Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Questions du public et repères d'histoire de la philosophie
0:01 J'aimerais bien, pour une fois, vous commencer par vous donner la parole, justement parce que vous êtes de ceux qui ont une présence, une attention récurrente, et donc, comme je vais un peu à bâton rompu, et que je fais beaucoup de détours, est-ce que... je me suis demandé si c'était pas nécessaire, ou je le pense d'ailleurs, que vous donnez la parole et que vous posiez des questions, les questions qui... soit... il y a déjà toujours au moins trois raisons de poser des questions, la prioritaire c'est parce qu'on a pas compris, ou c'est pas très clair, ça va de soi. La seconde, on a compris mais on voudrait... on n'est pas d'accord, on a compris mais on n'est pas d'accord, ça fait une raison au moins aussi importante, et troisièmement, on a compris, on est d'accord mais on voudrait en savoir plus, sur ce point-là.
0:59 Ça fait quand même pas mal de raisons d'en poser, et donc voilà, je suis à votre disposition, en particulier sur la séquence de philosophie de la connaissance. Enfin, c'est-à-dire qu'il y en a qui sont titillés par un problème qu'on a vu dès le début, dès l'introduction du concept de philosophie, il n'y a pas de souci. D'ailleurs, c'est marrant qu'il fasse intervenir Locke, ça remonte quand même au XVIIe siècle. Or, encore maintenant, on en voit des effets dans la tradition de la philosophie anglo-saxonne, où c'est le plus souvent l'histoire des idées. On ne connaît pas l'exercice français de la dissertation de la grecque, absolument inconnu, par exemple, en Angleterre.
1:33 Moi, j'y connais pas mal d'étudiants qui sont dans les deux systèmes, ils comparaient, et on trouve encore ça. Et le seul autre pays qui a la philosophie en terminale en Europe, à savoir l'Italie, on dit cours de philo, mais en fait, il n'y a pas de réflexion sur les concepts ou programmes comme chez nous. Chez nous, là aussi, c'est une compile historique en Italie. Voilà ce que disait Aristote, voilà ce que disaient les stoïciens, voilà ce que disaient les épicuriens, et ainsi de suite. Donc, petit préalable historique, c'est intéressant ta question à ce niveau-là.
2:03 Oui, il y a un lien. Il y a un lien, sans doute, à mon avis, inaperçu de Locke lui-même. C'est le fait que, dès que tu abordes la problématique de l'union de l'âme et du corps, pour parler, comme à l'époque, de la philosophie dite classique, je donne des repères à la philosophie. Grande périodisation, il y a la première grande période, c'est les Socratiques, si vous voulez, au sens strict, c'est-à-dire Socrate, Platon et Aristote. Puis, après, il y a les écoles morales, les épicuriens et les stoïciens, qui correspondent historiquement à la période dite Alexandrine, grosso modo.
2:41 Puis, il y a un grand silence, je ne vais pas me faire engueuler par de Libera, qui est le spécialiste de la philosophie du Moyen-Âge, mais je veux dire, je ne dis pas qu'il n'y a pas de très grands philosophes au Moyen-Âge, il y en a. Mais je veux dire, il y a cette grande parenthèse avant le réveil cartésien de la scolastique, qui occupe, c'est l'époque où la philosophie est, comme on dirait à l'époque, « Ancilla theologiae », c'est la servante de la théologie. Et à partir du moment où saint Thomas d'Aquin a décidé que, pour donner un justificatif au pouvoir de l'Église, il fallait peut-être travailler Aristote, fondé sur Aristote, parce qu'avant saint Thomas, je veux dire, il n'y avait pas besoin de justificatif, un coup de massue, un coup de hallebarde, c'est que je disais, sur les pouvoirs, et puis, vous savez, les peuples sont terribles, les peuples se manifestent, il y a eu le mouvement des communes au Moyen-Âge, au XIIIe siècle, et tout ça, ça a commencé.
3:30 Il y a des hérésies surtout, les cathares, les vaudois, les machins, et puis ils sont tous communistes, ces gens-là. Je suis sérieux. Si vous remarquez bien, je fais une petite parenthèse historique, chez les vaudois, les cathares, on dit toujours, leurs accusateurs à l'Inquisition, ils mettent les femmes en commun, ils mettent les propriétés en commun. Et puis, ils se livrent à des débauches épouvantables, homosexualité, enfin, ils vendent toujours les mêmes fantasmes. Mais en fait, ce qui terrorise chaque fois l'accusateur, c'est qu'ils mettent les biens en commun, y compris les femmes.
Galilée et Descartes : l'ordre mécaniste des corps
4:01 Et comme Marx dit, toute première relation de propriété, il parle de la séparation de l'homme et de la femme dans la division sociale du travail, c'est quand même intéressant comme petite remarque. Donc je reviens à ce que tu disais, quand on envisage le problème de l'union de l'âme et du corps, donc c'est à partir de Descartes, il y a l'apogée de la philosophie dite classique, les cartésiens, même s'ils s'opposent à Descartes, je pense à Spinoza, à Leibniz, mais qui héritent de la nouvelle position de problème que Descartes inaugure, qui initie la philosophie dite moderne, donc, et qui est l'apogée de la métaphysique classique européenne, à cette époque-là, je veux dire, les systèmes de Spinoza et de Leibniz, de Malebranche, etc., c'est Descartes.
4:48 Donc voilà pour la contextualisation. Quand tu fais intervenir l'âme, je reprends maintenant directement à ta question, la différence avec le corps, c'est que l'ordre du corps est mécaniste, l'ordre des corps est mécaniste. C'est ça la grande trouvaille de l'époque. Elle ne vient pas d'un philosophe à l'origine, elle vient d'un savant, c'est Galilée quand même. Et après, c'est Descartes qui va formuler le concept d'inertie, que Galilée trouve empiriquement, enfin empiriquement, c'est le même contre-sens pour Galilée, qui dit toujours avoir besoin, en plus d'être vérifié dans l'expérience, d'avoir la formulation mathématique adéquate, mais je veux dire qu'il l'a trouvée opérationnellement, voilà, alors que Descartes est le premier à le formuler dans les termes d'aujourd'hui, un corps qui n'est soumis à aucune force, corrigez-moi si je me trompe, les scientifiques, soit au repos, soit animé d'un mouvement rectiligne uniforme, en gros c'est ça.
5:35 Et donc, l'ordre des corps est mécanique, ça a l'air du rien, mais mécaniste. Mais c'était déjà une énorme révolution, on sort de plusieurs millénaires de matière animée, d'inclination, d'impetus, pour expliquer les mouvements des corps, on a dit que le caillou avait une impetus, il avait une vision finaliste, naïve, les exemples proverbiaux, c'est Aristote qui explique l'accélération des corps dans leur chute, parce qu'il avait, c'est un fin observateur, Aristote, il avait très bien vu, comme même d'autres avant lui, que les corps accéléraient dans leur chute, il ne faut pas être grand clerc, mais l'explication qu'il en donne est intéressante, il dit, oui, il ne faut pas oublier que chez lui, s'il y a mouvement, c'est qu'un corps doit rejoindre son lieu naturel, alors les corps lourds vont vers le bas, car le lieu naturel des corps lourds, c'est le bas, ben oui, à l'époque, le bas et le haut sont des substances, que je voulais vous dire, et la fumée, qui est au contraire un corps léger, va tout naturellement vers le haut, vous, vous savez comme moi, que la fumée tombe comme du plomb dans le tube de Newton,
6:45 mais c'est l'explication qu'il en donne, peu importe qu'il soit trompé, on ne veut pas être anachronique, et demander à un savant de l'époque de Neandertal, on vous a dit tout à l'heure, d'avoir déjà tout le calcul infinitésimal, Descartes a trouvé tellement de trucs, ou Aristote, qu'il peut se planter par ailleurs, par contre, son explication est très significative, il dit, les corps accélèrent, parce que c'est comme les chevaux, quand ils rentrent à l'écurie, ils sentent de loin l'odeur de l'écurie, donc ils accélèrent, parce qu'ils sentent leur lieu naturel, leur chez soi, quoi, on voit bien le côté finaliste, anthropomorphique, bon, alors tout ça, est arrasé, par le mécanisme galiléo-cartésien, qui règne jusqu'à aujourd'hui, officiellement, il ne faut pas oublier quand même, il y a l'inerte, et puis il y a le vivant, et même le vivant, Claude Bernard, qui est le premier à fonder la biologie, à peu près, de manière scientifique, c'est le célèbre énoncé, que vous connaissez sans doute, le vivant c'est le mort, on a une approche scientifique, et non délirante du biologique, que depuis, que en gros, on y applique des modèles physico-chimiques,
7:55 ça veut dire ça, c'est-à-dire les mêmes modèles, que pour les corps inertes, bon, je peux vous dire, ça nous est acquis, mais à l'époque de Descartes, c'était quand même du nouveau, cette désanimation, pardon pour ce barbarisme, du monde qui nous entoure, et de le rendre à son inertie, et de garder l'âme seulement, pour du côté du cogito. Et j'en profite, et c'est pas du tout, on est au cœur du sujet, c'est un des autres, pour répondre à ta question, c'est que ce faisant, Descartes, ô surprise, accomplit, et Hegel aurait dit, en termes de ruse de la raison, un des fondements de la civilisation chrétienne.
Descartes accomplit la transcendance chrétienne contre l'animisme
8:42 Je ne sais pas si quelqu'un d'entre vous, voit le rapport. En général, on les oppose, Descartes, c'est le monde, hein, il n'y a pas plus infidèle au texte de Descartes que ce qu'on appelle cartésien dans le langage courant. Enfin, voilà, Descartes, c'est les pieds sur terre, c'est, alors Pascal, lui, c'est Dieu, c'est le mystique, c'est, là, on comprendrait, mais alors Descartes, quel rapport ? Vous voyez, pas grave, avec le christianisme, le fait de désanimer ce qui nous entoure. Le christianisme, comme l'islam, comme la religion judaïque, dans l'ordre, donc, le judaïsme, le christianisme et l'islam, dans l'ordre chronologique, si vous voulez, ont en commun d'être des religions de la transcendance.
9:26 Mais rien de ce qui nous entoure n'est-à-dire que Dieu, qui a le principe de vie. Il peut le communiquer à l'homme, d'accord, mais tout le reste est inerte. C'est pas rien de dire que ça est animé, que ça est animé. C'est l'ancien monde. Vous voyez, ce que Hegel appelle la patience du concept, il faut 20 siècles pour qu'un énoncé abstrait commence à s'actualiser un petit peu. Je veux dire qu'il n'y aurait pas eu le monde scientifique et technologique que nous connaissons dans ce qu'on appelle l'Occident, disons bon, maintenant, il y aura d'autres cas et on y aura à revenir. On n'aurait pas eu cette émancipation qui va dans le droit fil du programme de Descartes rendre l'homme maître et possesseur de la nature.
10:03 On n'aurait pas eu ce programme-là dans une civilisation où il ne faut pas toucher cette source parce qu'il y a des nymphes, parce qu'elles sont sacrées. Je suis sérieux, j'ai vécu en Afrique pendant très longtemps et je dis ça avec beaucoup de respect. Il n'y a pas plus animiste que l'Afrique subsaharienne. Même des cadres bancaires, j'en ai connu, qui ont fait leurs études à Harvard, tout ce que vous voulez, il y avait un écroulement un jour parce qu'à cause de malfaçons du palais des congrès au Niger, heureusement, il n'y avait personne parce qu'il y avait la conférence nationale deux jours avant. J'ai dit à un ami un Nigérien, il m'a dit non, tu t'en es bien tiré, heureusement que vous n'étiez pas là en session.
10:35 Il m'a dit non, je ne craignais rien parce que dans notre famille on a une alliance avec l'air. Et donc, je me serais transformé en courant d'air aussi, mais très sérieusement, aussi sec. Et un deuxième exemple, je ne vais pas regarder que cette anecdote, mais j'avais une amie à ce moment-là qui préparait l'agrégation de lettres et qui avait sa petite promenade à la Cante régulière pour aller voir les dunes pas loin de Niamey pour aller voir Bûcher. Elle avait un chauffeur à sa disposition et elle me raconte qu'un chauffeur que j'avais choisi à la mission catholique pour avoir un type qui est sûr d'avoir le permis de ne pas trafiquer, la sécurité, quoi, alphabétiser, la banque prendre les bordereaux impeccables, bon, et elle me raconte ça, c'est qu'ils reviennent vers la voiture je pense à un humus de journaux ma tête et la nuit tombe très rapidement là-bas, il n'y a pas de crépuscule très long et il lui dit madame, allez un peu devant là parce qu'il y a des voyous qui ne me cherchent pas là-bas.
11:27 Des buissons jusqu'à l'horizon, c'est le Sahel, c'est sub-désertique. Des petits feux au loin, des petits villages peuls, pas très rassurée, elle va à la voiture et puis elle voit dans le rétroviseur qui revient, elle dit bon madame, vous pouvez y aller, ben, où sont tes amis ? Les blancs, on ne peut pas les voir et ce sont les génies de ma mère qui sont venus du Burkina pour me dire que je n'ai pas donné assez de mil sur la tombe de ma mère. Et il avait une discussion avec les génies de sa mère, c'est quand même extraordinaire comme histoire, c'était un type, vous voyez, tout à fait normal, bien plus normal que moi à mes heures et qui a eu cette réponse et surtout là où je voulais en arriver et je leur ai dit, je leur ai dit bon, vous là, vous c'est les génies, je vous ai déjà dit que quand je travaille avec le blanc là, il ne faut pas m'emmerder.
