisfaits, songeurs, un front penché sous pèse pertes et gains. Dépouillés de ces fleurs, dépouillés de ces grappes, là, du labeur de mille mains, désert le marché dort.
34:56 Mais au cœur des jardins s'éveille et tremble une musique lointaine. Là-bas joue un amant qui sait ou peut-être un homme saisi de solitude qui se souvient de ses amis perdus, de sa jeunesse. Et dans la roue des parterres fleuries chantent les fraîches fontaines infatigables. La voix des cloches vibre au calme crépuscule et le veilleur, gardien des heures, crie un nombre à pleine voix. « Oh ! »
35:26 Voici naître et frémir la brise aux feuilles extrêmes du bocage. Regarde ! Et le fantôme de notre univers, la lune, mystérieusement paraître. Et la fervente, la nuit, vient, peuplée d'étoiles et tout indifférente à notre vie, la donneuse d'émerveillement. L'étrangère parmi les hommes au cime des monts là-bas s'éploie et brille dans sa mélancolique magnificence. « Ô miracle, faveur de la nuit sublime, nul ne sait la source, la grandeur des dons qu'un être reçoit d'elle.
36:00 C'est ainsi qu'elle meut le monde et l'âme des hommes chargés d'espérance. Les sages mêmes n'ont non point l'intelligence de ses desseins, car tel est le vouloir du Dieu suprême qui t'aime de grand amour. Et c'est pourquoi, plus qu'elle encore, le jour, t'est cher, il parle à lui-même, où règne ta pensée. Mais parfois, le limpide regard lui-même goûte l'ombre et devançant l'heure, il quête le sommeil comme une volupté. Et l'homme au cœur fidèle aime à plonger les yeux dans la nuit pure, qu'on lui dédie, ainsi qu'il sied des chants et des couronnes, car elle est le trésor sacré des insensés et des morts et elle perdure elle-même, éternel esprit pur de contrainte.
36:43 Mais qu'elle aussi, la nuit, car il le faut, enfin, qu'à notre lent séjour dans ses tombes, quelque chose nous soit gardé et qui nous conforte, qu'elle aussi nous donne l'oubli, qu'elle aussi nous donne l'ivresse sacrée et le jaillissement du verbe et qu'ainsi, comme des amants, yeux jamais clos, coupe à plein bord, audace à vivre et sainte souvenance nous traversions la nuit au comble de l'éveil. Je m'étais arrêté là. Vous voyez, dans une superbe, non pas ambiguïté, mais une ambivalence.
37:16 C'est quand même différent. L'ambiguïté, c'est le faux-jeton qui cache sa pensée. L'ambivalence, c'est une contradiction objective, si vous voulez. Vous voyez ? Apparemment, il vient de faire un hymne à la nuit, au sommeil, à l'ivresse, tout le contraire de la rationalité. Mais il dit, il faut traverser la nuit au comble de l'éveil, yeux jamais clos. On ne s'est pas réconcilié avec ce qu'il y a de maléfique dans les ténèbres. Et donc, j'enchaîne maintenant et vous allez voir que c'en est fini pour la nuit dans le poème. Et notre cœur en vain le cachons-nous en nous-mêmes.
Vers la Grèce : « Nul n'était seul à supporter la vie »
37:49 Il n'y avait pas encore la théorie du refoulement, mais enfin. Et notre âme en vain, nous la tenons captive. Car qui donc, nous les maîtres, nous les disciples, peut briser notre élan ? Qui donc nous interdirait la joie Là, on voit l'époque, l'élan romantique est une transgression fabuleuse. de toutes les contraintes des temps passés. Il ne faut quand même pas oublier, n'est-ce pas ? Le romantisme est extrêmement vivant. Il peut donner le pire, mais aussi de loin le meilleur. En tant qu'expression de la modernité. Je pourrais dire, sans me gargariser de mots, dans sa virginité, la modernité, avant qu'elle soit souillée par les restaurations et autres barrages faits à ce qu'il y a d'absolument nouveau dans l'éclosion des premières expressions romantiques de cette modernité.
38:36 N'oublions pas que c'est Rousseau qui en a la première expression. Il y a pire comme réactionnaire. Voilà. C'est quand même l'auteur du contrat social qui a écrit « Les rêveries du promeneur solitaire. Et notre cœur en vain le cachons-nous en nous-mêmes. Notre âme en vain, nous la tenons captive. Car qui donc, nous les maîtres, nous les disciples, peut briser notre élan. Qui donc nous interdirait la joie ? Le feu divin lui-même, nuit et jour, s'efforce vers un brusque embrasement. » Vous voyez ? Une recherche par le feu divin de l'embrasement.
39:07 « Viens donc et nous tournerons nos yeux vers l'étendue. » Alors vous allez voir où il nous emmène. Et que c'est, on est bien loin de la nuit. « Viens donc et nous tournerons nos yeux vers l'étendue. » L'espace, c'est plus le temps. « Pour y chercher, si loin soit-il, soit-il un bien qui sera nôtre. » Une chose, c'est souligné, une chose demeure ferme. Que midi sonne ou que le temps s'allonge dans le cœur de la nuit, une mesure est là. Toujours commune à tous.
39:38 Et chacun, cependant, reçoit en son propre destin. Chacun s'en va, chacun s'en vient. au lieu qu'il peut atteindre. « Viens donc ! » Ce n'est pas fini. Et qui pourrait mépriser le mépris ? Sinon, ce triomphant, pardon, ce triomphant délire qui saisit les chanteurs soudains dans la nuit sainte. À quoi il fait allusion ? Ce triomphant délire qui saisit les chanteurs soudains dans la nuit sainte. Mais bien sûr, tous ceux qui ont étudié la mythologie s'étaient gavés de ça et la littérature grecque. Mais c'est le culte de Dionysos, c'est les fameuses Dionysies, les nuits où les cibles de Dionysos parcouraient la terre entière avec des torches et les bacchantes.
40:16 Et qui pourrait mépriser le mépris sinon ce triomphant délire qui saisit les chanteurs soudains dans la nuit sainte ? Viens, et on y est maintenant, au rive de l'Isthme. Il s'agit de l'Isthme de Corinthe, bien sûr. On vient à l'opposé de la nuit allemande, le jour grec. Viens au rive de l'Isthme où vient là-bas où la rumeur immense de la mer monte vers le Parnasse où la neige scintille en diadème au roc delphique.
40:46 Là-bas, dans le pays de l'Olympe, à la cime du Cithéron, là-bas. Je rappelle que la ville de Citer, Cithéron, est la patrie de Mnemosyne, la divinité qui nous a donné la mémoire et l'usage des mots. Il le sait tout ça, je me permets de le rappeler. Ce sont des mots-balises, tout ça. Pas des mots-valises, des mots-balises. Des noms propres, je veux dire, qui balisent. Là-bas, dans le pays de l'Olympe, à la cime du Cithéron, là-bas, là-bas parmi les pins, parmi les pampres.
41:16 Je rappelle que le pin et le pampres sont les attributs de Dionysos, le pin parce qu'il est toujours vert. Et le pampre, la vigne, bien sûr, je n'ai pas besoin de vous faire un dessin, Dionysos et Bacchus. Là-bas, parmi les pins, parmi les pampres, d'où voici Thèbes et le fleuve Isménos bruit, et la fontaine de Dircé. C'est là d'où vient, c'est là ce que désigne à son tour le dieu proche. Donc là, il semble que ce soit Dionysos, le modèle. C'est-à-dire, tout de même, et là, c'est de nouveau un tribut au nocturne, l'ivresse.
41:46 L'ivresse, ce n'est pas la claire pensée rationnelle. Vous voyez ? On continue à cette magnifique hésitation entre le jour nécessaire à la pensée, comme il disait tout à l'heure, et la nuit qui est nécessaire à la fidélité. Ô Grèce bienheureuse, vous voyez, tout d'un coup, c'est un hymne l'opposé à celui de la nuit. Ô Grèce bienheureuse, ô toi, demeure à tous les dieux donnés. Quoi donc ? C'est vrai, ce qu'en notre jeunesse, un jour, nous entendîmes, tous ces jeunes gens, ils avaient beau avoir l'Évangile et la Bible au programme, ils dévoraient les auteurs classiques qu'on était obligés de leur faire apprendre puisque c'était le grec et le latin et langue morte qui était la matière principale.