12:16 C'est extraordinaire, vous voyez, le côté réaliste presque de la réponse. Voilà, donc, c'est pour vous dire que quand je parle d'animisme, c'est quand même ce qui a animé le cas de le dire l'humanité par contre. Alors, les gens l'ont mieux partagé, pour paraphraser Descartes, ma grand-mère corse qui baise le crucifix ou on prie Saint-Antoine de Padoue pour retrouver sa bague, tout ça, ce n'est pas très chrétien, ce n'est pas une critique. Mais voilà, donc, avec Descartes, on actualise le sérieux du christianisme, on fait la chasse aux idoles.
L'âme appelle la finalité : Locke, Coleridge, Kant
12:47 C'est ça, la chasse à l'immanence. Voilà. Donc, ce n'est pas encore au cœur de ta question, à partir du moment où je fais intervenir l'âme, mais l'âme au sens cartésien, c'est-à-dire une substance complètement séparée, je parle de la substance de la res extensa, de l'étendue, de la chose corporelle, qui est l'objet du physicien ou du géomètre, selon Descartes, l'âme reste une notion théorique, elle est là, s'il y a une critique à faire de Descartes, elle est là, c'est qu'il est fasciné par la visée théorique et avec cet oubli qu'ont tous les grands philosophes à un moment donné, lorsqu'ils sont dans leur modélisation cognitive, qu'à l'origine, le principe de la philosophie n'est pas cognitif.
13:34 C'est qu'il y a une recherche de sagesse qui est primordiale par rapport à la recherche du savoir. Où je veux en arriver ? C'est que tu ne peux pas parler de l'âme sans faire intervenir dans la notion de finalité. Et là, on n'est plus dans l'ordre cognitif. C'est pour ça que c'est insoluble en termes cartésiens l'union de l'âme et du corps, d'où les délires, la glande pinéale et les... Voilà. Et donc, Locke, à son tour, s'il refuse l'union de l'âme et du corps, ce n'est pas du corps, c'est à cause de l'âme. Et là, encore plus, il y a une constante de la pensée anglo-saxonne qui dirige le néopositivisme moderne, en gros.
14:07 C'est qu'il n'est pas question d'aborder la moindre résonance téléologique pour ceux qui... Tout ce qui concerne l'explication d'une chose par une fin, un but qu'on poursuit. En philosophie, on préfère dire fin que but. Je dis ça parce que mon but, c'est de prendre le métro. Mais pourquoi ? Pour arriver à l'heure où ? Au lycée. Pourquoi ? Parce que mon but, c'est le bac. La fin, c'est quand c'est fini. C'est ce qu'il y a derrière tout ça. C'est ce qu'on a oublié, en fait. D'accord.
14:38 Et vous ne connaissez pas ce magnifique poème d'un poète anglais qui s'appelle Coleridge, qui est de la fin 18e, début 19e, à une époque où ça bouge beaucoup et où le romantisme est en train de couver ses griffes. Et Coleridge, qui est un grand opiomane d'ailleurs, qui est un des premiers poètes maudits bien avant, une génération avant que la notion n'apparaisse, a écrit son poème le plus célèbre. je vous le recommande, il doit être sur internet, le dit du vieux marin ou la balade du vieux marin. Ça dépend un peu des traductions.
15:11 Et c'est, on passe un long poème bien anglais qui se passe sur un bateau, des naufrages, des superbes, et qui s'aventurent vers le pôle sud qui est inexploré à l'époque. bref. Et tout au début, la première strophe, c'est un jeune homme qui s'apprête à entrer dans une église parce qu'il est invité à la noce, on entend déjà le son du basson comme on dit à l'intérieur de l'église. Et au moment où il va rentrer, il y a un mendiant à la porte qui le regarde comme ça et qui dit qu'il était un navire. Il va lui raconter tout le poème après, il va lui raconter l'histoire du navire.
15:43 Et le jeune homme est happé comme ça. Il a oublié quel était son but. Est-ce que c'est de l'écouter ou de la noce où je suis invité ? Il va l'écouter jusqu'au bout. Il est happé par le récit du vieillard. Donc voilà, je veux dire, à partir du moment où on rappelle comme Kant le fait qu'il y a une faculté des fins qui s'appelle la raison. L'entendement, non. L'entendement, lui, il est mathématicien, il est logique, il est si, alors, il est hypothético-déductif. D'accord ? Mais la raison, il ne peut faire l'impasse sur la notion de fin.
16:15 Et là, je rappelle quand même tout le début de mon cours, c'est le fondement de l'interrogation philosophique, il est dans que dois-je faire plus que dans que puis-je savoir. Plus que, je n'ai pas dit, je n'ai pas opposé surtout, parce que la grande originalité de la philosophie qui n'est pas la seule à se poser la question que dois-je faire, c'est de vouloir y répondre en termes de savoir. Je rappelle toujours ce jumelage, je veux dire, et non pas en termes d'opinion contingente. Je reviens à notre petite discussion tout à l'heure un petit peu avant la séance, c'est le lien, c'est la complicité du philosophe et du mathématicien, ça.
Les longues chaînes de raisons de Descartes
16:50 Il n'y a pas question de traiter les questions que nous nous posons qui ne sont pas des questions scientifiques et mathématiques, à savoir que dois-je faire, où est le bien ou le mal, c'est quand même pas pareil qu'est-ce que le vrai, qu'est-ce que le faux. Tout à fait indépendante. Je ne peux pas y répondre, je veux y répondre avec la même rigueur que les géomètres mettent dans leur démonstration. D'ailleurs, il y a un passage dans le discours de la méthode qui résume bien ça.
17:20 Je suis toujours dans la question. lorsqu'il a énoncé ces fameux quatre principes de la méthode, quatre principes alors que chez Aristote, dans la logique, il y a quatre volumes mais Descartes a un mépris de la scolastique. Il veut en sortir, ça fait dix siècles donc il dit quatre principes, ça suffit. Et à la fin, après avoir énoncé les quatre principes, il dit ceci, là je vous le cite textuellement, ces longues chaînes de raison, toute simple, c'est facile, dont ont coutume de se servir les géomètres. Oui, c'est facile pour lui parce qu'il est en train de parler des équations de Fermat à son époque.
17:54 C'est facile pour vous plus que pour moi. Bon, on voit bien ce qu'il veut dire. Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles dont ont coutume de se servir les géomètres pour parvenir à leur plus difficile démonstration, m'avaient donné occasion de m'imaginer, attention, on n'est plus dans la démonstration mathématique, de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon. de la même façon que quoi ? Que l'on trouve dans une modélisation mathématique avec la même nécessité, la même façon.
18:28 Et que, c'est pas fini la phrase, pourvu qu'on ne reçoive aucune chose pour vrai qui ne le soit, vous êtes d'accord que c'est la métaphore de la chaîne, ces longues chaînes, s'il y a un anneau qui est enlevé, tout s'écroule. Donc, comme tout ceci, il ne faut pas qu'une seule proposition fausse. et que, pour peu, qu'on s'abstienne de recevoir aucune pour vraie qui ne le soit et que l'on garde toujours l'ordre qu'il faut. Et là, il y a cette conclusion qui montre l'optimisme, comme dit-il de Descartes, il n'en peut y avoir de si éloigné auquel enfin on ne parvienne ni de si caché qu'on ne découvre.
19:05 Excusez-moi, mais je fais le pièce comme une femme qu'on dénude, vous voyez, côté cartésien, mousquetaire, comme si la vérité, si bien connu que la vérité sort toute nue du puits, n'est-ce pas ? Il y a une vieille complicité de la vérité et de la nudité. De si éloigné auquel enfin on ne parvienne et de si caché qu'on ne découvre. C'est exactement ce qui définit la position du dogmatisme philosophique. Ce n'est pas dogmatisme au sens courant, ce n'est pas seulement péjoratif, mais vous trouvez très bien cette définition chez Kant, par exemple, c'est qu'il n'y a pas de limite assignable à la connaissance. Descartes dit oui, lui, il est limité vers ses conceptions et la faiblesse de ses conceptions et les propres d'insuffisance, mais qu'il y a un progrès indéfini vers le vrai, pourvu qu'on s'abstienne de recevoir aucune pour vraie qui ne le soit et que l'on garde toujours l'ordre qu'il faut.
19:49 J'analyse ce passage parce que vous avez les chaînes. Vous voyez ? Donc je fais apparaître des pensées que peut-être Descartes n'a pas pensées, mais qu'il a fait mieux que penser, il les exprime. La vérité profonde est dans cette image de chaînes parce que vous avez déjà le déterminisme. Les chaînes, vous pensez à la prison, mais oui ! Avoir une approche galiléenne et cartésienne du mouvement de la Lune par rapport à la Terre, c'est dire que la Lune n'a aucun choix.
20:19 Elle n'est même pas susceptible d'une remise de peine comme le prisonnier. Elle ne peut pas se dire tiens, si j'allais tourner autour de Saturne pour me changer les idées, non, non, non. La masse la plus grosse c'est la Terre, elle n'a pas le choix, elle tourne autour. Donc, ces longues chaînes de raisons toutes simples et lui qui ajoute m'avait donné l'occasion d'imaginer que toutes les choses, donc y compris quoi ? Le beau, le sacré, l'amour, l'existence de Dieu, toutes ces choses-là, il faut en parler comme le font les géomètres avec des raisons qui s'entre-suivent de la même façon.
20:53 Vous voyez ? J'en parle parce qu'il faudra attendre Kant mais on n'en est pas encore là donc je le dis gratuitement pour l'instant pour montrer que il y a des limites à ce genre d'approche hypothético-déductive, non pas des limites au sens où l'objet est trop complexe ou impuissant mais des limites à l'intérieur de nous-mêmes. On y reviendra. Donc voilà ce que je voulais aborder. Je crois que si Locke évite l'union de l'âme et du corps, c'est parce que le problème de l'âme et non pas seulement de l'intellect vers lequel Descartes le tire, la substance pensante, de l'âme amènerait les problèmes de finalité et de téléologie.
La fin comme sens : signe, langage, sema-soma
21:28 Télos c'est la fin, télévision c'est voir au loin, c'est un peu éloigné, un panneau de présignalisation de stop, c'est exactement ça qui fait penser à la finalité. Et donc voilà, c'est pour rapport à ta question, bien sûr qu'il y a un lien. Il y a un lien parce que l'empirisme mettant de côté tout ce qui n'apparaît pas, tout ce qui n'est pas sensible, esthétique au sens étymologique, ce qui ne nous vient pas par les sens, précisément la fin c'est ce qui n'est pas là.
22:00 C'est pour ça que je tiens à mon image de présignalisation de stop. Un panneau ne va vertiquer là-bas mais là je ne le vois pas, il y a un stop. La fin c'est ce qui n'est pas là. Donc elle ne peut qu'être signifiée. La fin c'est le sens. Si vous voulez rester matérialiste, le sens ne peut pas exister, c'est un signe qui vient le véhiculer. admettons que j'ai une pure pensée, ça m'étonnerait, mais il faut bien qu'il y ait des vibrations de l'air pour qu'elle arrive à vos oreilles. Il y a toujours une permanence du support du matériel signifiant.
22:35 Donc pour toutes ces raisons qui sont liées, vous voyez bien, à partir du moment où vous faites tout dépendre de l'abstraction, de l'absus, de l'immédiateté sensible, ce qui est le cas des empiristes, il faut partir, comme Condillac, à qu'au départ, il n'y a que l'odeur de rose, il faut tout construire à partir de là, y compris ma conception de Dieu. Eh bien, la raison essentielle, c'est le fait de mettre la fin de côté.
23:09 Hegel, il fait une petite allusion dans la préface de la phénoménologie, si je me rappelle bien, parce qu'il dit le bannissement de toute finalité externe, sous-entendu depuis la révolution scientifique, à discréditer la notion de fin en général. Mais il faut la réhabiliter au sens où Aristote parle que la raison est l'opération conforme à un but. Quand on dit cette machine est rationnelle, ça veut dire que tout est bien fait, ou l'ergonomie, on dirait aujourd'hui, en fonction du but qu'on veut suivre. Et ça, j'insiste, parce qu'on ne le dit pas assez, c'est ce qui n'est pas là, la fin.
23:41 Comment quelque chose qui n'est pas là peut être là ? Comment elle peut me motiver ? Vous voyez ce que je veux dire ? C'est intéressant, parce qu'on est entre gens dont je m'interne un peu. C'est un peu, c'est une métaphore, l'équivalent des difficultés rencontrées par la notion de gravitation universelle avec Newton. Il y en avait qui n'étaient pas d'accord, qui étaient d'excellents esprits, d'excellents savants à l'époque, mais il faut comprendre qu'on sortait à peine, j'étais en train de le dire, du bannissement des esprits animaux et autres superstitions pré-galiléennes, pré-cartésiennes, et voilà que tout d'un coup, il y a une force qui s'exerce à distance, c'est bizarre.
24:15 Il y en a qui imaginaient des crochets invisibles qui allaient de la Terre à la Lune, je vous jure, il y a eu une modélisation de l'époque, des petits crochets là, parce qu'il n'y a pas de contact, ce n'est pas mécanique l'attraction. Ces problèmes ne sont pas résolus, je me dis qu'il y en a encore qui recherchent des particules de gravitation, je crois que c'est, on a une notion de graviton, c'est ça ? Ça y est, on l'a trouvé dans le parmi les dix-là. Ah bon, bon, voilà, ça m'intéresse, c'est certainement plus branché que moi, et c'est pour vous dire que la gravité, c'est une des notions les plus complexes de la physique, soit en passant.
24:49 Voilà, c'est pas mon domaine, donc je ne vais pas trop m'attarder, mais je vous donnais cet exemple pour montrer que c'est exactement le même genre de problématique, là. Donc quand je dis la fin, c'est ce qui n'est pas là, c'est pas pour avoir une théorie mystique et mystérieuse de la fin, c'est aussi clair que le cercle des géomètres, comme dit Platon, qui est intelligible, ça ne veut pas dire qu'il est je ne sais quel haut de la mystique, ça veut dire qu'il ne peut être conçu que par l'intellect, mais certainement pas par les yeux et on ne peut pas le toucher avec les mains non plus, un cercle, un cercle défini par les mathématiciens.
25:21 C'est une création de l'esprit, ce qui nous fait méditer sur la phrase de Ionesco, pardon de me détendre un peu, mais dans la transition, vis-à-vis un superbe incident, prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux. Ionesco. Vous voyez, vous prenez un cercle et le caresser, il faut quand même qu'il ait une certaine épaisseur. Ce n'est pas le cas du cercle mathématique. donc, le fait, simplement, quand je dis la fin, c'est ce qui n'est pas là, mais ce qui est là, c'est un signe qui la signifie.
25:54 Moi, ça me rappelle quelque chose, c'est le langage. On est dans le monde du langage, vous voyez, on prend l'aide de signes. Qu'est-ce qui me permet de faire être là quelque chose qui n'est pas là ? Je vous dis panthère, vous savez, mais il n'y a pas une représentation dans la tête. Elle n'est pas là, la panthère. Elle est là, censée être là, grâce au langage. Vous voyez, c'est, je crois l'avoir dit dans un autre contexte, mais le terme grec pour signe, c'est séma, qui donne sémantique, sémaphore, ce que vous voulez, sémiologie.
26:27 Et, dès l'Antiquité, on a fait le jeu de mots, Platon le fait à plusieurs reprises, parce qu'il est dans le Gorgias, c'est dans le Phédon. Sema, Soma, c'est le corps, psychosomatique. C'est-à-dire que, le signe est un tombeau. Sema, Soma, le corps, Platon, il est le tombeau de l'âme, bien sûr. Donc, un signe, c'est quoi ? Si on oublie qu'il est là pour signifier quelque chose qui n'est pas là, ce n'est plus qu'un cadavre.
Finalisme naïf et fin déplacée : Spinoza, Pascal
26:57 Et, donc, n'oubliez pas le Sema, Soma. Le problème est actuel. C'est pour ça que je m'attends beaucoup sur ta question. Parce que, autant, le fait d'imposer un finalisme dans la nature, même aussi stupide que celui de, c'est rare que je critique les auteurs ad hominem, mais il a écrit d'excellentes choses par ailleurs, mais alors là, il vraiment, comment il s'appelle le disciple de Rousseau ?
27:29 Bernardin de Saint-Pierre, qui nous explique que le melon, l'existence du melon, prouve la providence divine. Parce qu'il est déjà prédessiné, vous voyez, pour qu'on se le partage. Il n'avait pas pensé que ça en était sept, ça ne marchait pas. C'est n'importe quoi. Bon, bref. Il y en a comme ça qui voudrait qu'un effort plusieurs fois millénaire de l'humanité, pas besoin, c'est déjà là, inscrit dans l'ordre de la nature. Oh, regardez le coquillage, tout est déjà là, tout est organisé, c'est magnifique, un ordre, intelligent design. Vous trouvez ça aujourd'hui ? C'est vieux comme le monde et on vous fait croire que c'est l'avant-garde.
28:00 Non, c'est bon. Mais ce qui est, par contre, actuel, c'est le fait que, vous voyez, comme c'est ambivalent une notion. Si on me demandait est-ce que vous êtes finaliste, vous ? Je ne veux pas répondre que ça c'est très philosophique immédiatement par oui ou par non. Si la question veut dire est-ce que vous pensez que si la pierre tombe, c'est parce qu'elle a quelque part une petite envie de tomber, je vous dirais non, pas finaliste, il n'y a aucune envie.
28:30 Et je fais la critique classique que vous connaissez, c'est un anthropocentrisme, c'est l'essence de l'homme qu'on a aliéné et mis dans les choses, d'accord, comme si les choses poursuivaient des buts comme les hommes. Et ça se retrouve grammaticalement, que quand on dit il pleut, ça rappelle l'époque où c'était un dieu qui faisait pleuvoir, etc. et donc on a encore des pronoms personnels même si on m'a dit qu'ils ont un usage impersonnel en grammaire. Non, avant tout était animé. Bon, oui, mais qu'est-ce que je suis en train de dire ? Je n'ai pas dit que la notion de fin n'existe pas, que c'est une chimère.
29:01 Je suis en train de dire qu'elle est déplacée. Ce n'est pas du tout pareil. Je suis en train d'appliquer la magnifique théorie de l'erreur chez Spinoza. C'est une des grandes forces, Spinoza. N'oubliez pas que c'est une philosophe de la pure positivité, il n'y a pas de vide chez lui. À savoir, l'erreur, dit Spinoza, il ne faut pas croire que ça veut dire que je pense quelque chose qui n'existe pas. Parce que Spinoza dit que si on pouvait penser ce qui n'existe pas, ce serait plutôt une preuve de notre puissance qu'une preuve de faiblesse. On est dans l'erreur.
29:32 Si on fait une erreur, dit Spinoza, c'est quelque chose dans la réalité qui nous détermine à faire l'erreur. C'est très pré-freudien. Mais je la déplace dans le terme de Freud. Je déplace cette vérité dans un autre domaine. La réalité dans un autre domaine. C'est une très belle théorie de l'erreur. Et c'est le cas ici. Si on dénonce à juste titre à partir du XVIe siècle de la révolution scientifique, la révolution scientifique, comme ça avec Galilée, qui culmine avec Newton et qui a précédé immédiatement la révolution industrielle, comme des enchaînements, et la révolution industrielle de l'Angleterre et politique en France.
30:11 Tout ça dans un mouchoir de poche et temporel, quand même. Eh bien, cette révolution scientifique dont le principal acte est justement cette, je le disais tout à l'heure, avec ce barbarisme, cette désanimation de l'être, si je puis dire, avec l'angoisse que ça induit dans l'homme moderne. quand Pascal dit le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, Pascal est autrement plus moderne que certains de nos écolos d'aujourd'hui qui ne voient que de l'ordre et de l'harmonie dans le cosmos, à part l'homme qui fout la merde.
30:50 Je les caricature un peu, mais c'est ce qu'on entend le plus souvent. Alors que Pascal dit autour de nous, vous trouvez qu'il y a quand même, on est dans une petite banlieue des galaxies. Le silence, le silence, Pascal savait très bien, c'est un grand savant, que ce n'est pas là qu'il faut chercher Dieu dans les galaxies ou dans les nuages d'ammoniaque. Donc, le silence éternel se n'est pas ces espaces infinis m'effraie et une angoisse propre à l'homme moderne qui veut bientôt être l'homme sans qualité, comme l'a dit un écrivain, Musil, devant cette perte d'essence et de substance.
De l'impérialisme philosophique à l'impérialisme scientifique
31:33 Cette révolution scientifique, c'est le point sur lequel je voudrais insister, quand elle fait sa critique de l'anthropomorphisme, de l'anthropocentrisme et du finalisme et de la téléologie qu'elle accompagne, ce que j'appelle le finalisme naïf, bref, la finalité externe, c'est pour les gens dans le monde extérieur, elle suppose qu'il y a bien quelqu'un qui poursuit des fins mais qui est l'homme et qui a déplacé ça, qui l'aliénait à l'extérieur. Mais donc la vérité, c'est le ramener chez l'homme. Si on commence à dire pour étudier l'homme qu'il n'y a pas de finalité, alors là, la critique s'écroule.
32:06 Vous comprenez ce que je veux dire ? Autrement dit, l'approche, la philosophie antique pour aller très vite gâchait toute perspective de connaissance de la nature, de la physique en gros, au sens large, qui contient la chimie et la biologie. L'antiquité passait à côté de la physique alors qu'elle était elle est très loin en mathématiques à cause de son approche finaliste de la nature. Expliquée par des fins. On pourra dire que c'est l'impérialisme philosophique de cette époque. Vous travaillez à Aristote, vous voyez que la philosophie c'est la discipline générale et c'est la physique, l'astronomie, ce sont des parties de la philosophie.
32:40 En gros, c'est ça Aristote. Plus une partie propre philosophe qui étudie l'être en tant qu'être. C'est magnifique, le quatrième livre de la métaphysique. Mais enfin, pour citer d'ailleurs, parce que c'est clair, il y a une science et une seule qui étudie l'être en tant qu'être et non pas l'être en tant qu'être animé, ça c'est la physique, l'être en tant qu'être ayant une âme, ça c'est la psychologie, etc. Mais il y en a un seul qui étudie l'être en tant qu'être. Il dit le quatrième livre de la métaphysique et c'est le philosophe qui s'en occupe.
33:12 Il dit toutes les autres disciplines découpant une partie de l'être réfléchit sur les principes propres à cette partie. Donc, une image superbe de l'unité des sciences qui ne va pas durer très longtemps d'ailleurs, alors que nous, notre monde moderne, il est complètement coupé entre les sciences de la nature et la science humaine par exemple. Avec, entre les deux, si on en croit Kant, qui n'est pas la moindre autorité en matière de la science humaine, un infranchissable abîme, je cite Kant. On ne peut pas, à partir d'équations ou de chaînes chimiques, passer tout d'un coup à la raison pour laquelle Mme de Lafayette tombe amoureuse dans la princesse de Clèves de...
33:45 Ah, mince, comment il s'appelle le beau gosse ? J'ai dû le trouver trop séduisant, j'ai refoulé du coup, j'ai oublié son nom. Bref, ça va en venir. Et, donc, voilà, je veux dire, ce n'est pas les mêmes mécanismes, ce n'est pas les mêmes procédés, ce n'est pas les mêmes modèles. Et, par exemple, je prends souvent cet exemple parce qu'il est à ras des pâquerettes et donc il est partagé par tout le monde. Quand je dis, servez-vous à quelqu'un d'abord à table, ça va en sens inverse de l'instinct, de la détermination qui me pousse à manger quand j'ai faim.
34:18 Même le chien le plus adorable et tout, il montre les dents quand on s'approche de sa gamelle, quand il mange quand même. Et, on le voit mal dire à l'autre chien, je t'en prie, sers-toi d'abord mon gros. C'est impensable. Il faut vraiment une autre logique et même une logique inverse. Idem pour la sexualité et tout, je ne vais pas refaire. Le croissez et vous multipliez de la Bible est plus conforme à la loi naturelle croître et se multiplier que l'institution du mariage monogamique.
34:51 Je n'ai rien contre, je ne suis pas en train de faire des clans de valeur surtout. Parce que, dès l'instant, je me présente le cadre du mariage monogamique, c'est une limite au fait de croître et de se multiplier de tous les côtés et tous azimuts, partenaires multiples comme on était à une époque. Donc voilà, de nos jours, à mon avis, la pensée et la philosophie, je parle un peu gratuitement là mais c'est une discussion qu'on va l'étayer, de nos jours, on vit l'impérialisme symétrique.
35:24 Donc, je résume, l'impérialisme philosophique à l'époque d'Aristote et l'impérialisme doit s'occuper de tout, de toutes les disciplines. Puis, à partir de Galilée et Descartes, c'est le contraire, il y a un impérialisme scientifique qui commence et la philosophie est progressivement dépouillée de tout, elle s'était indument, si vous voulez, appropriée. Au point que, même, Hegel se sont ironistes quelque part sur les Anglais qui parlent de la philosophie du projet de loi au Parlement, la philosophie, c'était vraiment, ça servait un peu à tout.
35:55 Mais, on a banni la notion de finalité pour construire la science moderne, pour aller très rapidement, mais, et dans cette science qui compte, la relation fondamentale, c'est la relation cause-effet, je vais vite, dans les sciences de la nature, la relation cause-effet, la chaleur dilate les corps. Donc, le y égale f de x, ce qui se manifeste en mathématiques par l'expression y égale f de x, le f, ça peut être une fonction statistique, peu importe, je vais être un peu raffiné, sophistiqué, mais, en gros, ceux-ci dépendent de ceux-là, la relation de dépendance fonctionnelle, comme on dit dans certaines théories mathématiques, c'est ça.
36:40 Et donc, vous voyez, on retrouve les chaînes de Descartes. La dépendance dépend de est déterminée par est fonction de correspond à quand Marx, dans le passage où il y a le plus de maximes dans le moins de lignes, dans la fameuse préface de 59, dit dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports nécessaires indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé des forces productives matérielles de leur société.
37:14 Il est en train de dire y, les rapports de production, les systèmes politiques, par exemple, est fonction de correspond à une autre variable qui est le développement des forces productives qui fait que, pour aller un peu vite, le moulin à bras va donner la féodalité, le moulin à vapeur va donner la bourgeoisie, en gros. voilà. Donc, cette approche-là, le couple cause-effet, jure, enfin, je l'oppose au couple qui devrait régner dans les sciences humaines, qui est le couple signe-sens, j'y reviens.