42:28 Et là-dedans, Pindare, c'est les hymnes, les hymnes à Dionysos, les odes, les odes de Pindare. Donc, quoi donc ? C'est vrai, ce qu'en notre jeunesse, un jour, nous entendîmes, ô salle des festins, la Grèce, ton sol, mais c'est la mer, tes tables, les montagnes, jadis, c'est cette seule fin bâtie en vérité. Alors, vous allez dire, c'est un délire hélénophile, mais, vous voyez tout de suite, mais les trônes, où sont-ils donc ? Les temples, où ?
42:58 Les urnes de nectar et le chant qui doit réjouir le cœur des dieux. Où donc brillent-ils donc les oracles, frappant loin comme l'éclair ? Nous, on revient à la Grèce d'aujourd'hui. Delphes dort et la voix du grand destin, où sonne-t-elle ? De nouveau, une série de où, où le dieu prompt, lourd d'un universel bonheur, où de quels cieux en fait, jaillit, frappe-t-il les regards de sa splendeur étonnante ?
43:28 Éther, ô Père, ainsi montait le cri par mille et mille lèvres. On commence à comprendre que ce qui manque maintenant, c'est ce qui veut exister une communauté, tout ça, le collectif. Ainsi montait le cri par mille et mille lèvres multipliées. Et là, il y a une phrase clé, si on veut comprendre et répondre à ta question initiale, le révolutionnarisme, au sens très précis que la révolution de 89 donne à ce syntagme, n'est-ce pas ?
44:01 L'énoncé peut-être le plus fondamental, « Nul n'était seul à supporter la vie ». Donc, ce n'est pas la nostalgie de la Grèce, des statues, de la beauté, ce n'est pas Nietzsche et Heidegger, non, c'est le collectif qui a disparu. On est dans le libéralisme où il y a le culte de l'individu et chacun, je vais être poli, pas dans ça, mais enfin dans sa bulle. C'est ça, il est en train de dire. C'est de ça dont il y a la nostalgie. C'est le fait que ce qu'il y a d'intolérable dans la vie de l'homme, ce qu'il y a de plus insupportable que l'animal connaît pas, la finitude par exemple, ce n'est pas grave quand on est plusieurs épaules à le supporter.
Humanisme grec ; divergence avec Nietzsche
44:36 Et au contraire, ça peut se convertir en bonheur inouï à ce moment-là. Ce qui est terrible, n'est-ce pas, c'est que ce malheur métaphysique de la finitude s'y conjugue le malheur politique qui nous enferme chacun dans une bulle. Voilà, je m'arrête pour ne pas être abstrait parce que ça va être confirmé de manière un peu plus concrète. Car un tel bien, tout ce que je viens de dire, un tel bien, la Grèce, le Parnasse, un tel bien, c'est par l'échange et le partage avec les inconnus qu'il donne joie.
45:06 Les inconnus, il n'a pas peur du grand remplacement, lui, je veux dire. Une allégresse éclate, il s'accroît en dormant le pur pouvoir du verbe et voici le laigle de nos parents, le très antique signe qui retentit au loin, frappé, fécond, car c'est ainsi que les divins prennent demeure et qu'ébranlant les profondeurs, trouant l'ombre, leur jour descend parmi les hommes. Lorsque l'homme est collectif, c'est un signe du divin chez Hölderlin, on va le voir dans un autre texte.
45:37 Je continue pour terminer la première dichotomie jour-nuit. Ils viennent, mais sans être devinés. Les dieux, c'est entendu. Vers eux, s'efforcent les seuls enfants. Le bonheur est là, trop aveuglant, trop clair, l'homme les craint. Un demi-dieu sait les nommer à peine de leur nom, ceux qui viennent à lui tout charger de présent. Mais ils sont généreux et le cœur lentement comblé de leur calice. C'est à peine s'il sait user de son trésor. Il crie, le prodigue et le profane lui devient presque sacré qu'il touche et bénit amoureusement de ses mains ivres.
46:13 Ces choses que les dieux souffrent jusqu'à l'extrême alors, dans la réalité de leur présence, ils apparaissent et les hommes s'accoutument au jour, au bonheur, à contempler, les révéler, la face de ceux-là qui ont jadis nommé le tout et l'un, il fallait dire aux présocratiques par exemple, Parménide, à ceux-là qui jadis sont nommés le tout et l'un, comblé le cœur sacré de libre et vaste plénitude et les premiers, les seuls, exaucés tout désir. Tel est l'homme qu'en son vrai bien l'attend, qu'un dieu lui-même de ses dons lui prépare, il ne sait le voir ni le reconnaître, qu'il ne le supporte auparavant.
46:51 Il ne peut pas le reconnaître avant d'avoir supporté le poids de la joie, pas le poids du divin. Mais le voici nommé enfin ce bien suprême. Enfin ! Avec des mots jaillis comme des fleurs. Et maintenant, il, l'homme, songe à rendre un grave culte aux bienheureuses divinités, que tout leur soit un vrai chant de louanges, rien n'est digne du jour. On n'est plus à la nuit, il n'y a qu'il ne plaît pas au dieu. Nul vain geste devant l'éther brillant n'a convenance. Alors les peuples, pour mériter ces immortelles présences, et là il y a un résumé saisissant de l'histoire universelle de ce contemporain camarade et ami le plus intime de Hegel.
47:30 Alors les peuples pour mériter ces immortelles présences se lèvent, ordonnant splendidement leur foule qui s'épaule. Ils font surgir la beauté des temples, l'assise ferme et la noblesse des cités haut dressées au-dessus du rivage. Vous voyez ? Mais où sont-ils ? De nouveau l'interrogation angoissée dans notre monde là où le capitalisme nous enferme chacun dans des bulles. Je dis libéralisme, mais enfin, c'est le cache-sexe du capitalisme. Donc maintenant, je dirais le capitalisme. Mais où sont-ils ? Où fleurissent-elles les très illustres les couronnes de la fête ?
48:02 Athènes s'est fané et Thèbes. La rumeur des armes, des chars d'or, rivaux, s'est-elle à jamais tue aux échos d'Olympie ? Si vous regardez bien, ces références, Olympie, c'est là où se réunissaient tous les Grecs malgré leurs disputes, leurs coutumes, les cités, les Jeux Olympiques. Il n'y a que deux choses qui rassemblent les Grecs. La religion, la mythologie et les Jeux Olympiques. La langue, bien sûr. Voilà. S'est-elle à jamais tue aux échos d'Olympie ? Et les nefs de Corinthe ont perdu leur couronne pour toujours ? Et pourquoi ce silence encore aux antiques et saints théâtres ?
48:35 Pourquoi la danse morte et sa rituelle allégresse ? Et pourquoi donc un dieu ne grave-t-il plus le front de l'homme ? Deuxième chose aussi pour laquelle il y a la nostalgie de la Grèce, mais pas la nostalgie au sens mortifère, c'est que c'est la patrie naissante de l'humanisme. Ce ne sont plus les dieux qu'on glorifie, ce n'est plus Amon, ce n'est plus Aton, ce n'est plus Shiva, ce n'est plus... Non ! C'est l'homme. L'énigme que le sphinx pose à Oedipe, quel est l'animal qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi, à trois pattes le soir ?
49:11 Bon, on connaît l'anecdote, c'est l'homme qui à quatre pattes le bébé, à deux pattes à midi, le mur sur ses deux jambes et à trois pattes, s'aidant d'une canne ou d'un bâton à la vieillesse le soir. D'accord ? Mais il y a un sens profond au-delà de l'anecdote. C'est que ce qui était énigme avant les Grecs, les Grecs savent pour la première fois que la réponse est l'homme. Il ne faut pas la chercher dans une transcendance. Plutôt s'il y a une transcendance, c'est celle de l'homme par rapport à la nature, puisque les Grecs fuyaient la nature dans la cité.