Freud écoute au lieu d'observer
37:48 Ce qui n'est pas du tout pareil. Partir d'un signe et chercher sa signification, c'est-à-dire impliquer une intention, une volonté, on dirait, à chez Husserl, une intentionnalité. C'est intéressant. Et ce n'est pas du tout pareil que d'observer les relations strictement mécaniques sur une réalité donnée empiriquement. Vous voyez, c'est même presque le contraire. Je vais vous prendre pour ça l'exemple de l'origine de la psychanalyse, pas du tout. Je veux dire, comment elle s'est constituée au départ ?
38:18 Au départ, ce n'est pas être un problème ni de philosophe ni de métaphysicien, encore moins de métaphysicien, il n'y a pas plus positiviste qu'était Freud dans ses études, comme à peu près tous les scientifiques de l'époque. Formation, biologie, physiologie, médecine, l'anatomie, etc. Et d'ailleurs, sa thèse de doctorat, c'est intéressant, pour devenir médecin, c'est des effets de la cocaïne. Ça a toujours intéressé la peine et le plaisir. La douleur, enfin, ça va ensemble, la douleur et le plaisir. Le cocaïne. Donc, ce qui m'intéresse, c'est qu'avant Freud, en quoi consistait la psychiatrie, à observer, je reprends dans toute notre discussion à travers cet exemple-là, à observer le malade.
38:58 Donc, il y a une relation d'extériorité, le malade, le patient. Et le fou, comme on disait à l'époque, l'aliéné, l'insensé, celui qui est privé de sens, l'insensé. et en allemand, pareil, Wahnsinn, le sens est vain, ça revient au même. Et Sinn, c'est le sens. Et comme chez nous, en allemand, c'est le sens pour sentir, avec le nez, mais aussi au sens intellectuel du terme, comme antonyme du signe. Eh bien, avant, on observe, on n'écoute pas.
39:32 On ne va pas écouter un discours qui n'a pas de sens. C'est une mitraillette qui parle là. C'était le point de vue des médecins de l'époque, des psychiatres. On ne va pas écouter un discours qui n'a pas de sens. C'est ce qu'on a un mec qui me dit je suis Napoléon et qui est en haillons. Je ne l'écoute pas. Par contre, j'essaie de voir le troisième lobe temporal, etc. Je vais dire, je fais allusion au lobe de Broca. Ça donne une rue à Paris. Et je l'observe. Il est traité comme une chose. Et il est évident que plus je l'observe, plus je fais abstraction de ce qui n'est pas là.
40:09 S'il sait, je dis n'importe quoi, sa belle-mère, on ne va pas dire que je suis misogyne ou le beau-père, qui lui donne des ulcères ou des hyperacidités gastriques, ce n'est pas là. Justement, c'est relationnel et ça, je ne peux pas le voir. Vous voyez, c'est à mon exemple. Que Freud, il fait exactement l'inverse. Il ne l'observe pas. Il lui tourne le dos. Sur un divan. Je simplifie. D'accord ? Et il écoute. Et même, il écoute pour entendre ce qu'il ne dit pas. Oui ? Mais ce qu'il ne dit pas en le disant.
Déterminisme et finalité : le mal, l'éternel retour
40:39 Parce que sinon, ce serait facile. Mais le problème, c'est que le non-dit de Samuel et le mien, ce n'est pas les mêmes. Il faut quand même qu'on parle pour les deviner. Il faut restituer du dire pour trouver, n'est-ce pas, le non-dit qui est dedans. Donc, quand je dis, voilà, qu'on fait abstraction de la fin et que c'est un des grands handicaps de la pensée contemporaine, c'est de nous faire croire que chaque fois qu'on fait une intervention de fin et de but, on revient dans le mystique, le religieux, le métaphysique, le périmé, le ringard. Là, il y a une arnaque.
41:10 Je ne tranche pas le débat sur déterminisme et finalité. Je suis dialecticien, je pense que c'est mal posé quand c'est posé comme ça. Mais, je signale, pour ceux qui veulent des références précises, que ce problème qui préoccupe, bien sûr, les philosophes depuis longtemps, parce qu'il y a le problème moral qui est derrière, le problème du mal. Par exemple, si Dieu existe, comment le mal peut exister ? S'il est tout-puissant, c'est encore plus impardonnable qu'il existe le mal. Si encore, si les dieux antiques qui devant le destin ne sont pas très, et qu'ils sont prêts à tout abandonner pour la première nymphe qui est bien roulée, je veux dire, ce n'est pas tout à fait pareil que la transcendance.
41:42 Donc, s'il est tout-puissant et qu'il existe depuis une infinité de temps et qu'il y a encore du mal, il y a un truc qui ne va pas. Et surtout, des pensées comme l'éternel retour, je fais encore une parenthèse dans la parenthèse, je ne parle pas de ce pauvre Nietzsche, je dis pauvre Nietzsche affectueusement, pas avec mépris. Mais les sous-nietzschéens post-soixante-huitards, je veux dire, qui, ça veut dire quoi éternel retour ? Vous savez, la théorie des grands nombres, c'est intéressant, c'est la meilleure manière d'étayer, sérieusement, scientifiquement, le cycle éternel retour.
42:19 Combien il y a de chance qu'en jetant une pièce de monnaie comme ça, tac, elle serait juste sur la tranche par terre ? Il n'y en a pas, il n'y en a pratiquement pas. Oui, non, pour 10 coups, non, pour 100 coups, non, pour 1 000 coups, 1 million, 10 millions, elle ne finira pas. Oui, puis le nombre est grand, la théorie des grands nombres, vous savez ça mieux que moi. Eh bien, ça marche très bien pour l'explication matérielle du monde, je le dis, parce qu'il faut être honnête. S'il y a une infinité d'éléments, d'atomes, on dit aujourd'hui, de particules, depuis une infinité de temps, toutes les combinaisons sont déjà produites.
42:54 Celles qui donnent l'or, le papier, la passion de Tristan et Iseult et la catastrophe du Titanic. Alors moi, je veux bien cette pensée-là, ça donne un peu le vertige, mais tout de même, ça veut dire, oui, il y a les pensées idiotes du progrès, les gens de gauche, alors on trouve Nietzsche. Et puis, il y a l'éternel retour, les choses sérieuses et la pensée tragique. Ça veut dire quoi ? Ça reviendra, il n'y a pas un problème, il faut que ça revienne. Il faut assumer, il faut assumer à ceux qui parlent comme ça. Éternel retour. La souffrance des hommes, c'est pas grave, ça reviendra.
Leibniz et le Phédon : ce sans quoi la cause ne serait pas cause
43:27 Voilà. Donc, il y a un grand handicap de la pensée contemporaine à bannir, à connoter de téléologique ou finalité immédiatement avec une notion religieuse et mystique. Et donc, je voulais vous donner une référence précise, puisque le problème existe depuis longtemps, on trouve dans Leibniz, il y a très peu de références aux autres auteurs. Vous savez, il faut attendre la philosophie moderne, Kant, Hegel, etc. postérieure à la Révolution française pour commencer à voir les philosophes se citer entre eux, sinon, vous voyez, Descartes, il ne cite pas beaucoup de gens.
43:58 Eh bien, Leibniz fait une exception dans le discours, traité ou discours de métaphysique, discours, de métaphysique, le petit concentré, le merveilleux concentré, vous trouvez ça chez Vrin, de la pensée de Leibniz, les plus grands cerveaux de tous les temps, quand même. Je ne sais pas, il faut faire 80 pages, il va tout caser. à un moment donné, il cite Platon, très rare. Et il cite quoi ? Le passage qui est au cœur de notre discussion. Et il cite ce passage du Phédon, ce n'est pas le même que je citais tout à l'heure, où Socrate dit ceci.
44:30 En fait, j'avais entendu parler d'un livre écrit par quelqu'un qui allait tout m'expliquer à partir du nous. Le nous. Traduisons-le pour l'instant par l'intelligence, pour aller très vite. C'est là que vient noumène, chez Kant, ça vient de Nous, mais le radical NO qui a dans notion aussi, tout simplement, tout ce qu'on peut noter par l'esprit, la noosphère, vous connaissez. Je crois même qu'une des premières télévision par câble s'appelait Nous.
45:00 Donc, il dit, j'ai entendu parler de quelqu'un, c'est Anaxagore. C'est Anaxagore, le premier qui a dit que l'origine de tout ce qui existe, ce n'est pas l'eau, le feu, le vide ou les atomes comme Démocrite ou le devenir comme Héraclite ou l'être de Parménide, mais c'est l'intelligence. Et déjà, ça me plaisait beaucoup. Et c'est là qu'on voit le côté finaliste du nous, parce que ça veut dire qu'il pense que ce monde est organisé, puisque c'est par quelqu'un d'intelligent, que ce n'est pas dû au hasard, que si une montagne est là, c'est qu'il y a ceci, c'est qu'il y a une raison.
45:30 Et donc, j'avais hâte de me procurer son livre. Et je suis très déçu en l'ouvrant, parce que je vois quelqu'un qui me parle de causes comme l'air, la pesanteur, la pression. C'est intéressant, c'est déjà le débat, le positivisme. Et il dit, bref, et c'est là que c'est intéressant, c'est tout à fait comme si, à la question pourquoi je suis assis ici, ne me disons pas que c'est un dialogue qui se passe avec Socrate, qui vit les dernières heures avec ses disciples dans sa prison avant de prendre la ciguë.
46:00 Pourquoi je suis assis ici ? Répondrait, parce que ton corps est composé d'os et de muscles, que les deux sont reliés par des tendons, qu'ils ont la propriété de se plier et c'est pour ça que tu es assis ici. Ils disent qu'il n'est pas faux. Mais là, on ne me dit pas, et là, Platon est très fort, on ne me donne pas la cause. On me parle de ce sans quoi la cause ne pourrait jamais être cause. C'est fort, Platon, ce sans quoi, la matière. Pas idiot, Platon.
46:30 Ce sans quoi, la cause ne pourrait jamais être cause. Vous voyez ? Quand Darwin dit que quand on est heureux, on sourit comme ça, quelque part, c'est très fort, chez Darwin, il y a une peine de montrer les dents, la satisfaction des mammifères qui a mangé, etc. C'est vrai, quelque part, qu'il y a toujours un matériau qui est donné par notre origine naturelle à Néébamon. Enfin, expliquer le sourire d'Iseut quand elle voit Tristan par les canines du prédateur.
47:04 C'est un peu réducteur, mais ça n'explique pas grand-chose. Donc, voilà. Vous voyez, j'ai tourné autour cette notion de fin. Il faut bannir la notion naïve de fin qui est une fin qui est un déjà-là, indépendamment de toute initiative humaine, bien sûr, et qui donnerait un monde, donc, en dernière instance, téléologique, immanentiste et animiste de la fin qu'il faut assumer, c'est-à-dire ce qui découle d'une décision libre. Ce qui n'est pas du tout pareil.
47:37 Et Socrate dit la vraie raison c'est que j'avais une occasion de m'évader. Vous savez, c'est connu. En Grèce, vous avez un peu d'argent, vous rachetez une caution, etc. Et j'ai refusé. Parce que j'ai passé ma vie à chercher le sens de l'ordre de la cité. Ce n'est pas le jour où je me condamne que je vais donner l'exemple à la subversion. Et donc, la vraie raison pour laquelle je suis assis, c'est que je l'ai voulu. Ce n'est pas que mes os peuvent se plier. Mais c'est vrai que si j'avais pas ces os et ces muscles, je ne pourrais pas être assis ici.
Privation de fin ; le chalicodome de Fabre ; fin et sujet
48:08 sans quoi la cause ne serait jamais cause. C'est les moyens. Ce n'est pas la fin, c'est les moyens, tout simplement. Vous voyez comme c'est complexe et fascinant cette discussion sur le déterminisme et la finalité. Je pense que les deux ne sont pas du tout incompatibles. Même si on est déterminé, je vais dire, je fais un petit peu la synthèse des deux points de vue maintenant, parce qu'il y en a qui soutiennent encore aujourd'hui, même certains, certains plus que j'avais aujourd'hui, je pense à ceux qui travaillent dans les sciences dites cognitives, n'est-ce pas, voudraient vous faire dire que la discussion qu'on a maintenant, en fait, que je me gratte les cheveux, tout ça, c'est une suite de détermination auxquelles je n'ai jamais pensé, ni vous, ni moi.
48:51 On est des espèces de mécaniques aveugles, des corps sonores qui résonnent, comme on avait dit pour les personnages de Kafka, des corps qui résonnent. et cette privation de fin est, à mon avis, au centre névralgique des discussions philosophiques et donc, en dernière instance, politique, je pense à la crise d'aujourd'hui. J'ai dit privation de fin, j'imprunte ce vocabulaire à Aristote qui distingue la privation de la négation, c'est un bel acquis.
49:26 Un aveugle est privé de la vue. Pourquoi ? Parce qu'un aveugle, c'est un homme, il est censé voir, donc il est privé, ça fait partie de son essence, de l'essence de l'homme, de voir, quoi. Donc la cécité est une privation. On ne peut pas dire que ce livre est privé de la vue. Ça, c'est une négation. La vue est niée du concept de fascicule. Voilà. Donc, quand je vous dis qu'on est privé de finalité, ça dit bien ce que ça veut dire, n'est-ce pas ? Ce n'est pas seulement vouloir nous réduire à la bête, c'est nous réduire aux cailloux qui dévalent de la montagne.