49:42 Donc, c'est ça qui l'intéresse dans la référence hélénique. N'est-ce pas ? Voyez comment ça peut être exploité par les nietzschéens et les heideggériens. Le premier texte de Nietzsche, c'est quand même une réflexion sur le monde grec, sur le couple Dionysos-Apollon de la Grèce antique. Je ne vais pas couper ton exposé, mais bien sûr, tu parles de Nietzsche. Oui. Il y a quelque chose qui est très marquant chez lui et chez beaucoup de ses contemporains. C'est ce qu'on a appelé le mythe grec-allemand, dont tu faisais allusion.
50:14 Et ce qui est intéressant, c'est que Hölderlin est bien antérieur à Nietzsche. Mais chez Nietzsche, cette conjonction du principe apollinien et dionysiaque très éphémère, très transitoire, cette espèce de perfection éphémère dans la cité grecque, il fait une transposition politique entre l'Allemagne et la France, voyant dans l'Allemagne diversifiée un équivalent des cités-État grecques. Bien sûr. Et en fait, traumatisé par la révolution française.
50:44 Par le centralisme bureaucratique. Exactement. Plus encore par Bonaparte. Bien sûr. Il fait une analogie entre la France et l'Empire romain. Bien sûr. Et on voit, de ce que tu nous as lu, Hölderlin est à des kilomètres d'une telle lecture. Je te remercie parce que tu saisis bien l'ambiguïté, ou plutôt, le fond d'ambivalence sur lesquels certains ont produit de l'ambiguïté. Et ça, c'est plus de l'inconscient. L'ambiguïté, c'est des raisons idéologiques ici qui provoquent.
51:14 Bien sûr. On va tellement y revenir que je ne réponds pas dans le détail. Mais effectivement, Nietzsche comme Hölderlin, pour l'instant là, je fais conjonction et non pas disjonction, où je te donne parfaitement raison, savent très bien que Dionysos est le dieu du multiple et de la foule. C'est très clair dans la naissance de la tragédie, je présume que tu l'as vu. Alors qu'Apollon, c'est le principe de l'individuation, de ce qui donne un contour aux choses, etc. Bon, je veux bien. Sauf que, chez Nietzsche, l'apparence que donne Apollon qui recouvre par l'illusion de l'individu, de l'unité, le multiple dionysiaque, autrement dit, où le populaire est refoulé au profit de l'unité, du héros, de l'aristocrate, etc.
52:01 est supérieur chez Nietzsche. L'apparence est supérieure au fond, la surface est supérieure au fond, la forme, au contenu, et ainsi de suite. D'accord ? C'est ce que ne fait jamais Hölderlin, au contraire. Lui, c'est pour faire triompher le fond. Le fond, c'est le collectif et non pas seulement la foule. La foule, c'est du chaos. Le collectif, c'est la cité qui essaie de s'organiser. C'est comme le poème continue en ce sens.
52:32 Donc, je répète, cette grande période qu'on vient de voir, qui commence apparemment par une suite d'interrogations anxieuses, n'est-ce pas ? Et pourquoi ce silence encore aux antiques et saints théâtres ? Pourquoi la danse morte et sa rituelle allégresse ? Et pourquoi un dieu ne grave-t-il plus le front de l'homme ? Glorification de l'humanisme. Jadis, au contraire, maintenant l'homme est vilipendé, c'est la nature qui est divinisée dans l'écologisme envahissant, écologisme, l'environnement, c'est sérieux. Alors que l'homme est diabolissé, n'est-ce pas ? Que de fois on entend dire maintenant, l'homme c'est vraiment l'espèce animale qui a tout foutu en l'air, n'est-ce pas ?
53:04 Il faudrait qu'il disparaisse. Et ceux qui disent ça ne veulent pas disparaître. Ils ne veulent que seulement les autres disparaissent. Et pourquoi donc un dieu ne grave-t-il plus le front de l'homme comme jadis ? Et scellant de son sceau celui qu'il a saisi lui-même, il descendait parfois le dieu prenant forme humaine à la divine fête, il donnait fin consolateur. Et là, j'enchaîne maintenant. Il y a un grand retournement du texte. Mais nous venons trop tard, amis. Oui, les dieux vivent, mais là-haut, là, c'est une autre dichotomie qui commence à apparaître et qui répond à ta question sur la religion de Hölderlin, le dilemme entre paganisme, immanence et christianisme, transcendance, là-haut.
« Mais nous venons trop tard » : l'éloignement des dieux
53:47 Mon royaume n'est pas de ce monde. Vous voyez, par exemple, le christianisme. Donc, comment garder le collectif, n'est-ce pas ? Comment ne pas se réfugier dans la nuit, alors qu'on nous a isolés les uns des autres ? C'est important, le tournant là. Mais nous venons trop tard, amis, oui, les dieux vivent, mais là-haut, sur nos fronts, au cœur d'un autre monde. C'est leur chant d'éternel agir et le souci qu'ils prennent de nos vies semble léger. Tant ces autres du ciel en usent délicatement avec nous.
54:17 On n'est plus tout le temps en train de rencontrer les dieux, n'est-ce pas ? Comme les Grecs qui s'abstenaient de franchir le bois sacré, vous voyez, l'immanence, on est toujours environné de Dieu, ce qui est périlleux, penser à Icare, il est allé un peu trop haut. D'ailleurs, la tragédie en général, c'est le châtiment d'un hubris. C'est l'humain qui est allé trop vers le divin. C'est leur chant. Et donc, ces hôtes du ciel en usent délicatement avec nous. Et là, il y a une première justification de cette distance, cette séparation de l'humain et du divin dont il a l'air de se plaindre.
54:49 Car un vase fragile ne peut toujours enclore leur puissance. C'est un prochain fou qui parle. C'est parmi les derniers textes avant la folie. D'accord ? Ce vase éclate avec la folie parce que tu ne peux pas supporter la vérité du collectif. Par exemple, la finitude par rapport au monde animal qu'il ignore. Ce qui fait dire à Rilke, un autre grand poète qui alterne philosophie et poésie dans ses grandes œuvres.
55:19 Rilke dit l'animal a toujours son déclin derrière lui. Il avance dans l'ouvert. Mais nous, on nous a retourné de sorte que nous ne voyons que la mort. C'est la même thématique. Donc, car un vase fragile ne peut toujours enclore leur puissance. Par instant seul, l'homme soutient le poids. Vous voyez, ça revient tout le temps de la divine plénitude. Un rêve d'eux et ensuite la vie. Mais l'erreur porte conseil. Pardon, l'erreur porte secours. Comme tout à l'heure, on disait qu'il faut traverser les ténèbres pour avoir la lumière.
55:53 L'erreur porte secours comme le sommeil et la nécessité. La nuit donne vaillance. Jusqu'à l'heure, vous voyez, ce n'est pas la nuit éternelle, jusqu'à l'heure où grandit au berceau d'airain, des héros puisent en leur cœur cette force jadis qui les fit aux dieux pareils. Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. C'est un penseur de la Révolution française. Hegel disait qu'il a fallu, pour illustrer la patience, ce qu'il appelle la patience du concept, c'est une très belle étude qui a été faite sur son œuvre.
56:24 à Hegel. Il prenait comme exemple, il disait, regardez la Révolution française et ses soucis d'égalité. C'est le message de l'Évangile, mais il a fallu 2500 ans. Enfin, 2000 ans, pour le christianisme, pardon, ce n'est pas Platon. Il a fallu 2000 ans. Regardez la patience. Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. c'est la descente de la Jérusalem céleste sur terre lorsqu'il y a tout d'un coup une progression de la liberté.
56:56 Et pas la liberté de quelques-uns. Ça, c'est la liberté du renard dans le poulailler ou du loup dans la bergerie. Pas la liberté de celui qui met l'épée sur la gorge au combat à sa victime. C'est le barbare. Les peuples libres, les francs, les freien, les francs. Non, mais je suis sérieux. Dans tout le monde qui prétend le monde libre, n'est-ce pas, ce n'est pas hasard si c'est les peuples germaniques et qu'ils constituent en majorité. Chez qui les libres, c'est ceux qui sont sortis victorieux du combat et qui n'ont pas été réduits à l'esclavage. Le libre, c'est par rapport à l'esclave.
57:26 Non, non, la liberté réconciliée avec l'universel est tendue à tous. C'est ça, le fracas de foudre dont parle Hölderlin ici et dans la révolution française a montré que c'était non seulement possible, mais réel. Donc, « Mais l'erreur porte secours comme le sommeil et la nécessité, la nuit donne vaillance jusqu'à l'heure où grandit au berceau d'airain des héros puisant leur cœur cette force jadis qui les fit aux dieux pareils. » Guimauquet.
57:56 Je ne pense pas à Héraclès seulement là, ou alors au Héraclès qui est le contenu profond du mythe. Je ne sais pas. « Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. » Mais, vous voyez toujours ces mais qui s'anéantissent, qui sont négation à négation. Donc, de nouveau, justification de la nuit. Mais jusqu'au jour de leur venue, le sommeil souvent me paraît moins lourd que cette veille. Alors ça, c'est exactement le statut du nocturne chez Hölderlin.
La nuit comme attente ; Beaufret contre Hegel sur Antigone
58:28 Il s'est clarifié, c'est le statut du « en attendant ». Il faut justifier le nocturne en attendant. On en a même besoin, car c'est dans la nuit que se sont réfugiés les souvenirs de tout ce qu'on nous a chouravés dans la séparation en classe, par exemple. Le sommeil souvent me paraît, mais jusqu'au jour de leur venue, donc en attendant, le sommeil souvent me paraît moins lourd que cette veille sans compagnon, cette fiévreuse attente. « Ah, que dire encore ?
59:00 Que faire ? » Et là, il y a cette phrase qui illustre bien l'hésitation « Je ne sais plus ». Je le dis parce que c'est d'une actualité. Et pourquoi dans ce temps d'ombre misérable des poètes ? Ça a été célèbre, cette phrase. Pourquoi dans ce temps d'ombre misérable la modernité des poètes ? C'est comme une réponse, une esquisse de réponse, mais ils sont dis-tu. pareil au saint prêtre au pluriel du dieu des vignes, le dieu du collectif, vagant de terre en terre de la migration au long de la nuit sainte.
59:40 Pourtant, à l'heure où vers le ciel qu'elle nous semble donc lointaine, remontèrent tous les donneurs de joie hors de nos vies. C'est quoi ça ? C'est l'apparition du christianisme. Vous voyez le découpage qui est le même que celui de Hegel. L'antiquité orientale, le symbolisme, au moment de midi, ce n'est plus le matin, la Grèce, et puis la modernité romantique et chrétienne. C'est le même schéma. Je dis ça parce que tous ceux qui essayent de récupérer Hölderlin dans le champ de l'irrationnel que j'ai appelé nietzschéen, Heideggerien pour respecter la chronologie, n'est-ce pas, font tout pour découpler Hölderlin et Hegel.
1:00:20 Je donnais l'exemple de Beaufret tout à l'heure qui, dans le commentaire dans l'appareil critique des traductions d'Œdipe et Antigone auxquelles je faisais allusion au début, dans mon introduction, expose l'opposition qu'inscrit Hölderlin dans les tragédies de Sophocle entre l'humain et le divin. Et il dit, on voit à quel point sa conception dépasse en profondeur et en portée celle de Hegel qui n'y voyait que, alors c'est très réducteur, que quoi ?
1:00:50 Que l'opposition de la famille et de l'État comme le fait Hegel d'Antigone qui dit bien que l'opposition d'Antigone et de Créon ce n'est pas une histoire à la Hannah Arendt, ce n'est pas le pauvre individu martyrisé par la méchante cité, ce n'est pas le particulier détruit par l'universel, c'est tout le contraire, c'est le conflit de deux collectivités, la collectivité archaïque, celle de la famille, que Créon blesse d'une manière en hubris, lui aussi, parce que les morts il faut les laisser à la famille, il dépasse la prérogative de la cité.
1:01:21 Mais c'est une collectivité qui s'oppose à une collectivité, la collectivité substantielle et qui a un lien naturel, car un fils a le rapport à sa mère, il y a aussi un lien naturel, le lien du sang. Et c'est encore ce qu'il vous parle, s'expliquent les vendettas, à quel point ça fait des morts, c'est que tous ceux dans lesquels circulent le même sang se sentent concernés par le deuil. Et le lien politique de citoyen-citoyen, où il n'y a plus le lien du sang, c'est plus un lien naturel qui est plus évolué historiquement, ce n'est pas un jugement de valeur, mais historiquement, tout de même, en tout cas plus libre.
Le Christ, le pain, le vin et l'Hespérie
1:01:55 Donc vous voyez comme cet effort pour séparer, découpler, Hegel de Hölderlin, c'est pour ça que je fais tout le temps ces parallèles avec Hegel, c'est exactement le même schéma, donc je le reprends, à travers son texte, n'est-ce pas ? Pourtant, à l'heure où vers le ciel, au moins, on va parler de christianisme, où finit l'Antiquité, d'après les historiens, à l'heure où vers le ciel, qu'elle nous semble donc lointaine, remontèrent tous les donneurs de joie hors de nos vies, où le Père, ayant détourné des hommes son visage, ce visage que vous voyez presque en permanence les Grecs déguisés, n'est-ce pas ?
1:02:28 Souvent, Ulysse, on le prend pour un dieu dans l'Odyssée, ceux qui ne savent pas si c'est un homme, n'est-ce pas, il prend un dieu, où le Père, ayant détourné des hommes son visage, la tristesse établit son juste règne sur la terre. Vous voyez comme il parle de l'ère dans laquelle nous vivons encore, dans laquelle le symbole de cette civilisation, ce n'est plus l'équilibre d'Apollon sculpté par Phidias ou Praxitèle, mais c'est un avorton se tordant de souffrance sur une croix.
1:02:58 Dont Hegel, comme Hölderlin, on a bien vu que c'est un approfondissement de la vérité humaine. On ne peut pas faire une impasse, n'est-ce pas, sur, comme le dit Aragon, rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur, et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d'une croix. Donc, je repense à une belle période, pourtant, à l'heure où, vers le ciel, qu'elle nous semble intègre, remontèrent tous les donneurs de joie hors de nos vies, où le Père, ayant détourné des hommes son visage, la tristesse établit son juste règne sur la terre, théologie négative, le Père a détourné des hommes son visage, Dieu, il est présent par son absence, maintenant, n'est-ce pas, quand dernière présence, dernière présence, il faut lire le Christ, je vous le dis, parce que c'est plein d'autres poèmes, c'est évident, un paisible génie aux divines paroles consolatrices et de la nuit, vous voyez la logique maintenant, comme c'est chargé de symboles, l'opposition de la lumière et de la nuit, et disparu, comme ainsi, pardon, quand dernière présence, un paisible génie aux divines paroles consolatrices, eut annoncé la fin du jour et disparu, au passé simple,
1:04:09 comme un signe de sa venue ici-bas, qu'est-ce qui est resté dans ces temps de misère et de la nuit ? Comme un signe de sa venue ici-bas, jadis, un gage de son retour, le cœur des dieux nous laissa quelques dons où nous goûtions, comme au premier, comme au jour premier de toutes humaines jouissances, car la grandeur n'est plus source de joie parmi les hommes ayant grandi hors de leur prise et nul cœur encore, ah, nul cœur pour les suprêmes délices n'est assez fort, seul palpite une sourde reconnaissance.
1:04:42 Le pain, je vous rappelle que le titre du poème c'est le pain et le vin. Le pain est le fruit de la terre et la lumière, cependant, doit le bénir. Il faut le dieu tonnant, ça c'est Zeus, la foudre, il faut le dieu tonnant pour que le vin donne sa joie. C'est pourquoi nous gardons souvenance aussi des immortels qui furent jadis nos hôtes et qui reviendront au temps propice, comme une obsession. La nuit ne durera pas éternellement, au temps propice.