50:02 Vous voyez, de faire comme ça n'est aucune fin. Donc, je reprends mon truc. Même si on est entièrement déterminé, le fait de pouvoir prendre conscience, et pas seulement conscience, mais d'avoir la connaissance, passer de la conscience à la science, ces déterminations, je veux dire, changent complètement les données du problème. La Lune ne peut pas se défaire de la gravitation terrestre, précisément parce qu'elle ne pense pas, parce qu'elle ne réfléchit pas, c'est celle-là qu'on voit la réflexion. Je prends un deuxième exemple différent de la Lune emprunter à la biologie, non pas l'astronomie.
50:34 Le chalicodome des murailles. Vous connaissez cet animal ? Moi non plus, mais j'en ai entendu parler dans les grands ouvrages d'entomologie d'Henri Fabre, qui était un grand entomologiste de la fin du XIXe siècle et qui a observé le comportement du chalicodome. C'est une espèce de guêpe maçonne. Vous savez, les petits guêpes qui font des machins de terre. Il a observé ce détail précis. C'est que pour faire ses provisions de nourriture, il s'y prend deux temps. Il vient séparer deux phases. D'abord, il rentre au fond de la petite cellule de terre fabriquée là pour y dégorger son jabot.
51:06 Dégorger ce qu'il a accumulé comme nourriture. Puis, il sort à reculant, c'est très précis, en ébouriffant ses ailes pour en faire tomber la charge pollinique, comme il dit. Ayant vu ce processus pour en faire plusieurs fois, il décide de le bloquer dans la première et la deuxième phase avec une petite paille, une petite branchette. Elle vient de dégorger son jabot, la guêpe, et au moment où elle va ébouriffiser ses ailes, il la bloque. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle retourne immédiatement au fond.
51:37 Elle dégorge de nouveau son jabot qui est vide, cette fois. Elle revient, il la rebloque et hop, même jeu. Et l'opération peut se reproduire autant de fois que le veut l'observateur. C'est la preuve qu'il n'y a pas de pensée. Vous imaginez des bonnes femmes en train de puiser de l'eau dans un puits où il y a du sable au fond et passer la journée à ça ? Si elles en prennent conscience, elles se disent mais qu'est-ce que je fous là ? Même esclave, ça ne vaut pas le coup, il n'y a pas d'eau. Ça veut dire qu'il y a un programme qui se déroule et que si on bloque une partie du programme, il faut réinitialiser, comme on dit, n'est-ce pas, et refaire le truc à zéro, ben oui.
52:12 Donc c'est inutile de faire intervenir une finalité pour expliquer le comportement de l'abeille. C'est un mécanisme qui se déroule. Et c'est là que vous voyez, maintenant je deviens sérieux, que faire intervenir la finalité, la pensée, la réflexion, ça suppose un sujet. C'est ça qui est nié à travers la nationalité. Et même on peut renverser. Dès l'instant qu'il y a finalité, il y a sujet. Seul un sujet, c'était d'une fin. Seul un sujet, c'est-à-dire un quelqu'un et non pas un quelque chose, peut se représenter une fin.
Empirisme, rationalisme et le silence de Cratyle
52:50 Voilà. J'étais un peu long pour la question, mais elle est liée à un des topiques qui parcourt toute l'histoire de la pensée quand même. Je rappelle que l'empirisme part des choses, du rapport immédiat aux choses, en particulier par l'intermédiaire des sens pour aller très vite. Le rationalisme part des mots. Tous les mathématiciens sont d'accord avec le premier énoncé de l'évangile selon saint Jean. Je ne sais pas si les mathématiciens en ont conscience. Au commencement, il était le verbe. En mathématiques, on commence par des énoncés.
53:21 S'il n'y a pas des définitions, des axiomes, mais des postulats, ce n'est pas la peine de continuer. Donc, on part des choses dans l'empirisme, on part des mots dans le rationalisme. Vous vous rappelez, après, j'avais dit, grâce au sens, il ne faut pas mépriser l'empirisme, on a accès à la réalité. Sauf que, quand on y arrive d'un peu plus près, elle est tellement mouvante et en devenir, cette réalité, qu'on ne peut formuler sur elle aucune vérité. C'est là qu'on voit la différence des notions. Je suis content qu'une réalité, mais je ne peux rien en dire.
53:51 Je ne peux pas faire un énoncé qui corresponde. Vous voyez, là, je joue le jeu du sceptique. Y compris, Cratyle, je ne sais pas si vous vous rappelez, je l'avais cité, ça me fait toujours rire, parce que c'est profond, moi. C'est Aristote qui le cite, parce qu'on a perdu des textes de ces gens-là. Heureusement qu'ils sont cités de temps en temps. On a une idée de leur pensée. Mais Aristote, en train de ferrailler contre les sceptiques, dit à un moment donné, ou alors, il faut être cohérent. Si vous êtes sceptique, il faut faire comme Cratyle, qui était disciple d'Héraclite pour lesquels tout s'écoule. Et donc, on ne peut pas parler, parce que dès qu'on parle, le réel a déjà falsifié ce qu'on était en train de dire.
54:26 Je dis Socrate est jeune, il a déjà vieilli le temps que je le dise. Donc, les grecs sont forts, quand même. Et donc, il en est arrivé à se taire, c'était la légende, Cratyle, et a bougé l'index. Il a montré les choses du doigt. Vous voyez, ça c'est le comble de l'empirisme, l'acte d'indiquer. L'index, indiquer, ça vient d'indiquer. Je ne peux indiquer que ce qui est ici, ceci et maintenant. Alors la fin, ce n'est pas le moment. Ce n'est pas avec le doigt, je vais pointer une fin. Je ne peux pointer que des moyens. Mais, oui, limite, mais en même temps, il lui rend hommage, parce qu'au moins, c'est un sceptique cohérent.
55:00 C'est le sceptique qui parle et qui démontre et qui veut absolument avoir raison qu'il ne s'aperçoit pas de l'incohérence de sa position. Parce qu'il se réclame d'une vérité qu'il est en train de nier. Donc, lorsque on a surmonté ce genre de difficultés, le dogmatique, il dit qu'il sait tout, le sceptique, il dit qu'on ne peut rien savoir. Je vous avais déjà dit que les deux ont en commun de s'épargner l'essentiel qu'est le travail.
55:31 Il y en a un qui décide, en restant dans son lit, que son domaine, son jardin est trop broussaillé et pas besoin d'en faire l'inventaire. Vous voyez, non, il faut aller voir jusqu'au bout, voir s'il y a une limite avant de décider qu'il y en a une. Donc, c'est important de noter qu'une des forces du scepticisme, c'était justement ça, la critique de la notion de fin.
Le déterminisme et le principe de non-contradiction
56:01 Et pour en revenir à mes grands découpages, donc avec l'empirisme, on est en contact avec la réalité mais sans pouvoir énoncer dessus une vérité. Avec le rationalisme, on a enfin des vérités, théorèmes, démonstrations, qui vérifient les définitions, par exemple, des vérités. Mais alors, je me pose toujours la question de savoir si ça correspond à une réalité. Je vous rappelle que je peux dire qu'un château de 2 millions de pièces, en a deux fois plus qu'un château qui en a un million.
56:31 Rien de tout ça n'existe mais la phrase est rigoureusement vraie. Vous voyez la disjonction vérité-réalité, on le voit bien que vérité est dans les mots. La réalité, c'est une chose, on revient toujours à ce partage entre langage et l'être, entre logos et l'être. Il n'y a de vérité que d'un discours. Si je dis livre, je n'ai rien dit de vrai ni de faux. Si je dis le livre est un mammifère, là on peut réfléchir si c'est vrai, si c'est faux. Il y a déjà une combinaison, un rapport, une relation avec un autre concept, un concept isolé, une empirie isolée.
57:03 Il n'y vrai ni faux, c'est le réel. Et donc, vous voyez, on avait une petite crise, mince, avec un on a la réalité, avec l'autre on a la vérité. Si on pouvait avoir les deux, ce serait quand même mieux. Et puis voilà qu'on a l'étape du déterminisme qui décide, comme ça, c'est une idée très intéressante, de revenir au réel, au réel que traitait l'empiriste, mais par le détour des longues chaînes de raisons, comme Descartes du rationaliste, pour dire quoi ?
57:33 Que la réalité est faite d'événements qui s'enchaînent exactement avec la même nécessité que les théorèmes d'une modélisation théorique. Oui, ça vous semble aller de soi. C'est ce qui donne le monde moderne, pratiquement. C'est ce qui fait qu'on peut prévoir des éclipses. Donc là, ce n'est plus l'enchaînement des propositions. C'est le réel qui obéit à l'enchaînement. C'est mon attention.
58:03 Je ne suis pas contre non plus. Je suis bien content. Mais vous ne vous rendez pas compte de ce saut. Si vous ne voyez pas le problème, vous ne prendrez jamais la solution. C'est plus facile de comprendre une solution que de comprendre en quoi il y a un problème. Là, apparemment, il n'y en a pas. C'est qu'on est en train de dire que la réalité se conforme aux lois du langage. Mais oui, que les explosions dans les galaxies lointaines se font sur une logique qui est celle de la non-contradiction. C'est ça, les mathématiques. Vous voyez, si les sciences humaines, elles n'existent pas ou sociales, peu importe, je veux dire, disons, les disciplines qui traitent de ces choses-là qui ne sont pas aussi scientifiques qu'on aimerait, s'appuient elles-mêmes sur des sciences de la nature qui sont dures, lesquelles s'appuient sur les mathématiques, laquelle s'appuie sur ces fondements qui sont logiques, disciplines communes.
58:53 Il n'en reste pas moins que ces fondements sont des fondements de l'ordre logique pas de l'ordre réel au départ. Pour qu'il y ait contradiction qui est à la base de toute pensée mathématique, c'est énoncé par première fois dans la quatrième, c'est décidément, ce quatrième livre de la métaphysique d'Aristote, il est important, on le cite souvent, parce que les trois précédents, il fait un peu l'historique de ses prédécesseurs sur la question, il entre dans le vif du sujet, c'est quand même le premier traité de la métaphysique de l'histoire.
59:23 Je fais une petite parenthèse pour ceux qui ne savent pas, vous savez que métaphysique n'est pas un mot d'Aristote, c'est ses disciples qui dans la bibliothèque après ont vu que les oeuvres du maître qui traitaient de ce que nous appelons nous maintenant métaphysique se situaient après, spatialement, la physique dans sa bibliothèque, donc métaphysica, ce qui correspondait assez bien à la notion, mais lui, il emploie la notion de philosophie première, de philosophie de ce qui est dans les fondements des premiers trucs, et Descartes le reprend, parce que ce qu'on appelle ce qu'on traduit par méditation métaphysique dans le texte original qui est latin, c'est Meditationes de prima philosophia Donc, Aristote énonce ce principe qui est à la base de toute notre culture scientifique, elle n'existe pas sans ça, et surtout mathématique.
1:00:06 C'est le fameux principe dit d'identité ou de non-contradiction, ça revient au même, on parle positivement ou négativement. Et donc, je vais l'énoncer, parce qu'il a un principe, il dit c'est le seul axiome qu'on doit accepter entre interlocuteurs. Après, on peut discuter tout ce qu'on veut, mais si on n'arrive à se mettre d'accord sur celui-là, ce n'est pas la peine, c'est là qu'il ferraille avec le sceptique. Il dit donc, je vais l'énoncer, le voici, c'est un peu solennel, chez Aristote. Deux attributs opposés, chaud, froid, lourd, léger, ne peuvent pas appartenir en même temps au même sujet sous le même rapport.
1:00:40 C'est ça, la définition du principe d'identité qui nous gouverne à chaque instant sans qu'on s'en aperçoive. Donc, vous voyez, il faut voir ça de près. Il y a trois fois le mot même. deux attributs opposés ne peuvent pas appartenir en même temps au même sujet sous le même rapport. Allez, appliquons ça parce que ça va devenir du français limpide. Socrate est vieux, Socrate est jeune, c'est contradictoire. C'est deux attributs opposés pour le même sujet. Ce n'est pas contradictoire si on a un dit l'un a 20 ans, l'autre 60 ans. Donc, il faut que ce soit en même temps, première condition.
1:01:12 C'est important. Ensuite, il faut que ce soit au même sujet. On parle bien de Socrate dans les deux cas. Et sous le même rapport. Il a tout prévu, Aristote. Parce qu'on peut dire, bon, Socrate, il est vieux par l'âge ou par les artères, mais il pétille de jeunesse, il a une jeunesse d'esprit. Il faut que ce soit sous le même rapport aussi. Il faut que ces trois conditions soient remplies pour qu'il y ait vraiment, on puisse parler de cohérence ou à défaut, au contraire, de propositions, d'énoncés contradictoires.
Kant : nature déterminée et liberté du sujet
1:01:48 À partir du moment où on formule ce principe, on a un corpus commun, si vous voulez, aux philosophes qui ne s'enferment pas dans le silence sceptique de tout à l'heure, de Cratyle, mais aussi le mathématicien, le logicien et ainsi de suite. Donc, pour replonger au cœur de ta question, l'ancien finalité était bannie et Kant est tellement soucieux de ne pas tomber dans les anciens délires qu'il décourage, puisque tu as l'air d'être familiarisé avec cette pensée-là, il décourage toute visée métaphysique, précisément, qui essaierait d'expliquer l'existence de Dieu par l'ordonnance des choses, comme j'en parlais tout à l'heure par la providence, ou par ce qu'on appelait la preuve par les effets dans la théologie ou la métaphysique classique.