1:05:12 c'est pourquoi les poètes aussi chantent le dieu du vin. c'est des potes qui se réunissent le dimanche, après le travail, avec une bonne bouteille. On a le droit d'être pompette un instant, ça change quand même des heures où nous perdons notre vie à la gagner. c'est pourquoi aussi, donc c'est sur le mot du Renaton dans tout ça. Les poètes aussi chantent le dieu du vin et leur louange versait tandis que Dieu ne jaillit point d'une vaine et factice ferveur.
1:05:44 Oui, leur parole est vraie, c'est la dernière strophe. Il est, Dionysos, Christ, vous voyez, il est, ce il, est intermédiaire entre les deux, il est celui qui réconcilie le jour avec la nuit. Vous voyez, l'éthaléptique, guide éternel du cœur des astres alternés, sa joie de tout temps, pareil à la verdure impérissable des pins qu'il aime, les arbres, des pins qu'il aime, à ce lierre aussi, autre attribut de Dionysos, il a souvent une couronne de lierre, aussi qu'il a choisi pour sa couronne, car il demeure, apportant lui-même à ceux qui se lamentent sans Dieu dans la ténèbre, un vestige des dieux enfuis.
1:06:24 Ce qu'on prédit, ce qu'on prédit les chants antiques des enfants de Dieu, les Sophocles, les Eschyles, les Platons, ce qu'on prédit des enfants de Dieu et les chants antiques, voient, nous le sommes nous, nous modernes. Ce sont là les fruits de l'Hespérie, concept hölderlinien. Hesper, c'est l'équivalent grec du latin occident, là où le soleil se couche. D'accord ? Les occidentaux, c'est nous les allemands par rapport aux grecs qui sont les gens de midi et les orientaux, n'en parlons pas.
1:06:56 Vous voyez, le découpage hégélien, fait cette fois en sens inverse. Donc nous, nous, les occidentaux, nous sommes les fruits de l'Hespérie. Vous savez, dans la mythologie, dans les travaux d'Hercule, il y a ce travail qu'on appelle un de ces douze travaux qui sont les pommes d'or du jardin des Hespérides. Beaucoup, ceux qui tiennent absolument à ce que ça désigne un endroit précis de géographie, disent que le jardin des Hespérides, qui ne comprennent pas la complexité de l'ordre symbolique, disent que c'est l'Espagne, les oranges d'Espagne, les pommes d'or.
1:07:29 Vous voyez ? L'Occident, c'est ça. Donc, ce qu'on prédit des enfants de Dieu, les chants antiques, voit, nous le sommes, nous, le nous est en italique. Ce sont là les fruits de l'Hespérie. Ô miracle ! Vous voyez, le poème se termine sur une note d'optimisme. En des hommes, c'est accompli le dire avec rigueur. « Croie qui l'éprouva, mais rien, quoi qu'il avienne, rien n'a force d'agir. Car notre cœur est mort, nous vivons tel des ombres. »
1:07:59 Jusqu'au jour, vous voyez, ça revient, jusqu'au jour où l'éther, notre Père, ayant reconnu les siens, leur appartiennent. Mais, le dernier mai, en attendant, sous-entendu, n'est-ce pas, vous êtes familiarisés, mais le fils du Très-Haut, donc on revient à la figure christique, durant la longue attente, le Syrien, descendu comme un porteur de torches parmi les ombres. Des sages et bienheureux le voient, sous-entendu, les sages antiques voient, n'est-ce pas, la nouvelle donne.
1:08:30 « D'un sourire, leur âme prisonnière s'étoile et la tiède clarté ranime leurs yeux morts. » C'est les deux derniers vers. « Dans les bras de la terre, avec délice, le titan sommeille et songe. » Et Cerbère, c'est le chien qui garde les enfers, et Cerbère, Cerbère même, le jaloux, boit et s'endort. Donc ça finit quand même sur un verre de bibine, excusez-moi, mais dont on a retrouvé la nécessité. En attendant, nous ne sommes pas, malheureusement, post-révolutionnaires, nous sommes toujours dans le conflit révolution contre révolution, dans cette confusion du jour et de la nuit.
1:09:09 Voilà, je tenais à répondre d'abord à ta question par ce poème, avec des thèmes qu'on va revoir, mais qui résument bien la panoplie symbolique qu'on va retrouver et ça va devenir de plus en plus clair, et surtout de moins en moins interprétatif, puisque là, il faut expliquer Hölderlin par Hölderlin à la fin, et c'est beaucoup plus clair. Avant que tu n'entames la conclusion de tout ton exposé, il y a une...
Pourquoi des poètes pour des militants : praxis et psyché
1:09:45 C'est peut-être moins une question que... Tentative de synthétiser sans réduire, j'espère, tout le propos que tu as tenu, mais si... Si on voulait faire une synthèse, et si j'ai bien compris, Hölderlin nous invite à habiter les ténèbres, car c'est une nécessité, et de... Tout en habitant ces ténèbres, de ne pas perdre de vue une autre nécessité, qui est celle de rétablir, de restaurer le sens en plein jour.
1:10:19 Donc la lumière. La lumière. Et... Je pense forcément... Parce que nous sommes entre communistes sur une chaîne communiste, je pense aux camarades qui peuvent nous écouter et qui peuvent s'interroger sur le profit qu'ils peuvent tirer de la lecture d'Hölderlin en des temps géopolitiques et politiques aussi chahutés que les nôtres. Comme tu n'as pas autre chose à faire. Voilà. Ouais. On connaît bien l'argument. Mais que je le comprends.
1:10:49 Et donc, je pense, avec tous les thèmes que tu as abordés sur la liberté, sur l'individu, sur la modernité, je pense à un autre auteur qui nous importe et qui t'importe sans doute encore plus encore, qui est Clouscard et qui parle donc de la colombe de la liberté chez Kant. Oui. Et qui s'envole au mépris de l'air. Et Clouscard nous dit avec provocation, il ne faut pas prendre ça au premier degré parce qu'il avait une grande admiration pour Kant.
1:11:21 Il dit, voilà, la colombe de Kant est libertaire parce qu'elle ne peut voler que grâce à la résistance de l'air. Et je me souviens qu'ailleurs, tu parlais aussi du fait que tu étais communiste pour l'individu, sous-entendu pour... Pour en arriver à l'individu. Tous les préconditionnements collectifs qui permettent l'éclosion de l'individualisme. Je maintiens. Et donc, ce serait intéressant de voir... L'individu qui est tout le contraire de l'individualisme. Voilà.
1:11:51 Et sur ce rapport de Hölderlin à la souffrance, à l'isolement, au délitement, qui fait écho... À la folie. Et qui fait écho à ce que certains appellent le vivre seul ensemble actuel. Mettre ça en parallèle avec le fait que le combat du mouvement ouvrier, c'est aussi un combat pour la liberté et pour l'individu. Compris en ce sens dialectique que tu as exposé. Un individu non pas opposé au collectif, mais comme sa suprême floraison.
1:12:23 Tout à fait. Non, mais je comprends bien la question. nécessaire. Et quant à aux camarades dont tu parles qui nous sont chers, je veux dire, avec Amman, mais qui pense quelquefois, comme tu l'as signalé, pourquoi perdre son temps en jouissance poétique ou... Bref, perdre dans la catégorie de ce que Clouscard, puisqu'il fait référence à la psyché, à quoi bon la psyché, alors que nous sommes dans la praxis, nous on a les mains dans le cambouis.
1:12:58 Je ne trahis pas ta pensée. Dans le cambouis, ne serait-ce que du militantisme, c'est une métaphore encore. Je répondrai... Non, je reste encore dans Clouscard avant d'y répondre. Clouscard, c'est peut-être l'avancée la plus décisive chez lui, c'est l'effort et... C'est toutes les œuvres qu'il a écrites pour réconcilier tout au long de ses œuvres, il y a un effort qui se maintient de réconcilier la praxis, précisément, les mains dans le cambouis, et la psyché, l'âme.
1:13:41 Et la psyché. Autrement dit, je vais dire à ses camarades d'abord, pour lesquels Rousseau n'est pas une référence négative, mais ils ont bien raison, que ce serait dommage d'hériter d'un Rousseau amputé où il y aurait le contrat social sans la nouvelle Héloïse. Parce que c'est indissociable où la nouvelle Héloïse, l'esthétisme, sans le contrat social. La psyché pour moi seul ou pour quelques proches, n'est-ce pas, dans un confinement de classe, ou alors, l'universel, mais abstrait.
1:14:20 Et donc, je commencerai, maintenant je donne la première réponse, car elle est dans le texte qu'on vient de voir à ses camarades. Il nous pose la question, que le dernier formule très bien, et pourquoi en ces temps d'ombre misérable des poètes ? Donc, leur impatience légitime devant la pertinence de la poésie dans les tâches qui nous attendent est d'autant plus valable que ça fait un moment qu'elle est posée la question.
1:14:53 Parce que là, on parle de quelqu'un qui l'a posée dans les toutes premières années du 19e siècle ou les dernières du 18e. Dans ces quelques années qui séparent la prise de la Bastille, de la restauration, de l'échec définitif ou provisoire des forces qui s'étaient opposées à la monarchie, à la réaction. Donc, et il répond, pourquoi en ces temps des poètes ? Mais ils sont, les poètes.
1:15:24 Nous dis-tu, pareil au saint prêtre du dieu des vignes errant de terre en terre au long de la nuit sainte. Je rappelle sa réponse qui semble un peu mystérieuse. Ils sont comme les prêtres de Dionysos. C'est-à-dire, et maintenant je réponds d'une manière plus explicite, plus laïque, si tu veux, que entre ce qu'on a vu là, le grand jour de l'Antiquité, mais entre nous, qui était un jour communautaire, oui, il y avait une communauté.
1:15:54 Nul n'était seul à supporter la vie, dit Hölderlin. mais c'était une communauté réservée à quelques-uns. Il y avait 20% d'hommes libres et 80% d'esclaves dans la cité grecque. D'accord ? La tâche qui nous attend, c'est d'étendre ce miracle à tout un chacun. Ce qui donnera, ce qui fera fleurir les individus, l'individu auquel nous faisions allusion tout à l'heure. L'individu non plus opposé à l'universel, mais comme ça, je le disais à l'instant, comme sa plus belle floraison quelque part.
1:16:28 Donc, entre la disparition du collectif, du collectif limité, la Grèce, mais qui est un collectif, ce n'est pas la dictature du souverain charismatique, pharaon, roi des rois en Perse, empereur de Chine, c'est le moment oriental, c'est le découpage de Hegel, c'est le même dans l'histoire. Et, c'est la phrase de Hegel, je la rappelle, l'Orient, sait qu'un seul est libre, les Grecs, savent que quelques-uns sont libres, voilà pour nos citoyens, les modernes doivent savoir, sont tenus, que tous sont libres, au moins en puissance.
1:17:07 Il n'y a plus de limite, là, d'accord ? Le jour ayant disparu, le jour antique, celui d'une liberté restreinte à quelques privilégiés, pour être simple, et le retour du collectif répandu à tout le monde, ce qui reviendra d'après Hölderlin, à la fin de la nuit que nous vivons, lorsque dans un fracas de foudre, ils surgiront, les libérateurs, n'est-ce pas ? C'est ce qu'il dit, vous vous rappelez, entre les deux, il n'y aurait pas de passage, il y aurait une extinction définitive, s'il n'y avait pas un pointillé qui assure la continuité entre ce qui a disparu et ce qui doit revenir.
1:17:45 C'est cette continuité qu'est la psyché. C'est la fidélité à des traces, à des traces mnésiques, d'abord, qui sont dans la sensibilité, l'individu garde en lui-même des choses dont il ne sait pas qu'elles sont des sens collectifs. mais le simple bonheur qu'on voit en voyant un beau paysage, on peut penser, n'est-ce pas, que c'est quelque chose qu'on vit individuellement, mais il en a fallu des défrichements, des marais asséchés, des forêts coupées, des champs plantés pour qu'il y ait une chapelle romane dans un champ de blé qui fasse un beau paysage, mais que de labeur représente le champ de blé.
Mnémosyne : le plus vient du moins
1:18:31 Ce n'est rien de naturel. Je ne parle même pas de la chapelle, qui demande, comme le champ de blé d'ailleurs, l'effort du bras et de l'intelligence. Donc, il y a ce pointillé, c'est ma première réponse. Je vais donc prendre des extraits maintenant parce que je crois que avec notre lecture, analyse un peu prétentieuse, mais notre lecture attentive, qui est attentive du pain et du vin, on a à peu près toutes les thématiques que je vais illustrer maintenant et qui seront simples à voir.
1:19:05 que l'opposition du jour et de la nuit recouvre celle de la Grèce et du christianisme, de l'antiquité païenne et de la modernité chrétienne, en termes historiques, de l'immanence, en termes philosophiques, et de la transcendance. Dans l'immanence, le Dieu qui est là, dans les bois, dans les forêts, dans les sources, les nymphes, ce n'est pas Dieu, d'ailleurs, c'est le divin, opposé à la transcendance, le jour où le Père a détourné des hommes son visage, le Dieu présent par son absence, ce qu'on appelle les apôtres de la théologie négative, Dieu qui est présent par son absence, qui nous parle par son silence.
1:19:52 Maintenant qu'on est familiarisé avec ces dichotomies, on peut, de manière plus facile et plus sûre, comprendre les extraits que je vais lire maintenant qui reprennent les mêmes thèmes, n'est-ce pas ? Je reviens par exemple du rapport de l'humain au divin, puisque j'avais cité tout à l'heure ce réactionnaire de Jean Beaufret, l'un des disciples les plus médiatisés de Heidegger, en France, et l'un de ceux qui ont le plus fait pour sa réception en France, et qui a beaucoup travaillé sur Hölderlin, qui disait, je vous l'ai dit tout à l'heure, on voit à quel point l'opposition du divin et de l'humain chez lui dépasse en profondeur et en portée celle de Hegel qui ne voyait que l'opposition de la famille et de l'État.
1:20:38 Je vais prendre Hölderlin qui oppose l'humain et le divin, que j'extrais de son ode qui s'appelle Mnémosyne, c'est-à-dire la divinité qui, dans la mythologie grecque, préside à la mémoire, Mnème, amnésie, perte de mémoire, moyen mnémotechnique, etc. Mnemosyne, quand on est un petit peu cultivé, tout le monde sait que Mnemosyne, c'est lié à la mémoire, mais il faut aussi rappeler parce que c'est moins immédiat qu'elle est aussi d'après la tradition mythologique celle qui a institué le langage et les mots.
1:21:18 On voit que les deux sont inséparables. Si je dis tiens, il y a un verre sur la table, c'est que je reconnais, j'ai souvenir que cet objet-là devant mes sens correspond à l'idée de verre que j'avais avant. C'est important. Alors voilà ce passage du rapport du divin et de l'humain, extrait, puisque l'hymne est long, de Mnemosyne. Car ils n'ont pas tout pouvoir, les célestes. Ah bon ? Ils ne sont pas tout puissants ? Non, pourtant c'est les dieux, les célestes. Car ils n'ont pas tout pouvoir, les célestes.
1:21:49 En effet, les mortels, alors là, ils parlent de toi, d'Étienne, de moi, de nous, de vous, de tout le monde, les mortels. Les mortels, avant eux, avant les célestes, atteignent l'abîme, rappel de la finitude. Sauf que là, Hölderlin, par un prodigieux renversement, en fait un plus par rapport au Dieu et non pas un moins. Ils sont immortels et nous on meurt, alors on pense que c'est un moins. Je rappelle que pour des marxistes, il faut s'habituer à comprendre que le plus vient du moins.