1:02:44 Donc, Kant est, on ne peut plus en phase avec les progrès scientifiques de son temps, et Dieu sait, s'il y a travaillé. ce que lui-même a commis un ouvrage d'astronomie, vous devez être au courant, où il a une des premières visions du système solaire qui est en pointe par rapport à son époque, en gros, je veux dire, sur la genèse du système solaire. Et c'était la mode, à l'époque, les philosophes des Lumières avaient tous un dada, un hobby scientifique. Voltaire avait son petit atelier de chimie, Rousseau, c'est la botanique, Montesquieu, c'est la physique, voilà.
1:03:16 Et l'Encyclopédie elle-même, leur chef-d'oeuvre collectif, ce volet, n'oubliez pas que c'est une immense opération de vulgarisation didactique, de formation populaire, je dirais, je dirais aujourd'hui. Chef-d'oeuvre dans le genre. Or, Kant revient, ça répond directement à ta question, au concept de fin, dans son dernier ouvrage, pas dans la raison pure, pas question de remettre des fins dans l'ordre de la nature.
1:03:46 Le monde de Newton, suffit d'expliquer la nature, sauf pour les objets qui approchent à peu près de la vitesse de la lumière, mais ça c'était un petit peu tôt pour le savoir, mais grosso modo. Et puis, il y a la loi morale dans mon cœur. C'est bien séparé. Je ne cherche pas le que dois-je faire, ne dépend pas de l'expérience physique ou chimique de l'un ou de l'autre. On ne va pas quand même chercher dans la nature, c'est-à-dire le monde du déterminé, on vient de le voir, le monde où tout est enchaîné, pour reprendre la métaphore, c'est pas là qu'on va chercher la source de la liberté.
1:04:20 La liberté, elle est en moi ou nulle part, je veux dire, en nous, dans le sujet, ou nulle part. C'est un peu brutal tout ça, je veux dire, c'est le côté, un peu le rigorisme kantien, issu d'une culture puritaine allemande, le piétisme, pour ne pas vous faire un cours d'histoire, mais voilà, tout à fait, pour l'instant, en phase avec ce qu'on sait de... À la limite, des fois, quand on lit Kant, on se demande si être libre, on est libre que lorsqu'on ne fait pas ce qu'on veut, quoi, presque à la limite, quand on fait ce qui ne vous plaît pas, mais par discipline, un petit peu comme ça.
1:04:52 Et c'est un peu caricaturé, hein ? Et puis voilà, tout d'un coup, qui nous sort la critique du jugement, pour jeter une espèce de frêle passerelle, sur ce qu'il avait appelé l'infranchissable abîme, entre la raison pure et la raison pratique, c'est-à-dire entre la réponse à la question que puis-je savoir, qu'à sa propre démarche, et la réponse à la question que dois-je faire ? Après tout, le royaume des cieux, il avait appris au catéchisme, le royaume des cieux n'est pas fermé aux enfants. Le salut moral n'est pas réservé à celui qui est le plus savant.
1:05:23 Il est bien... Vous voyez, on retrouve toujours soit cette conjonction de la sagesse et du savoir, soit une disjonction, surtout dans le christianisme. Il y a une humiliation de la raison et du scribe dans la tradition chrétienne, vous voyez, de l'intellectuel, si vous voulez, au sens abstrait du terme. Tout à fait l'inverse de la Grèce antique, si vous voulez. Le philosophe est quasiment un demi-dieu.
1:05:53 Platon avait un tel prestige qu'une fois, Diogène Laërce, ce qui rapporte ça, sa toge a légèrement glissé sur sa cuisse, on a vu qu'il avait une cuisse en or. Non, pardon, c'est Pythagore. C'est une légende qui court sur Pythagore. Oui, oui, quand même, comme le prestige qu'a fait ces gens-là, Pythagore aurait eu une cuisse en or. Voilà. C'est même que les Sophocles et les Eschyles étaient des demi-dieux pour la cité, alors que dans le monde moderne, les Baudelaire et les Rimbauds, ont été maudits par la cité. Pour les philosophes, c'est un peu pareil. Donc, pourquoi Kant remet la théologie à l'ordre du jour ?
1:06:26 Parce que ça l'ennuie lui-même, son propre système, cet infranchissable abîme qui donne l'impression d'inachevé dans son système, cette coupure entre la raison théorique, dont j'ai suffisamment parlé, si, alors, y égale f de x, afin qu'il se réalise comme ça, et la raison pratique, qui suppose une liberté, et ça n'a plus rien à voir avec les causalités aveugles. Et, ô surprise, voilà qu'il concentre sa réflexion sur cette frêle passerelle sur une nouvelle catégorie de jugement.
Les couples de jugements chez Kant
1:06:57 C'est le jugement esthétique dont je parle, car la critique du jugement ou de la faculté de juger est la première esthétique philosophique moderne, il ne faut pas oublier. Lorsque les étudiants venaient voir Hegel en disant, je ne sais pas par où commencer en philosophie, je suis promis, etc., Hegel, ils ont commencé par la critique du jugement. Vous vous rappelez. Vous voyez, je critique souvent Kant et Hegel, mais alors un respect par la critique du jugement. Précisément à cause de son côté synthétique. En effet, qu'est-ce qu'il dit dedans ?
1:07:29 Il apporte une nouvelle, un nouveau couple de jugements. Je m'explique. Kant progresse à chaque fois en découvrant des couples de jugements. Toute la raison pure est basée sur l'opposition, vous savez, des jugements synthétiques et des jugements analytiques. Je rappelle très rapidement qu'un jugement est analytique, tout jugement consiste à relier un prédicat à un concept. Le livre est sale. Le prédicat est sale. Le sujet est le livre. Donc, tout jugement consiste à relier un prédicat, un attribut, un sujet.
1:08:02 Seulement, ça peut se faire de deux manières, dit Kant. Soit l'attribut est déjà contenu dans le sujet. Par exemple, le triangle est un polygone. Évidemment, la définition des triangles, il y a déjà, c'est un polygone fermé par trois côtés ou il y a trois angles, peu importe. Et le cercle, le lieu des points équidistants, les mêmes points, les mêmes plans. Chaque fois que c'est déterminé, je tiens ma définition. Vous remarquez d'ailleurs que déterminé et dé fini en français, c'est pareil.
1:08:32 Ça a été en effet de cas. C'est terminé. Et c'est pour ça qu'il faut éviter de commencer par une définition. C'est quand c'est fini qu'on a la bonne définition. Pourquoi il se pose, que vient faire l'esthétique là-dedans ? Parce que, je répète, dans la connaissance, il y avait le couple jugement analytique et jugement synthétique. Jugement analytique, le prédicat est contenu dans le sujet. Le chien est un mammifère, c'est dans sa définition. Par contre, si je dis ce chien est jaune, je ne peux pas dire que jaune est contenu dans le concept de chien. Je vais retourner le concept de chien dans tous les sens. Il n'y a aucune nécessité qu'il y ait le jaune dedans.
1:09:03 Donc, un chien peut être jaune. Pour ça, il me faut l'expérience. Vous voyez ? Mais ce n'est pas qu'on est le concept de chien. Donc, ça, c'est un jugement synthétique. Le problème, c'est que les jugements analytiques sont hyper rigoureux. Le triangle est un polygone. Le chien est un mammifère. Mais il ne me renseigne pas qu'il ne m'apprenne pas grand-chose que ce que je savais déjà. Analyser, c'est ça. C'est démonter. Je démonte la voiture qui est dans ma cave. Je suis un bricoleur du dimanche. Mais de toutes les pièces, je peux les arranger par terre. C'est celle qui était déjà dans la voiture.
1:09:33 Il n'y a pas de nouvelles. C'est ça. L'analyse, l'analyse, il n'apporte rien de nouveau. Je mets de l'ordre dans tout ce que je savais déjà. J'avais mes pensées un peu au grenier. Je les range un peu dans le salon. Dans l'ordre des raisons. Pour parler comme Descartes. Alors que le jugement synthétique, ça met en relation des concepts qui n'étaient pas liés nécessairement comme le chien et la couleur jaune. Idéal, dit Kant, ce serait de pouvoir étendre sa connaissance, ce que font les jugements synthétiques, un chien peut être jaune, mais avec la rigueur des jugements analytiques.
1:10:05 D'accord ? C'est bien ça tout l'enjeu de la connaissance kantienne. Voilà pour la raison pure. Je le laisse de côté. On aura bientôt l'occasion de revenir sur la solution qu'il propose. Sa philosophie morale, la critique de la raison pratique, c'est un couple de jugements. Il y a l'impératif hypothétique. Qu'est-ce que je dois faire si j'ai mal aux dents ? Ah, il y a une hypothèse. Tu vas chez le dentiste, bien sûr. Ça, c'est l'impératif hypothétique. Et puis, il y a l'impératif catégorique. Il n'y a plus d'hypothèse.
Jugement déterminant et jugement réfléchi
1:10:35 La loi morale, respecte, agit avec l'autre comme si de ton action devait découler une maxime universelle, etc. Donc, très bien. Mais il y a un monde entre les deux, entre le monde cognitif et le monde moral, on revient à la même coupure. Et voilà que, dans la dernière partie de sa vie, la dernière et la plus subtile de ces distinctions de jugement qu'il apporte dans la critique de jugement, c'est celle qu'il y a entre les jugements, le deuxième, le jugement réfléchi, le premier, le jugement déterminant et le jugement réfléchi.
1:11:10 Alors, vous allez voir comment on arrivait à l'esthétique, parce que pour l'instant, on n'y était pas. Je reviens quand même un peu en arrière. Philosophie de la connaissance, critique de la raison pure. Je l'ai dit tout à l'heure, le couple essentiel, c'est la cause et l'effet dans la connaissance. Les deux tiers, la raison pure, essaye de se dépatouiller avec le principe de causalité. Là, c'est le vrai et le faux qui comptent dans la connaissance. Puis, la philosophie morale, là, c'est le bien et le mal. Ça n'a rien à voir avec le vrai et le faux. Et là, on va voir le beau et le laid dans l'esthétique.
1:11:41 Ce qui est encore tout à fait autre chose. Ou le principe, comme dit d'abord, de plaisir et de peine. On va voir après ce qui est spécifique dans le plaisir esthétique, qui l'intrigue. Ça intrigue beaucoup parce qu'on connaît le plaisir à manger quand on a faim. Ce n'est pas très surprenant. Le plaisir à des choses comme ça, qui ne fait qu'apparaître, que je ne consomme pas. Et en réfléchissant sur la spécificité du jugement de goût, comme il l'appelle, le jugement esthétique, n'oubliez pas qu'il n'y a pas d'esthétique encore constituée à son époque. Il va être le premier à en proposer une systématique.
1:12:13 C'est à partir du jugement de goût qu'il formule ce nouveau couple de concepts. Donc, je reviens au jugement déterminant, au jugement réfléchi. Qu'est-ce que ça veut dire, cette histoire ? Il rappelle que tout jugement consiste à associer, comme je disais tout à l'heure, un attribut à un sujet. Effectuer une relation. Dans tout jugement, il y a un couple, une division, une scission. En l'occurrence, les jugements esthétiques font partie des jugements de valeur.
1:12:43 Vous êtes d'accord ? C'est beau, c'est laid, c'est un jugement de valeur, c'est pas un jugement d'existence. Cette table mesure deux mètres, ça c'est un jugement d'existence. Cette table est vachement bien faite ou elle est bancale. Ça dépend de ce que je veux faire, c'est une valeur. Donc, pareil pour le stade, je pense voir l'exemple du stade, ce stade mesure 600 mètres, 400 mètres la piste. C'est un jugement d'existence, ce stade est bien fait, je sais pas, vous voulez faire quoi du foot ou du hockey sur glace, c'est pas les mêmes critères, vous voyez, c'est un jugement de valeur.
1:13:16 Parce que là, ça va très bien, on met de l'ordre dans ce qu'on savait d'ailleurs. ça m'a dit que quand on arrive au jugement de valeur esthétique, tous les autres jugements de valeur autres qu'esthétiques, tiens, ce marteau, il est d'excellente qualité, je vais acheter. Là, je sais pourquoi je dis que c'est d'excellente qualité, je sais parce que je sais ce que je veux faire avec, c'est accrocher mon tableau sur le mur et le fait qu'il se casse pas au premier coup, que le truc ne tombe pas sur le pouce au premier coup, etc. Le marteau est bien fait, de bonne qualité. Bien. C'est parce que je connais le but, c'est ça qu'il appelle le jugement déterminant. La fin est déjà donnée.
1:13:50 Alors que dans le jugement réfléchi, seul l'effet est produit, tiens, c'est beau, mais je ne peux pas dire à quel désir ça correspond. Je ne peux que réfléchir ce qui a produit ce plaisir, réfléchir l'objet, pourquoi cette chemise me plaît ? Je dirais, il y a des cow-boys qui courent après des lapins dans la prairie américaine, peut-être parce que j'aime la prairie, j'aime les végétaux, mais non, il n'y a rien, il n'y a rien là, il y a des rayures, même pas de rayures, des couleurs, pourquoi elles me plaisent ? Je ne peux pas immédiatement dire comme pour ceci ou pour cela, c'est parce que je désirais faire ceci et que la route est impeccable pour aller dans telle direction ou que ce dentiste est excellent et si tu ne veux plus avoir de rage de dents, il faut aller le voir.
1:14:29 Là, on voit tout de suite le jugement déterminant, je sais le but que je veux atteindre et j'organise mes moyens en conséquence. Tandis que là, je reçois l'effet d'abord de plaisir ou de peine, mais là, il parle du plaisir esthétique. Et pensant, je ne peux pas empêcher de penser, quand je vous raconte ça, à des rats. Je peux observer parce que quand on faisait des études de philo, quand je faisais ma licence de philo, il y avait une année de psychologie générale et on allait rejoindre ceux qui étaient étudiants en psycho, psycho-expérimental, on observait des rats dans des labyrinthes. Ça vous en peut en dehors, vous pourrez en parler pendant des heures, mais je vous agace avec mes détours, mais les détours de rats, c'est pas mal non plus.
1:15:04 Il se trouve qu'il y en avait un, on va se limiter à celui-là, c'est l'expérience sur l'excitation des mâles à partir des odeurs des femelles qu'on leur communiquait d'une cage à l'autre. Et d'ailleurs, j'ai appris à ce moment-là que, je vais revenir à mon exemple, après, que lorsqu'un mâle en chaleur reçoit l'odeur des autres mâles, immédiatement, ça l'inhibe, il n'a plus de libido, il n'a plus rien de tout. Comme si, bon, l'espèce se reproduit sans moi, c'est bon, je veux dire, sur la fois suivante.
1:15:36 Mais ce que je voulais raconter, c'est pas ça. Il y en a un à qui on met des électrodes sur les reins, excitation, excitation sexuelle. Il fait comme ça, il s'arrête immédiatement et on revient en arrière à l'endroit où on a appuyé sur le bouton comme si c'était lié au lieu. Vous savez, c'est mignon, quand même. Voilà. Et le fait que que je dise c'est beau, je ne peux pas dire comme pour le marteau, ben oui, parce que je voulais accrocher mon tableau, bien sûr, les gens me diront, ben écoutez, moi je dis c'est beau parce que ça me plaît, c'est quand même, oui, mais vous répétez deux fois la même chose.
1:16:12 Ça, c'est pas une tautologie. Et ça me plaît, pourquoi ? Parce que c'est beau. Ben oui, on est bien d'accord. Je ne vous ai pas dit que c'est pas beau, moi, je respecte, au goût, d'ailleurs, moi aussi, je trouve ça, c'est pas la question. Mais qu'est-ce qui fait que vous trouvez ça beau et pas ça ? Ah, mais c'est parce qu'il y a du rouge. Oui, on commence, il faut réfléchir et c'est ça qui est fécond. Ça va donner tous les mouvements phénoménologiques après ça. Le retour aux choses, le fait de ne pas injecter des idées dans un texte qui n'y sont pas, mais d'être attentif à la moindre virgule.
1:16:42 Le signifiant, on dira en termes modernes. On doit tout ça à la notion kantienne de jugement réfléchi. Quand je n'ai pas le savoir de la fin, il faut bien que je réfléchisse. La seule piste que j'ai, c'est ça. Alors, c'est un peu humiliant pour le sujet. Ça veut dire que pour me connaître moi-même, pour savoir ce que je veux, il faut que j'interroge un objet inerte. Il en sait plus que moi sur moi. Vous vous rendez compte ? Je ne savais pas que j'aimais ça, mais c'est le bonheur que j'ai eu en plus vencer de boissons.
Plaisir, désir et inconscient : l'héritage de la troisième Critique
1:17:12 Je dis n'importe quoi. Tu m'as fait penser, bon sang, il y a un temps que je n'ai pas pensé au Vietnam, mais c'est ça. Écoutez, madeleine proustienne, peu importe. Vous voyez, j'avais oublié que c'était aussi important pour moi. Je suis né à Hanoï. Mais, et puis, tac, l'objet, en sait plus sur moi. C'est quand même extraordinaire. Il y a ça dans la notion de jugement réfléchi. Et vous comprenez bien que l'immense mouvement de philosophie qui s'appelle l'idéalisme allemand entre Kant et Hegel, en gros, Fichte, Schelling, Reinhold, etc.
1:17:42 Et Hölderlin, on en parle toujours comme poète, mais n'oublions pas qu'il y a aussi une production philosophique. Et même dans les dernières études, on n'a jamais été si bien documenté sur cette époque-là, on revalorise de plus en plus l'influence qu'a eue Hölderlin à la jeunesse de certains aspects de la pensée de Hegel. Je dis bien à la jeunesse de certains aspects de la pensée de Hegel. Tous les deux étaient très impressionnés par Schelling, qui était plus jeune, mais qui était le plus brillant, le plus médiatisé. Mais il y avait une amitié entre Hegel et Hölderlin qui étaient une complicité philosophique et poétique beaucoup plus importante.
1:18:17 Et voilà, pour vous dire, cet immense mouvement de l'idéalisme allemand qui a essayé de mettre l'art au niveau de l'absolu découle et d'un sillage de la critique du jugement. Parce que grâce au jugement esthétique, au jugement de goût, tout d'un coup, tu vois comme on sent revenir un petit peu la finalité. Si je ressens un plaisir, c'est qu'un désir a été assouvi. Voilà, je reprends maintenant l'axiomatique rigoureuse. Si tu as du plaisir à boire, c'est que tu avais soif. La preuve, c'est que dans le cas contraire, boire sans soif, c'est une insulte. C'est une insulte du capitaine Haddock.
1:18:49 Voilà. Donc je veux dire, ne confondez pas le désir et le plaisir. S'il n'y a pas l'objet qui vient satisfaire le désir, le désir devient une peine, une souffrance. Je me limite pour l'instant au besoin, pour simplifier. Il n'y a rien de pire que, croyez-moi, le besoin d'eau quand l'eau n'est pas là. J'ai vécu dans les pays sub-désertiques, des gens qui sont morts à 10 kilos, à 200 mètres du goudron, mais il y a une tempête de sable, ils ne l'ont pas vue, les familles entières, des fois. C'est terrible, ce n'est pas comme la mort de froid qui est délicieuse.
1:19:19 Oui, parce que on a les cheveux durs comme ça, mort de froid, on est insensibilisés, on ne sent plus rien. Moi, je sais, j'ai failli mourir de froid dans la drôme à l'époque des grandes neiges, là, et au moment où j'ai eu une ivresse, je me disais, il ne faisait pas si froid que ça, etc. Et je commençais à m'allonger sur la neige et c'est le gémissement de mon voisin qui était beaucoup plus... qui avait plus de poids que moi et c'est en allant secourir que je me suis sauvé. J'étais en train de tomber en Mali, après, c'est le coma typique en moins 40, le mistral qui se fait dans la vallée du Rhône sur la neige, là, j'ai compris que la retraite de Russie, la retraite, oui, c'est-à-dire la retraite de Russie, ça vient très vite, quand même, alors que la mort de soif, c'est terrible.
1:19:57 Bon, on trouve les traces de ceux qui ont bu l'eau du radiateur, bon, et donc, attention, je suis en train de parler du plaisir esthétique, pas du désir. Quelquefois, il n'y avait aucun désir, on est frappé par la musique en entrant dans la rue, etc., ce n'est pas subséquent à un désir. Donc, il y a plaisir, ou plutôt, le fait qu'il y ait plaisir, l'existence de plaisir est la preuve qu'un désir est satisfait.
1:20:31 Maintenant, lequel ? C'est là que la question se pose. Après tout, n'oublions pas qu'on est dans une discipline, la philosophie, qui a commencé par un impératif pythique qui disait connais-toi toi-même. Il ne faut pas oublier. Laisse les satellites de Jupiter aux astronomes, aux physiciens, mais connais-toi toi-même. Eh bien, si tu n'es pas capable de savoir ce que tu veux, c'est quand même, à la connaissance de soi, c'est quand même fondamental. D'accord ? Et bref, vous voyez, je suis en train de faire une théorie de l'inconscient, tout simplement. Il y a ça qui a comme enjeu derrière la notion de jugement réfléchi chez Kant. N'oubliez pas que les catégories et les formes, a priori, chez Kant, se déroulent sans que la conscience interfère jamais, sans demander l'avis à la conscience.
1:21:08 Ce n'est pas la conscience qui a décidé que nous voyons tout à travers le temps et l'espace. Notre raison est ainsi faite que, notre connaissance est ainsi faite que, c'est comme ça que dit Kant. Bon. C'est ce qu'on appelle, ce que Lévi-Strauss va résumer, en disant les contraintes mentales, en se rangeant lui-même là-dedans. Les a priori, les contraintes mentales. Donc, le fait de faire revenir l'esthétique à la fin du XVIIIe siècle, avec Kant, là, ça répond bien à ta question.
Plaisir désintéressé, morale objective et schème
1:21:38 C'est que, qu'est-ce qui est le plus avant-garde en matière de connaissances à l'époque de Kant ? C'est la physique newtonienne. Or, si on l'écoute, il faut bannir la liberté du monde qui nous entoure. elle révèle, elle même l'inverse. C'est un monde soumis à un déterminisme implacable, surtout qu'on ne connaissait pas à l'époque en plus les quanta. Bien. Et, donc, il fallait bien que la liberté, soit n'existe pas, soit vienne d'ailleurs.
1:22:11 Comme il n'y a pas de solution théologique chez Kant au sens dogmatique, Kant le dit bien, j'ai voulu réduire le savoir pour faire une place à la foi, je n'ai pas dit qu'il n'est pas religieux. Mais il n'y a certainement pas une doctrine de la foi pour lui, quelque chose qu'il peut s'enseigner, se transmettre. Il n'y a pas une ontologie de Dieu et des trucs comme ça pour lui, c'est la vieille métaphysique, ça. Donc, il y avait cet intermédiaire qui est le jugement de goût, le jugement esthétique. Parce que tout de même, les autres sont des désirs intéressés. Je veux accrocher mon tableau, j'ai besoin d'un marteau, etc. Tandis que là, j'ai un plaisir, et en même temps, c'est curieux, c'est un plaisir désintéressé.
1:22:44 Je regarde un spectacle, je regarde la flûte enchantée, c'est contemporain des bouquins de Kant. Et voilà, ce n'est pas mes intérêts personnels, et le problème de la fin est à ressurgir à ce moment-là. Mais pas d'une fin consciente que je poursuis, d'une fin un petit peu, que je maîtriserais, on dirait aujourd'hui, qui permettrait de surplomber ceux qui sont des fourmis guidés par des mécanismes aveugles, alors qu'il n'y a que moi, le sage, non, non, non, non. Mais des fins, les seules vraies, celles qui m'animent, mais que je ne découvre pas simplement par ma pensée consciente, mais en réfléchissant les flagrants délits de là où mes désirs s'investissent.
1:23:25 C'est quand même très moderne comme approche. On n'est pas loin, et Dieu sait, c'est pourtant que Kant c'est un philosophe du devoir-être, n'empêche qu'on n'est pas loin de l'approche hegelienne de l'être, de ce que Hegel va appeler la morale objective, c'est-à-dire d'étudier les mœurs pour comprendre la morale, ce que les hommes ont fait. S'il y a polygamie ici, monogamie là, il y a des raisons, c'est l'ancêtre de la sociologie et de tout ça, mais je veux dire, ce n'est pas des caprices. Ce faisant, il se situe dans le sillage de Montesquieu, vous savez, l'admirable début de la préface à l'esprit des lois, lorsque je me suis mis à examiner les hommes, c'est la première phrase de cette préface, qui n'étaient pas uniquement guidés par leur fantaisie.
1:24:10 Bien sûr, quelqu'un comme Pascal du siècle précédent, qui voit l'absurdité des conduites humaines, dira vérité au-delà des Pyrénées erreur en deçà, quelle stupide légalité qui fait que je suis légal à l'autre côté des Pyrénées. Mais non, dit Montesquieu, il y a un progrès, il y a la prise en compte de l'histoire, et non pas seulement de l'étendue de la nature comme la philosophie classique, à savoir, dans un pays sec, l'incendiaire doit avoir une pénalité plus lourde qu'en Angleterre, par exemple. Vous voyez ? Par exemple. C'est logique qu'il n'y ait pas les mêmes législations partout, etc. Il y a des choses plus ou moins graves selon le contexte.
1:24:42 Bref, les lois ont un contexte et l'esprit des lois. C'est-à-dire à mademoiselle de Lespinasse, s'il fallait faire un mot d'esprit à ce moment-là, il a fait de l'esprit sur les lois. Bon. Et elle était très fine, l'air de rien. Et ça donnait aux mathématiques à 16 heures perdues. Voilà. Pour répondre à ta question, très curieusement, au moins, on s'y attend le moins, les sévères recherches kantiennes sur la causalité, comment la physique est-elle possible, puis après, sur comment dégager un impératif catégorique qui permette à la liberté d'exister, réduire le savoir, faire une place à la foi.
1:25:16 Et voilà, tout d'un coup, il y a la critique du jugement. Et comme je dis, je ne trouve pas d'autres métaphores où il y jette cette frêle, passerelle, mais sur laquelle est passé beaucoup de monde depuis, entre la raison pure et la raison pratique, entre le connaître et l'agir, il y a cet intermédiaire du jugement de plaisir et de peine. Un peu, comme Lévi-Strauss l'a vu, c'est une métaphore, entre le cru, la nature, le jaguar mange cru, et le cuit, il y a le poisson à la tahitienne. C'est cru ou cuit, ça ?