1:22:24 Pour qu'il y ait la théorie la plus-value, il a fallu, la théorie la plus-value pour clarifier le fait que la richesse capitaliste vient d'un moins. C'est-à-dire qu'on ne paye pas le travail à sa valeur. On diminue sa valeur au moment de le rétribuer. Ça vient d'un moins. C'est important ce qu'on est en train de voir là. Que dans le mythe de Prométhée, ceux qui font la supériorité de l'homme, sur tous les animaux, c'est son moins. C'est parce qu'ils n'avaient pas l'agilité au détriment de la force comme l'oiseau qui peut s'envoler au moment où on veut l'attraper.
1:22:57 Qu'il n'avait pas la force sans l'agilité comme l'éléphant ou le fauve, etc. Il n'avait rien. Il n'avait pas de griffes pour creuser. Il n'avait pas les canines de la panthère pour déchirer. Bref, il est tout nu. Il n'a pas d'écailles, il n'a pas de poils, il n'a pas de plumes. C'est le mythe de Prométhée. Et c'est de ce moins qu'il va faire la force car du coup, il va avoir recourir à ce qu'aucun animal n'a, n'est-ce pas ? C'est le feu. Et là encore, au sens propre comme au sens figuré.
1:23:28 Le feu de l'intelligence du savoir des Lumières, celui du siècle des Lumières, le feu de la pensée, mais aussi le feu, le vrai feu, le feu au sens propre qui fait fondre les métaux et qui est à l'origine de la praxis. Le feu qu'on obtient en frottant deux silex les uns contre les autres dès l'origine de la praxis. Donc, retournement incroyable, comme c'est très court, je le reprends, car ils n'ont pas tout pouvoir, les célestes. En effet, les mortels, avant eux, atteignent l'abîme.
1:24:02 Ainsi, j'enchaîne maintenant avec eux, donc avec vous et moi, avec eux, cela change. Il ne faut plus parler de notre finitude comme d'une tragédie qui devrait nous paralyser et nous condamner à la dépression. Ou comme dit Nietzsche, rappelant dans sa première publication La naissance de la tragédie, citant la tradition du faune, mais je cherche son... bref, ça va me revenir.
1:24:34 Marsyas, du faune Marsyas, qu'il avait été poursuivi toute sa vie par quelqu'un qui disait, dis-moi, quel est le secret, n'est-ce pas, de l'existence de l'homme, etc. Et tout d'un coup, le faune se retourne dans un homme malheureux. Tu veux savoir le secret. Le secret, c'est que pour un homme, il faudrait mourir. Aussitôt être né, il faudrait mourir. Ou si c'est trop tard, n'est-ce pas, si on est déjà né, mourir aussitôt après. Très pessimiste. C'est-à-dire qu'il y a un insoutenable à la base de l'existence humaine.
1:25:05 D'accord ? Et voilà que là, Hölderlin le retourne. Et de ce moins, il fait un plus. En effet, les mortels, avant eux, atteignent l'abîme. Ainsi, avec eux, l'écho change, car il est long le temps, mais il survient le vrai. C'est-à-dire, comment apparaître avec Hölderlin ? La revanche de plusieurs concepts qui forment ce que j'appelle moi le triangle maudit, n'est-ce pas, dans la pensée contre-révolutionnaire post-moderne.
1:25:35 Les trois concepts les plus combattus par ceux qui se croient à l'avant-garde, n'est-ce pas, aux avant-gardes de la pensée. Certains disent post-marxistes. Ou pas ? C'est comme la taupe, on croit qu'elle a disparu, mais en fait, elle creuse. Quand elle repointe son museau à la surface, c'est la panique. Donc, par exemple, il y a les jaunes. À savoir, le triangle et là trois sommets. L'homme, on a vu tout à l'heure que Hölderlin, ce qu'il regrette, de la Grèce, c'est aussi la sacralisation, non pas des dieux, mais de l'homme, lorsqu'un dieu marquait de son sceau le fond de l'homme.
1:26:10 L'universel, c'est-à-dire le collectif, mais le collectif, cette fois, en extension, et pas seulement limité, à ceux qui sont les maîtres au sens social du terme, au sens qui s'oppose à l'esclave, et l'universel. Pardon, je me répète, l'homme, l'universel, et il manquait une troisième notion, le progrès. Ce sont les trois notions les plus combattues. Progrès, c'est la vieille gauche, il croit ça, c'est fini, vous voyez, il y a, il y a des exemples.
1:26:44 Et voilà, Hölderlin dit, dès l'instant que les mortels atteignent l'abîme, avec eux, l'écho change, l'écho de l'abîme, car il est long le temps, mais il survient le vrai. Donc ça reprend l'idée qu'on a vue tout à l'heure, qu'on traverse une nuit, une conscience malheureuse, une nuit où on a un peu isolé les uns des autres, on n'a plus la lumière qui nous rassemblait sur l'agora, sur la Pnyx, qui rassemblait quelques-uns.
1:27:15 Mais, ce n'est pas une nuit désespérée, c'est au contraire qu'il y a une perspective de fin de la nuit, lorsque dans un fracas de foudre, ils surgront les maîtres de la lumière. Voilà. Donc, je tenais à rappeler cette partie dans Mnemosyne, vous voyez, c'est lié à la mémoire, il faut rester fidèle, c'est ça la mémoire, quelque part, pour anticiper sur l'avenir, pour ne pas sombrer dans le désespoir, ou dans le découragement, simplement, comme beaucoup, les jeunes dont tu parles, souvent parmi les meilleurs, c'est qu'ils donnent le plus d'eux-mêmes dans une action militante, c'est souvent eux qui jettent l'éponge, à un moment donné, dans l'amertume, ou dans le temps qui est trop long, qui n'ont pas réfléchi à ce que Hegel appelle la patience du concept.
Germanie contre la lecture heideggérienne
1:28:05 donc voilà, je ne sais pas si j'ai répondu à ta question, parfaitement, mais peut-être, peut-être tout de même, je terminerai sur quelques passages très court, qui, j'y tiens, parce qu'il y a une telle mainmise des Heideggeriens, et surtout en France, encore, puisqu'en Allemagne, sur l'interprétation de Hölderlin, que je prends plusieurs exemples, il y a celui qui est à la fin de l'hymne, appelé Germanie, donc apparemment, qui va du côté de Lille, Heidegger, c'est censé être un Hölderlin à l'identité allemande, la Germanie, etc., sauf que là où Heidegger disait que la plus grande invention de la métaphysique occidentale, c'est la création des Panzerdivisionen, c'est une Germanie tout de même assez musclée et même blindée, si je prends la métaphore des Panzers au sérieux,
1:29:15 je regarde la conclusion de cet hymne, oui, je vous dis quand même le début, c'est une entité féminine qui dort à l'ombre des forêts, Germanie, elle n'est pas encore visitée par le monde grec, par la lumière, je veux quand même visiter juste le début parce que c'est magnifique, la prêtresse, c'est au féminin, des filles de Dieu, la plus taciturne, allemande, tu vois, c'est pas la gaieté française, les bulles de champagne, la plus taciturne, trop éprise de silence en sa simplicité profonde, c'est elle qui cherche, c'est l'aigle qui vient de l'Orient, cherche, c'est elle qui regardait de ses grands yeux, comme ne sachant point qu'une tourmente au-dessus d'elle venait de déchaîner sa brillante et mortelle menace, où tu retrouves ce qu'à l'extrême droite on fait croire que tout d'un coup, oui, d'accord, le monde occidental, la dominante germanique, la dominante statistique, ce sont les plus nombreux,
1:30:25 a été émoussé et pourri dans sa force par cette judéité qui nous vient par christianisme interposé de l'Orient, vous connaissez la suite, malheureusement, c'est devenu des thématiques courantes, post-nietzschéennes, sans le génie et l'humour de Nietzsche, ça fait beaucoup, donc, la prêtresse des filles de Dieu la plus taciturne, trop éprise de silence en sa simplicité profonde, c'est elle qui le cherche, elle qui regardait ses grands yeux comme ne sachant point qu'une tourmente au-dessus d'elle venait de déchaîner sa brillante et mortelle menace, l'enfant, toujours à la Germanie, pressentait proche de meilleurs jours et le ciel, jusqu'en ses lointains, fut saisi de surprise à découvrir en cet être grand par la foi, la foi, la croyance, mais aussi la fidélité, c'est le même mot en latin, fides, le plus fidèle étant celui qui remonte de plus loin dans le passé, la mémoire, la puissance d'en haut prodigue de bienfaits, les dieux mandèrent donc leur messager, c'est l'aigle en général, le messager des dieux, et promptes à la reconnaître, ils songent souriant,
1:31:35 toi qu'on ne peut briser, tu dois subir l'épreuve d'une autre parole, et regardant la Germanie, à voix forte, le jeune envoyé proclame, c'est toi l'élu, l'élu bien sûr, la toute aimante, et tu as acquis la force de supporter un lourd bonheur, depuis les jours où caché dans la forêt parmi les pavots en fleurs, proies ivres et douces du sommeil, tu ne prenais point garde à moi, bien avant que des êtres plus humbles, eux aussi, aient senti ton orgueil de vierge, et s'étonnent, de qui est-elle née, et d'où venu ?
1:32:06 Et donc je vous dis la fin, pour montrer qu'on n'est pas dans les Panzer Division, cette Germanie-là ? Oh, nomme enfin toi, fille de la terre sacrée, nomme ta mère, contre les rocs, les eaux bruissent et l'orage en la forêt sonne, et quand ce nom est proféré, la rumeur d'un passé divin renaît du fond des âges, ah que tout est changé, et des lointains justes annonciateurs de joie, le futur aussi brille et nous parle, mais l'été, au cœur de ce temps, et la virginale terre sacrée, vivent ensemble une vie sereine, et il leur plaît, eux, à qui rien ne manque, en souvenir de jadis d'être tes hôtes aux Germanies.
Le chant collectif et le divin
1:32:41 Ces fêtes où rien ne manque et où tu deviens prêtresse et conseillère sans armes des peuples et des rois. Ce n'est pas la même Germanie. Déjà, n'est-ce pas ? Alors, le poème dont je ne dispose pas aujourd'hui, mais je crois que j'en connais un petit bout quand même dans ma mémoire, c'est un poème qui s'appelle « À la terre mère » « Les trois frères ». « Les trois frères », ça prend la forme de trois strophes qui alternent.
1:33:15 La première fait allusion au chant collectif. On est en continuité avec ces thématiques, je ne passe pas à autre chose. Au contraire, je montre que c'est de plus en plus concret. Et il compare l'aède, le poète à celui qui frôle avec ses doigts les cordes de la lyre et puis à peu à peu les notes commencent à s'épancher, à bruire et montent le chœur de la collectivité, le chœur de reconnaissance un peu comme dans le spirituel ou le gospel par exemple.
1:33:45 Il y a le preacher singulier et puis la réponse « Yes, my Lord » par exemple. Bon, le collectif. Ça, c'est la première catastrophe. La deuxième, l'antithèse. Commence par ce vers « Épargne cependant au puissant celui qui chante seul ». Donc, deuxième moment, celui qui correspond à la nuit dans le pain et le vin que nous avons lu de plus près tout à l'heure. N'est-ce pas ? Lorsqu'on dirait aujourd'hui, c'est un peu le cas des jeunes gens à qui tu parlais, avec cette tristesse de penser que chacun est dans sa bulle en gros, épargne cependant celui qui chante seul.
1:34:26 Car souvent, j'ai entendu le prêtre du Dieu ancien. Il y a une sévère critique des clergés qui ont récupéré l'idée collective. Parce que religion veut dire à l'origine reliée. et rien n'est plus faux que le blasphème de celui qui fait croire qu'il est dans le collectif et qui en fait n'est pas poursuit des buts singuliers. Voilà ce poème-là. Et alors, et ça conclut par quand il revient à la première strophe au chant collectif, il dit, et c'est là qu'on voit le rapport du divin et de l'humain, je vais arrêter avec cet exemple, car le plus haut lui-même, le divin, ne saurait exister si la communauté ne lui envoyait pas son chant.
1:35:27 Ça veut dire que, et ça, Hegel reprend ça dans sa théologie, si je puis dire, quand il examine les figures de la vie, la religion révélée, vous savez, chez lui, il y a la religion naturelle, l'animisme le plus répandu, puis la religion esthétique, c'est le monde grec dans son code hegelien, et puis il y a la religion révélée, offenbar, ouverte, n'est-ce pas, à tout le monde, sous-entendu, urbi et orbi, que le christianisme incarne. Mais pour pas qu'on croit que c'est le christianisme de l'église, des curés, etc., il y a d'abord ce distique de Hölderlin que nous évoquions tout à l'heure, off-recourse, si je puis dire, c'est toute ma force, je hais la tourbe des seigneurs et des prêtres, et par-dessus tout, je hais le génie qui s'accointe avec ça, avec eux.
1:36:17 Donc ça évite tout contresens. Mais quand on parle de christianisme ici, je pense plus à Descartes qu'à Saint-Augustin. Je n'ai rien contre Saint-Augustin, mais enfin, je veux dire, l'approche cartésienne d'un monde, on ne peut plus laïque, où il n'y a plus des nymphes dans les sources, mais H2O, Descartes a ce sens métonymique, l'approche positive du monde, dédivinisé, c'est pour ça que je dis quasi laïque, dédivinisé, cette approche-là ne pouvait apparaître qu'au sein d'une civilisation qui a une religion qui dit que mon royaume n'est pas de ce monde.
1:36:59 Le divin n'est pas ici, il est au-delà, ce qui fait que, il est au-delà où il est nulle part. Et donc, on ne rencontre jamais ce qui est plus rassurant, que le monde grec, on est toujours en train d'enquêter, de faire un hubris qui fait que la tragédie doit venir après rétablir l'équilibre. Par les deux ressorts qu'Aristote prescrivait à la tragédie, la terreur et la pitié, la purge, ça vient de là, la catharsis, ça veut dire pur. Voilà. Donc, je tiens à rassurer ces jeunes gens.
Conclusion : le droit d'être sentimental
1:37:31 Et pour les rassurer définitivement, je reprends ma référence à la psyché, ce concept clouscardien, mais cette fois, en citant Marie-Antoine Rieux, qui est ce professeur de philo qui exerçait à Toulouse dans les dernières années de vie de Clouscard, et qui était tombé sur ses ouvrages. Clouscard était à Gaillac, qui n'était pas loin, donc elle lui a rendu visite, et c'est cette visite et les dialogues qui sont à l'origine d'une de ses dernières publications qui est vers un nouveau progressisme.
1:38:09 Et cette Marie-Antoine Rieux nous confiait, nous sommes allés voir Clouscard, devant lui, je m'en rappelle très bien, elle disait, vous savez, je ne perds pas mon fil, je pense à la psyché, qu'il ne faut pas d'endurcissement de militantisme, croire que c'est un handicap, ou d'un luxe qu'on ne peut pas se permettre. Elle disait, vous savez, ce qui est important pour moi dans votre œuvre, en disant à Michel, Clouscard, ce qui est important, c'est que mes beurettes, mes élèves, elles avaient pas mal de filles d'immigrés, mes élèves, en découvrant vos thématiques, ont dit finalement qu'elles ont le bonheur de recouvrir le droit d'être sentimentale.
1:38:49 car c'est un droit qu'on nous dénie. Lorsque l'écume de la culture bourgeoise, libérale, libertaire, je pense à Philippe Sollers, se dit, mais il faut baiser, il faut baiser, il faut avoir des sentiments. C'est ça. Voilà. C'est ma conclusion. Ne vous laissez pas avoir. Ne laissez pas la psyché au maître, au patron. C'est votre droit et de même que, ce sera ma dernière citation, Saint-Just, qu'on ne peut pas soupçonner quand même d'être contre-révolutionnaire, disait, le bonheur est une idée neuve en Europe.
1:39:25 Merci infiniment, Dominique, et je dirais juste, vive Hölderlin et vive le communisme. Merci.