1:25:46 Pas évident. C'est cuit chimiquement. Une nuit passée à marinée avec du citron, le machin, c'est cuit chimiquement. Le pourri, le fermenté, vous savez, le vert dans le roquefort, le vert a la couleur verte, parce que le ver dans le fromage, c'est chez moi en Corse. Les vers, V-E-R-S. Mais le fermenté, dans toutes les cultures humaines, vous avez une bière de maïs ici, une bière de mil là-bas, le fermenté, le pourri, c'est des statuts intermédiaires, c'est intéressant. Entre le purement naturel, le cru et le cuit.
1:26:17 Eh bien, ça c'est un souvenir de Kant. Chez Kant, vous le savez, ceux qui connaissent un peu Kant, il n'y a pas un mot qui dit ce... Un mot qui permet de faire ce qu'on appellerait aujourd'hui une interface entre deux ordres qui n'ont rien à voir. De faire une soudure. Notion de ? Toi, tu dois la savoir. Schème. La notion de Schème, comme le Schème du nombre, vous qui êtes mathématicien, qui me permet de passer de la quantité abstraite à une quantité définie, etc. Un Schème, c'est quelque chose qui est homogène à deux ordres différents.
1:26:49 Deux ordres même opposés, qui ne doivent pas avoir de rapport à l'intelligible et sensible, par exemple. Comme je disais tout à l'heure, le langage, c'est un Schème qui permet à ce qui n'est pas là d'être là. Le mot, par exemple. Eh bien, c'est un peu le statut du jugement de goût, du jugement esthétique là. Et pourquoi la finalité ? Je vais répondre directement à ta question. Parce que ça part d'un sentiment de plaisir. S'il y a plaisir, c'est qu'il y a désir. Quel désir ? Ah ben, c'est parce que je voulais accrocher mon truc et je suis bien content de ne pas avoir ramassé le marteau sur le nez.
1:27:20 Bon, ça, c'est le jugement déterminant. Mais pourquoi tu te sens si bien comme Bach passe du fa au fa dièse ? Je ne peux pas dire c'est parce que... J'aime bien le mot dièse. Je ne sais pas. En fait, je ne sais pas. Viens écouter ça, c'est chouette, regarde ce passage. Oui, mais oui, mais je ne sais pas. C'est embêtant. Parce que si ça me plaît, c'est que c'est bien satisfaire un désir qui est en moi et je ne sais pas lequel. Désir de fa dièse. À ce moment-là. Ou de fa bécarre à un autre. Vous voyez, c'est intéressant. Comme si l'objet beau, ou laid, partout où il y a un jugement de valeur, à ce niveau-là, contient la réponse à la question que je me pose.
Continu et discontinu : où placer la coupure
1:27:57 Il faudra l'interroger. Voilà. Ça va à peu près la réponse. C'était à l'esprit de ta question. Et donc, tout le problème qui se pose depuis dans les sciences humaines, à savoir sciences de la nature, sciences humaines ou sciences sociales, comment faut-il parler, vient de problèmes qu'on vient d'agiter. Ou bien on va progressivement de l'un vers l'autre, à la Darwin par exemple. Ou bien on établit une coupure radicale quelque part. Il n'y a pas... On retrouve toujours continu, discontinu de vieilles oppositions épistémiques.
1:28:28 Et la coupure, elle sera toujours arbitraire. On peut faire une coupure quelque part entre l'homme et l'animal. Pour simplifier et pour m'amuser aussi, par Rabelais. Le rire est le propre de l'homme. Je ne suis pas sûr que ce soit le bon critère, mais enfin pourquoi pas. Voilà. Dès l'instant qu'il y a le rire, on n'est plus dans l'animal. On est... Si on va me dire que le chimpanzé dément tout ça, peut-être que nous le faisons rire de notre façon. Peu importe. Puis après, la coupure, ce n'est plus l'animal, l'homme, c'est le vivant, l'inerte. Mais c'est la même chose. À partir de quand on passe d'une macromolécule proto-organique, je ne sais pas comment il faut dire, à partir des acides aminés, là, il manque un chouïa pour que ce soit une molécule vivante, bon sang.
1:29:06 Et comment on passe là de l'inerte au vivant ? Voilà. Il y en a qui font un passage continu. Bernard, le vivant, c'est le mort. Et puis, il y a un seul. Au contraire, la théorie de la coupure est plutôt religieuse. Dieu souffle dans la statuette de terre d'Adam. Adam veut dire le limon, le limon, la terre d'argile, Adama. Awa. Adam et Ève. Adama et Awa. Il y a une eau minérale en Côte d'Ivoire qui s'appelle Awa. Ça vient de là. Ève. C'est l'eau.
1:29:36 Et, donc, voilà, l'intervention est extérieure. La lumière soit, la lumière fut. Là, on comprend, il y a un sujet. C'est cohérent, en tout cas, disons. Tandis que, passer graduellement comme ça, c'est intégrer la dimension temporelle. Il faut attendre la modernité. Il faut attendre la modernité. Moi, personnellement, si vous demandez mon point de vue, je pense qu'il y a une évolution avec des seuils, tout simplement, comme partout. Comme le passage des animaux monocellulaires à pluricellulaires est un seuil en lui-même. Comme le passage de la genèse à partir de l'unisexe, on appelle ça, j'oublie mes concepts, les animaux qui n'ont qu'un seul sexe, Bref, le passage à la reproduction bisexuée, c'est aussi des seuils.
1:30:24 bon. Donc, tout dépend où on met la coupure. De même que, par exemple, entre la préhistoire et l'histoire en général, il faut prendre la coupure, c'est ma réponse, la plus commode. C'est la plus commode au sens scientifique, c'est-à-dire celle qui rend compte du plus grand nombre de faits possibles, celle qui est la moins réductrice. Et quand on dit c'est l'écriture qui fait le passage de la préhistoire à l'histoire, c'est la moins idiote des réponses. Mais il faut savoir que dès qu'on fait une coupure, quelque part, on est un peu arbitraire par rapport à ce qui, dans la réalité, est un continuum.
Cause-effet contre sens-signe ; signe et signal
1:30:56 Voilà ce que je veux dire. Donc, il faut dialectiser un peu continue et discontinue pour voir s'il y a une coupure entre la science de la nature et les sciences humaines. Moi, je fais celle-là. Dans les sciences de la nature, il y a la relation cause et effet qui règnent. C'est quelque chose de personnel que je vous propose comme modélisation. Dans les sciences humaines, il y a la relation sens-signe. Et pourquoi il y a un enjeu énorme dans cette distinction ? C'est parce que la cause et l'effet peuvent exercer leurs effets, si je puis dire, même à l'absence de tout sujet, dans un univers où il n'y a aucun sujet.
1:31:32 Comme celui qui succèderait à une guerre atomique généralisée. C'est bien tout le cas. On a posé-là dit qu'on est en jeu de guerre totale. Ou bien, oui, alors qu'au contraire, là je cite Lacan, vous allez voir pourquoi, parce que je parle de signe et de sens. Sa phrase, à mon avis, la plus intéressante, avant de signifier quelque chose, toute parole signifie pour quelqu'un.
1:32:03 Avant de signifier quelque chose, je crois que c'est le mot avant qui est le plus important. Parce que toute parole signifie à la fois quelque chose pour quelqu'un. En gros, voilà le livre. je dis ça à toi, on est dans un triangle, moi, la chose et l'autre. Son nom, lui, il va jusqu'à dire avant, il y a une priorité. Dès l'instant qu'il y a communication, c'est que j'ai une relation à l'autre qui est fondamentale. Admettons que l'autre soit une nana dans un train, je suis un bidace en train de lui dire n'importe quoi pourvu qu'elle ne descende pas à la prochaine station. je parle pour ne rien dire, ce qu'en général les baratineurs.
1:32:33 Mais ce qui a un sens, c'est le fait que je lui parle. C'est Lacan qui résume très bien ça. Donc, si j'applique ça à ce que je suis en train de dire, si le monde des sciences humaines c'est l'opposition du sens et du signe, ça veut dire ce qui est fondamental dans le monde humain, c'est le relationnel. Le signe, c'est ce qui permet de faire signe à quelqu'un. À quelqu'un, ne confondez pas signe et signal. n'importe quel animal dans la brousse sait que la fumée indique qu'il y a un feu de brousse. Ça, c'est du signal. Je vous précise la différence. Dans le signal, la cause et l'effet sont consécutifs dans le même ici et maintenant.
1:33:07 Je sens l'odeur de la fumée, le feu n'est pas loin. Il y a une consécution réelle, causale, si vous voulez. Alors qu'entre le mot lion et la réalité lion, il n'y a aucun rapport. La preuve, c'est qu'on se sert d'un autre mot dans une autre langue, diarra, en Bambara, au Mali. Ça n'a rien à voir avec Lyon. On dira, le footballeur, c'est un de là, c'est Lyon, c'est un terme patronyme très répandu là-bas. Et ça n'a rien à voir. Le signe est conventionnel, il n'est pas naturel comme le signal. Car c'est par nature que la fumée signale le feu. Ce n'est pas par nature que les cinq lettres du mot Lyon, cinq ou quatre, quatre, que les quatre lettres du mot Lyon, ce n'est pas par nature, c'est en relation avec la bête en question.
1:33:50 Vous voyez ? Donc, le signe suppose déjà quelqu'un, pour m'avoir donné le code, nous sommes nés dans un monde qui parle, nous les hommes. On a reçu la parole de gens qui parlent. Et on la donne après en émetteur et récepteur de paroles. Et vous voyez, Aristote, l'homme est zoon politicon, est un animal politique, un animal social. traduit ça comme vous voulez, politicon, chez les Grecs, c'est un animal qui vit en cité, en communauté.
1:34:25 Et donc, c'est lié. C'est pour ça que je tenais à achever de répondre à ta question par cet aspect-là, parce que, je terminerai là-dessus, je termine toujours par le plus délicat, mais en même temps là où les enjeux sont les plus importants. Il y a le problème de la fin. J'y reviens. Mais il y a finalité particulière, individuelle et finalité collective. Il faudrait commencer par distinguer.
Finalité individuelle et finalité collective
1:34:55 Et, en principe, la notion, lorsque nous, dans le contrat social, on parle de volonté générale, pour parler de fin collective, un exemple proverbial. Là, on s'est mis, ça veut dire que la société, les actants du contrat se sont mis d'accord sur certaines finalités, sur des objectifs à atteindre, sur un plan, pour dire un mot qui terrifie nos économistes libéraux.
1:35:37 Pourtant, s'il y a une époque qui a manqué de plan, c'est bien aujourd'hui. Et, je veux dire que quand j'avais 20 ans, il y avait un commissariat au plan en France. C'est pas l'époque où l'économie de la France se portait plus mal. Le fait de fixer des fins collectives est un acquis culturel. Je veux dire, si on était, vous voyez tout ce qui est, si on était individu sans aucun apport social, on peut naître d'origine humaine et être ensuite privé de toute relation humaine. C'est les enfants sauvages. C'est l'exemple qu'on prend toujours par accident. Malheureusement, c'est pauvre gamin.
1:36:09 Mais on voit bien le résultat, le fait qu'il n'y ait pas de langage et qu'il ne puisse plus l'acquérir, etc. S'il n'y a que l'individu, le particulier, je suis en train de dire je suis mu par un ensemble de déterminations biologiques, spécifiques, que le zoologue connaît mieux que le philosophe. À la limite, que l'éthologue, on dirait aujourd'hui, n'est-ce pas, et le collectif s'équivalent presque. Pour sortir du mécanisme et faire intervenir des fins, il ne faut pas que ce soit une fin personnelle. Une fin personnelle n'a aucun sens.
1:36:42 Tropisme personnel, oui, ça a un sens. Moi, vu mon parcours, comme chacun d'entre nous, on est plutôt porté à aller vers là que vers là et porté vers tel goût que vers ceci. Mais ça, ce n'est pas la partie libre, la partie la plus libre d'entre nous. Elle devient libre qu'après on en prend conscience et presque avec de l'autodérision on s'en moque. D'accord ? Comme Clouscard qui me disait les autres, je vais terminer là-dessus, ça fera des temps, toi tu la connais, je suis désolé. Mais on déjeunait assez souvent ensemble.
1:37:13 Il était assez près de ses sous, issu d'un milieu rural, mon compte, il m'a appris beaucoup de choses à ce niveau-là. Moi qui étais élevé dans les bois, évidemment, je n'avais pas... Je vais vous donner l'exemple. Il me dit une petite guinguette quand il a tort, je lui dis tu bois quoi ? Un quart de rouge comme d'habitude. Moi aussi, on prend une demi. Il veut dire une demi, il te gruge. On n'a qu'à prendre chacun un quart. Je me suis dit si il connaît mieux que moi, après tout, c'était mon aîné, est-ce qu'il y a des millimètres de plus des fois d'un demi ? En fait, il avait compris que j'allais lui en piquer.
1:37:43 Lui, il était mieux élevé que moi socialement, il sait bien que... Il y a quelqu'un qui parle comme ça. Pardon, je suis trompé de verre, ça m'arrive souvent avec Samuel. D'accord ? Il y a le côté quand même rapace, l'éthologie bourgeoise. On en rigolait. Il me dit c'était l'enfant de son colonie. Et il dit moi je suis tellement radin que des fois j'ai la parade au resto, j'ai toujours l'impression que je suis le plus mal servi du resto. Oui, on en rigole. On prend conscience et détermination, c'est pas grave. mais elles sont individuelles. Voilà où je suis sérieux.
1:38:13 Je termine là-dessus. Et donc voilà, pour la prochaine fois c'est intéressant de réfléchir à l'implication mutuelle de la notion de fin et la notion de collectif.